M ASSÉNA
Deux jours après j les opérations qui restaient à faire sur la rive gauche du Rhin, étaient terminées, et Tennemi était chassé de ses dernières positions. Je commençai aussitôt mon mouvement, pour me rapprocher du centre.
J'en rendis compte au général en chef :
« Mels, le 10 brumaire (!•' novembre).
« Je m'empresse , mon cher général , de vous rendre compte du succès qu'a obtenu le mouvement que j'ai fait faire sur Reichenau.
(( Le général Loison partit de Dissentis avec la 38® demi-brigade , et fut joint à Flims par le bataillon de la 44", venu d'Engi , que le capitaine Compère , adjoint aux adjudants généraux , était chargé de diriger. Après cette réunion, le général Loison se porta sur Trins ; il attaqua l'ennemi et le força à se replier sur Tamins.
« Pendant ce temps, le général Mortier, avec deux bataillons de la 25* d'infanterie légère et II. 49
SdO MÉMOIRES
un détachement du 10* régiment de chasseurs à cheval y attaquait les troupes enneaiies qui se trouvaient en arrière de Veltis et au mont Kudkels. La résistance fut opiniâtre; mais, pressés par la 25* j les Autrichiens furent forcés à abandonner leur position qui était avantageuse, et à se relirer. Le général Mortier fît alors exécuter une charge à ses chasseurs et enleva à Tennemi deux cents prisonniers.
ce Pour défendre Tamins y et nous empêcher de pénétrer dans la vallée, Tennemi s'était rallié au débouché du chemin deKunkels, où il avait quatre forts bataillons. L'attaque fut renoaveléey et la 25* d'infanterie légère emporta encore , au pas de charge , cette position ; elle fit cent autres prisonniers et prit une pièce de canon.
ce Les Autrichiens se sauvèrent en désordre sur la rive droite du Rhin , partie par le pont de Reichenau, qu'ils brûlèrent, et partie par celui de Feldberg. La nuit survint et nous empêcha de pousser, le même soir, jusque-là. Ce matin, on s'est assuré que ce dernier pont est aussi détruit.
a La jonction des troupes de la 2* division, avec celles de la 3* division, s'est opérée hier soir à 5 heures, à Tamins, avec la plus grande précision.
(c Ce mouvement donne pour résultat : l'expulsion totale des ennemis de la rive gauche du Rhin dans les Grisons; la destruction des ponts de Rei-
chenau et de Feldberg ; la prise d'un canon et de trois cents prisonniers j parmi lesquels on compte six officiers. En outre, il a fait éprouver aux Autrichiens une perte considérable en hommes tués ou blessés.
(( «Vai reçu votre lettre du 8 de ce mois, hier à 10 heures du soir, sur le Kunkels, en revenant de Reichenau. Je me conformerai aux dispositions que vous me prescrivez. Demain, je mettrai en marche sur Weil Tartillerie légère. La 36* demibrigade partira , le 1 2, pour la même destination , et la 25*, le 13 ou 14; la 38* sera relevée par la 44*' et suivra le mouvement.
« Le général Loison a envoyé des troupes à Sainte-Marie dans le Medelsthal et sur Bellinzona; il a aussi laissé mille hommes pour défendre le Saint-Gothard. »
Ici se termina cette brillante période de succès. Fin
^ , de la campagne.
commencée un mois auparavant, et qui , sur une ligne de quarante lieues de développement, avait eu pour théâtre la partie la plus didicile des Alpes. Nous avions devant nous des obstacles naturels, qui paraissaient suffisants, à eux seuls, pour nous arrêter ; une armée ennemie , belle , aguerrie , abondamment pourvue de toutes ressources , plehie de confiance et animée par le souvenir de ses récentes victoires; un général ennemi, qui
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avait jusqu'alors passé pour invincible. Tout fut surmonté par l'héroïque valeur de nos soldats, qui se surpassèrent eux-mêmes et qui secondèrent si admirablement les magnifiques conoibinaisons du général Masséna. Les ennemis étaient rejetés en désordre de l'autre côté du Rliin , depuis ses sources; ils avaient perdu plus de dix mille hommes , tués ou blessés , vingt-cinq mille prisonniers , quinze drapeaux j cent pièces de canon, la presque totalité de leurs équipages et un nombre immense de chevaux. Nous avions eu de notre côté moins de six mille hommes hors de combat, dont les deux tiers, quoique blessés, rej)rirent leur service au bout de deux mois. Cette série d'opérations délivra la France d*un danger tel , qu'elle n'en avait couru de plus grand dans aucune des guerres antérieures. Jusqu'au 25 septembre, on pouvait presque calculer le jour où cent soixante-dix mille ennemis arriveraient au rendez-vous qu'ils s'étaient donné sur le Jura et sur le haut Rhin, pour entrer en France, oii il n'y aurait eu rien qui pût leur tenir tête. Dix jours, du 25 septembre au 5 octobre, suffirent a l'arniée française, en Suisse, pour renverser <les projets si menaçants pour la France, pour rendit* à nos armes leur supériorité et pour rompre la coalition de l'Autriche et de la Russie ; car, à partir de leur désastreuse retraite de Glaris, les
armées russes ne reparurent plus sur le théâtre de la guerre. Tel fut le service que Tarmée du Danube et son chef eurent le bonheur de rendre à leur pays.
