CHAPITRE XXI
S'il est vrai qu à la guene les entreprises qui, en apparence, offrent le moins de succès, réussissent presque toujours, on doit être surpris de voir des chefs d'armée qui devraient les craindre, ne rien faire cependant pour s'en préserver. Dire qu'ils ont ignoré les nombreux exemples dont Thistoire consacre le souvenir , leur supposerait un défaut d'instruction qui n'est pas vraisemblable; les considérer comme ayant manqué de lalent, serait aussi peu exact , car ils n'ont pu arriver à des commandements supérieurs, sans les avoir gagnés par de grands et honorables services. J accorde donc qu'ils avaient tout cela, connaissance de l'histoire, instruction, talent, et généralement tout ce qui peut s'acquérir ; mais ils ne possédaient pas ce don de la nature qui produit linvention. Accoutumés souvent par la routine à pratiquer le mécanisme de l'art, ils s'y appliquent
avec méthode , s'occupent des détails , font trèsbien ce qui est ordinaire, montrent , si Ton veut , un véritable mérite ; mais c'est toute leur portée ; ils ne peuvent sortir du cercle circonscrit de leurs idées, et ils ne voient rien au delà, là où l'homme de génie aperçoit le germe de ses créations , des ressources inespérées, de nouvelles combinaisons. Sous sa main , tout s'agrandit , change de forme , d'action et d'emploi; les difficultés disparaissent; il conçoit à la fois l'ordonnance d'un plan , dont l'exécution doit étonner, la résistance qui lui sera opposée , les obstacles qu'il devra surmonter , ce qu'il doit faire pour les aplanir , et les résultats qu'il obtiendra. Déjà il est en mouvement, que son adversaire sommeille encore ; plus ce qu'il entreprend est extraordinaire , plus l'effet sera grand et frappera d'admiration : de là les apparitions imprévues, les surprises, les projets renversés, les changetnents de positions et de combinaisons , et toutes les conséquences qui s'y rattachent.
La différence que je mets entre l'homme de talent et l'homme de génie, quoique la même personne réunisse souvent ces deux qualités, nous donne, je crois, la raison de ces grands événements militaires qui ont bouleversé les États. Nous remarquons, en effet, que tous les conquérants dont la mémoire est conservée, étaient doués
DU MARÉCHAL -GÉNÉRAL SOULT. i9l
d*un génie transcendant , qui leur faisait quitter les routes pratiquées, pour aller à la gloire par des chemins nouveaux. Devant eux, le talent était insufHsant; il était pris en défaut; il devait succom* ber, heureux s'il évitait d'orner le triomphe d*une éclatante témérité. Aussi , nous voyons que les entreprises, dont la grandeur et la vaste conception nous étonnent, ont toujours mené à des résultats encore plus étonnants, et qu'elles ont réussi, parce que, d'une part, on s'y livrait soudainement, et que, de l'autre, on n'avait rien fait pour s'en garantir : elles étaient imprévues. 11 serait aisé de donner plus de développement à cette remarque , et de la justifier en ouvrant l'histoire ; mais le sujet où nous allons entrer, n'exige pas qu'elle soit plus étendue ; telle qu'elle est , nous pourrons aussi bien en faire l'application.
Les grands mouvements d'armée , à travers les Alpes, effrayent l'imagination, quand on songe au voisinage des glaciers perpétuels, à la chute des avalanches et aux chemins dangereux qu'il faut suivre souvent au-dessus des abîmes , où un faux pas peut vous précipiter. Pourtant , ces difficultés n'ont jamais été un obstacle insurmontable, même lorsqu'une ligne de défense y a pris son appui « Toujours quelque issue est restée ignorée , quelque âpre sentier , laissé à découvert , a donné le moyen de s'introduire , pour conquérir un meil-
idî MÉMOIRES
leur passage ; ce premier point emporté, les autres étaient entraînés ou compromis. Aussi, il est sans exemple qu'une armée qui a voulu sérieusement y passer, ait échoué dans son entreprise. Je ne dis pas que toutes ensuite aient atteint le but qu'elles s'étaient proposé; je me borne à considérer l'opération en elle-même , et l'intérêt 4f cette opération est déjà bien assez grand , comme le sujet en est des plus vastes. Il nous met sur les traces des grands hommes de l'antiquité , et nous fait voir ceux des temps modernes qui ont laissé l'empreinte de leur célébrité sur les sommets de ces montagnes où les Gaulois, les Carthaginois, les Romains, les barbares du Nord, les Germains, les Français, sont venus tour à tour montrer aux nues leur audace, et se répandre comme des torrents dans les contrées qu'ils voulaient envahir. Mais laissons de côté ces événements mémorables et venons au passage, si justement admiré, du général Bonaparte , que l'histoire placera peut-être au premier rang, tant il étonne par sa hardiesse , par les difficultés surmontées et par la célérité de l'exécution.
Ce fut par le grand Saint-Bernard que l'armée de réserve opéra son principal mouvement; cette direction, jugée la moins mauvaise et de l'effet le plus décisif, était aussi la plus rapprochée du lac de Genève , dont )a navigation devait servir au
ti*aDsport des subsistances , et faciliter les appro- \isionnements jusqu'à Saint-Pierre , au pied du mont. De cet endroit à Thospice établi sur le sommet du Saint-Bernard, on compte huit heures de montée , et ensuite deux heures de descente , pour gagner Sainl-Remi , à l'entrée de la vallée d'Aoste, L'hospice était occupé par un détachement de nos troupes, qui couvrait tout ce qui se faisait en arrière , et qui protégeait les reconnaissances envoyées pour tracer sur la neige, sur les glaces et les rochers escarpés, le périlleux chemin que devaient suivre, avec la plus forte partie de l'armée ^ toute l'artillerie et la cavalerie. D'autres colonnes, composées d'infanterie, allaient être dirigées par le mont Genèvre, le mont Cenis, le petit Saint-Bernard, le Simplon et le Saint-Gothard, passages qui étaient également occupés.
