‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 2)Chapitre 48 sur 139 · I.IVRI': XV BIS. - isil · texte numérisé non relu

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têtes de pont sur le Duero, à Zamora et à Toro. Persuadé qu'un nouveau mouvement en Estramaduie deviendrait nécessaire, je voulais le faciliter par des approvisionnements considérables dans les forts du Tage; mais, comme les approvisionnements ne pouvaient se faire qu'avec des secours de Madrid, jamais ils ne purent être complets. Au moyen de ces dispositions, je pouvais, au moment où cela deviendrait nécessaire, jeter avec facilité, et une promptitude extrême, quatre divisions d'infanterie sur la rive gauche du Tage, en attendant le reste de l'armée; et, en même temps, au moyen du matériel d'artillerie déposé à Avila, en double, pour plusieurs divisions, toute l'armée pouvait être réunie, en moins de dix jours, sur le Duero ou la Termes.

La perte de Ciudad-Rodrigo découvrait la frontière. Je cherchai les moyens de créer à Salamanque un point de résistance. Les couvents en Espagne, si considérables, bâtis si solidement, peuvent, avec quelques arrangements, devenir d'excellents po.stes. J'en choisis trois qui, par leurs dispositions en triangle, se soutenaient et comprenaient un assez vaste emplacement. On se servit des murs des cloîtres, après avoir défoncé les voûtes, comme de revêtements de Tescarpe, et delà contrescarpe, et les cloitres devinrent les fossés. On ménagea des galeries à feu de revers sous les remblais de décom-

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bres qui formèrent les glacis, et ces remblnis s'élevèrent assez pour donner aux fossés au moins quinze pieds de profondeur. Ces travaux furent conduits avec la plus grande activité possible. Des magasins considérables pour la garnison et pour l'armée y furent placés, et ces postes devinrent défensifs.

Dans le courant de février, le duc de Wellington porta successivement, d'abord deux, ensuite trois, et enfin une quatrième division, des bords de la Coa sur le Tage, prêtes à opérer sur la rive gauche.

Le '22 février, je fus informé que l'ennemi s'était porté sur la Guadiana, formait l'investissement de Badajoz, et tout annonçait l'intention formelle de faire le siège de cette place. Je donnai Tordre au général Foy de commencer son mouvement, déporter une avant-garde sur Jaraicejo, et de placer en arrière les trois divisions à ses ordres. Je me mis en route de ma personne pour le joindre et l'appuyer avec la seconde division. Je laissai le commandement sur la Tormès au général Bonnet, avec deux divisions, et j'établis le général Souham, avec sa division, sur le Duero et TEsla. Ces forces étaient supérieures à celles que l'ennemi pouvait présenter sur cette frontière; aucune entreprise de sa part n'était donc à redouter. Ces dispositions, assurant d'une manière positive mon concours prompt et certain avec l'armée du Midi, empêcha pendant longtemps le siège de Badajoz.

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Le duc de Wellington, dont les projets n'étaient pas équivoques, dont les moyens étaient tous rassemblés, suspendit toute entreprise, jusqu'au moment où, comme je vais le dire, des ordres impératifs de l'Empereur vinrent détruire tout le système défeiisif établi avec sagesse, et le changer en une offensive absurde, ridicule, impuissante, qui ne pouvait avoir aucun résultat atile, et n'en eut aucun, ainsi que je l'avais annoncé, et dont la perte de Badajoz fut la conséquence.

La contradiction continuelle des ordres venant de Paris, et la difficulté toujours croissante où je me trouvais de rien faire de bien, par suite des obstacles de tout genre que je rencontrais de la part de Joseph et du général de l'armée du nord de l'Espagne, me déterminèrent à demander avec instance mon changement et mon rappel.

J'envoyai mon aide de camp de confiance, le colonel Jardet, à Paris pour le solliciter et remettre une longue lettre où je démontrais l'absurdité du système suivi. Cette lettre développait d'une manière si détaillée la situation dans laquelle je me trouvais, les obstacles insurmontables résultant de l'organisation adoptée par l'Empereur au succès des opérations, que je prends le parti de la consigner ici.

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AU PRINCE DE NEUFCHATi;!..

« V:ill,iiioli(l, le 23 lévrier 1812.

« Monseigneur,

c( J'ignore si Sa Majesté a daigné accueillir d'une manière favora])le la demande que j'ai eu Ihonneur d'adresser à Votre Altesse pour supplier l'Empereur de me permettre de faire sous ses yeux la campagne qui va s'ouvrir; mais, quelle que soit sa décision, je regarde comme mon devoir de lui faire connaître, au moment où il semble prêt à s'éloigner, la situation des choses dans cette partie de l'Espagne. D'après les derniers arrangements arrêtés par Sa Majesté, l'armée de Portugal n"a plus le moyen de remplir la tâche qui lui est imposée, et je serais coupable si en ce moment je cachais la vérité.

(( La frontière se trouve très-affaiblie par le départ des troupes rappelées après la prise de Ciudad- Rodrigo; l'ennemi est, par suite de cette diminution de force, à même d'entrer dans le cœur de la Castilleen commençant un mouvement offensif, et l'immense étendue de pays occupé nécessairement par l'armée rendra toujours son rassemblement lent et difficile, tandis qu'il y a peu de temps elle était toute réunie et disponible.

