‹ Mémoires du maréchal RandonChapitre 25 sur 29 · Augmentation desenrâlementsvoloDtairesentempsdeguerre · texte numérisé non relu

Augmentation desenrâlementsvoloDtairesentempsdeguerre

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les demandes d'exoQénition hors de toute proportion avec les rengagements, et porterail une atteinte redoutable à l'effectif des contingenta exigés pour la mobilisation de l'armée.

4* On alléguait, enfin, qu'il n'était pas. convenable que l'État se fit le caissier de l'armée et donnât par cela même un encouragement à servir à prix d'argent, quand il était du devoir de tout Français de défendre la patrie menacée dans ses droitâ ou dans son honneur.

Nous allons chercher à combattre ces différentes objections.

Une simple observation s'applique aux trois premières, c'est que l'on confond le texte de la loi avec son application. En effet, si elle autorise les sous-ofliciers et les soldats à contracter avec prime un premier ou un deuxième rengagement, elle ne le prescrit pas, bien s'en faut; c'est au chef de corps qu'il appartient de donner son consentement à ces rengagements, et ce n'est pas être trop exigeant que de lui demander que le bien du service le dirige dans les autorisations qu'il accorde. De même qu'il ne doit pas la donner à un soldat d'une mauvaise conduite, de même aussi il devrait la refuser aux sous-ofBciers qui ne seraient pas aptes non-seulement à faire un bon service dans leur grade, mais qui ne sauraient être présentés pour devenir officiera.

L'intérêt de l'armée doit primer toute autre considération, et si par l'effet d'une débonnaireté paternelle mal placée, on fléchit dans l'accomplissement de ce devoir rigoureux, c'est au chef de l'armée, c'est au ministre de la guerre qu'il appartient d'avoir un souci plus grand que celui des chefs de corps, pour conserver dans les rangs une Qoble émulation, le

sentiment précieux qui engage les hommes à s'élever du rang le plus humble au plus illustre, en consacrant à leur pays tout ce qu'ils ont dans le cœur de patriotisme et de dévouement.

Si donc, ainsi qu'on l'a souvent répété, le deuxième rengagement avet; prime présentait le double inconvénient de peupler les cadres de sous-ofTitiers trop âgés pour supporter les fetigues de la guerre, et d'arrêter l'avancement, il y avait une mesure bien simple à prendre. Le ministre de la guerre pouvait prescrire que le nombre des sous-officiers à admettre à ce deuxième rengagement serait limité à un chiffre déterminé.

Cette mesure aurait trouvé son analogie dans celle qui fut prise, en 1861 ', à l'égard des sous-officiers pour éviter des abus signalés, et d'autant plus fâcheux qu'ils portaient atteinte à la considération du grade.

Il y a uoe autre observation à faire; ces souS-officiers trop âgés, disait-on, que la loi de 1855 immo. bilisait dans les régiments, auraient présenté une ressource précieuse, dans le cas du passage du pied de paix au pied de guerre, en constituant les cadres des dépôts. On sait, en effet, quelle est la tendance en pareille occurrence des chefs de corps à composer ces dépôts de ce qu'ils ont de plus médiocre en sousoffîciers, brigadiers ou caporaux; et cependant ce sont eux qui doivent préparer par l'instruction et la discipline les soldats qui devront alimenter les ba- - taillons ou escadrons en campagne. Or, peut-on mettre en doute que des sous-otBciers d'une conduite éprouvée et d'une instruction militaire acquise, ne

1. Réduction à 300 francs du prix de la première portion de l'acte du remplacement avec prime de rengagement.

seront pas essentiellement aptes à former les jeunes soldats qui leur seront confiés, et la maturité de leur âge ne sera-t-elle pas une condition toute particulière pour accroître le respect du grade qu'il est si important d'inculquer dans l'esprit des recrues?

Quant à l'observation que l'État ne doit pas être le caissier ou un agent du remplacement des soldats, nous ne comprenons pas cette siwceptibililé au sujet de l'armée, quand elle n'existe pas lorsqu'il s'agit des caisses d'épargne, des monta-de-piété, etc., qui concernent les autres citoyens. On ne voit pas ce que les sociétés de remplacement offrent de plus moral I

Il est des puritains qui repoussent la pensée qu'il y ait dans les rangs de l'armée des soldats servant pour de l'argent ! Comme si, à l'époque où nous vivons, les intérêts matériels étaient devenus indifférents à quelque classe de la société que ce soit ! Comme si le soldat, qui consacre les plus belles années de sa vie au service de l'État, devait être le seul qui ne pût pas prétendre à se créer une ressource pour ses vieux jours. Et quelle ressource encore !

On a dépeint les soldats, voire même les sou8-of6ciers qui se rengageaient avec prime, comme obéissant à des instincts de débauche. On s'est plaint des désordres qui se manifestaient dans les casernes à l'époque des rengagements.

Ces assertions sont également erronées, et sî l'on veut aller au fond des choses on reconnaîtra que quatre-vingt-dix sur cent des soldats rengagés avec prime ont fait un utile usage du prix de leur renga-

Reste l'objection du temps de guerre qui ferait naître un écart entre les jeunes soldats appelés qui demanderaient à se faire exonérer, et les vieux sol-

dats qui étant arrivés au terme légal du leur service ' ne contracteraient pas de rengagement.

On répondra par l'exemple des récentes guerres, pendant lesquelles le nombre des engagements tolonlaires a plus que triplé, et l'on ne voit pas pourquoi les rengagements ne suivraient pas la même progression. Les soldats sous les drapeaux, rompus aux devoirs du service militaire, ne peuvent-ils pas avoir le désir d'en &ire l'application en campagne, au moins autant que les jeunes gens qui les ignorent.

Dans tous les cas, en admettant un déficit dans le chiffre du contingent à appeler sous les drapeaux, deux solutions se présentaient: l'une que le service militaire serait véritablement obligatoire, au moment où le pays aurait un plus grand besoin de faire appel à ses en&nts ; l'autre que les remplacements administratifs connus et admis par la loi de 1855 fonc' tionneraient sur une grande échelle.

Nous avons prononcé le mot de service obligatoire. Dès l'instant que, par des considérations diverses, on le regarde comme incompatible avec nos mœurs et que le remplacement devieut une nécessité, nous soutenons qu'il n'est pas de système plus moral, plus avantageux pourl'armée, moins contraire à l'esprit de corps que celui qui était autorisé par la toi de 1S55. Le rengagé avec prime ne pouvait pas être considéré comme le remplaçant des anciennes compagnies d'assurances qui n'apportait pas toujours dans le rang les qualités propres à former l'esprit militaire, car il n'avait d'autre lien que celui qu'il contractait avec l'Ëlat; il conservait l'intégrité de son honorabilité, si l'on peut s'exprimer ainsi, car s'il n'eût pas réuni les qualités d'un bon soldat^ il

n'aurait pas été admis à se rengager. H ne quittait pas ses camarades, il restait subordonné aux mêmes chefs, il continuait la même vie militaire. Les aousofficiers, avec plus de raison encore, participaient à ces avantages qu'aucune autre combinaison législative ou réglementaire ne pourra produire au même degré. Qui peut dire que les observations qui précèdent ne trouvent pas une certaine confirmation dans cette sorte de mécontentement qui s'est manifesté dans l'armée à l'occasion du vote qui lui a été demandé ?

Puisque cette question se présente à notre esprit, examinons si ces quarante-huit mille votes négatifs n'ont pas eu encore quelques autres prétextes pour se produire. Mais avant tout nous sommes loin d'attribuer à cette manifestation l'importance, en ce qni concerne l'esprit d'obéissance et de dévouement de l'armée, que quelques personnes voudraient lui donner.

Nous savons, en pareille occurrence, combien il est facile de provoquer, chez certains soldats, uneoppo-' sition à ce qu'ils croient être dans les désirs de leurs chefs, et il serait bien puéril de s'en préoccuper outre mesure. Mais dans un temps où l'esprit d'innovation est à l'ordre du.jour, oîi les changements dans les institutions, même dans celles qui régissent l'armée, sont si fréquents, peut-être n'est-il pas hors de propos de rechercher ce qui peut avoir seulement l'apparence d'un sujet de mécontentement.

Nous nous étendrons peu sur la loi du \" février 1868, les résultats en sont patenta. Elle est en vigueur depuis deux ans à peine et déjà la difficulté d'alimenter les cadres se fait sentir. Ce mouvement continuel des soldats, qui vont en congé et qui rejoi-

gnent leur régiment, n'est pas moins onéreux pour l'État que contraire au développemeut de l'esprit militaire.

L'espèce d'engagement pris, lors de la discussion de la loi, de ne conserver en réalité sous les drapeaux les soldats appelés au service que trois ans et quelques mois, et de les envoyer périodiquement en congé, leur rend le séjour de la caserne plus désagréable et les éloigne par cela même de ces habitudes de subordination qui font la discipline et disposent à prendre goût au métier.

On a présenté cette loi comme devant être moins rigoureuse que l'ancienne pour les populations. Cette assertion est plus un mirage qu'une réalité I

En effet, sous le régime de la loi de 1832, complétée par celle de 1855, la durée du service étant de sept ans et les rengagements ayant lieu dans de très-bonnes conditions, il y avait moins de décès, moins de réformes, et le chiffre des jeunes soldats appelés sous les drapeaux, pour entretenir l'effectif de l'armée de terre, ne s'élevait pas au delà de vingtcinq mille hommes à prélever sur la première portion du contingent.

D'après la loi nouvelle, ce même prélèvement atteint le chiffre de cinquante-quatre mille hommes pour accomplir la période de cinq ans imposée à chaque contingent.

Or le plus grand froissement que la loi militaire fait éprouver au jeune homme que la voix du sort a désigné, est sans contredit au moment du départ^ il s'inquiète peu de la longueur de l'absence qu'il va faire; tout ce qu'il éprouve de sentiments de peine ou de regrets se concentre sur le présent. Il faut quitter sa famille, ce qu'il aime; délaisser ces

champs qu'il cultive depuis son enfance; l'usine dans laquelle il s'était créé une existence ; ce village qui l'a vu naître et qui pour lui est la patrie entière. La vie de caserne qu'il a en perspective le séduit peu, et c'est à peine si l'uniforme lui apparaît comme préférable à son habit villageois. Si telle est l'impression produite sur le conscrit appelé sous les drapeaux,, si elle est partagée à des degrés divers par sa famille, il serait difficile d'expliquer comment l'obligation imposée aux communes de fournir cbaque année un nombre double de jeunes soldats constituerait un allégement à ce fardeau toujours lourd que fait peser sur les populations t 'accomplissement de la loi militaire.

Afin de ne pas quitter le sujet qui nous occupe, c'est-à-dire la recherche des causes accidentelles de mécontentement dans l'armée qui ont pu avoir queb que influence sur le vote plébicistaire, rappelons en passant la suppression des compagnies d'élite, dont le résultat a été de détruire des institutions d'une grande valeur, éprouvées aussi bien dans les guerres de l'ancien régime que dans celles de la république et de Teropire.

Des considérations bien peu sérieuses ont déterminé cette mesure.

On a dit que les compagnies d'élite énervaient celles du centre non-seulement par le choix qui était fait des meilleurs soldats, mais encore par la condition d'assurer toujours aux premières un efTectif supérieur à celui des secondes. On a montré les régiments de zouaves, les bataillons de chasseurs, même les régimentsde la garde ne comptant pas dans leurs rangs de compagnies d'élite, et ne s'en trouvant pas plus mal. Enfin, on a indiqué l'espèce d'inconvénient

pour le coup d'œil, qui résulterait de l'intercalation, après des manœuvres sans inversions, des compagnies d'élite au milieu du front du bataillon, enlevant ainsi à celui-ci son aspect régulier.

Chaeunedeces observations comporte sa réfutation.

Les compagnies d'élite pouvaient être considérées comme la réserve des bataillons auxquels elles appartenaient. Or, les réserves sont ordinairement formées de troupes de choix; serait-ce à dire que sous le prétexte d'affaiblir la valeur intrinsèque des corps qui composent une armée, il ne faut pas faire de réserve, alors surtout que cette réserve est là pour compenser la perte de cette valeur intrinsèque?

La garde, les régiments de zouaves, les bataillons de chasseurs n'ont pas de compagnies d'élite, par la raison toute simple que ces corps sont composés en entier de soldats d'élite.

Il n'y a pas lieu de s^arrêter à l'apparente irrégularité occasionnée dans l'ordre de bataille par les mouvements sans inversions, parce qu'il faut espérer que nous ne sommes pas à la veille de voir éclore cette innovation qui, à vrai dire, n'en est pas une.

Quelles étaient les considérations qui plaidaient en faveur du maintien des compagnies d'élite?

La première, nous osons à peine le dire, c'est qu'elles existaient, et que tout ce qui tend à changer la constitution de l'armée, nous répugne instinctivement; tous ces changements ayant surtout pour effet d'affaiblir le respect et le dévouement que tout militaire doit avoir pour la loi qui le régit.

Les mêmes causes produisent toujours les mêmes résultats. Si, dans les anciennes guerres, les bataillons avaient besoin de têtes de colonne solides, elles ae leur sont pas moins nécessaires aujourd'hui.

Oq coanaît l'origine de la création, dans nos armées, des compagnies de grenadiers qui marchaient en tête des colonnes d'assaut. On sait également que la tactique ayant modifié l'ordre des combats, ou employa des tirailleurs exercés à couvrir les lignes de bataille, soit pour engager l'action, soit pour cou* vrir des mouvements d'attaque ou de retraite, de là la création des compagnies de voltigeurs.

S'il est une armée dans laquelle le principe d'émulation peut être iacilement développé, c'est assurément l'armée française.

II existe dans nos mœurs comme dans notre organisation militaire. Nous ne voyons chez nous, à l'avancement, d'autre limite que celle du mérite, qui, lui, n'a besoin que de l'occasion pour se produire : ce sont les incidents exceptionnels du combat qui la font naître ; multipliez ces occasions et vous accroissez les chances de connaître la valeur des individus. Ainsi, si l'on pouvait scruter les états de service de nos généraux d'infanterie, qui ont rapidement franchi les premiers grades, nous verrions pour le plus grand nombre, que c'est à la tête des compagnies d'élite qu'ils ont acquis les premiers reflets de leur réputation.

A cette armée des côtes de l'Océan, en i 803, où vinrent s'organiser nos brillantes phalanges des armées d'Italie et du Rhin, pour former celle qui devait parcourir victorieusement l'Allemagne et successivement toutes les contrées de l'Europe, les grenadiers sont réunis en un corps dont le commandement est confié au général Oudinot'.

1. En 1830, Tarmée qui, réunie en Belgique, pouvait avoir des actions de guerre plus importantes h soutenir que le siège d'Anvers, eut comme réserve deux divisions tonnées l'une de compa-

L'histoire de la guerre d'Espagne fait, presque à chaque page, mention des coups de main brillants de nos compagnies d'élite. Si dans une attaque de vive force les grenadiers sont repoussés, les voltigeurs sont appelés, et par cet entrain qu'excile l'esprit d'émulation, la position est enlevée.

Ce qui est dit des voltigeurs s'applique réciproquement aux grenadiers.

Quand, en 1840, la guerre recommença en Algérie, le général Bugeaud, qui en avait fait maintes fois l'expérience en Espagne, réunit en bataillons d'éiite les grenadiers et les voltigeurs des régiments qui étaient arrivés de France pour grossir l'effectif de son armée, et c'est avec eux qu'il entama les opérations, en attendant que les autres corps s'acelimataasent et devinssent aguerris.