Mais ce plan ne fut définitivement arrêté qu'au Préparatifs moment de recevoir son exécution, cest-a-due, derésenr après que les succès de l'armée du Rhin eurent mis à la disposition du premier Consul , les douze mille hommes que le général Loison avait conduits en Suisse et les huit mille du général Moncey , qui gardaient les débouchés des Grisons. Jusque-là, Tarmée de réserve, dont la formation était retardée, continua à se rassembler, non sur un même point, mais , par surcroît de précaution , sur plusieurs
points difTérents, où les réunions partielles de m. i 3
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troupes n'attiraient pas Tattention. Les soldats de nouvelle levée venaient incessamment compléter tous les corps , la cavalerie pressait ses remontes , et le général Marmont donnait ses soinsàrarlillerie, qu'on avait beaucoup plus de peine à réunir. Cependant, vers le 25 avril , les premières divisions s'avançaient jusqu'à Saint-Maurice, au-dessus du lac de Genève, et à mesure qu'il y en avait d'autres d'organisées, le général Berlhier leur faisait prendre la même direction. L'armée était composée de la manière suivante :
Jusqu'à l'arrivée du premier Consul, le général Berlhier fut investi du commandement en chef, et le général Dupont remplit les fonctions de chef de rétat-major, avec le général Vignoiles, en second. Le général Lannes eut l'avant-garde, composée de trois brigades d'infanterie et d'un bon équipage d'artillerie. Le général Duhesme eut le premier corps, formé par les divisions Loison et Boudet; le général Victor le deuxième corps, qui comprenait les divisions Chambarhac et Chabran. Une division de quatre mille Italiens, aux ordres du général Lecchi , était en réserve pour les détachements. Le général Murât commandait deux divisions de réserve de cavalerie, comprenant ensemble quatre mille chevaux.
Tous ces corps, dont la force réunie pouvait s'élever à trente-cinq mille hommes , étaient diri-
gés sur le grand Saint-Bernard, excepté la division Chabran , qui était destinée à passer par le petit Saint- Bernard, pour rejoindre à Aoste la principale colonne. En outre, le général Thureau avait cinq mille hommes, au mont Genèvre et au mont Cenis, d'où il devait descendre en Piémont, par Exilles et Suze. La division du général Bcthancourt , aussi de cinq mille hommes , allait passer le Simplon, pour se porter sur Domo d'Ossola et le lac d'Orta. Enfin le général Moncey rassemblait laile gauche^ forte de vingt mille hommes, au pied du Saint-Gothard , pour déboucher sur Bellinzona. La force totale de Tarmée était ainsi d'environ soixante mille hommes, indépendamment de trois autres divisions, que le général Vignolles devait former à Dijon, et envoyer ensuite à l'armée. Le général Brune se rendit aussi à Dijon, pour réunir et commander en chef une seconde armée de réserve.
Le premier Consul était arrivé à l'armée. Tous Pa.«.g.^d„ les corps se mirent en mouvement , du 1 5 au saint-Bemard. 18 mai; le 17, l'avant-garde partit de Saint- Pierre ponr gravir le grand Saint-Bernard. Les soldats, chargés de vivres pour neuf jours, de leurs armes, de leur bagage, se soutenant l'un l'autre , avancent péniblement , mais toujours gaiement. Déjà la tète louche au sommet du mont, et la colonne, dans ses longs replis, des-
sine rétroit sentier qu'elle parcourt, tantôt sur le bord des abîmes, tantôt sur la créle des rocbers. Enfin la montagne est escaladée, on est autour de l'hospice, les divisions se forment successivement, et reprennent baleine, avant de descendre le côté opposé, où la pente, d'une excessive rapidité, est d'autant plus périlleuse, que la fonte des neiges et raffaissement des glaces rendent le terrain plus glissant. Le moindre faux pas eût entraîné au fond des précipices.
Pourvu que l'homme puisse placer son pied, il se tire toujours d'affaire. Ce n'était donc pas la troupe qui donnait de l'embarras, mais plutôt l'artillerie, les munitions, quelques subsistances, qu'on menait à la suite, et les bagages, qu'il était permis de passer en petite quantité. Tout ce transport était fort difficile , très-long et très-minutieux ; on y parvint néanmoins , et la manière qu'on employa fut aussi simple qu'ingénieuse. Les munitions et les vivres furent chargés à dos de mulets ; le matériel de l'artillerie , les affûts , les caissons, les chariots de toute espèce et ceux des équipages, furent démontés, pièce à pièce, et placés sur des traîneaux ou sur des brancards à bras. Les pièces de canon étaient sur des affûts-traîneaux, construits par les ouvriers de l'artillerie, ou dans des arbres creusés. Les hommes ne manquaient pas , car plusieurs détachements d'infan-
terie avaient été adjoints au personnel de Tartillerie ; on avait réuni les habitants des valle'es voisines , qui ont coutume de passer les voyageurs , et leur expérience servait de guide à nos soldats. Enfin , à force d'activité , d'adresse et de persévérance , tout ce matériel fut descendu , sain et sauf, dans la vallée d'Aoste; les voitures furent alors remontées ; tout fut remis à sa place , et l'armée eut son artillerie prèle à entrer en campagne.
Pendant ce temps, l'avant-garde avait chassé un détachement autrichien de la ville d'Aoste, et repoussé quinze cents Croates, qui défendaient, devant Châtillon , l'embranchement de deux vallées , ainsi qu'une bonne position appuyée à la Doîre. Les ennemis, tournés par leur droite, se sauvèrent précipitamment, laissant trois cenls prisonniers et trois pièces de canon au pouvoir du général Lannes, qui fit poursuivre le surplus jusque sous le fort de Bard. C'est là que les plus grandes difficultés attendaient Tarmée.
Le fort de Bard est situé à un endroit où la Passagede b vallée de la Doire, large et ouverte jusque-là, est brusquement étranglée par le rapprochement de deux contre-forts qui se rattachent, l'un au mont Uose, l'autre aux Alpes de Savoie ; ils ne sont séparés que par une fente étroite , au fond de laquelle la Doire a creusé son lit. Les deux parois
de cette fente sont verticales jusqu'à une grande hauteur, et jusqu'à ce qu'une espèce de gradin ait permis, sur la rive gauche, de trouver la place strictement suffisante pour tracer une route étroite ; un peu plus loin , le gradin s'élargit assez pour recevoir quelques maisons. En face de la partie la plus étroite, et sur la rive droite, s'élève un rocher ayant la forme d'une pyramide tronquée; c'est sur son plateau que le fort a été construit. Séparé du contre-fort, auquel il appartient par une seconde fente , qui le rend également inaccessible de ce côté, il est à la vérité dominé par les montagnes qui se relèvent, de part et d'autre; mais les escarpements à pic en sont complètement inabordables. La construction du fort était déjà , en 1 800 , en maçonnerie des plus solides*; les batteries, couvertes et hors d'atteinte, étaient armées de vingt-deux bouches à feu de gros calibre, qui commandaient et battaient, à portée de pistolet, la route tracée sur la rive gauche; enfin, une garnison de quatre cents hommes , bien approvisionnée , défendait ce nid d'aigle, qu'il était impossible d'enlever de vive force.
i . Les Français firent démolir et raser le fort de Bard, aussitôt qu'ils Teiirent pris; mais il a été reconstruit plut tard, et considérablement augmenté.
