‹ Mémoires du Maréchal-Général Soult, duc de Dalmatie (volume 2)Chapitre 6 sur 39 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les événements qui venaient de remplir la première partie de la campagne rendaient l'occupation de la Suisse de plus en plus importante. Les armées ennemies ne pouvaient rien entreprendre sur la France, avant de nous en avoir éloignés, et en les attirant sur nous, nous préservions nos frontières. Mais nous ne pûmes nous y maintenir que par une suite de combats à outrance , en luttant contre la nature autant que contre l'ennemi, souvent mourant de froid sur le sommet des glaciers, et souvent menacés d'être engloutis par les neiges. Ce n'était pas le moment , et iî ne nous appartenait pas, d'examiner si le gouvernement n'aurait pas mieux fait de respecter l'indépendance de la Suisse et de conserver sa neutralité , pour couvrir cette partie de nos frontières. Nous étions là, pour faire notre devoir ; il nous traçait la conduite que nous avions à tenir pour faire triompher les armes

françaises, venger des revers que la valeur de nos soldats n'avait pu empêcher, et atténuer l'effet des désastres qui se succédaient en Italie.

Cette tâche n'était pas au-dessus des forces du général Masséna ; il Tembrassa avec confiance , et il la re nplit avec gloire, en assurant le succès de ses audacieuses entreprises par la sagesse de ses calculs , et en surmontant les obstacles par sa persévérance. Aussi la France reconnaissante lui attribua avec raison de l'avoir sauvée dans cette campagne mémorable.

Un nouvel assaut , livré par le général Masséna aux retranchements de Feldkirch , le même jour où nous faisions d'inutiles efforts à Liebtingen , n'avait pas eu meilleur succès que les précédents, malgré tous les prodiges de valeur du général Oudinot. Il fallait attendre , pour prendre de nouvelles dispositions, que le général Jourdan se fût élevé à la hauteur de l'armée d'Helvétie. Mais lorsque le général Masséna apprit que l'armée du Danube avait au contraire été obligée de se replier sur les débouchés de la forêt Noire, il se hâta de se renforcer dans la défense des têtes de pont qu'il avait fait élever à Stein , à Schaffhouse et à Eglisau, sur la rive droite du Rhin, au-dessous du lac; il augmenta la garnison de Constance et fit perfectionner les ouvrages du camp retranché du Petit- Râle. Il voulait entretenir ses communications avec

l'armée du Danube, ainsi que lui offrir un a])pui, si, après s'èlre fait joindre par une ])artie de l'armée d'observation , le général Jourdan parvenait à se reporter en avant, comme il en avait annoncé le projet.

Cette disposition du général Masséna était excellente sous tous les rapports , et si elle ne put pas servir à l'armée du Danube pour un retour d'opérations offensives, elle lui fut très-utile pour sa retraite , en contenant les ennemis qui furent mis dans l'impossibilité de nous poursuivre. En effet, ils se seraient exposés à être pris en flanc et à revers par ces débouchés que le général Masséna s'était réservés sur le Rhin. Aussi l'archiduc jugeat-il avec raison que la première opération qu'il eût à entieprendre était de s'emparer de ces débouchés, avant de commencer les opérations contre l'aile droite du général Masséna, dans les Grisons. Ces dernières opéralioris devaient être favorisées par les progrès que les armées russe et autrichienne allaient faire en Italie. Mais l'archiduc perdit beaucoup de temps aux attaques des têtes de pont de Stein, de Schaffhouse et d'Eglisau, ainsi qu'à l'attaque de Constance, où il employa une fltttille de chaloupes canonnières, équipée par l'Anglais Williams S'il avait enlevé ces postes rapidement, aussitôt après la retraite du général Jourdan et avant que les moyens de défense en eussent été

augmentes, ce mouvement nous eût fait perdre une grande partie de la Suisse et eût exposé à un grand danger l'armée du général Masséna , dont la droite , encore engagée vers les sources de l'Ini el de l'Adige, eût peut-être été forcée de chercher un refuge en Italie. Dans ce même moment, les habitants des petits cantons , réunis à ceux des Grisons qui s'étaient insurgés de nouveau, venaient de pénétrer en force jusqu'à Reichenau, au-dessus de Coire. Si les Autrichiens les eussent soutenus, le passage par ces montagnes pouvait être interdit à nos troupes; tandis que le général Masséna eut le loisir de soumettre cette insurrection et de protéger le retour du corps commandé par le général Lecourbe. En même temps, il usa du commandement supérieur dont il venait d'être investi, pour faire entrer en Suisse des renforts qui lui donnèrent le moven de se mettre en défense sur les points principaux.

Situation Ainsi il ne laissa sur le bas Rhin que les troupes

sùilT. " indispensables pour entretenir la petite guerre contre divers corps d'observation que l'archiduc y avait détachés, et contre les rassemblements de paysans. L'armée d'observation, qui était toujours en avant de Mannheiin et dont le général avait été renouvelé , fut chargée de pourvoir à ce service , ainsi que de veiller à la conservation des camps retranchés de Kehl et de Dusseldorf , et à

celle des places de Maniiheim, de Mayence et d'Ehrenbreilstein. Tout le restant de l'arniëe fut dirigé sur la Suisse, et j'y retrouvai la plupart des troupes (jue je venais de commander. Je venais aussi de recevoir ma nomination au grade de gé- Jiéral de division (avril 1799), dont j'exerçais les fonctions depuis la bataille de Liebtingen'.

Je réunis ma nouvelle. division dans le Fricktlial, et je fus chargé de la rive gauche du Pdiin, depuis le confluent de l'Var jusqu'à Bâle. ï.es ennemis faisaient alors supposer, par leurs mouvements , qu'ils avaient le projet de passer le fleuve à Waldshuth ou à Seckingen , et de forcer notre gauche. Mais ces démonstrations n'avaient pour objet que de masquer l'attaque des postes que nous avionsencore surla rivedroite. Le 1 3 avril, legénéral autrichien Nauendorff se présenta devant SchaHhouse et entra de vive force dans la ville, malgré l'opiniâtre résistance que lui opposa le détachement qui la défendait. L'ennemi ne put cependant empêcher celte petite troupe de rej>asser le Rhin et de se mettre à l'abri d'une nouvelle attaque, en brûlant le pont.

