LIVRE XV BIS. — CORRESPONDANCE
c'ps questions que je puisse mettre sous les yeux de I Empereur; je désire vivement qu'elle soit de nature à le satisfaire et qu'elle lui donne des explications dont il a besoin pour diminuer l'impression pénible que les événements ont dû nécessairement produire sur son esprit. >)
Lt: MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.
« Bayonne, le 19 novembre 1812.
« Monsieur le duc, je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 14 novembre, je ne perds pas un moment pour y répondre. La satisfaction de l'Empereur étant le but et la première récompense de tous mes elforts, je ne saurais mettre trop de hâte à répondre aux questions qu'il vous a donné l'ordre de me faire dans la persuasion où je suis que les impressions défavorables que Sa Majesté a reçues sur moi seront plus tôt effacées; j'ajouterai même que j'éprouve beaucoup de regret de ne les avoir pas connues plus tôt, car j'ose croire que je serais, depuis longtemps, rentré dans la plénitude de ses bonnes grâces: mais je ne puis cependant me dispenser de commencer par exprimer la reconnaissance que j'éprouve pour le motif qui a fait retarder, jusqu'à ce moment, les questions qui me sont faites et qui prouve que Sa Majesté a daigné prendre quelque intérêt à ma conservation.
45f: mi:moiiii:s uf nue uk raguse.
(( Je rappellerai succinctement ici les instructions générales que j'ai reçues à différentes époques, ({ui, toutes, me prescrivent de marcher et d'attaquer l'ennemi, s'il prend l'offensive; celle du 15 décembre 1811 porte textuellement :« Si lé géné- « rai Wellington, après la saison des pluies, voulait « prendre l'offensive, vous pourriez réunir vos huit a divisions pour lui livrer bataille. » Et plus loin : a Si les Anglais s'exposaient à avoir bataille, il fau- « drait, monsieur le maréchal, réunir votre armée « et marcher droit à eux. » Celle du 18 février dit : « Si lord Wellington marchait à vous, vous réunic< riez sept divisions à Salamanque avec votre aro tillerie et votre cavalerie, et il faudrait, après « avoir choisi votre position sous Salamanque, être (( vainqueur ou périr avec l'armée française. » Ces expressions manifestent d'une manière suffisante l'opinion de l'Empereur sur mes devoirs à remplir: mais, comme elles ont été données à une époque antérieure à celle où le roi a eu le commandement, je n'arguëiai pas de ce qu'elles ont de favorable pour moi pour justifier ce (jue j'ai fait et je me renfermerai dans le cadre même qu'a tracé Sa Majesté, et me contenterai de prouver d'abord que je n'ai en rien désobéi au roi, ni outre-passé les instructions qu'il m'a données, mais que je les ai suivies littéralement, et je chercherai à démontrer ensuite que ce quej ai- f.ti tétait dé mon li'rp;i ries calculs de la raison.
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((■ Première questioin. Sa Majesté m'accuse d'avoir manqué à la subordinalioii en évacuant Salamanque sans en rendre compte au roi et de n'avoir pas demandé ses ordres sur le parti que j'avais à suivre.
c( Il est difficile de concevoir sur quel fondement cette accusation peut être portée contre moi. Nonseulement j'ai rendu compte au roi de l'évacuation de Salamanque, mais je l'avais même prévenu depuis longtemps de la nécessité qu'il y aurait d'évacuer cette ville lorsque l'ennemi se porterait sur la Tormès, parce que l'armée de Portugal, ne pouvant y être réunie d'avance, ne serait point en état de le combattre à son arrivée; le roi était informé de ma position comme moi-même. Les lettres que j'ai eu rhonncur de lui écrire, ainsi qu'au maréchal Jourdan, les 22, 24, 26 et 29 mai; 1", 2, 5, 8, 12, 15 et 14 juin, qui, toutes, jusqu'au 14 juin, lui sont parvenues, l'ont instruit dans le plus grand détail de tout ce qui avait rapport à l'armée de Portugal; mais, pour lever tout doute à Tégard du peu de fondement de l'accusation qui m'est faite, je joins ici un paragraphe de ma lettre au maréchal Jourdan du 20 mai, dont le sens n'est pas équivoque. J'y joins également la copie d'un paragraphe de ma lettre du lô juin, qui lui rappelle que l'évacuation de Salamanque sera nécessaire pour le rassemblement de larméo: enfin la copie de ma lettre
du 14 juin qui lui annonce que l'armée anglaise est en pleine marche, et que je vais manœuvrer conformément à ce que je lui ai annoncé par mes précédentes lettres. Cette dernière lettre du 14 juin lui est également parvenue et très-promptement, car le roi m'a répondu à cette lettre le 18. Le reproche qui m'est donc fait d'avoir évacué Salamanque sans en rendre compte au roi est sans aucune espèce de fondement.