Toute l'ambition d'un jeune officier était d'être admis dans une compagnie d'élite, il n'était pas rare qu'il préférât cette position à de l'avancement.

D'après ce qui vient d'être dit, n'est-it pas permis de croire que la suppression des compagnies d'élite a été une regrettable mesure; qu'elle a privé les chefs de corps d'un puissant moyen de créer l'émulation parmi leurs subordonnés. Vainement dira-t-on, pour dissimuler le mauvais effet produit, que le supplément de solde a été conservé aux sous-ofiîciers et soldats des compagnies d'élite; c'est peu connaître l'esprit de l'armée que de croire que le droit de porter une marque distinctive est compensé par une allocation de quelques centimes de solde; c'est à peu près comme si l'on supprimait le droit de porter la

gnies de grenadiers, l'autre de voltigeurs, tirées des régiments de ligne.

décoration de la Légion d'honneur, tout en conservant le traitement dont jouissent ses membres.

Puisque nous recherchons les causes qui ont pu servir aux adversaires de l'empire, pour agir sur l'esprit de l'armée, n'est-il pas naturel de parler de la mesure générale qui a appelé sous les drapeaux, les secondes portions du contingent des années 1 863, 1864 et 1865? Sans doute la loi autorisait cet appel par un simple décret de l'Empereur, mais c'était en cas de guerre, et rien n'indiquait qu'elle fût prête à éclater, dans des conditions telles que les forces disponibles ne permissent pas la réunion d'une armée capable de faire face au premier danger d'une collision avec la Prusse,

Dans cet ordre d'idées, les deux cent vingt-sept mille soldats qui formaient la réserve, qui étaient habillés, équipés et avaient reçu la première instruction militaire, pouvaient, en quelques jours, être versés dans les régiments des différentes armes, et y combler les vides produits par la mobilisation des bataillons, escadrons ou batteries.

Ces soldats de la réserve devaient donc penser, qu'ainsi qu'il avait été fait pour les contingents des deuxièmes portions des années précédentes, ils pourraient, après avoir passé par les dépôts d'instruction de leurs départements, attendre dans leurs foyers, sauf le cas de guerre, leur congé définitif, ce qui leur permettait de continuer les travaux ou les études qui devaient leur assurer un avenir.

L'injonction subite de rejoindre le drapeau vint les surprendre au milieu de leur famille et rompre leur quiétude. Ce désappointement ne fut pas le seul qui les attendait; car, lorsque l'effectif entretenu eut atteint un chiffre dépassant considérablement les

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prévisions du budget, et qu'il fallut accorder des congés aux soldats pour rétablir l'équilibre, on ne tint aucun compte de leur situation particulière, et les soldats plus anciennement qu'eux sous les drapeaux leur furent préférés. Ils ne durent, dès lors, être renvoyés dans leurs foyers qu'avec leurs camarades de U même classe, appartenant à la première portion du contingent.

Après la promulgation de la loi de i 868, et pour remplir les cadres de la garde nationale mobile qu'elle avait instituée, une nouvelle mesure rigoureuse (sinon une irrégularité) fut adoptée.

Elle consista à faire compter sur les contrôles de cette troupe les jeunes gens des quatre années précédentes, qui, n'ayant pas fait partie du contingent sous le béuéGce de leur numéro de tirage, devaient se considérer comme complètement libérés du service militaire.

Telle était cependant la puissance morale de la loi de recrutement de 1 832 sur laquelle on avait porté la main, que les appelés de ces diverses catégories obéirent ponctuellement aux ordres de départ qui leur furent adressés ; mais la paix, fort heureusement, n'ayant pas été troublée, une réaction a dû se faire dans leur esprit, peu disposé à subir les exigences de la discipline et les obligations du métier de soldat.

A toutes ces observations, touchant les choses qui ont pu agir directement sur l'esprit de l'armée ou servir d'instrument aux agitateurs qui ont cherché à produire du désordre dans ses rangs, il convient d'en ajouter d'autres relatives à certaines conditions dont la nature permanente a modifié, à la longue, la constitution morale de l'armée; nous voulons

parler de la composition du corps d'oMciers en général, et plits particulièrement de celui de l'infanterie. Les deux origines que la lot leur assigne méritent d'être examinées.

Lesécolesquifoûmissentengrandepartie les sujets, pour remplir les vacances survenues dans les corps, ont, par l'effet de la loi de 1850, sensiblement fléchi, sous le rapport du niveau social des éièves.

La gratuité s'étendant à tous les candidats qui, après examen, sont déclarés admissibles, sans autre considération que la pauvreté constatée des parente, peut être considérée comme une mesure d'équité, mais elle n'en a pas moins eu pour résultats de faire arriver promptement à l'épaulette des jeunes gens qui n'avaient pas reçu, dans leurs familles, une éducation en rapport avec le rang qu'ils devaient prendre dans l'armée.

Ce n'est pas, assurément, que nous prétendions qu'il serait bon de rechercher une aristocratie quelconque de naissance ou de richesse, et de la considérer comme un titre exclusif pour l'admission dans nos écoles militaires ; mais la gratuité ne devraitelle pas être accordée de préférence aux . fils des anciens ofûciers peu fortunés et des fonctionnaires civils dans la même situation, qui, après avoir servi l'État, seraient en possession d'une faible pension de retraite ?

Il suffit de parcourir les états d'admission aux écoles dont nous parlons, qui chaque année sont insérés au journal ofQciel, pour reconnaître combien cette règle est peu suivie.

Les écoles militaires, avec leur mode actuel de recrutement, amènent dans les régiments de jeunes officiers instruits, nous le voulons bien, mais qui

portent quelquefois en eux les germes de passions et d'hostilité eavers les classes plus élevées que celles dont ils sortent.

Aussi, voyons-nous ce qui se passe à Saint-Cyr, la séparation tranchée qui s'établit entre les élèves de chaque promotion. Ceux qui appartiennent à des familles aisées, nous ne voulons pas dire aristocratiques, parce que cette dénomination ne convient pas à l'époque où nous vivons, font tous leurs efforts pour entrer dans la section de cavalerie, et dès les premiers jours une division très-nette s'établit dans l'école même.

Nous examinerons ultérieurement si cette ligne de démarcation ne doit pas s'accuser plus tard par des faits caractéristiques.

Voyons maintenant les sous-olBciers; ici, ne recherchons pas les traces d'une éducation première, mais occupons-nous de leur instruction. Chez la plupart, en effet, elle ne dépasse pas le programme des éléments qui constituent l'école primaire; elle doit cependant être développée, non-seulement pour les rendre aptes à devenir officiers, mais aussi pour atténuer autant que possible la différence, en fait d'instruction générale, qui les sépare de leurs camarades sortant des écoles.

Cette considération s'est fait sentir dès la promulgation de la loi qui a réservé les deux tiers (nombre actuellement dépassé] des emplois d'officier vacants aux sous -officiers, et il a été constamment prescrit aux inspecteurs généraux d'armes de ne comprendre, sur les états de proposition pour l'avancement, que les sous-ofBciers qui, entre autres conditions, auraient suivi avec succès les cours des écoles régiineataires du deuxième degré.

L'organisation de ces écoles, à tous les points de vue, était donc obligatoire, et cependant, en boone conscience, peut-on dire qu'elles existent ? Nous savons très-bien que les généraux inspecteurs les visitent, mais nous savons aussi tout ce que cet examen a d'illusoire. Les sous-ofAciers qui répondent aui questions que leur posent les directeurs de ces écoles, sont ceux qui avaient déjà appris ce qu'on y enseigne; mais il y a bien peu d'exceptions qui prouvent que l'instruction des sous-ofûciers s'est augmentée par la fréquentation de l'école l'égimentaire; nous dirons même que, malgré toute la bonne volonté qu'ils peuvent y apporter, la chose est presque im-

Que devrait-on, en effet, rechercher dans l'établissement d'une école ?

i" Un local où les leçons puissent être données.

2° Une bibliothèque composée de livres classiques, dans lesquels les élèves puissent trouver le complément ou l'explication des leçons.

3° Enfin des professeurs pour donner l'enseignement.

Même avant notre arrivée au ministère, nous avions toujours été convaincu de la nécessité de résoudre la question si importante, et cependant si négligée, de répandre l'instruction parmi les sous-officiers des corps de la ligne. Il n'y avait pas lieu de s'occuper des écoles du premier degré qui, constituées depuis de longues années, donnaient des résultats satisÊiisants.

En conséquence, la question des écoles en général, et celles du deuxième degré en particulier, devinrent l'objet d'une vive sollicitude; des ordres furent prescrits au service du génie pour qu'il eût à préparer

des locaux, en commençant par les garnisons où un plus grand nombre de régiments étaient réunis, sauf à appliquer de proche en proche la même mesure aussitôt que le nouveau mode d'enseignement fonctionnerait. Le camp de Sathonay, les garnisons de Lunéville, Versailles et Metz, furent d'abord désignés pour devenir des centres d'instruction.

Des fonds furent affectés à l'achat de livres qui devaient composer les bibliothèques d'après un catalogue qui, par parenthèse, ne fut pas facile à établir, tant il y a peu d'ouvrages réunissant l'attrait de la lecture à la moralité des sujets. Enfin, le Ministre de l'instruction publique nous promit son concours empressé pour mettre à la disposition des corps quelques professeurs des collèges, dans les villes où fonctionneraient nos écoles régimentaires , afin d'ouvrir et de soutenir la marche de la pédagogie.

11 ne faut pas croire, en effet, qu'il soit facile de professer, même quand il ne s'agit que des premiers éléments des lettres ou des sciences. On peut parler et écrire correctement sa langue, et cependant être embarrassé pour en enseigner les principes ; et il n'est pas donné à tout le monde de faire l'analyse grammaticale d'une phrase.

La même observation s'applique à l'enseignement de la géographie, de l'histoire et des mathématiques élémentaires, qui doivent former le programme des cours des écoles du deuxième degré. Ce sont ordinairement les jeunes officiers sortant de l'École militaire qui ont la mission de diriger ces cours : ils y apportent sans doute le plus actif dévouement, mais, nous le répétons, la pratique de l'enseignement leur fait défaut, et d'ailleurs les mouvements généraux du service, tels que envoi en détachements ou aux

camps d'instruction, avancement, etc., nécessitent des mutations dont la direction des écoles doit beaucoup souffrir, ne fût-ce que par la rupture de la tradition.

Les services du génie et de l'artillerie l'ont bien compris; aussi, malgré l'afQuence d'ofiiciers capables et instruits que renferment les cadres de leurs régiments, ont-ils obtenu que des professeurs spéciaux soient attachés à poste fixe à leurs écoles.

C'est par analogie avec ce qui se passe dans ces armes que le concours du Ministre de l'instruction publique avait été réclamé.

Là ne se bornaient pas nos préoccupations. Nous savions très-bien que nous ne devions pas beaucoup compter, pour l'accomplissement de nos projets, sur le zèle enthousiaste de tous les chefs de corps, pour surmonter les difficultés naturelles qu'ils devaient rencontrer.

Aussi une commission fut formée, composée d'officiers généraux, et d'un colonels qui eut pour mission de se livrer à l'étude du programme graduel qui devait être suivi. Il fallait prévoir les interruptions forcées qui suspendraient la marche des cours, et fractionner, d'après les probabilités, la durée qui pourrait être assignée aux différentes classes de l'enseignement.

La durée totale des cours fut fixée à deux ans, et chacune des classes devait être régie par un programme spécial. Cette division avait pour objet d'inculquer quelque chose d'à peu près complet dans l'esprit des élèves, alors même qu'il y aurait force

majeure pour interrompre brusquement le cours, au lieu de n'y laisser que quelques idées superficielles, presque aussitôt oubliées qu'apprises, quand on i'ait chevaucher diETérents cours les uns sur les autres, pressé qu'on est d'obtenir un résultat quelconque.

Un rapport fut adressé à l'empereur, précisant le travail de la commission, et il fut approuvé. La mise en pratique était commencée, quand les événements nous obligèrent à donner notre démission.

Une pareilleœuvre ne pouvait porter des fruits utiles qu'à la condition d'être poursuivie avec persévérance et conviction. 11 n'en fut pas ainsi. La décision de l'Empereur ne fut point, il est vrai, rapportée, le nouveau programme ne fut pas condamné, mais le voile de l'oubli fut étendu sur lui, et il dut disparaître sans bruit. C'est ainsi que les écoles du deuxième degré, pour les sous-officiers, qui avaient été l'objet d'une vive et légitime préoccupation, restèrent dans leur ancien et regrettable état d'abandon.

En revanche, des conférences furent instituées et furent encouragées au Ministère de la guerre par la présence même du Ministre qui y prit part; tandis que dans les corps d'infanterie et de cavalerie, les ofâciers, par les soins des colonels, durent assister à des réunions semblables, dans lesquelles les lois, règlements et questions militaires, furent tour à tour professés et discutés par quelques officiers.

Les cours au Ministère de la guerre recherchèrent un plus grand éclat. L'administration des armées en campagne fut développée par tel officier d'état-major qui, probablement, n'avait étudié cette question si délicate, qu'au point do vue restreint d'un officier chargé de surveiller les distributions faites à une

troupe; tandis que tel autre n'ayaot jamais exercé le moindre commaudement devant l'ennemi, entretenait ses auditeurs des principes de la stratégie et de la tactique des différentes armes, ou de leur instruction pratique; il arriva même à un officier d'infanterie qui avait cru pouvoir aborder la question des armes nouvelles adoptées dans les armées des différentes puissances, d'être interrompu au milieu de sa leçon par un illustre étranger, le vainqueur de Custozza, qui lui fit remarquer que ses appréciations sur l'armement de l'armée autrichienne étaient erronées.

Nous aurions mauvaise grâce à critiquer d'une manière absolue ce qui peut développer à un titre quelconque le goût de l'étude parmi les officiers; alors même que, dans les réunions où ils sont convoqués, les leçons du conférencier ne seraient que la reproduction de quelque chapitre d'un cours d'art militaire enseigné dans les écoles, et rajeuni par des citations s'appliquant à des événements contemporains, ce serait encore une chose utile dont nous n'avons pas la pensée de contester le mérite.

Toutefois, nous ne saurions approuver qu'on discute dans les régiments, à quelque titre que ce soit, les lois et les règlements militaires. Indépendamment des soins qui ont été apportés à leur rédaction, et de la sanction qu'elles ont reçue par leur mise en pratique, il ne faut pas oublier qu'il est certaines questions qui ne doivent pas être publiquement mises en discussion par ceux qui ont la mission d'enseigner Tobéissance à l'égard des solutions admises. Les règlements militaires sont de ce nombre. 11 est déjà bien difficile de les entourer du respect de ceux auxquels ils doivent être appliqués; les discuter, c'est

porler à leur conservalioo une atteinte sérieuse; on ne respecte que ce qui doit avoir de la durée, de même que notre volonté ne se courbe sous le joug de la diacipline^ que lorsque nous savons qu'elle est inflexible.

L'institution des conférences n'avait d'ailleurs rien qui lût en opposition avec le développement de l'instruction à répandre parmi les sous-officiers. On pourrait presque dire qu'elles en étaient le complément.

Après avoir parcouru les différents sujets qui ont rapport aux corps de la ligne, rappelons certaines mesures qui ont été prises plus particulièrement pour la cavalerie : nous voulons parler de la suppression des musiques, commune aux régiments d'artillerie, et du cbangement de la tenue.

