‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 2)Chapitre 28 sur 139 · LIVRE XV. - CORIli;spOM)AIV(:i · texte numérisé non relu

LIVRE XV. - CORIli;spOM)AIV(:i

l.K MAl'.KCIlAl. MAIIMO.NT AL MAHKCllAL SOLLT.

« Mciiiki, le tijtiilkl ISII.

« Je reçois la lettre que vous m'avez l'ait l'honneur de ni'écrire le 2 juillet. L'armée de Portugal n'a jamais eu à combattre la totalité de l'armée anglaise, car une division en a toujours été détachée sur celte frontière; elle n'a jamais été chargée non plus d'une portion de l'armée espagnole lorsqu'elle était dans toute sa force. Ce n'est point avec l'affaiblissement en hommes et en moyens qu'elle a éprouvé, qu'elle peut changer de rôle aujourd'hui et tenir tête aux armées anglaise et portugaise réunies et augmentées des forces de Castaùos.

« Le cinquième corps a toujours été considéré par Sa Majesté comme devant concourir aux opérations générales de l'armée de Portugal, et, de fait, il y a toujours été employé. Je m'empresse donc de vous annoncer, d'une manière bien formelle, que, le jour où vous rappellerez le cinquième corps et la cavalerie, l'armée de Portugal repassera leTage, et qu'elle ne marchera de nouveau au secours de Badajoz que lorsque les forces disponibles de Tarmée du Midi auront débouché des montagnes. Si, au contraire, le cinquième corps et la cavalerie continuent à rester en Estramadure, l'armée de Portugal gardera les positions que je vous ai annoncé

qu'elle allait prendre, et sera en communication avec l'armée du Midi et toujours prête à venir à son secours. La position de l'armée de Portugal n'est pas telle en Estramadure, qu'elle puisse stationner sur la Guadiana avec des forces inférieures, parce qu'elle a une mauvaise communication, impossible à défendre, et qu'un seul revers pourrait causer sa perte. Les troupes de l'armée du Midi, au contraire, ont une communication que rien ne peut compromettre, et, en se retirant devant un ennemi supérieur, elles arrivent dans de fortes positions, et s'approchent de leurs magasins, de leurs ressources et de leur réserve. C'est donc pour éviter cette équivoque que je me hâte de vous écrire cette lettre. Rien ne pourrait modifier les résolutions qu'elle contient, parce qu'elles sont fondées sur des calculs raisonnables et sur les véritables intérêts du service de l'Empereur. J'en envoie, au surplus, une copie au prince major général, avec j>rière de la mettre sous les yeux de Sa Majesté. »

1,K MA.IOR Gi:M';nAI, AU MARÉCHAL MAliMOM.

«Taiis, le lO.iiiillellSM.

u L'Empereur, monsieur le duc, me charge de vous témoigner sa satisfaction du mouvement que vous avez opéré sur Badajoz et de son résultat.

LIVIU: XV. — CORHESPONDANCE. M7

li'iiiteiilioii (Je Sa Majesté, monsieur le maréchal, est que la province de TEstramadure, depuis Merida, Medellin, et toute la rive droite de la Guadiana, soit sous vos ordres, sans comprendre toutefois Badajoz ni un rayon à sept on huit lieues autour de cette place, qui continuerait à faire partie de l'armée du Midi. L'intention de l'Empereur est également que la i)rovince deTalavera, celles de Tolède, Placencia et Avila, soient immédiatement sous vos ordres, ayant soin de rendre compte au roi de ce qui se passera dans ces provinces; mais vous devez employer les contrijjutions de ces provinces et toutes leurs ressources pour fournir à voire armée tout ce dont elle pourra avoir besoin. Ainsi donc, monsieur le duc, Tolède, Talavera, Placencia, Avila, Coria et la province de Ciudad-Rodrigo font partie de votre commandement, pour en tirer, je vous le répète, les contributions, les subsistances et les moyens de toute espèce dont votre armée peut avoir besoin. Le roi, qui est à Madrid et commande l'armée du Centre, vous enverra de sa capitale, de Ségovie et de la Manche, tout ce qu'il pourra.