Tel était le passage que l'armée avait à franchir, et il n'y en avait pas d'autre. Le contre-fort de gauche, après s'être élevé verticalement jusque dans la région des nuages, forme, il est vrai, une arête nommée le mont Albaredo, qui va rejoindre le mont Rose , et qui est traversée par quelques sentiers , mais ces sentiers affreux , au milieu des rochers et des précipices , peuvent , tout au plus, donner passage à des hommes.
Le petit village de Bard, situé sur la route, était également fprlifié et paraissait aussi peu abordable que le fort. L'avant-garde y était arrêtée depuis deux jours, et la longue colonne qui la suivait augmentait , d'heure en heure, l'encombrement. Il était déjà question de faire repasser à Tarlillerie le mont Saint-Bernard, lorsque le premier Consul arriva. Il ne s'était pas attendu à un tel obstacle ; il avait cru que le fort de Bard, dont l'existence était bien connue , pouvait être enlevé de vive force. Le commandant fut sommé , mais il répondit en homme d'honneur. Le village de Bard fut d'abord enlevé par un coup de main hardi, conduit par le général Dufour, sous la mitraille du fort. L'escalade fut ensuite tentée contre le fort , et sur trois points à la fois. Le 23 mai, à minuit, les grenadiers du général Loison gravissent, d'une pointe à l'autre, les rochers; ils emportent la palissade^ qui couvrait la première eur
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ceinte , repoussent les Autrichiens jusqu'au rempart, et dressent au pied leurs échelles. Mais ils sont accueillis par une pluie de mitraille , de balles , de grenades , de pots à feu lancés des remparts, qui détruit cette colonne intrépide, renverse les chefs, et, malgré les efforts les plus acharnés, oblige ceux qui restaient à rétrograder.
Cependant, il fallait, à tout prix, vaincre cet obstacle inattendu, qui allait faire échouer tout le plan de campagne. On reconnut alors, sur le flanc du. mont Albaredo, un sentier à peine tracé. Le premier Consul prit son parti. A force de travaux , on parvint à rendre ce sentier praticable pour les hommes et même pour les chevaux, en les faisant passer un à un. L'avant-garde du général Lannes y fut aussitôt dirigée, pour descendre ensuite dans les plaines d'Ivrée ; mais il ne lui était pas possible d'emmener un seul canon. Restait encore l'artillerie, qui était obligée de suivre la route. Le général Marmont eut l'heureuse et audacieuse idée de la faire passer sous le feu même du fort, pendant la nuit. La route fut couverte de fumier; les roues furent enveloppées de foin, et des volontaires trauièrent , à la prolonge, les pièces et même les caissons chargés de munitions. 11 fallait défiler sous la bouche des canons du fort, qui ne cessaient de tirer sur les points de la route où l'on
ëtait entièrement à découvert ; on bruva lout, on perdit du monde, et on^assa. Cette opération est une des plus belles qu'on puisse citer ; considérée sous le double rapport des dangers et des difïicultés qu'il fallut vaincre; elle est bien supérieure au passage du mont Saint-Bernard, où aucun ennemi ne se présenta pour le défendre.
Ainsi, l'armée se porta en avant. Déjà l'avant- prisodim
garde était devant Ivrée que le général Lannes était chargé d'enlever, de vive force, ainsi que la citadelle où quatre mille Autrichiens venaient de s'enfermer , et se hâtaient de relever les ouvrages de défense jusqu'alors négligés. Ivrée est située sur la rive gauche de la Doire-Baltée, à l'entrée de la vallée d'Aoste et au point de réunion de toutes les routes qui viennent de Milan, de Turin et des diverses parties du Piémont. Sous tous les rapports, il était important de l'occuper. Les deux premiers jours , le général Lannes éprouva de la résistance; au troisième jour , un brave , le capitaine aide de camp Cochet, à la tête d'un bataillon de la 22** demi-brigade , a l'audace d'escalader la citadelle , et il est assez heureux pour s'en emparer. Mais les ennemis continuaient à défendre la ville. I^s trois portes sont attaquées à la fois et enfoncées ; on pénètre dans Ivrée , et les Autrichiens n'ont que le temps de gagner les bords de la
Chiusella, où des renforts venaient les soutenir, en laissant derrière eux trois cents prisonniers. Ce coup de main mettait une des clefs de l'Italie au pouvoir des Français. Le fort de Bard se rendit peu de jours après, le 1" juin.
Cependant les généraux autrichiens Keim et Hadick , qui commandaient la réserve que le général Mêlas avait laissée en Piémont , ne pouvaient encore se persuader qu'une nouvelle armée, conduite par le premier Consul , eût passé les monts; ils ne voyaient encore , dans la division française qui était descendue à Ivrée, qu'un détachement aventuré, pour essayer de détourner le général Mélâs de ses opérations devant Gênes et sur le Var, opérations qu'il n'avait garde d'abandonner. Ne pensant qu'à couvrir Turin , ils rassemblèrent dix mille hommes , dont quatre mille de cavalerie, sur la rive droite de la Chiusella , en arrière du pont.
)mbat Le 26 mai, l'impétueux Lannes marche à eux.
Le pont était commandé par une batterie; la 6® demi-brigade d'infanterie légère , conduite par le colonel Maçon , le tourne en passant au-dessus; d'autres colonnes débouchent de même. Pour se rallier , les Autrichiens engagent toute leur cavalerie, mais elle vient se briser sur la jeune infanterie française , et elle perd son général , le comte Palfi , blessé mortellement. Le général Ha-
Cbiusella.
dick se relire alors sur la route de Turin où le général Lannes le poursuit , le force à repasser rOrco, prend les magasins de Chivasso, s'empare des barques qu'il trouve sur le Pô, et menace Turin.
