L'état de nos pertes était joint au rapport
On voit par ce rapport que dans les deux batailles d'Ostrach et de Liebtingen, le plus grand effort de l'ennemi fut dirigé sur notre centre, qui ne consistait que dans la division d'avant-garde et dans la réserve de cavalerie; celte dernière même fut peu engagée. L'avant-garde ne reçut aucun secours des autres divisions, et leurs diversions ne furent même pour elle d'aucune utilité. 11 était impossible , avec une pareille disproportion de forces,. d'obtenir un meilleur résultat, quelle que fût la valeur déployée par nos soldats.
Au lieu d'éparpiller l'armée sur une étendue de douze milles d'Allemagne, on aurait dû la tenir concentrée, afin que les divisions pussent se soutenir mutuellement , et pour se procurer , sur un point donné, une supériorité relative sur l'ennemi. Un premier avantage obtenu en assurait d'autres : une fois la ligne ennemie rompue, on l'empêchait, par des mouvements rapides , de se reformer , et Ton en écrasait successivement les diverses parties qui étaient désunies. Il fallait , en un mot , imiter l'exemple que le général Bonaparte avait donné en Italie, deux ans auparavant, lorsquavec une armée constamment inférieure à celle des ennemis, mais qu'il avait soin de tenir toujours réunie, on le vit prendre et conserver toujours l'initiative des opérations, et parvenir à détruire cinq armées autrichiennes. C'est un très-grand défaut, à la
guerre, de vouloir trop embrasser;' on ënerve ses forces , on se prive de la faculté de parer aux incidents imprévus qui peuvent surgir, on complique les o|)érations, et on fournit aux généraux subordonnés et qui sont livrés à eux-mêmes, l'occasion de s'abandonner à leur penchant pour l'indépendance.
Nos revers furent dus à l'oubli de ces règles, et leurs causes furent celles que j'ai déjà signalées : d'avoir embrassé beaucoup trop de terrain, d'avoir suivi le pernicieux système de marcher aux ennemis, sur autant de colonnes que l'armée comptait de divisions , de n'avoir pas réuni sous le même commandement les première et deuxième divisions avant leur attaque sur Stockach, d'avoir détaché le corps du général Saint-Cyr, pour aller au delà de Mœskirch tourner la droite des ennemis ; enfin d'avoir fait continuer ce dangereux mouvement, lorsque l'avant-garde était déjà arrêtée dans les bois en avant de Liebtingen par l'excessive supériorité de nombre des Autrichiens, et lorsqu'il était démontré qu'elle ne pourrait pas se maintenir. Une seule de ces causes aurait suffi pour renverser le meilleur plan et pour faire perdre aux troupes le prix de leur courage. •
Nous avons vu la première division, au moment d'arriver devant Stockach , se trouver dans l'impossibilité de renouveler son attaque et être forcée II. 4
même à se rétirer , parce que la deuxième division, qui devait la joindre pour cette attaque, ^tait restée en arrière. Ces deux divisions apprirenty pendant la nuit, le fâcheux résultat de notre engagement, et elles reçurent Tordre d*opérer immédiatement leur retraite : la première sur Neustadt , pour défendre la vallée de ce nom , qui aboutit au Brisgau ; la seconde sur les hauteurs de Brentz^Ebenen , d*oii elle devait garder le débouché de Triberg et lier sa gauche à la division d*avant-garde. Celle-ci eut Tordre de passer le Danube à Tûttlingen , de se diriger sur Rothweil , Kronschiltach et les hauteurs en arrière de Schramberg, pour défendre également les débouchés de la forêt Noire.
Le général Saint-Cyr s*était porté , ainsi que j*ai dit , du bois de Liebtingen sur Moeskirch. Arrivé à ce point, il fit prendre position à la 3' division, et il détacha le corps de flanqueurs du général Vandamme sur les derrières de Tarmée autri* chienne , dans la direction de la route de Pfullendorf. Ce général repoussa d'abord quelques détachements ennemis ; mais bientôt vivement ramené par des forces supérieures sur Moeskirch , il put être soutenu par le général Saint-Cyr. Ce dernier lui-même allait, à son tour, être enveloppé à la fois par les coq)s qui poursuivaient le général Vandamme , et par une forte colonne que Tar*
chiduc Charles venait de détacher de son corps de bataille, en débouchant du bois de Stockach. Heureusement y à l'entrée de la nuit, plusieurs officiers, envoyés par le général en chef, purent parvenir jusqu'au général Saint-Cyr, pour l'instruire de ce qui s'était passé en avant de Lieb* tingen et lui remettre Tordre d'opérer immédiatement sa retraite, d'aller passer le Danube à Sigmaringen et de se diriger sur Freudenstadt et le Knubis.
