‹ Mémoires du maréchal RandonChapitre 5 sur 29 · ARTILLERIE · texte numérisé non relu

ARTILLERIE

!< Sur quarante-huit départements dans lesquels se recruterait l'artillerie, quarante-trois figurent déjà au nombre' des soixante et onze départements sur lesquels on prélèverait le contingent de la cavalerie de réserve et de ligne.

a Les ressources dans les cinq autres départements s'élèvent à 631 hommes, soit ensemble pour le recrutement de la cavalerie de réserve et de ligne, et de l'artillerie, 1 2 888 hommes.

« Le contingent annuel de la cavalerie de réserve et de ligne étant évalué à 5300 hommes ; l . » «j,^ , et celui de l'artillerieà. 5500 j

« II y aurait un excédant de ressources de 2088 h.

a Cet excédant suffirait-il pour compenser les non-

DçiilizedbvGoOglc

kk CINQUIÈME PARTIE.

valeurs résultant de l'inaptitude d'un certain nombre d'hommes aux services spéciaux dont il s'agit ? C'est ce que l'expérience seule pourra démontrer.

« Les évaluations qui précèdent peuvent d'ailleurs être sensiblement modiûées , en raison même du chiffre auquel s'élèveront les exonérations prononcées par les conseils de révision.

INPINTEHIE.

« L'installation du casernement dans les centquarante-neuf chefs-lieux qui en sont dépourvus exigera des délais assez longs. Mais dès à présent il est possible de parer à cette insuffisance, en adoptant pour l'infanterie un mode de procéder analogue à celui qui sera tout d'abord appliqué à la cavalerie et à l'artillerie.

a Ainsi les hommes de la réserve affectés à l'infanterie pourraient être dirigés, des arrondissements et même des départements les plus voisins, sur les chefs-lieux où existent actuellement des garnisons d'infanterie; seulement, au lieu d'y passer un mois chaque année, ils y resteraient, en une seule fois, trois mois consécutifs, pendant lesquels leur instruction militaire serait poussée jusqu'à l'école de bataillon. Renvoyés ensuite dans leurs foyers, ils y rentreraient plus dégrossis et mieux instruits, que par un séjour d'un mois seulement sous les drapeaux pendant six années.

H Ce mode d'instruction de la réserve présenterait des avantages incontestables dans le triple intérêt de l'armée, de la population et du budget.

n Les corps n'auraient pas à détacher les cadres d'une compagnie par bataillon ; leur organisation actuelle serait maintenue et il ne serait même plus né-

SECOND MINISTÈRE; ANNÉE 1860. ki>

cessaire d'augmenter le nombre des cadres, ce qui devenait indispensable pour mettre ceux dont on disposait en rapport avec le nombre des arrondîssemeats. En outre, on conserverait intact l'esprit militaire et la discipline, auxquels menacerait de porter ■ une fâcheuse atteinte le séjour, quelle qu'en fût la durée^ des militaires des cadres isolément détachés dans les chefs-lieux d'arrondissement.

« Les inconvénients de déplacements, si nuisibles à la population alors qu'ils se renouvelaient tous les ans, n'auraient plus lieu qu'une seule fois, jusqu'au moment où les circonstances réclameraient l'appel à l'activité des hommes de la réserve.

« Enfin, il n'y aurait plus nécessité de créer des casernements nouveaux, ni des magasins accessoires, ce qui épargnerait une dépense notable à l'État et aux communes, tandis que par la délivrance de congés de semestre à des militaires sous les drapeaux, en nombre égal à celui des hommes de la réserve appelés pendant trois mois à des rassemblements d'instruction, les charges résultant pour le budget de la guerre de l'institution de la réserve se trouveraient en partie atténuées. »

Cette question de la réserve ne fut pas alors décidée ; elle resta à l'étude et on la verra reparaître à plusieurs reprises dans les années suivantes. Elle était la grande préoccupallou du maréchal ; mais il ne lui était pas permis de la trancher tout seul. Il pouvait bien proposer des plans comme il venait de le faire; les moyens d'action n'étaient pas en sa puissance. C'étaient d'autres ministres qui devaient négocier avec les administrations municipales, la commission du budget et la Chambre. Naturellement, ses

46 CINQUIEME PAKTiE.

collègues ne senlaionl pus aussi vivement que lui l'urgence d'organiser les forces militaires de la France de manière à être prêt pour toutes les éventualités. On était au lendemain d'une victoire, en pleine activité industrielle; les questions économiques préoccupaient le pays bien plus que les questions militaires. Le fantôme d'une guerre sur le Rhin, à peine entrevu durant quelques jours, s'était vite évanoui. On croyait à la paix, à la supériorité de nos armes, - prouvée par les succès obtenus à Sébastopol et en Italie; et, dans cette disposition des esprits, le Gouvernement n'osait demander des crédits pour accroître le budget du ministore de la guerre.

