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CHAPITRE XVII

Quel affreux repos, quels quartiers d'hiver fu- Affreuse «tuation

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rent donnés à la malheureuse armée d Italie , pour Tannée diuHe. la rétablir ! Tout ce que Ton peut imaginer d'hor? rible , tout ce que peuvent faire souffrir un hiver rigoureux , le manque de vêtements , la faim dévorante y la cont£)gioq des maladies , la privation de tqut secours , même dans les hôpitaux dont on n'approchait qu'avec horreur , l'infâme cupidité d'une multitude d'employés avides, enfîn les conséquences de tous ces maux, jusqu'au déshonneur de la désertion , non pas de quelques hommes isolés, s' échappant clandestinement, mais de corps entiers , de divisions fuyant cette terre de désolation , pour aller en France , à main armée , demander des vivres : tel fut , pendant quatre mois , sur les âpres rochers des Apennins , le triste état des restes infortunés de l'armée d'Italie , que l'espérance abandonnait. Leur situation était si déplo-

rable , leurs souffrances si excessives , le dégoût de la vie si grand, qu'ils auraient reçu comme un bienfait le signal de s'en affranchir, en allant à de nouveaux combats , où ils auraient au moins trouvé une mort glorieuse.

Mais laissons parler Tauteur du Journal des opérations militaires du siège et du blocus de Gênes, pour avoir au moins une idée de ce que l'armée d'Italie eut à supporter , avant de pouvoir aller encore se faire décimer sur le champ de bataille , et , par son héroïque résistance , seconder , aussi puissamment qu'elle le fit, les opérations décisives de l'armée de réserve.

« Au moment où le général Masséna vint à l'armée d'Italie, tout présageait pour elle d'inévitables désastres , et , en effet , de quelque côté que l'on portât ses regards, on ne découvrait que des principes de désorganisation et de mort. Dénuée de tout secours, cette malheureuse armée, dans la misère la plus profonde , achevait l'hiver le plus rigoureux sur les âpres rochers de la Ligurie.

« Pâles, languissants et défigurés, affamés et nus, découragés et abattus, les soldats ne présentaient aux yeux que des spectres. Les routes étaient couvertes de mourants et de cadavres, et ceux des premiers qui parvenaient à se tramer jusqu'à un hôpital , y étaient sans paille , sans le plus léger aliment, sans secours d'aucune espèce, et y trou-

vâient, sur un marbre glacé et au milieu de cadavres ( que même , à la fin , dans beaucoup d'hôpitaux, on n'enterrait plus que fort lard), une mort plus prompte, plus cruelle et plus certaine que dans les camps nialsains et sur les routes qu'ils quittaient*.

« Ces faits , qui prouvent ce que devaient être tous ceux que nous omettons , étaient le résultat du brigandage autant que de l'abandon ; et c'est akisi que , dans ces lieux où le moindre vol est un assassinai, des Français recevaient la mort, des mains desquelles ils altendaient la vie, et que la peste, produile par ce concours de désordres, finit

i. L'horreur que les hôpitaux inspiraient était telle, que beaucoup de militaires restaient malades à leur corps , et préféraient y mourir, plutôt que d'aller à l'hôpital. Il y en a eu qui sont morts à la porte des hôpitaux , plutôt que d'y en* trer ; il y en a eu qui , pour terminer les insupportables privations que Ton souffrait dans les hôpitaux, se sont jetés par les fenêtres. Une anecdote achèvera de jeter un jour hideux sur les désordres , auxquels cette partie du service était en proie.

Un officier de santé, ne recevant rien de sa solde, pria l'économe d'un des hôpitaux de Gcnes , de lui donner , pour subsister, en attendant qu'on payât quelque chose sur l'arriéré, une ration de vivres. L'économe la lui promit, à condition qu'il mettrait au quart de portion des mallieureux, qui, pour se rétablir n'avaient, la plupart, besoin que de nourriture. L'officier, révolté, refusa avec indignation d'acheter à ce prix le soulagement qu'il sollicitait.