Cependant les troupes avaient absolument besoin de repos. Elles étaient épuisées par les efforts inouïs qu'elles venaient de faire, et parce qu'elles manquaient de tout. Le général Masséna avait bien levé, sur quelques villes de la Suisse, des contributions, sous le nom d'emprunts forcés, actes plus qu'irréguliers et blâmables, s'ils n'eussent eu pour excuse la nécessité; mais elles étaient bien loin de suffire pour parer au besoin, et l'armée n'avait pas même la ressource de vivre aux dépens de la Suisse, puisque la Suisse elle-même ne pouvait suffire à sa propre subsistance. Les convois qui devaient venir de France manquaient le plus souvent, par l'incurie et le désordre financier du gouvernement du Directoire; enfin, l'armée élail dans l'alternative de mourir de faim ou de porter la guerre dans d'autres pays, où elle trouvât de quoi vivre.
Le Directoire avait bien proposé au général Masséna de descendre en Italie, par le Saint- Gothard et le Simplon , afin de dégager l'armée refoulée dans les montagnes de la Ligurie et de l'aider à reconquérir le Milanais. Le général Masséna eût embrassé ce projet avec empressement ,
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s'il n'avait été arrêté par des obstacles insurmontables. D'une part, il manquait totalement d'approvisionnements et de moyens de tt-ansports pour nourrir l'armée, seulement pendant deux jours, à travers le pays misérable qii'elle aurait dû parcourir, car il venait d'être ravagé par une guerre de plusieurs mois , en dernier lieu par le passage de l'armée russe, et les babitants afTarïiés s'en éloignaient en masse; enfin, les neiges commençaient déjà à intercepter les passages des Alpes. De Tautre^ l'archiduc Charles, qui était revenu de Mannlieim, concentrait trente- cinq mille hommes sur les frontières de la Suisse, entre le lac de Constance et les débouchés de la Foret-Noire. Nous avions tout lieu de croire que son dessein était de reprendre sur nous l'offensive, de concert avec les Russes; car nous ignorions encore que ces derniers avaient renoncé à la guerre et qu'ils allaient quitter les Autrichiens.
Projet La présence de l'armée de l'archiduc rendait,
Rhin. à la vérité, difficile à exécuter notre projet de prendre nos quartiers d'hiver sur la rive droite du Rhin. Mais le général Masséna ne regardait pas ces difficultés comme insurmontables; il était encouragé par les succès qu'il venait d'obtenir, et il espérait que l'armée d'observation du Rhin , qui se disposait , en même temps , à pénétrer de
nouveau en Soual)e9 l'aiderait à y faire également son établissement.
Ïjc général en chef m'avait communiqué ce plan, ainsi que les motifs qui le portaient à l'exécuter ; il m avait invité à lui faire mes observations. Je m'en étais acqiiitté par ma lettre du 7 brutnaire (29 octobre), que j'ai rapportée plus haut; j'aVais exposé les inconvénients d'un mouvement danà les Grisons et indiqué la manœuvre qui me paraissait offrir le plus de chance de succès^ Le général en chef approuva mes propositions. Il Init sa droite sur la défensive ^ après en avoir retiré une partie des troupes qui la composaient; et, ayant renforcé son aile gauche qu'il destinait k l'attaque, il me donna l'ordre d'en aller prendre le commandement *.
Je me rendis donc à l'aile gauche > qui était composée des divisions Chabran et Goullus, et^ le 1 9 brumaire (1 0 novembre), j'établis mon quar^ tier général à Rheinfelden , prés de Baie.