« Le maréchal duc d'Istrie a dû vous envoyer cinq cents chevaux d'artillerie de la garde. Vous trouverez ci-joint l'état des troupes qui sont en marche pour vous rejoindre. Par ces moyens, vous verrez que votre artillerie et votre cavalerie seront bientôt en état.

« L'Empereur vous ordonne, monsieur le duc, d'exécuter l'ordre que vous avez déjà reçu plusieurs fois d'envoyer à Bayonne les hommes à pied, soit de cavalerie, soit du train d'artillerie ou des équipages militaires. L'Empereur a formé, dans les départements du midi de la France, des dépôts où il y a des chevaux, des équipements et tout ce qui est nécessaire pour remonter promptement ces hommes.

« Votre artillerie, comme je vous l'ai dit, doit <^lre de quatre-vingt-quatre bouclies à feu. Le matériel existe à Ciudad-Iiodrigo et à Madrid; le personnel est à votre armée; les chevaux nécessaires pour le train vous arrivent : il ne vous reste donc rien à désirer.

« Il a été envoyé à l'armée de Portugal, jusqu'à ce jour, neuf millions cinq cent mille francs, et il part un sixième convoi, du 15 au 15 juillet, qui vous porte quatre millions.

« Le ministre de la guerre a l'ordre de mettre à votre disposition cent mille francs pour le génie, cent mille francs pour l'artillerie, cent mille francs pour vos dépenses extraordinaires, et ce qui aurait été déjà dépensé pour ces trois services sera imputé et régularisé sur ces sommes.

a Je dois vous faire observer, monsieur le duc, que, dans l'état d'agitation et de trouble dans lequel se trouve l'Espagne, elle ne peut être administrée

I IVRi: W. — COURESl'ONDANCE. llî)

que niiliUiirement. Faites payer foilcnient le pays et établissez le plus grand ordre; empêchez les vols et gaspillages de toute espèce. J'écris au roi pour qu'il vous envoie un niillion de rations de biscuit. Ile votre côté, vous devez profiter du moment de la récolte pour former de grands magasins à Truxillo, l'iacencia, Talavera, etc.

(( Après vous avoir félicité sur votre mouvement, Sa Majesté me charge de vous dire qu'elle est trèsmécontente que vous n'ayez pas encore envoyé l'état de situation de votre armée. Prenez donc à Tavenir des mesures pour que tout marche ensemble. L'Empereur a besoin de connaître, dans les plus petits détails, la situation de ses armées pour les commander.

« Sur l'état joint à cette lettre^ vous verrez que le général Vandermaesen réunit à Burgosune division de huit cent cinquante hommes de cavalerie et de six mille hommes d'infanterie, qui partiront vers les quinze premiers jours d'août. Vous y verrez aussi les détachements partis avec le roi et ceux qui partiront avec le sixième convoi de fonds. Vous recevrez ainsi un renfort de six mille cinq cent huit honmies d'infanterie, huit cent cinquante-quatre hommes de cavalerie, et de onze cent quaianle chev;iux d'artillerie. >i

LE M\JOr. GÉNÉllAL AU MARÉCHAL MARMOM.

«Paris, le 10 juillet 1811.

« L'Empereur, monsieur le duc de Raguse, me charge de vous parler de vos relations avec le roi.

« Les provinces de Tolède, d'Âvila et de Talavera étant distraites de l'armée du Centre, pour vous servir à en tirer les contributions et les autres ressources nécessaires aux besoins de votre armée, vous devez vous entendre avec le roi et lui adresser l'état des contributions et des objets de toute espèce que vous emploierez pour votre armée. Vous lui en ferez connaître l'emploi et vous m'enverrez Jes mêmes comptes.

