C M ASSÉNA
Le général en chef me laissait libre de mes dispositions , en y comprenant la brigade Molitor, qui était à ma droite y dans la vallée de Glaris. Cette brigade fut laissée en observation devant Wesen , pour contenir le corps du général Jellachicli et intercepter, par une batterie construite également pendant la nuit de l'attaque, la route de la rive droite; elle avait aussi des détachements dans le haut du Linthal et du Seriisthal, pour observer ces passages et pour communiquer avec le général Lecourbe.
Je transcris ici mon rapport au général en chef, sur le passage de la Lintli :
n Saint-Gall, 18 vendémiaire an th.
Bauiiie « Lc 3 vencléuiiaire (25 septembre), les troupes
de la S*" division reçurent ordre de passer la Linth , entre les lacs de Wallenstadt et de Zurich. Cette rivière rapide, non guéable et très-marécageuse sur ses bords, était défendue par plus de quarante redoutes et par de nombreux postes que fournissaient les trois camps autrichiens de Wesen, de Schennis et dX-znach; Tennemi avait en outre une réserve à Kaltebrunn. Il était donc impossible
de le surprendre ; il fallait tout tenter de vive force et rendre, sinon nul, au moins peu meurtrier, le feu de ses batteries. Pour y parvenir, je pris les dispositions suivantes :
w A trois heures du matin, pendant que le chef de brigade Lochet, à la lête de huit cents hommes partis de Lackon, opérait un débarquement à Schmerikon, sous la protection de trois chaloupes canonnières, commandées par le lieutenant Gauthier; qu'il suivait le chemin de ce village au bourg d'Uznach, qu'il s'emparait des redoutes de l'ennemi, qu'il attaquait son camp, qu'il faisait rétablir le pont de Grinau et facilitait le passage des troupes du général Laval, cent soixante nageurs , armés de lances , de piques , de pistolets et de sabres, réunis vis-à-vis Schennis, sous la conduite de l'adjudant-major Delare, traversaient la Linth, enlevaient les postes ennemis, placés au point déterminé pour le passage ^ s'emparaient des redoutes, battaient la charge, portaient la terreur dans le camp autrichien, et facilitaient, par ce mouvement aussi hardi qu'extraordinaire , le moyen de lancer à l'eau les barques destinées à l'établissement d'un pont, ainsi qu'.i porter sur la rive droite le bataillon de grenadiers. Cela s'exécutait, tandis que le chef de brigade Lapisse, chargé de la fausse attaque du centre, contenait.
d*une rive à Tautre, les troupes de renfort qui arrivaient aux ennemis.
a II était cinq heures, le jour commençait à paraître ; l'ennemi , revenu de sa surpç'îse , forma des colonnes d'attaque et marcha sur nous. Six compagnies seulement étaient passées; trois fois, nous nous emparâmes de la tête du village de Schennis, et trois fois nous en fûmes repoussés. Le passage se continuait , nous nous maintînmes; la résistance fut extrême, Vacharnement s\ grand, et chacun y prit tellement part, que le lieutenant feld-maréchal Hotze, commandant en chef l'armée ennemie*, y perdit la vie; quelques heures après , son corps fut trouvé sur le champ de bataille parmi ceux de plusieurs autres ofïîciers su-
1. Le lieutenant feld-maréchal Hotze était un des plus distingués des généraux de Taruiée autrichienne , et d'un âge qui hii pronieUait un brillant avenir. Né à Richtensch^Tl , sur le bord du lac de Zurich , ce fut presque à la vue de ses foyers qu'il trouva la fln de sa carrière. Les Suisses, ses compatriotes f «-t les Autrichiens, le regrettèrent beaucoup. Il ét«iit aussi utile aux alliés , par ses talents, que par la connaissance particulière qu'il avait du théâtre de la guerre, et par l'estime générale dont il jouissait. Nous avons vu, qu'en quittant la Suisse, Tarchiduc Charles lui avait laissé le couimandement de l'armée alliée, pour le remeltre au uiareohal Souwarow Sa mort fut , sans atic un doute , une cii*conslanrc très- favorable pour nous, surtout parce qu'elle survint au rotnmencement de la bataille.
Le lieutenant gênerai Petrasch remplaça le général Hotxe dans le commandement de l'armée autrichienne.
DU MARÉCHA^-OÉNÉRAL SOULT. M^
pç^^ejurs; je le fis epjever el readre gvec JiOflneur ai^x ennemis.