La pensée de supprimer les musiques des troupes à cheval n'était pas nouvelle. Il en était encore de cette mesure comme de plusieurs autres, lesquelles sont inspirées par ces personnes qui, par calcul, ou par amour du changement assiègent la demeure de l'Empereur, jusqu'à ce que quelqu'un de l'entourage de Sa Majesté se charge d'être l'interprète de leurs propositions.

Ce n'est pas une des moindres tâches du Ministre de la guerre, que d'avoir à résister à l'adoption soudaine de tant de systèmes nouveaux, toujours présentés comme un progrès et comme une victoire sur l'esprit de routine.

11 lui faut concilier la responsabilité qui lui incombe avec la volonté d'accueillir ce qui est utile, de quelque part que l'amélioratiou sérieuse, se produise, à plus forte raison quand c'est le souverain lui-même qui se fait le propagateur de l'idée.

Ces cas ne sont pas rares, l'expérience de près de huit années nous l'a malheureusement prouvé, et c'était toujours une rude tâche pour nous, que celle d'obéir en même temps à la déférence respectueuse que commandait notre positioa, et au devoir strict de notre conscience qui ne nous permettait pas de déguiser ce que nous croyions être la vérité.

Hâtons-nous d'ailleurs de déclarer que l'aceom* plissement de ce devoir était rendu plus facile par le calme, la patience et la bienveillance inaltérables que conserve l'Empereur vis-à-vis de ceux qui ont mission de traiter les affaires avec lui. Il sait à un suprême degré écouter sans mauvaise humeur, sans impatience, et si on ne parvient pas toujours à modifier sa manière de voir, on a pu du moins s'acquitter librement de son rôie de fidèle conseiller, en exposant les motifs qu'on avait à alléguer dans l'intérêt de l'armée, lequel ne saurait être autre que celui du pays et de l'Empereur lui-même.

Or donc, la suppression des musiques était une de ces nombreuses questions qui avaient été suggérées à l'esprit de Sa .Majesté ; c'était, lui avait-on dit :

1° Trois mille chevaux avec leurs cavaliers qui rentreraient dans le rang et augmenteraient ainsi le nombre des combattants.

2° C'était une économie à réaliser en exonérant la masse d'entretien des régiments d'une somme de plusieurs milliers de francs, destinée à l'achat et à la l'éparation des instruments.

3" Enfin, c'était une économie pour la solde, en raison des allocations élevées qui étaient faites aux musiciens et aux gagistes.

Il y avait des réponses faciles à &ire à ces diverses observations.

D'abord le nombre des musiciens, en y comprenant les élèves, avait été réduit à vingt-neuf par régiment de cavalerie et d'artillerie, en vertu d'un décret qui portait une réduction analogue dans les corps d'infanterie.

C'était donc un effectif de deux mille chevaux qu'il fallait compter pour le service des musiciens ; mais comme on proposait d'augmenter le nombre des trompettes de deux par escadron ou batterie, le nombre des chevaux hors rang était lui-même réduit à douze cents environ au lieu des trois mille qui avaient été indiqués'à l'Empereur. En outre ces chevauX; généralement vieux et choisis en raison de la nature de leur service parmi les plus pacifiques, pour ne pas leur donner une épithète injurieuse, ne devaient pas être capables de faire un bon service dans le rang de la troupe, et on ne craignait pas de trop s'avancer en affirmant qu'après deux revues trimestrielles le plus grand nombre de ces chevaux, pour ne pas dire la totalité, auraient été réformés.

Était-ce bien le moment de faire cette suppression, alors que le goût de la musique semble se développer eu France, que les orphéons et les sociétés chorales se répandent de toutes parts, alors que pas une fête publique, pas un comice agricole ne se réunît, sans que la musique des régiments soit demandée avec instance à l'autorité militaire, comme un des éléments obligés de ces assemblées, et qu'il n'y a pas une ville de garnison qui ne considère une bonne musique militaire comme un avantage trèsappréeié de la population?

Les régiments eux-mêmes tiennent à être précédés par une musique? A-tron oublié que les officiers, dans tous les corps, consentaient à une retenue de

un OU deux jours de solde par mois, pour faire face àladépense, quand l'Ëtatne la faisait pas encore. La vie de nos soldats n'est point remplie de tant de charmes qu'il faille leur enlever cette distraction si utile, dans les camps isolés ou durant les longues marches? Le ' général hahile n'a pas seulement à tenir ses troupes bien vêtues, bienchnussées et bieu approvisionnées, il fiut qu'il s'ingénie encore a chasser l'ennuie ou les préoccupations trop sérieuses. Et combien de fois le courage de nos soldats n'a-t-il pas été relevé, lorsque dans les déserts d'Afrique ou sous les neiges de la Crimée^ un air aimé leur rappelait le pays natal et la patrie absente?

Sans doute le rang assigné aux musiciens de première et de deuxième classe était exagéré, il fallait exiger d'eux qu'ils suivissent avec plus de régularité les classes d'instruction ; mais, de là à la suppression, il y avait loin.

Quelques mois après notre sortie du ministère, les musiques de la cavalerie et de l'artillerie, n'ayant plus de défenseur, furent supprimées.

Une autre innovation, longtemps demandée et toujours ajournée, trouva, pour être accueillie, une complaisance plus grande. Je veux parler de la tenue uniforme imposée à tous lesrégiments de cavalerie.

Nous avions résisté, non sans peine, à cette transformation. On parlait d'économie, nous démontrâmes que cette considération invoquée chaque fois que les uniformes de l'armée étaient modifiés, avait entraîoé l'État dans des dépenses de plusieurs millions, et il nous fut facile de prouver que, soit par la remise au domaine des draps en magasin cessant d'être livrables à la troupe, soit par la facilité des réformes par anticipation des effets démodés, qui restent en ser-

vice et nuisent à l'ensemble de la tenue du corps ; il nous fut facile de prouver, disons-nous, que tout changement à l'habillement ou à l'équipement était une cause immanquable d'aggravation dans les dépenses.

Mais là n'était pas encore le plus grand inconvénient qu'offrait la mesure proposée; l'uniforme que porte un régiment contribue à fortifier l'esprit de corps, et ce sentiment de confiance en soi .décuple la valeur d'une troupe; croirait-on que nos régiments de zouaves valent, intrinsèquement, mieux que tel ou tel autre régiment de l'armée? On ne pourrait soutenir cette assertion; mais les zouaves ont un uniforme qui leur est propre, qui les signale entre tous, et qui ne leur permet pas, pour ainsi dire, d'avoir une faiblesse dans le combat, ou d'éprouver une lassitude dans les marches.

Poufl^noi,/ .en 1814, Napoléon I" augmenta-t-il considérablement les régiments de sa garde ? Ce n'était pas assurément qu'il y eût surabondance de vieux soldats dans l'armée, c'était le eontraire;lnai6, mieux que personne^ le grand capitaine savait qu'au rebourâ du proverbe, c'est un peu l'habit qui fait le soldat.

Ceux qui ont fait la campagne de 1813 ne sauraient avoir oublié l'impression que fit sur l'armée la vue de cette belle division de dragons qui^ de l'armée d'Espagne, arrivait sur le champ de bataille de Leipsick pour y cueillir de nouveaux lauriers. Us étaient fiers et ils avaient bien raison de l'être, ces braves cavaliers à la figure bronzée, au vêtement disparate, mais caractéristique. Ils n'avaient pas, eus, abandonné la grosse botte pour la bottine, ni le casque pour le képi. Us ne se plaignaient pas du poids

de leur fusil ou de leur sabre qui n'était pas en main,

11 y a peu de jours, un colonel de dragons demaodait au Ministre de la guerre que son régiment fût envoyé en Afrique, ce qui était fort naturel ; mais ce qui l'était moins, c'est que les dragons laissassent leur casque au dépôt.

Décidément, nous avons l'instinct militaire moins développé que nos pères. Chaque fois qu'on discute une loi de recrutement, la pensée du service obligatoire se produit : les enrôlements volontaires semblent répondre particulièrement à cette disposition d'esprit de nos législateurs?

Comment se fait-il donc que l'on négligé, que l'on abandonne, au moins en partie, ce moyeu de recrutement de nos armées.

En effet, on ne peut avoir oublié que les jeunes geua qui veulent se faire soldats, sont sgduits par une tenue militaire plus ou moins élégante.

La cavalerie exerce cette espèce de fascination, et, dans'la cavalerie, les hussards sont les régiments préférés.

Penae-t-on qu'il en sera ainsi quand ils seront affublés d'une sorte de paletot? Le hussard, sans dolman tressé et sans sabretache, n'est plus un hussard, pas plus qu'un lancier sans kourka et sans schapska ne rappelle ces régiments polonais que nous avions pris pour de gracieux, modèles.

Nous terminerons par une dernière observation. Puisqu'on trouve économique et plus avantageux pour les cavaliers de changer leur tenue, comment se fait-il que la cavalerie de la Garde ne participe pas à ces transformations? Les cavaliers de ces régiments peuvent-ils donc, mieux que ceux de la ligne.

supporter les inconvénients qui ont été signalés dans l'habillement, ou bien réconoinie est-elle moins commandée pour eux que pour leurs camarades de la ligne ?

Trouve-t-on donc enfin qu'il n'y a pas assez de sujets de jalousie contre la Garde, assez dti plaintes formulées contre la dépense, hors de toute jH'oportion, qu'elle impose au budget de la guerre? Il est assez curieux du reste que, depuis 1 867, on ait parlé bien haut d'économies introduites dans les dépenses de-l'armée, quand, sans nécessité, on a créé des régiments nouveaux, ceux du train d'artillerie et des équipages militaires, un quatrième régiment de chasseurs d'Afrique, les sixièmes escadrons dans les régiments de cavalerie, de ligne, de la garde, et les cinquième et sixième compagnies dans les bataillons de dépôt de l'infanterie.

Indépendamment de la compromission de l'autorité de l'Empereur qui a été produite par l'abrogation des décrets tout nouvellement rendus sur l'injonction même du souverain, il serait impossible de justifier en quoi le bien du service rendait nécessaire, soit le rétablissement des cadres, soit la création de ces nouveaux régiments.

Nous ne croyons pas que ces changements aient satisfait personne; mais on a recueilli pour résultat de provoquer les clameurs et les nouvelles attaques de ces économistes du Corps législatif, qui n'ont pas de plus grand désir que d'arriver à réduire l'armée à sa plus simple expression.

Résumons maintenant les trop longs dévelopjjemenla qui précèdent.

Le vote plébiscitaire de l'armée n'a qu'un très-petit côté politique. Dana les quarante-huit mille voix né-

gatives qu'elle a données, à peine quelques milliers, fournis en majeure partie par les officiers, pourraient-ils à la rigueur revêtir ce caractère.

Il y aurait encore lieu de mettre à part la manifestation de ces hommes toujours mécontents, impatients de supporter le poids de la discipline, en rébellion constante contre leurs chefs. Les soldats de cette catégorie ne sont pas très-nombreux ; à peine en compterait-on une centaine par régiment.

La plus grande partie des votes dont nous recher-' clions l'origine, ont été déposés dans l'urne par des militaires inconscients de l'action qu'ils accomplissaient sous l'influence ou les mauvais conseils d'ennemis du gouvernement qui, eux, savaient bien ce qu'ils faisaient, en exploitant, par des moyens appropriés aux circonstances, toutes les causes présentes et passées qui avaient pu semer dos germes de mécontentement dans l'armée.

Ces causes, nous avons cherché à les expliquer; les unes sont inhérentes à l'organisation même de l'armée, les autres peuvent être considérées comme le résultat de mesures récemment arrêtées.

La loi de 1 850 pour le recrutement des -écoles militaires, et l'état d'inlërioiité relative, au point de vue de l'instruction, dans lequel sont laissés les sousofliciers qui arrivent à Fépaulette, ne peuvent manquer d'agir sur la moralité de l'armée. On ne saurait se dissimuler qu'il y a péril pour la société, quand les chefs militaires ne se placent point, par leurs sentiments et par leur éducation, dans la sphère oq l'année doit se tenir.

Nous avons fait ressortir plus haut la différence qui existait entre le recrutement des cadres de la cavalerie et ceux de l'infanterie, tout à l'avanlage des

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premiers, l'examen du vote plébiscitaire vient logi- " quement à l'appui de nos observations.

Dans la cavalerie, les votes négatifs ont été dans la proportion de 1/26, et dans rinfanterie ils ont at< teint 1/6 de l'effectif des votants.

Comment expliquer cette énorme différence qui est tout ea faveur de la cavalerie, si ce n'est par l'esprit qui l'anime, et par la meilleure composition de ses cadres?

Nous savons bien que les cavaliers, par la nature de leur service, étant plus occupés à la caserne, sont moins accessibles aux suggestions du dehors, et aussi que la cavalerie a eu le privilège de ne pas recevoir, en 1 868, des contingents de la réserve appelés sous les drapeaux; mais la cause véritable et décisive, nous ne saurions trop le répéter, tient à la composition des régiments en officiers et en sousofficiers. Les officiers, sortant de Saint- Cjr, appartiennent pour la plupart à des familles au sein desquelles ils ont reçu une éducation conforme au râle qu'ils ont à jouer dans le commandement; 1rs Bous-officiers provenant, en majeure partie, d'engagements volontaires, plus nombreux dans la cavalerie que dans toute autre arme, se rapprochent davantage des officiers, et participent au mâme esprit.

On a dit que la suppression de quelques cadres de compagnies, d'escadrons ou de batteries, ordonnée par l'Empereur en 1865, pouvait avoir influé d'une façon plus ou moins directe sur l'esprit de l'armée. Noua ferons observer que si cette mesure a apporté quelque ralentissement à l'avancement dans les grades inférieurs, elle a reçu une certaine compensation par les cent et quelques places dans les finances, données aux officiers prêts à atteindre l'iige

de la retraite, et aux deux cents sous-officiers admis dans les services civils.

La création du quatrième bataillon, dans les régiments de tirailleurs algériens, avait permis de placer un nombre notable d'officiers dont les emplois avaient été supprimés ; enfin, dès le mois de janvier 1867 (quoi qu'en ait dit le rapport à l'Empereur au sujet du rétablissement de ces cadres), il ne devait plus y avoir d'officiers à la suite.

Mais raisonnons ; si la réduction qui nous occupe, opérée en 1865, avait porté une atteinte sérieuse à l'esprit de l'armée, on devrait admettre que cet effet produit aurait dû être complètement détruit par la mesure qui avait rétabli l'ancien état de choses, et qu'il ne devait plus rien en rester en 1870.

Autre remarque : c'est la cavalerie et l'artillerie qui ont supporté la plus grosse part de la réduction des cadres, et ce sont les deux armes qui ont le mieux voté. Il ne faut donc pas chercher le mal là où il n'existe pas.

Nous avons indiqué les causes qui, à notre sens, ont contribué à relâcher le lien qui doit unir les militaires; nous y ajouterons cette instabilité dans les idées qui fait invasion dans le gouvernement même, et s'infiltre par des canaux divers dans les institutions de l'armée, les ébranlant par des oscillations continues, jusqu'à ce qu'elles soient définitivement renversées par les motions révolutionnaires proclamées dans ces clubs, dont les portes sont toutes grandes ouvertes aux militaires.

Nous ne nous dissimulerons pas que, dans le temps oii nous vivons, il est difficile de maintenir l'équilibre entre les choses anciennes qu'il faut conserver, et les nouvelles qu'il convient d'accueillir.