La perte de Schaffhouse et la retraite de la garnison de Constance , qui fut, pendant plusieurs

i. Voir, à la lin du chapitre, la composition de l'année en Suisse , n° i 3.

«il MÉMOIRES

jours, vivement canoniiée par la flottille de l'Anglais Williams, déterminèrent le général en chef à faire évacuer les postes de Stein et d'Eglisau.

En se bornant à ces avantages, les ennemis firent voir que, pour le moment, ils n'avaient pas le projet de pousser plus loin leurs conquêtes de ce côté. On en tira la conséquence qu'ils allaient diriger leurs efforts vers le haut Engadin et le pays des Grisons, pour forcer le corps du général Lecourbe, qui continuait à occuper ces deux pays, à se retirer, tandis qu'en même temps Tarcbiduc couvrirait les levées extraordinaires qui se faisaient dans le Tyrol , qu'il favoriserait les opérations des armées alliées en Italie, et qu'il donnerait l'appui de ses forces aux habitants des petits cantons dont l'insurrection faisait, de jour en jour, des progrès alarmants pour nous.

La guerre que les ennemis allaient ainsi porter au milieu des Alpes , était une guerre de postes, où la nature, l'art et la valeur des troupes nous permettaient de balancer la supériorité des Autrichiens et de gagner du temps. Le général Masséna était trop habile pour ne pas profiler de l'avantage momentané que lui donnaient ces nouvelles dispositions de l'ennemi. Jugeant, d'après elles, qu'il ne serait point inquiété sur sa gauche , il donna à sa droite tous ses soins, disposa des corps intermédiaires pour la soutenir, éle\a des retranche-

menls sur tous les débouchés, pressa la fornialioii de plusieurs demi-brigades lielvéliques qui, par la suite, lui furent d'un utile secours, et se hâta de pacifiei- les cantons de Schwilz, d'Lri et d'Unteruald, dont les habitants ayant pris les armes, avaient leurs avant-postes à Einsiedlen et menaçaient de marcher sur Zurich.

Je fus chargé de l'opération délicate d'aller les insurrechon réduire, de les désarmer et de rétablir la paix dans i«-ûu canton,. leurs montagnes. Leur insurrection avait été accompagnée de grands excès. Au moment où elle avait éclaté , un grand nombre de Français épais dans ces cantons avaient été arrêtés , dépouillés et assassinés; de petits détachements avaient été surpris ; les uns avaient vendu chèrement leur vie, d'autres avaient pu capituler , niais ils avaient été jetés dans les prisons. L'exaltation des esprits était à son comble et l'insurrection s'étendait rapidement; une foule d'agents autiichiens jetaient des promesses parmi ces populations simples , et leur annonçaient de prompts secours. Un gouvernement insurrectionnel, qu un des chefs venait d'installer à Altorff, à l'imitation des fondateurs de la liberté helvétique , dirigeait tout ce mouvement.

Dans cette situation des esprits, l'indulgence ou la sévérité pouvaient également faire échouer mon entreprise. L'indulgence pouvait être considérée II. 5

comme une marque de faiblesse , et l'impunité déterminer de nouveaux soulèvements. 11 m'était aussi ordonné d'obtenir une prompte réparation des traitements inhumains qui avaient été exercés sur nos soldats , et de pi-endre des mesures efficaces , pour assurer, dans l'avenir, la sécurité de l'armée. Mais la sévérité avait également ses inconvénients: elle pouvait exciter les insurgés à la résistance, Us déterminer à faire dépendre leur salut de leur courage , leur rappeler l'exemple de leurs pères qui s'étaient affrancbis de la servitude autrichienne, nous engager enfin dans une nouvelfe guerre qui emploierait une partie de nos forces et ferait une diversion favorable à l'ennemi.

Cette dernière considération me parut décisive. Elle venait se joindre à la répugnance que j'éprouvais pour des mesures rigoureuses, qui auraient confondu les innocents avec les coupables, et qui auraient pesé sur des populations dont le plus grand tort était de s'être laissé entraîner , tandis que les instigateurs et les chefs seraient , pour la plupart , parvenus à s'y soustraire. J'estimais le caractère suisse qui avait conservé des vertus antiques ; j'étais frappé de ses nobles qualités et j'avais le ferme espoir qu'il saurait comprendre ma modération. Je fus ainsi affermi dans le parti de la clémence , et je voulus n'avoir recours aux moyens de rigueur qu'à la dernière extrémité. Je

DU M\RHXHAL-GE?sÉRAL SOL LT. HT

pris sous ma res})oiisabilité le j)ard«m général que je désirais commencer par ofTrir aux insurgés

I.e 2 mai 12 floréal), je me présentai devanl leur [)remier rassemblement qui était campé à Rollienlhurm, près d'Einsiedlen. Ceux qui le composaient me donnèrent d'abord beaucoup de peine, pour éviter l'engagement qu'ils provoquaient par leurs bravades , et pour leur faire entendre des paroles de paix. Je parvins pourtant à faire répandre dans leurs rangs des exemplaires de ma proclamation, et j'en appuyai l'effet par l'appareil de mes forces qui étaient piétés à les attaquer. Ils furent ébranlés et m'envoyèrent des députés pour me proposer leur soumission, à la condition de ne j)as être recherchés sur le passé. Je le promis, et à l'instant le rassemblement fut dispersé, les armes furent déposées, la confiance se rétablit, et cette heureuse nouvelle se répandit dans les environs.