A cette époque , le générai Lecourbe avait voulu profiter de l'éloignement des troupes autrichiennes, ramenées un mois auparavant par l'archiduc Charles vers le lac de Constance ; il avait porté dix-huit mille hommes sur la rive droite du Rhin, livré plusieurs combats entre ce fleuve et le Nec-
i . Vdr à la fin du chapitre , n^ 25.
l)minaire.
ker, poussé ses postes au delà d'Heilbronn , de LaufTen , de Pforzbeim ; et ^ pour la troisième fois de la campagne, il avait investi Philisbourg. L'archiduc Charles avait , de son côté, dû s'affaiblir, pour renvoyer sur le Necker des renforts qui missent les généraux autrichiens, restes dans cette partie , à même de repousser le général Lecourbe. Le départ des Russes l'obligeait encore à dégarnir son centre et à faire passer des troupes à sa gauche, chargée de défendre Bregentz, Feldkirch et les Grisons.
Les circonstances semblaient ainsi concourir à favoriser nos opérations sur la rive droite du Rhin , et elles rendaient le succès vraisemblable. Les préparatifs du général Masséna étaient près d'être terminés; il avait fait venir du Valais la division du général Turreau, qu'il se pro[x>sait d'employer à celle expédition ; la réserve de grenadiers se lenait rassemblée en avant de Zurich et du camp retranché du Pelit-Bâle; l'aile que je commandais était renforcée et reconnaissait déjà les directions des villes forestières et de Saint- Biaise, qu'elle devait suivre dans son mouvement, lorsque nous reçûmes la nouvelle de la révolution du 18 brumaire, qui avait placé le général Bonaparte à la tête du gouvernement.
Assez d'historiens ont raconté de quels maux la France élait accablée, sous l'odieuse administra-
tion du Directoire j et de quelles acclamations elle salua le retour du gênerai Bonaparte , pour que je me dispense d'en rappeler le souvenir. La France avait besoin d'une main ferme et intelligente, pour arrêter l'anarchie intérieure ; elle avait desoin de l'épée qui avait conquis l'Italie , pour l'opposer à l'Europe coalisée. Aussi , se jela-t-elle* avec transport dans les bras de celui qui, seul, avait l'audace de se charger d'une pareille tâche, et qui
seul se sentait appelé à sauver l'Etat des abîmes où il allait s'engloutir.
Un mois de séjour que le général Bonaparte avait fait à Paris, après son retour d'Orient, lui avait suffi pour sonder toutes les plaies, pour concevoir et mûrir tous les changements qu'il méditait; et, dès les premiers jours de sa dictature, on le voit imprimer à toutes les branches du gouvernement un caractère de vigueur, qui fixe toutes les incertitudes et rallie autour de lui les esprits les plus opposés. Tout concourt à le servir : l'éclat de sa gloire, la confiance qu'il inspire, les formes qu'il déploie, ses promesses et l'espérance d'un meilleur avenir. 11 relève la dignité du gouvernement et le sentiment du respect qui doit être sa première force; il se fait obéir; il offre à l'intérieur une autorité protectrice qui assure la sécurité, qui comprime les mauvaises passions et qui bannit les restes impurs des formes révolution-
tiaites; il donne à nos armées un cotiitiiaiideineDi qui a déjà fait ses preuves et en qui elles ont une confiance sans bornes ; il présente à rétranger un gouvernement sérieux , capable de se faire respecter, et assez fort pour soutenir la guerre, si la France doit encore en courir les chances pour arriver à la paix.
Les atmées surtout avaient adhéré avec enthousiasme à rélévation dU général Bonaparte. Le chef de TËtat sortait de leUrs rangs; elles espéraient que sa prévoyance ferait cesser leur misère^ et sa justice l'oubli des récompenses; que le sort des braves serait amélioré ; qu'on ne verrait plus ceux dont le sang avait coulé en servant leur patrie, réduits à couvrir leurs cicatrices des haillons de là mendicité, pour s'adresser à la pitié publique. Si on demande pourquoi raffeclion de l'armée fut ensuite toujours en augitientant ? c'est que le général Bonaparte justifia les espérances de l'armée, et qu'en étendant sa gloire, il songea aussi à assurer son bien-être.
L'heureux eflet de ce changement et la sollicitude du premier Consul ne pouvaient tarder à se faire sentir. Bientôt les approvisionnements arrivèrent aux armées, le payement de la solde, interrompu depuis longtemps, fut repris, et une levée extraordinaire vint compléter les cadres.