« Déjà le 2^ hatnillon de la ÎS" denii-l)rigade d'infanterie légère avait suivi les grenadiers, je m'en servis pour attaquer de nouveau Schennis; l'ennemi y fut forcé et mis en c^ésordre; il se relira sur Kaltebrunn.
w Le passage étant efieclué , et les troupes de rattac|ue du centre n'y étant plus nécessaires, je fis poster, vers Uznach, deux bataillons de 1^ 36" demi-brigade, commandés par le chef de brigade Lapisse. Pour s'y rendre, ils devaient passer sur le pont de Grinau, qui était rétabli; mais ^ peine la troupe y était-elle engagée, que le pont se rompit. La réserve des Russes , venue de Raperschwyl au secours des Autrichiens, s'avançant alors en colonne d'attaque, se présenta avec une audace rare, pour charger ce qui était déjà passé sur la rive droite. Il ne restait à cette troupe d'au- Ire chance que la victoire ou la mort; le chef de brigade Lochet le lui fit sentir. Elle reçut la charge des Russes avec sang-froid, et après un feu terrible, qui mit le désordre dans les rangs ennemis, elle-même fit une charge, si à propos, que presque tout fut pris ou tué; un colonel, trois cents hommes et un drapeau restèrent en notre pouvoir. La terre était couverte dé morts.
« A Kaltebrunn, l'ennemi tenait encore, mais peu
après; je fis emporter ce village à la baïonnette; nous y fîmes quatre cents prisonniers. La nuit mit fin au combat. »
Journée du 4 vendémiaire (26 septembre) :
a Quoique Tattaque faite la veille sur Kaltebrunn eût parfaitement réussi , Tennemi voulut reprendre ce poste, et, pendant la nuit, il porta d'Uznaclî, sur Benken . un corps de douze cents hommes d'infanterie et un escadron de Granilzhussards. Instruit de son mouvement, je le fis entourer, de grand matin , par la 36* demi-brigade. Tout ce corps mit bas les armes , et avec lui nous prîmes cinq pièces de canon.
a Vers Wesen, l'ennemi faisait beaucoup de résistance ; neuf cents hommes et huit pièces de canon couvraient cette ville et la défendaient avec opiniâtreté. Le chef de brigade Godinot, qui, depuis la veille, tenait cette troupe en échec, en même temps qu'il garantissait mes derrières pendant les attaques de Schennis et de Kaltebrunn , fut chargé de prendre Wesen. Cet officier s'en acquitta avec autant d'intelligence que de bravoure; un bataillon tourna Wesen par les montagnes d'Amon ; un autre attaqua la ville de front , et, après trois heures de combat, huit cents hommes, huit pièces de canon et vingt caissons furent en notre pouvoir.
« Pendant le jour , quelques hommes à cheval avaient pu passer par le pont de Grinau et sur le pont volant, vis-à-vis Schennis ; je les donnai au chef de brigade Lochet, pour poursuivre Tennemî qui, de tous côtés, se retirait précipitamment. Son arrière-garde fut jointe à Lichtensteig, dans la vallée de la Toss ; on lui prit encore une pièce de canon et cent hommes.
« Les cîialoupes canonnières , qui avaient si bien manœuvré sur le lac de Zurich , et protégé par leur feu le débarquement de Schmerikon , se portèrent ensuite sur Raperschwyl , oîi elles prirent toute la flottille de l'Anglais Williams, tandis qu'un fort détachement que j'avais fait partir d'Uznach, y arriva par la grande route, et s'empara de plusieurs pièces de canon , de beaucoup d'affûts et de grands magasins de vivres.
ce Le résultat de ces deux journées de victoire , où tous les officiers se sont conduits de manière à mériter les plus grands éloges, nous a donné trois mille cinq cents prisonniers , vingt-cinq pièces de canon, trente-trois caissons, quatre drapeaux et une flottille; la perte de l'ennemi, en hommes tués et blessés, est en outre fort considérable ; on en compte plus de deux mille.
c< Je parlerai avec plaisir du chef de brigade Lochet , commandant la 94" de ligne, qui n'a rien trouvé de difficile pour son courage, dans la mis-
tu MÉMOIRES
^iou ipiporl^p^e qye je lui av^^s çpn^éiç ; de son adjudapt-major Yalol, qui, le premier, mit pied à terre à Schmerikon j de T^djudanli-major Delare , de la 36", coiumaudaQl: les nageurs , ainsi que des dix officiers qui, avec ces hommes intrépides y contribuèrent d'une manière si distinguée au succès de la droite ; du capitaine Muller, commandant le bataillon de grenadiers , à la tète duquel étaient les carabiniers de la 25* derai-brîgade d'infanterie légère. On n'est pas plus brave que ce jbatailloq , on n*est pas plus audacieux quç son chef : il fut blessé dans une charge à l'attaque de Schennis , après avoir résisté plusieurs heures aux efforts de deux bataillons autric|iiens , qui étaient en avant de ce village.