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Mais les institutions militaires doivent être eomme la digue contre laquelle vient se briser le flot agité. Si un ouvrier inhabile laisse s'établir une fissure, l'ouvrage ne tardera pas à Être détruit, et, un vote plébiscitaire arrivant, on passe de l'imageà la réalité.

Nous ne pouvons mieux clore toutes ces observations, qu'en mentionnant le fait qui vient de se passer à Strasbourg, et qui leur donne un témoignage éclatant, surtout à celles qui se rapportent à la loi de 1850, relative à la gratuité dans les écoles. Nous voulons parler de la manifestation des élèves de médecine militaire, à l'occasion du plébiscite.

Ces élèves appartiennent, à peu d'exceptions près, à des familles sans fortune, à tel point que sur les trois ou quatre cents qui sont entretenus à l'ËcoIe, il n'y en a qu'un nombre infiniment petit qui n'aient pas été admis avec jouissance de bourse et de trousseau.

Les bienfaits du gouvernement les accompagnent, même a leur départ de Strasbourg, lorsqu'ils vont suivre les cours de perfectionnement du Val-de-Gràce, de telle sorte que tout compte fait, chacun de ces élèves, avant de commencer à rendre le moindre service à l'État, lui a coûté quatorze mille francs! Cependant il ne paraît pas que la reconnaissance ait jeté de profondes racines dans leur cœur, puisque lorsqu'ils ont rencontré l'occasion de manifester leurs sentiments, ils ont été à peu près unanimes pour se ranger au nombre des ennemis du gouvernement.

Et c'est quand on voit un pareil désordre dans les esprits, quand on sent la discipline dans l'armée s'écrouler sous les coups répétés qui lui sont portés, que l'on entend des voix venir réclamer pour les soldats le droit de fréquenter des réunions publiques.

ofi le mépris des lois et le renversement de l'état de choses actuel sont professés, où l'on n'attend que le moment favorable pour passer de la théorie à la pratique! Bien mieux, ces mêmes voix s'indignent de ce que les militaires ne puissent pas former entre eux des rénniona politiques !

Si l'autorisation en était donnée, qui oserait répondre qu'un jour, les militaires fatigués des attaques dirigées contre l'armée, des plaintes sur son inutilité, et l'oisiveté dans laquelle on s'imag:ine qu'elle vit, etc., ne produiraient pas eux-mêmes des motions tendant à faire justice de toutes ces récriminations, et ne s'adresseraient directement à ceux qui en sont les propagateurs I

Qui oserait affirmer que d'excitation en excitation on n'arriverait pas, dans ces réunions, à préconiser l'emploi de la force pour qu'elle se fasse raison ellemême et qu'elle réduise à l'impuissance ceux-là qui auraient porté atteinte à l'honneur de l'armée, à ses instincts militaires et à sa constitution I

(Comment peut-on ignorer que la décadence des peuples est en raison directe de l'affaiblissement do l'esprit d'obéissance et d'abnégation, de la discipline, en un mot, des gens de guerre.

Ce ne fut pas du premier coup que les prétoriens s'arrogèrent le droit de déposer les empereurs et de proclamer ceux qui devaient les remplacer sur le trône ; ils y furent amenés peu à peu et finirent par fouler aux pieds les lois de leur patrie, de sorte qu'après en avoir été les oppresseurs, ils préparèrent la voie aux barbares qui devaient renverser l'empire.

Voilà où conduisent fatalement l'indiscipline d'une armée, le mépris des lois militaires et la concession aux soldats sous les drapeaux de droits qui leur don-

nent un rôle politique. L'armée n'aurait jamais i être appelée danslea comices populaires.

EXAUEN Ml PROJET DE SENAT US- CONSULTE CONCERNANT L ORGANI- SATION DE l'ALOÉRIE, présenté A LA COMMISSION PAR M. BÉHIC, SÉNATEUR.

L'Algérie fut une des dernières préoccupations du maréch^ Randon. Une commission nommée en 1869 avait été chargée de préparer un sénatus-consulte organique pour notre colonie africaine. Un homme considérable, M. Béliic, ancien ministre du commerce^ qui en était membre, présenta un projet que le maréchal crut devoir combattre par le mémoire suivant, qui contient ses dernières appréciations sur le gouvernement de l'Algérie.

Le travail de M. fiéhic est assurément remarquable à plusieurs titres; ses idées sont exprinr-ées avec clarté, mais les concluaioDS qui en découleni. donnent elles la véritable solution des difficultés qu'il croit avoir aperçues, dans l'organisation actuelle de l'Algérie ?

Nous en doutons. Et plus l'autorité de M. Bébic est grande, plus il est de notre devoir de combattre quelques propositions qui iraient, ce nous semble, contre les intérêts que l'ancien Ministre du commerce a si justement à cœur de sauvegarder.

L'honorable rapporteur met en cause le gouvernement militaire, et, comme tous ceux qui l'ont précédé dans ce sujet, de critique, il rend hommage aux

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services rendus par l'armée, à la gloire qu'elle s'est acquise daos les nombreux combats qui ont assuré la conquête de l'Algérie; et cet éloge est d'autant plus complet- qu'il arrive à formuler cette opinion que le rôle de l'armée, surtout celui des chefs qui la commandent, est actuellement terminé.

Telles étaient également les théories soutenues à une autre époque, lorsque la haute direction de l'administration de l'Algérie fut retirée au ministère de la guerre , et passa aux mains d'un ministre spécial.

L'esprit et les habitudes des militaires, disait-on, sont antipathiques à la colonisation ! La satisfaction à donner aux intérêts civils échappe à leur intelligence.

Les formes militaires sont strictes, impérieuses, absolues, tandis que l'administration civile ne vit (|ne de transactions, déploie une extrême patience, s'identifie complètement avec une population dont, seule, elle comprend bien les besoins, les habitudes, etc., etc.

Et c'est de là que vient l'insuccès presque absolu des efforts tentés jusqu'à présent, pour amener l'immigration européenne dans notre colonie d'Afrique. L'inaptitude du gouvernement militaire en Algérie, dit-on encore aujourd'hui, ne se manifeste pas seulement dans sa manière de sauvegarder les intérêts civils, mais encore dans son administration des indigènes dont il ne peut plus être chargé que transitoirement ! Aussi, faut-il se liâter de porter un prompt remède à cet état de choses, si on ne veut pas voir la colonie marcher vers un dépérissement rapide, ou tout au moins, rester à perpétuité dans un déplorable stationnement, et ce remède, c'est d'introduire

DE l'organisation DE L'AI.GÉRIE. 281

au plus tôt dans l'Algérie les institutions de la métropole, de substituer aux rigueurs de l'arbitraire les bienfaits du droit commun, et de remplacer la compression administrative par l'élan de l'initiative privée I

En vérité, quelque disposée que soit l'autorité militaire à reconnattre le mérite des administrateurs civils, et à se dégager le plus rapidement possible de la tâcbe assez ingrate de prendre soin des intérêts des colons européens, elle ne peut accepter bénévolement ce brevet d'incapacité qu'on se plait à lui décerner.

Il serait étrange, en effet, que des militaires, qui ont passé la plus grande partie de leur vie à s'occuper des intérêts moraux et matériels des soldats, qui, dans le nombre de leurs devoirs, ont constamment regardé comme le premier, celui d'entrer dans tous les détails d'une justice impartiale et d'une administration vigilante, soient devenus subitement étrangers à ces règles, à ces sentiments, par le fait seul qu'ils ont dû en faire l'application à d'autres intérêts qu'à ceux de l'armée I

Tous ces officiers, sortis de nos' écoles, préparés par leurs études à l'exécution de travaux variés et importants, n'ont-ils donc pas été des instruments utiles au gouvernement de l'Algérie, pour la création des établissements de toute sorte, des routes qui ont ouvert le pays à la colonisation ?

■ On n'a pas toujours été aussi ingrat envers l'autorité militaire en Algérie, alors que les familles d'immigrants sans ressources étaient nourries par les corps de troupes, et que des bataillons entiers étaient employés à élever des habitations pour les colons ! Mais peut-être voudrait-on dire maintenant que ce

concours généreux et puissant ne tenait pas à l'action dirigeante des gouverneurs de la colonie?

Et ces démonstrations populaires, éclatant à l' occasion d'expéditions qui devaient ouvrir nn champ plus vaste aux intérêts européens; ces députations de colons accourant de leurs villages, bannières déployées, se portant au-devant et sur le passage d'un gouverneur général, pour le remercier de sa constante sollicitude; ces adresses des chambres de commerce et d'agriculture, exprimant les mêmes senliments de gratitude, ne signifiaient pas assurément que l'autorité militaire avait été impuissante ou inhabile à favoriser le développement de la colonisation!

Oui, il fut une époque où le gouvernement militaire ne soulevait pas de ces vives protestations ; mais aussitôt que la conquête de l'Algérie fut complétée et que la pacification parut assurée, des modifications radicales, et, suivant nous, prématurées, furent apportées à l'administration supérieure de la colonie.

De ce moment, l'agitation des esprits s'accentua de plus en plus; il fallait bien, pour expliquer les changements introduits^ critiquer l'ancienne administration, dénigrer ses actes, contester son aptitude ou sa capacité. Les attaques incessantes contre les bureaux arabes datent de celte époque; ne pouvant s'élever directement contre l'autorité militaire qui avait encore une part notable à l'administration générale, l'opposition chercha à la détruire, en dirigeant ses attaques contre une institution qui émanait d'elle.

On peut être surpris, à bon droit, en voyaot que des esprits sérieux, honnêtes et consciencieux se soient laissés surprendre à ce point, par des récriminalions et des calomnies qui avaient leur origine

dans des passions bien étrangères aux intérêts généraux de la colonie. Serait-il téméraire de penser que ces passions avaient un tout autni mobile, qu'elles étaient surtout excitées par le désir d'accaparer une partie des biens que possédaient les indigènes, lesquels cependant avaient été garantis par les traités, et que la bonne foi et la générosité du vainqueur devaient rendre inviolables? L'autorité militaire seule, par ses instincts fet par sa force, pouvait opposer un frein à cette avidité aussi impolitique que contraire aux lois de la justice, et c'est là, il ne faut pas s'y méprendre, c'est là qu'est la véritable cause de tout ce débordement d'attaques contre le gouvernement militaire.

Toutefois^ et malgré les critiques dont l'autorité militaire est l'objet, on ne va pas jusqu'à conseiller de confler immédiatement le gouvernement général de l'Algérie à un fonctionnaire civil. C'est que, sans s'en rendre complètement compte, on ne peut s'empêcher de reconnaître que l'action militaire devra être dominante dans la colonie, aussi longtemps qu'une armée nombreuse y sera nécessaire pour assurer la tranquillité, et féconder, par son concours actif, les germes de prospérité que renferme le pays.

Peut-être n'a-t-on pas assez remarqué, en cherchant les conséquences politiques de notre conquête africaine, les nombreux avantages retirés par la France de l'esprit militaire et de l'instruction pratique qui se sont conservés et développés dans son armée, par le fait même de Toccupation. Les campagnes de Crimée et d'Italie ont prouvé l'excellence des régiments élevés à l'école d'Afrique, et, aux yeux des militaires qui ont été appelés à constater la soli-

dite de ces régiments, il est resté avéré que l'Algérie était pour notre armée la meilleure école de guerre, qu'elle était pour elle un camp d'instruction permanent, et que, à ce point de vue important, il convenait à l'avenir et à la gloire de la France de maintenir l'armée d'Afrique à la hauteur de sa réputation, et de ne pas en afîaiblir le commandement en y faisant participer, dans une mesure quelconque, un fonctionnaire civil, quand bien même celui-ci chercherait à abriter son incompétence derrière un gênérai qui serait revêtu de l'action directe de ce commandement.

Après ces observations, revenons au travail de M, Béhic *. Et d'abord, est-ce bien un projet de constitution qu'a élaboré l'honorable rapporteur de la commission? Ne paraît-il pas étrange qu'il cherche à donner (titre l*') une consécration spéciale à une organisation qui date de la conquête, que l'expérience a sanctionnée; à laquelle, d'ailleurs, il ne propose que des modiûcations qu'on peut appeler complémentaires, et qui sont évidemment du domaine d'un décret, ainsi qu'il ressort de l'article 3 du projet même?

Nous trouvons dans cet article la proposition de changements plus radicaux, et entre autres celle de donner au gouverneur général des attributions plus étendues.

A ce sujet, faisons quelques remarques. Avant la

1. Il serait sans doute fort utile pour le lecteur d'avoir le rapport de M. Bêhic sous les yeux. Mais il ne nous appartient pas fie le donner. D'ailleurs les observations du maréchal sont suflîsamment claires pour qu'on puisse les comprendre, sans le texte du mémoire auquel il répond. Co qui importe, c'est de savoir quelles institutions réclamait l'intérêt de la colonie, suivant l'homme qui l'a le mieux connue et it qui elle doit le plus.

Un de l'aniiée 1858, le gouTernement général de l'Algérie était aoumlB à un contrôle trèa-actif de l'administration centrale au Ministère de la guerre, et cependant, les grands travaux de la colonisation, l'immigration européenne, le développement du commerce, avaient pria à cette époque un véritable accroissement. Ce n'était donc pas l'inauffisance des pouvoirs du chef de la colonie qui arrêtait son essor.

Les modiBcations introduites à la fin de cette même année dans l'administration supérieure de la colonie, prenaient leur raison d'être dans des considérations à peu près semblables à celles sur lesquelles M. Béhic s'appuie, pour faire le procès au gouvernement militaire, et cependant, après une expérience de moins de deux ans, on reconnut facilement que ce déplacement de l'autorité ne remplissait pas les conditions que l'on s'était posées dans le décret du 24 juin 1858.

Les affaires languissaient, l'immigration européenne, loin de prendre de plus grandes proportions, se ralentissait ; l'inquiétude et le découragement s'accroissaient de telle sorte que le gouvernement impérial jugea utile de rapporter ce décret, et d'édicter celui du 10 décembre 1860'.

Ce dernier décret, non-seulement rendait au gouverneur général ses attributions premières^ mais lui en donnait encore de bien plus étendues. Le contrôle exercé auparavant par l'administration centrale ne fut pas rétabli, le gouverneur général reçut directe-

1. On s'est vu dans la nécessité de modifier l'organisation (le 1858, parce qu'elle avait, par un relcLchement imprudent de l'autorité, engendré le désordre dans les esprits et créé des dangers pour la sécurité publique, en cédant trop facilement le terrain à la polémique d'opposition.

ment Jes ordres de l'Empereur, à qui il devait rendre compte des actes de son udministration, et les services publics cQODcés dans le deuxième paragraphe de l'article G rentrèrent dans le ressort des ministres compétents.

M. Béhic, dans son projet de constitution, demande aujourd'hui quelque chose de plus. 11 veut que le gouverneur général ait le rang de ministre, H afin qu'en cette qualité il assiste aux conseils des Ministres et au conseil d'État avec voix délibérative, et qu'il représente le gouvernement devant le Sénat et le Corps législatif. Comme conséquence, il est, aux termes de l'article 13 de la Constitution de l'empire, responsable envers l'Empereur de la situation administrative et politique de l'Algérie. »

Examinons tout ceci : rang de ministre pour assister et prendre part aux délibérations des conseillers de la couronne et des grands corps de l'État !