Je m'arrêtai ([uelques heures à Rotlienthurm, Entrée

[)our donner le temps aux autres rassemblements, ({iii occupaient divers postes dans le canton, d être instruits de ce qui venait de se passer, et pour les engager à suivre cet exemple ; puis je partis pour Scliwitz avec ma division. Pendant la marche, j'éprouvai la satisfaction de voir les paysans venir en foule déposer leurs armes sur la route , offrii* à ma troupe des rafraîchissements et nous témoigner leur reconnaissance. A une lieue de Schwitz , je

vis venir rancieii landamniann, le respectalîle Réding, avec plusieurs magistrats du canton. Lorsque l'insurrection avait éclaté, ils avaient fait tous leurs efforts pour s'opposer aux désordres , et ils étaient parvenus à sauver le restant de quatre compagnies de la 76" demi-brigade, qui se trouvaient alors à Sclîwitz. Ces compagnies avaient soutenu un combat, avaient perdu du monde, et elles eussent été entièrement détruites sans l'intervention de ces bommes généreux. Incertains encore de l'accueil que j'allais leur faire , les babitants de Scbwitz eurent l'idée, en venant à ma rencontre, de se faiie précéder par nos soldats qu'on venait de faire sortir de prison. Cette médiation n'était pas nécessaire ; j'avais proclamé un pardon général, et j'aimais mieux oublier les injures passées que les venger. Mais je fus vivement toucbé de la conduite de nos braves soldats, dont plusieurs portaient la marque de leuis récentes blessures et qui n'en venaient pas moins intercéder pour leurs ennemis. J'éprouvai plus d'émotion encore, lorsque j'arrivai au milieu d'une population à laquelle étaient venus se joindre la plupart des babitants du canton. Je venais en libérateur et j'apportais la paix, la sécurité, l'oubli du passé, dans ce lieu où , quelques beures auparavant , régnaient les alarmes , l'anxiété , l'effroi de l'avenir. Le cbangement si rapide et si beureux qui se faisait dans la

situation produisait une allégresse générale qui se traduisait par toute sorte de démonstrations. Quant à moi , la réception qui m'a été faite par cette bonne population ne sortira jamais de ma mémoire, et j'éprouve une jouissance nouvelle, toutes les fois que j'y reporte mes souvenirs. En faisant le bien , tout homme s'en procure une pareille.

Le canton de Schwitz se trouva ainsi entièrement pacifié, sans que le sang eût été versé et sans que la moindre atteinte eût été portée aux propriétés. Mais les cantons d'Uri et d'Untervald restaient encore à soumettre , et leur soumission présentait de plus grandes difficultés. Ces diftlcnltés me préoccupaient moins que la crainte de voir un nouvel orage éclater sur mes derrières. Pour maintenir le pays dans la soumission , et pour protéger l'administration du directoire helvétique, le général en chef avait pris la disposition de faire remplacer mes troupes, à mesure que j'avançais, par des demi-brigades suisses, dont les soldats, levés pour la plupart dans le canton de Zurich, annonçaient l'intention de renouveler d'anciennes inimitiés et d'exercer des vengeances sur le canton de Schwitz, A leur suite venaient des agents envoyés par le gouvernement , qui , pour augmenter leur importance , et peut-être aussi poiu' faire leurs alfaires personnelles , voulaient traiter en rebelles

et poursuivre ceux qui , sur la foi de mes promesses, venaient de se soumettre. Tout était perdu, si j'avais laissé continuer cet odieux système de réaction et si je n'étais parvenu à faire éloigner les soldats suisses : le peuple aurait repris les armes pour sa défense et recommencé une guerre civile qui eut augmenté nos embarras.

Je me hâtai d'écrire au général en chef:

'< Schwitz , le 13 floréal an vu.

« J'apprends à l'instant , mon général , que les troupes helvétiques avancent sur nos derrières et qu'elles ont pris position à Schindellegi. Une de mes ordonnances les y a rencontrées, et à son retour, on l'y a retenue , pour lui persuader que de nouveaux attroupements étaient formés à Rolhenlluirm. Ce matin, l'ordonnance est passée à Rothenthurm; elle n'y a vu aucun rassemblement et V a reçu le meilleur accueil de la part des habitants ; tout était parfaitement tranquille. En semant de paieils bruits et en manifestant des dispositions aussi violentes , il est certain qu'au lieu d'apaiser la révolte, on ne fera que l'exciter. Les esprits sont encore aigris ; il faut beaucoup de douceur pour les ramener entièrement. Je crois que par ce moyen on y parviendra plus sûrement qiie par une rigueur outrée, qui nous engagerait dans une longue et désastreuse guerre. Vous connais-

sez la haine qui existe entre les habitants de divers cantons; si on les met en contact, elle se propagera et elle produira de funestes effets. Je vous prie de réfléchir à ces considérations , elles sont de nature à fixer votre attention. »

Je disais dans une autre lettre : « On a envoyé de Lucerne un commissaire du gouvernement helvétique, pour suivre mes opérations. Cet agent est accompagné par l'ancien préfet de Schwitz, qui s'était sauvé, au premier avis qu'il eut que les habitants voulaient se soulever. Ce dernier est, je crois, un homme bien dangereux : il ne parle que de vengeance, et il parait regretter que les insurgés aient été dissous pacifiquement. Je ne serais même point étonné qu'il entreprît de dénaturer mes dispositions , au résultat desquelles il devrait être le premier à applaudir. »

Ces représentations que j'adressais au général en chef, furent heureusement écoutées par lui. Les premières instructions qu'il m'avait données étaient très-sévères, à l'instigation sans doute des autorités helvétiques ; elles portaient que les rebelles devaient être traités sans miséricorde. Mais son bon esprit le fit revenir facilement sur ces dispositions; d'après ce que je lui représentai , il rappela immédiatement les demi-brigades helvétiques et il fit donner Tordre aux connnissaires du gou-

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vernement de se retirer. Je crus alors pouvoir me confier à la loyauté des habitants de Schwitz, malgré toute Tinsistance que le directoire helvétique mettait à m'entraîner dans une voie différente', et je me disposai à continuer mon expédition sur les cantons d'Uri et d'Unterwald, que la nouvelle constitution avait réunis sous le nom de canton de Waldstelten. Je n'allais pas y trouver la même soumission qu'à Schwitz, et je m'attendais à faire usage de la force. Je me fis cependant précéder par une pioclamation pareille à celle que j'avais adressée au canton de Schwitz, et j'y ajoutai l'heureux résuhat qui venait d'être obtenu; mais elle avait besoin d'un appui plus efficace.