« L'artillerie, commandée par le clief de bataillon GnarJia, a été d'une adresse admirable , et le détachement de pontonniers, aux ordres du capitaine (Ihapelle, d'une activité exemplaire.
ce Le général Mainoni commandait la brigade de droite, et le général Laval celle de gauche ; ils se sont l'un et l'autre acquis beaucoup de gloire. L'adjudant général Saligny ne s'est pas moins distingué;, cet officier réunit des connaissances rares à une bravoure remarquable.
« Je ne puis m'empécher de citer le capitaine Franceschi, mon aide de camp, qui, dans cesdeu^ journées, a donné , comme dans les auti*c*s occa-
DU MARÉCHAL -GÉNÉRAL SOULT. fZP
sionSy des preuves multipliées de valeur et d'une grande intelligence. »
Suivaient d'autres citations et des demandes de récompenses , qui furent presque toutes accordées.
Sur ma droite et en même temps , le général Molitor était attaqué par les avant-gardes des généraux Jellachich et linken , qui précédaient le mouvement du maréchal Souwarow. D'une part, huit hataillons autrichiens, partis de Walleustadt, attaquèrent vivement, dans la journée du 25 sep^ tembre, les ponts de Claris et de Netstlial; mais ils furent constamment repousses par les trois bataillons qui gardaient ces postes. De l'autre , la division autrichienne du général Linken descendait le Sernsthal, et dépassait déjà le village d'Engi. Trop faible pour l'arrêter , le général iMolitor ne pouvait que ralentir sa marche. Un bataillon , placé à Mitlody, pour couvrir Glaris, lulta pendant toute la journée contre des forces supérieures; mais il ne put, à la fin, empêcher l'ennemi d'entrerdans cette ville. Cependant, le lendemain, comme le chef de brigade Godinot venait d'enlever Wesen , le général Molitor, à qui je fis passer des renforts, put déboucher sur le corps qui avait attaqué Netsthal, le repousser au delà de Kremsen , en lui faisant six cents prisonniers, et prendre, en
même temps, une bonne position en avant de Nœfels, pour empêcher le général Linken de déboucher de Glaris.
L'armée russe du maréchal Souwarow allait arriver. Mais je dois suspendre le récit des opérations sur ce point, pour rapporter la victoire remportée, par le général en chef Masséoa, sur la Limmath et h Zurich.
Utaiiie Trois attaques furent formées : celle de droite ,
i Zurich .
commandée par le général Mortier , eut pour mission de repousser dans Zurich le corps russequi était campé en avant de la ville , sur les deux rives de la Sihl. A la gauche, le général Ménard reçut ordre d'attirer l'attention des ennemis vers la basse Limmath et de jeter quelques troupes sur la rive droite, au moyen des bateaux qu'à cet effet on fît descendre de la Reuss et de l'Aar. Enfin, la principale atta(|ue que dirigeait en personne le général en chef, devait forcer le passage de la Limmath , à Dietikon , et combattre les principales forces ennemies.
Ces dispositions eurent partout un plein succès. Non-seulement le général Mortier réussit à faire rentrer dans Zurich le corps russe qui était sur la Sihl, mais il le maltraita de telle sorte, que le général Korsakow détacha six bataillons de sa réserve, j)()nr secourir ce corps. Ainsi, au début de rattaquCjle général ennemi conunit la faute de dé-
garnir son centre , pour défendre Zurich , tandis qu'il pouvait se contenter de détruire les ponts et de laisser la ville se défendre elle-même , ou du moins de n'y laisser que peu de troupes, qui y auraient sufïi.
Un feu très-vif, et les démonstrations apparentes que fit le général Ménard pour passer T Aar , immédiatement au-dessous du confluent de la Limmath, trompèrent encore les ennemis; ils crurent que le véritable passage devait s'effectuer sur ce point, et ils y laissèrent, pendant toute la journée du 25 septembre, une partie de leurs forces.
Ces deux méprises favorisèrent singulièrement l'attaque principale, pour le succès de laquelle le général Masséna avait d'ailleurs fait les meilleures dispositions. Dans la nuit qui précéda le passage, l'artillerie destinée à le protéger fut placée en position, les troupes se rendirent au bord de la rivière, où l'on fit aussi arriver, par terre, deBremr garlen sur la Reuss, un bel équipage de pont. A la pointe du jour, on lança les bateaux, et six cents hommes d'élite furent aussitôt transportés sur la rive droite. Un feu très-vif de mousqueterie et de mitraille partit alors des postes ennemis : bientôt nos batteries l'eurent éteint; les Russes, poursuivis au pas de charge , se rallièrent au bois de sapins qui borde le plateau de Fahr, et y soutinrent une heure d'engagement. Cependant, des
renforts arrivaient incessamment à notre avantgarde, et le pont s'établissait sans obstacle ; il était fini à sept heures et demie, et les troupes de toutes les armes le passèrent. A dix heures , le général Masséna était maître des camps de Weinîngen et de Hong ; il occupa les hauteurs qui séparent la vallée de la Limmath de celle de la Glatt , y prit position , et poussa ses postes jusqu'à la route âe Wînterthur, par Schwamendingen , au revers du Zurich-Berg. Tels étaient les succès de la prenfiière journée; la seconde fut pour les résultats.