Toute la partie de l'armée, qui était venue par p°^"e*"Sî le grand Saint-Bernard , dépassait déjà Ivrée. Le général Murât , à la tête d'une avant-garde de cavalerie, se portait, par Santhia, sur Verceil, où il allait passer la Sesia et , de là , marcher , sans rencontrer d'obstacle , sur le Tésin. Le gros de l'armée suivit celte direction ; le général Lannes flanquait la droite en descendant la rive gauche du Pô ; la gauche était éclairée, jusqu'au pied des montagnes , par la division italienne du général Lecchi qui , partant de Chatillon , avait gagné , par Grassoney , la haute vallée de la Sésia et déposté six cents Autrichiens de Varallo. Elle devait communiquer, sur le lac d'Orta, avec la division du général Bethancourt, qui descendait du Simplon à Domo-Dossola.
D'un autre côté , le général Thureau , après avoir débouché du mont Cenis et du mont Genèvre , avait forcé les retranchements du village de Clavière, le pas de Suze, le fort Saint-François, et fait capituler , sur le plateau de la Brunette, le détachement autrichien qui devait défendre ces positions. Il s'établit ensuite sur les hauteurs de
Bossolino, en avant de Suze, d'où il menaçait aussi Turin et les derrières des ennemis. Enfin , le général Moncey descendait du Saint-Gothard , dépassait Bellinzona et marchait sur la Lomhardie.
Telle était la position de l'armée de réserve dans les derniers jours de mai , douze jours après qu'elle eut passé les Alpes. Le premier Consul était lihre , soit de s'étendre en Piémont , pour se, porter à la rencontre du général Mêlas et s'emparer des magasins de l'armée autrichienne , soit de passer le Tésin, pour se rapprocher du généri Moncey et disposer de toutes les ressources qu'ol fre la haute Italie , soit de franchir le Pô , auj dessus de Pavie , pour couper , sur la rive droil du fleuve, la ligne d'opération des ennemis , h forcer d'abandonner la Ligurie et leur faire lev< le siège de Gènes. De ces trois partis entre lesqu< il pouvait choisir , le premier Consul préféra second, quoiqu'il lui fît faire un plus grand tour qu'il demandât aussi plus de temps. Il jugea ul de rallier les vingt mille hommes des deux coloi nés de gauche , pour couvrir ses derrières et ei vahir les places de la Lombardie. Il savait , les rapports du général Suchet, que le général chef Mêlas continuait encore , le 22 mai, ses o| rations sur le Var. Enfin , il ne prévoyait pas qi la place de Gènes fût à la veille de succomber ,
DU MARECHAL-GENERAL SOl'LT. SÛ9
du moins , il espérait qu'elle prolongerait sa pénible ri'.sistance jusqu'au moment où il serait en L mesure d'aller à sou secours, avec des forces resl|iectables. A l'égard de Gènes, il s'en fallut de iieii peu que ce calcul ne fût exact dans son enble , et il fut justifié , par le résultat , au delà B toutes les espérances.
}^ délivrance de Gênes et la défense que le gé-
-al Sucliel faisait sur le Var, étaient le but oslen-
ble des opérations de l'armée de réserve et de-
(aiçnt, jjar conséquent , diriger les mouvements
t cette armée. Pour rattacher les conséquences
ux motils, il faut donc nous reporter sur le Var ,
mtrer à Gènes et suivre les généraux ennemis
lans leiii's dispositions.
Le général Suchet s'attendait , de moment en
nnient, ;i voir l'armée autricliienne rappelée
S la liante Italie par les mouvements de l'ar-
hée de réserve, et comptant que le général Mêlas
e laisserait sur le Var qu'un rideau de postes , il
Kipprètait déjà à le poursuivre. 11 avait même
large le commandant du fort Montalban de l'a-
ftir , par des signaux télégraphiques , des mou-
menls qu'il remarquerait parmi les ennemis.
ft choses ne se passèrent cependant pas tout à
^ ainsi. I.e général Mêlas éloignait de sa pensée
IttJle crainte qu'd pût élre sérieusement menacé,
Il côté des Alpes ; il ne soupçonnait même pas
l'existence de Tannée de réserve, et il se refusait à croire qu'elle pût jamais venir à lui. 11 se faisait scrupule de s'écaiter du plan d'opérations que son gouvernement lui avait tracé , et il persistait dans le projet d'envahir les provinces méridionales de la France, au moment même où son imprévoyance allait lui faire perdre toute l'Italie. Ce fut ainsi qu'il entreprit, le 13 mai, de forcer les ouvrages imparfaits de la tête du pont du Var où , depuis vingt-quatre heures , les Français travaillaient activement à se mettre à couvert. Le général Rochambeau était chargé de les défendre ; arrivé de la veille , il justifia la réputation qui Pavait précédé, en repoussant les attaques simultanées des généraux autrichiens Elsnilz, Lattermann et Bellegarde, et en poursuivant ensuite ceux-ci .jusqu'à une ligne de retranchements et d'abatis qu'ils avaient formée.
On fut très-surpris que les ennemis, supérieurs en forces comme ils l'étaient , eussent pris d'aussi grandes précautions. Le général Suchet en conclut de nouveau qu'ils se disposaient à s'éloigner, et qu'ils ne laisseraient probablement devant lui qu'un faible corps d'observation . Pour mieux s'en assurer , il ordonna une forte reconnaissance sur le front de la ligne , et , ayant renforcé sa gauche , commandée par le général Garnier, il lui fit passer le Var à Malaussène , d*où il la dirigea par le
pont de la Tinca sur Hutel , afin d'être prête à marcher sur le col de Tende, si les Autrichiens se retiraient. Le général Mêlas n'y pensait pas encore ; néanmoins cette démonstration produisit l'excellent effet, de lui faire croire que les Français avaient reçu des renforts et qu'ils se disposaient à reprendre l'offensive. 11 fit soutenir sa droite et il n'en devint que plus circonspect.
