‹ Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 3)Chapitre 169 sur 247 · LIVRE Xrtï · texte numérisé non relu

LIVRE Xrtï

biens. La paix fut donc rétablie dans cette partie de la frontière, et n'a pas été troublée depuis. Il était difficile de rentrer de vive force dans Czettin si les Turcs eussent voulu s'y défendre. Un équipage de siège, dont je n'étais pas pourvu, eût été nécessaire. Cette opération m'aurait entraîné dans des dépenses et des travaux supérieurs à mes moyens. Czettin avait résisté aux Autrichiens pendant vingt jours de tranchée ouverte, et les mêmes Turcs de la frontière avaient battu seuls le général Devins. Ne perdant pas un moment et profitant de la terreur causée par les événements d'Isachich et de Bihacz, je crus pouvoir arriver à mes fins. En conséquence, aussitôt mon arrangement terminé, j'écrivis au capitaine qui occupait Czettin la lettre suivante :

c< Vous avez été informé des événements d'Isachich et de la soumisslQu des habitants de Bihacz. Je vous préviens qu'à l'instant même je me mets en marche contre vous. Si demain, en arrivant devant la forteresse de Czettin, je la trouve occupée par vos gens, je ne m'amuserai pas à en faire le siège, mais je détruirai toutes vos possessions et mettrai à feu et à sang votre territoire. »

Le lendemain matin, je trouvai le fort évacué par les Turcs, tout le matériel intact, les canons en batterie sur les remparts, et les magasins remplis de vivres et de munitions. Les postes furent réta-

blis sur cette partie de la frontière comme sur Tau- Ire, et tout rentra dans l'ordre.

Les Croates trouvèrent, dans notre autorité, une protection efficace à laquelle ils n'étaient pas accoutumés. Sous le gouvernement autrichien, on leur donnait toujours tort dans toutes leurs discussions, tant ce gouvernement craignait de se brouiller avec ses incommodes voisins! Ma règle de conduite fut d>tre de la plus scrupuleuse justice, mais de soutenir avec énergie les Croates toutes les fois qu*ik auraient raison. Ce qui venait de se passer prouvait;, aux uns et aux autres, ma résolution et mon pouvoir; et, depuis ce moment, une parole de moi suffît toujoui*s pour tout terminer.

I.rs Croates, relevés à leurs propres yeux, étaient dovonus fiers, et les Turcs disaient d'eux qu'ils avaient pris la peau françane. Parmi ceux-^i, mon nom était reste un objet de terreur. Je l'ai oui dire il n'y a pas très-longtemps à plusieurs personnes revenant de ce pays. Il est devenu populaire comme moyen de crainte; et, quand une mère veut faire taire son enfant qui pleure, elle lui dit : « Tais-toi, ou Marmont va venir. » C'est ainsi qu'autrefois, en France, on menaçait de l'ogre les petits enfants.

Je le répète, la manière dont cette affaire fut traitée a eu une grande influence sur l'esprit des Croates: elle leur a donné, pour ainsi dire, une nouvelle existence auprès des Turcs. J'ai raconté

Page 1