« Les agents du roi doivent continuer leurs fonctions, la justice doit être rendue au nom de Sa Majesté Catholique; les agents de l'administration et les membres du clergé seront nommés par elle. Vous devez rendre compte au roi des opérations administratives, y mettre le plus grand ordre, de manière à ce que les agents espagnols aient la conviction qu'il n'y a rien de soustrait dans les deniers publics. Correspondez avec le roi sur les événements militaires afin qu'au besoin il puisse vous soutenir avec ce qu'il aura de disponible. De son côté, Sa Majesté Catholique vous fera connaître ce qui pourra vous intéresser.

UVin: W. — CORRESPONDANCE. 121

c< L'Empereur, monsieur le duc, désire que le roi aille passer la revue de votre armée; cela Tintéressera davantage pour subvenir à vos besoins. Sa Majesté Catholique aura les honneurs du commandement, mais c'est vous, monsieur le maréchal, qui commandez et qui répondez à l'Empereur des événements. Vous sentirez assez tous les avantages que vous retirerez de ce que le roi soit bien accueilli à votre armée; cela fera un bon effet moral parmi les Espagnols et portera Sa Majesté à vous seconder de tous ses moyens pour contribuer à vos succès. »

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT

«10 juillet 1811.

« L'Empereur, monsieur le duc, après avoir lu vos dernières dépèches, me charge de vous faire connaître qu'une division ne suffit pas à Truxillo, qu'il faut deux divisions, votre cavalerie et quinze pièces de canon. Yous donnerez le commandement de ce corps, soit au général Régnier, soit au général Montbrun. Yous devez tirer des vivres de Merida et Medellin, et ne pas laisser l'ennemi s'y établir. Yous vous tiendrez en correspondance immédiate avecCiudad-Rodrigo et le cinquième corps d'armée. Le reste de votre armée doit se placer à Almaraz, Talavera, Placencia et sur les rives du Tage, pour se reposer et être en position de se réunir promp-

I'j2 MI-MOIRES DU DUC DE HAGUSE.

tement. 11 faut établir un pont sur le Tage à Almarazou au point de Szarovislas, où jadis il en a existé un. Vous devrez faire construire le pont sur pilotis et y faire établir une double tête de pont, de manière à avoir un ouvrage important sur le Tage et qui soit à Tabri des incursions des guérillas et de tous autres partis. Vous pouvez faire faire des ouvrages dans le genre de ceux que l'Empereur a faits au Spielz, mais sur une petite échelle. Il faut occuper Âlcantara, le fortifier comme poste, ce qui donnera un autre pont sur le Tage et une nouvelle communication directe avec Badajoz. Cet objet est (le la plus grande importance et deviendra trèsavantageux lorsqu'on sera sur le point d'opérer sur le Portugal, puisque d'Alcantara on aura un fort dépôt qui servira d'appui. Los Anglais, qui avaient d'abord réparé Almeida, l'ont fciit sauter et raser en entier, dans le dessein de porter la guerre dans le Midi. L'Empereur pense, monsieur le duc, qu'avant de retourner sur le Tage vous vous serez assuré que les fortifications de Badajoz sont réparées et la ville approvisionnée i)onr six mois. Cela supposé, il reste à voir ce que fera le général anglais. Il ne paraît pas probable qu'il veuille recommencer la campagne pendant la canicule, et notamment la commencer par un siège dans la saison la plus malsaine en Espagne. Si, contre toute probabilité, il le faisait, c'est, monsieur le duc, au

LIVI'.E XV. — COIÎllESl'O.NDANCK. 125

secours de l'Andalousie que vous devez marcher avec toute votre armée. I/Empereur a donne le commandement de son armée du Nord au général Dorsenne, et ce général sera bientôt en mesure de couvrir Ciudad-Rodrigo et de présenter une forte €olonne pour inquiéter l'ennemi du côté de cette place et menacer le Portugal; il pourrait même, en cas d'événement, réunir des forces assez nombreuses pour couvrir Ciudad-Uodrigo. L'Emjtereur vous recommande de faire retrancher le col de Banos, de manière à y maintenir un poste qui assure vos communications avec l'année du Nord. Aussitôt ■que l'armée du général Dorsenne sera plus considérable, on le chargera entièrement de la province et de la place de Ciudad-Rodrigo, ce qui pourra vraisemblablement avoir lieu vers le 15 août. Alors l'armée du Nord aurait néanmoins un corps sur la Coa et l'armée de Portugal garderait Alcantara et serait à cheval sur le Tage, ayant sa gauche appuyée sur la <iuadiana. L'armée du Midi occuperait Badajoz avec un corps d'observation pour soutenir celte place. Dans cet état de choses, monsieur le maréchal, si î'ennemi se portait sur Ciudad-Rodrigo avec toutes ses forces, l'armée de Portugal marcherait au se- ■cours de cette place, de concert avec l'armée du Nord, ce qui amènerait une force de soixante-dix mille hommes sur Ciudad-Rodrigo.

