‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 2)Chapitre 11 sur 139 · LIVRE XV. — 1811-1S · texte numérisé non relu

LIVRE XV. — 1811-1S

Soult avait choisi pour entrer eu campagne et faire le siège de Badajoz.

Masséna arriva le ol à Alfayatès. Son artillerie ne se composait plus que de dix pièces de canon. Les équipages uiililaires étaient détruits; sa cavalerie démontée, ou composée de chevaux exténués. 11 dut repasser la Coa, et venir prendre des cantonnements en Espagne. Pendant cette retraite, Wellington avait détaché le général Ilill sur la rive gauche du Tage. Ce qui lui restait de troupes était plus que suffisant pour combattre et vaincre les débris que Masséna avait ramenés. 11 passa la Coa, investit Almeida et vint prendre position sur le ruisseau qui coule à Fuentes-de-Onoro. Bessières, commandant dans le nord de l'Espagne, envoya à Masséna des subsistances, et vint à son secours avec de l'artillerie et de la cavalerie de la garde impériale. On attaqua, le 4 et le 5 mai, les Anglais dans leur position de Fuentes-de-Onoro; et, quoique le début de l'attaque eût promis des succès, que la cavalerie eût culbuté la droite des Anglais, comme rien ne fut exécuté d'ensemble, le résultat du combat fut contre nous. Le général Brenier, qui commandait à Almeida, n'espérant plus être secouru, exécuta, par suite des instructions qu'il avait reçues, une des plus vigoureuses résolutions qui furent jamais prises, et un grand bonheur en accompagna l'exécution.

Il fit une large brèche à la place au moyen d'une

mine, détruisit en grande partie l'artillerie; et, profitant de l'espace que lui ménageait un investissement mal fait, il traversa l'armée ennemie, et rejoignit l'armée française sur l'Agueda, en passant par San-F'elices.

Deux jours après l'affaire de Fuentes-de-Onoro, larmée étant sousCiudad-Rodrigo, Masséna me remit le commandement. On vient de voir par combien de vicissitudes, de chances bonnes et mauvaises, on on était arrivé à la plus déplorable situation. Le pays était ruiné et par la guerre et parle pillage exercé par les chefs comme par les soldats. Des griefs privés sans nombre étaient ajoutés aux malheurs des temps et aux torts politiques qu'on avait à nous reprocher, fes Espagnols défendaient leur souverain, leurs lois, leur honneur, leur propriété, et ven- <^eaient leurs injures et leur ruine. La terre, les rochers, l'air, tout nous était hostile. Dun autre €Ôté, l'armée française, accoutumée pendant si longtemps à la victoire, à la gloire, à l'éclat, à l'abondance des moyens, était bien déchue aux yeux du peuple et à ses propres yeux. Ses revers accumulés, ses désastres, n'étaient pas acconq)agnés de ces circonstances qui relèvent quelquefois le vaincu à la hauteur du vain(jueur par l'éclat du courage et l'énergie de la résistance.

Un pays épuisé et dévasté, l'indiscipline dans les troupes, le mépris de l'autoiité, un mécontente-

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ment universel, et un désir immodéré de rentrer en France de la part des généraux; une artillerie détruite en entier et dénuée de munitions ; une cavalerie réduite à peu de chose et en mauvais état; linfanterie diminuée de près de moitié : tels étaient tout à la fois le pays dans lequel je devais agir, et Tinstrument dont il m'était donné de me servir.

l/armée anglaise, pendant son séjour dans les lignes de Torres-Vedras, s'était reposée, recrutée, et son moral avait beaucoup gagné. L'infanterie portugaise, combinée avec elle, organisée avec des cadres anglais, avait acquis la même valeur que l'infanterie anglaise. Cette armée, alors presque le double de celle •qui lui était opposée, et dans les circonstances les plus favorables, a toujours eu, pendant tout le temps que j'ai commandé l'armée française, une supériorité numérique, sur celle-ci, de dix mille hommes au moins, et des moyens matériels à discrétion.

Je ne puis me refuser à mettre ici en opposition la situation respective des deux armées, et à faire ressortir les facilités accordées à l'une, et les difficultés qui étaient le partage de l'autre.