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bientôt par dévouer au même sort presque toutes les victimes qiii , pendant ces jours de calamités , étaient satife cesse conduites , par l'excès dés souffrances j dans ces séjours de la douleur , du crime et du désespoir , pour y être immolées à la cupidité la plus atroce.

m Toutes les parties du service j datis Parmée , jpi'ésehtaieilt d'aussi déplorables résultats. Partout la misère la plus cruelle faisait les ravages les plUs affreux ; tout était vide, les magasins et les caisses; les efforts successifs des différents chefs de cette armée n'avaient servi qu'à prouver leur inutilité ; toutes les ressources publiques et privées étaient épuisées ; toutes les espérances étaient évanouies , et l'armée se consumait avec une rapidité effrayante par les épidémies et par les désertions \

a Dés matix de cette nature portés à ce degré , et auxquels ranciën goUvfertiemeht , riialgré dés promesses sans cesse réitérées , n'avait appliqué , de{)uis sept mois , aucun remède efficace, n'avaient pu rtiàiit^ùei^ d'eii produire toujours de nouveaux, et c'est par leur concours que chaque jour s'effectuait la dissolution de l'armée.

u Déjà les corps partaient sans chefs et sans

1 : Tôtis eèit détails sont autant au-déssous de là vérité, qu'ils ^i*iiti*tiilt {ièttt-étre èxagét-és aux hbriiiiiè^ qui h'eh orit point été les témoins.

oi*dre\ et les généraux sans congé ni permission; tout le monde fuvait ces contrées livrées au dé^e^poir et elierchàit à échapper à la niort qui, de tout côté, paraissait sotis la figure là plus hideuse. C'est airisi que, sans faire usage de sCà afmëâ, Tennémi nous vit, dans la rivière de Gènes, perdre dans ùti seul hiver (le plus désastreut dont les annales de la ^erre puissent faire mention) près de trente mille combattants.

a Tel était Tétât épouvantable de cette artnée , lorsque le gétiéral Masséna , par le dévouement le plus généreux, qUlttàHt Uhe armée victorietiSe et dans Tabondance , etj accepta le comitiatideoieùt.

(( Soti séjdut- à Paris et tout sdti voyage avateht été employés à pi'éj)ârët' des moyens et à actiiret' l'exécution des mesures prisés j[iar Ife premier Côtisiil. Rifeil d'avait échappé à sa prévoyàriCë; lek dispositions militaires et autres étaieht égalëitient prises; sâris connaître enlièrenlent Tétât déplôl-âblé de Tâfntéé , il Savait cependant qU'ellë avait dMriimedSe^ be^dihs, et sa Sollicitude fut telle qu'elle pouvait Têtre dans Tâmé d'un homtiie àHlmé de là forte volonté d'arracher cette ârfhéë âui mâUt tjui en amenaient joUrilellenlerit là dissblU-

1 . C'était un spectacle touchant de voir des corps d'officiers abandonnés de leurs soldats, restés seuls aux postes confiés à lëiii'^t roupies.

lion totale. » {Journal du siège et du blocus de Gènes.)

Dans d'autres circonstances, la sollicitude du général Masséna^ jointe aux moyens qui lui furent promis , aurait pu amener une amélioration sensible et même procurer le rétablissement des troupes , mais j dans celles-ci , les obstacles étaient si grands , les contrariétés si imprévues , le mal et les abus si graves , qu'il ne put jamais obtenir que de faibles palliatifs. Cependant le gouvernement l'avait investi de pouvoirs extraordinaires; plusieurs départements français lui étaient assignés , pour y faire des demandes. Des fonds pour les vivres et pour la solde , lui furent accordés ; de nouveaux entrepreneurs des subsistances s'étaient engagés à assurer désormais le service, et rien ne paraissait plus certain que leurs promesses. Néanmoins, par excès de prévoyance, le général Masséna fit passer des marchés particuliers et se rendit lui-même sur tous les points où devaient se faire les approvisionnements ; il pressa, donna des ordres , laissa partout des instructions. Tant qu'il . fut présent , il y eut des commencements d'exécution , mais à peine était-il parti , que sa confiance était trompée.

En passant à Lyon, il s'était fait rendre compte des mesures qu'on avait prises pour assurer la remonte de l'artillerie et de la cavalerie de l'armée ,

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dont tous les chevaux étaient rentrés en France ; il avait aussi fait expédier , pour les troupes , des transports d'eflets d'habillement et d'équipement, et il s'était rendu, en toute hâte, à Marseille, d'où les entrepreneurs devaient alimenter l'armée en vivres et en fourrages ; mais il les trouva ne s' occupant qu'à se faire d'infâmes bénéfices, sans songer à remplir leurs engagements. Us n'avaient fait aucune expédition , ils n'avaient rien en magasin, et les soldats mouraient de faim. L'embarras du général Masséna était extrême; le commerce de Marseille vint heureusement à son secours, et il put se rendre à l'armée qui, sans chefs et sans généraux, était menacée d'être bientôt sans troupes.