Revenu de sa méprise , le général Korsakow rassembla, pendant la nuit, son armée eu arrière de Zurich , et il fit venir, par des détours, le corps qui était sur la basse Limmath et sur TAar. Au jour, on vit Tarmée russe en bataille , formée sur plusieurs lignes parallèles à la route de Wintherthiir, la droite appuyée à la Glati, le centre couronnant les hauteurs du Zurich-Berg , et la gauche dirigée vers Zurich. La ville était encore occupée par des troupes, qui en préparaient Tévacuation.
De son côté, le général Masséna s'était aussi renforcé de toutes les troupes qu'il avait pu tirer de la rive gauche de la Limmath, et il se disposait à renouveler ses attaques, pour forcer les ennemis dans leurs positions, et pour entrer de vive force, par les deux rives, dans Zurich; mais il fut prévenu. Le 26 au matin ^ le général Korsakow en-
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gagea le combat sur la route de Wintherthur, qui devait servir à la retraite de son armée. Il lui importait essenliellemeiit de s'en rendre maître. Celte route, nécessaire aux deux armées, était comme le gage de la bataille; aussi fit-on, de part et d'autre, les plus grands efforts pour s'en emparer ou pour s'y maintenir. Elle fut prise et reposé plusieurs fois , et on s'y battit avec achameitiént. À la fin cependant, une dernière charge, exécutée avec impétuosité par les généraux Lorge etGazan, flous en acquit la possession. Lés Rùfssés Airédt culbutés et obligés de se sauver, darts le plus affreux désordre, n'emmenant qu'une seule pièce de canon, et laissaiit au pouvoir des vainqueurs le restant de leur artillerie, la totalité de léUfs bagages , une multitude innombrable de Voitures de toute espèce, et plusieurs milliers de prisontiiefs. Le sort de Zurich était décidé ; mais les Russèsi y avaient encore une arrière-garde, qui en défendait l'entrée, pour laisser écouler leurs équipages. Le général Oudinot, chef de Tétat-major de l'armée, se mit à la tête d'une colonne, pénétra âani le faubourg, marcha vers ÏSL porte de Baden, qu'A força à coups de canon , et poursuivit les ennemie à travers les rues; en même tempi, lé gétiérA Klein entrait dans la partie de la tilfe située sur M rive gauche de la Limmath. 1^ plus grand désà^^é que puisse éprouver une ville, est d'être ptide d'ail^
saut. La voix des officiers est alors impuissante , pour contenir les soldats exaspérés par la résistance qu'ils ont rencontrée ^ et souvent engagés dans une multitude de combats particuliers. La ville de Zurich éprouva ce malheur; beaucoup d'excès y furent commis^ et beaucoup de sang fut répandu. Le célèbre Lavater y perdit la vie ; il fut frappé par une balle tirée au hasard ^ car les recherches les plus minutieuses , faites pour découvrir Tauteur de sa mort, furent infructueuses. Lavater était entouré de la vénération publique , et sa mort causa l'impression la plus douloureuse.
Quelques colonnes russes parvinrent seulement à s'échapper et à gagner Schaffhouse, où le général Korsakow les rallia avec le corps de Condé , fort de six mille hommes, et avec une division de dix mille Bavarois, qui y arrivaient en même temps. S'il nous avait été possible , au général Masséna et à moi, de poursuivre vigoureusement, chacun de notre côté, les corps russes et autrichiens qui venaient d'être défaits, nous aurions, sans aucun doute , achevé la destruction de ce qui en restait encore ; mais l'armée du maréchal Souwarow, qui débouchait sur nos derrières, ne nous le permit pas.* Le général Masséna arrivait sur la Thur, et j'arrivais moi-même à Lichtensteig, avec la brigade du général Laval , après avoir envové
DU MARÉCHAL- GÉNÉRAL SOULT. Ui
le général Mainoni au soutien du général Molitor; je suivais , mais sans dépasser toutefois Lichten-^ steig, le corps du général Petrascli, qui se retirait précipitamment par Saint-Gall, sur Rbeineck y où il se hâta de repasser le Rhin ; lorsque nous apprîmes que le maréchal Souwarow venait de forcer le passage du Saint-Gothard et accourait au secours de ses lieutenants.
