‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 75 sur 156 · LIVRE XXVI. — 1839-1S · texte numérisé non relu

LIVRE XXVI. — 1839-1S

ment qui se préparait, et entraînée par une passion acharnée à la destruction de Méhémet-Ali, entrait en lice avec des moyens que l'on peut, malgré le succès obtenu, taxer de ridicules. 11 n'était pas un seul homme en Europe, excepté lord Palmerston peut-être, qui crût le succès possible avec les armements qui s'effectuaient. Le prince de Metternich n'attendait aucun résultat favorable d'une entreprise exécutée avec si peu de moyens; et, plus tard, quand un succès inespéré est venu étonner l'Europe, il n'a pas changé de langage. C'était un acte de complaisance envers TAngleterre auquel il avait cru devoir consentir; et, comme il répugnait à l'emploi de moyens plus puissants, il avait regardé les hostilités comme sans conséquence et devant être de courte durée. Peut-être lord Palmerston avait-il l'arrière-pensée de le mener plus loin; peut-être aussi y serait-il parvenu; mais tout cela était un jeu dangereux; car l'orgueil de l'Angleterre, humiliée par un non-succès, avait aussi de graves inconvénients, et l'avenir, à tout homme prévoyant, devait paraître couvert de sombres nuages. La politique insensée de la France, réunie aux illusions et aux mauvaises combinaisons de Méhémet-Ali, et les turpitudes d'Ibrahim-Pacha, sont venues bientôt les dissiper.

11 est évident, pour tout Français raisonnable et

instruit, que l'intérêt bien entendu de la France était de ne pas se séparer de l'alliance, afin d influer d'une manière importante sur les décisions du conseil européen. M.Guizot' s'est laissé tromper et a été dupe de l'Angleterre. Sa suffisance naturelle l'a mal inspiré. Nul doute que Louis-Philippe, informé de la résolution des puissances d'agir séparément, ne se fût rattaché à la proposition de r Autriche dont j'ai parlé, afin d'obtenir un résultat pacifique. Mais, une fois la faute commise, une fois le traité signé et la France exclue de l'alliance et isolée, elle devait bien se garder de tenir le langage qu'elle a adopté. Elle ne devait ni parler d'une insulte qui n'existait pas ni supposer une coalition contre la France dont personne n'avait eu l'idée. Elle devait traiter la question d'une manière isolée et comme une chose déterminée. Elle devait déclarer que le traité du 15 juillet, dont le but était la destruction de Méhémet-Ali, lui paraissait un traité préliminaire de partage de l'empire ottoman; les événements qui se préparaient étaient trop graves à ses yeux pour qu'elle se dispensât d'intervenir; toute hostilité contre l'empire égyptien était donc une cause de guerre à ses yeux. En faisant cette déclaration, il fallait l'appuyer d'ar- \mements puissants de terre et de mer; en décla-

• iMmistre de France à Londres.

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rant toutefois à rAllemagne que, étrangère à ces débats, elle ne pouvait être lobjet d'aucun changement de relations avec la France, et ne faire aucune espèce de dispositions sur la frontière du Rhin qui fît naître les plus légères inquiétudes, mais en même temps envoyer sans retard à Alexandrie l'escadre française avec trois mille hommes de débarquement et trois ou quatre mille matelots, destinés, en cas de besoin, à monter l'escadre turque, et en même temps ordonner le rassemblement d'une armée de cent mille hommes à Lyon, destinée à entrer en Italie à la première hostilité en Orient, et faire faire une déclaration formelle à cet égard au prince de Metternich; mais se bien garder d'éveiller les passions révolutionnaires, de faire chanter la Marseillaise et de menacer les bords du Rhin. Il fallait que l'attitude prise par la France fût nette, juste, modérée et motivée, et c'est là le cachet de la force. L'effet en eût été immense. On devait ajouter, pour faire connaître les véritables intentions du cabinet français, que tous les armements seraient abandonnés au moment même où l'on assurerait à iMéhémet-Ali, comme vassal de la Porte, héréditairement la jouissance de la Syrie et de lEgypte. Par ces dispositions, nous avions dans les mers du Levant, au moment où les hostilités auraient pu éclater, trente vaisseaux de ligne, dont