Le principal rassemblement des insurgés était posté à Altorff, et il avait à sa tête un ancien officier, nommé Schmitt, retiré du service de France, qui avait un caractère énergique, de l'audace, la connaissance de l'état militaire , et le titre de président du gouvernement insurrectionnel, qu'il avait lui-même établi. La position qu'il avait prise était on ne peut mieux choisie. Couverte, sur ses flancs , par des montagnes que les neiges rendaient encore inaccessibles, elle avait sur son front (à la rive orientale du lac desQuatre-Cantons une ligne continue de bons letrancliements garnis d'artille-

i. Voir, à la fin du chapitie , n° 14.

DU MARÉCHAL-GÉNÉaAL SOULT. 1-^

rie, dont la droite allait s'appuyer aux rochers escarpés de Flueleu , et la gauche à la Reuss , près de son embouchure dans le lac. Les parapets avaient été renforcés par une grande quantité de ballots de niaichandises prisa la douane d'Allorff, et tout annonçait la détermination de faire la plus opiniâtre résistance.

J'avais fait tout ce qui était possible pour éviter l'effusion du sang, mais je ne pouvais difterer plus longtemps d'accomplir ma mission. Elle devenait, de jour en jour, plus urgente. Il fallait, à tout prix, rouvrir l'importante communication sur Bellinzona, où le corps du général Lecourbe devait se diriger en évacuant l'Engadin. Je ne pouvais mettre à mon opération d'autre délai que celui qui était indispensable pour faire mes préparatifs et pour rendre décisifs les premiers coups que je porterais.

En été, j'aurais pu faire parth' une colonne du Muttenlhal et la diriger, à travers la chaîne du Bruhnwald , sur Spiringen , dans le Schachenthal, d'où elle se serait portée sur Burglen et Altorff, pour prendre à dos la ligne ennemie. J'avais même engagé la 53^ demi-brigade dans cette direction , sur l'assurance qu'on m'avait donnée que les âpres sentiers qu'elle devait suivre étaient déjà praticables aux gens du pays. Mais pendant la nuit, il tomba une si grande quantité de neige, que la

demi-brigade fut forcée de rétrograder et ne put participer à l'action. Je la fis suppléer par deux autres colonnes , que je destinai à faire diversion sur les deux rives du lac des Quatre-Cantons , en passant par les dangereux sentiers qui sont à peine tracés à travers ces précipices. La première colonne, composée d'un bataillon, s'était avancée de Stantz sur Siblisberg et Bauen ; elle dut gagner Seedorff et Âttingliausen , vis-à-vis Altoiff, pour s'emparer du pont de la Reuss, qui est entre ces deux endroits, et pour m'ouvrir au besoin un débouché. La seconde , forte de trois compagnies détachées à Sissiden , eut ordre d'aller , par la chapelle de (Hiillaume Tell et par les rochers qui sont au-dessus de Fluelen , inquiéter la droite des ennemis, pendant que moi-même, à la léte de la colonne princi])ale, je me proposais de les attaquer de front.

Combat Je ne pouvais amener cette colonne que par le

lac, pour débarquer en face des retranchements ennemis. Je fus retardé d'abord par la difficulté de réunir les transports nécessaires, et ensuite par les vents contraires, qui nous retinrent, pendant trois jours, au port de Brunnen, près de Schvvitz. Lnfin, le 9 mai, le temps devint favorable, et je me hâtai d'en profiter. iVlon rapport au général en chef contient tous les détails de mon opération.

Dl MARÉCHAL- GÉNÉRAL SOULT. "r,

'< Steig, le 19 floréal an vu.

« Je m'empresse, mon cher général, de vous rendre compte du succès de mon expédition. Ce matin, à 3 heures, je me suis embarqué à Brunnen avec trois pièces d'artillerie légère , la 1 "■ demibrigade de ligne , trente chasseurs à cheval du 1" régiment, et une compagnie de sapeurs, me dirigeant sur Fkielen et Seedorff. A 7 heures, étant à hauteur des postes avancés des insurgés, j'ai ordonné le débarquement. Le 1" bataillon de la 1" demi-brigade la opéré au pied des rochers à droite et à hauteur de SeedorlT, d'où il a gagné ce village, ensuite celui d'Attinghausen , et s'est porté sur Sleig, en suivant les deux rives de la Reuss. Le 2'' bataillon de la même demi-brigade a débarqué au fond de la baie qui est à gauche de Fluelen ; il a gravi les montagnes , tourné le village, et il s'est porté, par Âltorfr, en avant de Burglen, dans le Schachenthal. L'artillerie, les chasseurs à cheval et les sapeurs ont suivi ce mouvement, qui a été protégé par la colonne que j avais fait passer au bord du lac, et qui s'était portée au-dessus de Fluelen , tandis que l'attaque de droite a été secondée par le bataillon de la lOS*" demi-brigade, venu de Bauen.

« Les rebelles avaient deux mille hommes et

quatre pièces de canon, pour s'opposer au débarquement ; ils étaient parfaitement retranchés dans la plaine et tenaient toutes les hauteurs. Nous avons trouvé partout la plus vive résistance; mais aussitôt que nous avons eu gagné terre , les ennemis ont été abordés, au pas de charge, et mis en déroule, du premier choc. Les retranchements enlevés, l'artillerie prise, des armes abandonnées, une grande quantité de marchandises éparses sur le champ de bataille , et beaucoup d'hommes tués, sont les résultats de cette action, qui compte au nombie de ses victimes le fameux Schmitt, auteur de l'insurrection.

« I es insurgés qui sont parvenus à s'échapper se sont retirés partie dans le Schachenlhal, d'où ils ont gagné les montagnes , et partie par Steig sur W.isen. Ceux-ci ont répandu le bruit que, si nous les forcions à ce dernier endroit, ils passeraient le Saint-Gothard, pour aller en Italie.

