‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 2)Chapitre 63 sur 139 · LIVIII.: XV DIS. - COllUKSPOKDxV.NCE · texte numérisé non relu

LIVIII.: XV DIS. - COllUKSPOKDxV.NCE

tOMMENTAIRKS SLR LA CORHESPONDANCE OFFICIELLE QUI PRÉCÈDE.

L'esprit des lettres ci-dessus doit être médité dans son ensemble. Dès ce moment, on voit Napoléon se placer dans un monde idéal créé par son imaginalion. Il bâtit dans le vide, il rêve ce qu'il désire, et donne des ordres, comme s'il ignorait le véritable état des choses, et qu'on lui eût caché la vérité.

L'armée de Portugal est forte de trente-deux mille hommes; il lui donne un assez vaste territoire pour vivre; mais le territoire, riche et productif, est placé à plus de soixante lieues de la frontière, et l'armée et le pays sont sans moyens de trans|)ort. Or il faut, pour vivre, de deux choses l'une : ou (pie les subsistances soient apportées aux troupes, ou que celles-ci aillent les chercher. Ce sont les provinces de Tolède et d'Avila qui seules possèdent des ressources, le reste n'est qu'un désert : et il demande que l'armée occupe Alcantara, situé sur la frontière même de Portugal, qui est une ville ouverte; qu'on y exécute des travaux pour en faire un poste défensif; mais, pour protéger ces travaux, il eût fallu qu'une masse de troupes respectable, et une forte division au moins y fût réunie et se tînt constamment rassemblée; il eût fallu, pour faire vivre pendant un mois dix mille hommes, prendre des ressources à trente lieues alentour, et pour cela

éparpiller les troupes. Ainsi une station prolongée à Alcantara était tout à fait impossible. Napoléon veut qu'un tiers de l'armée et la cavalerie occupent Truxillo, et toute cette partie de l'Estramadure est sans habitants, sans culture, et soumise à l'influence la plus délétère et la plus malsaine. Il veut que l'on communique journellement avec Ciudad-Rodrigo, qui esta soixante lieues de distance, ce qui ne pouvait se faire qu'au moyen d'échelons multipliés, et il oublie l'état de l'Espagne, qui était tel, que le commandement effectif et réel se réduisait seulement au lieu que couvrait l'ombre des baïonnettes.

Ainsi, pour obtenir le moindre secours, exploiter les moindres ressources, il fallait la présence des troupes : de là un éparpillement indispensable, immense, qui ôtait toute consistance et toute mobilité à l'armée; état de choses dont cette guerre d'Espagne offre peut-être un exemple unique dans l'histoire, au moins d'une manière si permanente; état de choses qui n'a jamais cessé d'être le même pendant tout le temps que j'ai commandé.

Ce n'était pas assez; il eût voulu que j'occupasse encore Merida, que je fisse fortifier cette ville, située à trente lieues du Tage, et avec laquelle je ne pouvais communiquer que par un autre désert, en marchant parallèlement à la frontière de Portugal, tandis qu'elle se trouvait naturellement la tête de l'armée du Midi, chargée de Badajoz. 11 voulait

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enfin que j'eusse un fort à Banos, à trente lieues du côté opposé. En lisant de pareilles instructions, on croit entendre rêver.

Il reconnaît cependant que des forces considérables sont indispensables et qu'on est loin d'en posséder le chiffre : il annonce de puissants renforts; parmi les premiers est une colonne de six mille hommes, et de huit cent cinquante chevaux, conduite par le général Vandermaesen, qui se compose de régiments de marche des corps de l'armée de Portugal; mais cette colonne est retenue partout par l'urgence des besoins, et employée à toutes les corvées : elle ne rejoint l'armée de Portugal qu'à la fin de l'année, réduite de plus de moitié.

On annonce que Farmée du Nord va être renforcée et que, dès le 15 août, elle pourra prendre position sur la Coa et couvrir Ciudad-Rodrigo; et cependant cette armée est dans une telle détresse, ainsi qu'on le voit par les lettres du duc d'Istrie, qu'elle retient non-seulement la colonne du général Vandermaesen, mais encore les hommes de l'armée de Portugal, sortis des hôpitaux, et organisés en corps provisoires qui font le service à l'armée du Nord.

Ce sont des rêves pareils qui fondent les calculs d'une campagne de guerre, des projets d'opérations, la sécurité de l'avenir!

On laisse les agents du roi dans les provinces destinées à faire vivre l'armée de Portugal, et ils font

vider les magasins et vendre les approvisionnements qu ils renferment avant l'arrivée des troupes; c'est ainsi qu'ils pourvoient à leurs besoins. Cependant, de toutes ces dispositions, une seule s'exécute, celle qui concerne la garnison de Ciudad-Rodrigo : cette place ne regarde plus directement l'armée de Portugal, elle appartient à l'armée du Nord; c'est le général de celle-ci qui en reçoit les rapports, qui fournit les troupes et nomme le commandant; c'est à lui de veiller sur elle, et de pourvoir à sa conservation, sauf le cas d'un siège où l'armée de Portugal doit venir à son aide et lui porter assistance. — Tels sont les préliminaires d'une campagne où les ordres contradictoires vont se succéder et les illusions grandir jusqu'à ce qu'elles deviennent de véritables aberrations.