A cette question de l'organisalion des forces de la France se rattachait celle de la division du territoire en grands commandements militaires. On l'avait essayé en 1850, surtout au pointdevue de la répression des désordres intérieurs, et on y avait promptement renoncé. L'idée fut reprise à diverses époques : le 2T janvier 1 858, un décret constitua, pour la France continentale, cinq grands commandements : du nord, de l'est, du sud-est, du sud-ouest et de l'ouest, qui furent confiés à cinq maréchaux : Magnan, dont le quartier général fut à Paris , Canrobert à Nancy, de Castellane à Lyon, Bosquet à Toulouse,' Baraguey d'Hiiliers à l'ours. Le maréchal Randon avait encore a cette époque le gouvernement de l'Algérie. Après son arrivée au ministère, on trouve un sixième commandement, dont le siège fut à Lille, et qui fut donné au maréchal de Mac-Mahon. Les titulaires de ces grands commandements ne lurent plus seulement les chefs supérieurs des divisions militaires comprises dans leur ressort, mais des chefs d'armée : un décret

du 2G décembre 1859 leur donna le titre de commandants de corps d'armée.

Une note de la main du maréchal, sans date, mais postérieure sans doute de quelques années, porte ce qui suit :

«•La France sera divisée eu huit commandements de provinces militaires. Les autres divisions seront supprimées.

"oT,

s-, 9°, lO', 17*.

11", lî-, n:

Captoberl.

CafileUaDe.

Nie].

Foitj.

Maenan.

Mac-Mahon.

Lyon

Toulouse... . Nantes

Ateérit

« Les commandants de provinces commanderont également le territoire.

'( Chaque province militaire devra pourvoir à l'armement et à l'équipement d'un corps d'armée de 50 )lOO hommes d'infanterie, d'une ou de plusieurs divisions de cavalerie, avec l'artillerie, le train des équipages, etc., en proportion.

« Chaque province aura dans son arsenal ou ses magasins:

Fusils

Equipements pour

lommes

Effets d'habillemeiît pour.

id.

Linge et chaussure pour, .

id.

Objets de campement pour.

id.

Caissons d'ambulance pour

id.

Caissons pour bagages

d'officiers

L'armée sera composée de

'lOO 000 hommes sur

pied de paix, et 300 000

hommes en congé. . . .

H Sur ces TOC 000 hommes, il sera formé en temps de guerre deux armées de 200 000 hommes chacune, plus la garde impériale, 35 000 hommes; 100 000 hommes seront comptés commegendarmerie, malades et non-valeura; 165 000 hommes seront dans les dépôts, la moitié ayant au moins un an de service. »

C'est le principe qui a été adopté après la guerre de 1870-71 , du partage de la France coutinentale en corps d'armée ayant chacun son territoire, son arsenal, ses magasins et tous ses moyens d'action. Seulement, ces corps n'étaient qu'au Dombre de sept, au lieu de dix-huit, et beaucoup de personnes compétentes sont d'avis qu'il vaudrait mieux qu'on eût pris le chiffre du maréchal, en même temps qu'on lui prenait son organisation.

Tous les esprits étaient alors à la paix, le maréchal ne put obtenir les fonds nécessaires pour compléter les approvisionnements en matériel de harnachement et de campement, et pour créer des réserves de transports et de vivres. Cependant, il parvint à mettre, à

peu de choses près, ses principes en pratique dans les deux armées de Paris et de Lyon.

Au nombre des précautions prises alors par le maréchal, on peut compter l'institution des missions militaires. Dans un rapport adressé à l'Empereur, le 18 janvier 1860, il fit remarquer que les principales puissances de l'Europe entretenaient constamment, près de leurs ambassadeurs, à Paris, des officiers dont la mission, sans être très -nettement définie, avait certainement pour but de recueillir des renseignements sur l'organisation et les forces militaires de la France, d'étudier et de suivre les modifications qu'elles peuvent subir, afin de profiter des progrès et de n'être surpris par aucun procédé nouveau.

Après avoir regretté que la France n'ait pas agi de même depuis longtemps^ le ministre proposait d'envoyer des officiers bien choisis à Berlin, Saint-Pétersbourg, Vienne et Londres.

Il leur faisait allouer un traitement spécial, de manière à leur permettre de paraître avec un certain éclat dans les cours étrangères : en sus de la solde, 12000 fr., à Vienne et à Berlin; 18000 fr. pour Saint-Pétersbourg et 15 000 fr. pour Londres.

C'est sur l'approbntion donnée à ce rapport que M.ColsoQ, lieutenant-colonel, est parti pour la Russie, M. le commandant d'Andlau pour l'Autriche, M. le capitaine de Beaulaincourt pour Berlin, et le commandant d'Andigné pour l'Angleterre.

CINQUIÈME P.VBTlIi;.