La 53^ demi-brigade devait, comme je vous l'ai annoncé par ma dernière , parlii- du ]\Iultenthal et se diriger sur Spiringen, dans le Scliachenlhal, d'où elle se serait portée sur Burglen et Allorfi", pour couper la retraite aux insurgés. Ce mouvement était même commencé, mais la nuit dernière, il est tombé une si grande (juantité de neige sur les montagnes, que la 53% ne pouvant avancer, a été forcée de retourner sui' ses pas. J'espère

qu'elle me rejoindra aujourd'hui. Pendant la nuit, je réunirai les deux demi-brigades entre Steig et Silenen, pour marcher de ])oune heure à la poursuite des insurgés et les chasser au delà des monts. Le 3* bataillon de la 1 03" restera en avant d' Altorff, pour contenir le pays et faire rentrer les habitants, dont la plupart sont épars dans les montagnes.

« Les insurirés de\aient incessamment recevoir des renforts du Valais , du pays des (Trisons et de la Levantine ; déjà deux cents hommes de cette dernière contrée étaient arrivés. La défaite qu'ils ont éprouvée, en avant d'Âltorff, a fait retirer ces auxiliaires et a empêché les autres d'arriver.

« Je reçois à l'instant une de vos lettres, pour la faire passer au général Lecourbe ; j'en aurai peut-être des nouvelles quand je serai à Lrseren. D'après le compte que je viens de vous rendre, vous devez juger qu'il n'est pas aisé de conmuiniquer avec lui. »

Cette première défaite éprouvée par les insurgés, les pertes qu'ils avaient faites, et surtout celle de leur général , devaient commencer à les ébranler ; mais , pour atteindre les derniers rassemblements qui continuaient à résister, il fallait leur ôter la possibilité d'arrêter notre marche dans

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le long défilé c[ue nous devions suivie pour gagner Bellinzona, par le mont Saint-Gothard. Dans ce défilé, le moindre obstacle, soutenu par cent hommes déterminés , pouvait rendre tous nos efforts inutiles et nous forcer à revenir sur nos pas. Rien n'était plus facile que d'obstruer ou de couper le chemin qui est presque partout suspendu sur les abîmes, de détruire quelques ponts, surtout le pont de la Reuss, appelé le pont du Diable, qui réunit les bords d'un piécipice , et de boucher le trou dTri , étroite galerie percée à travers une montagne, et qu'il est imj)ossible d'éviter.

La crainte que j'avais de rencontrer ces obstacles n'était pas sans fondement. Des prisonniers m'avaient même prévenu que je trouverais , à AYasen, un corps d'insurgés disposé à défendre la difficile entrée de ce village, et que les hommes qui n'avaient pas d'armes avaient été en\oyés sur les montagnes taillées à pic, au delà de Wasen, et au pied desquelles serpente la roule , pour faire louler des rochers sur nos têtes, si, après avoir forcé le passage à Wasen , nous nous engagions dans le défilé. Ils ajoutaient qu'on avait le projet de détruire le pont du Diable, et que sur le sommet du mont Saint-Golhard, on avait tracé dans les neiges un camp retranché où, comme à .\llorir, les balles de marchandises , trouvées en dépôt à l'hospice, servaient de revêtement.

Il fallait la plus grande célérité, pour préveîiir, s'il était possible , ces préparatifs de défense. Le 1 1 mai , avant le j'Hir, je fis attaquer et enlever de vive force le poste fortifié de Wasen , où les insurgés éprouvèrent d'assez grandes pertes. Nous entrâmes aussitôt dans le défilé et nous forçâmes notre marche, pour prévenir, à Lrserei) , de nouveaux rassemblements. J'avoue que l'horrible fracas des masses de rochers, qu'un ennemi invisible précipitait incessamment sur nous , me causa un instant d'inquiétude , et que ma tioupe étonnée hésita, un moment, à s'engager plus avant. Déjà une douzaine de soldats étaient éciasés; l'effroi gagnait les autres, la route s'embarrassait, et le désordre qui se prolongeait dans la colonne rendait notre position de plus en plus criti(jue. Heureusement, un détachement de flanqueurs que j'avais, en sortant de Wasen, fait diriger sur les crêtes des montagnes, parvint, à travers mille périls, à les escalader et à éloigner ceux qui nous accablaient. Nous pûmes continuer notre marche rapide, et, le même jour, nous parvînmes encore à sauver le pont du Diable , qu'on commençait à détruire , ainsi qu'à débarrasser le passage du trou d'iri, qui était obstrué. Nous arrivâmes ainsi à Urseren.

Après ces affreux précipices, et au sortir du trou d'Lri, où l'on est plongé dans l'obscurité,

on se trouve tout à coup dans le joli bassin d'Urseren, qui fait le contraste le plus fiappant avec le cbaos qui l'environne et qui semble être produit par les convulsions de la nature. A. l'autre extrémité de ce bassin, et au pied du mont Saint-Gotliard^ est le village de l'Hôpital. J'y arrêtai mes troupes, pour leur donner un jour de repos et pour |)rendre des renseignements sur les nouvelles dispositions de défense des insurgés. J'expédiai le rapport suivant au général en cbef :

« Urseren , 24 floréal (14 mai) an vii.

Combat '< -le VOUS rcuds compte, mon général, d'une

s.int-Gothiird. nouvelle affaire que j'ai eue avec les insurgés. Après que je les eus défaits à Wasen et empécbés, par la rapidité de ma poursuite, de se rallier à Urseren et à Hôpital, ceux du Valais se retirèrent dans leur pays , par Réalp ; les autres , la plupart émigrés du canton de Waldstetten , auxquels s'étaient joints quelques renforts venus de la Levantine, s'étant arrêtés sur le mont Saint-Gotbard, se retrancbèrent dans les neiges, au moyen de balles de coton et de soie qu'ils avaient trouvées au dépôt de l'bospice ou fait venir d'Airolo. Aucun émissaire n'était revenu, et les reconnaissances que j'avais avancées vers le mont ne m'ayantpas donné de renseignements satisfaisants,

DU MARÉCHAL- GÉNÉRAL SOL'LT. Si

je partis moi-même, hier au malin, avec la première demi-l)rigade d'infanterie de ligne, commandée par le général Bontemps , pour aller m'assurer de ce qui se passait au mont Saint - Gutbard. A moitié chemin du village de l'Hôpital à l'hospice , nous rencontrâmes les insurgés qui avaient pris une position resserrée entre deux rochers, que la route traversait. Il fallait défiler, un à un, pour y parvenir, et suivre une pente extrêmement rapide, où l'on enfonçait dans la neige jusqu'au milieu du corps. Cinq conq:)agnies de la première demi-brigade reçurent l'oidre de gravir la montagne, dite Matten-Alpenh , de la tourner, et de venir ensuite attaquer les insurgés sur leurs derrières.

