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que moi je vous dise la vérité, que je vous dévoile l'avenir? L'Empereur est fou, tout à fait fou, et nous jettera tous, tant que nous sommes, cul pardessus tête, et tout cela finira par une épouvantable catastrophe. »
Je reculai deux pas et lui répondis : « Êtes-vous fou vous-même de parler ainsi, et est-ce une épreuve que vous voulez me faire subir?
« — Ni Tun ni l'autre, mon cher ami : je ne vous dis que la vérité. Je ne la proclamerai pas sur les loits ; mais notre ancienne amitié et la confiance qui existe entre nous m'autorisent à vous parler sans réserve. Ce que je vous dis n'est que trop vrai, et je vous prends à témoin de ma prédiction. » Et là-dessus, il me développa ses idées en me parlant de la bizarrerie des projets de l'Empereur, de leur mobilité et de leur contradiction, de leur étendue gigantesque, que sais-je? Il me présenta un tableau que les événements n'ont que trop justifié. Plus d'une fois, depuis la Restauration, j'ai rappelé à Decrès notre conversation et son étonnante, mais bien triste prédiction.
L'Empereur arriva et fut s'établir à Fontainebleau. Je m'y rendis plusieurs fois et j'y re>lai quelques jours pour connaître ses intentions sur les provinces illyriennesel recevoir ses instructions. Une organisation provisoire fut faite. Elle m'investissait de tous les pouvoirs, et me transmettait
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5Ô8 MÉMOIRES DU DUC DK RÂGUSE.
l'aulorité da souverain. On me donna divers agents pHhcTpàffX. D^aï)ord un intendant général pour Tadministration proprement dite, sous mon autorité^ au moyen des décisions et des arrêtés que je prendrais sur ses rapports. Cet intendant était chargé des fmances, de Tintéricur, de la police, des douanes, etc. Un commissaire général de justice exerçait, également sous moi, les fonctions de ministre de la justice. Je ne devais correspondre qu'avec un seul ministre, celui des finances, pour toutes les alTaires de rillyrie, et avec le ministre de la guerre pour l'armée française qui y était placée. En un mot, j'étais, dans toute l'étendue du terme, un vice-roi dont le pouvoir n'avait pas de bornes.
Aucun de mes actes, pendant tout le temps de mon séjour en Illyrie, n'a été lobjet d'une désap- [>robnlion. Je rendrai compte, dans ces J/émoir», des principales circonstances de mon administration. L'Empereur me donna, en partant, pour instruction générale, de faire pour le mieux. Je pense avoir rempli cette tâche, puisque j'ai tout à la fois tiré le plus grand parti de ce pays sous le rapport des ressources, ménagé les habitants, fait régner Tordre el la justice, et laissé chez eux des souvenirs honorables, dont j'ai reçu de grandes marques, el qui, plus d'une fois, ont été pour moi, dans d'autres temps, le motif de véritables consolations et des jilus douces jouissances.
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Lors de mon séjour à Fontainebleau , l'Empereiir avait de fréquents débats avec son oncle, le cardinal Fesch. Pendant l'été qui venait de s'écMiler^ .Napoléon s'était porté aux derniers actes de irÎAlence contre le saint-père, ce pontife vénérable qvi l'avait sacré, et dont le concours, en cette solennelle circonstance, avait servi si puissamment à aa grandeur aux yeux des peuples. Au milieu de la nuit du 5 au 6 juillet, le pape avait été fait prisonnier.* Aux heures mêmes de cette mémorable bataille de Wagram, au moment où Napoléon^ ce puissant monarque, déployait les forces immenses qu'il avait rassemblées, ses agents faisaient, paorses ordres, la guerre à un vieillard, retranché dansiMu palais, à un vieux prêtre, dont toute la force, UmB les moyens de résistance, étaient placés dans ses droits et dans l'opinion des peuples. Gcand eontraste, mais grave sujet de réflexions ! cinq ans ne s'étaient pas écoulés, et le glorieux souverain, que la raison et la justice ne gouvernaient plus^ étaât tombé, tandis que le vieux prêtre était remenlé snv son trône.