L'épidémie qui, de jour en jour, augmentait ses ravages, venait d'emporter le malheureux général Championnet, avant qu'il eut pu remettre le commandement à son successeur. Le général Saint-Cyr avait été appelé à l'armée du Rhin , et presque tous les généraux étaient partis *. Deux divisions presque entières (celles des généraux

1. Il ne restait en ce moment, à l'armée d'Italie, que quatre généraux de division : les généraux Victor et Lemoine, qui la quittèrent peu après, le général Miollis, qui se faisait extraire une balle reçue dans la dernière campagne, et le général Marbot, qui partait; mais le général Masséna le décida à rester.

i MMOIRËS

MidUis fet Lettibittë) avaiéht déserté rarméé, pouf aller en France. Cette désërtiori demàtidait un prompt t-émède ; Sindti , elle détenait générale. Le généfâl Màsséna àe ttlôtttW ateci fermeté aux troupes j et les fit rentier dans le devoir ; il infligea des pùîlitibtis sévères aiix bfficiéfs et auk soldats les plus bdUpablës ; il fit désarmer dès tîorps; il eii Incôfpbrd dâhs d' autres ctJfJjs; il i^etiiit leurs drapeaux , et il fit Reprendre tôUs les poStëd qui avaient été abandohnés. Enfin il pHt toutes les dispositions que la circonstance exigeait , pciUi' le rétablissement de Tordre et de la discipliiiè , pôUr arrêter les progrès de la contagion et améliorer le service des hôpitaux , pour réformer les abus de Tadministration et régulariser le mieux possible Sdh service ^ enfin pdur protégea la marche des convdis et favoriser l'armenient en course. Ces sdins rôccujjèf eht sur sa route i à Paris ^ à Lyon , à Marseille , à TdUlon , à AntibeS ; mais il était pressé de eortnstitt'e par lui-même ja Situation dé Gênesj et il y atrivà le 9 février 1 800 (21 pluviôse an 8).

C'est là que. le général Masséna put sonder la profondeur de Tabîme ; mais son courage ne faiblit pas. 11 dévoua tout ce qu'il possédait de fot-ce, d'intelligence , de facultés , à tenter dé guérir deis maux incurables. Cependant, après bien des efforts, il fut obligé de reconnaître son impuissance

à faire le bien. C'est sous lé coup de cette douleur qu'il écrivait au nlinistre de la guerre : f< J'ai beaucoup de cadres et peu de troupes ^ peu de troupes et presque point d'hoitimes en état de faire la guerre, pi'esqUe point d'hommes et encore moitié de moyens; TjCs désertions et les ravages des maladies et des hôpitaux diminuent encore l'armée , tous les jours ; elle est nue, déchaussée, afTamëeet découragée ; tous les services sont abandotlné^i (l'agent de la viande, le citoyen Valette, est le seul qui ait paru); la misère et le désespoir augmeiltetit les maux de cette armée dans bue prbpdrtiotl ef- (Vayarite; Vous savee à quelles cohditidtis je m'éti suis chargé, d Et il finissait par lui dire : tr I^a situation de l'armée est telle que, si vdûs h'ehvoyez promptément des vivres^ des hdtnmé^ , des ehevaux et de l'argent , attendez-vous à là perte totale de l'armée de la Ligurie. »

Eli rendant compte des mêmes détails au pretttier CdHsul ^ il lui tepré^etltàit : « Què d'après l'èxameti tlë la ligne ocdupée par son armée et les rapports qu'il avait sur lèS fbrdes de l'fehrierili ëti Italie , il lui fallait uti renfort de vittgt ttiille hottimes ^ au moins ^ pour empêtjhfer l'etinettii de forcer la ligne de l'armée^ et de couper peutêtre dès cdrps tout entiers , sans qu'il lui fût possible d'aller à leur secours. Il etposait eti même temps au premier Consul que les vingt-detix ba-

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taillons auxiliaires destinés a recruter cette armée qui, depuis quatre mois, avait perdu la moitié de sa force, n'avaient pas produit mille hommes. » Le fait est, qu'au lieu d'une armée de soixante mille hommes , que le général Masséna devait avoir, il n'en avait pas, depuis le mont Cénis jusqu'à Gênes, vingt-cinq mille , sur lesquels il pût compter.

a De tous ces faits découlaient des conséquences accablantes : c'est que , forcée dans ses positions , l'armée n'avait, en grande partie, que Gênes pour retraite, et Gênes n'était pas approvisionnée ; Savone même n'avait pu l'être. D'un côté , le gouvernement ligurien déclarait ne pouvoir plus concourir à nourrir les troupes ; pour surcroît de douleur, les maladies continuaient leurs ravages ; et pour comble d'embarras , l'argent , si nécessaire dans une armée oii tout abonde , manquait absolument dans celle-ci, et tout y manquait avec lui. La poste , des courriers , et des oftîciei's de tout grade , portaient sans cesse ces affligeants détails au premier Consul ; mais la position de l'armée était telle , qu'elle ne pouvait être secourue , où elle se trouvait. C'est une vérité , que le gouvernement n'avait pas pu avouer , mais qu'il est facile d'établir ; et en effet, il lui aurait fallu, à cette armée , des sommes énormes pour changer sa situation y et des dépenses moindres pouvaient