« Ses huit divisions s'élèveront, lorsqu'elle aura

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reçu les ré^iiueiils de marche an nonces, a quarante-quatre mille hommes d'infanterie environ. Il faut au moins cinq mille hommes pour occuper les points fortiliés, et les communications indispensables à conserver libres; il faut à peu près même force pour observer l'Esla et se couvrir contre l'armée de Galice, qui évidemment, dans le cas d'un mouvement offensif des Anglais, se porterait à Benavente et à Astorga. Ainsi, en supposant toute l'arniée réunie entre le Duero et la Tormès, sa force ne peut s'élever à plus de trente-trois ou trentequatre mille hommes, tandis que l'ennemi peut présenter aujourd'hui une masse de près de soixante mille hommes, dont plus de moitié Anglais, bien organisés et bien pourvns de toutes choses. Cependant diverses chances peuvent faire rester les divisions du Tage en arrière, empêcher de les rallier promptement, et les tenir séparées de l'armée pendant les moments les plus importants de la campagne; alors la masse de nos forces réunies ne s'élèverait pas à plus de vingt-cinq mille hommes.

« Sa Majesté suppose, il est vrai, que dans ce cas l'armée du Nord soutiendrait l'armée de Portugal par deux divisions; mais l'Empereur peut-il croire, dans l'ordre des choses actuelles, que ces troupes arriveront promptement et à temps.

« L'ennemi paraît en offensive; destiné à le combattre, je prépare mes moyens; mais celui qui doit

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agir hypothétiquement attend sans inquiétude et laisse écouler en pure perte un temps précieux. L'ennemi marche à moi Je réunis mes troupes d'une manière méthodique et prévue; je sais le moment, à un jour près, où le plus grand nombre doit être en ligne, à quelle époque les autres seront à portée, et, d'après cet état de choses, je me détermine à agir ou à temporiser; mais je ne puis faire les calculs que pour les troupes purement et simplement sous mes ordres; pour celles qui n'y sont pas, combien de lenteur, d'incertitude et de temps perdu! J'annonce la marche de l'ennemi et je demande des secours; on me répond par des observations. Ma lettre est parvenue lentement, parce que les communications dans ce pays sont difficiles. La réponse et ma réplique iront de même, et l'ennemi sera sur moi. Mais comment pourrais-je d'avance faire des calculs raisonnables sur les mouvements de troupes dont je ne connais ni la force ni l'emplacement, lorsque je ne sais rien de la situation •du pays ni de ses besoins? Je puis raisonner seulement sur ce qui est à mes ordres, et, puisque d'autres troupes me sont cependant nécessaires pour combattre et sont comptées comme faisant partie de mes forces, je suis en fausse position, car je n'ai les moyens de rien faire méthodiquement et avec connaissance de cause.

« Si on considère combien il faut de prévoyance

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poiu'cxéculei' le plus petit iiioiivcincut en Espagne, on doit se convaincre de la nécessité de donner d'avance mille ordres préparatoires, sans lesquels les mouvements rapides sont impossibles. Ainsi, les troupes du Nord m' étant étrangères habituellement, et m'étant cependant indispensables pour résister à l'ennemi, le succès de toutes mes opérations est dépendant du plus ou moins de prévoyance ou d'activité d'un autre chef. Je ne puis donc pas être responsable des événements.

« Mais il ne faut pas considérer seulement l'état des choses pour la défensive du Nord, il faut le considérer pour celle du Midi. Si lord Wellington porte six divisions sur la rive gauche du Tage, le duc de Dalmatie a besoin d'un puissant secours, et dans ce cas, si l'armée du Nord ne fournit pas de troupes pour relever l'armée de Portugal dans quelques-uns des postes qu'alors elle doit évacuer, mais qu'on ne peut cesser de tenir, et pour la sûreté du pays, et pour observer les deux divisions ennemies qui, placées sur l'Agueda, feraient sans doute quelques démonstrations offensives; si, dis-je, l'armée du Nord ne vient pas à son aide, l'armée de Portugal, trop faible, ne pourra pas faire un détachement convenable, et Badajoz tombera. Certes, il faut pouvoir donner dos ordres positifs pour obtenir de l'armée du Nord un mouvement dans cette hypothèse; et, si on s'en tient à des propositions et

à des négocialions, le temps utile pour agir s'écoulera en pure perte et en vaines discussions.

c< Je suis autorisé à croire à ce résultat.

« L'armée de Portugal est en ce moment la principale armée d'Espagne contre les entreprises des Anglais. Pour pouvoir manœuvrer, il faut qu'elle ait des points d'appui, des places, des forts, des têtes de pont, etc. Elle a besoin dans cet objet d'un grand matériel d'artillerie, et je n'ai à y appliquer ni canons ni munitions, tandis que les établissements de Tarmée du Nord en sont remplis : j'en demanderai, on m'en promettra; mais en résultat je n'obtiendrai rien.

« Après avoir discuté la question militaire, je dirai un mot de l'administration. Le pays donné à l'armée de Portugal a des produits présumés le tiers de ceux des cinq gouvernements; l'armée de Portugal est beaucoup plus nombreuse que l'armée du Nord; le pays qu'elle occupe est insoumis; on n'arrache rien qu'avec la force, et les troupes de l'armée du Nord ont semblé prendre à tâche, en l'évacuant, d'en enlever toutes les ressources. Les autres gouvernements, malgré les guérillas, sont encore dans la soumission et acquittent le« contributions sans qu'il soit besoin de contrainte. D'après cela, d y a une immense différence entre le sort de l'une et de l'autre armée, et, comme tout doit tendre au même but, et que partout ce sont les soldats de

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