Fesch, devenu cardinal, avait repris avec sraaiem* les sentiments propres aux gens d'Eglise : il ftit, dans tous ces temps, un des plus zélés défenseurB des droits du pape, et il l'a témoigné par une^résistance constante, énergique et honorable peur son caractère. Il savait, il est vrai, que la. séiéfiili}
:^ HLlOllES hV DUC DE l^GUSE
à*r ] Emiereur enTeis lui aunil des bornes, et ef* iViu « f «meD! fille o'a jamais dépassé les paroles et >^ iDrnaoes. Un jour, à Fontainebleau, Fesch disiiuuii: hrec surreur, oonune cela lui était asseï biilùtuel : IXinfierpur se fiicha et lui dit qu'il lui lilki; lôen de («rendre ce ton hypocrite, à lui, liieriiiî. incrédule, elc. « Cest possible, c'est pos- >;i'k. disait Fesch: mais cela n'empêche pas que %<>i2> :.•: fas^iei une injustice, tous êtes sans raison, n:iii> dr^it^. ^a^^ prétexte; tous êtes le plus injuste i::> îioiiimtrs. •> A la tin. l'Empereur le prend par la iiiàiii. oUTre sa fenêtre et le mène sur le balcon. — v« Re^;îi\ie2 la-haut, lui dit-il. voyez-TOus quelque tiiitsc? — Non. lui dit Fesch. je ne Tois rien. — Eh lùen. s:ichez donc tous taire, reprit TEnipereur, nuii. je vois mon étoile; o*est elle qui me guide. Ne coui}»aroz )>lus vos faoultés débiles et incomplètes à mou orLMiii>cition supérieure. »
Un retrouva sans cesse, comme je l'ai remarqué, et connue je Ir remarquerai encore, le besoin qu'avait Napoléon de chercher à rattacher au ciel son origine, i.i' jtiur même oit cette scène eut lieu. Lluroc. i|ui vu avait été témoin, me la raconta, et j'eus la pensée que Decrès pouvait bien avoir raison.
Je partis do Paris le i novembre, et je me ren- <lis sans n;tard en lUyric. Je m'arrêtai quelques niomeiits à Milan, pour y voir le vice-roi et m'en-
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tendre sur divers objets à régler pour la rétrocession de la Dalmatie et de l'Istrie au gouvernement français. J'arrivai à Laybach le 16 novembre.
La ville de Laybach est bien inférieure en population, en richesses et en importance àTrieste; mais elle fut choisie pour la résidence du gouverneur, à cause de la proximité de la frontière d'Autriche et (te^ l'avantage que cette position lui donne comme poste^ d'observation. J'habitais de ma personne, l'hiver seulement, Trieste, dont le climat est plus doux et la résidence plus agréable. Pendant ce temps, je m'occupais d'une manière particulière des intérêts de celte ville.
Les provinces illyriennes, agrégation de pro^ vinces, les unes autrefois vénitiennes et les autres autrichiennes, diffèrent entre elles par le climat, par le langage, par la nature de leur population, enfin par toutes les circonstances qui constituent la diversUj^es peuples. Leur longueur du nord au sud est de deux cent trente lieues. Leurs frontières, au nord, contiguês au Tyrol, se terminaient au sud à la frontière du pachalik de Scutari. Composées du bailliage de Lientz et de Lillion, dans le TyroU du cercle de Villach, en Carinthie, de la C.arniole, du comté de Goritz, de Trieste, de la Croatie civile et militaire, sur la rive droite de la Save; de l'Istrie vénitienne et autrichienne, de Fiume, de la Dalmatie, de l'État de Raguse et de la province des bou-
Vn.
clws de Catlaro, leur population approchait de dMx millions d'âmes et se composait d'411ei|UHnds, d'Illvriens, d'Italiens, d'Albanais, enfin d'individus de tous les pays, réunis à Trieste. U y a donc aiOant de mœurs diverses que de provinces, autant de i^roduits difTérents que de localités, et surtout les diverses manières d'exister n'ont aucun rapport entre elles. Ainsi les lois et l'oi^anisatioii ne pouvaient pas être uniformes, et le même régime ne pouvait convenir aux Croates militaires qui gardent 11"!? frontières, aux négociants de la ville de Trieste, aux soigneurs de la Gamiole, aux mineurs d'Idria et de Bleiberg, et aux matelots de la Dalmatie et de l'Albanie.
In première chose à faire en arrivant était de rétablir Tordre en Dalmatie. Les Autrichiens, pendarrrt la cumpagne, avaient fait une invasion dans le plat pays. Le général Knesevich y était entré, et ses troupes avaient occupé tout l'espace compris entre la Zermagna et la Gzeltina; mais elles n'avaient pas passé cette dernière rivière. Après avoir bloqué Zara, Knin, Klissa et le fort San Nioolo, elles firent prendre les armes contre nous à une partie de la population, séduite par l'espérance d'être traitée plus doucement. Plusieurs agents de l'administration se joignii*ent à eux; d'autres, restés fidèles, furent arrêtés et conduits en Hongrie. J'envoyai des troupes et des instructions pour faire too(