ANNSB 1861.

La question de l'effectif continua d'occuper cette année la pensée de l'empereur et de son ministre de la guerre :

Palais de Compiègae, 27 novembre 1861.

. « Mon cher maréchal, je voua renvoie votre note que j'approuve, sauf la réduction du régiment de la gendarmerie de la garde'. J'admets la suppression du 1 03' et d'un régiment étranger, parce qu'au fond cela réduit très-peu nos forces militaires; mais quant à la garde dans sou ensemble, je ne veux pas y toucher. Je suis loin de vouloir désarmer, car nous serons bientôt réduits à la plus simple expression du pied de paix. Mon but est toujours de pouvoir passer facilemeat du pied de paix au pied de guerre. Or, si demain nous étions obligés de nous mettre sur le pied de guerre, il nous serait facile d'augmenter tous les régiments de l'armée excepté la garde, car cela ne pourrait se faire qu'en énervant les régiments de ligne. Ce n'est donc que, petit à petit, et pendant la paix que la garde peut être formée sans nuire à la

1. Ce ré^ment coûtait fort cber; la suppression en était demandée par les Chambres. Le maréclial, ne voyant dans les gendarmes de la garde que des grenadiers d'un entretien plus dispendieux que les autres qui, déjà, l'étaient beaucoup, avait voulu donner salisfaction sur ce point k l'opinion publique.

ligne. Le régiment de gendarmerie, troupe éprouvée et d'une fidélité bien connue, serait en cas de guerre d'un immense avantage pour rester à Paris, garantir sa tranquillité, et, en cas d'émeute, devenir le pivot de la résistance. Cela n'est certes pas trop que d'avoir à Paris quatorze cents vieux soldats auxquels je pourrais confier ma femme et mon fils, dans le cas où la plupart des troupes seraient obligées de quitter la capitale. En temps de paix également, le régiment de gendarmerie peut être d'une grande utilité en fournissant le moyen d'enrôler sur tout le teriitoire des brigades de gendarmerie supplémentaires, comme l'occasion s'en est présentée dernièrement à propos des incendies. Je ne veux donc diminuer l'elTectif de la garde que par des congés de semestre.

« Quant aux travaux extraordinaires à faire pour l'artlilerie et le génie, je crois qu'il y a beaucoup à dire sur ce point et je compte, dès mon retour à Paris, réunir une commission, afin de revoir sur quelles bases générales peut être établie la défense du territoire. Je suis fâché de le dire, mais l'esprit qui domine le corps du génie est étroit; il voudrait défendre toutes les bicoques, tous les défilés, tous les passages de rivières, toutes les côtes, et, de cette manière, on éparpille ses forces; on a partout des murailles sans avoir de soldats pour les défendre et on dépense des sommes immenses pour un bien mince résultat. Les sommes affectées pour le génie en Algérie me paraissent aussi

u Nous parlerons encore de tout cela plus en détail quand je serai de retour à Paris ; mais il est temps de dire que lorsque la France a 400 000 hommes en

temps de paix, c'est qu'elle a désarmé, que ce chiffre est indispensable pour qu'en cas de guerre elle puisse porter le chiffre de son armée à 650 000; que ces chiffres de 400 000 et de 650 000 doivent être des minima invariables, que tous les hommes d'État doivent apprendre comme un catéchisme et qu'ils ne doivent jamais être mis en question, car si l'organisation de l'armée, l'existence des officiers sont sans cesse mises en question, il n'y a plus ni esprit militaire, ni confiance dans l'armée. On a beau le dire, une armée ne se crée pas du jour au lendemain, par l'enthousiasme ou par l'argent. L'armée peut èlre comparée à une forêt; avec les sommes les plus considérables nous ne nous procurons pas ces chênes séculaires auxquels le temps seul a donné l'élévation et la force. »

Compiëgne, 9 décembre 1861.

« Mon cher maréchal, après avoir mûrement examiné notre situation militaire et financière, voilà la solution que je vous propose et qui, à mes yeux, a l'avantage de rendre notre position pour l'avenir claire et nette,

1 " Licencier le 1 03' et le 2' étranger en répartissant les sous-officiers et soldats dans les autres régiments, sauf la classe qui doit être libérée en 1 862 et qui le serait dès à présent.

2° Libérer, dès à présent, par anticipation, les libérables en 1862; cette mesure ne serait pas applicable aux troupes qui sont à Rome et en Algérie.

3' Incorporer la moitié du contingent de la classe de 1861 le 1" mai 1862, au lieu d'attendre le mois d'octobre.

Les résultats de ces mesures seraient les suivants :

L'effectif de l'armée au 1" janvier 1862 sera de 446 618 h.