alors créer une armée tout entière. Il lui aurait fallu, en infanterie, d'immenses renforts; or, les troupes ne pouvaient y arriver , qu après une marche aussi longue que fatigante , et il n'y avait pas même , dans la Ligurie, de quoi nourrir et solder le peu de troupes qui y étaient. 11 lui aurait fallu de la cavalerie , et l'on n'avait pas même le fourrage nécessaire pour faire vivre le petit nombre de chevaux des généraux employés à Tarmée. Il lui aurait fallu de l'artillerie , et il n'y avait pas de route pour l'amener, pas de chevaux pour la conduire , et pas de fourrage pour nourrir ces chevaux.

« La mer, le seul moyen de nous procurer de grands transports à Gênes , était entièrement couverte de bâtiments ennemis , et indépendamment de tout cela , comment songer à former de grands rassemblements dans un pays infesté par les épidémies , dans un pays où nos Iroupes ne pouvaient arriver, qu'après avoir marché , tout un mois, sur des routes pleines de squelettes échappés aux hôpitaux de la Ligurie , et où elles ne pouvaient manquer d'être excitées à la désertion, d'un côté, parle mauvais esprit d'une grande partie des habitants du midi , qui profitaient du passage des tioupes , pour acheter les armes des soldats et solder leur défection , et de l'autre, par tout ce qu'elles apprenaient de décourageant sur le compte de

Farinée. » ( Journal du siège et du blocus de Gènes.)

Cet effrayant tableau , trace par un adju4antgéqéral qui faisait partie de Fëtat-major du gënëral Masséna, peut paraître exagéré, et Tesprit se refuse à croire qu'une telle accumulation c|e maux ait été possible ; pourtant , les couleurs y ont plutôt été adoucies , et la vérité est au d^là ; car rien ne peut exprimer ce que l'armée d'Italie eut à souP«

frir pendant qu'elle occupa les funestes quartiers d'hiver qui lui furent donnés, ni rendre un compte exact de la situation â^e cette armée , à la reprise des hostilités.

J'ai été témoin de ces souffrances , j'en ai partagé une partie , et aujourd'hui j'ai peine à croire ce que j'fd vu et éprouvé. Il est vrai que le souvenir de nos maux s'efface vite. Je me souviens très-bien cependant de ce que j'éprouvai , quand j'eus à me rendre con^pte , par moi-même , de l'état de l'armée , et à appliquer mon zèle et me^ efforts à améliorer la situation des troupes sous mes ordres. Je n'obtenais rien ; et cornaient aurais-je obtenu , lorsque tout le dévoilement et la persévérs^nce dq général en chef étaient presque sans résultat ? Cette sensation est la plus douloureuse de toutes celles que j'aie éprouvées.

En quittant la puisse, j'avais fait un détour pour aller embrasser ma mère, que je n^avais p^s

DU M ARÉCHAt- GÉNÉRAL SOULT. ifi

vue depuis pnze ans , et lui présenter ma femme, qu'elle qe. connaissait pas encore. J'étais à peine auprès d'fsUe , que le général Masséna n^'euvoya , par courrier , F^rdr? le plus pressant de venir le seconder , ne pouvant , me disait-il , suffire à tous les ^oin^ qu e^ig^aient les troupes et les détails de radriûpistration, J'étais très-attaché au général Ma^sépa ; n^pp affection et le désir de justifier la confiance qu'il plaçait ep moi me firent partir , sans différeF. J'arrivai k Gépes , le 1 4 février (26 pluviôse), et le général en chef, qui m'y avait précédé de cinq joprs, me remit le commandement de l'aile droite-, composée de trois divisions , ainsj réparties * :

La première , commapdée par le général de djvision Miollis, a^ait à Tefiectif quatre mille sept cent soijiante-rquatprze hommes. Elle occupait Saint- Martin fl'Àlbaro, Recco, Sori, Nervi, Rua, le mont Cornue , le camp de Saint-Alberto , en avant de Molino et de Caneppa, Scoffera, Torriglia et le mont Carpanadigo , gardant tous les débouchés qui ahou^issept à cette lignç, et liant ses communications , depuis les bords de la mer , jusqu'au sommet 4^ l'Apenpip, où des signaux étaient établis.

La sçcqnde division , aux ordres du général de divisiop (iazap, comptait sous les drapeaux cinq n[4Ue cinq çept quarante combattants , et fournis-

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