‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 2)Chapitre 14 sur 139 · VUK \V. — isii-isi'i · texte numérisé non relu

VUK \V. — isii-isi'i

soixante pièces de canon attelées et approvisionnées. Cependant rien ne m'annonçait que je dusse les avoir bientôt. Bessières, peu touché des lamentations de Soult, ne me donnait aucun secours. En agissant avec une extrême vitesse, et couvrant bien mon mouvement par une démonstration sur la Beira, je |)ensai pouvoir fa ire ma jonction avecSoult sans que l'ennemi pût s'y opposer, et sauver ainsi Badajoz.

Certes, il y avait de la générosité à moi; car je connaissais assez le caractère de Soult et les passions qui l'animaient pour être bien convaincu qu'en circonstance pareille il ne viendrait pas à mon secours. Étant mon ancien, la réunion des deux armées me mettrait nécessairement sous ses ordres; mais il y allait, pour moi, du devoir et de la gloire des armes françaises. Mes intérêts d'amourpropre n'étant rien, comparés à d'aussi grandes considérations, je me décidai à exécuter mon mouvement.

Depuis douze jours, prévoyant cette opération, j'avais écrit au général Belliard, commandant à Madrid en l'absence de Joseph, en ce moment à Paris, pour lui demander d'envoyer à Talavera, à ma disposition, un équipage de pont qui lui était inutile, six cent mille rations de biscuit, et des munitions de guerre.

liC 3 juin, je me mis eu marche à la tèle de m»

première division et de ma cavalerie légère. Je me portai sur Ciudad-Rodrigo. Sous la protection de cette marche, je fis arriver dans la place un convoi de vivres. J'arrivai le 5, et je débouchai le (3. La division légère du général Crawfort, cantonnée à peu de distance, se retira pendant la nuit. Je trouvai seulement de la cavalerie, que je lis poursuivre sur Alfayatès. On s'empara de deux magasins de subsistances.

Pendant ce mouvement, destiné à tromper l'ennemi et à couvrir la marche de l'armée, toutes les autres divisions se portaient sur le Tage, en passant par le col de Banos et Placencia. Le général Régnier, commandant mon avant-garde, composée de deux divisions et de mille chevaux, avait l'ordre de faire construire un pont à Almaraz, au moyen des bateaux attendus de Madrid, et de prendre position en avant du Tage, sur la hauteur de Miravete. Il devait y arriver le 10, l'armée y être le 12, et mon arrière-garde le 15. Après avoir ainsi tout réuni, je pouvais marcher sur la Guadiana. Mon mouvement devant être rapide, les troupes anglaises restées dans la Beira, en supposant qu'elles lissent un mouvement parallèle aussitôt qu'elles seraient informées du mien, ne pouvaient pas arriver à temps pour mettre obstacle à ma jonction avec l'armée du Midi. Les bateaux, vivres et munitions attendus de Madrid narrivèrent qu'en partie et peu exactement,

LlVllK XV. - iMi-isi-j. 45

ce qui relarda noire passage d'un jour. Cependant, le 17, la jonction (Hait faite. Mon avanl-garde arrivait à Merida, et, le \^, jy entrais de ma personne avec toute mon armée.

Là, je trouvai Soult, qui, peu accoutumé à cette conduite de bon camarade, mallieureusement si rare en Espagne, était dans l'ivresse de la joie et de la reconnaissance. On verra plus tard comment, peu de jours après, il tenta de me la prouver. Nous nous concertâmes pour attaquer l'ennemi s'il restait devant Badajoz; mais, ayant trop peu de monde pour oser tenter de résister, il leva le siège, et nous fîmes notre entrée dans cette place le 20 juin. Les moments pressaient; trois brèches étant praticables, le général Philippon, son gouverneur, n'avait plus que peu de jours à se défendre. Cette armée de Portugal, un mois auparavant si désorganisée, si découragée, si peu capable d'agir, avait retrouvé déjà sa vigueur, son élan et sa confiance. Si elle eut eu à combattre, je ne doute pas qu'elle n'eût fait des prodiges.