Cependant , un des premiers actes du premier
Consul avait été de faire, a l'Angleterre et à TAntriche, des propositions de paix. II s'attendait sans doute à ce qu elles ne seraient pas accueillies ; mais il voulait se donner le mérite aux yeux de l'Europe, surtout aux yeux de la France, d'avoit désiré la paix ; et rejeter sur d'autres l'odieux de la guerre. 1^ ministère anglais se chargea de cette responsabilité et l'aggrava même, par le ton de la réponse qu'il fit au gouvernement français. Quant à l'Autriche, elle ne pouvait guère être portée à une paix qui lui eût nécessairement fait rendre une partie de ses récentes conquêtes ; et d'ailleurs, en lui offrant plus libéralement que jamais des subsides, l'Angleterre pesait d'un trop grand poids sur ses conseils. Le refus de ces deux puissances allait rouvrir à nos armées le chemin de la gloire. L'empereur de Russie, Paul V% dégoûté de l'alliance autrichienne, se retira seul de la coalition.
La guerre devait donc être continuée. Le premier Consul voulut lui imprimer une nouvelle impulsion et donner une nouvelle organisation aux armées, qui avaient, en même temps, un si grand besoin de repos. Il ordonna de suspendre les opérations. Nos préparatifs pour le passage du Rhin cessèrent à la réception de cet ordre, et le général Masséna plaça ses troupes en cantonnements sur le Rhin, avant sur la rive droite des postes détachés du camp retranché du Petit-Bâle,
qui éclairaient jusqu'aux débouchés de la forêt Noire,
De son côté , le général Lecourbe , qu'un premier mouvement des Autrichiens avait jéloigné de Philisbourg, s'était reporté autour de cette place, et il en couvrait le blocus en occupant , par ses divisions, les bords du Necker, une partie de rodenwald, Heilbronn, LaufTen, Knittlingen et Durlach. Divers combats s'y étaient livrés; dans l'un le généra) I^ecourbe avait pris un bataillon avec cinq pièces de canon. A la faveur de ces petits avantages, il espérait se maintenir, réduire Pbilisbourg, et prendre des quarliei-s d'hiver entre le Rhin et le Necker. Mais l'inaction de notre armée de Suisse permit à l'archiduc Charles d'envoyer de nouveaux renforts au lieutenant général Sztarray. Celui-ci marcha contre le général Lecourbe, le repoussa de toutes ses positions et le ramena sur Mannheim, après avoir dégagé Pbilisbourg. Les deux généraux conclurent alors un armistice, qui laissait les Français en possession de Mannheim et de la tète de pont de Neckerau. Mais Tarchiduc refusa de ratifier cette convention, et le général Lecourbe fit repasser toutes ses troupes sur la rive gauche du Rhin.
Ces opérations furent les dernières de la campagne de 1799; les troupes entrèrent en cantonnements, et depuis les sources du Rhin, jusqu'à
DU MARÈCHAL-GÉKÉRAL SOULT. 30i
son embouchure dans la mer, comme aussi en Italie, on ne s'occupa plus, de part et d'autre, que des préparatifs pour reprendre les hostilités. Les pertes furent remplacées , la force des corps fut augmentée , et la destination de plusieurs d'entre eux fut changée , suivant la nouvelle répartition des armées et les projets qu'on formait de cha- ([ue coté.
L'Autriche se préparait à défendre l'Allemagne et à faire un dernier effort pour s'assurer l'entière possession de l'Italie, où il ne lui restait que l'État de Gènes à conquérir. Quant au premier Consul , ses dispositions étaient agressives ; l'intérêt de sa gloire le portait à reprendre l'Italie et à venger nos derniers revers, sur le théâtre de ses premiers exploits. 11 lui fallait, en même temps, menacer l'Autriche dans ses possessions d'Allemagne. Dans cette vue, il donna ime nouvelle organisation aux armées. 11 envoya le général Masséna à l'armée d'Italie, en attendant qu'il pût se mettre lui-même à sa tète. 11 donna au général Moreau le commandement de l'armée du Rhin. La première de ces armées était presque anéantie , et le peu qui en restait était dans une situation déplorable ; on envoya, de Suisse, plusieurs corps d'infanterie pour la renforcer, et elle reçut des conscrits. La seconde fut complétée h cent vingt mille hommes; elle se composa de l'armée de Suisse ^ qui s'appelait en- .
core armée du Danube , mais dont la dénomination fut supprimée, de Farmée du général Lecourbe et de conscrits.
Une troisième armée , dite de réserve , et destinée en apparence à alimenter les deux premières, se rassembla à Dijon. Sa force était indéterminée, elle reçut les troupes disponibles de l'intérieur et de la Hollande.