« Nos soldats déployèrent la plus grande audace, quoiqu'ils fussent exposés, non-seulement au feu de l'ennemi qui, de son côté, avait également envoyé des troupes j)our s'emparer du soumiet de la montagne , mais encore à la chute des avalanches que le mouvement rendait j)lus fréquente, et au danger imminent d'être entraînés dans les abîmes, à la descente des rochers , qu'ils ne pouvaient effectuer qu'en se laissant glisser sur la neige. Toutes ces difficultés, à force d'audace, furent heureusement surmontées. Les insurgés, n'ayant pu se maintenir sur la montagne, et voyant qu'ils allaient être enveloppés entre les II. 6

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deux rochers , se retirèrent dans leurs retranchements sur le mont même du Saint-Gothard, où je les fis suivre. Ici je rencontrai les mêmes difficultés et je répétai la même manœuvre, en dirigeant trois compagnies de la première demi-brigade siula droite des insurgés, par la montagne dite Bley- Berg. J'obtins le même résultat ; les ennemis forcés sur tous les points , débordés à droite et ne pouvant plus se défendre dans leurs retranchements, se sauvèrent en déroute sur Airolo.

c( Il tomba dans ce moment une si grande quantité de neige, que le ralHement de la première demi-brigade en fut retardé ; la trace des chemins fut perdue , le temps obscurci. On ne pouvait avancer qu'avec une extrême précaution, pour éviter de s'égarer dans les précipices , et nos soldats manquaient de crampons pour se soutenir. Cependant je donnai ordre au général Bontemps de poursuivre les insurgés au delà d'Âirolo, où je me rendis moi-même. A cinq heures du soir, nous étions maîtres de ce dernier endroit ; j'en suis revenu à minuit, laissant le général Bontemps avec la 1'* demi-brigade, pour continuer la poursuite , et après lui avoir recommandé de porter, ce matin, une reconnaissance vers Faido. A mon départ, l'avant-garde était déjà à Manderana.

(( Les relielles ont eu beaucoup d'hommes tués

et considérablement de blessés; la neige était couverte de traces sanglantes qu'ils avaieiil laissées, en cherchant à gagner les montagnes, où un grand nombre se sont dispersés. J'ai aussi éprouvé quelques perles; je n'en connais pas au juste le détail, mais j'ai connaissance d'une douzaine de soldats qui ont été engloutis dans les neiges ou par des avalanches. En suivant la route, on avait ordinairement de la neige jusqu'aux genoux , et jusqu'à la ceinture, si on allait sur les côtés.

« Le résultat de cette opération va nous assurer la communication jusqu'à Bellinzona; car d'a[)rès les renseignements (|ue j'ai recueillis, les insurgés avaient déclaré que, s'ils étaient batlus, ils se retireraient en Italie. Cela leur sera difficile, si, connne on l'annonce, Bellinzona est déjà occupée par nos troupes.

« .le dois des éloges à la première demi-brigtide et particulièrement au chef de bataillon des Graviers-Berthelot, qui la commande, etc — »

Par un second rapport du même jour, je mandais au général en chef :

« Mon aide de camp, que j'avais laissé à Airolo, arrive à l'instant ; il me rend compte que les insurgés ont été poursuivis jusqu'à Ambri , oii hier, à onze heures du soir, on se battait encore. LU carnage horrible a été fait, sans qu'on pût portei- ces malheureux à la soumission. La route

était jonchée de cadavres et les montagnes remplies de fuyards ; il en reste par conséquent trèspeu qui soient réunis.

{( Le sous-préfet d'Ambri a demandé par écrit à capituler, au nom des habitants de la Levantine, surtout pour le peuple qui, dit-il, n'a été qu égaré. Je lui fais répondre de remettre sur-le-champ les armes et les munitions et de livrer les auteurs de la révolte; sans cela, point de rémission pour le passé.

« Les renseignements que je reçois annoncent que le général Loison est arrivé à Bellinzona, et que, dans cette partie, il a aussi battu les insurgés. Je fais occuper Réalp , qui ferme l'entrée du Valais; j'ai aussi des troupes en avant du second débouché sur la même vallée; j'enverrai des reconnaissances vers le mont Furca. Le désarmement continue , et les paysans rentrent chez eux....»

Deux jours après, le 26 floréal (1 6 mai), je rendis compte au général en chef de la fin de celte expédition,

«c Tout est enfin terminé , mon cher général ; le restant des rebelles ({ui était encore dans la Levantine s'est dispersé , partie dans les montagnes, et partie dans la vallée deMaggia. Hier, mes troupes ont fait leur jonction avec celles du général Lecourbe, en avant de Faido j ahisi la commu-

Tell.

nicatioii avec Bellinzona est rétablie, et vos dépêches ont passé.

(f Les prisonniers de la 103^ demi-brigade, que les insurgés avaient emmenés, m'ont été rendus, hier, à Giornico.

a Aujourd'hui, toutes les troupes sont en mouvement , pour se rendre à la nouvelle destination que vous m'avez donnée (dans le Frickthal) ; j'en aurai, ce soir, à Schwitz. La 1 '^'^ demi-brigade repasse le Saint-Gothard à midi ; j'espère être, dans deux jours près de vous, à Zurich. »

Je partis, en effet , pour me rendre à Zurich , r.impeiie

de Guilliiuiiie

près du gênerai en chef. Mais je devais m'embarquer à Fluelen , pour traverser une partie du lac des Quatre Cantons. Lorsque j'y arrivai , les chaloupes de ma flottille n'étaient pas encore revenues de Lucerne , où elles avaient dû faire un transport. J'étais pressé; j'acceptai la proposition que me firent les bateliers de Fluelen, de me conduire sur une de leurs embarcations. Ces hommes avaient fait partie des derniers rassemblements et ils s'étaient trouvés tous au combat d'Âltorff, où ils avaient certainement perdu quelque parent ou quelque ami. Cependant, j'avais une telle confiance en leur bonne foi, que je n'hésitai pas à me mettre entre leurs mains, sans escorte, et n'ayant avec moi que mes aides de camp.