Lorsqu'il avait appris la défaite des Russes devant Zurich , il avait écrit à ses généraux : « Vous répondez, sur votre tête, d'un pas de plus que vou^ feriez en arrière. Je viens réparer vos fautes. » Il n'arriva, cependant, que pour en augmenter encore les conséquences.
NOTES ET PIEGES
DU CHAPITRE XÎV.
NOTE
L^heureux essai que je fis d'un corps de nageurs au passage delaLiuth^ fut ensuite imite avec succède dans la campagne suivante j par le général Lecourbe, pour passer le Danube. Ces deux exemples, quHi suffit de citer j quoique sans doute il en existe encore d'autres , devraient engager à faire admettre , comme partie élémentaire de Tinstruction des troupes, les exercices de natation. Combien d'occasions sont manquées , parce que , dans les attaques ou dans lés poursuites, on est arrêté par des courants d'eau non guéables, qui fout perdre beaucoup de temps! Combien de militaires, restés en arrière, sont perdus dans les retraites , parce qu'ils ne savent pas nager !
Ce que je viens de dire s'applique à toutes les
armes , même à la cavalerie , quoiqu'elle ea ait moins besoin que Tinfanterie. On peut cependant rappeler, pour la cavalerie, le célèbre passage du Rhin par Louis XIV, et d'autres exemples encore.
En général, j'ai toujours pensé que les soldats français n'étaient pas suffisamment exercés à la gymnastique, dont la natation fait partie, et dont les exercices sont si utiles au développement du corps et même à celui de l'intelligence. Les anciens y attachaient une grande importance. Je voudrais donc, qu'à leur exemple, ces exercices entrassent dans l'éducation des troupes , et que les chefs eussent le bon esprit d'en faire un sujet de récréation et d'amusement , comme je l'ai souvent fait pratiquer. Je voudrais aussi qu'on accoutumât l'infanterie à faire de longues marches , en l'habituant par degrés à porter de fortes charges , enfin que tous les travaux auxquels elle peut être employée h la guerre, lui devinssent familiers, tels que ceux de l'artillerie et du génie. Déjà, dans une foule d'occasions, l'infanterie fournit des auxiliaires à ces corps spéciaux , car on la met partout. Pourquoi les canonniers et les sapeurs ont-ils généralement la supériorité sur les fantassins? C'est qu'ils sont sans cesse occupes, et qu'aucun genre d'instruction militaire ne leur est étranger. On ne dira pas que les détails du service de l'infanterie l'absorbent entièrement, et quVn exiger davanttige serait abuser de ses forces. Je connais , aussi bien que personne, jusqu'à quel point la force corporelle peut aller, et je sais, par expo-
rience , qu'on l'augmente en l'exerçant; je sais aussi qu'à toute chose il faut du temps, et qu'il faut en accorder à l'infanterie, pour remplir l'objet de son institution; mais je sais qu'un fantassin n'est pas encore soldat, tel que je le conçois et tel que j'en ai vu , parce qu'il a appris à manier son fusil et à marcher en cadence. Pour le devenir, son corps doit être endurci aux fatigues et accoutumé au travail ; car c'est une erreur de croire que le soldat d'infanterie soit fait en trois mois, c'est-à-dire quand il sait l'exercice et qu'il a suivi les degrés des mouvements jusqu'à l'école de bataillon. Je suis convaincu qu'il faut plus de temps pour faire un bon soldat d'infanterie que pour faire un cavalier, et on sera de mon avis , si on considère que la sphère de celui-ci est circonscrite, tandis que le premier, par tout ce que l'on exige de lui, voit la sienne s'agrandir, à mesure qu'il avance dans la carrière. Les exemples , que j'aurai occasion de citer ailleurs , appuieront ces observations.
j4n gênerai Maînonl.
I^cken , 2 vendémiaire an viir.
Je vous adresse, citoyen général , une instruction relative à l'attaque de demain. Je vous prie de tout préparer , afin d'être prêt à l'heure prescrite , pour
vous conformer aux dispositions qu'elle renferme. A dix heures de nuit, vous recevrez les deux bataillons de la 44% qui vous manquent , ainsi que le bataillon de grenadiers. Quoique la nuit dernière on n'ait pas pu reconnaître le guë , qu^on assure exister audessous de la chapelle de Schennis j il ne faut pas renoncer à la tentative de passer sur ce point. Veuillez le faire sonder de nouveau j la nuit proehaine ; peut-être que, les eaux ayant baisse, on pourra le découvrir.