OBSERVATIONS SUR LA CORRESPONDANCE DE 1811, SUR CELLE DE 1812, ET RÉCIT HISTORIQUE DES CAUSES DU SIEGE DE CIUDAD-RODRIGO, ET DE l'eNLÈVEMENT DE CETTE PLACE.

Les pièces indiquées ci-dessus présentent le tableau de contradictions sans exemple, et d'une confusion dans les projets qui explique suffisamment la cause de tous les malheurs de l'Espagne, et donne le moyen de reconnaître, en outre, la bonne foi qui règne dans la discussion des événements.

La prise de Ciudad-Hodrigo est l'effet immédiat des dispositions impératives ordonnées par l'Emporeur.

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CORIiESPONDA.NCE DE 1811.

Par la lettre du '20 novembre, le prince de Neuf- <'hAtel, major généi'al, m'écrit pour me faire connaître, de la pari de l'Empereur, que l'armée anglaise a dix-huit mille hommes malades, etquel'importance delà prise de Valence le décide à me donner l'ordre de détacher six mille hommes de l'armée de Portugal ])ouj' concourir aux opérations du général Suchet.

MlÈME CORRESPONDANCE.

Le lendemain, 21, il répète que l'armée anglaise a vingt mille malades, qu'il ne lui reste pas vingt mille hommes sous les armes. Il me prescrit de détacher sur Valence, non plus six mille hommes, mais un coips de douze mille hommes soutenus par une division de trois à quatre mille hommes, afin de faciliter les opérations du maréchal Suchet; et il annonce qu'une fois Valence pris je recevrai l'ordre de déboucher par la rive gauche du Tage sur Elvas, de m'emparer d'Alentejo, et que l'armée de Portugal sera augmentée de vingt-cinq mille hommes de rarm(''(' du Midi, et de quinze mille hommes du corps du général Beille, tandis que l'armée du Nord se portera à quarante mille hommes sur la Coa. — Voilà un bel ensemble de dispositions, un vaste plan dont le succès est assuré; mais il n'y a qu'une observation à faire, c'est que tout cela était le rêve

'2ti4 MEiMUir.E.S DU DUC DE UAGUSE.

d'une imagination exaltée. Rien de réel n'existait. Les Anglais, dans le repos et l'abondance, occupant un pays sain, n'avaient pas de malades et étaient tout j>rôts à agir.

Les troupes qui devaient accroître l'armée de Portugal ne se trouvaient nulle part, et aucune base solide ne donnait le moyen de réaliser le projet annoncé.

Mais, à peine le détachement sur Valence est-il fait, iXapoléon change d'avis, et, non content d'avoir ainsi disséminé l'armée de Portugal, il rappelle en France une partie de l'armée du Nord, et ordonne un déplacement universel des troupes, change tout le système de placements, ce qui fait qu'il n'y a plus de troupes réunies nulle part en mesure d'agir.

Le 13 décembre, vingt-deux jours après les ordres précédents, le prince de Neufchâtel m'écrit pour me faire connaître les dispositions suivantes, prescrites par l'Empereur.

Il place l'armée de Portugal dans la Yieille-Castille; il compose son territoire des six ou sept gouvernements, c'est-à-dire des provinces de Salamanque, Placencia et de Valladolid, Léon, Palencia, et les xVsturies; il augmente l'armée de deux divisions, mais en retirant cinq régiments d'infanterie et deux des troupes à cheval, et en m'ordonnant d'occuper les Asturies. De ces dispositions il résulte en réalité

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une diminution des forces, eu égard à l'étendue du territoire et à la lâche que j'ai à remplir. Je dois me rendre à Yalladolid. Il me prescrit d'augmenter les fortifications d'Astorga, de fortifier Salamanque; il reconnaît, au surplus, qu'aucune offensive contre le Portugal ne peut être prise avant la nouvelle récolle, et m'annonce le départ possible et prochain de la garde.

Pendant que toutes ces belles dispositions, qui jetaient partout la confusion, s'exécutaient, les Anglais avaient les yeux ouverts et se disposaient à entrer en campagne. Je recevais du duc de Dalmatie la lettre du 4 janvier 1812, qui n'était pas de nature à me donner beaucoup de soucis, et, peu après, une lettre du général Dorsenne du 5, dont les avis étaient beaucoup plus sérieux. Étranger au service de Ciudad-Rodrigo, qui n'était pas, je le répète, sous mon commandement, ne pouvant recevoir des nouvellesquepar le général Dorsenne, qui jamaisne m'en avait donné, c'était la première nouvelle des dangers qu'allait courir cette place. Ce qui me parut le plus important dans cette lettre fut la phrase relative au général Barrié, qui devait faire redouter un manque d'énergie dans la défense. Puisque le général Dorsenne connaissait la disposition d'esprit et le caractère de ce général, il n'aurait pas dû le choisir pour lui confier un commandement isolé aussi important.