Le renvoi d'une partie des militaires libérables en i 862 donnera encore . . 47 000

Resterait un effectif de 399 618

Au 1 " mai la moitié de la classe de 1861 donnerait 25 000

Au mois de septembre, alors que les nouveaux conscrits seraient exercés, on renverrait d'Afrique et de Rome le restant de la classe de 1862, de sorte que l'effectif serait encore réduit de quelques milliers d'hommes. De cette manière, l'effectif moyen pour l'année 1 862 serait d'environ 420 000 hommes; nous nous retrouverions dans un état normal. 11 n'y aurait plus à l'avenir de renvoi anticipé et le budget normal de 1 863 contiendrait les allocations nécessaires pour l'entretien des 400 000 hommes formant l'effectif normal et un crédit supplémentaire pour les 20 000 hommes qui sont à Bome ; nous parlerons de tout cela demain matin aux Tuileries. »

En Italie achevaient de s'écrouler les anciennes dominations. Le roi de Naples enfermé dans Gaëte était obligé d'en sortir le 13 février, après quatrevingt-dix jours de résistance, et le nouveau royaume d'Italie comprenait toute la Péninsule, moins Rome et ses environs où un corps d'occupation protégeait le Saint-Père. La position du général de Goyon, commandant de nos troupes, était fort délicate.

54 CINQUIEME PAllTIE.

L'empereur avait rédigé lui-même les instructions

que le ministre lui donna :

« Le général de Goyon devra occuper avec ses troupes tout le territoire qu'il pourra défendre avec sécurité; il devra ne pas éparpiller ses forces et être toujours à même de soutenir ses détachements, s'il se croit oblige d'en faire; maintenir la tranquillité à Rome et ses communications avec Civita-Vecchia. Telles doivent être ses premières préocupations.

(( Il doit éviter avec soin toute collision avec les troupes sardes.

H S'il était utile d'occuper un point tenu par les Sardes, il en fera prévenir le commandant sarde le plus proche. Si le commandant des forces sardes refusait d'évacuer les lieux en question, le général de Gojon en préviendrait immédiatement le ministre de la guerre par le télégraphe.

« Le général de Goyoa ne doit en aucune manière empêcher les Sardes de s'avancer pour combattre Garibaldi, car cette rencontre est tout ce qui peut fttre le plus favorable aux intérêts français. Si donc les troupes sardes demandaient à passer à travers les campements français pour s'avancer vers Vellétri, le général de Goyon ne devrait pas s'y opposer.

« L'intention de l'empereur n'est point de faire cause commune avec le roi de Piémont, mais au contraire de maintenir le Pape à Rome, et dans un cercle autour de Rome aussi étendu que les conditions militaires le permettent, s'en remettant à un congrès pour rendre au Pape ce qu'on lui a ôté.

« Si le Pape quitte Rome, le général de Goyon évacuera Rome immédiatement, transportant tout le matériel par chemin de fer a Civita-Vecchia. Il at-

tendra dans cette dernière ville les bâtiments envoyés pour le transporter en France. Givita-Vecchia doit donc être la place de dépôt et d'approvisionnements pour l'armée et non Rome, u

Les deux lettres suivantes se rapportent au même sujet.

Palais des Tuileries, 36 août 1861.

a Mon cher maréchal, il est impossible que mes troupes occupent Orvieto; elles sont déjît beaucoup trop disséminées. Veuillez bien l'écrire au général de Gojon et lui faire savoir, en même temps, avec quelle peine j'ai appris que la prison de Saint-Michel, qui regorge de prisonniers politiques amenés de Pagliano, était gardée par des soldats français. Je ne veux pas que nous soyons à Rome les gendarmes du Pape. Je me suis, sur ce point, exprimé déjà très -formellement et à plusieurs reprises. Je voua prie donc de donner des ordres en conséquence.

« Ci-joint une note du maréchal Niel entièrement conforme à cette opinion.

H J'espère, mon cher maréchal, que votre santé est meilleure, et je vous renouvelle l'assurance, etc. »

Biarritz, as septamtH^ 1861

a Si, comme le disent les journaux, Goyon a assisté à la cérémonie anniversaire de Castelfidardo avec son état-major, il faut l'en blâmer sévèrement et lui répéter que je veux qu'il observe à Rome la plus stricte neutralité. Croyez à mon amitié, etc. »

56 CINQUIKME PARTIE.

Quelques mois après (29 avcil 1862), l'empereur écrivait encore :

» Il faut terminer l'incident relatif au général de Goyon. M. de Lavalette, étant mon représentant à Rome, réclame les attributions qui lui appartiennent et qui lui laissent, dans tout ce qui relève de la politique, la décision suprême. Le général de Goyon, ne croyant pas devoir obtempérer à cette décision, il est indispensable de lui dire de prendre un congé et de venir à Paris pour qu'il comprenne que, sans blâmer sa conduite militaire, je veux cependant qu'il y ait à Rome une unité complète dans la direction politique. »

Une loi du 15 juin 1861 améliora les pensions de l'armée.