Nous partîmes. La rame en main , nos douze

conducteurs commencèrent aussitôt à discourir sur les événements qui venaient de se passer , et naturellement ils remontèrent jusqu'à l'histoire des fondateurs de leur liberté , histoire dont la tradition est fidèlement conservée parmi eux. L'entretien était d'autant plus intéressant , c|u'à mesure qu'on découvrait les points où les actions s'étaient passées , ils avaient soin de nous les faire remarquer, et, chaque fois, avec un redoublement d'enthousiasme. Ce fut avec orgueil qu'ils nous montrèrent la chapelle de Guillaume Tell , située sur un rocher au bord du lac et au lieu même où ce héros échappa au tyran Gessler. Nous en étions si près , qu'ils me proposèrent de m'y conduire , pour me faire admirer , disaient-ils , la hardiesse de l'entreprise, et pour me faire contempler les traits de leur illustre libérateur. Ils avaient excité ma curiosité, et ils s'étaient exprimés de manière à me faire accepter leur proposition ; ma complaisance à céder à leur désir leur fit plaisir. J'éprouvai moi-même de l'émotion en entrant dans ce sanctuaire , où les principales actions de la vie de Guillaume Tell sont peintes à fresque sur les murs. Mes conducteurs voulurent me les raconter : « Le voyez-vous , me dirent-ils, s'associant à Stauffacher de Schwitz, et à Arnold d'Unterwald; ici, il abat la pomme placée sur la tête de son fils , et il montre au tyran la seconde flèche qu'il

lui destinait , si la première avait manqué son coup ; là, il s'élance de la barque , sur ce même rocher où nous sommes; plus loin , l'arc en main, il attend que Gessler se présente pour l'immoler à sa vengeance; le voici qui délivre la terre de ce monstre; enfin, dans ce tableau, il raconte à ses confédérés les détails de sa victoire, et il leur fait jurer de s'affranchir avec lui de la servitude.» Mes compagnons de voyage s'animaient de plus en plus, lorsqu'un d'eux s'écria, en me regardant fixement : « Les Suisses de ce temps-là valaient mieux que les Suisses d'aujourd'hui , si nous leur avions ressemblé, jamais vous n'auriez pénétré dans nos montagnes! — Je n'en sais rien, lui répondis-je ; autres temps , autres événements , et vous avez bien aussi vos qualités ; mais il se fait tard , reprenons notre navigation. » L'espèce d'amende honorable qu'ils avaient voulu faire, les avait calmés ; ils partirent sans répliquer , et deux heures après, ils me débarquèrent à Brunnen, près de Schwitz , où nous nous quittâmes fort bons amis.

Je passai quelques jours auprès du général en chef, qui me témoigna toute sa satisfaction sur l'heureux résultat de mon expédition ; il accoi da toutes les récompenses que je lui demandai , et il approuva les dispositions que j'avais prises dans les petits cantons, pour assurer le maintien du

bon ordre. Nous nous entretînmes de la suite de la campagne ; puis je retournai dans le Frickthal, avec ma division.

Nous touchions au moment où l'archiduc Charles allait déployer toutes ses forces, pour attaquer le centre de notre ligne, qui était la partie de l'armée la plus exposée. 11 avait voulu commencer par dégager l'Engadin et le pays des Grisons. Cependant, les attaques des Autrichiens , dans cette partie, furent devancées par l'insurrection des petits cantons. Ce fut une faute , en cette circonstance, de n'avoir pas mis le temps à profit; et quel qu'ait été le motif de la temporisation de l'archiduc, soit qu'il trouvât la saison encore trop peu avancée pour engager ses troupes dans les hautes montagnes, soit qu'il voulût attendre les progrès de l'armée d'Italie, il ne nous en laissa pas moins le loisir de réduire l'insurrection avant l'arrivée des secours qui auraient dû la soutenir. Le 1"mai, cependant, les généraux Hotze et Bellegarde , qui commandaient dans le Voralberg et le bas Engadin, combinèrent leurs dispositions pour attaquer simultanément le corps du général Lecourbe et la division Ménard, qui défendait l'entrée des Grisons, en avant de Lucis-Steig.

Ce poste, extrêmement fortifié avant qu'il fût en notre pouvoir, venait d'être perfectionné par beaucoup d'ouvrages et bien garni d'artillerie. H

était la clef du pays des Grisons , et il interceptait les communications des divers corps autrichiens entre eux. Ce fut par là qu ils commencèrent, par conséquent, leurs opérations , mais aux deux premières attaques, le général Hotze fut repoussé avec des pertes considérables. Averti par ce revers des dispositions qui devaient assurer le succès de son entreprise, ce général renouvela, le 14 mai, son attaque, avec de plus grandes forces et de nouvelles dispositions; il parvint, à l'aide des habitants du pays, à faire passer une colonne sur la sommité des rochers qui servaient d'appui à notre ligne, et à la prendre à revers. Deux bataillons de la 1 4^ demi-brigade d'infanterie légère qui, jusque-là, avaient fait la plus belle résistance, durent céder ainsi à la supériorité du nombre, et, malgré leurs efforts pour se rallier et pour s'ouvrir un passage , ils furent en partie détruits.

