‹ Mémoires du maréchal RandonChapitre 2 sur 29 · Voyez le premier volume, p. 186 et suivantes · texte numérisé non relu

Voyez le premier volume, p. 186 et suivantes

mille hommes avant d'y avoir réuni des approvisionnements, c'est le contraire de ce qu'on fait ordinairement. Si l'on ne fait pas des efforts héroïques pour créer une réserve de biscuits et de fourragea, qu'on ne peut former ici, oii les administrations n'aboutissent qu'à peine à faire vivre l'armée au jour le jour, je me trouverai dans de grandes difficultés et je ne pourrai pas me porter en avant dans un pays dévasté par l'ennemi. Je vous conjure donc de faire des efforts inouïs pourcuire du biscuit dans toute la France, pour rassembler du foin et envoyer tout cela à Gênes par des bateaux à vapeur. Les chevaux mangeront l'herbe du pays plus tard, mais je ne puis être en repos que lorsque j'aurai à Alexandrie vingt jours d'approvisionnement en réserve. 11 faut doubler le nombre des employés d'administration, il faut envoyer au moins mille infirmiers de plus. L'administration de la guerre a été bien coupable. Il y a des corps qui n'ont pas encore de marmites pour faire la soupe. Je compte sur vous pour réparer tout cela. »

Le lendemain, l'Empereur écrivait à l'intendant général de l'armée d'Italie lalettre suivante, dontco* pie était envoyée au ministre de la guerre et qui révèle l'anxiété où se trouvait le commandant en chef sur ses approvisionnements.

Alexandrie, le 16 mai 1859.

A M. Paris, intendant général de l'armée d'Italie.

« Je désire vous faire connaître mes vues et mes appréciations afin que vous dirigiez dans le sens

que je vais voua indiquer la haute intelligence que

tout le monde voua reconnaît.

a Depuis quarante-cinq ana, nous n'avona pas eu de grandes guerres et dans toutes les petites guerres qui se sont faites, l'intelligence des intendants n'a pas été mise à l'épreuve, car tout consistait pour l'intendant à avoir de l'argent et à faire des marchés avec les fournisseurs. Or, toutcelapeuL être bon pour une guerre partielle et maritime, tout cela peut être utile dans une guerre continentale comme réserve ; mais pour les grandes guerres en Europe, il n'y a qu'un seul principe efficace à appliquer en général, c'est de faire vivre l'armée avec les ressources du paya oij elle se trouve, et pour cela il n'y a qu'un seul moyen: . les réquisitions payées comptant quand on est en pays ami, prises sans payer, quand on est en paya ennemi. Ce système, le seul efficace, demande beaucoup d'intelligence et d'activité. 11 est bien plus facile naturellement d'écrire au ministre de la guerre : k Envoyez-moi tant de millions de rations, » que de s'efforcer par une foule de moyens de les trouver dans le paya où l'on est, et cependant c'est le seul moyen, prompt et même économique, tout en payant <^er, car la ration de pain ou de fourrage livré sur les lieux, en Piémont par exemple, coûtera moins cher, toute chose calculée, que des rations venues de France par le mont Cenis ou par les bateaux à vapeur de Marseille.

«t On dira peut-être, et c'est là le prétexte de tous ceux qui ne veulent pas se donner la peine de chercher, que le pays ne peut pas fournir les ressources nécessaires pour nourrir cent mille hommes et trente mille chevaux. Or, c'est là une erreur capitale qu'on peut détruire par une simple appréciation des choses.

Il est reconnu que ce pays pourrait nourrir cinq millions d'hommes, et le Piémont a, je crois, un million de chevaux ou de bêtes à cornes. En comparaison de ces chiffres, les nombres de mon armée sont bien peu de chose.

« Inspirez-vous, je vous prie, de ces idées qui soat vraies et pratiques. Adressez-vous aux commandants des provinces sardes, dites-leur qu'ils s'adressent ' eux-mêmes à tous les maires des communes, et ordonnez que dans chaque chef-lieu de province à tel jour, à telle heure, soit rendue une telle quantité de foin que vous payerez un peu plus cher que la moyenne établie ; ordonnez que dans chaque commune on cuise tant de rations de pain, qu'on enverra également au chef-lieu ou à des points désignés d'avance. Prenez enfin des mesures analogues et soyez BÛr que d'ici à peu de jours l'armée sera amplement approvisionnée sans dépendre des charrois du mont Cenis qui s'embourbent ou des bateaux à vapeur qui font défaut.

« Je ne veux pas dire pour cela qu'il faille abandonner les approvisionnements faits en France, mais on ne doit y compter que comme réserve et dans un temps que je mets au plus tôt à quinze jours ou un mois,

rt Je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte j^arde. «

Le 20, autre lettre au maréchal.

« Il faut compter sur 20 000 malades ; 250 médecins et 400 aides seront nécessaires. En supposant que les 120 médecins du corps d'armée et 222 du pays puissent être employés à ce service, il en manquerait encore 300.

10 CINQUIEME PABTIK.

« Il faudrait -^lO pharmaciens pour les liôpilaux permanents ot en tout 72 ; ii n'y en a que 33.

« Je pense qu'on continue à fabriquer les batteries de quatre rayé et qu'au fur et à mesure on pourra reuiplacer les canons de douze de réserve et ceux do la garde par des batteries de quatre.

« Mettez, je vous prie, toute votre attention à l'ap provisionnetnent des souliers, car il y a beaucoup de corps qui en manquent.

« Nous vous accablonsde dépêches télégraphiques, mais il faut que vous ayez de la patience justement parce que nous sommes impatients. »

Ailleurs (lettre du 29 mai au ministre) l'Empereur 30 plaint de l'état des régiments : ceux qui étaient venus d'Afrique et qui sortaient des mains du marér chai Randon étaient au complet; mais tous ceux qui arrivaient de France n'avaient que moitié de leur effectif : « Il faut que tous les régiments d'infanterie de l'armée d'Italie soient complétés et entretenus à un effectif de deux mille cinq cents hommes ; j'ai en moyenne onze régiments qui viennent d'Afrique et dont l'elTectif est de plus de deux mille hommes, mais j'ai trente-deux régiments venus de France qui n'ont en moyenne que treize à quatorze cents hommes. »

Si les magasins sont vides, si les régiments n'ont que la moitié de leur effectif, si les effets d'habillement et les provisions manquent, les routes, au contraire, et les ports s'encombrent, à raison de l'activité fiévreuse que l'on déploie pour suppléer à l'insuffisance des préparatifs. Alors, autre danger: par suite de cet encombrement, le mouvement du matériel et dos troupes se ralentit ou s'arrête, et les chefs ree-

pectifs des différents services ayant peu l'habitude de concerter rapidement leurs efforts pour une action commune, l'armée a grand'peine à devenir l'immense machine qui transmet à tous ses rouages, avec une parfaite régularité, l'impulsion première qu'elle a reçue.

