Mémoires du maréchal Randon
EXTRAITS DE LA COBIIES POND ANGE RELATIVE A LA GUERRE D ITALIE (6 MAI. — 8 JUILLET 1859).
Le maréchal, rendu à la vie privée, passa les derniers mois de 1^58 à composer une première rédaction de ses mémoires sur son gouvernement de l'Algérie. Lorsque le prince Napoléon renonça, après quelques mois d'exercice, au ministère des colonies, on conseilla à l'Empereur de rendre au maréchal la direction de notre colonie : « Non, répondit-il, j'ai d'autres vues sur lui «. Bientôt, en
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effet, le maréchal fut appelé à un poste important. Les nuages s'amoncelaientà l'horizon politique. L'Autriclie qui, depuis 1815, avait travaillé à soumettre toute la péninsule italienne à son inlluence, rencontrait (kns le roi de Sardaigne, Viclor-Eminanuel, et dans son ministre, le comte de Cavour, une opposition dont elle était décidée à triompher. De grands travaux de fortifications s'exécutaient dans ses places de Lombardie; les magasins se remplissaient d'armes et de munitions; des troupes nombreuses oecupaient le pays. L'empereur Napoléon crut devoir promettre son alliance au roi Victor-Emmanuel pour empêcher le Piémont de succomber dans cette lutte inégale. On connaît sa réponse menaçante à l'ambassadeur d'Autriche, M. de Hubner, lors de la réception du corps diplomatique aux Tuileries, le ■!" janvier 1859. Il semble que les succès de la guerre de Crimée avaient inspiré ces paroles ultières, qui étaient familières à l'empereur Napoléon l" et qu'il se plaisait à prononcer quand il savait qu'il serait entendu de tous les souverains.
Dès le mois de mars, la France et l'Italie se préparèrent à la guerre et lorsque, le 23 avril, l'Autriche somma le Piémont de désarmer dans les trois jours, le Moniteur annonça la formation d'une armée des Alpes. Pour cette armée, il fallait un major-général. Les services que le maréchal Randon avait rendus dans son gouvernement d'Algérie, soit comme général, soit comme organisateur, le désignaient au choix de l'Empereur. Il fut en effet nommé le 4 avril, et ce poste comblait ses vœux. L'Empereur commandait l'armée. Sous un chef qui n'avait jamais combattu, un major-général habitué à lu guerre aurait eu, en réalilé, la direction supérieure des opéra-
SECOND ministère; année 1859. 3
lions. Le maréchal était doDC très-satisfait de voir s'ouvrir devant lui un champ plus vaste^ où sa vieille expérience lui permettrait de rendre de nouveaux services à son pays. Un grand mouvement de généraux et de Jeunes officiers, tous empresséf^ cje se rendre, ttun titre quelconque, sur le champ de bataille, se produisait déjà autour du maJQr-généruI, Un jour le maréchal, souriant, leur dit : « Vous êtes contents de faire la guerre ? la guerre en Europe I ! ! et moi aussi.,., n Puis, songeant qu'une guerre avec l'Autriche pouvait commencer une guerre générale, et que^ pour notre armée, si nerveuse, si impressionnable, l'issue d'une campagne dépendait souvent du résultat d'un premier engagement, il ajouta d'un accent ému et prophétique : « Et pourtant, vous ne savez pas, vous autres, ce que c'est qu'une invasion ! moi, je le suis! I j'ai vu l'étranger fouler le sol de la France 1 1 »
Cependant par des motifs qu'il est inutile d'exposer ici, l'Empereur revint sur sa décision. II offrit le portefeuille de la guerre au maréchal, qui résista loQgtemps et proposa pour cette haute fonction différents généraux dont un n'appartenait ni à l'infauterio ni à la cavalerie : « Non, répondit l'Empereur, je ne veux pas un général des armes spéciales », opinion qu'il abandonna plus tard. Le maréchal Randon, envoyé au ministère de la guerre, c'est-à-dire réduit au rôle d'un ordonnateur qui, de Paris, avait à pourvoiF aux besoins del'armée, dut renoncera l'espérance d'exercer une influence personnelle sur les opérations dont l'Italie allait être le théâtre. Mais l'entreprise oii la France s'engageait pouvait faire surgir deij « éventualités redoutables, » et l'Ein|icreur voulait être assuré qu'il laissait derrière lui un ministre de
Il 'CINQUIÈME PARTIK.
la guerre, sur la vigilance duquel il pût compter.
Sur le second ministère du maréchal, il ne reste, de ce qu'il avait écrit, que des fragments qui n'en donnent pas l'histoire complète; mais la correspondance officielle fournira d'utiles matériaux aux futurs historiens de cette époque.
