DU CHAPITRE VII
Autrefois les armées campaient, en ordre de bataille^ avec des tentes qu'on distribuait : une pour douze hommes, et deux par compagnie pour les officiers. On donnait aussi deux chevaux ou mulets de bat par compagnie, pour les porter; ainsi il fallait vingt- quatre ou vingt-cinq chevaux pour toutes les tentes d'un bataillon, y compris celles des états-majors. La cavalerie en recevait également, et, en outre, elle avait des piquets pour attacher les chevaux. Cet usage était généralement suivi par toutes les puissances de l'Europe, Les Français l'observèrent dans les deux premièies campagnes de la guerre de la révolution; mais ils furent les premiers à l'abandonner. Les pertes réitérées d'effets de campement qu'ils éprouvèrent, les dépenses excessives qu'il eût fallu faire pour les remplacer, l'épuisement
des finances et Tembarras que donnait ce surcroît d'équipages, dans les marches des armées considérables que la France tenait sur pied, motivèrent cette suppression y que, par les mêmes motifs, les autres puissances imitèrent successivement , excepté les Anglais, dont les armées sont beaucoup moins fortes.
Le baraquement, fait avec de la paille et des branchages, fut substitué aux tentes ; par ce moyen, les dépenses d'entretien des armées se trouvèrent beaucoup diminuées , et il y eut moins d'équipages à la suite des armées, qui devinrent ainsi plus mobiles. Des militaires ont prétendu que la consommation d'hommes est plus considérable, depuis qu'on a abandonné l'usage de camper avec des tentes, parce que, étant exposés dans les marches aux intempéries, et arrivant souvent, au milieu de la nuit, sur un terrain détrempé d^eau , qui ne leur offre aucun abri , les soldats n'ont ni le temps ni les matériaux nécessaires pour se faire des baraques : passant la nuit , sous un ciel froid et pluvieux, sans pouvoir fermer l'œil f et après avoir traîné, pendant quelque temps, une existence pénible, dont tous les instants sout marqués par la soufîrance que leur fait éprouver une humidité continuelle, leur corps s'affaiblit, ils tombent malades et ils périssent misérablement. Ce raisonnement est plus spécieux qu'exact ; car, si la troupe arrive, pendant la nuit, sur un terrain détrempé où elle devra camper, il n'est pas vraisemblable qu'elle puisse y dresser ses tentes, les faire
tenir et rester couchée dans Tenu. D*ailleurs, si la iiidi*che a étc longue et s'e%t prolongée pendant une partie de la nuit , les équipages où sont les tentes, retenus parles embarras et les diffidultés de la route, ne peuvent arriver avant le jour^ et dans ce cas, le soldat, qui n'aura pas Thabitude ni la permission de suppléer aux tentes par le baraquement, souffrira bien plus en les attendant, au lieu que, dans deut heures, il Aura fait son abri et séché ses vâtementi , s'il sait d'avance qu'il doit lui-même y pourvoir.
Jç ne dissimule pa« que le système de camper put* baraquement donne quelquefois lieu à Tindisci*plinC) favorise le pillage^ et qu'il est surtout ruineux pour le pays ; car les soldats gâtent et dctruiseilt ainsi une quantité beaucoup plus considérable de bois et de paille qu'ils ne feraient, s'ils avaient des tentes. Mais les généraux, les chefs et les ofBciers qui prennent la peine de les maintenir dans Tordre, les empêchent de se livrer à des dégâts inutiles. Je connais des généraux qui n'ont jamais toléré de semblables excès, et qui ont toujours sévèrement réprimé ceux que leurs troupes ont pu commettre. Pour eux, le système de camper par baraquement a, malgré ses inconvénients^ la préférence; ils sont pei*suadés qu'il a sur l'autre système l'inappréciable avantage de mieux garantir les troupes, par conséquent de leur éviter des maladies, et de rendre les armées plus lestes qu'elles n'étaient auparavant. Les tentes peuvent être utiles et préférables dans un pays, comme l'Espagne, où le bois est rare, la paille
courte el le sol presque toujours sec, où, d'ailleurs, les armées sont rarement aussi fortes qu*en Allemagne. Mais dans ce dernier pays, où les matériaux sont communs, les pluies fréquentes, et où les armées ressemblent à des populations en mouvement^ il ne serait plus possible de faire usage des tentes, pour ces énormes masses, sans prolonger à Tinfini les colonnes, di^à surcliargées d'une artillerie formidable, d'approvisionnements indispensables, et de bagages dont la troupe ne peut non plus se passer. Qu'aurait-ce été d'une de ces armées de deux à trois cent mille hommes, que nous avons vues manœuvrer sur une même direction ? Il lui eût fallu plus de dix mdie bêtes de somme, seulement pour porter ses tentes, et plus de quinze cents hommes pour les conduire Si elle avait placé cet attirail en lête de l'artillerie, on eût manqué de canons, quand on aurait dû se battre; si elle l'avait placé à la suite, elle eût déjà changé de camp avant que les tentes fussent arrivées. Personne n'a proposé d'entremêler les équipages de campement avec Tartillerie.