En quittant la Suisse y le général Massena ni Savait annoncé qu'il chercherait à me rapprocher de lui, et il me l'avait confirmé, dès son arrivée à Paris, par une lettre dont le souvenir est encore plus précieux pour moi, que celui des félicitations officielles qu'il m'avait adressées ^ Je fus désigné pour commander l'aile droite de l'armée d'Italie, avec le titre de lieutenant général, que le premier Consul venait de créer *. Dans le courant de décembre, je partisdeRheinfelden, pour me rendre à mon nouveau poste, où le général en chef Massena s'était déjà rendu et pressait mon arrivée. Le général Lc général Moreau avait aussi pris le comman-
dement de l'armée du Rhin , et il était passé i>ar Rheinfelden, quelques jours avant mon départ. Il vint me voir. Nous ])assiimes la journée a nous entretenir des opérations de la campagne en Ita-
i. Voir à la fin du chapitre, n° 26.
S. Voir à la fin du chapitre, n® 27.
Moreau.
lie et en Suisse, et nous fûmes naturellement amenés à la révolution du 1 8 brumaire. Le général Moreau me fit connaître des détails que j'ignorais, et il me raconta des circonstances qui lui étaient particulières. Une surtout m'a frappé , et j'en ai conservé un souvenir complet. La politique était alors toute nouvelle pour moi; ma curiosité augmentait, avec la complaisance que le général Moreau mettait à la satisfaire, et il devenait lui-même de plus en plus expansif. Enfin, il ne contint plus sa jalousie contre le premier Consul, tout en convenant de ses grandes qualités , mais en blâmant son ambition. «Je n'ai pas voulu, ajouta-t-il, qu'il ignorât ma façon de penser sur son compte. Avant de le quitter , je m'en suis ouvert avec lui. C'était à l'occasion de l'arrêté du 26 brumaire, qui condamne cinquante-neuf personnes à la déportation. Je fus le trouver, pour lui faire des représentations et l'engager à rapporter cet acte arbitraire. 11 n'y eut aucun égard. Piqué de son indifférence, je lui dis : « Le bruit se répand que vous ce aspirez au pouvoir suprême ; je i|pus préviens « que, si jamais vous éleviez vos prétentions jusa que-là, vous me trouveriez sur votre chemin, à a la tête de cent mille hommes. >î — Eh bien ! que répondit-il, demandai- je au général Moreau? — Rien, ou peu de chose, comme : « N'y croyez pas. » ^-r Une réponse aussi légère à une provocation se-
rieuse a dû vous confirmer dans vos soupçons ? — Je ne puis le dire ; il ne les a pas détruits, et ils ne sont pas augmentés : le temps nous apprendra ce qu'il veut faire. — En attendant , vous allez servir son ambition , que vous semblez i*edouter ? — Que voulez-vous , je ne pouvais me dispenser d'accepter le commandement qu'il m'a offert, de la plus belle armée que la France ait mise sur pied ; d'ailleurs, je serai en meilleure situation pour obseiver sa conduite. » Nous continuâmes encore l'entretien, et tout en conservant quelques doutes, que le général Moreau se fût bien réellement ser>i avec le premier Consul des expressions qu'il me citait, je vis clairement qu'il était aussi ambitieux que le général Bonaparte, et moins audacieux ; qu'il lui était opposé par rivalité, et qu'il manquait de sagesse pour étouffer sa jalousie ; qu'il servait le premier Consul par crainte, et qu'il cherchait, en même temps, à se faire des appuis ; mais que , tôt ou tard, il serait victime de son ressentiment et de son imprudence, si quelque forte impulsion venait ébranler son esprit , et pousser son caractère irrésolu C'est la dernière fois que j'ai vu
le général Moreau. Malheureusement pour lui, ce que j'avais pressenti est arrivé, et pour plus grand malheur encore , sa passion lui a fait ensuite sacrifier sa gloire au désir de se venger, en armant son bras contre la France, et en le précipitant
dans les rangs ennemis, ou il a tristement terminé
sa carrière.
Avant de quitter la Suisse, ie désire faire une oiiserv«tioii dernière récapitulation des principales fautes que J* suûie. les généraux alliés commirent dans cette campapagne. Cette étude sera instructive.