Cette levée du siège de Badajoz, obtenue dans des circonstances difficiles, et lorsque l'Empereur était si loin de croire à la possibilité, pour l'armée de Portugal, de se mouvoir et d'agir, fut un grand service rendu. La rapidité extrême avec laquelle ce mouvement fut opéré en fit disparaître tout le danger. Le maréchal Soult et moi, nous convînmes de

40 MÉMOIRES DU DUC DE liAGUSE.

faire l'un et lautre, avec notre cavalerie, des reconnaissances sur l'armée anglaise. Il se porta sur El vas, et moi sur Campo-Major. Nous ramenâmes quelques prisonniers. L'infanterie se retira à notre approche. Trois divisions anglaises seules étaient en présence; mais j'acquis la certitude que toute la partie de l'armée restée dans la Beira, sous le commandement de lord Spencer, arrivait en toute hâte pour passer sur la rive gauche, et se réunir aux troupes qui s'y trouvaient déjà.

Cette disposition de l'ennemi me décida à rester sur la Guadiana tout le temps nécessaire pour assurer l'approvisionnement de Badajoz et en réparer les brèches. Mes troupes furent réparties sur les deux côtés de la rivière, et mon quartier général établi à Merida. J'imposai à chacun des régiments de mon armée l'obligation de récolter et de transporter à Badajoz une quantité de blé déterminée, ce qui, réuni aux autres moyens employés par l'administration, compléta dans un temps assez court l'approvisionnement de cette place.

.l'avais, sur le caractère du maréchal Soult, la conviction commune et conforme à sa réputation; ainsi j'avais peu de confiance dans sa loyauté. Junot, avec lequel j'ai toujours été très-lié depuis ma première jeunesse, et qui avait un véritable et profond attachement pour moi, m'avait dit, au moment où nous nous séparions en Caslille : « Tu vas

LlVItE XV. — I SI 1-1 SI 2. 47

avoir de fréquents rapports avec Sonlt. Vos points de contact seront mnltipliés. Défie-toi de Ini; agis avec prudence; prends tes précautions; car, je ten donne l'assurance, s'il peut, à quelque prix que ce soit, appeler sur toi de grands malheurs, il n'y manquera pas! C'est parce que j'ai eu l'occasion de le bien connaître que je t'en avertis. »

Nous étions à Badajoz depuis quatre jours lorsque Soult vint un malin chez moi. Il m'annonça qu'il venait de recevoir des lettres d'Andalousie qui lui donnaient de vives inquiétudes; des partisans, sortis des montagnes de Ronda, avaient menacé Séville; il allait partir pour y retourner, et ne pouvait se dispenser d'emmener ses troupes, conqjtant sur moi pour veiller sur Badajoz et pourvoir aux besoins de cette place. Cette nouvelle inopinée, que rien n'avait fait pressentir, cette crainte de guérillas si ridicule, le ton dont ce récit me fut fait, tout me frappa, et à l'instant même l'avis de Junot revint à mon esprit, et je me dis : «Voilà un homme qui, pour prix du service que je lui ai rendu, veut me mettre dans la position la plus critique, me réduire à me faire battre par l'armée anglaise, et à voir tomber Badajoz sous mes yeux. » Je lui répondis :

« Monsieur le maréchal, je partage vos sollicitudes pour l'Andalousie; mais les événements qui vous y appellent me paraissent moins pressants que ce qui se passe devant nous. Allez, si vous le croyez

/t8 MÉMOIRES DU DUC DK HAGUSE.

utile, à Séville; mais laissez vos troupes ici. Vous le savez, l'armée anglaise tout entière se rassemble, et l'armée que je commande n'a pas une force suflisante pour la combattre seule. La réunion de nos moyens est indispensable. 11 faut que le cinquième lorps et la cavalerie de l'armée du Midi soient réunis à l'armée de Portugal pour établir la balance. Laissez donc à mes ordres ces deux corps, et je resterai avec l'armée de Portugal sur la Guadiana jusqu'au moment où Badajoz sera réparé, approvisionné et complètement en état de se défendre: mais, si vous emmenez ces troupes, et je vais envoyer des officiers résider dans leurs cantonnements pour être informé de ce qui se passera, si elles partent, à l'instant même je repasse le Tage : comptez sur la vérité de ma déclaration et sur ma résolution invariable. »

Le calcul odieux de Soult fut ainsi déjoué. Par arrangement, il emmena seulement une brigade de cavalerie légère.

Je remplis les engagements que j'avais pris; je pourvus avec le plus grand soin aux besoins de Badajoz; et, cette tâche remplie, j'allai prendre, dans les premiers jours de juillet, une position centrale, pour être à même de défendre à la fois les provinces du midi et celles du nord de l'Espagne.

J'établis mon quartier général à Navalmoraî, mauvais petit village de la vallée du Tage, à l'em-

Page 1