Huit jours se passèrent en observation , et, pendant ce temps , le général Mêlas reçut des rapports qui lui annoncèrent l'apparition des colonnes de l'armée de réserve, leur marche et leur entrée en Piémont. Ces avis réitérés commencèrent à ébranler sa résolution, sans le décider pourtant à abandonner son entreprise , ni à dégager ses corps ; seulement il fit partir cinq à six mille hommes, pour aller soutenir les généraux Keim et Hadick, en avant de Turin, et il résolut de se rendre à Conî, pour être plus rapproché du théâtre des nouvelles opérations. Mais avant de lâcher prise , il voulut signaler son départ par une seconde attaque sur la tête de pont du Var.
11 réunit tous ses moyens pour cette attaque. Le 22 mai , six régiments d'infanterie et onze bataillons de grenadiers, soutenus, à droite, par de fortes batteries et, à gauche, par les feux des chaloupes canonnières embossées à l'embouchure du ^'ar, s'avancèrent jusqu'à portée de pistolet des
retranchements pour les emporter d'assaut. Mais le sang-froid du général Rochambeau résista à tous leurs efforts ; il leur fit éprouver des .pertes très-considérables et les repoussa dans leurs lignes. Après cet échec , le général Mêlas laissa aii général Elsnitz le commandement des troupes qui étaient devant le général Suchet, et il se rendit, de sa personne, à Coni. Ses illusions allaient se dissiper, d'heure en heure.
Il ne s'arrêta pas à Coni ; le 2A , il était à Savigliano, où il reçut la nouvelle de l'entrée des Français à Ivrée , bientôt après, celle de leur marche vers le Pô, et celle non moins importante de la défaite des généraux Keim et Hadick sur la Chiusella. Ne pouvant désormais se dissimuler l'imminence du danger , mais trop obstiné encore pour croire que le premier Consul fût à la tête de son armée , le général Mêlas se persuada que , en renonçant à la conquête des j)rovinces du midi de la France et en rapprochant de lui les troupes du général Elsnitz , il pourvoirait à tout et qu'il assiir rerait en même temps la prise de Gênes. 11 voulait avoir Gênes, pour prix de sa campagne en Ligurie , où il n'avait encore conquis que le petit fort de Savone, et Gênes fut une des grandes causes de sa perte. Il aurait dû, tout au contraire, renoncer beaucoup plus tôt à ses entreprises sur le Var , rendre disponible le corps d'armée du gé-
néralOtt, qui était chargé du blocus de Gènes, en ne différant pas autant à accorder la libre sortie de la garnison , dont Télat déplorable ne pouvait lui faire ombrage , réunir enfin les corps des généraux Elsnitz, Ou, Keim et Hadick, et marcher, par la rive gauche du Pô, à la rencontre de larmée de réserve, avant qu'elle eût passé le Tésin et qu'elle eût réuni ses différentes colonnes ; il arrivait alors sur elle avec une très-grande supériorité de forces. S'il eût fait tout cela, il esl probable que, non-seuleinent il eût évité la catastrophe ou il a succombé, mais que de grands avantages eussent été la suite de cet le courageuse détermination ; tout au moins, il eût mis le premier Consul dans un sérieux embarras .11 ne le fit pas; il ne sut pas prendre son parti, et ses généraux ne surent pas mieux prendre le leur.
L'ordre de quitter les bords du Var fut donc envoyé de Savigliano au général Elsnitz ; mais l'exécution était sujette à bien des difficultés, devant un adversaire entreprenant et prévenu, qui déjà était préparé à saisir le moment favorable pour reprendre l'offensive. 11 fallait l'éloigner ou le contenir, ou partir clandeslinement en lui dérobant une marche. Le général Elsnitz se flatta de remporter un succès pour couvrir son mouvement, de détruire même les retranchements des
Français, et de brûler leur pont. Plein de cette es- III. 14
âiO MÉMOIRES
pérance, il fit les préparatifs d'une nouvelle attaque. Les batteries furent augmentées et garnies de pièces de gros calibre, qu'on avait débarquées ; un amas considérable de fascines et de gabions fut destiné à combler les fossés ; des sapeurs , munis de haches et de pots à feu , étaient chargés de briser et de brûler les abatis ; enfin dé fortes colonnes de grenadiers, suivies de toutes les troupes disponibles, devaient monter à l'assaut. Tout cela se mit en mouvement, le 27 mai à trois heures après-midi, au signal d'un feu terrible. Les Français n'en sont point intimidés ; ils ripostent d'abord et cessent tout à coup leur feu. Les ennemis se pefsuadent qu'on se retire devant eux, et ils marchent plus hardiment , se croyant assurés de la victoire. Mais arrivés à une demi -portée de fusil de leur but , ils sont soudainement arrêtés par une grêle de mitraille et de balles, qui les force à rétrograder. Us font une seconde tentative ; leurs sapeurs viennent jusqu'au pied des retranchements ; le résultat en est le même. Enfin , à dix heures du soir , le général Ëlsnitz reconnut qu'il ne lui restait plus qu'à préparer sa retraite pour la nuit suivante.
e mite Prévuc dcpuîs plusicurs jours et décelée par la
dTîs piœVe dernière attaque, cette retraite fut aussitôt annon- ^isiichet. ^^ p^^ Yes signaux de Montalban. Le lendemain ,
le général Suchet fit attaquer les postes retranchés
DU MARÉCHAL-GÉNÉRAL SOULT. îll
que les Autrichiens avaient laissés derrière eux pour couvrir leur marche ; il y fit trois cents prisonniers 9 prit quatre pièces de canon , et il conti*nua la poursuite. Le général Mêlas avait prescrit au général Elsnitz de se rapprocher lentement de Gènes, en multipliant les obstacles et en défendant les positions , afin d'empêcher le général Suchet de dégager cette place, si elle tenait encore. Si, au contraire, elle avait déjà succombé, le général Elsnitz devait se diriger sur Alexandrie pour y faire sa jonction avec le corps du général Ott qui, dans ce même cas , serait revenu de Gènes. Un faible corps d'observation devait seulement faire face au général Suchet. Ainsi , à la fin de mai ^ les plans du général Mêlas étaient subordonnés encore à la prise de Gènes , quoique le premier Consul eût passé le Tésin , et qu'il marchât sur Pavie et sur Milan. Le général Mêlas ignorait peutrêtre ces derniers revers ; mais il devait s'y attendre et ne point exposer le salut de son armée, pour une conc[uête qu'il ne pouvait pas conserver.