Est-ce possible I Comment le gouverneur général, dont la résidence est à Alger, pourrait-il profiter de cette faculté d'une manière régulière? De plus, la haute position qu'il occupe parmi les fonctionnaires de l'État, dont quelques-uns seulement, les Ministres, lui sont hiérarchiquemeot supérieurs, lui ouvre de droit l'entrée au Sénat, et l'on ne voit pas trop ce qu'il aurait à faire aux délibérations du conseil d'État, où il peut, en tout état de cause, se faire représenter.

Quant à devenir plus particulièrement responsable de ses actes envers l'Empereur, parce qu'il aurait rang de ministre, on ne peut davantage en saisir la conséquence. Il est aisé de définir en principe cette responsabilité, mais il est plus difficile de

DE L ORGANISATION DE LALGiiRlE. i87

la déterminer dans l'application. On comprend, à la rigueur, celle qui résulte des actes de l'administration, mais en quoi la politique qui aura été suivie pourra-t-elle être incriminée? Comment l'apprécier? Et comment d'ailleurs serait-elle propre au gouverneur général, puisqu'il est en rapport direct avec le souverain?

11 est à remarquer que c'est après avoir caractérisé de pouvoir arbitraire l'autorité exercée actuellement par le gouverneur général (autorité reconnue implicitement devoir être encore confiée à un militaire) que l'on vient, dans le projet que nous analysons, étendre ses attributions,

11 est vrai que, comme correctif, on lui enlèverait le commandement des troupes en Algérie, pour le confier à un autre général, sans s'occuper de ce qu'une pareille disposition aurait de blessant pour le gouverneur général, et de la difficulté de sa mise en pratique, de son impossibilité, dans le cas où un mouvement insurrectioanel rendrait nécessaire une de ces expéditions rapides, du succès desquelles dépend la sûreté de la colonie.

Le sous-gouverneur est maintenu, mais on explique d'une manière bien vague quelles seront ses fonctions; celles de chef d'état-major général ne pouvant plus être exercées par lui, dès l'instant que le commandement de l'armée échappe au gouverneur.

Dans la position omnipotente faite par ce projet au gouverneur général, il rend des décrets, il s'entend avec les ministres, ses collègues, sur toutes les affaires qui incombent à son gouvernement, et il est affranchi de tous les liens qui l'attachaient au Minîalèrede la guerre.

C'est au sujet de cet affranchissemeDt surtout que, dans les commentaires qui accompagnent son travail, M. Béhic cherche à faire ressortir les iaconvénients sans nombre qui ont résulté de cette subordination à une autorité inhabile, par excellence, à exercer une influence salutaire sur le développement des intérêts de la colonie. L'honorable rapporteur n'est pas éloigné d'attribuer à l'ingérence du Ministre de la guerre la marche vacillante de la colonisation, les résultats incomplets obtenus jusqu^à ce jour, et cette répugnance instinctive, qui arrête l'immigration et l'expansion des capitaux vers l'Algérie. Car c'est ainsi qu'il dépeint la situation faite à la colonie jusqu'en 1858.

Les &its, heureusement, démentent ces assertions. Les grands travaux qui ont transformé l'Algérie, tels que villages fondés et peuplés, villes relevées de leurs ruines, routes ouvertes, ponts construits, etc., datent au contraire, en grande partie, de celte époque ! C'est pendant cette période que le mouvement commercial s'est développé et que l'immigration européenne a été plus nombreuse. Tout est devenu stationnaire, quand le gouvernement civil s'est montré à l'horizon de la colonie'.

Sans doute, avant 1858, la direction des affaires de l'Algérie au Ministère de la guerre a exagéré la part d'intervention qui lui était faite dans l'administration de )a colonie ; mais c'était moins la faute du principe de sa création, que celle des ministres qui devaient en régler et en surveiller l'application. Aussi, s'éloigne-t-on étrangement de la vérité, en avançant

1. Il est difficile de contester celte appréciation, même quand ûD relit la brochure c Trente mois de minislère spécial >, publiée

que les moyens d'iastruire les affaires et d'en préparer la présentation au conseil d'Etat ou au Corps législatif, étaient insuffisants et entndnaient d'interminables lenteurs, influant d'une manière désastreuse sur la prospérité de la colonie, dans le présent comme dans l'avenir.

La direction centrale exerçait un contrôle quelquefois gênant pour le gouverneur général, mais souvent utile pour l'étude des questions d'un ordre supérieur. Elle était en mesure de défendre les intérêts algériens attaqués par la presse ou devant les chambres, et jamais elle n'a failli à cette tâche.

Comme dernière observation sur le titre II, nous demanderons comment on entend, dans la pratique, que le gouvernement général, n'ayant pas à Paris une administration centrale, pourra obtenir des solutions promptes pour les affaires qu il aura à traiter avec les ministres compétents, alors surtout qu'elles demanderont une entente préalable avec eux. Le Ministre de la guerre, malgré les imperfections qu'on lui trouve, est constamment attiré vers l'Algérie par les intérêts de la nombreuse armée qu'il doit y entretenir, et par le rôle éminemment politique et colonisateur que nos soldats ont rempli depuis la conquête. Mais qu'est l'Algérie pour les autres ministres, et en quoi leur préoccupation à son sujet peut-elle être excitée?

Pour quelques questions à traiter de loin en loin, se rattachant à la colonie, formeront-ils un bureau spécial dans leur ministère ? Prèteront-ils un concours empressé au gouverneur général, soit en lui donnant leurs avis sur les décrets qu'il aura à présenter à la signature de l'Empereur, soit dans la préparation des affaires qui devront être soumises au conseil d'Ëtat, au Corps législatif ou au Sénat? Nous

Il - 19

DçiilizedbvGoOglc

fie craignons paB de nous tromper, en affinuant qu'une pareille organisation serait contraire à l'intérêt bien compris de la colonie.

Dans les commentaires qui accompagnent ce titre, nous Usons cette phrase :

<i S'il est un axiome incontestable, c'est que dans toute CBUvre d'organisation, de quelque nature qu'elle soit, mieux vaut, presque toujours, continuer qu'innover, corriger que détruire. » Nous verrons si, dans les propositions qui vont être faites, on aura tenu compte de ce sage précepte.

Occupons-nous d'abord d'une question qui est un des points de réforme proposa ; nous voulons parler de la subordination établie par le décret du 7 juillet 1864, dans les provinces, du préfet au général commandant la division. Examinons comment et à quel propos cette subordination a été décrétée?

Le prince Napoléon, à son avènement au Ministère spécial de l'Algérie, avait voulu restreindre l'action de* l'autorité militaire, et lui substituer, dans une large proportion, l'administration civile. De nombreux fonctionnaires de cet ordre furent créés : au lieu de quatre sous-préfets^ on en fit dix et on institua de nouveaux commissaires civils pour venir en aide aux trois préfets'.

La conséquence de cette politique nouvelle, fut de

1. Ceux-ci, disons-le en passant, avaient reçu cette dénomiDalion après la révolution de 1848. On les appelsùt auparavant Directeurs des atfaires civiles. On avait changé leur titre par la raison, renouvelée depuis, que l'une des causes apportant du retard à l'immigration, était précisément ces désignations différentes de celles de la métropole qui jeUùent la confusion dans l'esprit des colons, et leur inspirait des défiances pour la garantie et la reconnaissance de leurs droits sur une terre étrangère. La suite a prouvé ce qu'une pareille allégation avait de puéril.

DE l'organisation DE L'ALGÉRIE. 291

donner une plus grande extension aux territoires administrés par l'autorité civile. On ne se préoccupa nullement de savoir si les moyens d'exécution seraient en rapport avec les devoirs imposés par cette extension de territoires, sur lesquels vivaient de nombreuses tribus arabes. Nous citerons comme un exemple la préfecture de Constantine qui s'étendait de cette ville jusqu'à Bone, saus aucune enclave.

*" L'impossibilité d'administrer une pareille circonscription ne tarda pas à se faire sentir^ et, en 1861, le préfet du département, malgré toute son habileté et sa connaissance pratique des mœurs des indigènes, déclara que, pour remplir la mission qui lui incombait, il jugeait nécessaire la création immédiate de quatorze commissariats civils' nouveaux. Cette déclaration et d'autres faits analogues, amenèrent bientôt le gouvernement à faire rentrer sous l'autorité militaire une partie des territoires qui en avaient été prématurément distraits. Mais, en même temps, on

. donnait aux préfets une action sur les Européens du territoire militaire, et, si on les obligeait à se concerter avec les généraux commandant les divisions, c'était pour accroître leur force morale, pour leur fournir de plus puissants moyens d'action, et non pour affaiblir leur autorité.

. Le décret du 7 juillet 1 864, qui régla ces attributions réciproques, avait donc été inspiré par une pensée politique aussi bien que par des considérations administratives .

Des désordres s'étaient produits parmi les populations indigènes, que les préfets étaient impuissants à surveiller. Dans l'intérêt de la sécurité et du bon oi-dre de la colonie, le décret avait voulu créer l'unité de [touvoir, et il avait dévolu la prédominance à Tau*

29S 81XIÉÏ1E PARTIE.

lorilé militaire, parce que sur elle reposait la plus grande responsabilité. Voilà le but politique.

Le décret avait voulu, en outre, créer l'unité de vues pour l'admiaistration des populations de chaque province, et ta coopératioa des généraux avec les préfets avait été la conséquence de cette pensée.

Enûn, on s'était proposé de décentraliser les pouvoirs du gouverneur général au profit des intérêts des provinces, en déléguant aux généraux le droit de statuer sur des affaires qui nécessitaient auparavant un recours à Alger. Dans ce cas seulement se faisait sentir la supériorité des généraux; pour toutes les autres attributions, les préfets conservaient leur initiative.

C'était, au surplus, revenir aux principes de l'ordonnance de 1847, qui avait voulu opérer une décentralisation, et donner aux provinces l'autonomie que l'on réclamait pour elles. C'était mettre en pratique une des excellentes conceptions du travail de la commission de 1848, mentionnée dans le remarquable rapport de M. le comte Daru. Il nous a paru utile de relater ces faits, parce que le travail que nous étudions laisse voir une tendance lâcheuse à s'engager dans de semblables difficultés administratives.

Nous ne nous occuperons pas de la répartition territoriale que le projet propose d'établir entre l'autorité civile et l'autorité militaire, nous ferons simplement observer, que, puisqu'on était forcé d'accepter l'organisation telle qu'elle existe actuellement, et telle que l'expérience l'a consacrée, il eût été plus ioj^ique, plus conforme aux principes conservateurs émis au commencement du titre, de maintenir les appellations des circonscriptions administratives eo

vijpaeur, avec d'autant plus de raison, qu'elles trouvent leur analogie dans celles qui sont en usage dans la métropole.

Mais ce n'est pas en cela que consiste la plus grande des innovations proposées par M, Béhic. Il demande la séparation du commandement des troupes et de l'administration du pays arabe. C'est la conséquence du principe qu'ila établi, lorsqu'il a été question des attributions des pouvoirs du gouvernement général.

Nous avons combattu cette proposition, et nous la repousserions avec une conviction tout aussi absolue, si elle devait être appliquée au territoire occupé par les indigènes.

On admet, en effet, que ceux-ci, pendant un temps indéterminé, devront être administrés par l'autorité militaire, et, par une disposition singulière, on porte' atteinte à la constitution même de l'armée, en affaiblissant les liens de la hiérarchie et de la subordination qui sont un des éléments de ^a force.

Cette division de pouvoirs attributifs ne manquerait pas de donner lieu à des conflits, d'autant plus graves qu'ils s'élèveraient dans les rangs de l'armée, et qu'ils viendraient, par ce'a même, troubler l'esprit de soumission chez les Arabes, qui ne comprendront jamais ce déplacement d'autorité venant altérer si profondément les bases de la hiérarchie des grades.'

Nous allons développer notre pensée par un exemple qui nous fera peut-être mieux comprendre.

I^ général commandant la division parcourt le territoire placé sous son commandement, il ne doit pas s'immiscer dans l'administration des tribus ; il n'aura pas à écouter les plaintes des Arabes, ni à s'enquérir de leurs besoins ou des vœux qu'ils peu-

294 SIXIEHB FARTiB.

vent fonner, et l'oo sait qu'en pareille circonstabce ils ne se font pas faate d'en foire entendre. Cependant, ee général commandant la division demeure responsable de ta tranquillité du pays et des actes de la politique qni anm été suivie. Or, la poIiUifue c'est l'administratioD, c'est par elle seule que la sécurité est garantie et que la prospérité se développe !

On le voit, la responsabilité qui incombe a!» commandant des troupes ne serait pas en rapport avec la part d'autorité qni lui serait ^ite.

Hais quelles sont donc les difficultés que crée l'administration du pays arabe dans le moment actuel ? Vous avez reconnu qu'elle ne peut être calquée sur la nôtre; qu'il faut conserver aux indigènes les r^;1es qui sont dans leurs mœurs et leurs usages, jusqu'à ce que notre civilisation attractive les appelle à nous. N'est-ce pas le but que l'on poursuit ? Ne chercbez donc pas à modifier nne administration simple, focile et dégagée de ces formalités que vous condamnez dans la nôtre. Surtout ne la compliquez pas de règlements qui sont d'une application impossible dans l'état de la société arabe.

Vous voulez que la tribu soit fractionnée en une infinité de douars, et que chacun d'eux ait son autonomie, sa vie propre, qu'un conseil municipal (djemmaa, comme vous désirez l'appeler) puisse prendre des délibérations consignées en des procès-verbaux, qu'il veille à la tenue des registres de l'état civil, vote un budget qui sera approuvé ultérieurement par le commandant administratif, après examen d'une djemmaa supérieure, composée de délégués élus par les douars, etc., etc. Ârrètons-nous là.

Il ne faudrait cependant pas que nous pussions

DE l'organisation DE L'ALGÉRIE. 295

dire, qu'afin de prouver l'incapacité de l'antorité- militaire à administrer, vous voulez la mettre aux prises avec des difficultés que leur nature même rend insurmontables. Ab ! si vous vouliez prendre la peine de vous transporter en Afrique, au milieu des puissantes tribus de Constantine et d'Oran, y étudier leur oi^aaisatioQ, vous ne tarderiez pas, nous en sommes certains, à reconnaître combien peu sont applicables à ces populations des projets élaborés et combinés, nous en convenons volontiers, avec un soin tout particulier.

M. Bébic propose, dans le titre IV de son projet, deux mesures connexes qui, cbacune à son point de vue, ont une importance incontestée.

La première consiste à constituer un budget local alimenté par des ressources propres à l'Algérie, et à abandonner à la colonie le soin de son application. Dans ce système, le budget métropolitain reste cbargé de pourvoir aux dépenses de l'armée, de la marine, de la baute administration, de la justice, des travaux publics, et d'autres services relevant directement du gouvernement.

La deuxième des mesures proposées par M. Bébic, confère au conseil supérieur certains droits nouveaux qui font de cette assemblée un Corps législatif au petit pied, votant certains impôts, arrêtant les dépenses, contrôlant l'emploi des fonds, armé du droit de remontrance, et pouvant adresser, sans intermédiaire, à l'Empereur, ses vœux sur les objets intéreS' sant l'Algérie, ou pétitionner au Sénat pour des objets qui ne sont pas du domaine de la loi.

L'établissement d'un budget spécial à l'Algérie n'est point une idée nouvelle; en 1854, elle fut émise, puis renouvelée en 1861 . Le Ministre des fi-

Dg.l.zedl!,GOOglc

nanceâ combattit la proposition qui en fut faite, et elle ne put aboutir.