Je vous prie de bien recommander à Tofficier du génie de rendre praticable le chemin qui conduit de Bilten sur la Linth , à Tendroit où je désire que les bateaux soient lancés, afin que les haquets et deux pièces de canon puissent le suivre. Il faut que ce travail soit terminé avant minuit. Je vous prie de faire observer le plus grand silence, et d'éviter la confusion. Je serai de bonne heure près de vous.
SOULT
Instruction.
Demain 3 vendémiaire , à trois heures du matin , la 3" division passera la Linth , pour attaquer Tennemi dans sa position. Ce mouvement se fera d'après les dispositions suivantes :
Le général Mainoni^ ayant à ses ordres les l*' et 2* bataillons de la 25* demi-brigade d'infanterie légère, deux bataillons de la 44* d'infanterie de ligne, le bataillon de grenadiers, auquel seront jointaa lea
trois compagnies de carabiniers de la 25", trois esca-* drons du 10' de chasseurs à cheval , la deuxième compagnie du 6" d'artillerie légère et deux obusiers de posrition , effectuera son passage, avec une partie de son infanterie , par le gu^ situé au-dessous de la chapelle de Schennis, tandis que les bateaux seront lancés & Teau, un peu au-des«ous de Tangle rentrant que forme la Linth , à droite de Bilten, et où passe* ront Tartillerie et la cavalerie avec le restant dç Tinfanterie. Dans le cas où le passage du gué n^ serait pas praticable, alors toute la troupe passera sur les bateaux et ponts qui seront jetés sur la Linth, à Tendroit indiqué ci-dessus.
Aussitôt qu'il y aura assez d'infanterie sur la rive droite, pour pouvoir marcher à Tennemi, le géné^ rai Mainoni la dirigera vers la chapelle, pour s'emparer de la grande route de Wesen et attaquer l'en* nemi par le flano gauche de son camp ) il aura soin d'appuyer sa droite au revers de la montagne , afin qqe l'ennemi ne puisse y faire passer de troupes.
I^e général Mainoni est prévenu qu'un détachement de nageurs effectuera son passage, un peu aUf dessus de l'endroit où Ton présume que le gué existe, pour enlever les postes ennemis qui peuvent se trou«» ver vis-à-vis l'endroit où les bateaux doivent être lancés, et ensuite aller attaquer les redoutes, à l'arme blanche.
Le général Mainoni , étant maître de Schennis , et ayant forcé Tennemi à évacuer les redoutes qu'il a dans cette partie , détachera de suite un bataillon
de la 25*y auquel il joindra une compagnie de chasseurs et deux pièces d*artillerie , le tout sous les ordres du chef de brigade Godinot , et les portera sur Wesen , pour s'emparer de cette ville et des troupes ennemies qui pourraient s'y trouver ^ ainsi que pour faciliter au général Molitor, qui aura attaqué Wesen , son passage. Le chef de brigade Godinot sera prévenu que, sitôt que les troupes du général Molitor auront occupé Wesen et y auront pris position j il devra rentrer de suite avec son détachement, à la brigade de droite, dont il fait partie.
Avec le restant de ses troupes , et quand Tartillerie et la cavalerie seront passées , le général Mainoni prendra la grande route de Uznach, marchera de suite sur Kaltebrunn, par Dorfli, culbutera tout ce que Tennemi voudrait opposer à son passage, et s'éclairera , sur sa droite , pour s'assurer que Tennemi n'a pas de troupes sur le revers de la montagne, et sur sa gauche , pour se lier autant que possible avec les troupes du chef de brigade Lapisse , qui commandera l'attaque du centre, et avec lequel il opérera sa jonction à Kaltebrunn.
Le chef de brigade Lapisse, commandant la réserve , composée de la 36' et des deux pièces de 4 , fera tous ses efforts pour effectuer son passage par le gué situé entre Schennis et Reichenbourg, de manière à pouvoir s'emparer de suite de la montagne de Benken, marcher sur Kaltebrunn et y attaquer la réserve de l'ennemi. Le chef de brigade Tapisse aura soin, aussitôt qu'il sera maître, de la
montagne j de détacher un bataillon sur Benken , pour s'en emparer et enlever , s'il est possible , les troupes et canons que Tennemi retirera de la redoute de Reichenbôurg. II aura soin aussi de chercher à communiquer avec les troupes du général Mainoni , mais de garder toujours en force la montagne. Quand il sera arrivé à la hauteur de Kaltebrunn , il recevra de nouveaux ordres.