L'arcliiduc Charles commit la première faute , lorsque, après la bataille du Zurich-Berg , il nous eut forcés à évacuer Zurich et à replier notre aile droite jusqu'en arrière de Schwitz. L'archiduc aurait dû alors pousser ses avantages plus loin , et nous amener sur la basse Reuss , pour prendre la ligne de cette rivière , au delà du lac de Brientz. Il lui fallait , pour cela, peu d'efforts , puisque ses troupes pénétraient déjà dans le haut Valais et dans la vallée de l'Aar, par le Grimsel. Il eût ainsi pris , à revers , tout ce que nous avions encore dans le Valais, et une route plus directe sur l'Italie s'ouvrait alors aux renforts qu'il devait envoyer au maréchal Souwarow. Il eût pu même employer ces troupes à cette dernière opération , sans les détourner de lem* route, et les faire servir, en même temps, à montrer à l'armée russe la direction qu'elle devait suivre pour venir en Suisse; car je suis d'avis qu'elle devait y entrer parle Valais, au lieu du Saint-Gothard. Mais l'archiduc parut se contenter d'occuper Zurich, et, le 8 juin,
il se borna à faire une tentative insuffisante sur u. iO
notre position de FAlbis, tentative que ma seule division suffit pour repousser , et qui ne fut pas renouvelée. Il continua à laisser les divisions de sa gauche isolées , et à occuper un espace qu'il pouvait diminuer de moitié. Il se priva des secours considérables qu'il aurait tirés desYalaisans et des Suisses des petits cantons , prêts à rejoindre ses troupes, si elles avaient couvert leur territoire. Enfin, par son inaction, il donna le temps au général Masséna de se rendre inexpugnable dans ses positions , et de préparer ses opérations ultérieures.
Cette faute , quoique ayant eu de graves conséquences j pouvait encore se réparer , lorsque le corps d'armée russe, commandé par le prince Korsakow, se mit en ligne, et il parait que Tarchiduc en eut la pensée, par la tentative qu'il fit , le 17 août, pour passer l'Aar vis-à-vis Dettingen. Il y avait réuni trente-cinq mille hommes, une artillerie formidable, et deux équipages de pont; mais l'entreprise manqua par des détails d'exécution. Si elle eût réussi (il ne fallait pour cela qu'un peu de prévoyance , prendre la peine de reconnaître le lit de la rivière) , l'armée autrichienne , couverte par l'Aar, arrivait au pied du Jura, coupait notre communication avec l'Alsace, et s'em* parait infailliblement de Baie , qui , attaquée par la rive gauche du Rhin, ne pouvait opposer qu'une
faible résistance. Le général Masséna était ainsi contraint d'abandonner toute la Suisse, pour sauver son armée et pour accourir à la défense du territoire français. 11 est extraordinaire que Farchiduc n'ait pas renouvelé sa tentative, en prenant de meilleures dispositions ; car nous n'étions pas, de notre côté , en mesure d'empêcher le passage de l'Aar, si l'archiduc l'eût voulu sérieusement.
Toutefois , ces deux fautes ne faisaient tort qu'à l'archiduc, en le privant des nouveaux succès qu'il pouvait remporter. Mais la dernière qu'il commit, en quittant la Suisse , avant l'arrivée du maréchal Souwarow, et que j'ai déjà signalée, eut une tout autre importance, puisqu'elle amena la destruction de trois corps d'armée , la perte de la Suisse pour les alliés, et qu'elle arrêta l'archiduc lui-même dans ses projets sur le bas Rhin.
I^'archiduc avait reçu de Vienne l'ordre de se porter sur le bas Rhin. On pensait que l'armée russe , avec un corps autrichien et le corps du prince deCondé, serait suffisante en Suisse. L'archiduc était dirigé sur la ligne du Rhin , et devait nous menacer de porter le théâtre de la guerre sur la rive gauche.
Sans examiner ici le mérite de ce plan , il suffit de faire remarquer que l'archiduc, tout en obéissant aux ordres qu'il recevait, avait nécessairement le pouvoir et la latitude de choisir le moment con«
venable pour leur exécution. Un chef d^arniée ne peut pas s'asservir à rexécution littérale des ordres qu'il peut avoir reçus, surtout lorsqu'ils sont donnés loin du théâtre des événements; car raille circonstances obligent à les modiGer , et souvent même à les changer entièrement. C'est son devoir, de savoir corriger à propos ce qu'il y a de défectueux dans un plan. L'obéissance de l'arcliiduc aux ordres de Vienne ne dégageait donc pas sa responsabilité : il était général en chef, il était sur les lieux , il devait connaître et juger les préparatifs et les dispositions de son adversaire; il lui appartenait d'apprécier l'opportunité du moment, pour exécuter les ordres généraux qu'il avait reçus.