Le principe de mettre à la charge de la colonie Les dépenses nécessitées par certains services, en lui laissant, pour y faire face, les revenus qui leur sont applicables, est assurément très-louable, et sa mise en pratique constituerait un très-grand progrès ; d'un autre côté, les conseils de la colonie apporteraient une économie plus stricte dans les dépenses, et la garantie donnée aux recettes d'être affectées aux besoins généraux, rendrait plus supportaMes aux populations les charges qui leur seraient imposées.

Mais, pour entrer dans une pareille voie financière, ne faut-il pas trouver dans la fortune privée des conditions de stabilité qui n'existent pas encore en Algérie?

Parmi cette population de nationalités si diverses, où sont les éléments d'esprit publie qui puissent produire un concours de volontés s'inspirant sérieusement de l'intérêt général ? A l'exception de l'impôt arabe qui, par son analogie avec notre impôt foncier, offre quelque stabilité, toutes les autres sources de revenus sont incertaines, et se ressentait de La situation de populations qui sont loin d'être assez prospères pour supporter les charges incombant à un pays dont les besoins suivent une progression croissante. Dans de semblables conditions, faut-il s'étonner que le Ministre des finances ait hésité à adopter un système financier qui ne donnerait pas de garanties exacles pour ses prévisions, et qui rendrait nécessaire, suivant certains cas, de nouvelles subventions de La part du budget métropohtain , alors que celui-ci, pris au dépourvu, n'aurait aucune ressource pour y faire droit? Est-ee bien le moment, d'ailleurs,

d'entrer daas une pareille combinaison, quand aucun ■ mode d'impôt territorial n'eat encore adopté pour les Européens, et lorsque celui auquel sont soumis les indigènes semble devoir élre modifié ?

Si le projet de M. Bébic présente des difficultés, que dire des attributions qu'il propose de conférer au conseil supérieur? Rien ne prouve mieux tout ce qu'il y a de hasardé dans ces attributions, que les réserves qui sont apportées par les articles 87 et 88 du projet lui-môme.

On se demande^ en effet, en présence du droit donné par ces articles au gouverneur général, d'annuler les décisions prises par le conseil supérieur, ce que devient pour celui-ci le droit de remontrance qui lui est accordé par les articles précédents ? Nous avons dit, un peu plus baut, que suivant la pensée de M. Béhic, ce conseil devait être un Corps législatif au petit pied. Serait-il bien opportun d'inaugurer ce simulacre de gouvernement qui serait censé représenter des intérêts, lesquels en réalité n'existent pas, ou tout au moins ne sont pas encore caractérisés ?

Les vœux qu'il pourrait émettre, te contrôle qu'il aurait à exercer seraient donc bien illusoires, et pour justifier sa création, ce conse'l supérieur ne manquerait pas de s'immiscer dans l'administration générale, et deviendrait bientôt l'interprète des récriminations qui formeront toujours, quoi que l'on Tasse, le vocabulaire de l'opposition . Le gouverneur général sera encore te point de mire des attaques dirigées contre le gouvernement, et on aura ouyert soi-même la brèche, en soumettant l'administration supérieure à une double responsabilité.

C'est en vatn que, pour la justification de ce projet, on cherche une organisation similaire dans nos

autres colonies, ou dans les colonies anglaises. Les unes et les autres sont à des distances de la métropole qui ont pu nécessiter certaines dispositions réglementaires, que le peu d'éloignement de l'Algérie par rapport à la France ne commande pas; de plus, pour rendre la différence de ces situations encore plus sensible, il nous sufBra de rappeler que, dans les colonies françaises, la population créole n'a aucun acte d'hostilité à redouter dans son sein, et que, dans l'Inde, si les Anglais comptent de nombreux sujets indigènes, ceux-ci sont loin de ressembler aux Arabes. Us n'ont pas^ comme eux, des sentiments d'indépendance qui les font tréquemment courir aux armes, et ne sont pas entourés d'une population européenne tendant toujours à s'accroître, et qui, par des intérêts opposés, excite incessamment entre les deux races des sentiments difficiles à concilier.

C'est cette situation fortement tendue qui, dans notre conviction profonde, exige une organisation spéciale dont le point d'appui est la force armée. La conséquence de cette organisation doit être une grande simplicité dans les rouages administratijs et l'ajournement forcé de toutes ces combinaisons, plus conformes, si l'on veut, au droit commun et aux idées libérales des temps modernes, mais que les mœurs et le fanatisme des Arabes rendent, pour le moment, tout à fait inopportunes.

Nous n'entrerons dans aucun détail au sujet du titre V, qui traite de matières spéciales, et dans lequel le projet ne fait que rappeler et confirmer les institutions établies.

Le titre VI a de l'importance, en ce qu'il détermine la compétence des pouvoirs qui interviendront désormais dans ta législation de l'Algérie.

DE l'organisation DE L'ALGÉRIE. 899

Nous allons maintenant résumer et conclure.

On a pu remarquer que les observations précédentes s'appliquent particulièrement au commentaire qui accompagne le travail de M. Bébic, et qui lui sert à développer ses idées;' iious ne pouvions, en effet,* entreprendre la discussion des cent trente-sept articles qui composent son projet de sénatus-consulte, d'autant plus que la plupart d'entre eux ne sont que la reproduction textuelle d'ordonnances, de décrets, règlements d'administration publique ou sénatusconsultes, que l'expérience acquise chaque jour par le gouvernement a fait édicter successivement, pour assurer la marche de l'administratioD algérienne.

On pourrait peut-être aussi se demander si l'oeuvre entreprise par M. Béhic comporte un pareil développement, et si un projet de constitution, au lieu d'affecter les formes d'un règlement d'administration publique, ne devrait pas plutôt se renfermer dans des généralités, d'où découlent comme conséquences naturelles lesdits règlements^ lois ou décrets.

II faut qu'une constitution soit 8ol»re de détails, sous peine de porter en elle-même des germes de modifications, altérant forcément, dès son origine, la confiance qu'elle devrait inspirer.

Ensuite, une constitution- n*a-t-el!e pas pour but de définir les principes politiques, de consacrer les droits, de garantir les intérêts généraux et communs à la population renfermée dans les limites de l'État? A ces titres divers, l'Algérie est-elle en situation de recevoir uhe loi constitutionnelle? Ne faut-il pas que les intérêts Sociaux soient formés, qu'ils se soient groupés et affirmés pour leur donner les garanties d'une disposition législative ?

Mais vouloir définir des droits quand les éléments

nVn existent pas encore, leur donner un corps, afin d'en régler l'exercice, on pourrait dire que c'est presque travailler dans le vide et s'engager dans cette voie fatale, ouverte de nos jours, qui consiste à mo- .difier le lendemain ce qui a été. fait la veille!

De bonne foi, peut-on soutenir que l'Algérie est condamnée à vivre actuellement sous le régime de l'arbitraire ; que la liberté individuelle et les intérêts privés ne sont pas garantis par les lois ! N'y a t il pas un temple de ta justice, et les portes en demeurentelles fermées ? Est-ce bien sérieusement que l'on soutiendra que la cause du ralentissement de l'immigration française et européenne tient à ce que l'Algérie n'a pas de constitution ? Quant à ce qui est de l'immigration européenne dont on parle sans cesse, faisons uQ peu connaître notre pensée sur cette classe de colons étrangers. Certes, nous sommes loin de les repousser; mais nous ne désirons pas non plus les voir arriver en masses pressées.

Ce n'est pas pour eux que nous avons entrepris la conquête de l'Algérie, et si, par aventure, il y survenait une irruption de Russes, de Prussiens, d'Allemands de toute origine, nous ne pourrions nous empêcher de craindre pour elle, et de nous souvenir de ce qu'il advint autrefois à l'empire romain, quand il ouvrit ses frontières à ce qu'on appelait alors les Barbares. Nous l'avouons franchement, à ces sujets de toutes races, nous préférons assurément pour la France les Arabes qu'elle a vaincus. Et encore, est-ce bien vers l'obtention d'une constitution que se tournent les vœux des cent et quelques mille Français de l'Algérie, augmentés, si l'on veut, d'un pareil nombre d'étrangers, venus pour y chercher fortune? Interrogeons le volume de l'enquête agricole dirigée par

M. Léopold LehoDj qui a paru faire une si vive impression. Qu'y trouvous-uous? Des plaintes de colons mécontents ! et que veulent-iis ? Les uns disent qu'ils n'ont pas assez de terres, et en demandent de nouvelles au prix, auquel ils ont acquis les premiè> res, c'est-à-dire gratuitement! D'autres réclament contre l'administration qui néglige de faire arriver de l'eau dans les villages, ou qui n'ouvre pas de chemins pour l'écoulement de leurs produits. Car c'est ainsi que se manifeste cette initiative privée dont on accuse l'administration d'arrêter l'essor ! D'autres, ensuite, s'élèvent contre les' Arabes qut ne sont, disent-ils, que des voleurs et dos fainéants, et qui, depuis longtemps, auraient dû être chassés du pays, etc., etc. Et si, à ce sujet, on questionne quelques chefs indigènes, ils établissent, de leur côté, les faits d'une façon bien différente. Selon ceux-ci, qui sont tout aussi dignes de foi que les premiers, certains Européens tendent des pièges aux Arabes, ignorants des règlements de ta police rurale, afin de les mettre en défaut, et de pouvoir faire saisir leurs terres et leurs troupeaux qu'ils convoitent. Ils ajoutent que ta plupart des grands propriétaires européens font exploiter leurs terres par les Arabes, ce qui ne prouverait pas l'insuffisance des surfaces sur lesquelles les colons ont à déployer leur activité.

Nous ne pousserons pas plus loin cette légère analyse du volume dû aux labeurs de M. Lehon; mais, nous ne saurions trop le répéter, nulle part on n'y trouve formulé que l'absence d'un acte constitutionnel soit une des causes qui arrêtent l'immigration en Algérie.

La prépondérance donnée à l'autorité civile, voilà le véritable remède à tous les maux qu'endure l'Al-

gérîe, le spécifique qui rendra la colonie prospère et y fera affluer les capitaux I Mais si c'est là le remède, il n'est pas nécessaire d'une Constitution pour l'appliquer, il suffît simplement d'un acte émanant de l'autorité souveraine, et c'est à elle de prononcer.

Quoi qu'il en soit, il n'est pas possible de rester dans le statu quo. L'opinion a été trop vivement agitée par les déclamations des détracteurs de l'administration algérienne ; le gouvernement métropolitain, lui-même, s'est montré ti-op préoccupé de ces attaques, pour qu'il n'y ait pas lieu de rechercher ce qu'elles peuvent avoir de fondé, et leur donner une équitable satisfaction.

Il faut aussi remarquer que le temps a marché pour notre colonie africaine, que le progrès s'y est manifesté, et que certaines mesures paraissant inexécutables il y a quelque vingt ans ne soulèveraient plus aujourd'hui les mêmes difQcultés. Le mouvemeut que nous ressentons en France doit nécessairement réagir en Algérie ; mais n'oublions pas que nous sommes là actuellement en transformation sociale; la constitution de la propriété individuelle en pays arabe, et les essais d'institutions communales que nous tentons d'introduire dans les tribus, sont autant d'atteintes profondes aux liens de la famille, et nous avons besoin d'une extrême prudence, aussi bien que d'une grande persévérance, pour mener à bonne fin une pareille entreprise. Et dans le territoire civil lui-même, le sénatus-consulte qui règle la condition des personnes, en ce qui concerne la naturalisation des étrangers, n'a pas encore produit les résultats cherchés : la formation d'un esprit public et national. Aucune charge, non plus, dans ce territoire, n'est imposée à la propriété foncière, et on prépare

les bases cadastrales qui permettront de le faire avec équité.

Dans une situation aussi délicate, ne serait-il pas opportun de n'introduire dans la colonie que successivement les principes de liberté auxquels elle a le droit de prétendre? Toutefois, s'il est reconnu qu'il ^Ue nécessairement une constitution pour l'Algérie, nous pensons que le projet devrait se contenter de comprendre les quelques dispositions essentielles que peut réclamer une administration libérale. 11 y serait spéci^ement énoncé que des senatua-coneultes présentés ultérieurement, viendraient compléter l'acte constitutionnel suivant les progrès de la civilisation.

On pourrait aussi envisager autrement la question qui nous occupe, et nous ne craignons pas de l'avouer franchement, telle serait notre manière de voir.

Comme nous l'avons exprimé plus haut, nous croyons bien qu'à tous les points de vue, il est nécessaire de donner à l'Algérie certaines immunités que comportent les intérêts de la population européenne, et, partant de ce principe, voici quelles sont les conclusions que nous proposons :

i ' Affranchir les préfets de toute coopération administrative de la part des généraux commandant les divisions.

2" Étendre le territoire civil de. manière à faire disparaître les enclaves qui isolent actuellement les localités occupées par les Européens.

2" Rattacher à l'administration civile les centres qui se trouvent en pays arabe.

4' Soumettre à l'élection les membres des conseils généraux. .

5' Donner à la colonie le droit d'être représentée au Corpa législatif.

ti" Régler la composition et les attributions du conseil supérieur.

7* Même disposition à l'égard du conseil du gouvernement.

8° Âssiu^r le recrutement des fonctionnaires algériens en les disant participer, dans une juste proportion, au mouvement d'avancemeat avec ceux de la métropole.

9* Décréter l'iDamovibilité de la magistrature, suivant la loi française.

10° Assimiler, autant que possible, l'administra^ tion du pays arabe à l'administration civile, afin de préparer son passage successif dans le droit commun administratif.

11° Donner une vive impulsion à l'accomplissement du sénatus- consulte qui doit constituer la propriété individuelle, parmi les indigènes, et accorder des facilités et des garanties pour sa transmission.

12* Maintenir la division actuelle* du territoire en pays arabe. Le douar étant l'équivalent de la commune, le cercle (réunion de caïdats) celui du canton, ta subdivision répondant à l'arrondissement et la division au département.

13" Enfin donner à la presse une liberté égale à celle dont elle jouit dans la métropole.

Ces combinaisons auraient, nous en sommes convaincu, le mérite de ne pas accroître les difficultés inhérentes à toute nouvelle organisation, et de satisfaire, dans une mesure convenable, les aspirations de la population algérienne.

SaiDt-lamier, 1°' novembre 1869.

La note sur l'Algérie est le dernier document que le maréchal Randon ait rédigé; elle marque la fia de sa vie publique. Sa carrière ministérielle, que n'avaient pu interrompre deux ou trois démissiona offertes et refusées, avait été la plus longue qu'ait connue le second empire. Si l'on ajoute à ces huit innées de ministère le temps durant lequel le maréchal Randon avait tenu une première foia le portefeuille de la guerre et les sept années de son gouvernement d'Algérie, on aéra .bien forcé de convenir qu'il avait été jugé un aerviteur nécessaire. Son intelligence des affaires et des hommes, son dévouement pati'iotique furent, en effet, constamment appréciés jusqu'au jour où le gouvernement eatima qu'il lui était utile de sacrifier un de ses membres pour sauvegarder la responsabilité de quelques autres.

Les pieux souvenirs d'anciens amis ou de collaborateurs permettent d'ajouter quelques faits à l'histoire d'une vie qui, durant soixante années, fut consacrée au service de la France.

