‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 2)Chapitre 38 sur 139 · LIVRE XV. — COlîRESI'OMlA.NCE · texte numérisé non relu

LIVRE XV. — COlîRESI'OMlA.NCE

envoyé M. Anioros, conseiller dÉtat, mais qni anjourd'luii se lelranche sur ce que ses instructions et les ordres des minisires sont en opposition avec ceux que je donne, et qui tendent à consacrer la totalité des ressources de l'arrondissement à l'armée. Enfin, désirant dans toutes mes opérations me servir des employés espagnols, afin de ménager l'opinion et faire une chose agréable au roi, je ne puis cependant suivre cette marche, attendu que je n'ai pu obtenir du roi l'ordre qu'ils eussent à m'obéir.

« Quant aux rentrées en denrées, elles sont assez peu considérables, par la raison qu'eu égard à la nullité absolue de nos transports il a fallu répartir les troupes chez les habitants, de manière à les faire vivre par le secours des autorités locales et sur les lieux mêmes.

c( On n'a envoyé de l'orge et du grain que dans les lieux où il était absolument indispensable d'ajouter aux ressources des habitants. Ces ressources sont presque partout épuisées, et il faudra replacer l'armée en arrière pour en trouver de nouvelles; ainsi de proche en proche, tant que nous n'aurons pas des moyens de transport. On s'occupe à dresser l'état de toutes les denrées qui ont été requises et réunies, et j'aurai l'honneur de l'adresser à Votre Altesse par la première estafette.

c( L'armée de Portugal est dans la situation la

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plus difficile; le territoire que Sa Majesté lui a assiiiiié n'est pas le quart de ce qui serait nécessaire à son entretien. L'Estramadure n'avait d'autre richesse que celle de ses troupeaux; ils ont été mangés depuis trois ans; il ne reste qu'un désert tout à fait inculte. La province d'Avila, qui est peu considérable, a eu cette année une récolte qui ne s'élève pas à la moitié de celle des autres années. Enfin la province de Tolède m'est disputée par le roi, et mes ordres y sont méconnus, tant pour ce qui est relatif à l'administration qu'au mouvement des troupes, ce qui met à la discrétion d'un général (|ui n'est pas sous mes ordres mes dépôts et mes hôpitaux.

« L'armée de Portugal a des besoins de toute espèce; mais, avec le peu de ressources qui lui est offert, avec la contrariété qu'on rencontre partout et qui nait encore de la division des commandements, j'avoue que je ne puis envisager les résultats qu'avec une vive inquiétude. L'Empereur est étonné que je n'écrive pas plus souvent à Votre Altesse. Ce n'est pas faute de lui écrire, c'est que mes lettres ne lui parviennent pas. Je n'ai pas pu obtenir seulement qu'à Madrid on fit la moindre disposition pour assurer la communication avec l'armée et l'arrivée des estafettes et des courriers; et, quoique j'aie })lacé des troupes jusqu'à douze lieues de Madrid, il est arriv{' IVécpieinnienl alors qne des

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d(''()ÔLhcs sont restées douze ou quinze jours entre Madrid et Talavera, oubliées dans un village par insouciance ou par ra])andon où sont toutes les branches du service. Que puis-je faire là où je n'ai nulle autorité? La responsabilité ne peut en peser sur moi.

« Les besoins de l'armée de Portugal sont étendus en raison de la force de cette armée et en raison de tous les moyens qu'elle a consommés dans la campagne de Portugal; elle a un territoire trèsborné, stérile en grande partie ou dévasté; elle ne possède pas une seule ville qui offre des ressources, et encore mon autorité est sans cesse contrariée par une autorité que je ne puis combattre. A côté de cela, l'armée du Midi est dans le pays le plus fertile de l'Espagne, abondant en toute espèce de denrées, riche en argent, plein de villes d'une grande population, et administré depuis deux ans d'une manière méthodique et par une autorité reconnue. L'armée du Nord a un territoire immense et de la plus grande fertilité. L'armée d'Aragon est dans une position meilleure encore. L'armée de Portugal est donc la seule dont aucune ressource ne soit proportionnée à ses besoins et dépendant de tout le monde pour ses communications. Pour assurer l'arrivée des secours que Sa Majesté lui envoie, lEmpereur peut juger de sa position dans cette stérile vallée du Tage, où elle ne peut rien créer

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par elle-même et où il faut qu'elle attende tout des autres.