Alexandrie, le 32 mai.

'< Il faut tenir ouvertes les deux grandes artères de Suzc et de Gênes, écrit l'Empereur, car sans cela l'encombrement se fera sentir des deux côtés. A Gênes, hier, il y avait des batteries qui étaient restées trois jours sans pouvoir débarquer. >>

Le 26, le sentimentdes périls que ces irrégularités font courir éclate en un mot cruel et malheureusement vrai :

« Ce qui me désole pour l'orgamsation de l'armée, c'est que nous avons toujours l'air, en présence d'autres armées et même de l'armée sarde, d'enfants qui n'ont jamais fait la guerre ; ainsi pour le train des équipages, pour les mulets de bagages des olBciers d'administration et des médecins, rien n'est réglé d'une manière invariable. Aussi, les uns demandent le double de ce qui est nécessaire, ou l'administration ne donne que la moitié de ce qui est indispensable. Vous concevez que ce n'est pas un reproche que je vous fais; je ne l'adresse qu'au système général qui fait qu'en France nous ne sommes jamais prêts pour la guerre.

« Je soupire après mon parc de siège et surtout après mon canon de douze rayé. Si je les avais eus je n'aurais pas été obligé de changer mon plan de cam-

pagne. Croyez, mon cher Maréchal, que j'apprécie vivement toute la peine que vous vous donnez pour organiser mes armées et que cela ne m'empfiche pas de regretter que vous ne soyez pas auprès de moi . Croyez h ma sincère amitié. »

L'Empereur avait bien raison de dire que ses reproches ne s'adressaient point à son ministre de la guerre, puisque le 'il) mai le maréchal ne tenait ce portefeuille que depuis vingt et un jours.

L'escadre de Toulon était dans l'Adriatique et menaçait Venise, mais, n'ayaot point de troupes de débarquement, elle ne pouvait faire une diversion utile. L'Empereur demande au maréchal d'y mettre une brigade à bord et, comme pour la guerre de Crimée, il puise à pleines mains dans l'armée d'Afrique :

H Je suis.bien décidé à ne pas diminuer les cadres des divisions qui restent en France; mais si les effectifs le permettent, je vous autorise à créer deux nouveaux régiments d'infanterie de ligne qui porteraient les n" 1 04 et 1 05 et alors vous pourriez donner au minisire de la marine deux régiments de deux mille cinq cents hommes chacun, qui accompagneraient l'expédition. Je désirerais naturellement beaucoup que cette expédition pût partir le plus tôt possible, car tandis que j'attaquerais avec le gros de mes forces les Autrichiens sur leur droite, mon cousin les attaquerait par son corps d'armée sur leur centre, et l'expédition maritime sur leur gauche.

a On me dit qu'il serait facile d'avoir encore d'Algérie deux régiments de tirailleurs algériens de trois mille hommes chacun; si c'est possible, formez-les de

suite et envoyez-les à Gênes. Il y aurait tout avantage, dans les circonstances présentes, à avoir des Arabes de plus en Italie et des Arabes de moins en Afrique.

« Mon cousin me demande dix-huit cents carabines rayées avec deux cents cartouches par homme, et le matériel d'une batterie de canons-obusiers de 12, pour armer la troupe Toscane ; vous pouvez les lui envoyer à Livourne.

« Communiquez ce que je vous dis au sujet de l'expédition de Venise au ministre de la marine, et diteslui que les retards des transports me désolent. Voilà le 99* de ligne, par exemple, qui n'est pas encore arrivé. Il s'est embarqué, il est vrai, le 26, c'est-à-dire vingt-six jours après quej'en avais donné l'ordre. La cavalerie de la garde impériale m'est arrivée hiei'. Vous avez eu bien raison de l'envoyer par terre. Elle est arrivée en excellent état.

« Recevez, etc. »

A force d'activité, on pourvut à tout et l'armée d'Italie, qui comptait 1 '28,000 hommes', put com-

1. A son entrée ea campagne, l'armée d'Italie était ainsi composée :

Major général : maréchal VAILUNT.

1" corps. Commandant : maréchal BARAGUEY D'HILLIERS.

1" dWision d'infanterie. Commandant : général Forey. 3' — — Commandant : général nE Ladmirault.

3' — — Commandant : général Ba/^ine.

Division de cavalerie. Commandant : général Desvaux. (Chasseurs d'Afrique et i' rég. de hussards.)

2' Gorpa. Commandant : général de division DE MAG-MAHON- 1" division d'infanterie. Commandant : généi'al de la Mottehouge. 2" — — Commandant : général Esi'iNAssE.

Brigade de cavalerie. Commandant : général Gaudin deVillaine.

mencer et poursuivre sa glorieuse campague jusqu'à Solférino (24 juin). Mais le leudeniain de cette grande bataille, la Prusse proposa à la Diète Germanique d'envoyer un corps d'armée sur le Rhin. Heureusement les lenteurs de la Diète écartaient pour le moment ce péril. Cependant la Prusse devint pressante : le 4 juillet, elle demanda le comnuindement en cKet' des forces fédérales; le T, l'Autriche, commençant son abdication en Allemagne, engagea elle-même la DièU à accepter la proposition de la Prusse. Les hostilités allaient donc éclater sur notre frontière de l'Est et « la lutte prendre des proportions qui n'étaient plus

3' eorpa. Commandant : maréchal CANROBERT.

1" division d'infanterie- Commandant; général Renault. 2* ~ — Commandant ; giinéral Trochu.

3" — — Commandant : général Bourhari.

Division de cavalerie. Commandant : général PAitTOUMiALX. \' corps- Commandant : général de division NIEL. 1" division d'infanterie. Commandant: général nELuzY-PEUSsAc. 2- — ~ Commandant ; générai Vinûv.

3' — — Couimandant: général DE Failly.

Brigade de cavalerie. Commandant : gémirai Richepance. 5" «trpa. Commandant : S. A. I. le Prince NAPOLÉON. 1" division d'infanterie, Commandant : général o'Autemahrë. 2= — — Commandant ; général Unnicn.

Brigade de cavalerie. Commandant : général ne Labarevrb. «*rde ImpérUlc.

IJommandaQt : général REGNAULT DH SAINT-JEAN D'ANGÉLY. t'" division d'infanterie Commandant : général Melliket.

(grenadiers).