L'armée anglaise, ainsi que je l'ai dit, a toujours €u au moins une supériorité de dix mille hommes. En ce moment elle était de vingt mille. Elle avait six mille chevaux de bonne cavalerie : jamais Var mée de Portugal n'en a eu plus de trois mille, l/ar-

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mée anglaise avait sa solde a jour; l'armée fi'aiiçaise ne recevait pas un sol. L'armée anglaise avait des magasins de vivres en abondance, et jamais le soldat anglais n'a eu besoin de s çn procurer luimême; l'armée française ne vivait que par l'industrie de ceux qui la composaient. Dans les temps ordinaires, chaque cantonnement fournissait d'abord la subsistance journalière, et, de plus, ce qu'il fallait pour former une léserve. Dans d'autres circonstances, les soldats faisaient eux-mêmes la moisson^ battaient le blé, allaient au moulin, etc. L'armée anglaise avait six mille mulets de transport pour ses seuls vivres; l'armée française n'avait d'autres moyens de transport que le dos des soldats, et jamais, pendant le temps que j'ai commandé cette armée, elle ne s'est mise en opération qu'auparavant les soldats n'eussent reçu des vivres pour quinze, dix-huit et vingt jours, qu'ils portaient sur eux. fa cavalerie anglaise, couverte parles guérillas, n'avait aucun service d'avant-postes à faire; la cavalerie française en était écrasée. Les courriers, les officiers du général anglais, marchaient seuls et librement; il fallait des escortes de cinquante hommes à tous les nôtres, même pour communiquer entre les Cantonnements d'un même régiment.

Le général anglais, ayant la faveur du pays et les guérillas à sa disposition, était informé promplemeiit de tout ce qui se passait, tandis que nous

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Ignorions tout; et sans doute il est ;iiii\ é plus (Tune fois à Wellingtou de savoir plus tôt que moi ce qui s'était passé à deux lieues de mon quartier général. Enfin les soldats anglais n'avaient autre chose à l'aire qu'à marcher et à combattre; les soldais fran- <;ais avaient leurs facultés absorbées par d'autres devoirs, et les combats étaient la récompense et le prix de leurs fatigues. Enfin le général anglais, commandant seul sur la frontière, lil)rc de ses mouvements, disposait sans contestations, suivant ses calculs et ses combinaisons, des moyens puissants qui lui étaient confiés par son gouvernement; la régence portugaise, présidée par un de ses compatriotes, était à ses ordres: les ressources en hommes et en argent du Portugal étaient à sa disposition. Les armées espagnoles, quelque misérables qu'elles fussent, entraient dans son système d'opérations et concouraient au but qu'il se proposait d'atteindre.

Le général français, au contraire, ne commandait qu'une partie des troupes destinées à combattre l'armée anglaise. Obligé de concerter ses mouvements avec ses voisins, dont les sentiments étaient plutôt hostiles que bienveillants, il se trouvait dépendre de leurs ciqirices et de leur inimitié. Le roi, qui dormait tranquillement à Madrid, à lombre de nos baïonnettes, était en guerre ouverte avec les armées françaises. Loin de faciliter leurs opéra-

lions, il les contrariait sans cesse; il mettait obstacle à leurs mouvements; il leur enlevait les vivres dont elles avaient besoin, et faisait argent des ressources qui leur étaient destinées.

. J'estime l'armée anglaise ce qu'elle vaut, et surtout l'infanterie; c'est, de toute infanterie de l'Europe, celle dont le feu est le plus meurtrier. ï/armée anglaise, si chère et si bien outillée, si redoutable quand rien ne lui manque, est une macliine bien faite. Tant qu'elle est en bon état, quand rien n'est dérangé, elle remplit bien son objet, peut-être mieux qu'une autre, et elle vaut plus que le nombre de ses soldats ne l'indique. Mais, que Tordre soit détruit, elle se désorganise d'elle-même. Je suis convaincu que, si, pendant un mois, les soldats anglais avaient dû faire le métier que les soldats français ont fait pendant quatre ans, avant la fin du second mois et sans combats, l'armée anglaise eût cessé d'exister.

Honneur donc à ces soldats héroïques qui ont su résister à de si grandes difficultés, et qui n'exigeaient que deux conditions pour être toujours victorieux et l'objet de l'admiration du monde : avoir des chefs dignes de leur confiance, et ne pas être mis en présence d'obstacles supérieurs aux forces humaines!

C'est dans les circonstances dont je viens de faire le talileau que je pris le commandement et que je

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