" Si, ce qui est beaucoup plus probable, le gêné-

in MKMOIRES DU DUC DE RAGUSE.

rai anglais marchait sur Badajoz, l'armée de Portugal se porterait sur la Guadiana, se réunirait à vingt-cinq mille hommes de l'armée du Midi, ce qui ferait soixante-cinq mille hommes. Enfin, si r.irmée ennemie débouchait sur l'armée de Portugal par l'une ou l'autre rive du Tage, l'armée du Nord pourrait envoyer au secours de l'armée de J'ortugal dix mille hommes, l'armée du Midi quinze mille hommes, celle du Centre six mille hommes, ce qui ferait une réunion de pins de soixante-dix mille hommes, car, avant que l'ennemi eût franchi l'espace depuis Alcantara ou Âlfayatès jusqu'à Âlrnaraz, l'armée de Portugal aurait eu le temps de recevoir tous ses secours. Vous sentez, monsieur le duc, qu'on parle de ce projet pour parler de tout, car les localités doivent faire considérer ce projet de l'ennemi comme impraticable. Mais l'Empereur a voulu parcourir les différentes chances afin de vous convaincre davantage que l'ennemi ne peut plus avoir de but aujourd'hui que de se porter sur l'armée du Midi. Sa Majesté désire donc que votre quartier général soit sur le Tage au point le plus près de la Guadianaj que l'armée soit placée sur les deux rives; que votre droite soit sur Placencia, au lieu d'y avoir votre centre, parce qu'il est plus probable que l'armée de Portugal sera obligée de se ]iortersur l'Andalousie que vers le Nord. Voilà pour la défense.

LIVHE XV. — CORRESPONDANCE. l'25

« Quanta l'offensive, monsieur le maréchal, l'armée de Portugal ne peut faire autre chose que de se reposer, se refaire, se réorganiser, atteler son équipage à quatre-vingt-quatre pièces de canon; nommer à tous les emplois d'oflicicr (envoyez-moi promptement le travail); compléter les généraux; former des magasins; bien asseoir le passage du Tage par des ponts sur pilotis; faire des doubles têtes de pont; enfin occuper et fortifier Alcantara. Après la canicule, si l'offensive doit avoir lieu sur le Portugal, cette opération se fera par un mouvement combiné de trois corps d'armée, celui du Nord, de Portugal et du Midi, formant plus de cent mille baïonnettes, une immense artillerie et tous les moyens de transport nécessaires. L'Empereur, monsieur le maréchal, aura le temps de donner ses ordres et de connaître vos projets, à mesure que vous serez instruit sur les lieux. La guerre de Portugal n'est plus une expédition; on ne doit plus songer à aller à Lisbonne dans une campagne, mais dans deux, s'il le faut. Ainsi donc, monsieur le duc, tout ce que vous pourrez faire dans ce moment pour préparer l'offensive est d'occuper Alcantara, la fortifier et en faire un dépôt de vivres et de munitions. L'Empereur, monsieur le maréchal, compte sur votre zèle, sur votre activité et sur vos moyens pour qu'il ne puisse arriver rien de désastreux à l'armée du Midi. Vous deviez, niniisienr le mare-

iW iMÉMOinES DU DUC DE RAGl'SE.

chai, avoir un chiffre avec le roi, le duc de Dalmalie elle général Dorsenne pour les dépêches importantes. »

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