Le maréchal a résumé lui-même, dans une courte note, l'histoire de cette année pour son ministère :

« Durant cette période eurent lieu les préparatifs de la guerre du Mexique, question dans laquelle le ministre de la guerre n'eut pas à intervenir dès le principe. La question de l'occupation des Etats pontificaux revint fréquemment. On voulait, et l'on ne voulait pas, soutenir, en tout et pour tout, le Saint- Père. — Le général de Goyon fut plus d'une fois blâmé par l'empereur. — Réduction de l'armée après la campagne d'Italie. — Suppression du 103° régiment à peine formé. — Le ministre propose la réduction du régiment de gendarmerie de la garde. Refus de l'empereur. — Commencement de la lutte avec le ministre des finances. Celui-ci veut une forte réduction

dans les dépenses de l'armée. L'empereur veut, au contraire, conserver un effectif élevé. — Fausse théorie de la facilité du passage du pied de paix au pied de guerre^ sans augmentation des crédits budgétaires, u

Au mois de juin 1861, le colonel Benito Juarez s'était fait investir à Mexico de la dictature, et il en avait usé pour spolier le clergé de ses biens, suspendre le payement des dettes étrangères, chasser brutalement le ministre d'Espagne et laisser commettre, le 14 août, un attentat sur la personne du ministre de France et sur trois sujets anglais. Comme il y avait au Mexique 25 000 étrangers, surtout Français, EspagnolsetAngkis, les trois nations, blessées dans leur honneur ou dans leurs intérêts, se résolurent par la convention de Londres (31 octobre), à agir en commun, se promettant réciproquement de ne rechercher aucune acquisition de territoire, et de ne point porter atteinte au droit de la nation mexicaine de choisir librement la forme de son gouvernement. Les États-Unis, invités à prendre part à l'expédition, s'y refusèrent. Cette action à plusieurs était devenue dans l'esprit de l'Empereur un système. Ainsi avaiton fait en Crimée avec les Turcs, en Italie avec les Piémonlais, en Chine avec les Anglais, en Cochinchine avec les Espagnols ; et cette politique était bonne. Le malheur fut qu'au Mexique on ne put la suivre jusqu'au bout.

Lo 24 novembre 18G1, les rcpréBenlants de la France et de l'Angleterre remirent à Juarez l'ullimatum de leurs gouvernements, sans obtenir satisfaction. L'Espagne se jela d'abord avec ardeur dans l'entreprise. Ses griefs étaient anciens. En 1858, en 1860, elle avait voulu intervenir militairement, et déjà son ministre des affaires étrangères parlait de la nécessité d'établir au Mexique un gouvernement monarchique, dont les émigrés mexicains avaient demandé le chef à l'Autriche, dès l'année 1846', Le président Miramon, prédécesseur et adversaire de Juarez, avait été accueilli à Madrid, et ce fut de la Havane que partit le premier corps expéditionnaire. Dès le 17 décembre 1861, le.général Prim débarquaitàlaVera-Cruzet occupait, sans résistance, la ville avec le fort de Saint- Jean d'Ulloa. Sa petite armée était bien plus nombreuse que les forces réunies des Français et des Anglais. Ceux-ci, avec leur prudence habituelle, n'avaient mis àterre que quelques centaines de marina, et le contreamiral Jurien de laGravière avait seulement de l'infantcrie de marine, avec 6!24 hommes de l'armée de terre*.

Ainsi commença, à la fin de 1 861 , l'expédition du Mexique : nous n'y partîmes d'abord qu'au second

1. En juillet 185ii, SanU-Anna, président de la république mexicaine, avait ouvert des négociations avec les cours de Paris, de Londres et de Vienne pour rétablissement au Mexique d'une monarchie, avec un des membres des familles régnantes en Europe.

2. L'expédition avait été décidée durant un congé du marécbal. Sous l'empire de la constitution de 1852, les minislrea étaient absolument indépendants les uns des autres, et chacun, dans son département ministériel, avait pleine liberté d'action, sauf sa responsabilité vis-à-vis de l'Empereur. Dans le Cont*il, les questions n'étaient jamais mises aux voix. Or, l'expédition du Mexique, .ifTaire essentiellement politique, fut décidée par l'Empereur et par les ministres politiques. Le maréchal n'eut qu'à donner les ordres d'exécution pour le départ des troupes, le service de l'armement et des subsistances.

rang. Le maréchal, en rendant compte à l'empereur, le Itî janvier 1862, des mesures qu'il prenait pour expédier au Mexique une division, croyait encore, à cette date, que l'affaire était surtout espagnole. « L'Espagne, disait-il, a plus à gagner que la France à rendre au Mexique la tranquillité et une force gouvernementale, qui lui sont inconnues depuis longtemps. » Comme il demandait que le général Prim reçût des instruetions analogues à celles qu'il proposait d'envoyer au contre-amiral Jurien, il ajoutait : « L'Espagne doit aux conseils de l'Empereur une condescendance en rapport avec les efforts généreux qu'il fait pour seconder les projets du gouvernement espagnol. »