« Il est indispensable que Sa Majesté augmente le territoire de l'armée de Portugal; qu'elle daigne prendre des mesures pour y faire reconnaître mon autorité sans contradiction, et qu'elle m'assure des places qui, ne dépendant que de moi et offrant des ressources, puissent me servir de dépôts; enfin qu'elle daigne m'accorder aussi des moyens de transport, sans lesquels il est impossible que l'armée prépare et exécute aucun mouvement. »

LE MARÉCHAL MARMOJsT AU MJOR GÉNÉRAL.

« Plnccncia, le iO septembre 1811.

c( Je reçois en ce moment les deux lettres chiffrées que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire le 24 août. J'avais compris depuis longtemps l'intention de Sa Majesté sur le rôle que doit jouer l'armée de Portugal, et depuis longtemps j'ai pris ma ligne d'opération par Talavera et Madrid. Sa Majesté peut être assurée que j'ai et j'aurai Pœil ouvert sur ce qui se passera dans le Midi. Je suis parfaitement informé de tous les mouvements de l'ennemi; de PMacencia, on est, avec une facilité extraordinaire, instruit de tout ce qui se passe dans les différentes directions : par Alcantara, de tout ce (jui se passe dansl'Alentejo; parCastel-Branco, de ce (jui se passe sur les bords du Tage, et par Valverde,

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de ce qui se passe aux euvirons deCiiidad-Uodiigo. Pour ce nioniont, l'Empereur peut être tran(juille sur le Midi. 11 ny a plus sur la rive gauche du Tage <)ue la division Hill, de sept à huit mille hommes, y compris les Portugais. I-es sept autres divisions de l'armée anglaise sont en arrière et à peu de distance de Ciudad-Rodrigo. Tous les rapports annoncent l'arrivée de canons de siège et la construction de beaucoup de fascines et gabions. Les Anglais veulent-ils faire le siège de la place de Ciudad-Rodrigo? veulent-ils seulement le faire croire et rétablir le fort de la Conception et Almeida? C'est ce que j'ignore. Nous saurons à quoi nous en tenir lorsque nous serons sur les lieux. Si Ciudad-Rodrigo eût eu des approvisionnements, je n'aurais fait aucun mouvement jusqu'à ce que l'ennemi eût entrepris des opérations positives; mais, l'approvisionnement de la place devant finir dans les premiers jours d'octobre, il n'y a plus de temps à perdre pour en conduire de nouveaux, et, comme toute l'armée anglaise est là pour s'y opposer, il faut que toute l'armée française soit réunie pour soutenir le convoi et imposer par sa présence ou ouvrir le chemin si l'ennemi voulait le barrer. C'est dans cet esprit que j'ai invité le général Dorsenne à rassembler le plus de forces qu'il pourrait, et que j'ai envoyé Tordre nu général Yandermaesen de hâter sa marche; uiais il paraît que le général Dorsenne lui a donné

l'ordre de rester sur la coinmiinicatioii de Valladolid à Bayonne.

c( Sa Majesté pense que je ne dois en rien m'occuper du Nord, et que les Anglais ne pourraient venir jusqu'à Yalladolid que pour leur perte. La vérité de cette opinion est facile à apprécier, et je n'ai jamais éprouvé la crainte qu'ils y allassent. Ce serait déjà beaucoup qu'ils osassent venir jusqu'à Salamanque; mais ce que je redoute pour le Nord^ c'est la prise de Ciudad-Rodrigo; car, il ne faut pas se faire illusion, Ciudad-Rodrigo est une place des plus mauvaises de l'Europe, et qui ne doit pas tenir quinze jours si elle est attaquée avec des moyens convenables. On ne doit rien conclure de la défense qu'elle a faite, attendu qu'il est impossible d attaquer une place plus mal que nous ne l'avons fait, et que les Espagnols, avec cinq mille hommes qui garnissaient les faubourgs, en avaient fait une seconde place. Ainsi, si Ciudad-Rodrigo était assiégé, il n'y aurait pas un instant à perdre pour aller à son secours, et il faut y avoir l'œil.