« Depuis mon départ de Salamanque, j'ai écrit au roi et au maréchal Jourdan les 22 et 28 juin, 1", 0 et 17 juillet. Les quatre premières ont été expédiées par triplicata, et, si elles ne sont pas parvenues, la faute ne peut m'en être imputée.
« Deuxième qiestion. L'Empereur demande pourquoi je suis sorti de ma défensive du Duero et pourquoi j'ai passé de la défensive à l'offensive.
« J'ai repris l'offensive : 1° parce que j'avais acquis la certitude que je ne pouvais compter sur aucun renfort de l'armée du Nord; 2" parce qu'au- €un secours de l'armée du Centre ne m'était ni promis ni annoncé que dans le cas où le général llill se réunirait à lord Wellington; 3° parce que l'armée de Galice avait passé l'Orbigo, que les milices portugaises avaient passé l'Esla et qu'en différant peu (le jours j'allais me trouver dans la nécessité de détacher un corps de six ou sept mille hommes et de cinq cents chevaux pour leur faire tête
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el me couvrir de ce côté, ce qui ni aurait affaibli d autant vis-à-vis de l'armée anglaise qui alors, sans <ioute, serait venue à moi; 4" parce que les instructions écrites du roi en date'du 18 juin, dont je joins ici copie, me prescrivent d'attaquer lord Wellington si le général Hill n'a point fait sa jonction avec lui et qu'une lettre du niaréchalJourdan du 50 juin (la dernière que j'aie reçue de Madrid), en ni'exprimant l'étonnement du roi sur ce que je n'avais pas encore attaqué les Anglais, me pressait de le faire dans la crainte que le général Hill ne rejoignît lord Wellington ,et que ma position ne s'empirât.
c( Je vais donner sur chacun de ces articles les explications nécessaires.
a 1" A l'ouverture de la campagne, le général Caffarelli me fit les plus belles promesses; et j'étais autorisé, d'après ses premières lettres, à croire que, dans le courant du mois de juin, je recevrais un puissant renfort de l'armée du Nord. Ce fut en grande partie l'obligation où j'étais de l'attendre, et d'autres circonstances que mon rapport a fait •connaître, qui occasionnèrent alors la prise des forts de Salamanque. Les lettres des 20, 26 juin et 1 1 juillet, du général Caffarelli, en exagérant d'une manière ridicule la force des bandes, le danger d'un débarquement dont les côtes étaient menacées (débarquement qui s'est réduit à peu près à rien, attendu que la flotte qui était en vue n'avait
pas quatre cents hommes de troupes à bord), m'annoncèrent successivement la diminution des renforts qu'on devait m'envoyer; et enfin, par sa lettre du '26 juin, il m'annonça que je ne pouvais plus compter sur un seul homme d'infanterie. La copie de cette lettre est ci-jointe; elle lèvera toute espèce de doute à cet égard. Restaient donc seulement la cavalerie et l'artillerie, dont la promesse n'avait pas discontinué, mais qui ne s'effectuait pas. Je crus cependant fortement à l'arrivée de ce dernier secours, et j'attendis; mais je fus instruit bientôt qu'au lieu de quatre régiments sur lesquels j'avais droit de compter, la légion de gendarmerie avait ordre de rentrer en France et ne viendrait pas, et que le général Caffarelli, qui voulait conserver près de lui un corps de cavalerie, j'ignore dans quel objet, gardait le 15" de chasseurs, et qu'enfin ce secours, si solennellement promis, se réduisait à six cents chevaux des l" hussards et 5J* chasseurs, et huit pièces de canon, qui étaient réunies à Burgos depuis le 15 juin, mais dont le départ, constamment annoncé, ne s'effectuait jamais. J'attendis encore, et tant que le retard à mon mouvement n'empirait pas ma situation; mais, lorsque j'eus la certitude que Tavant-garde de l'armée de "Galice était arrivée à Rio-Secco, et que, selon les apparences, j'aurais, sous peu de jours, sur les bras quinze mille hommes, de mauvaises troupes sans doute,