Pour exécuter les ordres qu'il avait reçus, le général Elsnitz avait quinze à seize mille hommes de bonnes troiipes, beaucoup d'artillerie, un parc très-nombreux et une grande quantité de bagages. Voulant se débarrasser de ce qui gênait sa marche, il s'arrêta pour le faire filer devant lui, et il prit portion sur la Roya. Cette ligne s'étendait de-
puis le col de Tende, où furent diriges les géne'raux Bellegarde et Gorrup, jusqu'au fort de Vintimiglia, qu'une garnison autrichienne occupait. Elle avait vingt-cinq lieues de développement; mais l'accès en était partout très-difficile ; des rochers escarpé , des montagnes fort élevées et des ravins impraticables, réduisaient les points à défendre, à quelques passages de défilés, couverts par d'anciens retranchements, que les Autrichiens se hâtèrent de relever.
Le général Suchet avait alors neuf mille hommes; c'était bien peu pour attaquer une pareille position, défendue par un corpt supérieur presque du double au sien. Cependant , persuadé que le général Elsnitz ne pouvait se dfspenser de continuer sa marche rétrograde, et comptant sur la valeur de ses troupes, le général Suchet les forma en trois corps. Quati^e mille hommes, formant l'aile gauche, et commandés par le général Ménard , furent dirigés par la vaUée de la Vesubbia, pour s'emparer successivement des cols de la Pietra , de Braut , de Brois , du camp de Mille- Fourches , du mont Laution , et enfin du col de Tende, en tournant le col de Raus. La division Rochambeau, restée au centre, devait gagner Olivetta, en suivant le vallon de la Bevera, et ensuite se porter sur Beolet et la Penua , pour couper la retraite au corps autrichien, qui défendait
le col de Brois. Enfin , à droite, le général Clausel, avec mille hommes, était chargé de menacer Vintimiglia , et de faire des démonstrations, pour donner à penser au général autrichien que le principal eflbrt des Français se portait sur sa gauche.
Quand des dispositions sont aussi bien combi- Succèsdu
, , . , . , général Suoliet.
nées, elles méritent d obtenir des succès, et ici, le général Suchet ne donnait rien au hasard; car, à tout événement, il pouvait se replier sur la tète de pont du Var, où il n'était pas vraisemblable que les Autrichiens revinssent. En pareil cas, il est bon d'être entreprenant, malgré l'axiome qui dit de faire un pont d'or à l'ennemi qui s'en va, car la retraite de celui-ci était obligée. La hardiesse du général Suchet eut un plein succès; toutes ses colonnes arrivèrent ponctuellement à leur destination ; le général Ménard enleva le camp de Mille-Fourches et toutes les positions des généraux autrichiens Gorrup et Bellegarde , avec un millier de prisonniers ; il intercepta ensuite la route de Tende, pendant que la division Rochambeau remontait à la Penna et à Broglio, et coupait la retraite de l'arrière - garde autrichienne, qui avait été laissée au col de Brois. Le général Gorrup ne parvint , qu'avec la plus grande peine , et après avoir perdu beaucoup de monde , à gagner le col de Tende, et de là, Coni.
Le lendemain, 3 juin, le général Ménàrd tourna, par le col de Sabion , le col de Tende , qu'il occupa , et il marcha , par les sources du Tanaro , vers Orméa pour menacer la ligne de retraite des ennemis. Le général Rochambeau détacha une colonne sur les derrières de Vintimiglia , et: avec le restant de sa division , il se porta sur le col Ardente ; cette manœuvre obligea le général £lsnitz à abandonner encore un grand nombre de prisonniers, une immense quantité d'équipages, et trente pièces de canon. Le général Suchet, qui, à tout instant, voyait augmenter la confusion des Autrichiens, se pressait de porter les généraux Rochambeau et Clausel sur la Pieva, afin d'intercepter la communication de la vallée du Tanaro à celle d'Oneglia. Le 4 juin , il était à Andagna, fiadalucco et Mendalica ; le 5 , il parut devant la Pîeva , où il espérait engager une afTaire. Ce n'é* tait pas le projet du général ennemi , quoique , pour protéger Tévacualion d'une colonne de cinq mille mulets chargés de munitions ou de bagages, il eût concentré sur ce point la plus grande partie de ses forces; il craignait que la route d'Orméa ne lui fût ôtée , et il se hâtait de la gagner. Cependant son arrière-garde ne put éviter de laisser dans les mains des Français quinze cents jpisoii^ niers avec six drapeaux.
Il ne restait plus de poste autrichien sur le IMMU
méridional dei Âpentiins , excepté la garnison de Savone , et deux cents hommes enfermés dans le fort de Vintimtglia , que Ton tenait bloqué ; tout le reste descendait le Tanaro et se rapprochait d'Alexandrie. Ainsi rien ne s'opposait à ce que le général Suchet reprit les positions de Finale , Me* logno , Settepani et San-Giacomo, qu'il avait perdues à rouvert ure de la campagne. En effet, il s'y porta ; mais le temps lui manqua pour faire deux ou trois marches j toucher son but et délivrer Gènes. S*il ne put obtenir ce dernier résultat , il n'y eut certainement pas de sa faute ; ses opérations méritent, au contraire, toute sorte d'éloges, et lui ont acquis un juste titre de gloire. Toutefois, on remarquera un singulier rapprochement : c'est que le général Suchet ait terminé son mouvement, le jour même où le général Masséna ouvrait les portes de Gènes.