2° division d'infanterie Commandant ; général Cahou.

(voltigeurs).

Division de cavalerie. Commandant : général Morris.

Les effectifs des trois armËes en Italie étaient les suivants : Armée française. tl8019 fmitaesing, 10 306 cavaliers, j Armée sarde.... 55&W — '.I'éT j 1»'9od

Année autrieh.. 198035 — 19289 — 217324

fiQ rapport avec les intérêts que la FraDce avait dans cette guerre forioidable, y L'Empereur s'arrêta et BigQula suspension d'armes deVillafranca (8 juillet}. Cétait la paix.

On avait fait à l'ennemi dix à onze mille priaonniereVEn vertu d'un règlement du 6 mai el du 8 juillet 1859, ces prisonniers furent traités comme nos Boldats BOUS le rapport de l'administration, de la discipline et de la pénalité. Les officiers, dont le nombre s'élevait à deux cents, avaient été internés sur parole^ à Bourges, Clermoht-Ferrand, Laval, Moulins, Nevers, Orléans et Tours. Les sous-officiers et soldats, répartis dans les vingt-six dépôts, avaient été mis, en grande partie, sur leur demande, à la disposition des particuliers pour être employés aux travaux de la moisson. D'autres ont été occupés à la construction des chemins de fer dans le midi de la France et en Algérie. Durant leur captivité, ils ont reçu, sans payer aucune taxe, toutes les lettres venant de l'étranger. Au moment de la libération, les officiers ont eu un mois de solde supplémentaire ; les HOus-officiers et soldats, dirigés en trente-quatre détachements sur Strasbourg, une allocation de dix francs par homme..Le8 prisonniers qui avaient été envoyés en Algérie ont été transportés par mer àTrieate.

Dans cette courte campagne, nous avions eu 19 586 tués ou blessés, dont T668 (326 officiers et 7342 soldats), étaient restés sur les champs de bataille ou étaient morts dans les hôpitaux et ambulances, soit de leurs blessures, soit de maladies. Les lues et blessés dans l'armée sardé s'élevaient environ au chiffre de 6000; ceux de l'armée autrichienne à plus de 30000.

Le maréchal fut le premier à voir le seul bénéfice

16 CINOUIÉME PARTIE.

qu'on pouvait tirer de cette guerre pour la France : l'annexion de Nice et de la Savoie. Enfant du Oauphiné, il avait gardé le souvenir du département du Mont-Blanc, qui couvrait si bien Grenoble et Lyoo. Il en parla à l'Empereur qui ne répondit rien, et il revint à la charge en plein conseil. Sea collègues, en l'écoutant, le regardèrent avec surprise, peut-être avec effroi; l'Empereur resta silencieux encore, mais sourit. Le maréchal se dit intérieurement qu'il avait

La paix signée, il semblait que le ministre de la guerre n'allait plus avoir à s'occuper que du rapatriement des troupes'; mais, dès le mois de septembre, il dut préparer le corps expéditioanaire de Chine dont il sera parlé plus loin et ordonner une courte expédition contre les Beni-Snassen, sur les frontières du Maroc, qui leur coûta cent cinquante mille francs de contribution de guerre. Le reste de l'année 1 859 s'écoula tranquillement. On ne trouve à relever dans la correspondance officielle qu'un petit nombre de passages intéressants à divers titres. D'abord diverses lettres da l'Empereur qui montrent l'impression qu'avaient laissée dans son esprit les services rendus par

t. L'Empereur laissa en Italie 5DO0O hommes, répartis en cinq divisions d'Infanterie ; les divisions d'Aulemarre, Uliricli, de Failly, Bourbaki, Bazaine et deux brigades de cavalerie légère, brigades Richepance et de Labeyre.

le maréchal en Algérie, bien que des considérations particulières l'eussent amené à consentir à recevoir la démission du gouverneur général qui avait conquis le sud de l'Algérie et dompté les Kabyles.

Dans une de ces lettres (20 septembre) se trouvent ces mots :

n II va sans dire que toutes les opérations militaires de l'Algérie vous regardent exclusivement. » Cet abandon fait au ministre de la guerre du soin de veiller sur les intérêts militaires et l'administration supérieure de notre colonie algérienne était la marque d'une grande confiance de la part du souverain et une réparation pour la démission que le maréchal avait été conduit à donner en 1858.

Une autre lettre du \U septembre 1859 contenait l'aveu de l'erreur qui avait été commise l'année précédente par la constitution du ministère du prince Napoléon, n J'espère que Martimprey pourra rétablir en Algérie l'autorité du commandement qui y a été malheureusement trop affaiblie. »

Enfin, lorsque l'année suivante (14 novembre i SfiO) l'Empereur pcrivait au maréchal : « Préparezmoi confidentiellement un projet qui donne au gouverneur général de l'Algérie les pouvoirs les plus étendus, sans cependant trop affaiblir les liens avec la métropole, » il voulait bien lui écrire quelques jours après : « Quant à la rédaction des pouvoirs à donner au gouverneur de l'Algérie, j'ai pensé qu'à cause de vous il valait mieux le placer sous les ordres du ministre de la guerre, car vous pourrez le diriger de Paris, malgré la latitude qui lui sera donnée par le décret. »

A côté de la question algérienne, d'autres amélio-

rations militaires tenaient attentive la pensée de TEmpereuP. On en trouvera l'indicalion dans lea lettres suivantes qui sont toutes de la seconde moitié de l'année 1859.

Sain t. Sauveur, 29 août 1859.

«.... J'ai visité àTarbes le dépôt de remonte, qui est un magnifique établissement.

« Il lui manque^ comme dans bien d'autres, des ma^sins de fourrages; or, le génie qui fait toujours les choses mon u mentalement, dépense "des sommes immenses pour la construction de ces magasins qui, outre le désavantage de coûter très-cher, offrent à l'incendie des masses considérables de bois. Je voudrais que l'oa substituât à ces magasins de fourrages de grandes meules comme elles existent dans toutes les termes anglaises; cela aurait l'avantage de ne rien coûter et d'offrir moins de prise à l'incendie.

H J'ai été voir l'autre jour l'hôpital de Baréges; il est de toute nécessité de refaire cet établissement si important pour l'armée. Les plans sont arrêtés depuis longtemps. »

Saint-Sauveur, 1'^ septembre 1859.

« Mon cher maréchal, je vous envoie le rapport sur l'organisation des bataillons d'infanterie et je n'admets le système à trois bataillons que pour le temps de paix.

