‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 138 sur 156 · IX · texte numérisé non relu

IX

J'ai connu quelques propriétaires russes qui, séduits par l'apparence d'un soleil plus chaud, se trouvant avoir trop de population dans leurs terres de l'intérieur, faisaient usage de leurs droits, en transplantant l'excédant, qui leur devenait une charge au lieu d'être un revenu, dans des terrains de pâturages au midi : ils eurent tous à le regretter. Un comte Gourief fit, au contraire, cette même opération du centre de la Russie vers le Volga, au delà du Saratov : il doubla sa fortune.

Ces divers faits, dont j'ai eu connaissance exacte, me donnent l'explication d'un phénomène historique que je ne comprenais pas. Je m'étais demandé souvent pourquoi cette longue zone méridionale, qui s'étend depuis la Bessarabie jusqu'en Asie, n'avait jamais été ni peuplée ni civilisée. Les colonies grecques n'avaient pas dépassé les côtes de la Crimée ; les Romains n'avaient pas été plus loin que la Yalachie. Toute cette zone n'avait été qu'une route de passage pour les émigrations de peuples qui arrivaient d'Asie et du Volga inférieur ; aucun d'eux ne s'y était arrêté. Les Tartares, qui arrivèrent jusqu'à la Crimée; au moment où les Turcs prenaient Constantinople, n'y firent, pour ainsi dire, point d'établissements; ils ne pouvaient ni avancer ni reculer; ils y restèrent, mais à l'état nomade. L'incertitude de la production fut pour

moi la réponse à la demande que je me faisais. L'existence du royaume de Mithridate est un argument en faveur de l'opinion que je me suis faite ; car il n'y a. pas trace quil se soit éloigné de la mer d'Azof ou de la mer Noire. Pourquoi n'aurait il donc pas cherché à étendre sa domination vers Tintérieur? Cela paraissait naturel. Pour un fait aussi constant, il doit y avoir une cause permanente.

J"ai sous les yeux un tableau, fait en 1850, qui établit le rapport de la classe des industriels à la population totale de chaque gouvernement. Ce rapport est, pour Saint-Pétersbourg, de 1 sur 41 habitants; Moscou, de 1 sur 54; Astrakan, de 1 sur 215. — Je passe les intermédiaires. De Volhynie, de 1 sur 269; deKazan, de 1 sur 400; de Kief, de 1 sur 574; de Podolie, de 1 sur 644; de Pultawa, de 1 sur 955; des Cosaques du Don, de 1 sur 2,101. On voit, par l'extrait que je fais de ce tableau, et qui suffit au but, combien 1 industrie diminue à mesure qu'on avance vers ce midi dans lequel l'opinion de lEurope place une grande partie de la force de l'empire russe.

L'impossibilité d'y augmenter la population, à cause de l'incertitude de la production, apporte un obstacle invincible à l'établissement d'une grande industrie. Il n'y a donc point là richesse de capitaux: les maisons de commerce d'Odessa sont des

commandites de Saint-Pétersbourg, de Moscou ou de l'étranger; il n'y a rien là qui ait sa racine dans le sol.

Il y a des hommes qui croient que l'ét^ablissement des routes de fer pourrait changer la face de ce pays, en rapprochant les lieux de la production de ceux de l'exportation. Il y aurait sans doute des bénéfices pour les propriétaires; mais seraient-ils en rapport avec les dépenses que causeraient l'établissement et l'entretien de pareilles voies? Le général Destrem, ingénieur habile, et, plus qu'aucun autre, compétent pour tout ce qui regarde la Russie, a prouvé, avec la dernière évidence, que l'entretien des routes de fer y sera toujours trop cher. La terre y gèle, même dans ce soi-disant midi, à quatre pieds de profondeur; le dégel ne dérangerait-il pas toujours la ligne horizontale des rails? Que de travaux ne faudrait-il pas, et que d'argent pour des réparations à faire sur d'aussi grandes distances?

Dans les pays assez riches pour que des associations particulières puissent construire de pareilles routes, je comprends leur construction : c'est une manière de placer des capitaux ; je comprends que l'on trouve ce mode de voyager meilleur marché. Mais en est-il de même quand les Étals empruntent pour construire des routes de fer? Les intérêts à

payer pour les emprunts n'exigent-ils pas une augmentation d'impôts? Il en résulte que ceux qui ne voyagent pas payent une partie des frais de ceux qui se font transporter par les chemins de fer. Ce serait bien particulièrement le cas en Russie, où l'État seul pourrait les construire. Le temps qu'il faut pour terminer celui de Saint-Pétersbourg prouve que les marais sont des obstacles encore plus difficiles à vaincre que des montagnes. Un grand établissement, qui avait, dans le midi de la Russie, le plus brillant appareil de la force, n'y existe plus tel que vous l'y avez vu, monsieur le maréchal. Une grande revue que l'empereur fit de ses colonies militaires, en 1857, le décida à en changer entièrement l'organisation. Il reconnut le danger d'une pareille création, si peu d'accord avec ce qui l'entourait. La supériorité morale de cette population militaire devait en faire, selon les circonstances, ou un instrument d'oppression contre le pays ou de rébellion contre le gouvernement. — La révolte si tragique des colonies du Nord (de Novogorod) était un avertissement que l'empereur ne pouvait oublier. Le général Witt présenta à l'empereur, à Voskresensk, quelques mille jeunes gens non encore rangés dans les régiments, mais déjà assez instruits et formés pour faire sur-le-champ le service de bas officier», sachant tous parfaitement lire,