Les sentiments du maréchal au sujet de ralliaiice prussienne étaient si bien connus, que, lorsque le roi Guillaume était venu à Compiègne en octobre 1 864 ', le ministre de la guerre n'avait pas été invité à ces fêtes. C'est le maréchal Magnan qui y avait représenté l'armée et qui avait reçu, selon l'usage, le grand cordon

1 , Voyez à l'Appendice, n» m.

de l'Aigle-Noir, qui ne fut jamais offert au maréchal Randon. L'Empereur au contraire tenait à cette alliance et y tint jusqu'au dermer moment, car, en septembre 1 869, lorsque le général Prim vint à Paris, durant la vacance du trône d'Espagne, il lui dit: « Pourquoi ne penseriez-vous pas au prince de Hohenzotlern qui est mon parent? » Le général eût été bien étonné s'il avait pu voir, une année plus tard, une gueri'e terrible sortir de cette candidature.

Comme militaire, le maréchal pensait qu'une guerre Ztvec la Prusse était toujours menaçante, et c'est pour cela que, durant son ministère, il avait, comme on t'a vu, tant travaillé à la constitution d'une puissante réserve et si soigneusement préparé des plans de mobilisation rapide. Mais ses demandes de crédit avaient été si mal accueillies, le budget de la guerre était si menacé par la Chambre, l'opinion publique se montrait si pacifique et le gouvernement faisait à l'Italie et à la Prusse de telles concessions que le maréchal fut bien obligé de faire taire ses appréhensions personnelles. Lorsque, trois ans et demi api'ès sa sortie du ministère, celte guerre éclata enfin, en 1870, sa santé était trop ébranlée pour qu'il pût y prendre une part active. Mais l'Alf^érie allait encore, comme au temps de Sébastopol, sedégarnirpour donner ses régiments à ta métropole, L'Empereur voulut y envoyer l'ancien gouverneur général, dont les Arabes connaissaient la vigilance etqui avait si bien assuré, en 1 854, la défense de la colonie contre toute éventualité. Au moment de quitter Paris pour Metz, le maréchal Lsboeuf informa le maréchal Randon qu'il venait d'être nommé gouverneur général de l'Algérie, en remplacement du maréchal de Mac-Mahon, et que l'Empe* reur le priait d'accepter. Après quelques hésitations,

DE l'organisation DE L^ ALGÉRIE. .307

le maréchal Randoo, en présence des graves difQcultés qui surgissaient de toutes parts, se décida à reprendre ses anciennes fonctions.

En partant pour l'armée, le maréchal Leixeuf avait laissé BOD portefeuille ministériel au général Dejeas, homme de conscience, de devoir et de dévouement. Le nouveau ministre prévint le maréchal Randon que l'Empweur l'attendait un matin aux Tuileries, en audience de congé.

Le maréchal se rendit au château avec un de ses ■aides de camp. « Je restai, dit cet officier, dans un salon qui précédait «elui où se trouvait l'Empereur. L'audience dura vingt minutes à peu près; quand le maréchal reparut, je fus frappé de l'aspect de sa physionomie. . Il avait l'air grave et résolu d'un homme qui vient, d'acc^ïter un grand devoir; mais •en même temps il paraissait singulièrement ému. À peine étions-nous en voiture, qu'il me raconta sa conversation avm Sa Majesté.

• M L'Empereur l'avait remercié d'aocepter la lourde charge. de- gouverneur de l'Algérie, dans des circonstances qui pouvaient devenir si difficiles. Il parut tout particulièrement touché de ce que le ma- Féehal oubliait de récents et trop^amers souvenirs, pour ne songer qu'à la France, «c Vous seul, mon « cher maréchal, lui disait-il, pouvez maintenir l'Ai- « gérie tranquille pendant que les troupes chaînes, (f en temps ordinaire, de la garder combattront en « Earope. Votre nom vaut là-baa tout le corps d'armée « que j'en ai retiré. Les anciens colons aussi bien que a les Arabes vous connaissent, vous respectent, et ni « les uns ni les autres n'oseront ou ne voudront vous K susciter d'ennuis. » Et il ajouta : « J'ai eonsalté le K maréchal de Mae-Mahon; il pense comme moi, qu'il

• est nécessaire que vous alliez en Algérie, que vous a pourrez seul en garantir la sécurité. »

a L'Empereur entra ensuite dans certains détails et, après avoir donné quelques instructions particulières au maréchal, parla de son prochain départ pour l'armée en termesqui laissaient entrevoir de graves appréhensions au sujet de la guerre qui venait d'éclater.

« Après avoir exprimé à l'Empereur le désir qu'il avait de rendre au pays le dernier service qui lui était demandé, le maréchal lui dit : « Depuis 1812, «I j'ai une revanche à prendre sur les Prussiens; aussi « je regrette amèrement de n'être plus en état de « participer aux fatigues d'une campagne pénible; je « suis obligé d'avouer que mon âge et mes infirmités « me défendent une pareille ambition. »

a Alors l'Empereur lui prenant les mains s'écria : « C'est comme moi, mon cher maréchal, moi aussi H je suis bien vieux pour une pareille campagne, et « je ne suis pas valide du tout. » Puis son visage devint triste. Il paraissait cofnme accablé sous le poids d'une préoccupation si sombre que le maréchal en fut profondément frappé.

« L'audience se termina eur cette exclamation de l'Empereur; le maréchal, de retour k son h&tel, s'occupa aussitôt de la formation de eon état-major particulier, attendant pour se mettre en route qu'il eût reçu sa lettre de service.

« Mais les jours se passaient et cette lettre n'arrivait pas : le maréchal, sachant que l'Empereur allait quitter Saint-Cloud dans quarante-huit heures, soupçonna que sa nomination avait été vue de mauvais œil par une partie des membres du cabinet, et parut bientôt disposé à ne plus vouloir de la fonction qu'on lui avait imposée.

DE l'organisation DE l'ALGÏIRIE. 309

K Un matin, au moment où J'entrais chez lui : k II « faut, me dit-il, que vous alliez aujourd'hui même V trouver Dejean à son retour du conseil ; vouB lui fe- « rez part de mon mécontentement et lui expliquerez X que je ne veux pas attendre plus longtemps. Si on « se repent de la déciaion prise, qu'on ait la fran- « chiaedemele dire. Je n'aipas sollicité un poste où « je crains que mes forces ne trahissent ma bonne « volonté. Partez donc et surtout voyez le ministre. » a Je me présentai au ministère de la guerre comme te général Dejean revenait du conseil; il me reçut immédiatement ayant encore son portefeuille sous le bras. Dès les premiers motsquilui firent connaitrel'objetde ma mission, il manifesta un grand étonnement et s'écria : a Mais je ne m'explique pas cela. La lettre « de service du maréchal a été établie par mes « ordres il y a quelques jours, et je suis bien sûr « de l'avoir signée. Qu'est-ce que cela signifie I » Puis, faisant appeler un employé civil attaché à son cabinet : « Comment, j'apprends que la lettre de « service destinée au maréchal Randon ne lui est u pas encore parvenue. Je l'ai cependant signée; «1 qu'est-elle devenue? » L'employé répondit: «Vous « avez efTectivement signé cette lettre, monsieur le H ministre, mais au moment de l'envoyer au maré- « chai, nous nous sommes aperçus qu'elle était irré- « gulièrement établie et qu'aux termes du sénatus-con- K suite de. . . , la nomination du gouverneur général de ' l'Algérie devait être signée non par le ministre de •c la guerre, mais par le ministre d'État. Les fonc- « tions de ministre d'État étant actuellement rem- « plies par le garde des sceaux, la lettre a été H recommencée et soumise à la signature du ministre « de la justice, chez qui elle est encore. »

a Le général Dejean à cette explication d'une incontestable bonne foi, me dit : « Faites-moi le plaisir, « mon cherami, d'aller en mon nom chez M. le garde » des sceaux; si voua ne le trouvez pas^ voyez son H chef de cabinet et tâchez de savoir pourquoi cette " signature n'a pas encore été donnée. Vous direz 1' que je demande instamment que la lettre de « nomination du maréchal lui soit adressée sans « plus de délaij et vous reviendrez ici me rendre t compte de ce qui voua aura été répondu. Je suis « convaincu que vous allez reparaître cette lettre à n la main! »

« Je me rendis aussitôt à l'hôtel de la place Vendôme; le ministre n'y était pas, non plus que son chef de cabinet : il n'y avait en ce moment que le secrétaire particulier du garde des sceaux qu'on me dit être son frère, et en lui faisant savoir que je venais de la part du ministre de la guerre, je fus introduit sur-le-champ.

« Je me trouvai alors en présence d'un homme de trente à quarante ans, dont les façons étaient d'une singulière familiarité. Me prenant pour un offîcier de l'état-major du ministre de la guerre, il crut devoir, en sa qualité de secrétaire du ministre de la justice, me traiter tout à fait en camarade et ne mettre aucune retenue dans son langage.

o Après m'avoir écouté quelques secondes, il s'écria -en bondissant sur son fauteuil et en frappant sur sa table : « Certainement nous l'avons cette « lettre de service ; mais elle n'est pas signée et nous « ferons tout ce que nous pourrons pour qu'elle ne n le soit jamais. Le maréchal Bandon n'est pas no- «■tre homme, et nous ne voulons pas l'envoyer en « Algérie. C'est par toquade que l'Empereur l'a dé-

« signé comme le succesBeur du maréchal de Mac- « Mahoiif maia mon frère compte bien le faire re- R venir sur cette- décision. Ce qu'il noua faut là-bas^ « c'est on gouverneur civil qui ait nos idées, nos ce vues, et non un gouverneur militaire qui ne sauce rait s'entendre avec nous, etc., etc. »

> « M. le secrétaire particulier aurait ainsi parlé bien longtemps, si j'avais jugé à propos de continuer à l'écouter, mais j'étais écœuré de ce langage, si peu conforme aux traditions du lieu, et je m'empressai, ayant appris ce que j'avais besoin de connaître, de retourner en faire part au général Dejean.

a Le général ne me cacha pas qu'il était excessivement contrarié et même froissé de tout ce que je lui rapportais. « Mais, me dit-il, pas un mot de « tout cela au maréchal; demain matin à mon re- « tour de Saint-Cloud je lui rapporterai moi-même « sa nomination. Il ne m'est pas possible d'admettre « que le mauvais vouloir du garde des sceaux H vienne entraver une mesure arrêtée par l'Empe- « reur d'après les considérations les plus sérieuses. « Il importe peu qu'elle convienne ou ne convienne « pas à telle ou telle personne; elle a été résolue et « doit être- exécutée. Mais, encore une fois, n'en « parlez pas au marécbfd. S'il venait à en apprendre « quelque chose, il ne voudrait plus aller en Algérie, « où il faut absolument qu'il aille, car il est le seul « homme que l'Empereur puisse y envoyer. Dites- « lui simplement que demain je lui ferai remettre « sa lettre de service, et qu'il peut y compter. »

R Le lendemain de bonne heure j'étais chez le maréchal. Il m'attendait avec impatience et dès qu'il me vit : « J'ai réfléchi, me dit-il, des nouvelles « que j'ai reçues d'Alger ont mis fin à toutes mes

3ia SIXIÈME PARTIE.

« irréaoIutionB ; je ne vais plus en Afrique. Partez à « l'instant pour Saint-Cloud, et remettez cette lettre « au ministre de la guerre, elle contient ma démis- « sionque j'adresse à l'Empereur. Allez vite, je vous « attends! »

« Une voiture était prête et, avant que j'aie pu me rendre compte de la situation, je roulais sur la route de Saint-Cloud.

« En arrivant, je fis porter le paquet ' qui m'était confié au ministre de la guerre, et au bout de quelinstants, le général Dejean vint me dire : « Le ma- « réchal a cédé à un moment d'irritation, mais tout « est arrangé et il ne peut maintenir cette fâcheuse « décision. Retournez près de lui et annoncez-lui « ma visite. Après la séance, je lui porterai une « lettre de l'Empereur, qui ne veut à aucun prix « accepter sa démission. »

« Je rentrai immédiatemmit à Paris et rendis fidèlement ces paroles au maréchal, mais je le trouvai tel que je l'avais quitté et fermement résolu à résister à toutes les sollicitations.

a Ce qui le confirmait dans cette résolution, c'est qu'il venait de recevoir d'Alger une lettre écrite par un officier général occupant dans la colonie une très haute position h laquelle il n'était du reste arrivé que grâce à l'appui constant du maréchal. Les termes qui y étaient employés faisaient craindre au nouveau gouverneur général de ne pas rencontrer, même chez ceux qui lui devaient le plus, le dévouement et le zèle dont il aurait besoin. Ces difËcultés allaient être grandes ; une insurrection était possible; si elle éclatait, le maréchal, qui ne pouvait plus monter à cheval, serait donc réduit à voir les choses par les yeux des autres et à tout conduire du fond de

son cabinet. Et puis, s'il craignait d'être mal secondé à Al^r, le manque d'égards que le cabinet lui montrait à Paris, lui donnait à penser qu'après son départ ces façons cavalières de traiter un vieux serviteur dn pay?, se changeraient en mauvais vouloir qui rendrait sa tâche impossible. Le maréchal se résolut à persista dans sa décision.

n Le 26 juillet le général Dejean lui apporta la lettre suivante de l'Empereur :

« Mon cher maréchal,

« Je comptais complètement sur vous pour le « gouvernement de l'Algérie, lorsque le ministre de « la guerre' m'apprend que vous y renoncez. J'espère K que vous reviendrez sur cette décision. Dans les « circonstances actuelles chacun se doit à son pays « et le maréchal de Mac-Mahon me disait l'autre « jour que votre nomination en Afrique sauverait la M colonie.

« Ne tardez pas, je vous prie, à prendre le com- « mandement que la confiance du pays et la mienne « vous destinent.

« Croyez à ma sincère amitié.

n Signé : Napoléom. »

« Le maréchal rendit à l'Empereur que, malgré ses désirs, son âge et ses infirmités ne lui permettaient pas de conserver les fonctions que Sa Majesté avait bien voulu lui confier.

< L'Empereur reçut cette lettre au moment même où il quittait Saint-€loud pour se rendre à Melz.

« Peu de jours après, le maréchal, très-malade, se mettait en route pour Saint-Ismier. »

3U SIXIÈME PARTtE.

n y arrivait à peine qu'il apprit la défaite de Wie*sembourg, deReiscfaoffen et de Forbacb, puis l'iov«8ti8sement de Metz, la bataille de Sedan où son gendre, le général de Fénelon, tomba grièyement blessé, enfin le siège de Paris par l'armée prussienne. Son mal redoubla au contre-coup des douleurs patriotiques et le jeune médecin qui lui avait prodigué ses soine, jour et nuit, avec un absolu dévouement, ayant été mobilisé, il dut cbercher ailleurs que dans Grenoble, cette ville comblée de ses bienfaits, les secours qui lui étaient nécessaires.

Il se rendit à Aix, dans la^Savoie, cette soeiir du Dauphiné, comme il l'appelait, «t qui était encore une terre française; mais il fallut aller plus loin, jusque sur le sol étranger. Avec rautorisatien du gouvernement de la Défense nationale, il se fîttransporter à Genève. Quelle voie douloureuse pour ce vaillant soldat qui voy^t la patrie meurtrie et sanglante, ses frères d'armes captifs, son gendre blessé, ' sa fille, ses petits-enfants entre deux lits de douleur et lui-même vaincu par le mal, au lieu de tomber sur un champ de bataille, en faisant faoe à l'ennemi I

Le maréchal arriva à Genève déjà îtSippé à mort. Les dernières paroles qu'il prononça, au moment où commençait l'agonie, furent celles-ci : « Oh! laPa- « trie, ses souffrances me tuent. » Le 13 janvier 1871, tt rendit son âme à Dieu. — Depuis trois ans, il s'était réconcilié avec l'Eglise^ en embrassant la foi catholique pour rentrer dans la communion de sa femme, de sa fille, et de ses petits-enfants ; de sorte que dans sa maison il n'y avait plus qu'une même prière, comme il n'y avait qu'un même cceur, tout occupé de Dieu, des pauvres et tout rempli des saintes affections de la famille.