« Je suis bien aise de ce que vous médites de l'état sanitaire des troupes en Italie, car le maréchal Vaillant no m'a fait aucun rapport. Le général de Goyon me demande pour su division la médaille d'Italie, je

ne vois vraiment pas qu'elle y ait droit; dites-moi votre opinion.

H Je voudrais bien savoir si la construction du nouveau matériel d'artillerie avance rapidement et quand j'aurai cent batteries complètes du nouveau matériel Lahitte, de quatre, en comptant les caissons, les chariots de batteries et les forges. Je désire avoir des notes exactes et non pas semblables à celles qu'on me donnait l'année dernière à pareille époque et qui me faisaient espérer d'avoir soixante batteries prêtes pour le 1" janvier, tandis que je n'en ai eu que quarante, qui ont été prêtes au mois de mai.

« J'espère aussi que, dans tous les polygones des écoles, on se livre à un tir approfondi de la nouvelle pièce. Il faut aussi que l'artillerie adopte, après l'avoir essayée, une fusée pour ses nouveaux projectiles. Se ne veux à ces fusées que deux canaux, l'un toujours ouvert et qui fera éclater le projectile à la portée extrême de trois mille mètres, le second qui fera éclater le projectile à douze ou quinze cents mètres.

« J'ai présidé hier une commission pour l'établissement des bains de Baréges; j'ai réglé le différend entre l'établissement des bains et Tbôpital militaire. II faudrait, dès cette année, acheter les terrains et faire des travaux indispensables pour arrêter les avalanches qui menacent sans cesse de détruire la ville. <

L'Empereur était aussi très-préoccupé, durant ces derniers mois de 1859, des questions d'habillement. Dans plusieurs de ses lettres au maréchal il y revient; le fragment suivant d'une de ses dépêches sufllra à le montrer.

11 Ne pouvant pas obtenir, il y a quatre ans, du

ministère de la guerre un schako léger, lel que je le voulais, j'en ai fait faire douze cents à mes frais que je donnai au bataillon de chasseurs de ta garde. Ils furent tous enchantés de cette coiffure; aussi, lorsque la guerre éclata, je donnai un de ces schakos légers comme modèle afin de l'adopter pour toute l'infanterie; or, je viens de voir hier que les chasseurs ont reçu, au lieu de la coiffure légère que je leur avais donnée, un horrible schako, deux fois plus lourd, plus incommode que le modèle et blessant le front. Les chasseurs de la garde sont désolés de ne plus avoir leur ancienne coiffure. Je vais donc faire préparer un nouveau modèle et il faudra suivre strictement son exécution, u (16 oct. 1859.)

Lemaréchalétait contraire àces minutieuses réformes qui, souvent, changeaient les choses sans les améliorer. Il aurait voulu qu'on allât, au moins, avec prudence en ne mettant d'abord les nouveaux effets en service que parcompagnie, par escadron, par batterie et successivement; mais les lettres se multiplient, les ordres arrivent et l'on change! C'est une maladie française!

Compiègne, 2 nûvemtre 1859.

« Mon cher maréchal, j'ai vu aujourd'hui plusieurs soldats du 15* de ligne, en garnison à Rouen, qui sont mutilés et renvoyés dans leurs foyers, pour attendre le règlement de leur retraite. Plusieurs de ces hommes n'ont plus de domicile, et par conséquent plus de moyens d'existence, et ils peuvent ainsi attendre plusieurs mois, dans la misère, l'époque de la liquidation de leur pension. Après la guerre d'Orient, j'ai vu souvent le même l'ait se produire; et.

pour qu'il n'en soit pas ainsi, je déaire que vous fassiez ^^nc circulaire pour ordonner de garder, en subsistance au corps, tous les hommes qui attendent leur retraite et qui ne demandent pas à rentrer chez eux. »

Biarritz, 1 octobre 1859,

« Mon cher maréchal, je vous envoie, pour les deux départements des Hautes et des Basses-Pyrénées, le tableau des routes dont j'ai prescrit l'exécution pendant mon voyage.

« En ce qui concerne la route d'Urdoa en l'Jspagne, toutes les formalités ont été remplies vis-à-vis le génie militaire; mais, pour les deux autres routes impériales et pour presque toutes les routes thermales, on se trouvera en présence des officiers du génie, c'est-à-dire exposé aux lenteurs inséparables des conférences et des délibérations exigées par le décret impérial du 16 août 1853. — Or, comme je désire que ces routes soient achevées le plus tôt possible, je vous prie d'user de la faculté donnée par l'article dixhuit {dont ci-joint une copie) à chaque chef de service, et, en conséquence, de prescrire, à ceux qui devront intervenir dans l'examen contradictoire des routes précitées, d'avoir à aplanir toute difliculté, par une adhésion immédiate. »

L'annexion de Nifce et de la Savoie, prévue et conseillée par le ministre de la guerre en 1859, fut

accomplie en avril 18G0, après un vote approbatif des Iiabitants. Le maréchal y envoya le généra! d'Oraison pour y organiser la gendarmerie et fit rendre à Grenoble son titre de chef-lieu de la vingt-deuxième division militaire, afin de fortement constituer la défense de cette frontière. La chose ne se fit pas sans beaucoup de dillicultés. Quand le décret parut, la joie fut grande dans la ville, et l'adresse suivante fut aussitôt couverte de milliers de signatures.

« Monsieur le Maréchal,

(( Jusqu'en ISSO, Grenoble avait été le siège d'une division militaire, qui, à cette époque, fut transféré à Lyon; el, à dater de ce jour, la garnison de notre ville dut être considérablement réduite.

a A la suite d'une guerre vaillamment conduite, et dans laquelle l'armée a si dignement soutenu la glorieuse réputation des phalanges du premier Empire, le traité qui a donné à la France ses frontières naturelles des Alpes a, en même temps, créé pour Grenoble une importance nouvelle.

« Mû par un sentiment patriotique, vous avez pensé, monsieur le Maréchal, qu'il était temps de demander pour votre ville natale une réparation si vainement sollicitée pendant longtemps, et vous avez obtenu de la haute sollicitude du Gouvernement la réintégration à Grenoble d'une division militaire et la création d'une école d'artillerie.

« Vos concitoyens n'oublieront pas, monsieur le Maréchal, que c'est à votre généreuse initiative, à vos persévérants efforts, qu'ils sont surtout redevables de ces précieux avantages, et ils sont particulièrement heureux de les devoir à un homme dont le nom

est déjà înBcrit parmi les noms illustres du Dauphiné.

