‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 74 sur 156 · LIVRE XXVI. — 1839-1S · texte numérisé non relu

LIVRE XXVI. — 1839-1S

tout ce qui donnera de la force à Tempire otlomant. Or il est incontestable que, si cet Etat, qui croule par la faiblesse et le désordre, peut retrouver un peu la vie, c'est par la portion que gouverne Méhémet-Ali. Nulle prospérité possible avec le désordre. Or le vice-roi a détruit l'anarchie. L'autorité est le premier besoin des peuples, et la tyrannie d'un seul vaut mille fois mieux pour les masses que celle de plusieurs. Celle-ci n'a ni règles ni limites, se modifie de toutes les manières, se multiplie et se reproduit sous toutes les formes. Le pacha a rappelé la vie dans les pays qu'il gouverne Je sais bien que c'est à son profit et que ses sujets jouissent d'un bonheur fort limité; mais le moindre adoucissement dans son régime peut amener une civilisation véritable, progressive et durable. Il a habitué le peuple à travailler. Qu'il partage avec lui, dans une proportion équitable, les produits qu'il obtient, et le sort de l'Egypte est complètement changé. Le cultivateur, arrivé à l'aisance, aura la faculté de satisfaire à ses besoins. Les besoins augmenteront avec la richesse; dès lors le mouvement est imprimé, et les résultats sont infaillibles. La marche de la civilisation est celle-ci : — Chassez le désordre; disciplinez les barbares; donnez-leur des chefs instruits et créez-leur des besoins; tout ira ensuite de lui-même.

La conservation de l'empire ottoman intéresse l'Autriche de plus d'une manière. Placée la première des puissances de l'Europe en face de la Russie, la chute de l'empire ottoman, quels que soient les avantages que lui assure le partage, lui sera plus funeste qu'à tout autre. Arrivée au point de puissance que l'on peut conserver avec les éléments qui en garantissent le progrès, la Russie n'aura besoin, pour l'exercer, que d'avoir les débouchés dont le sultan est en possession. Ainsi tout ce qui contribuera à reconstruire cet État, si vaste et si faible, est dans les intérêts de l'occident et du midi de l'Europe.

Mais la puissance des Etats et la création de leurs moyens d'action ne peuvent avoir que deux origines : celle qui vient du gouvernement, ou celle qui vient du peuple. Dans le premier cas, la puissance nait de la conquête, avec l'enthousiasme et les intérêts qu'elle produit, et encore ne dure-t-elle que si le gouvernement a assez de lumières pour la constituer sur des bases durables et solides; ou bien d'un génie supérieur qui se trouve tout à coup l'apanage d'un souverain respecté et obéi. Dans l'autre cas, qui est le plus ordinaire, la puissance se trouve dans les éléments de la société même, dans ses besoins et dans les agglomérations qui en sont la conséquence.

LIVRK XXVI. — 1839-1841. 101

Une ville, un arrondissement, une province, peuvent servir de point de départ. Méhéinet-Ali, parla domination qu'il exerce, a créé un élément puissant. L'ordre régnait dans ses États, et il ne fallait, pour assurer une marche rapide vers des mœurs plus douces, que modérer un peu son avidité et son amour de l'argent.

La civilisation n'est autre chose que l'ordre public, l'exercice de la justice, la reconnaissance des droits du faible avec la protection qu'ils réclament, et le développement des connaissances dans los sciences et dans les arts. Les créations de Méhémet- Âli étaient donc utiles à la puissance du sultan. Ses querelles passagères étaient sans conséquence pour l'avenir, et les dangers de nouvelles hostilités venaient plutôt du Grand Seigneur que de son vassal. Toute la politique de la partie de l'Euiopo qui tient à la conservation de l'empire ottoman devait donc avoir pour unique objet d'assurer l'obéissance du vassal envers le souverain. C'était chose aisée pourvu que l'existence du vassal ne fût pas mise en question ou incertaine. Il ne pouvait vouloir davantage. Aspirer au pouvoir suprême était intempestif. Beaucoup d'années doivent précéder l'arrivée sur le trône d'un homme né sujet, que des circonstances extraordinaires désignent pour 1 occuper. L'opinion des peuples exige toujours ces longs dé-

u. Il

lais. Si, dans le système que j'établis, les enfants ou les petits-enfants de Méhémet-Ali, gouvernant bien leurs peuples, eussent été appelés, par l'opinion de l'Orient^ à remplacer un jour la race dégénérée d'Osman, quel inconvénient en serait-il résulté pour le monde? L'histoire n'est-elle pas remplie d'événements semblables? Plusieurs des principaux souverains de l'Europe ne descendent-ils pas d'ancêtres à qui les nécessités de l'époque où ils ont vécu, plus que leurs droits, ont fait prendre la couronne?