^iUti MÉMOIRES DU DL'C DE UAGUSE.

Des nouvelles plus graves ne tardèrent pas à se succéder. Je reçus, à mon arrivée à Valladolid, une lettre du général Thiébault, commandant à Salamanque, qui m'annonçait l'entrée en campagne des Anglais et le passage de l'Âgueda; et j'envoyai, par des officiers, dans toutes les directions, aux différentes colonnes qui étaient en route pour aller occuper leurs nouveaux cantonnements, l'ordre de se diriger sur Fuente-El-Sauco et Salamanque, et je m'y rendis moi-même pour marcher sur Ciudad- Piodrigo aussitôt que les troupes seraient réunies; mais les événements se pressèrent tellement, et la résistance de Ciudad-Rodrigofut si courte (huit jours d'opérations, dont deux jours de feu), qu'il n'y avait pas moyen d'arriver à temps à sou secours, quelles qu'eussent été les dispositions prises d'avance.

Mais voici qui devient curieux ! C'est la manière dont Napoléon jugea la question et les reproches qu'il m'adressa par sa lettre du 25 janvier, quand il apprit l'entrée en campagne des Anglais. Le prince de Neufchâtel me dit que l'Empereur a vu avec peine la manière dont j'ai fait opérer le général Montbruu. » Il m'avait, ajoute-t-il, donné l'ordre d'envoyer seulement six mille hommes au secours de Valence, qui devaient rejoindre le général Darmagnac; >^ mais il se garde bien de dire que, s'il m'a effectivement donné ces instructions par sa lettre du 20 novembre, il m'a ordonné, par une

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ioLlie (lu leiidL'inaiii, '21 iiovciiiltre, (ic lucdic on mouvement un corps de douze mille hommes sur Valence, soutenu par une division de trois ou (juatre niille hommes, phicés en intermédiaii-e. Telle est la suite des idées de Napoléon, sa ménioiie, et sa bonne foi !

Le siège de Ciudad-liodrigo a été entrepris parce que Wellington a vu l'éparpillement des armées françaises, le départ d une partie de l'armée du Nord pour la France, et les détachements sur Valence.

La place de Ciudad-Rodrigo a été enlevée en un moment, parce que le général Bariié n'avait aucune énergie et n'a pas fait les plus simples dispositions que comporte la plus mis(''ial)le défense; et celle reddition, si prodigieusement prompte, a empêché qu'une halaille fût livrée pour délivrer cette place.

Par les dispositions prises au milieu de cette confusion des changements, je devais avoir réuni en face de l'armée anglaise, sur LAgueda, du 26 au 27, trente-deux mille hommes, et, du 1" au 2, quarante mille. Maintenant je dois poursuivie. On m'ordonne (même lettre) (renvoyer une des divisions de l'armée de Portugal à l'armée (}u Nord. sans rien changer à sa composition et à sa force, eu échange de Irois régiments de marche, qui appartiennent aux corps de mon armée, renforts <pii me sont déjà couq)tés et annoncés depuis longtemps. On lelirc de larmée du Midi cinq régiments polo-

nais, et on prescrit d'accélérer leur retour. On ordonne impérativement de faire partir pour la France tout ce qui appartient à la garde impériale en troupes de toutes les armes, et on prescrit, comme l'équivalent pour l'armée de Portugal de la diminution de forces qui s'opère partout, les secours que pourra donner l'armée du Nord à l'armée de Portugal, dans le cas où l'armée anglaise s'avancerait en Castille; comme s'il était possible de compter jamais d'une manière positive sur les mouvements combinés de généraux indépendants, et en Espagne alors beaucoup moins qu'ailleurs ! Et c'est au moment où les Anglais sont en pleine opération, et assiègent Ciudad-Rodrigo, que de semblables dispositions sont prises !

Le maréchal duc de Raguse.

\.E MAIŒCIIAL SOLLT AU MARÉCHAL MARMONT.

« Séville, le 0 tk'ccnibre iSH.

« Monsieur le maréchal, j'ai l'honneur de vous prévenir qu'en exécution des ordres que Son Altesse Sérénissime le prince major général m'a adressés le 28 octobre dernier, je donne l'ordre à la septième compagnie du 4' régiment d'artillerie à clieval de se rendre à l'armée de Portugal, sa nouvelle destination; elle arrivera à Tolède le 50 de ce mois, où elle attendra les ordres de Votre Excel-

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