« Permeltez-nouSj monsieur le Maréchal, de nous faire ici les interprèles de la reconnaissance publique et de vous remercier, au nom du pays^ pour le bien que vous avez fait et pour les intentions généreuses dont nous vous savons animé.

a Daignez, moQsieur le Maréchal'.... n

L'année 1S60 fut toute remplie, après l'annexion de Nice et de la Savoie, par la réforme économique, qui eut,. pour expression principale, le traité de commerce avec l'Angleterre (mars); par les réformes politiques que consacra le décret du 24 novembre ; par l'expédition de Chine qui mena nos troupes à Pékin; par celle de Cochinchine qui donna Saigon à la France (novembre); enfin par l'expédition de Syrie, pour venger le massacre de» chrétiens de Damas et du Liban (septembre). Ce fut la marine qui fît la conquête de Saïgon, mais la guerre de Chine exigea l'envoi d'un corps expéditionnaire.

Par la guerre de l'opium, 1840-1842, et le traité

1. Le maréchal, en efîet, olait bien résolu à faire pour sa ville natale tout ce qui lui serait permis par ses fonctions, et il l'a fait, la preuve ea est partout dans Grenoble. Les habitants lui avaient promis en retour leur reconnaissance. Elle ne dura pas longtemps. Dès que le maréchal eut quitté le ministère, Grenoble se fit l'écho des calomnies que des voix intéressées répandaieot à Paris, et, lorsqu'il mourut, le conseil municipal du k septembre n'assista pas h ses obsèques. Ce môme conseil, dans une délibération, émit, à l'uuanimité moins deux abstentions, le vœu que le nom de Etandoi) donné à une des portes do la ville, que le maréchal avait fait ouvrir pour faciliter auï habitants l'accès de la gare, serait elTacé. L'autorité militaire se refuâa h cette iniquité, et fît rétablir le nom du maréchal.

de Nankin, les Anglais avaient forcé le gouvernement chinois à ouvrir cinq de ses ports an commerce étranger. Pour les marchands du Bengale, le traité de Nankin était surtout un moyen de gagner des millions en continuant à empoisonner lea Chinois avec leur drogue narcotique. La France demanda par une ambassade à être admise au bénéfice de la convention anglaise, c'est-à-dire à prendre sa part dans le commerce honnête de ces régions. Ses échangea avec la Chine n'étaient malheureusement pas considérables, mais elle avait dans ce paya un intérêt d'un ordre plus élevé : elle lui envoyait depuis longtemps des missionnaires qui, en s'esposant à toutes les privations et à tous les périls, étaient parvenus à créer de nombreuses communautés catholiques dans les provinces mêmes les plus reculées du Céleste- Empire'. C'était une œuvre de civilisation chrétienne qu'il était de notre honneur desoutenir. Notre ambassadeur obtint, par le traité de Wampoa, le retrait des édits contre les chrétiens, la restitution des églises confisquées, la sécurité pour nos missionnaires et la liberté du culte pour les convertis.

Mais si les mandarins n'aimaient pas les marchands d'opium qui, chaque année , faisaient sortir de la Chine une masse énorme de, numéraire, ils détestaient plus encore les missionnaires, sentant bien que les succès de ceux-ci étaient une menace pour le système hypocrite et menteur du mandarinat. Aussi la persécution contre les chrétiens recommença-t-elie bientôt: en 1856, plusieurs missionnaires furent exé-

1. Plus de deux cents missionnaires français, secondés par un nombre ii peu près égal de prêtres ou religieux indigènes, accomplissent en Chine les travaux de l'apostolat dans dix diocèses, dont chacun est plus vaste que la France.

cutéa, et lea Anglais ayant, de leur côté, à se plaindre dans l'intérêt de leur comnaerce, une expéditionanglofranraise avait, en 1 858, forcé les bouches du Pei-ho, enlevé les forts qui défendaient la passe et pris la grande ville de Tien-Tsin, sur la route de Pékin. Les Chinois parurent accepter un nouveau traité qui stipulait, avec une forte indemnité, en faveur des deux puissances, la permission pour les Européens munis de passe-ports, par conséquent pour les missionnaires, de circuler librement dans l'empire, et l'engagement formel que le cbristianisme jouirait d'une complète tolérance.

Les Chinois se refusèrent à l'exécution de la clause relative à l'échange des ratifications dans la capitale même de l'empire. Une nouvelle expédition fut résolue, et le 13 novembre 1859, le ministre de la guerre présenta à la signature de l'Empereur le décret qui en donnait le commandement au général de division Cousin-Montauban. Le corps expéditionnaire se composait de deux brigades d'infanterie, formant un effectif d'environ SOOO hommes. L'une de ces brigades était commandée par le général Jamin , l'autre par le général Collineau, brillant officier de l'armée d'Afrique, qui, après avoir rendu d'importants services dans tout le cours de la campagne, fut enlevé en quelques jours par la maladie, dans la ville de Tien-Tsin. Le ministre de la guerre avait veillé de très-près à l'organisation de ce corps, qui, ayant à agir à cinq mille lieues de la France, devait être composé d'hommes de choix et muni de tous les effets d'équipement et de campement dont l'expérience des guerres d'Afrique et de Crimée avait montré l'utilité. Le maréchal avait envoyé le 7 novembre, dans toutes les divisions mililaires, une circulaire

26 CINQUIÈME l'ARTIE.

pour provoquer des demandes d'cniharquement. Ces demandes furent si uombreusesqu'on eut toute facilité pour prendre les officiers les plus valides et les soldats les plus vigoureux.

Les troupes s'embarquèrent à Toulon et à Brest dans les premiers joura de décembre, avec ordre de relâcher à Ténériffe, au cap de Bonne-Espérance, à Singapour et à Hong-kong. La traversée dura, avec les relâches, plus de cinq mois; mais les hommes avaient été si bien choisis et l'installation si bien faite par la marine, que l'expédition ne perdit, en ces cinq mois, de la fièvre typhoïde, du scorbut et de la petite vérole que 33 hommes. Pour que tout fût prôt à recevoir l'armée quand elle arriverait, et qu'elle pût entrer immédiatement en action, le maréchal avait fait partir le commandant de l'expédition par la voie de Suez, et, dès le 20 février ISCO, le général Montauban débarquait à Hong-kong, ce qui lui donnait quatre mois pour tout préparer. Les opérations commencèrent le 12 août. Ce jour-là, les troupes enlevèrent les ouvrages de Sin-ko; le 14, ceux de Tang-ho; le 18, les deux rives du Pei-ho furent occupées; le 21, un des forts, dont les feux convergeaient sur le fleuve pour protéger les estacades qui en interdisaient le passage, fut enlevé d'assaut, les autres se rendirent, et le 26 août, les alliés entraient dans la grande ville de Tien-Tsin, au delà delaquelleils s'ouvrirent, par la victoire de Pali-kao, la route de Pékin (21 septembre). Cette fois, il fallut bien que le gouvernement chinois renonçât à ses tergiversations. Le 25 octobre, le traité avec la France était signé ; il stipulait des clauses favorables à notre commerce, une forte indemnité de guerre, dont une partie devait dédommager nos négociants et nos

missionnaires, enfin la restitution aux chrétiens des établissemeats religieux et de bienfaisance qui avaient été confisqués sur eux.