Le général Laval , ayant à ses ordres le 3* bataillon de la 25'' légère, la 94* de ligne, un bataillon de la 44", un escadron du 1 0* de chasseurs et un du 7* de hussards, avec une compagnie d'artillerie légère , effectuera son passage dans les environs du pont de Grinau , et depuis ce point jusqu'à l'embouchure de la Linth, dans le lac. Il marchera sur Uznach , dont il s^emparera , et détachera de suite un parti sur la grande route de Lichtensteig , pour y poursuivre Tennemi , et un second parti sur la grande route de Rapperschwyl , pour s'assurer de ce qui s'y passe et nettoyer d'ennemis cette partie. Avec le gros de ses troupes , le général Laval prendra position en avant d'Uznach, cherchera à communiquer avec celles qui sont à Kaltebrunn, et attendra de nouveaux ordres.
Le général Laval est prévenu que les chaloupes canonnières , protégeant un convoi de plusieurs barques qui porteront des troupes de débarquement, doivent opérer une descente vers Schmerikou, pour s'emparer des embarcations de l'ennemi , et attirer son attention dans cette partie. En même temps, une
partie de ces barques j portant aussi des troupes de débarquement y entreront dans la Linth, qu'elles remonteront jusqu^à hauteur du chemin pratique à gauche des ouvrages de Grinau, jetteront sur la rive droite les troupes qu'elles auront à bord, et resteront dans cette partie, pour passer les autres troupes, que le général Laval aura jugé devoir faire passer sur ce point. Cette opération sera soutenue par le feu des chaloupes canonnières et par celui de la redoute de Grinau.
Le général Laval fera tous ses etTorts pour faire rétablir avec célérité le pont de Grinau ; il poussera 9011 attaque avec vigueur^ afin d'enlever les redoutes de l'ennemi , et de s'emparer d'Uznach, avant que l'ennemi ait pu y porter des secours , et il me rendra compte de son opération à l'attaque de droite , où je me tiendrai.
Dans le cas où le chef de brigade Lapisse n'aurait pu effectuer son passage , il m'en rendra compte de suite, et tiendra ses troupes prêtes à être portées sur Schennis ou Uznach , à celui des deux passages qui aurait été le premier opéré.
Pour qu'il n'y ait pas de confusion dans cette opé« ration , les troupes devront être réunies aux différents points d'attaque, à une heure du matin; elles y resteront, sans feu et en silence, jusqu'au moment du passage. Les redoutes seront armées en même temps. A chaque attaque, il y aura des subdivisions d'ambulance.
I^s généraux veilleront à ce qu'un grand nombre
de soldats , sous prétexte d'aller conduire les blessés, ne quittent pas leurs rangs. Ce soir, l*eau-de-vie sera distribuée à toute la division.
SouLT.
(Ordre semblable donné au général Laval).
^^^ citoyen Gauthier^ lieutenant de pontonniers^ com^ mandant les chaloupes canonnières,
Lacken , 2 vendémiaire an vin.
Pour assurer le succès de Tattaque que la division doit faire demain sur Uznach, il entre dans mes dispositions , citoyen , que les cbaloupes canonnières que vous commandez, protègent ce mouvement et celui des troupes qui seront embarquées à Lacken , sur les barques et nacelles qui s'y trouvent^ et qui formeront une expédition particulière , mais cependant liée à Texpédition générale. En conséquence, je vous préviens que sur les six barques, du port de cin-« quante hommes chacune , qui se trouvent à Ijacken, il y aura d'embarqué trois cents hommes d'infante** rie commandés par le citoyen Vatot, adjudant*major à la 94' demi-brigade , que vous conduirez à gauche de Schmerikon , pour y opérer une descente et fixer l'attention de l'ennemi sur cette partie. Ce détachement devra attaquer, avec la plus grande vigueur, tout ce qu'il trouvera d'ennemis , s'emparer du village de Schmerikon, et vous donner la facilité de prendre les embarcations ennemies qui s'y trouvent,
f5S MEMOIRES
et que vous rejetteriez de suite sur la rive gauche du lac et sur Tembouchure de la Linth.
Comme il peut arriver que Tennemi cherche à repousser ce détachement après quMl aura opéré sa descente, vous aurez soin de le protéger par le feu de vos chaloupes, et même de tenir les barques qui Tauront porté, prêtes à le recevoir , s'il était obligé de se rembarquer. Je vous préviens cependant que ce détachement doit chercher à pénétrer au— dessus de Schmerikon , pour venir se joindre aux troupes qui auront passé la Linth, au-dessus de son embouchure dans le lac.
Les six autres barques qui se trouvent à Lacken , dont quatre du port de cent cinquante hommes chacune, et deux de quarante, sont destinées à recevoir un détachement de sept cents hommes commandé par le chef de brigade Lochet, qui doit le mener jusqu'à Tembouchure de la Linth , et ensuite remonter cette rivière, pour pouvoir effectuer son passage sur la rive droite, à un point qui lui est détei^niné. Le mouvement de ces dernières barques se fera en même temps que le vôtre , et vous devez protéger leur marche.