fies ordres de mouvement adressés aux diverses Retraite
,. . . » • * ^*' • / !//*** l'armée.
divisions m avaient été communiques par le gênerai en chef. J'insistai auprès de lui pour rester en position, avec ma division, pendant toute la journée qui suivit la bataille de Liebtingen, afin de protéger ces mouvements et de contenir l'ennemi qui aurait voulu les inquiéter. Cette attitude, en effet, imposa à l'ennemi ; elle atteignit son but et elle contenta en même temps l'amour-propre des troupes, qui eurent ainsi l'honneur de séjourner sur un champ de bataille illustré par leur valeur. La retraite commença, le 27 mars (7 germinal); elle se continua avec beaucoup d'ordre et trèslentement, sans que les Autrichiens pussent trou* ver l'occasion de la troubler. Cependant, le 3 avril (14 germinal), la deuxième division ayant été tournée par sa droite, au débouché de Triberg, obligea, par sa retraite, l'armée à srivre son mou*
2^i MÉMOIRES
▼riDcot €-t â repasser la cliaiue de la (urii pour veoir prendre , sur la rive drohe du une position plus cooceutrée el à portée des pools de kefal et de ^ellbrîsacb.
J*exécutai ce mouvemeiit par la vallée de kiozig, avec la division davant-garde et la <ieuxièiiie division , mise temporairement sous mes ordres, pendant une absence que le général Souham avait été obligé de faire par des motifs de santé ; j*établis ces deux divisions, la droite à Oflenbui^, sur la Rinzig , et la gauche daus la direction de Legeiliurtz , pour couvrir le camp retranché de KehI. Je n'eus, pendant cette retraite, que des engagements assez légers contre de fortes reconnaissances que l'ennemi dirigeait sur notre ligue , et contre un rassemblement de paysans qui, sous la direction de quelques ofliciers, essaya de nous disputer le défilé de Gengeubach , mais qui paya cher sa témérité. La troisième division était à notre gauche, défendant l'important débouché d'Ol>erkirch ; la première division était chargée de protéger les ouvrages de la tête de pont de Neubrisach ; enfin, le corps de flauqueurs du général Vandamme était à Lohr, sur la Schutter, pour éclairer le débouché de Fribourg.
Ces mouvements furent ordonnés par le général Einouf, chef de Tétat-major général, à qui le général en chef venait de remettre le commande-
ment. Le général Jourdan avait espéré pouvoir défendre encore les débouchés de la forêt Noire , en attirant à lui le corps d'observation du général Beruadotte; mais il n'avait pas pu obtenir ce mouvement. Le général Bernadotte avait de nouveau donné pour raison Tinsullisance de son corps, qui n'avait pas reçu les renforts promis par le gouvernement. Ainsi réduits à nos propres moyens, attaqués par un ennemi très-supérieur en force, et ne trouvant pas de ressources pour subsister, sur les âpres montagnes de la forêt Noire, nous jugeâmes que la retraite jusque dans la vallée du Rhin était pour nous une nécessité, et le général Ernouf ne fit que s'y conformer.
La santé du général Jourdan avait été fortement ébranlée par les fatigues de la campagne, et peut-être aussi par le chagrin que nos revers lui faisaient éprouver. Il fut à Strasbourg pour se rétablir, et il offrit sa démission au Directoire. Celui-ci avait les plus grands reproches à se faire. C'était lui qui avait entretenu le général en chef de fausses espérances, en lui promettant des renforts qui ne furent pas même mis en marche , et en le déterminant ainsi à entrer en campagne malgré toutes les représentations que le général n'avait cessé de faire. Mais c'était une raison de plus pour que le Directoire essayât de se décharger des torts et des fautes dont il était coupable, et de les
mettre à la charge du général Jourdan. Il s'empressa , par conséquent , d'accepter la démission qui lui était offerte , et il investit le général Mas* séna du commandement en chef des armées sur le Rhin et en Helvétie , sous le nom d'armée du Danube, qui lui fut conservé. Les positions que nous avions prises autour de Kehl et de Neubrisach cessèrent d'être inquiétées par l'ennemi, qui dirigea la principale partie de ses forces sur la Suisse , et nous n'y laissâmes qu'un corps commandé par le général Souham.
Je reçus moi-même, quelques jours après, le 11 avril, l'ordre de me rendre à Bâle, pour y prendre le commandement d'une division. La Suisse allait devenir le principal théâtre de la guerre.
NOTES ET PIEGES