Mais bientôt nos efforts se développèrent, et notre politique, comme celle de nos alliés, changea. Après la signature du traité de la Soledad (1 9 février i 862), les Anglais remontèrent sur leurs vaisseaux, et après les conférences d'Orizaba (9 avril), oîi se montra l'intention de la France de transformer la république mexicaine en empire, au profit de l'archiduc Maximilien, les Espagnols se retirèrent. Le 24 avril, il ne se trouvait plus un soldat espagnol au Mexique. Nous restions donc seuls, en présence de Juarez et d'un gouvernement que nous cessions de reconnaître, avec qui, par conséquent, nous ne pouvions traiter, de sorte que nous nous imposions la tâche de le renverser, tâche difficile en tout pays et d'une extrême imprudence, à une telle distance de nos frontières. Mais en agissant ainsi, on croyait obéir aux intérêts les plus sérieux de notre politique générale : arrêter au nouveau monde l'expansion de la race anglosaxonne, du protestantisme et de la forme républicaine ; réveiller dans l'Amérique centrale les races

latines de leur long sommeil, ou les soustraire à leurs agitations périodiques; enfin, chez ces nations catholiques, sœurs de la France par l'origine et sauvées par elle de l'anarchie, ouvrir des débouchés pour notre commerce et un immense marché pour notre industrie. L'Union Américaine qui, d'ailleurs, se déchirait alors de ses propres mains, serait contenue par un contre-poids puissant et enfermée, désormais, en d'infranchissables limites; l'influence de la France régnerait sur la moitié du nouveau monde, et cette gloire réagirait sur notre situation en Europe. Ces idées étaient grandes assurément et elles n'avaient qu'un seul défaut, mais grave; elles étaient impraticables.

Le premier débarquement de troupes françaises avait eu lieu en décembre; les autres se succédèrent rapidement. L'Empereur indiquait lui-même les régiments, les bataillons, les batteries qui devaient partir.

Paria, 9 janvier 1862.

« Mon cher maréchal, le ministère de la marine sera prêt à embarquer dans trois jours : à Toulon, 700 chasseurs (infenterie); en Afrique, 1100 zouaves, 300 hommes du train des équipages, 1 60 hommes et 130 chevaux de chasseurs d'Afrique.

« Il faut donc prendre le 12' bataillon de chasseurs en garnison à Lyon.

« Dana dix jours, la marine embarquera à Cherbourg : agents administratifs, 200 hommes, 30 chevaux; une batterie, 208 hommes, 152 chevaux, et un régiment de 1 600 hommes, 20 chevaux.

" 11 faut donc prendre le 99* de ligne qui est à

SECOND HINISTÈBB; ANNÉE 1861. 61

Caen, et une batterie de 4 de la £çarnisoa de Rennes.

« Donnez des ordres en conséquence, et surtout

qu'on ait hâte de presser le foinj afin qu'il n'y ait

aucun retard.

M Croyez, etc.

c( Signé : Napoléok. »

« Le générai Lorencez partira samedi prochain de Cherbourg avec son état-major, deux chevaux et une voiture. »

Au ministère, on veut envoyer un autre bataillon que le 12*; l'Empereur^ qui se tient au courant des plus minutieux détails, écrit : <> Je' serais fâché qu'on eût préféré le 14' dont le chef de bataillon a demandé, je crois^ sa retraite. »

Autre lettre du 13 mars :

« Mon cher maréchal, j'ai écrit au ministre de la marine pour avoir, à Toulon, un bâtiment qui emmène le général Douay, et je voudrais que vous pro- Otiez de cette occasion pour envoyer au Mexique cent vingt hommes de chasseurs d'Afrique avec leurs selles et harnachements, mais sans chevaux. Il faudrait y joindre cinquante ou soixante mulets, une voiture pour le général, et cent cinquante hommes pris dans les dépôts, pour remplacer les malades des bataillons de chasseurs et des régiments d'infanterie. Ce serait encore une bonne précaution d'envoyer des médecins et des infirmiers. Il faudra aussi se préoccuper d'établir un lazaret et un hôpital, au lieu ou débarqueront les malades revenant de la Vera-Cruz. »

62 CINQUIÈME PABTIE.

Le f^cnéral de Lorencez emmenait 4573 hommes et uao batterie d'artillerie. Il avait reçu du ministre de la jfuerre les instructions suivantes :

>' L'amiral reste chef de l'expédition au point de vue politique, maritime et commercial : c'est lui qui aura à fixer, le cas échéant, les points de débarquement, la portée des opérations de guerre à accomplir. Ce principe établi, c'est à vous que, sur terre, appartiennent le commandement et l'action ; c'est vous qui maintiendrez l'ordre entre les troupes débarquées, qyi aurez à prendre les précautions nécessaires pour assurer leur existence et leur santé; c'est vous qui aurez à les mettre en mouvement, à les diriger, à les faire agir pour obtenir le but indiqué.

