‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 2)Chapitre 15 sur 139 · I.I\liE XV. - isii-isi.'. i'J · texte numérisé non relu

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branchement des routes qui de Placencia et de Truxillo vont à Madrid.

Je fis fortifier par une double tête de pont le passage du Tage à Alniaraz. La tête de pont de la rive gauche, plus grande que l'autre, embrassait une assez grande hauteur, sur laquelle était un réduit. Tout fut revêtu en niaronncrie, fraisé et palissade. On entrait dans le réduit seulement par un pontlevis. Comme le plateau de lEstramadure, à ce point, est très-élevé, et qu'il faut gravir au milieu des rochers pendant fort longtemps pour y parvenir, je fis faire deux ouvrages en maçonnerie pour défendre le col de Miravele, par où il faut déboucher. Un premier, très-voisin du col, battait par son artillerie le seul passage praticable pour les voitures; un autre, composé seulement d'une tour placée sur un pic, couvrait contre laction des hauteurs voisines les batteries inférieures. Ces deux postes fermés, approvisionnés de vivres et d'eau, pouvaient être conservés, quoique enveloppés par l'ennemi. Leur objet principal était de servir de poste avancé à la tête de pont et de l'empêcher d'être attaquée à l'improviste avec du canon.

J'établis ma première division à Truxillo, avec ma cavalerie légère. Ce poste voyait tout ce qui se passait dans l'Estramadure. L'ennemi se présentant en force, elle devait se rapprocher, et au besoin repasser le Tage.

r.n MEMOIRES DU DUC DR liACUSE.

J'occupai la vallée du Tage et la Verra dePlacencia avec trois divisions. La deuxième division occupait la province d'Âvila ; la sixième, Placencia, et le pied des montagnes jusques et y compris l'entrée de la Sierra de Gatn et le col de Banos. Ainsi, })ar ma droite, j'observais ce qui se passait dans la Vieille-Castille et sur la Tormès, et mon front était couvert par l'Alagon, et une avant-garde placée à Galisteo. Les cantonnements des troupes étaient assez étendus pour qu'elles pussent bien vivre.

J'observais un front immense, et cependant, en peu de marches, toute mon armée pouvait être rassemblée pour combattre, soit devant le débouché de Coria, soit en Vieille-Castille, soit en Estramadure. Enfin une bonne tête de pont, construite sur le Tietar, devait m'assurer les moyens de passer cette rivière et de manœuvrer sur l'une et l'autre de ses rives.

Pendant mon séjour sur les bords de la Guadiana, j'eus la première pensée des moulins portatifs, que, plus tard, je fis donner à Parmée. Nous avions du grain en abondance; les moissons étaient sur pied ; des magasins, trouvés à AhnendralejOy se trouvaient encore remplis, et cependant l'armée souffrait de la disette par l'insuffisance des moyens de moulure. Je fus obligé de régler moi-même la manière dont les moulins seraient répartis et le lenqis pendant lequel chacun pourrait en disposer.

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L'idée des moulins porlnLils me vint à l'esprit; et^ aidé d'un excellent ouvrier, fort habile mécanicien, appelé Gindre, armurier du 50^ régiment, je fis faire une série d'expériences en prenant pour point de départies moulins à café. Le problème à résoudre était celui-ci :

1" Faire des moulins à bras assez légers pour qu'au besoin un soldat puisse les porter ; .

2° Le moulin devait pouvoir être tourné par un seul homme;

5° Il devait donner de la belle farine et suffire, par un travail de quatre heures, aux besoins d'une compagnie.

Après beaucoup d'essais et de tâtonnements, on finit par obtenir une solution satisfaisante. Toutes les conditions imposées furent remplies. Les moulins, du poids de trente livres, donnaient trente livres de farine par heure. Un seul homme pouvait les manœuvrer. J'en fis construire à raison d'un par compagnie. Dans le cas où les moyens de transport des régiments auraient manqué, on devait consacrer un homme par compagnie à les transporter en le faisant sortir des rangs. Le jour où l'armée a eu les moulins, elle a vécu avec beaucoup moins de difficultés; mais on n'était pas parvenu à donner aux meules la dureté nécessaire, et elles s'usaient promplement. Depuis, ces moulins ont été perfectionnés; les meules sont à l'épreuve d'un

m .MEMOIIIES DU DUC DE T.AGUSE.

long usage et peuvent être facilement remplacées. Le modèle en existe au Conservatoire des arts et métiers.