11 existait à Pékin une vieille église portugaise et un cimetière, où les jésuites, si longtemps influents à la cour du Fils du Ciel, avaient enseveli leurs morts, La France se les flt céder et en prit possession par une cérémonie imposante, qui marqua dans Pékin même le caractère particulier de notre intei'venlion. Six Français avaient été assassinés dans un guet-apens tendu par les Chinois; on leur fit un service funèbre, et les corps furent conduits au milieu d'un concours immense au cimetière des Jésuites, où l'évèque de Pékin et l'aumônier de l'armée dirent les dernières prières. Le lendemain, un Te Deum fut chanté dans l'église rendue au culte catliolique. C'était dire, à la Chine entière et au monde, que, sur cette terre lointaine, la France cherchait à gagner autre chose que des dollars.

Quand le télégraphe apprit au maréchal le traité de Pékin, ce fut pour lui comme une délivrance : « Enfin, écrivait-il le 22 décembre 1860, voilà une grande affaire terminée. Du moins, c'est déjà beaucoup de n'avoir plus à porter le poids des graves inquiétudes qui s'attachaient à l'hivernage de nos troupes, sur le pied de guerre, dans un pays où tout leur devenait un danger si sérieux. »

V expédition de Syrie n'était point un fait de guerre, mais une grande mesure de police qui fut fort bien conduite par le général de Beaufort d'Haulpoul.

On ne citera qu'un petit nombre de passages des dépêches auxquelles elle donna lieu. Le 25 octobre 18G0, le maréchal écrivait au général de Beaufort :

« Le Gouverneraenl de l'Empereur reconnaît les ilifficultés dont votre mission est entourée, et S. M. vous tient compte de votre zèle, de votre tact et de votre persévérance à les surmonter. 11 ne se fait aucune illusion ni sur les misères affreuses dont vous trouvez les traces à chaque pas, ni sur le concours équivoque que vous rencontrez dans le commandant des troupes turques. Ces misères ne semblaient plus pouvoir se produire de notre temps, et nous devions croire que la cruauté des musulmans chercherait à se faire oublier, en venant en aide à tant de malheureuses familles que leur fanatisme aveugle avait jetées dans une affreuse détresse. Rien de cela n'a eu lieu et vous devez employer vos soldats, non-seulement à rendre la sécurité au pays, mais encore à faire disparaître, autant qu'il est en eux, les tristes restes des massacres et les dévastations qui s'offrent avons, partout où naguère les Maronites avaient leurs habitations.

11 Je comprends et j'approuve sincèrement tous les efforts que vous faites pour donner à ces populations, si cruellement éprouvées, des formes d'administration qui leur permettent de combiner leurs cffoils pour se relever de la situation déplorable où elles se trouvent; mais je comprends aussi que les familles ayant perdu leurs chefs ou les ressources pour vivre que leur donnaient leur industrie et les produits de leurs champs, soient dans une pénible détresse. Ce serait une triste déception que de compter sur l'intervention du gouvernement turc, et c'est à l'Europe chrétienne à diriger vers les populations du Liban Jes trésors de la charité. Déjà, par l'intermédiaire du ministre des affaires étrangères, vous avez dû recevoir un million.

produit de la souscription de la société des écoles d'Orient. Ce premier envoi sera suivi par d'autres ; et si les autres puissances, comme il faut l'espérer, imitent la France, nous pouvons croire que la faim sera du moins éloignée de ces malbeureux Maronites.

(■Toutefois, quels que soient les efforts de tout genre que noua fassions, il est bien évident que nous ne pouvons obtenir un résultat quelconque, pour assurer la tranquillité et la paix dans ces pays, théâtre de tant d'atrocités, qu'autant qu'une administration forte, sage et ferme pourra être établie, sur la demande des puissances qui sont actuellement représentées à Beyrouth. Les observations que vous me faites à ce sujet me paraissent très-sages. L'émir Béchir, pendant quarante années, avait réussi à comprimer les antagonismes des populations qui habitent le Liban; si dans les rejetons de cette grande famille on trouvait des éléments de force par leur intelligence à reprendre ou à renouer l'histoire du passé, on pourrait avoir quelque confiance dans l'avenir. 11 en serait de même, si Abd-el-Kader parvenait à dominer, dans une certaine mesure, les tribus arabes, actuellement abandonnées à elles-mêmes ; on aurait en lui un agent puissant, pour s'opposer, dans l'occasionj à cette brutalité desTurcs, qui, à en juger par ce qui vient de se passer, ne saurait être assez combattue.

a J'ai mis sous les yeux de l'Empereur vos dépêches, et je ne doute pas que les observations qu'elles contiennent sur le sujet qui nous occupe ne soient l'objet de communications officielles de la part du ministre des affaires étrangères à M. liéclard, notre commissaire à Beyrouth.

«c Je vous ai parlé de renforts qui pourraient vous

être envoyés; mais je préférerais bien, sous tous les rapports, que les autres puissances missent à exécution le projet qu'elles avaient formé, lorsque l'expédition de Syrie fut décidée. Nous savons trop par expérience qae les actes de notre Gouvernement sont mal appréciés, quand nous prenons à noua seuls une initiative qui, en raison des intérêts généraux, aurait dû revenir à une action commune. Je désire donc et j'espère que des contingents seront envoyés par ces puissances pour coopérer à l'œuvre que vous avez eu le mérite de commencer. C'est ainsi que le mauvais vouloir de Fuad-Pacha et celui de son Gouvernement seront conjurés; c'est ainsi que la constitution politique de la Syrie pourra recevoir une plus prompte solution et que cette rédemption des chrétiensd'Orient pourra être établie sur des bases aussi solides que les institutions humaines peuvent les leur assurer.

« Vous avez pu voir que le Moniteur a rendu un compte exact de toutes vos opérations. J'ai fait insérer presque littéralemen t le contenu de vos dépêches; voua n'avez donc pas à craindre que ce qui est accompli par les troupes placées sous votre commandement soit ignoré ou méconnu. Toutefois les journaux, à l'arrivée des courriers de Syrie, reçoivent des communications qu'ils s'empressent de rendre publiques; quelques-unes, par leur exactitude, émanent évidemment de votre état-major; il m'est impossible d'approuver de pareilles correspondances, et je vous engage fort à les interdire. 11 faut prendre garde que, dans des circoustances dounées, cette publicité quelque peu officielle égare l'opinion et crée au Gouvernement lui-même des embarras dont vous auriez, en votre qualité de commandant supérieur de l'expédition en Syrie, à supporter les premiers inconvénients.