Ces considérations me font penser que les tentes peuvent être employées utilement, et qu'elles sont mêmes nécessaires à une armée qui prolonge son séjour dans un camp, qui est chargée d'assiéger une place, et généralement aux armées de vingt-cinq à trente mille hommes, qui font la guerre dans les pays méridionaux , mais que le baraquement est préférable pour les grandes armées, qui font la guerre dans le Nord, et qui sont toujours en mouvement.
Le général en chef Jour dan au général de dwision
Uatry.
Andemach, le 7 prairial an m.
Je suis instruit, mou camarade, qu'il y a eu, le premier de ce mois, uoe insurrection à Paris, et que le peuple a occupé la salle de la Convention jusqu^à onze heui*es du soir. Il paraît cependant qu'à cette heure la Convention a repris le cours (le ses séances. Il faut que Tarmée agisse, dans cette circonstance, comme elle a a*»i toutes les fois que de pareils événements ont eu lieu; c'est- a-dire, qu'étant placée sur la frontière pour combattre les ennemis du dehors, elle ne s'occupe point de ce qui se passe dans l'intérieur, et qu'elle ait toujours la confiance de croire que les bons citoyens, qui y sont, parviendront à faire taire les royalistes et les anarchistes.
Nous avons juré de vivre libres et républicains, et nous maintiendrons notre serment, ou nous mourrons les armes à la main. Nous avons juré de combattre les ennemis du dehors, tant que la paix ne sera pas faite. Nous tiendrons pareillement notre serment; nous resterons à notre poste, et nous combattrons avec autant de valeur que la campagne dernière. Je suis persuadé que tels sont vos sentiments et ceux des troupes que vous commandez. Mais
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comme il est essentiel d'empêcher que des malintentionnés viennent répandre de fâcheuses nouvelles dans l'armée , comme il est essentiel de redoubler de surveillance, afin que l'ennemi ne puisse pas profiter du tnAlheui* de nos querelles intestines, il faut redoubler de zèle et d'activité ; il faut que les militaires de tout grade soient toujours à leur poste, que le service des avàtit-postés se fasse avec plus de surveillance que jamais I et que vous veilliez à ce que les convois qui passeront dans l'arrondissement que vous commandez, soient bien escortés. J'espère que l'attitude de l'armée en imposera à tous les ennemis de la république*
Je vous communiquerai journellement les suites des événements, et vous invite à me faire part exactement des observations que vous ferez sur ce qui se passera dans les troupes que vous commandez.
Salut et fraternité.
JoURDÀIf.
Le général en chef Jourdan au général de dMsion
Hatry,
Andernach, le 7 prairial an m.
Dans ma lettre de ce matin, je vous ai prévenu que je vous communiquerais les suites de IVvénement qui a eu lieu à Paris ; il est certain que la tranquillité paraît régner dans cette commtine , et que la (^.onvention nationale est rétablie dans la plé-
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nitude de ses fcmctioDS ; je crois cependant devoir TOUS en faire part ; vous n'en continuerez pas moins la sunreillailCe que je vous ai recommandée, et àu moyen d'efforts et de Tharmonie de tous les bons citojrens^ il faut espérer que ces fâcheui^ érénements tourneront à Favantage de la chose publique.
JotADAlr.
Au quartier géoéral 4 Hareui le 10 tendéolinire an m.
Jourdan , commandant en chef de F armée de Sombré-
et-Meuse.
Ordre général pour Tattaque de demain.
I^s généraux s'assureront aujourd'hui y par euxmêmes ^ si les soldats sont approvisionnés dé cartouches, et si les munitions y qui sont en réserve dans chaque division, sont en état.
L'armée de 8ambre-et-Meuse se mettra en marche dettiàin tllatin, à cinq heures précises; cette heure est de rigueur.
L'aile droite, aux ordres de Schérer^ marchera sur Dueren , dont elle s'emparera ^ en forçant les passages de la Roer, aux gués et aux ponts qui se trouvent depuis Nieder-Plombach jusqu'à Mirviller. Lorsque le général Schérer aura forcé le passage de la Rber, il fera poursuivre l'ennemi par sa cavalerie,
et se dirigera sur Ellen et Honkisdum, où il recevra de nouveaux ordres^ et correspondra avec le général Hatry, et il me donnera de ses nouvelles toutes les heures.
La division du général Hatry se dirigera sur Inden et Gevenich, afin de passer la rivière entre Lammerstorpet Altorp, pour se diriger ensuite sur Hambach, après avoir passé la Roer au-dessus de Juliers; il attendra là de nouveaux ordres et correspondra avec le général Schérer et le général Championnet. Il n'exécutera le passage de la rivière que lorsque le général Championnet se sera emparé d*Aldenhoven. Pour lui faciliter cette attaque, le général Hatry jettera quelques corps de cavalerie du coté de Juliers, laissant Aldenhoveu à sa gauche, afin de couper la retraite à tout ce qui se trouve dans ce poste. Le général Hatry me donnera de ses nouvelles toutes les heures.