« Ces deux parts de commandement ne sauraient être définies d'une manière assez précise pour éviter les embarras et les tiraillements, si vous et l'amiral n'apportiez pas dans vos relations l'esprit conciliant et facile que les circonstances vous imposent, et que votre dévouement à l'Empereur et au pays vous inspireraient au besoin.

a L'amiral Jurien, qui a déjà, dans cette opération, donné plus d'une preuve de son excellent esprit, ne prendra certainement aucune résolution importante, en ce qui concerne sa part d'autorité, sans se mettre d'accord avec vous. De votre côté, tant que vous serez à sa portée, vous ne réglerez pas l'emploi de vos moyens d'action sans les lui avoir fait connaître et sans lui en expliquer le but et la portée.

« Dans certains cas, ces communications pourront vous fournir d'utiles lumières; elles seront toujours un témoignage de déférence pour l'amiral, qui y a droit sous tous les rapports. »

SECOND ministère; ANNÉE 1862. 63

Le 6 mars 186 '2, le général de Lorencez arrivait à la Vera-Cruz. Le8 avril, il étaitàCordova, où ii réunit un corps de 1 300 hommes, réduits, par les noavaleurs ou les détachements, à 6000 hommes. C'est avec cette poignée d'hommes qu'il osa tenter d'enlever la forte ville de Puebla'. A trois lieues en avant de cette place, il fut arrêté par les retranchements formidables de la Guadalupe (5 mai), et contraint, après un brillant combat, de reculer jusqu'à Orizaba pour y attendre des renforts et un parc de siège. A cette nouvelle, l'Empereur prit leB résolutions contenues dans la lettre suivante :

Palais de Fontainebleau, Ik juin 1862.

« Mon cher Maréchal, après avoir réfléchi à notre conversation de ce jour, voici les bases générales sur lesquelles je vous prie d'organiser les renforts que je compte envoyer au Mexique.

11 Avant tout, je vous prie de faire mettre dans les journauxque, quoique la fièvrejaunesévisaeàla Vera- Cruz, les choses ont été organisées de manière à ce que les troupes ne ^ssent que traverser cette ville, ce qui les préservera de la contagion, puisque généralement, d'après le dire des hommes du pays, ce n'est qu'au bout de huit jours de résidence dans le pays que les effets de la contagion deviennent dangereux.

u Les convois seraient ainsi réglés :

1. L'artillerie Ju corps étjùl composée d'uoe batterie du 9° régiment d'artillerie, d'une batterie d'artillerie de marine et d'une batterie d'obusiers de montagne.

1" convoi

, départ le 23 juin :

2000 hommes d'infanterie . .

200 — d'artillerie . .

200 — de cavalerie. .

150 — de train . . .

50 — adminiatralion

50 chevaux.

2° convoi, 3* convoi,

départ le 30 juin :

dfipart le 7 juillet

idem.

: idem.

4' convoi, départ le 14 juillet ) Ces deux derniers 5' convor, départ le 21 juillet j saas cavalerie.

a Chaque convoi devrait avoir, indépendamment de ce qui est nécessaire pour la traversée, deux mois de vivres, qu'on laisserait en dépôt à la Vera-Cruz si on ne pouvait pas les emporter en totaUté avec soi. Ces vivres doivent être composés en oi^e pour les chevaux, en biscuit pour les hommes. Recevez, etc. « Signé : NiPOLiow. »

« P. S. Je tiens beaucoup à ce que les chiffres indiqués ci-dessus soient plutôt augmentés que diminués. Vous en ferez part au ministre de la marine, u

Trois jours après, le Corps législatif, s'associant à la politique impériale, votait à l'unanimité deux crédits supplémentaires pour les deux ministères de la marine et de la guerre. Le général Forey fut chargé de commander l'expédition qui prenait des proportions considérables. Le 24 juin, ordre était donné d'augmenter le nombre des troupes qui devaient aller, les premières, au secours du généra! de Lo-

« Mon cher Maréchal, les Douvellea du Mexique que TOUS me traDsmettez^ d'accord avec celles du ministre de la marine^ me font craindre que le corps envoyé de France comme avant-garde n-ait de grandes difficultés à parvenir jusqu'à Lorencez, s'il n'est pas fortement constitué. Je voudrais donc joindre aux 1500 zouaves et aux 100 chevaux un bataillon de chasseurs et une batterie d'artillerie ; car, si comme on l'écrit la position de Chiquihuit est occupée et fortifiée, il faudra l'enlever. A ce propos, je vous prie d'écrire au colonel Brincourt et lui donner l'ordre de se rendre le plus tôt possible à la Vera-Cruz, sans attendre à la Martinique le retour du Forfait, et de bien se préoccuper de la position de Chiquihuit. 11 parait, d'après l'amiral Jurien, qu'à une lieue en avant de Chiquihuit on peut prendi'e à gauche une route qui tourne la position. Envoyez-lui aussi une carte du pays.