Le 5 mai le maréchal prit le portefeuille de la guerre. Au moment où les hostilités allaient éclater, le roi de Prusse avait demandé à la confédération germanique d'arrêter aussitôt des mesures militaires. 11 ne se proposait pas de soutenir l'Autriche, dont il souhaitait au fond du cœur la défaite, mais il voulait prendre ses précautions contre la France. L'Empereur pouvait donc craindre, en s' engageant au delà des Alpes, que la Prusse ne profitât d'une marche victorieuse qui nous porterait trop en avant, pour faire quelque tentative sur notre, frontière de l'Est. En conséquence, il avait écrit la lettre suivante, dont le nouveau ministre eut à exécuter les prescriptions.
Palais des Tuileries, k mai 1859.
H Monsieur le JMaréchal,
<i Voici les dispositions que je vous prie de prendre pendant mon absence.
« 1° Que toutes les divisions soient mises sur le pied de guerre et embrigadées, qu'elles aient tout ce qu'il leur faut pour entrer en campagne, telqu'ambulances et train des équipages : les batteries de ces divisions leur seront affectées dans les différents lieux de garnison. Enfin l'artillerie de réserve comme le grand parc seront réunis dans un point central, tel
que Châlons ou Paris, de manière que, sans faire d'autres mouvements de troupes que ceux indiqués <lans le tableau que je vous envoie, jon puisse d'un moment à l'autre réunir en corps d'armée toutes les divisions de l'intérieur.
« 2° J'appelle toute votre attention sur l'organisation des dépôts; je crois qu'il faudrait peut-être nommer un quatrième chef de bataillon par régiment. 11 serait bon de réunir à Paris et à Lyon tous les dépôts des régiments qui devront y tenir garnison et de faire peut-être la même chose pour certains centres de population ou places fortes qui auraient besoin de troupes en l'absence des bataillons actifs. Pour les dépôts de la garde, je désire que chaque bataillon de dépôt de fa garde soit porté : les grenadiers à 500 hommes, les voltigeurs à 600, les zouaves à 200, les chasseurs à 300, le régiment de gendarmerie à 1400. Pour la cavalerie, les escadrons de dépôt doivent être portés à 150 chevaux chacun. L'artillerie devra être augmentée dans la même proportion.
« 3° Il faut réunir immédiatement à Paris, pour être envoyés à l'armée d'Italie, dès qu'elles seront prêtes, les dix batteries de douze rayé avec un approvisionnement de deux cents "coups par pièce, au moins.
« 4° Un officier sera chargé de réunir tout le parc de siège composé de deux cents bouches à feu de douze rayé, plus les mortiers, et de l'acheminer à Toulon le plus vite possible.
« Recevez , Maréchal, l'assurance de mes sentiments.
" Signé : Napoléon. »
Ainsi le miniatre de la pierre avait une double fonction à remplir ; approvisionner l'armée d'Italie en hommes et en matériel, pourvoir à la défense du territoire et à l'éventualité d'une guerre sur le Rhin.
Le maréchal qui, durant la guerre de Crimée, avait pris, de lui-même, pour la défense de notre littoral africain, les mesures les plus prévoyantei *, comprenait trop bien le danger qui pouvait noua menacer du côté de l'Allemagne pour ne pas s'occuper aussitôt de la formation de cette armée de l'intérieur; le commandement en fut donné au maréchal Félissier. Une autre, dite armée de réserve d'Italie, sous les ordres du maréchal de Gastellane, fut concentrée à Lyon, Besançon et Belfort. Cette armée de réserve était prôte à se porter suivant l'occurrence : sur les Alpes, pour descendre dans la vallée du Pô; ou dans la haute Alsace, pour opérer sur le flanc d'une armée allemande qui menacerait notre frontière de l'Est, tandis que les troupes du maréchal Pélissier l'arrêteraient de front. En dix jours, les deux armées étaient organisées et une lettre de l'Empereur datée d'Alexandrie le i7 mai, approuvait toutes les dispositions.
Mais les dépêches qui arrivaient incessamment d'Italie montraient que l'armée jetée si rapidement au delà des Alpes, pour répondre à l'ultimatum autrichien, manquait de tout, excepté de courage. La déclaration de guerre de la France est du 2 mai ; dès lo 15, l'empereur écrivait au nouveau ministre de la guerre.
Alexandrie, IS mai.
« Il faut bien vous pénétrer de l'état des choses : nous avons réuni en Italie une armée de cent vingt