«crire et compter. Il y avait, cette année, dans lensemble de ces colonies vingt-six mille hommes arrivés à ce degré d'instruction. Witt demanda à Fem- .pereur ce qu'il devait en faire. Une décision était ^'autant plus embarrassante, que, d'après l'organi- ■sation de ces colonies, chaque année devait augmenter ce nombre. L'empereur n'hésita pas. Il changea l'organisation : tous les habitants des colonies redevinrent des paysans comme tous les autres. Les régiments furent, depuis ce jour, complétés par les recrues que leur donnait la levée générale de l'empire, comme le sont les régiments qui ne sont point colonisés. L'instruction fut bornée aux enfants des régiments. La partie administrative aura dû être modifiée dans une mesure analogue à la réforme militaire. J'ignore les nouveaux règlements qui auront été donnés; je suppose qu'on aura, petit à petit, diminué l'immense monopole agricole qu'exerçaient ces colonies.

Je précédais de deux jours l'impératrice, qui se rendait à Voskresensk. On avait, à Pultawa, arrangé pour elle une exposition des produits de ce gouvernement. J'y vis des échantillons nombreux de superbe laine mérinos; les principaux producteurs étaient les Kotschubei et les Rasoumowski. J'en faisais compliment à l'homme très-intelligent, propriétaire lui-même, qui était mon cicérone. « Oui,

me dit- il; mais il faut ici une grande fortune pour pouvoir supporter la variation des prix, qui est augmentée par une cause que personne ne peut calculer, parce qu'elle est placée en dehors des intérêts de ce commerce. »

Voici l'explication qu'il me donna, a Les colonies militaires sont en possession d'un immense monopole en chevaux, en grains et en laines; car chaque régiment possède entre douze et vingt mille mérinos de la plus belle espèce. Plusieurs régiments, n'ayant pas eu assez de fonds dans leur caisse pour faire face aux dépenses d'équipement et d'habillement qu'exigeait la circonstance, furent autorisés par l'administration coloniale à vendre la laine qu'ils avaient en magasin au-dessous des prix du marché d'Odessa; ce qui amena une baisse nuisible à l'intérêt des autres producteurs; pour cette année notre marché est gâté; les petits propriétaires auront à en souffrir. »

Je vis à cette occasion que l'établissement colonial n'était pas populaire. Un autre monopole qu'il exerçait vint déranger une autre branche de l'économie agricole dans des gouvernements éloignés. Le général Witt, qui conduisait son établissement en homme de génie, mais en homme spécial, montra à l'empereur deux cent quarante étalons, les plus belles bêtes que l'on pût voir, car l'adminis-

tration était assez riche pour faire acheter partout ce qu'il y avait de mieux; près de vingt mille juments avaient été réunies dans un district assez resserré. Les colonies de l'Ukraine n'avaient rien livré à cette revue d'un nouveau genre. !>e nombre des juments était bien plus considérable; chaque régiment en comptait plusieurs milliers.

Les gouvernements de Charkov, de Tambov, de Riazam, de Koursk, deYoronej étaient les pays de remonte pour la cavalerie; chaque petit propriétaire y avait un haras de dix, quinze, vingts trente juments; les plus petits se cotisaient entre eux pour avoir un étalon à frais communs; la race chevaline y était depuis longtemps distinguée, et fournissait, outre les remontes de cavalerie, beaucoup de chevaux de luxe aux attelages de Moscou et de Saint- Pétersbourg. — Peu d'années suffirent pour les détruire; la vente certaine aux remonteurs de la cavalerie, les moutons vinrent remplacer les chevaux. Les colonels de cavalerie, surtout ceux des régiments de la garde, n'eurent plus le choix de leurs remontes; elles furent envoyées des colonies à un prix fixé par le gouvernement.

Il resterait encore à faire un dernier calcul, celui de savoir ce que le pays a gagné ou perdu à l'exercice de ce brillant monopole. Mon opinion personnelle n'est pas douteuse; tous les frais de produc-

MÉLANGES. S'il)

tion des colonies sont plus élevés que le seraient ceux des particuliers. Ce phénomène ne doit cependant pas être condamné; les immenses résultats obtenus en si peu de temps ont prouvé l'incapacité du gouvernement civil de les amener dans des voies qui auraient dû être les siennes. Mais des moyens naturels de production ont été détruits; c'est une perte positive, parce que cette administration coloniale ne restera pas ce que le général Witt en avait fait. Il est difficile de trouver une longue série de successeurs à un homme aussi actif, aussi intelligent, aussi intègre, étant à la fois homme de troupe et créateur en administration. Pardon, monsieur le maréchal, etc., etc.

FlQUELMONT.

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