Le terme de cette défense mémorable était eil Dernier tei
de la
effet arrivé, et la limite des forces humaines avait défense de g* été dépassée. Depuis Taflaire du Monte-Creto, qui avait clos la seconde période de cette campagne, le système de défense active n'avait pas pu se prolonger, et le peu de troupes exténuées qui restaient encore, avaient dû se borner à une simple défensive. Cette malheureuse affaire avait causé à Gènes une profonde impression ; elle venait renverser toutes les espérances dont on s'était bercé
jusqu'au dernier moment. Les troupes , consternées de voir, chaque jour, leur nombre diminuer et leurs maux s'accroitre, montraient ane sombre résignation et restaient attachées à leurg devoirs; mais , parmi le peuple de Gènes , Texcès de la misère , les instigations étrangères et les prédications de quelques prêtres , excitèrent des cris dé révolte contre les Français. Ainsi , le soir même de rafïaire du Monte-Crelo , des milliers de femmes, agitant des sonnettes, parcoururent les rues, en demandant du pain et la ^n de leurs souffrances. Ces souffrances étaient devenues affreuses , par la privation presque totale d'aliments et par le bombardement, que Fescadre anglaise entretenait sur les quartiers les plus populeux de la ville avec un acharnement tel , que le drapeau noir arboré sur les hôpitaux ne détournait pas même leurs coups de ces asiles de la douleur. Cependant, les mouvements séditieux, que tant de causes tendaient à provoquer, n'eurent jamais de fâcheuses conséquences , grâce aux mesures énergiques et prudentes à la fois du général Masséna.
Il concentra ses forces. Plus du tiers des hommes disponibles avait été mis hors de combat, dans les dernières affaires ; ce qui restait, succombant de faiblesse, ne pouvait suffire à la défense de toutes les positions qu'on occupait à l'extérieur,
et à maintenir, en même temps, la population delà ville, toujours prêle îi se soulever. Le général Masséna fit évacuer le Monte-Fascio, après que les Autrichiens, qui s'y étaient portés en reconnaissance, eurent été repoussés; au levant, il resserra ses postes sur la Sturla ; il augmenta la garnison de Gênes et il disposa sur les places principales des réserves permanenles munies d'artillerie, pour les employer, suivant le besoin , à repousser les ennemis ou à réprimer les désordres.
Depuis ce moment jusqu'à la (in du blocus, les Autrichiens ne se livrèrent à aucune entreprise. Conservant toutes leurs forces , occupant les mêmes postes, ils faisaient leur service avec beaucoup de rigidité; ils s'entouraient de redoutes, observaient et laissaient la flotte anglaise, avec la flottille de chaloupes canonnières napolitaines, s'exercer à détruire Gênes. Impassibles aux maux qu'ils répandaient et hors d'atteinte sur leurs vaisseaux^ les Anglais ne cessaient de foudroyer la ville et d'exciter, par des agents secrets, la révolte des habitants. Ils réussirent ainsi, par reffet de ces intrigues, à se faire livrer, après une défense simulée, une superbe galère génoise armée de pièces de trente-six, qui barrait l'entrée du port.
La force de la défense de Gênes consistait avant tout dans la confiance que le général Mas-
séna inspirait et dans le talent qu'il avait de l'entretenir. Il tirait un parti habile du peu de nou*- \elles qu'il recevait, pour ranimer les esprits, faire conserver l'espoir d'une prochaine délivrance et pallier l'horreur de la situation présente. Ainsi le capitaine du génie Couchand lui avait apporté, immédiatement après l'affaire du Monte-Creto , une lettre du premier Consul , qui lui annonçait les succès de l'armée du Rhin, et l'informait qu'il prenait lui-même le commandement de l'armée de réserve, pour entrer en Italie. Cette lettre impiimée et publiée fit présager un meilleur avenir. Le jour suivant , on crut y toucher, en voyant plus de quarante bâtiments se détacher de l'escadre anglaise et faire voile vers le Levant* « Voici , s'écria-t-on , les Autrichiens qui évacuent sur Livourne tout ce qu'ils ont pu enlever dans la rivière du Ponant, et qui préparent leur retraite. » Le lendemain, on se persuada qu'on avait entendu le canon dans le lointain , et des déserteurs venaient affirmer que les ennemis faisaient partir leurs équipages. C'était , disait-on encore , le premier Consul qui bloquait Turin et qui marchait 6ur Aldiandrie. Ces nouvelles étaient prématurées, mais, en attendant, on y croyait, et l'effet était produit. Enfin il parvenait aussi, de temps en temps , des nouvelles certaines. Ce fut ainsi que , le 30 âoréal (1 9 mai), l'adjudant général Ottigoni,
porteur d'une seconde dépêche du premier Consul ^ eut le bonheur de tromper la vigilance de la croisière ennemie et d'entrer à Gênes, avec une somme de neuf cent mille francs , ressource précieuse pour pourvoir de suite aux besoins les plus urgents. Son arrivée réveilla momentanément TénergiCy en annonçant qu'on serait débloqué avant le 1 prairial.
Tout faisait événement ; mais le plus remarqua* Mission d
, . , chef d'escac
iile j par les circonstances qui 1 accompagnèrent , Francescfa
fut celui du retour de mon aide de camp, le chef
d^escadron Frànceschi , que le général en chef
avait jugé propre à remplir auprès du premier
Consul une mission de confiance , et à l'instruire
de notre situation. Frànceschi était parti de Gênes,
le 8 floréal) sur un bateau léger ; il avait profité de
la nuit pour traverser la croisière ennemie ; mais,
à la pointe du jour, il fut reconnu et poursuivi.
Se voyant près d'être atteint, il fait changer de
route à son bateau et lui-même se jette à la mer
avec ses dépêches attachées sur sa tête. Bientôt
il se souvient qu'il a oublié ses armes ; ilxevieilt
au bateau , prend son sabre entre ses dents et nage
jusqu a la terre où il est assez heureux dé ren-
tontrer près de Finale les avant-postes dii général
Suchet, qui commençait alors sa retraite. Il rejoint
à Genève le premier Consul qui venaîtd'y arriver
et qui le garde auprès de lui, jusqu'au.Saiat«-Ber-
m MÉMOIRES
du siëge , mais leur extrême faiblesse rendit leurs efforts impuissants. On perdit du monde , des officiers distingués furent grièvement blessés , entre autres le général d'Arnaud , et il fallut revenir avec le découragement. La dernière illusion était dissipée*.