Je crois avoir établi d'une manière incontestable l'aspect sous lequel le gouvernement autrichien aurait dû envisager la question d Orient; mais TAngleterre part d'un point de vue tout différent. Elle ne veut pas que l'Egypte soit forte et que ce pays, poste intermédiaire entre elle et ses possessions d'Asie, puisse résistera ses caprices. Elle veut, au contraire, pouvoir lui dicter des lois et y trouver un appui et un concours utile à tous les besoins de son commerce. En un mot, nous avons intérêt à ce que rÉgyple soit forte et une utile alliée pour nous, et les Anglais veulent le contraire. Nous avons intérêt à ce que le sultan soit maître chez lui, et la Russie veut qu'il soit à ses ordres. De là l'alliance et l'harmonie qui régnent en ce moment entre ces deux puissances rivales, et l'opposition entre ces

MVRH XXVI. — 1S59-1SII. 1().>

deux puissances et la France survenue en même temps.

On comprend et l'on ne peut blâmer l'affection del'Âutriche pour l'Angleterre. Les deux États n'ont pas un seul intérêt en opposition. Chacun d'eux a un rôle particulier, qui se trouve être le complément de l'autre. L'Autriche est puissante par sa nombreuse armée et sa grande population. Sa marine est sans importance. L'Angleterre est puissante par sa marine, et son armée est secondaire. L'une est riche par un commerce étendu, ses colonies et son industrie; l'autre, par son agriculture et son industrie, qui n'a rien à redouter de celle de l'Angleterre. Il y a donc des rapports naturels entre ces deux pays, et, des rapports naturels à l'amitié et à l'alliance, il n'y a pas loin. Les siècles ont consacré ces relations. Elles n'étaient qu'interrompues depuis dix ans. Le prince de Metternich a tenu à les rétablir. 11 y a aussi un autre point de vue qui mérite d'être remarqué; c'est que la Russie est l'ennemie naturelle de l'Autriche comme de l'Angleterre, et qu'à ce titre les intérêts de l'Autriche et de l'Angleterre se confondent, tandis que la France, nécessairement rivale et ennemie de TAngleteiTe, peut avoir une politique variable qui la rapproche accidentellement de la Russie. A ce titre, le gouvernement autrichien devait être porté à resseirer

ses liens avec la puissance britannique; mais il y a des limites aux concessions, et certes on ne doit jamais s'unir ayec la perspective fondée d'une humiliation probable et les chances d'une guerre pour laquelle on n'a pu rien préparer et dont les conséquences étaient impossibles à calculer. Le concours de l'Autriche, dans la circonstance qui nous occupe, ne peut donc et ne doit pas être excusé, et le seul moyen de le justifier aurait été d'en faire une déclaration formelle à la France avant la signature, au lieu d'avoir gardé avec elle un profond silence et apporté un mystère impénétrable dans cette transaction. Cette démarche eût été un acte de déférence et d'amitié qui rendait moins amère une politique isolée, et le résultat infaillible de cette communication eût été d'empêcher la séparation de la France; car il est certain que jamais Louis- Philippe, dans sa position, avec les opinions et toutes les circonstances qui l'environnent, n'aurait voulu consentir à courir les chances que la signature du traité amènerait probablement. C'est donc le silence gardé pendant huit jours par l'Autriche, avant le 15 juillet, que la France peut lui reprocher. Le reste la regarde. Les erreurs dans lesquelles elle est tombée ne blessent que ses intérêts propres et son avenir.

L'Angleterre, seul véritable auteur du mouve-

Page 1