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mais qui nie forceraient à un délaclienient de six à sept mille hommes et de cinq cents chevaux, je n'hésitai pas à négliger un secours de six cents chevaux, qui devenait nul, puisque j'étais obligé de l'opposer à l'armée de Galice, et qui, pour l'avoir attendu, me forcerait à m'affaiblir de six ou sept mille hommes d'infanterie. Le retard de l'arrivée de ces six cents chevaux était inexplicable, car le général Caffarelli ne pouvait en faire aucun usage. Aucun obstacle ne s'opposait à leur arrivée à Valla- <lolid, et, quoiqu'ils n'en fussent qu'à trois marches, je les attendais vainement depuis un mois. Il ne pouvait donc y avoir que l'ineptie la plus complète ou l'intention formelle de me tromper dans tous mes calculs qui pût ainsi retarder sa marche. L'une et l'autre hypothèse m'empêchaient également de prévoir quand ces délais auraient enfin un terme; mais le péril était là, et chaque jour le rendait plus imminent. Je ne pouvais donc pas tarder à me décider; mais, quand même l'armée de Galice n'eût pas dû venir jusqu'à moi, la conservation d'Astorga exigeait que je hâtasse mes opérations; car, quelque effort que le général Bonnet eût fait pour approvisionner cette place, il n'avait pu y réunir des vivres que jusqu'au 1" août. Cette place était bloquée, et, pour la délivrer, je ne pouvais pas faire un détachement moindre de sept ou huit mille hommes; mais ce détachement ne pouvait être fait qu'après un
succès sur les Anglais et après les avoir éloignés du DuerO; car ce détachement, fait avant, aurait mis l'armée de Portugal en péril; et, l'armée de Portugal battue, ce détachement, jeté hors de sa ligne naturelle, eût été bien compromis. Il fallait donc éloigner l'armée anglaise pour faire le détachement d'Astorga; et, si l'on calcule qu'il fallait bien compter sur huit à dix jours eu opération contre les Anglais, et que, de Salamanque, il y a huit marches jusqu'à Astorga, on peut juger qu'il n y avait pas de temps à perdre, le 10 juillet, pour sauver une place qui n'avait de vivres que jusqu'au P' août. Aussi, le 16 juillet, n'ayant aucune nouvelle du départ de Burgos des six cents chevaux et des huit pièces de canon de l'armée du Nord, et, tout étant prêt pour mon passage du Duero, je l'effectuai le 17 au matin.
« 2" La lettre du roi du 18 juin m'annonce que les quatre mille hommes que Sa Majesté faisait réunir dans la Manche se réuniraient au comte d'Ërlon pour venir au secours de l'armée de Portugal si celui-ci était dans le cas de venir s'y réunir; mais celui-ci ne devait y venir que dans le cas où llill rejoindrait Wellington : Hill n'avait pas rejoint Wellington. Ainsi je n'avais rien à gagner à attendre, puisque je ne devais être renforcé que dans le cas où larmée ennemie aurait reçu un accroissement à peu près de même force.