L'archiduc ne devait pas quitter la Suisse avec une partie de son armée, tant qu'il n'avait pas remis, en personne, le commandement au maréchal Souwarow. Cet intervalle, entre le départ du prince et l'arrivée du maréchal, était à la fois une suspension de commandement, et un affaiblîssement de l'armée alliée, pour un temps plus ou moins long, tant que les troupes qui partaient n'étaient pas remplacées, sur leur ligne, par celles qui arrivaient. C'était un jeu trop dangereux , en présence d'un adversaire aussi actif et aussi habile que le général Masséna. A la guerre, il ne faut ni mépriser son ennemi, ni trop se fier à sa propre fortune.
Je ne crois pas que ces réflexions si simples aient pu échapper à la sagacité du prince, qui avait déjà donné assez de preuves de ses éminents talents militaires , notamment dans la campagne de 1796, lorsqu'il avait manœuvré, avec autant d'habileté que de résolution, entre les deux armées des généraux Jourdan et Moreau. Aussi a-t-on cherché à expliquer la faute qu'il commit en Suisse, par des raisons personnelles , par un désaccord avec le maréchal Souwarow, par la dignité du prince, qui aurait été blessé de l'espèce de subordination dans laquelle on le plaçait; cette situation particulière a ainsi pu atténuer , aux yeux du prince, les chances dangereuses de son départ précipité.
11 est possible que l'archiduc ait cru à l'arrivée du maréchal Souwarow, beaucoup plus tôt qu'elle n'a réellement eu lieu, et comme le maréchal luimême Tavait annoncée. Mais encore ce n'en était pas moins une grave imprudence et une faute, de ne pas l'attendre. Quoiqu'il en soit, j'ai dû m'arrêter sur cet épisode si important et si décisif de la campagne, parce que je considère qu'il en a été comme le nœud. J'ai encore voulu faire ressortir, par un grand exemple, qu'à la guerre, comme en beaucoup d'autres circonstances , Tà-propos décide le plus souvent du succès, et qu'un chef compromet les intérêts qui lui sont confiëfti lorsqu^il
910 HÉMOIRES
cesse d'y veiller directement et par lui-mémey pour s'en remettre à la fortune.
Les généraux russes ne commirent pas moins de fautes. Le général Korsakow en conmiit plusieurs dans la journée du 25 septembre : celle de dégarnir son centre, pour renforcer sans nécessité la division qu'il avait en avant de Zurich ; celle de se méprendre sur la véritable attaque, et celle de laisser une autre division à son extrême droite, où elle ne lui fut d'aucune utilité. Toutes ces erreurs facilitèrent les progrès du général Masséna sur la rive droite de la Limmath, et assurèrent son établissement. Mais la faute du général Korsakow serait plus grande encore, s'il était vrai, comme on l'a dit alors, qu'il eût pu, avant le 25 septembre, mettre en ligne le corps du prince de Condé ainsi que la division bavaroise qui comptait dix mille hommes, et que ces deux corps fussent rendus depuis plusieurs jours sur le Rhin , entre SchaiTouse et Constance. Enfin le général russe manqua de la plus simple prévoyance, lorsqu'il souffrit que Zurich fût encombré d'une aussi grande quantité d'équipages; l'embarras qu'ils causèrent fut pour beaucoup dans le désastre de Tarmée russe, le second jour. 11 est aussi essentiel pour un général de tenir éloigné de son année tout ce qui peut gêner ses mouvements, que d'avoir sous la main tous les moyens dont il peut avoir besoin.
DU MARJtCHAL- GÉNÉRAL SOULT. 311
Je \fiens réparer vos fautes j ayait écrit lé maréchal Souwarow à ses lieutenants, en apprenant leur défaite. 11 le voulait sans doute, et pour tenir son engagement il se fiait à la fortune qui^ jusque-là, lui avait été si favorable ; mais elle lui fit défaut cette fois , et elle ne se chargea pas de réparer ses fautes. D'abord si , au lieu de choisir le passage du Saint-Gothard, le maréchal Souwarow, qui venait du Piémont , eût pris ceux du Saint-Bernard ou du Simplon , il descendait directement dans le Valais avec son armée qu'il pouvait porter à quarante mille hommes , indépendamment du corps du général Kray, qui était au pied des Alpes pour le soutenir. 11 abrégeait les deux tiers du chemin ; il était placé sur nos derrières et maitre de se porter sur Berne, bien avant que le général Masséna fût en mesure de passer la Limmath. Pour se porter à sa rencontre, le général Masséna eût été obligé de se dégarnir devant les généraux Korsakow et Hotze, ou plutôt, se voyant environné d'ennemis et menacé de plusieurs attaques simultanées, il n'eût eu d'autre parti à prendre, que de se retirer derrière l'Aarousurle Jura, sans pouvoir empêcher que son aile droite , qui était engagée dans les passages du Saint-Gothard, ne fût très-compromise.