Le général Championnet se dirigera entre Aldenhoven et Sierstorp, afin de chasser tout ce qui se trouvera en avant de Juliers. Il viendra ensuite se former en bataille, le plus près possible de cette place, afin de s'opposer à tout ce que Tennemi pourrait en faire sortir. Il correspondra avec le général Hatry et le général Morlot, et il attendra, devant Juliers, de nouveaux ordres.
Le général Morlot se dirigera sur la Roer, entre Juliers et Linnich ; dans sa marche, il laissera Herstorp à sa droite, et se tiendra à hauteur du général Championnet. Etant arrivé sur les bords de la Roer,
il fera reconnaître les passages de cette rivière et tâchera de refiectuer. S'il y parvient, il se dirigera sur Grudpoel ; il fera poursuivre Tennemi par sa cavalerie et attendra de nouveaux ordres. Il me donnera de ses nouvelles toutes les heures, et il correspondra avec le général Lefebvre et le général Championnet.
Le général Lefebvre se dirigera sur Linnich, pour s'empai*er de ce poste, où il passera la Roer, de même qu'à tous les gués qui se trouveront sur sa gauche^ jusqu'à Brakel. Lorsqu'il aura passé la Roer, il se dirigera sur Gevenich, et fera poursuivre l'ennemi par sa cavalerie; il y attendra de nouveaux ordres. Il correspondra avec le général Morlot et le général Kléber, et il me donnera toutes les heures de ses nouvelles.
Le général Kléber tâchera d'effectuer le passage de la Roer, en se dirigeant sur cette rivière, par Heinsberg, prolongeant sa droite vers Pranderath, et sa gauche vers Orsbeck. Lorsque le général Kléber aura forcé le passage de la rivière, il fera poursuivre l'ennemi par sa cavalerie et se dirigera sur Huckelhoven. Il aura un corps d'observation sur sa gauche, pour s'opposer à ce qui pourrait venir de Ruremonde. Il correspondra avec le général Lefebvre, et il me donnera de ses nouvelles toutes les heures.
La division du général Dubois marchera, en deuxième ligne, derrière celle du général Championnet et celle du général Morlot , jusqu'à ce que l'ennemi, qui est en avant de Juliers, soit repoussé
derrière la Roer. Il recevra ensuite de nouveaux ordres.
Le général en chef et Tétat-major général se tiendront à la division du général Championnet, afin d'être au centre de Tannée.
Le général Bollemont fera traîner, demain matin, à sept heures, sur la grande route d'Aix-la-Chapelle à Juliers, en avant de Neuhausen, les pontons qui sont au parc, dix pièces de canoqs, pour servir de remplacement, et un approvisionnement de muni* tions pour remplacer celles des divisions. I^ restant du parc restera à la position qu'il occupe aujoui"d'hui, en arrière de Haren.
Le général Hatry laissera un détachement de trois cents hommes au petit bois qui se trouve à la gauche de sa position, sur la grande route d'Aix-la-Chapelle à Juliers. Ce détachement sera destiné pour la garde du parc qui viendra s'y établir.
Les généraux donneront les ordres les plus précis pour que demain, au fur et à mesure que les caissons se videront, on vienne les échanger au parc, en avant de Neuhausen, et le général Bollemont aura soin de faire remplacer successivement , par le grand parc, les caissons qui partiront de ce dép6t.
Les équipages et les cantinières ne suivront pas l'armée ; il leur sera envoyé des ordres, dès que l'armée aura pris une nouvelle position. En attendant, ils seront réunis derrière les positions qu'occupent aujourd'hui les divisions. Il leur sera laissé une garde suffisante.
Les généraux de division marcheront avec précaution, en se faisant bien éclairer; ils marcheront en colonne serrée par division. Les colonnes ne seront jamais plus profondes que d'une demi-brigade. La cavalerie couvrira les ailes. Ils rendront compte exactement au général en chef de tous les obstacles qu'ils rencontreront.
Si quelques divisions avaient besoin de pontons pour effectuer le passage de la Roer, on s'adressera au général en chef, qui donnera les ordres nécessaires. Les généraux de division se protégeront réciproquement, dans leurs attaques respectives. Le chef de l'état-major donnera les ordres les plus précis au commissaire général , afin que le service des ambulances se fasse avec la plus grande activité.
La journée de demain doit décider du sort de la campagne. Le général en chef compte sur le courage des troupes et sur Tintelligence des généraux. Il espère que l'armée de Sambre-et-Meuse, qui ne compte que des succès, sera encore victorieuse demain.
Jour DAN.