LIVRE XV11I. - 1815 lJ
Napoléon, de son côté, avait combattu avec les deuxième, cinquième, huitième, onzième corps et sa garde. Il avait gardé ses positions, mais n'avait pas pu enlever celles de l'ennemi. Je n'entrerai pas dans le détail de ce qui se passa de ce côté. Ce n'est pas l'histoire complète de la guerre que j'écris, mais seulement le récit des événements qui me sont particulièrement personnels. Divers écrivains militaires ont fait des relations de la bataille de Leipzig. Je les ai lues. La plus exacte, celle qui se rapproche davantage de la vérité pour les faits, malgré le thème convenu de mettre Napoléon à l'abri de tout reproche, est celle que contient le SpectGlew militaire, et dont le général Pelet est l'auteur.
Mon corps d'armée perdit de six à sept mille hommes. Le seul corps de York, d'après les relations officielles, dont les évaluations sont probablement fort inférieures à la vérité, éprouva une perte de cinq mille quatre cent soixante-sept hommes.
Pendant cette double bataille, le quatrième corps, commandé par le général Bertrand, avait passé l'Elster, s'était emparé de Lindenau, et avait éloigné le corps de Giulay, qui occupait la plaine de MarkranstadtetdeLutzcn. Cette bataille du 1 G décidait la question de la possession de l'Allemagne. C'est pour y commander que nous avions combattu ce jour-là. C'est pour l'affranchir de notre domina-
tion que les alliés nous avaient attaqués. 11 restait à livrer bataille pour assurer notre salut personnel. Ainsi, quand on fixe au 18 octobre la bataille de Leipzig, on est dans Terreur. Le 16, la grande question a été décidée. Napoléon n'étant pas parvenu à battre et à faire reculer l'ennemi, moi m'étant trouvé dans la nécessité de combattre un contre quatre, quoique l'armée du Nord, forte de soixante mille hommes, ne fut pas entrée en ligne, et la grande armée du prince de Schwarzenberg devant recevoir, le 17, les puissants renforts que Benningsen et Colloredolui amenaient, il n'y avait plus rien à faire. D'ailleurs nos movens'étaient usés, nos munitions consommées, nos corps à moitié détruits. Nous n'avions donc plus d'espérance à concevoir, et notre pensée unique devait être de nous retirer en bon ordre, de sauver nos débris et de regagner la France.
La journée du 17 se passa tranquillement. L'ennemi attendait ses renforts. Quant à nous, nous étions occupés à remettre l'ordre dans nos troupes. Cependant nous aurions dû, dès ce moment, commencer notre retraite, ou au moins en préparer les moyens, de manière à l'effectuer dès l'entrée de la nuit. Mais une sorte d'insouciance de la part de Napoléon, impossible à expliquer et difficile à qualifier, mettait le comble à tous nos maux. Pendant
LIVRI XVIII — I8i:v 201
ton te la journée du 17, l'armée de Silésie, et ensuite l'armée du Nord, commandée par le prince royal de Suède, défilèrent sous nos yeux et remontèrent la rive droite de la Partha. Je fis occuper les divers ponts de la partie supérieure de cette rivière, et je plaçai en observation, sur la rive gauche, ma cavalerie légère. Mon infanterie était campée perpendiculairement à la Partha, faisant face à Taucha, la gauche au village de Schœnfeld, la droite sur la direction du village de Paunsdorf.
L'Empereur avait cependant senti la nécessité d'opérer la retraite. Les troupes qui avaient combattu à Wachau et Liebertwolkwitz la commencèrent avant le jour, le 18, et se rapprochèrent do Leipzig. Des caissons, que l'on ne pouvait pas emmener faute d'attelages, sautèrent, ce qui avertit l'ennemi du mouvement qui s'opérait. Il se mit en conséquence en mesure d'attaquer l'armée française. En effet, vers les dix heures du matin, l'armée de Bohême marcha en avant, formée en trois grosses masses, la droite commandée par le général Benningsen, le centre par Barclay de Tolly, et celle de gauche par le prince de Hesse-Hombourg, tandis que l'armée de Silésie et l'armée du Nord débouchaient par Taucha.
La grande armée française prit aussitôt les positions suivantes : à l'extrême droite, le huitième (Po-
niatowski), ensuite, vers Frobstheyda, le duc de Castiglione; puis le corps du duc de Bellune; ensuite le cinquième (général Lauriston); enfin le duc deTarente, avec le onzième, derrière Iïolzhausen. Le septième, composé de Saxons, qui venait de Taucha, devait occuper Paunsdorf. Mon corps devait être à gauche, et le troisième en seconde ligne.
Aucun engagement n'avait encore eu lieu; mais on devait reconnaître que le moment de l'action était prochain. Je venais de visiter mes postes de cavalerie wurtembergeoise sur la rive gauche de la Partha. J'avais donné pour instruction au général Normam, en le quittant, de se replier avec lenteur sur moi quand l'ennemi arriverait sur lui en débouchant de Taucha, et de me faire prévenir, afin que mes troupes eussent le temps de prendre les armes. Je rentrais à mon camp avec sécurité quand je vis la plaine couverte de cavalerie légère. Cette cavalerie en désordre marchait dans notre direction et s'avançait sur nous. Je supposai que les Wurtembergeois, attaqués brusquement, fuyaient. Je fis prendre les armes immédiatement aux troupes. Je fis battre la générale. C'était la première fois dans ma vie que j'employais devant l'ennemi ce moyen d'avertissement. En un petit nombre de minutes, les troupes furent en ligne, formées et en état de combattre. La cavalerie en vue approcha.