11 est possible que des motifs qui nous sont restés inconnus aient obligé le maréchal Souwa-
312 BfÉMOmES
row à changer sa ligne d'opération, bien qu'il nous semble que cette ligne eût pu longtemps encore avoir son pivot en Piémont , et qu'ils aient déter* miné le passage du maréchal par le Saint-Gothard. Dans ce cas, il fallait au moins racheter par la célérité le temps perdu , et forcer le passage, le jour indiqué par l'instruction d'Asti, le 19 septembre, afin de prévenir les conséquences que le maréchal devait craindre, surtout celles que sa trop longue absence pouvait occasionner. S'il n'a pas dépendu de lui d'être aussi exact (et Texpérience m'a appris que des incidents imprévus apportent souvent du mécompte aux calculs les plus parfaits), il devait au moins, une fois maitre de la vallée de la Reuss, se hâter d'aller joindre, à Glaris, le corps autrichien du général Linken, qu'il y avait dirigé, et y rallier le restant des corps des généraux Jellachich et Petrasch. 11 se trouvait ainsi à la tête d'une nouvelle armée ; il pouvait facilement se rapprocher du général Korsakow et favoriser ses opérations contre les deux divisions françaises restées sur la Thur. Manœuvrant alors avec deux masses principales , dont chacune était au moins égale en force à l'armée française, le maréchal Souwarow commençait par s'assurer du cours de la Linlh. Son premier mouvement complétait la réunion de son armée et nous forçait à évacuer Zurich, ainsi qu'à nous retirer derrière la basse
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Reuss. J'ai peine à comprendre qu'une combinaison aussi simple ne soit pas venue à l'esprit du maréchal Souwarow et qu'il ait préféré s'engager vers Schwitz, par le Muttenlhal, où il exposait ses troupes aux plus cruelles privations , perdait du temps, augmentait les difficultés, s'éloignait du général Linken , sur lequel il devait s'appuyer, mettait ses diverses colonnes en danger d'être battues séparément, et rendait enfin leur jonction plus que jamais incertaine , sinon impossible. C'est, en effet, ce qui arriva.
Les revers éprouvés, en Suisse, par les armées russes et autrichiennes, dans la campagne de 1 799, furent ainsi la conséquence inévitable des fautes de leurs généraux. Toutefois, cette observation ne diminue en rien la gloire du général Masséna, car le mérite d'un chef d'armée consiste précisément à juger ses adversaires et à saisir l'à-propos, pour profiter de leurs fautes. Avec des forces très-inférieures, le général Masséna s'était mis, par ses bonnes dispositions, en mesure d'attendre le moment favorable où il trouverait l'ennemi en défaut; son coup d'œil saisit ce moment, comme aussi son habileté et sa vigueur surent en tirer un parti inespéré. Cette campagne mémorable, dont les détails sont éminemment instructifs, a placé le général Masséna au rang des grands capitaines ; en même temps, elle fournit pour l'étude de la
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Stratégie un des meilleurs sujets que nos anoalas puissent offrir.
Nous y trouvons aussi des exemples frappants des disparates qu'offrent les actions des hommes les plus éminents. Un grand homme de guerre, tel que Tarchiduc Charles, qui s'était élevé si haut dans la campagne de 1 7 96 et au commencement de * celle de 1 799, s'est égaré, à la fin de cette dernière campagne , dans de faux calculs , et s'est montre si différent de lui-même, qu'on a été jusqu'à le soupçonner à tort, sans aucun doute^ de s'être abandonné au sentiment d'une rivalité qui n'était pas digne de lui. Un général, tel que le maréchal Souwarow, qui venait, en Italie, de faire preuve de sagacité, de prévoyance, et d'une habileté remarquable, finit par oublier qu'un chef ne doit pas toujours prendre conseil de son seul courage, ni vouloir tout obtenir par la force, mais qu'il doit savoir aussi se conduire avec prudence, pour ne pas perdre en un jour le fruit de ses victoires. Après de tels exemples , quel sera le général qui aura la vanité de se croire exempt de fautes ? S'il en est un , il ne mérite pas de commander; car sa présomption le rendra incapable de s'apercevoir de ses fautes , et il ne fera que les multiplier. Le propre d'un esprit supérieur est de reconnaître ses défauts et de sVn corriger.
NOTES ET PIÈGES