Il sera essentiel qu'une de vos chaloupes soit distachée, pour se porter vers Bolingen , et y enlever , s'il est possible, les embarcations ennemies qui s'y trouvent. Dans tous les Ccis , vous en laisserez une en croisière à hauteur de ce point, pour vous mettre à couvert des manœuvres que l'ennemi pourrait faire sur vos derrières.
DU MARÉCHAL- GENERAL SOULT. i53
J'attache une grande importance à votre expédi* tion , de laquelle peut-être dépend le succès de nos opérations sur Uznach. Ayez soin, aussitôt que Fat* taque sera commencée, de protéger le mouvement des troupes par le feu que vous ferez de vos chaloupes, et en même temps, d'intercepter la communication d'Uznach à Rapperschwyl , également par votre feu.
L'attaque que doit faire la division doit commen* cer à trois heures. Ainsi , pour que les troupes que vous embarquerez soient arrivées à temps, il est nécessaire que vous parliez à minuit de Lacken. Donnez vos ordres en conséquence. Je vous préviens que deux pièces de 4, avec deux compagnies d'infanterie, resteront à Lacken et à la pointe de Nuelen, pour vous protéger en cas d'événement.
S'il vous survenait quelque chose d'extraordinaire, vous en préviendriez le général Laval, qui commandera l'attaque d'Uznach.
SouLT.
Au citoyen Del are ^ adjudaut^major,
Lacken , 2 vendémiaire an viii.
Le détachement que vous commandez , citoyen , est destiné à passer la Linth, à la nage, au-dessous de la chapelle de Schennis. Aussitôt que vous aurez rallié votre monde sur la rive droite , vous vous porterez en masse sur les redoutes de l'en^
nemi , vous enclouerez ses pièces , vous disperserez les canonniers et porterez le désordre dans ses rangs.
Recommandez à votre troupe le plus complet silence , le succès de l'expédition en dépend ; qu'elle ne se serve que de Tarme blanche, il est impossible que l'ennemi résiste à son impétuosité. Quand vous serez maîtres des redoutes et que les pièces seront encidnëes ^ si l'ennemi marche sur vous pour vous combattre y vous payerez d'audace , vous ferez battre la charge par tous vos tambours , et vous irez à l'ennemi, sans brûler une amorce, en criant : Bender, sawe qui peutï Cette manœuvre doit nécessairement Pintimider. Dans tous les cas, si vous êtes forcé à la retraite, elle vous est toujours assurée sur la Linth.
Vous préparerez votre troupe de manière à ce qu'elle passe la Linth , à deux heures et demie précises du matin. La division commencera son mouvement, quand votre opération sera finie.
SOULT
Le général en chef M asséna au général de dwision
Soult»
Lendzbourg, 6* jour complémentaire an vu.
Je m'empresse , mon cher gênerai , de vous expédier une seconde ordonnance, pour vous accuser ré-
ception de votre lettre et pour vous demander trèspositivement si le délai d*uù jour^ que je vous de* mande^ pourrait nuire à la réussite de votre passage. Dans ce dernier cas , Tattaque n'aurait lieu que le 4 au matin. Si au contraire vous pouvez l'exécuter, le 3 au matin , vous pouvez tout préparer pour son exécution. Je fais appeler^ à Tinstant même, Rheinwald y pour qu'il donne l'ordre aux Suisses d'arriver à marches forcées. Il me fait observer qu'ils ne peuvent arriver plus vite; ce qui me décide, à moins que vous ne puissiez vous en passer, à renvoyer l'affaire au 4. Votre réponse me servira de règle.
Je vous embrasse ,
Mass^a.
jéu général en chef Masséna.
Lacken , 6* jour complémentaire an yii.
Si les Suisses , que m'a annoncés le général Rheinwald, arrivent exactement les l*' et 2 vendémiaire, je puis, mon cher général , agir le 3; mes préparatifs seront terminés le 2. Je compte sur des succès , et je regarde Tattaque comme nécessaire , sans quoi nous serions prévenus par l'ennemi : ses dispositions l'annoncent. Le corps de Condé ne tardera pas à arriver.
D'après toutes ces considérations, je pense que
256 MÉMOIRES DU MAKÉCHAL-GÉNÉRAJL SOULT.
VOUS pouvez fixer Tattaque au 3 au matin; mais ayez la complaisance de faire expédier un ordre aux Suisses, pour qu'ils pressent leur marche. Trois heures de i*etard sont à considérer, et pourraient nuire en pareille circonstance.
SoULT.