Mgr d'fiébroa l'assista au dernier et douloureux passage, et voulut donner lui-même l'absoute à la messe des funérailles^ célébrée le 1 7 janvier, dans la petite église de Saiut-Germain.

« Sa mort, disait le Courrier de Genève, a été admirable ; il a vu arriver les derniers moments avec la même sérénité qu'il avait dans l'accomplissement des grands devoirs de la vie. »

Les obsèques euruit lieu avec la plus extrême simplicité. Aucun insigne n'était sur le cercueil.-Au milieu des douleurs de la patrie, on avait voulu que rien ne rappelât les grandeurs passées d'un homme; il n'y avait place alors que pour les espérances du chrétien.

Le corps du maréchal, déposé à l'hôpital des Sœurs de Saint- Vincent de Paul, dans une petite chapelle ardente qui' avait été préparée pour le recevoir, fiit transporté, le 11 octobre 1871, au château de Saint-

Un gouvernement que le maréchal n'avait pas servi s'honora en disant, dans le Journal officiel, que ce dévoué serviteur de la France avait tout à la fois « talent, honneur, intelligence et patriotisme, » et ordonna que tous les honneurs militaires lui fussent rendus. Le maréchal de Mac-Mahon vint dire le dernier adieu à son ancien chef; il tint les cordons du poêle avec les généraux Micheler, de Chabaud-Latour et Desvaux. Le deuil était conduit par le général de Fénelon, son fils et le commandant de Lagny.

Mgr Bemardou, archevêque de Sens, présidait la cérémonie religieuse qu'il termina par ces paroles :

« L'Église vient d'adresser à Dieu une dernière prière pour le repos de l'âme du noble et illustre

maréchal dont nous entourons, tous, le cœur profondément ému, la dépouille mortelle.

« Ainsi lorsque tout nous quitte et que nous quittons tout, il reste toujours à ceux qui meurent dans le Seigneur, et leurs bonnes ceuvres qui leur servent de cortège dans la vie de rétemité, et les suffrages de l'Église, qui, bravant la barrière du sépulcre, vont les aider à payer leur dette temporelle par l'application des mérites infinis de Jésus- Christ.

« D'autres raconteront les exploits de l'homme de guerre et comment, par la valeur de son épée, il parvint au sommet de la hiérarchie militaire; qu'il me soit [lermis de dire en quelques mots, et comme un dernier hommage, les vertus du chrétien.

« Doué d'une âme naturellement bonne, le maréchal Randon sema les bienËiitssur ses pas, et on peut dire de lui que la charité se développa avec ses années; Crevit cum illo misericordia.

« Sa foi égala sa charité. Un jour la vérité qu'il cherchait avec droiture et sincérité s'offrit à ses yeux. Il la salua avec bonheur, il l'embrassa avec empressement, il la pressa sur son cœur avec amour et suivit jusqu'à la fin de sa vie ses divers enseignements avec courage et sans ostentation, car il savait que Dieu veut être servi en esprit et en vérité.

« Les intérêts religieux eurent constamment sa protection : c'est le maréchal Randon qui organisa à Bone, oîi il commandait la subdivision, une fête brillante lors de la translation des reliques de saint Augustin, il reçut avec les plus grands honneurs le premier évêque d'Alger — dont je m'honorerai toujours d'avoir été le disciple et le coopérateur, — qui transportait triomphalement de Parts à Hippone-la- Royale la main droite du grand docteur de l'Afrique.

« Pendant boq gouvernement de l'Algérie, le maréchal accorda son concours le plus empressé et le plus efficace à l'administration diocésaine pour l'érection des pafoisses et la création d'oeuvres religieuses qui devaient contribuer si puissamment à civiliser et moraliser le pays.

« Il aurait voulu qu'on sauvât le pouvoir temporel du Pape, et ce fut par ses soins que la Légion d'Antibes fiit organisée.

■ Dieu n'épargna pas au maréebal les épreuves par lesquelles il se plaît à faire passer le chrétien pour l'épurer et le gi-andir. Il fut en butte aux attaques et à l'injustice, mais lacalomuie ne put jamais altérer la sérénité de son âme si honnête, Il eut pour lui et le témoignage de sa conscience et celui de tous les hommes dont le suffrage mérite d'être compté : de ses lèvres ne tombèrent que des paroles de pardon pour ceux qui l'outrageaient.

« Atteint d'une cruelle maladie, sa vigoureuse organisation résistait au mal ; mais il en survint ua contre lequel elle fut impuissante, ce fut le mal qui frappa la France et dont nous souffrons encore. Loraqu'il vit les gloires de la patrie s'éclipser, la vie l'abandonna et il rendit son âme à Dieu. Il est mort avec le courage du soldat, avec la foi et la soumission du chrélien. Il est mort après avoir reçu les sacrements qui aident à faire le voyage du temps à l'éternité! il est mort après s'être courbé avec amour et reconnaissance sous la main du Pontife suprême qui lui donna sa bénédiction apostolique. »

Au cimetière, au moment où le cercueil allait être descendu dans le caveau, deux discours furent prononcés : l'un par le général Micheler, l'autre par le

général Ribourt, ancien aide de camp du maréchal.

« Messieurs, dit le général Micheler, au moment où la France s'épuisait dans un dernier effort pour secouer le joug de l'étranger, expirait loin de sa patrie un de ses plus anciens soldats, uude ceux qui contribuèrent jadis à disputer pied à pied à l'Europe coalisée le territoire national.

u Ces hommes, dont le courage et le dévouement avaient été infructueux, restèrent pleins de foi dans l'avenir de la France, et ils en furent récompensés par le spectacle de prospérité et de force auquel ils assistèrent pendant de longues années. Presque tous s'éteignirent avec cette consolation ou achevèrent de verser leur sang pour la grandeur de leur pays. Ce furent les plus heureux.

« L'un d'eux, le soldat de -1812, le lieutenant de la Moskowa et de Lutzen, le conquérant du Sahara algérien et de la Kabylie, devait vivre assez pour assister à la catastrophe qui a porté le deuil dans tous les cœurs fi-ançais.

« Permettez-moi de le plaindre et d'admirer la résignation de ses derniers moments. Le maréchal RandoQ, aussi longtemps qu'il a possédé t'épée, a été un brave soldat et im général heureux; ministre, il a apporté tous ses soins à assurer le bien-être du soldat, dont il avait porté le sac, et il a mis entre ses mains l'arme qui devait lui permettre, il y a un an, de vendre plus chèrement sa vie. Enfin il a préparé notre glorieuse expédition au delà des Alpes.

> Entouré d'amis nombreux et d'obligés sans nombre, il s'est l'appelé son pays natal et a doté

DE l'organisation DE I-'AIX>ÉRIE. 319

Grenoble d'établisaemeats qui ont achevé de faire de cette ville une cité grande et prospère. Tous ces titres à la reconnaissance, personne ne les oubliera.

« Il vient reposer aujourd'hui au milieu de sa famille.

« Sa mémoire y sera la consolation de sa veuve, l'orgueil de ses enfants. Elle sera aimée par ceux qui l'ont connu, et honorée par tous. »

I^ discours du général Ribourt est un résumé de la vie du maréchal.

■( Messieurs,

« Avant de dire un dernier adieu à cette tombe vénérée, permettez à un des anciens aides de camp du maréchal, à l'un de ceux qui l'ont le plus aimé, parce qu'il l'a le plus connu, de se faire Tinlerprète de la douleur et des regrets de tous. Ce n'est point un discours que je viens prononcer ici : le temps n'est pas aux oraisons funèbres. Le moment n'est pas veau de retracer l'histoire de l'illustre maréchal. Cette histoire est, en môme temps, celle du pays auquel sa vie entière, ses actes, ses pensées ont été consacrés, et dont il sera une des gloires les plus pures. Et cependant les éléments ne manqueraient pas pour défrayer de longs et intéressants récits. Quelle existence fut plus remplie, 'plus noblement occupée que la sienne !

« A seize ans, il débutait sur les champs de bataille de Russie et recevait à la Moskowa le baptême du feu, sous les auspices du général Marchand, son oncle, son second père, dont une inscription rappelle ici le souvenir toujotH's cher aux habitants de cette vallée.

Échappé comme par miracle à tous nos désastres, il rentrait en France, après avoir, avec nos armées, glorieusement combattu contre les horreurs de l'in- . vasion étrangère. Chef d'escadron au 13° chasseurs en 1830, il devenait Buccessivement lieutenant>colonel au 9* chasseurs en 1 835, colonel du 2' chasseurs d'Afrique en 1838, et mettait alors, pour ta première fois, le pied sur cette terre d'Afrique qui devait être plus tard ses plus chères affections. Maréchal de camp en 1841, comme commandant la subdivision de Bone, et lieutenant général, en 1 848, comme directeur des affaires de l'Algérie au ministère de la guerre, il continue d'employiir son zèle et son expérience au service de cette belle colonie. Mais déjà, les hautes et brillantes qualités que tous les postes qu'il avait remplis avaient été pour lui des occasions de déployer, avaient attiré l'attention sur lui, et il fut, une première fois en 1 851 , Appelé au portefeuille de la guerre, qu'il quitta bientôt pour retourner en Algérie, en qualité de gouverneur général.

« Il faudrait une voix plus éloquente que la mienat et plus de temps que je n'eu ai à ma disposition, pour retracer toutes les phases de ces huit années ai bien remplies, au point de vue militaire; et pour ne parler que des principales, l'expédition des Bahors qui brise en 1 852 l'indépendance de la Kabylie orientale, en 1854, les opérations sur le Sebaou dont le succès prépare les voies à la grande et définitive expédition de 1857 et soumet à la France toutes les tribus comprises entre le Sebaou, Dellys et Bougie.

t< Enfin la conquête de la Kabylie du Djurjura, cetts grande et hrillaule expédition à laquelle notre maréchal a attaché son nom, et qui lui valut le bâton de

maréchal. Et dans le sud, la prise de Lagbouat et de Tougourt, la soumission des Benj-Mzab et celle du Souf, qXii reculèrent jusqu'au grand désert les limites de l'Algérie.

<t Et tout en se battant^ l'armée allait exécutant d'immenses travaux ; qui de nous n'a vu, dans l'intervalle de ces expéditions, au lendemain de la lutte, quelquefois même pendant le combat, nos soldats, transformés en travailleurs, ouvrir des routes à Ira-. Ters les montagnes, dessécber des marais, combler des fondrières, construire des ponts et des caravansérails ? J'en atteste l'illustre marécbal venu pour rendre avec noua^un dernier et affectueux hommage à celui dont il a autrefois partagé les travaux, personne n'a eu, à un plus haut degré que le maréchal Randon, prendre souci du bien-être et de la vie du soldat, et obtenir, à moins de frais, des résultats plus considérables.

« Dirai-je les travaux dedéfeflse des côtes et la création des régiments de zouaves et de tirailleurs indigènes, et l'école des mousses, et le collège arabe, et l'école de médecine, et toutes ces institutions, au moyen desquelles le maréchal s'efforçait de donner aux Arabes le bien-être, en échange de leur sauvage et inutile liberté; et les puits artésiens qui transformaient le désert en oasis et créaient pour l'avenir des étapes aux caravanes; et la colonisation européenne installée sur de larges espaces assainis et percés de roules ; et le chiffre des colons accru et les cultures industrielles augmentées, et une partie de la population indigène appelée de la vie nomade à la vie sédentaire ; et la sûreté des personnes et des propriétés rendue presque complète? Je ne finirais pas si je voulais énumérer seulement les titres du

maréchal à la reconnaissance du pays. Pendant huit ans, son histoire est celle de l'Algérie elle-même.

« Le maréchal Randoa quitta son gouveroeraent ea 1858; moins d'un ao après, Je 5 mai 1859, il était, ponr la deuxième fois, nommé ministre de la guerre. Toute la pratique des hommes et des affaires qne le maréchal avait acquise, tout ce qu'une constitution robuste lui avait donné de force, il le mit au service du pays. Les circonstances étaieat difBciles ; la guerre d'Halle venait d'éclater. Le maréchal fit face à tout, et l'on peut dire que jamais armée ne fut plus abondamment pourvue, que jamais ses besoins ne furent plus anxieusement prévus et plus largement satisfaits.

« Travailleurinfatigable, le maréchal Randon consacrait aux détails de son ministère tous les instants de sa vie. Incessamment préoccupé de la pensée de donner à notre armée une oi^anisation puissante et d'accroître le bien-être du soldat sans augmenter les charges du Trésor, il employaità résoudre ce difficile problème toutes les ressources de son expérience et de son esprit. Ennemi absolu de tout ce qui était spéculation, et gardien attentif des deniers de l'Ëtat, il proscrivit sans pitié les entreprises hasardeuses, et exerça sur tous les détails de son immense administration la surveillance la plus active et le contrôle le plus éclairé. C'est ainsi qu'il conquit cette réputation d'intégrité et de haute capacité administrative, proverbiale encore aujourd'hui dans l'armée.

H A cette tâche ai lourde et qui pesa sur lui pendant près de huit années consécutives, le maréchal Usa sa santé, et quand il quitta le ministère, à la fin de janvier 1867, il était atteint déjà de la cruelle

l'organisation de L'ALGÉRIE. 323

maladie qui devait plus tard contribuer à le conduire au tombeau. Mais cette intelligence si ardente an bien ne pouvait, malgré tout, rester inactive, et le maréchal employa ses loisirs à préparer l'histoire de son gouvernement d'Algérie.

a Cependant, le mal faisait des progrès lents, mais continuels, et quand éclata la dernière guerre, le maréchal reconnut avec désespoir que sa santé ne lui permettait pas d'y prendre une part active. Un ÎDstant, il espéra pouvoir y prêter du moins un concours indirect, et il accepta de retourner comme gouverneur général en Algérie. Mais il avait trop présumé de ses forces, et il dut résigner ses fonctions avant même de les avoir exercées.

« Retiré dans ce pays, où s'était passée son enfance, il suivait de loin et avec anxiété les terribles péripéties de la lutte oii la France était engagée. Dieu juste aurait bien dû épargner à cette âme si patriote le spectacle de l'agonie de la patrie et la douleur de nos désastres. Puisqu'il avait résolu de le rappeler à lui, pourquoi ne l'avoir pas faitjquelques mots plus tôt, quand l'espérance était encore permise !

« Obligé d'aller demander à des médecins spéciaux les soins que sa maladie réclamait, il s'était réfugié à Genève. C'est là qu'il est mort, le 13 janvier dernier, loin de sa fiUe bien-aimée, de son gendre, tombé blessé sur le champ de bataille et de ses petits -eoEants quHl aimait tanti II est mort le cœur brisé, moins de son mal que des malheurs de la patrie I

« Une seule consolation lui était restée....

a Et maintenant, j'ai tout dit. L'histoire impartiale racontera un jour, pour l'exemple de l'avenir, les titres de l'illustre maréchal à l'admiration de ses

concitoyens, et la génération future, plus équitable que quelques-uns des contemporains de ses dernières aaaéea, sera reconaaissaate pour rhomme de bien qui a été un si dévoué serviteur de son pays. »

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