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(( 7)" Tout ce qui concerne les mouvements de l'armée de Galice vient d'être expliqué plus haut, et n'a pas besoin de nouveaux détails.
c( A" La lettre du roi est formelle, elle me trace la marche que je dois suivre; il est de mon devoir de ne pas m'en écarter. La lettre du 50 juin, du maréchal Jourdan, écrite au nom du roi, devient plus pressante; elle parait m'accuser de retard dans mes opérations, elle me presse d'agir; sans doute qu'il était de mon devoir de le faire. Les originaux de ces deux lettres sont entre mes mains, et les copies en sont ci-jointes. Les craintes du roi, exprimées dans la lettre du maréchal Jourdan, que le comte d'Krlon n'arrive pas en même temps que le général Hill dans le bassin du Duero étaient extrêmement fondées, et on ne peut douter que, ce cas arrivant, le comte d'Erlon, quelque diligence qu'il eût faite, ne fût arrivé quinze jours après le général Hill. En effet, les Anglais avaient fait rétablir en charpente, par un travail de six semaines et avec beaucoup de moyens, la coupure de quatre-vingtdix-neuf pieds faite au pont d'Âlcantara ; cette communication entre les mains des Anglais donnait au général Hill le moyen de venir d'Albuera surlaTormès en huit ou neuf marches, et le pont, pouvant être détruit en un moment, était enlevé au comte d'Erlon qui n'avait pas les moyens de le rétablir. D'un autre côté, avant l'ouverture de la campagne,
46i MÉMOIRES DU DUC DE RAGUSE.
le général Hill avait fait un coup de main sur le j)ont d'Almaraz, avait détruit les barques et tous les agrès : il ne restait donc au comte d'Erlon d'autre passage que le pont de l'Arzobispo, ou de venir par la Manche: mais la route qui conduit au pont de rArzobispo n'est pas praticable pour l'artillerie; il eût fallu la démonter, et ce travail eût demandé plusieurs jours. S'il eût pris la route de la Manche, ce retard eût été beaucoup plus long. Enfin, après avoir passé le Tage , il n'avait d'autre chemin à prendre, pour se rendre dans le bassin du Duero, que celui du Guadarrama, afin d'être plus facilement en liaison avec l'armée de Portugal, et ce détour lui eût fait perdre encore plusieurs marches. Ainsi, soit par les obstacles que le pays présentait, soit par les détours qu'il était nécessairement obligé de faire, il devait arriver longtemps après le général Hill; et cependant que de chances encore, comme la difficulté de subsister dans le désert qu'il avait à traverser, etc., qui pouvaient arrêter sa marche! Rien n'était donc plus convenable que de faire en toute hâte ce que le roi avait ordonné, c" est-à-dire d'agir avant que Hill n'eût rejoint Wellington.
« Troisième question. L'Empereur demande pourquoi je me suis permis de livrer bataille sans l'ordre de mon général en chef?
« La lettre du roi du 18 juin, celle du maréchal
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.lourdandu 30, prouvent que, loin de désobéira mon général en chef, je n'ai fail qu'exécuter ses ordres.
« Quatrième question. Enfin, l'Empereur demande pourquoi je n'ai pas au moins retardé de deux jours de donner bataille pour avoir les secours que je savais en marche?
c< La raison en est simple : je ne comptais pas donner bataille le 2^2 juillet; c'est l'ennemi qui a attaqué, et, sans ma blessure, il n'y en aurait pas eu : ceci demande plus de développement.
« Je n'ai été instruit de l'itinéraire des six cents chevaux et de l'artillerie de l'armée du Nord que le 21 dans la soirée. Dans ce moment, presque toute larmée avait passé la Tormès. Si j'eusse reçu cette nouvelle cinq heures plus tôt, il n'y a aucun doute que je n'eusse suspendu ce mouvement et que je n'eusse attendu dans le camp d'Âldea-Rubia l'arrivée de ce renfort; mais, en ce moment, faire rétrograder toute l'armée eût été une chose mauvaise dans l'opinion et inutile, puisque je pouvais également prendre position sur la rive gauche de la Tormès, et d'autant mieux que ce pays est peu favorable à la cavalerie, dans laquelle j'étais inférieur, et ce mouvement rétrograde eût été contraire à la suite des ppérations," puisqu'il me faisait abandonner l'avantage marqué que j'avais obtenu doccuper sans combat le sommet du plateau qui sépare Alba de Tormès de Salamanque, plateau que je de-