Je sais que ces correspondancea ont pris naissance dans nos dernières guerres, et je sais aussi qu'elles n'ont produit rien de bon; pas plus au point de vue historique des événements qui s'accomplissent que pour l'honneur ou la bonne réputation des troupes.

« Pendant que vous remplissez en Orient une mission si honorable pour le drapeau de la France, le général Montauban, en Chine, poursuit avec l'intelligence que vous lui connaissez une œuvre qui ne doit pas moins être glorieuse pour nos armes; j'espère, sous très-peu de jours, apprendre que les forts placés à l'embouchure du Pei-ho auront été enlevés, et que, ia route de Pékin nous étant ouverte, nous pourrons obtenir une paix avantageuse en échange de tous les sacrifices auxquels nous a entraînés cette guerre lointaine.

« C'est un nouveau lustre pour l'armée d'Afrique que, sur deux points aussi éloignés et pour des causes aussi différentes, les généraux qui commandent deux expéditions également délicates soient sortis de ses rangs. C'est pour moi un devoir que j'aimerai à remplir que celui de faire valoir la continuation de services dont j'ai pu, mieux que personne, apprécier toute la valeur, et ce sera avec le même empressement que je signalerai la bonne conduite des officiers dont vous me faites ressortir l'utile concours et que, depuis longtemps, j'ai appris à connaître.

« Recevez, etc.»

Deux mois plus tard, à la nouvelle de l'entrée de nos troupes à Pékin, le maréchal, annonçant cette nouvelle au général de Beauforl, lui disait : « Votre mission, quoique bien moins lointaine et d'un caractère moins aventureux, n'arrivera ps si prompte-

ment à son terme. Vous ne rencontrerez pas comme le général Montauban des féeries qui dépassent les lUilte et une Nuits, mais vous avez fait disparaître bien des coupables, rendu l'espoir à bien des malheureux, qui ne l'attendaient que de la France : cela vaut mieux que l'or et la soie. Votre cœur vous l'a déjà dit et le mien se plaît à vous le répéter. »

Dans ia lettre du 25 octobre, le maréchal laissait entrevoir l'espérance que l'Angleterre joindrait ses troupes aux nôtres; un mois après, il était obligé de dire : « Quand nous les mettons en demeure de concourir à l'œuvre commune, nous n'aboutissons qu'à des fins de non-recevoir. »

En Chine, au contraire, les Anglais étaient venus plus nombreux que nous ; de ce côté, il y avait un traité utile à imposer, le commerce à garantir et des millions à gagner. En Syrie, on risquait de mécontenter et d'affaiblir le protégé de l'Angleterre à Cobstantinople, et quoiqu'il y eût là une grande œuvre d'humanité à accomplir, les compatriotes de Wilberforce pensaient que la charité devait passer après la poh tique.

Puisque la diplomatie qui avait pris en main l'affaire de Syrie ne permettait pas à nos troupes de faire quelque chose de grand dans cette province, il fallait au moins que nos soldats trouvassent dans ces cantonnements lointains la sollicitude qui les suivait partout. Le maréchal s'informe sans cesse de leurs approvisionnements et de leurs abris; il augmente le service hospitalier; il prescrit au général de Beaufort de se faire rendre bien compte de tous les besoins en prévision de l'hiver, afin qu'il puisse lui ent voyer, en temps utile, tout ce qui sera nécessaire. «Je pense, dit-il, à nos pauvres soldats auxquels revient

toujours uue large part des eanuis et des fatigues des événements de ce monde. Pendant que l'on s'agite pour arriver à une solution encore si incertaine, ils sont campés dans la montagne, entourés de neige, sans communication possible avec les humains, jusqu'au moment où le dégel permet enfin d'arriver à eus. Vous en avez profité pour aller les visiter, je vous en félicite. -Je sais bien qu'entre vos mains ils ne manqueront ni de direction ni de soins. » (Lettre du 19 janvier 186t.)

Le ministre de la guerre, tout en étant peu favorable à ces expéditions lointaines qui disséminaient nos forces, aurait pourtant voulu que nos troupes ne rentrassent en France qu'après avoir assuré une bonne organisation à la Syrie et des garanties sérieuses aux chrétiens du Liban. Quand il fut forcé d'annoncer au chef de l'expédition que la diplomatie avait fixé le 5 juin 1861 pour terme de l'occupation française, il ajoutait à sa dépêche du 6 avril : « Le bien est terriblement difficile à faire ; notre rôle, du moins, reste honorable et grand malgré tous les orages qu'il soulève, et si la France ne parvient pas à empêcher des cruautés d'un autre âge, sa conduite, du moins, aura toujours le caractère d'une éclatante protestation. »

L'Italie causait au ministre bien d'autres soucis. Il s'y était accompli en 1 859 des événements considérables. Dans les mois d'août et de septembre, la Toscane, Parme, Modène, les Légations et les Romagnes avaient demandé leur annexion au Piémont, et ces empiétements en faisaient présager d'autres. Le gouvernement français, qui aurait voulu faire de l'Italie une confédération d'États sous la présidence

du piipfi, se tieDtait impuissant à modérer le mouvemect qu'il avait déterminé. La brochure le Pape et le Congrès qu'il avait inspirée conseillait au pontife de sacrifier les Romagnes; une autre, tes Papes, princes italiens^ allait beaucoup plus loin, jusqu'à la suppression de toute souveraineté temporelle. Le maréchal éUiit contraire à cette politique. Il prévoyait que la révolution commeocée ne s'arrêterait pas^ si on laissait aux Italiens toute liberté d'agir. L'Italie unifiée lui paraissait un danger pour la France, et il voyait bien qu'on allait alarmer les catholiques en leur donnant à penser, à juste titre, que l'indépendance du pontife serait mal garantie, s'il perdait ses États. Il aurait donc voulu qu'on prît des mesures pour protéger efficacement le domaine du Saint-Père et sauver ce qui lui restait de provinces. C'est en réponse sans doute à une proposition du ministre de la guerre de concentrer plus de forces à Rome que l'Empereur lui écrivit le 1 4 septembre f 859, de Biarritz :

'< Mon intention est de laisser l'armée en Italie tant que la paix ne sera pas conclue.