« J'ai fait repasser le Tage à la division du général Foy, qui était à Truxillo, attendu qu'elle ne pouvait pas rester isolée pendant le mouvement que je vais faire au col de Banos. D'ailleurs, le pays entre le Tage et la Guadiana est si malsain, que le tiers de cette division a clé à l'hôpital. Le reste y serait entré de même si elle y eût passé le mois de

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septembre, et il me parait qif avant tout, en Espagne, il faut conserver ses soldats et ses moyens. J'ai fait placer les malades et les convalescents dans les montagnes, où, par le simple changement d'air, ils • se rétablissent à vue d'œil.Ind(''pendamment de ces considérations, il est impossible à nne division de vivre à Truxillo. Il faudrait au moins quinze cents chevaux pour occuper le pays et assurer la rentrée de ses subsistances, et, comme je n'ai pas deux mille cinq cents hommes à mettre en campagne, il est impossible de lui en donner quinze cents; car il faut conserver quelques hommes pour combattre. Dans tous les pays, la cavalerie a besoin d'être ménagée; mais ici, soit que cela tienne aux chaleurs, à la nourriture, ou à l'espèce de chevaux, ou à la nécessité absolue où Ion est de les charger de beaucoup de subsistances, il est impossible de se faire une idée exacte de la rapidité avec laquelle la cavalerie se fond quand elle est en mouvement. Pour pouvoir tenir quinze cents chevaux sur la rive gauche du Tage, il faudrait que j'en eusse cinq à six mille et les faire relever fréquemment.

c( La division Foy étant affaiblie par les maladies, un corps de troupes étant indispensable pour couvrir la vallée du Tage sur la rive droite, mes dépôts et mes malades, et conserver ma communication, elle restera à Placencia, poussant des partis sur le col de l'eralès, pendant quavec cinq autres divi-

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sions je me porterai sur le col de Bafios, et le 'i'i à Tamaniès avec mon avant-garde.

« Je me concerterai avec le général Dorsenne, et, s'il y consent, nous porterons toute notre cavalerie jusqu'à Ciudad-Rodrigo. Une fois l'intention de . Tennenii connue^ nous pourrons faire entrer dans cette place tout le convoi qui a été préparé à Salamanque et en renouveler la garnison si, conformémont aux ordres que vous m'avez annoncés à plusieurs reprises, le général Dorsenne a désigné les troupes qui doivent remplacer les miennes. Une fois cette opération terminée, je ramènerai 1 armée de Portugal dans h vallée du Tage; et, si nous recevons enfin des chevaux d'artillerie et le matériel, si les ordres de Sa Majesté s'exécutent en ce qu'ils ont de favorable à l'armée de Portugal, si, enfin, elle augmente ses ressources et ses moyens, son sort s'améliorera rapidement.

« J'ai écrit une multitude de lettres au duc de Dalmatie pour le prévenir de mon mouvement et l'engager à en faire faire un au corps du général Drouet en Estraiïiadure, qui occupe au moins la division anglaise qui y est restée, et les corps espagnols qui sont sur la frontière. Je n'en espère rien; mais, par la nature des choses, il doit y avoir un tel accord entre les mouvements des troupes qui sont sur la (iuadiana, le Tage et la Tonnes, puisqu'elles sont en ligne et ont affaire au même ennemi,

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qu elles devraient être sous le commandement du même général, et ce général ne peut être que celui qui est placé au centre, parce qu'il est instruit avec une extrême précision et une grande promptitude de tout ce qui se passe de tous les côtés. Telle est au moins la disposition qui me semblerait jusqu'à l'évidence commandée par l'intérêt du service de lEmpereur.

a M. de Canouville, aide de camp de Votre Altesse, est parti d'ici, il y a quatre jours, pour retourner à Paris. Il est porteur d'un état de situation bien circonstancié, ainsi que des renseignements que Sa Majesté peut désirer sur la situation de larmée. »

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