A la même époque , le général Lecourbe était Ret.".ite également oblige a évacuer 1 Lngadin. Ueja, dans Lecomhe.ie le courant d'avril , le général Desolles , menacé "^ " '"'

par la vallée de l'Adige, avait dû passer dans celle de rinn , pour se réunir au général Lecourbe; mais bientôt après , il avait été rejoindre l'armée d'Italie. Le général Lecourbe était réduit à sa seule division, lorsque, le 1*"^ mai, il fut vivement attaqué à Ramis et à Zernetz , par le général Belle-

garde. L'affaire fut très-glorieuse pour le général Lecourbe , qui repoussa l'ennemi avec de grandes pertes; mais il sentit qu'il ne pouvait pas tenir plus longtemps dans cette position aventurée, et il opéra sa retraite sur Lenz, pour rentrer dans la vallée du Rhin. La brigade Loison avait été laissée dans la Valteline; elle passa par Cbiavenna , le val San-Giacomo et le Splugen , où elle rejoignit le général Lecouibe, Ce dernier avait eu la pensée de rester sur le Rbin, en se portant à Tusis ; mais le général en clief sentait qu'il était désormais impossible de tenir la vallée du Rbin supérieur ; il fallait concentrer l'armée , et je devais être rappelé au centre, où le danger devenait, de jour en jour, plus pressant. Le général Lecourbe fut destiné à garder l'important déboucbé de la Reuss, et il eut en conséquence Tordre de descendre à Bellinzona , pour remonter au Saint-Gotbard, mouvement qu'il opéra sans pouvoir toutefois emmener son artillerie , qui ne put suivre à travers de pareilles montagnes \ C'était pour favoriser ce mouvement et pour rouvrir la comnmnication avec les généraux Lecourbe et Loison , qu'en arrivant sur le Saint-Gotliard , j'avais précipité mes opéiations sur Airolo et la liaute Levantine. La marche du général Lecourbe fut aussi

i. Voir, à la fin du chapitre, n° ]H.

secondée par les défaites que les insurgés des vallées du Rhin et des Grisons venaient de subir. Ces insurrections , excitées par les agents autrichiens , avaient éclaté lors de la première attaque du général Hotze sur Lucis-Steig , et elles avaient formé des rassemblements considérables à Reichenau , près de Coire ; mais , dans l'intervalle des deux attatjues, le général Ménard avait eu le temps de se porter sur ces rassemblements, de les refouler jusqu'à Dissentis, et de les disperser après ime action meurtrière.

Quoique l'évacuation de l'Engadin, par le général Lecourbe, eût ouvert, depuis plusieurs jours, le pays des Grisons aux Autrichiens , le général Bellegarde , retardé par les difficultés du passage de l'Albula-Berg, n'y pénétra que le lendemain de la prise de Lucis-Steig. A son arrivée à Coire, le 16 mai , il dirigea des colonnes, pour s'emparer des diveis passages sur le Rhin, et pour poursuivre l'arrière-garde du général Lecourbe, qui se letirait, par Dissentis , sur le Saint-Gothard. Il essaya même de ranimer l'insurrection; mais les populations des vallées du Rhin et des petits cantons se souvenaient trop bien de la leçon qu'elles venaient de recevoir, pour s'\ exposer de nouveau; et de son côté, le général Lecourbe, en se rapj^rochant du Saint-Gothard , avait pourvu à la défense des sentiers qui y aboutissaient.

Le général Lecoiirbe fit ainsi facilement sa retraite sur le Saint-Gotbard; mais il n'y resta que le temps nécessaire pour rallier ses troupes. Quelques jours après , il descendit à Wasen, où il prit une forte position ; elle servait de base à une défensive active, qui couvrait tous les débouchés sur le lac de Lucerne. Les généraux Bellegarde et Jellachich y dirigèrent plusieurs attaques, qui furent repoussées. Renonçant alors à forcer le 'général Lecourbe , ils se portèrent dans le canton de Claris, sur le lac de Wallenstadt.

De son côté, le général Hotze, après la prise de Lucis-Steig, fit passer le Rhin à son corps d'armée, vis-à-vis Balzers et Mayenfeld, repoussa sans peine nos postes jusqu'au delà du lac de Wallenstadt , entra par Verdenberg dans la vallée de la Thur, pour pénétrer dans le Toggembourg, fit occuper le Rbintbal , Appenzell , le canton de Saint-Gall, et se prépara à joindre, dans la Turgovie, la principale armée de l'archiduc Charles , lorsque celleci, après avoir passé le Rhin , à Stein et à Scbaffouse, vint s'étendre sur la Thur.

Le plan de campagne de l'archiduc avait alors reçu un si grand développement , ([u'il devenait, de jour en jour, plus difficile d'en borner les progrès. Les Autrichiens étaient maîtres des deux rives du Rhin, depuis sa source jusqu'au confluent de la Thur , des versants de la Reuss jusque près

dix lac de Liicenie, du cours de la Linth jusqu'à toucher le teiritoire de Zurich , de l'eiilrée du V alais, des passages du Saint-Golhard, du Simplon , du Saint-Bernard , et de toutes les principales chaînes des Alpes, dont ils tenaient les sommités. Débordant notre droite, pouvant librement communiquer avec Tarmée d'Italie , ils avaient en outre une immense supériorité de forces sur nous, tandis que nous n'avions, pour les arrêter, que la faible barrière de la Thur. Il paraissait ne plus y avoir d'obstacle pour retarder notre défaite, même avant l'arrivée de l'armée lusse du «rénéral Korsakow, qui accélérait sa marche pour prendre part à la \ictoire , et nous nous trouvions menacés, non-seulement de perdre, en Suisse, nos derniers appuis au dehors, mais de ne pouvoir empêcher l'exécution du grand plan d'invasion de la France. L'armée autrichienne devait franchir le Juia , ce qui la portait sur la partie la plus faible de nos frontières, puis ouvrir aux armées alliées d'Italie, qui déjà s'avançaient en Piémont , les débouchés de la Savoie, et porter ainsi le théâtre de la guerre dans l'intérieur même de la république.

Il semblait que la France ne pouvait échapper au danger qui la menaçait ; elle y parvint cependant. Parmi les causes qui contribuèrent à la sauver, on doit remarquer d'abord les fautes commises par les alliés, qui disséminèrent leurs forces

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