Je veux entrer ici dans quelques détails sur Fimportance qu'il y aurait à adopter l'usage des moulins portatifs pour toute larmée, en temps de paix comme en temps de guerre, et des immenses bienfaits qui en résulteraient pour l'art de la guerre.

Quand la main-d'œuvre est rare et chère, il y a de l'avantage à se servir de machines puissantes dans les manufactures et à centraliser les travaux. Ouand la main-d'œuvre est surabondante et ne coûte rien, il vaut mieux suivre un système absolument opposé. En reportant les travaux du centre à la circonférence, on les rend plus faciles, et, en chargeant chacun du travail dont le résultat lui est applicable, on est sûr de son exactitude et de son zèle à l'exécuter.

Cela posé, il est évident que l'on peut disposer de la main-d'œuvre des soldats sans inconvénient, et qu'il y a avantage pour eux en leur donnant, en indemnité, le prix qu'il en coûte aujourd'hui pour faire le travail dont lisseraient chargés. Pourquoi, en campagne, les soldats ne manquent-ils jamais de soupe quand ils ont à leur disposition du pain, de la viande et des marmites? C'est qu'ils la font euxmêmes. Si un intendant avait imaginé de s'en charger par économie et pour toute une division; si

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même un colonel avait eu hi même idée pour tout son régiment, jamais, dans les mouvements, les soldats ne pourraient en manger. Je veux appliquer au pain le principe de la soupe, et le soldat n'en manquera jamais. A une objection que, les ordonnances ayant prescrit une extraction du son, cette opération compli(iue la fabrication, je réponds que les expériences faites m'ont prouvé l'inutilité de l'extraction du son, avec du blé même de médiocre qualité. Pourvu que celui-ci soit pur et propre, le pain est toujours bon. Quand l'administration donne du mauvais pain, le soldat doit nécessairement l'accepter et le manger, sous peine de mourir de faim, parce que le moment de la consommation est immédiat. Quand on lui donne du blé rempli de poussière et mêlé avec toute autre chose, on peut le nettoyer avant de s'en servir, et le soldat mangera alors toujours de bon pain. Ainsi, sous ce rapport, sa condition sera améliorée. Elle le sera encore par l'indemnité de travail qu'il recevra, soit en argent, soit en augmentation des rations; mais voyez quel sera le sort de l'administration : la simplification, et, en temps de guerre même, la facilité de son service.

Un général en chef aujourd'hui fait plus d'efforts d'esprit pour assurer la subsistance de ses troupes que pour toute autre chose, et sans cesse ses combinaisons sont contrariées et détruites, faute de dis-

hi MÉMOIRES nu DUC DE BAGUSE.

tributions de pain faites à temps. Dans une guerre défensive, une administration habile peut, jusqu à un certain point, pourvoir à un service régulier; mais, dans une guerre d'invasion, dans une guerre offensive, cela est impossible, et remarquez comme tout devient aisé dans mon système. On ne fait généralement pas la guerre dans un désert, et, quand cela a lieu, on prend des dispositions extraordinaires; mais, dans les circonstances ordinaires, c'est dans un pays habité. Eh bien, là où il y a des habilants, il y a des greniers, et, si les soldats portent <ivec eux les moyens de mouture, ils ont constamment, parleurs soins seuls, leur subsistance assulée dans tous leurs mouvements, car on vit avec <le la farine; mais ce n'est pas tout: on a trouvé le moyen de faire, en quatre heures, dans toute espèce de terre, des fours qui, deux heures après, peuvent servir à cuire du pain, et voilà la fabrication du pain assurée. Ainsi, dans chaque bivac, on peut faire de la farine en quantité suftisante pour la consommation journalière, et, dans chaque repos <3t séjour, on peut faire des fours et cuire du pain.

Dès ce moment, la nourriliu^e d'une armée a lieu d'elle-même, et n'occupe ])as plus l'administration •dans ses détails que chaque homme n'est occupé il'assurer la circulation de son sang. C'est la conséquence d'un principe. En temps de paix, le gou-

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