Itibi MEMOIRES DU DUC DE RAGUSE.

vingt français et dix égyptiens. Notre armement si supéi'ieur et la possession de Saint-.lean-d'Acre. que les trois mille hommes d'infanterie française auraient occupé, eussent imposé aux populations du Liban une crainte salutaire. Personne n'eût bougé. Les armements en France eussent continué, parce que les Anglais auraient ordonné les leurs; et une supériorité de vingt vaisseaux nous assurait pour longtemps la possession exclusive de la Méditerranée. L'Europe eût été aux pieds de la France, et celle-ci, ne poussant pas ses avantages au delà des limites de la raison, aurait dicté des lois sans tirer un seul coup de canon. Le ministère de Palmerston eût été renversé, et l'Autriche, surprise dans une situation qu'elle n'avait pas su prévoir, eût mis tout en œuvre pour prévenir une guerre dont elle devait éprouver les premières calamités. J'étaig à Vienne quand le traité du 15 juillet et les armements qu'il occasionna en France furent connus. Jamais impression de terreur, de mécontentement universel, n'eut lieu dans aucun pays au même degré. On se demandait à quel titre et pourquoi on s'était mis brusquement en opposition et en hostilité avec la France. Le crédit disparut dans un moment, et les actions de la Banque, sorte de fonds publics, tombant de trente pour cent, amenèrent diverses catastrophes commerciales. L'état

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du crédit était tel, qu'il n'était pas possible de concevoir ridée d'un emprunt, et le gouvernement manquait d'argent.

L'armée, entièrement sur le pied de paix, et ne pouvant pas être mise sur le pied de guerre sans moyens financiers, restait à la discrétion de l'armée française, qui pouvait, avant l'hiver, envahir la Lombardie et venir occuper Milan. Le comte de Kollowrath, peu ami du prince de Metternich, se tenait éloigné de Vienne et ne voulait apporter aucun concours à un collègue qui avait mis l'Etat dans un si grand péril et amené une si grande crise par des actes qui lui étaient personnels. Si la guerre eût éclaté, elle ne pouvait pas être heureuse pour cette puissance. On eût dit au prince de Metternich : Comment donc! Vous avez amené la guerre pour des intérêts au moins étrangers aux nôtres, s'ils n'y sont pas contraires, et vous n'avez su ni la prévenir ni vous préparer à la faire. L'archiduc Louis blâmait hautement le prince de Metternich et sympathisait avec Kollowrath.il n'y avait plus de gouvernement, et le prince de Metternich, obligé de se retirer, perdait pour toujours le pouvoir et la réputation d'habileté qu'on lui a faite. 11 disparaissait à jamais de la sphère élevée dans laquelle il était placé. On peut supposer aisément les efforts qu'il aurait faits pour empêcher une collision si fâcheuse

à son pays, et qui pour lui, personnellement, eût amené des résultats si funestes. Il est certain que trois mois ne se seraient pas écoulés avant qu'un traité glorieux, dicté par la France, eût été signé.

Au lieu décela, qu'a fait le gouvernement français? Il a appelé aux armes la nation, en lui annonçant, non pas que ses intérêts le lui commandaient, mais en faisant croire que sa liberté et son indépendance étaient menacées. Il ressuscite les passions révolutionnaires qui amènent les désordres et la confusion. Partout on fait chanter la .Uarseillaise, comme si les événements qu'elle rappelle étaient un gage de victoire.

M. Thiers ignore que ce ne sont pas les sentiments révolutionnaires qui nous ont fait triompher autrefois de si nombreux ennemis; ce n'est pas avec leur secours, mais malgré eux. Les révolutions sont incompatibles avec l'ordre, et le désordre amène toujours et partout la faiblesse. Notre résistance d'autrefois est venue de la faiblesse de l'attaque; et la Révolution n'a concouru à ce résultat qu'en engendrant la terreur, dont la violence accumula les défenseurs et peupla nos armées de soldats innombrables. Bientôt l'esprit belliqueux des Français donna de la valeur à cette réunion d'hommes; et de bons officiers, de bons généraux, se formèrent promptement. Voilà tout le mystère des guerres de

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