« Quant à la division de Rome, bien loin de l'augmenter, je vous prie d'écrire à Goyon que mon projet est de rappeler les troupes d'ici à trois ou quatre mois, époque à laquelle le pape, je l'espère, aura assez de soldats pour se passer des nôtres. »

Autant eût valu dire aux Italiens que la France entendait accepter et même favoriser leurs annexions.

Beaucoup de volontaires arrivaient à Rome. Le général de Lamoricière espéra en faire une armée, et, en avril 1860, il vint en prendre le commandement. Moins de six mois après, il était vaincu à Castel* Fidardo, sans avoir été secouru par le corps français

qui occupait Rome, et que le maréchal venait d'augmonter de deux régiments. Du moins, notre drapeau arrêta les Piémontais à six kilomètres du Vatican; leur avant-garde avait pénétré jusqu'à Tivoli. Pendant ce temps, Garibaldi soulevait k Sicile et Naples. Notre situation à Rome devenait singulièrement difficile. Le 22 octobre, l'Empereur adressait au ministre de la guerre la dépêche suivante :

a Mon cher maréchal, écrivez au général de Goyon une lettre bien nette, pour lui fiiire comprendre quelle est sa position à Rome. Les troupes françaises occupent Rome militairement, et non politiquement.

H Elles doivent assurer la tranquillité, réprimer militairement les désordres, mais ne jamais être des auxiliaires directs des agents de police.

a EUesdoiventopérerséparément; ne jamais se faire précéder des gendarmes pontiftcaux, afin de ne jamais prendre sur elles l'odieux de ces répressions politiques.

« Le général de Goyon ne doit aussi, en rien, mêler son action avec celle des troupes du pape, si ce n'est pour les mesures générales ; enfin il doit toujours conserver, entre les volontaires pontificaux et nos soldats, une ligne de démarcation bien distincte.

« Quand (d'odieuse mémoire) les troupes étrangères étaient à Paris (en I8l5), elles occupaient le pays militairement ; mais elles avaient bien soin de ne point se faire les satellites des rancunes des Bourbons. Elles laissaient aux soldats français de la Restauration le soin des arrestations et des fusillades. Le général de Goyon doit agir de même. Malheureusement, il ne comprend pas sa position. »

A l'intérieur, le maréchal eut, durant cette année 1BG0, une grosse affaire à suivre : celle de la réserve.

La sourde colère montrée par les Prussiens durant la campa<rne d'Italie, les efforts faits par plusieurs États allemands pour rompre la confédération germanique en se plaçant soua l'hégémonie de la Prusse, enfin la secrète entente entre Berlin et Saint-Pétersbourg, tout révélait que, un jour ou l'autre, quelque danger naîtrait sur notre frontière de l'est. Or, nous avions reconnu à l'ouverture de la dernière guerre l'insufliaance de notre état militaire. Quand cent vingt mille hommes furent partis pour l'Italie, il se trouva qu'il n'était pas resté en France assez de soldats pour prendre au besoin l'offensive sur le Khin. Augmenter l'armée en service actif était impossible, à cause du budget; on pouvait du moins organiser fortement la réserve.

Le lO février 1860, l'Empereur écrivait au maréchal :

a Je sais bien que le budget nous force à des réductions, mais je voudrais que les réductions ne désorganisassent point mon armée. 11 est bien important d'établir sur des bases solides et immuables notre organisation militaire , afin que dorénavant le passage du pied de paix au pied de guerre se fasse plus facilement et vice versa sans compromettre soit nos finances, soit nos forces militaires.

« Ce qui a besoin surtout d'être étudié , c'est l'organisation de la réserve pour la cavalerie et l'artillerie, car il y a bien des difficultés sérieuses, mais elles ne sont point insurmontables.

« Je compte sur vous, mon cher maréchal , pour

arriver à ce grand résultat; croyez à ma sincère amitié. »

Les notes, les conférences se multiplièrent; il en résulta le rapport suivant du maréchal en date du 30 mai 1860.

« Sire,

a Pourfaire suite aux rapports quej'ai eu l'honneur de soumettre à Votre Majesté au sujet de l'organisation de la réserve sur les bases approuvées par elle, je viens lui rendre compte de quelques dispositions préliminaires destinées à préparer l'application de cette importante mesure.

« Dès le 27 avril dernier, j'ai communiqué à mon collègue, M. le ministre de l'intérieur, l'état des cent quarante-neuf chefs-lieux d'arrondissement où un casernement est à créer. Je lui ai fait connaître que la dépense nécessitée pour établir un casernement capable de recevoir cent vingt à cent trente mille hommes, avec les magasins accessoires, est évaluée, en moyenne, par arrondissement , à 25 000 francs, soit, pour les cent quarante-neuf chefs-lieux , à 3 725 000 francs. Quantaux frais d'entretien annuel, ils peuvent approximativement être fixés au dixième de cette somme.

u Gomme les villes où seront installés ces établisse ments militaires sont appelées à retirer des avantages réels de la réunion des hommes de la réserve pendant une grande partie de l'année, il est naturel qu'elles participent à la dépense que nécessitera la création dont il s'agit.

o J'ai, en conséquence, prié M. le ministre de l'intérieur d'examiner et de me faire connaître dans

quelle proportion pourrait y concourir chacune des villes désignées.

« M. leministrederintérieuraimmédiatementpris les informations demandées, et les réponses parvenues au 26 mai donnent les réii^ultats suivants : quarante-huit chefs-lieux renferment des bâtiments propres à loger une garnison, ou sont disposés, dès à présent, à prendre à leur charge , soit en totalité ( ce qui est l'exception) , soit en partie, les frais d'acquisition, de location ou de construction d'une caserne.

« Trente et un chefs-lieux ne possèdent pas de bâtiments pouvant servir de caserne, et réclament des indications précises sur le chiffre approiimatif de la dépense totale qu'exigerait le casernement, sur la part que l'État laisserait à leur charge, et sur la question de permanence de la garnison.

« Cinq chefs-lieux ne renferment pas de bâtiments pouvant servir de caserne, et se trouvent par suite de l'insuffisance de leurs budgets dans l'impossibilité de concourir aux frais de location, d'acquisition ou de construction.

M Soixante-cinq chefs-lieux n'ont pas encore envoyé de renseignements.

« De mon côté, et en attendant l'arrivée de la réponse de tous les chefs-lieux darroodissement où doivent être installés des centres d'instruction pour l'infanterie, j'ai fait étudier les moyens d'installer la réserve de la cavalerie et de l' artillerie dans les chefslieux déjà pourvus d'un casernement.

« Voici quels ont été les résultats de ce travail préparatoire :

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