Le tableau de la situation de Gènes , dans les derniers jours du siège , a déjà été tracé tant de fois et est devenu si célèbre , que je puis me borner ici à le rappeler. Les horreurs de la faim, dans une ville de cent soixante mille âmes , dépassent tout ce que l'imagination peut se représenter de plus hideux. On avait dévoré tous les animaux , jusqu'aux chiens et aux rats ; on fabriquait , sous le nom de pain , une composition d'amandes , de graine de lin , de son et de cacao , qu'on a comparée à de la tourbe imbibée d'huile , et que les chiens mêmes ne pouvaient pas supporter ; la ration consistait en deux onces de cet affreux mélange. Enfin , le 1 5 prairial (le 4 juin) , il n'en restait plus une once pour chacun; il ne restait plus quoi que ce fût, qui pût être mangé • pas même la nourriture la plus immonde. Il n'en restait pas plus [K)ur l'armée que pour les habitants qui , tous les jours , mouraient par centaines. L'armée,^ si on pouvait encore lui donner ce nom, ne comp«^
i . Voir à la fin du chapitre, n° 29.
tait pas trois mille hommes en état de tenir un fusil ; car y leur faire faire le moindre mouvement, était absolument impossible; les sentinelles ne pouvaient faire leur faction qu'assises. Le lendemain y elles n'auraient même pas pu la faire ; tous, soldats et habitants, seraient morts d'inanition.
Ce fut ce jour-là seulement, que le général Mas- Rcdditten
' • • • • Gènes*
sena consentit à écouter les propositions qui lui conv«tia étaient faites , depuis plusieurs jours , par les généraux ennemis , dans les termes les plus honorables. La conférence entre le général Masséna, les généraux autrichiens Ott et Saint-Julien et Famiral Keith , commandant Tescadre anglaise , se tint au milieu du pont de Cornigliano , sur le Bisagno , et le général Masséna y apporta encore toute la fermeté de son caractère. 11 commença par ne pas vouloir admettre l'emploi du mot capitulation , et la seule expres^on à laquelle il consentit, fut celle de négociation y pour Téva» cuation de Gènes ^ L'armée sortait librement de Gènes ^ avec armes et bagages , pour rentrer en France, sans engager sa parole ; huit mille hom« mes prendraient la route de terre; le surplus, ainsi que les hôpitaux y le matériel et tout ce qui appartenait à l'armée , serait transporté par mer
i • Voir à la fin du chapitre, n<* 30.
à Antibes. Cette clause de la marche , par terre, de huit mille hommes , fut sur le point de faire rompre la négociation. Le général Ott ne voulait pas y consentir y afin de retarder la réunion de cette colonne à Farmée française. Le général Masséna rompit la conférence : « A demain, messieurs, » leur dit-il. Cependant il savait bien qu'il était hors d'état d'accomplir sa menace. Cette fermeté réussît; mais le général Masséna était surtout secondé par les ordres pressants que le général Oit venait de recevoir du général Mêlas j et qui lui prescrivaient de ne pas perdre un instant pour lever le siège et pour conduire son corps d'armée à Alexandrie.
Si le général Ott s'était conformé à cet ordre , il ne se fût pas même Irouvé, le 4 juin , sur le pont de Cornigliano ; mais quand il le reçut, sa. négociation avec le général Masséna était déjk.
entamée; la reddition de Gênes tenait à vingt quatre heures, et le général Ott ne croyait sans doute que, pour vingt-quatre heures, il faUû sacrifier un si grand succès , le but de toute on campagne , de tant d'efforts , de tant de sang ré pandu. Il crut, vraisemblablement, que le général Mêlas , lorsqu'il lui avait expédié son ordre ne se rendait pas compte que Gênes succombai^-t au moment même. Enfin , pour la conquête d -* Gênes, dont il allait recueillir l'honneur, il cn^:^^
pouvoir disposer de quelques heures. Mais ces quelques heures j mises dans la balance oii se tenait en suspens le sort des deux armées , suffirent pour la faire pencher. Le général Ott qui devait aller occuper Plaisance j pour défendre le passage du P6| ne s'y trouva pas à temps, quelque diligence qu'il mit dans sa marche en partant de Gènes, et il se fit, comme nous le verrons plus loin , battre en détail.
Le général Ott était ainsi , le 4 juin, sur le pont de Cornigliano, aussi impatient qu'on puisse Fétre de terminer la négociation, et il n'insista pas devant la résolution du général Masséna. De son côté, celui-ci ignorait entièrement cette circonstance. Il était sans aucune nouvelle, depuis celles que le chef d'escadron Franceschi lui avait apportées huit jours auparavant , et quoiqu'il sût que l'armée de réserve était en mouvement, il ne savait rien de ses opérations , si elles avaient été heureuses , ou si elles avaient rencontré des obaUcles oa des retards. Enfin , et cette raison dispense de toutes les autres, il était réduit à cette extrémité, de ne pouvoir plus faire un autre calcul que celui du nombre d'heures qui restaient encore, à ses soldats et à la population entière de Gènes, pour vivre ; et il était arrivé à la dernière heure. Reprocher au général Masséna de n'avoir pas attendu encore et de n'avoir pas eu un peu plus de
iir. 15
persistance , serait fermer les yeux à révidenee el confondre Thumanité avec une chose inerte.
L'exécution de la convention commença aussi-» tôt. Dans la soirée , la porte de la Lanterne fut occupée par les Autrichiens et des vivres entrèrent dans Gènes. Le lendemain matin , le premier convoi par mer partit pour Antibes avec le général en chef, et la division Gazan se rendit à Voltri; elle se réunit deux jours après , à Savone , aux troupes du général Suchet. L'évacuation par mer se continua les jours suivants. Enfin les ma-* lades furent évacués, à mesure qu'ils pouvaient supporter le trajet , et ils reçurent les meilleurs soins. Cependant la plupart ne parvinrent pas à se rétablir; les horribles privations qu'on avait endurées pendant le siège avaient détruit les constitutions les plus robustes.
Le général Ott mit son corps d'armée en mouvement dans la nuit même qui suivit la signature de la convention. Mais, comme il n'osait pas lais^ ser Gènes sans une garnison, il en donna la garde à la division du général comte de HohenzoUern» Quelques jours après , il eut une rencontre avec Tavant-garde de l'armée de réserve, et il eut beaucoup à regretter de s'être privé d'une partie de ses forces. Ainsi, après une défense de soixante-dix jours, il n'y eut pas jusqu'à la reddition même de Gènes qui ne fût un service rendu , par nos hé-
roiques soldats et par leur glorieux chef, aux operations décisives de rarmée de réserve.
Il est temps de reprendre la suite de ces opérations. L'armée de réserve prend désormais le nom d'armée d'Italie, et le corps du lieutenant général Suchet en fait partie comme corps détaché.