« Thouvenel m'a dit que le ministre de Honduras proposait l'île de Huatan comme dépôt, alléguant qu'on n'y connaissait pas la fièvre jaune. Si cela est vrai, et j'ai écrit à Chasseloup-Laubat pour m'en assurer, il serait bien important d'en faire notre base d'opérations.

a Je vous prie de vous entendre avec le ministre de la marine :

« r Pour l'augmentation des forces de l'avantgarde;

o 2° Pour que nos bâtiments, après avoir touché à la Martinique, aillent droit à Vera-Crui;

B 3' Enfin pour s'assurer de l'état de l'île Huatan.

M II faut donner, indépendamment d'une solde plus élevée, des indemnités aux officiers, sous-officiers et soldats qui resteront à la Vera-Cruz. »

Le lendem^Q, l'Empereur écrivait au ministre :

Fontainebleau, 29 juin 1862.

« Mon cher maréchal, j'ai lu toutes les dépêches venues du Mexique, j'ai examiné les plans de Puëbla avec attention, et il en est résulté cette triste impression, que les opérations militaires et politiques sont conduites au Mexique de la manière la plus déplorable. Ëcrivef donc de ma part au général de Lorencez, aujourd'hui même, dans le sens qui suit :

R L'Empereur admire le courage déployé par les « troupes, mais n'approuve pas l'attaque imprudente a faite sur Puëbla, ni l'emploi de l'artillerie contre « des fortifications à 2500 mètres. Il blâme votre at- <( titude vis-à-vis de M. de Saligny, quels que puissent K être ses torts ; il est le représentant de l'Empereur K et a droit à vos égards. Vous devez de même être « plein d'égards et de prévenances non-seulement « vis-à-vis du général Âlmonte, mais encore vis-à-vis « de tous les Mexicains qui viennent à nous. Ce n'est « pas en les rudoyant que vous obtiendrez des adhén rents dans le pays : le caractère espagnol est très- « susceptible ; c'est par de bons procédés qu'on les a gagne. II faut payer et armer les auxiliaires mexi- K cains et leur montrer de la confiance. Le général « Forey va bientôt prendre le commandement géné- « rai. D'ici là, ne faites qu'organiser la résistance et « vos approvisionnements. « Voilà ce qu'il faut dire à Lorencez.

« Mais surtout, dites au général Forey qu'il faut qu'il parte le plus tôt possible pour arriver à la Vera- Cruz, en même temps que l' avant-garde. Il pourrait

partir sur la Normandie avec l'amiral Jurien : prévenez-en le ministre de la marine. M. Thouvenel vous communiquera un rapport de Saligny trèa-remarqua- ■ ble, que j'approuve, sauf quelques conseils stratégiques, et que je vous prie de me renvoyer ensuite. »

Le ministre répondit dignement à cette lettre :

Paris, le 2 juillet 1863.

« Sire :

■ J'ai accompli hier, avec une peine extrême, l'ordre que Votre Majesté m'a donné de témoigner son mécontentement au général de Lorencez sur la conduite qu'il à tenue devant Puëbla, en donnant une fausse direction à l'attaque de cette ville.

a Le général sera cruellement affecté, dans un moment où les ménagements lui seraient peut-être nécessaires, de recevoir de son souverain, naguère si bienveillant pour lui, un blâme aussi nettement formulé. Les explications qu'il donne dans son rapport pouvaient cependant être discutées, et les torts qui lui sont reprochés seraient atténués, si l'on voulait bien considérer les embarras causés dons sa marche par un lourd convoi, la préoccupation constante qu'il devait avoir de faire vivre ses troupes, de régler son approvisionnement de munitions, enfin d'assurer ses communications.

u Les critiques abondent quand on ne réussit pas ; il est arrivé plus d'une fois qu'à la guerre, ce qui paraissait le mieux, à faire n'était pas toujours praticable.

« Quand ces critiques sont exercées par des militaires qui ont fait leurs preuves, elles prennent de la

gravité, et la réputation d'un général peut en être atteinte ; mais quand il arrive, comme dans le cas présent, que la conduite d'un commandant en chef sur le champ de bataille est jugée par des hommes étrangers à l'armée, qui ne voient d'autre but à atteindre que celui qui flatte leurs passions, est-il équitable de prononcer un jugement si sévère?

« Ce n'est pas seulement le général de Lorencez qu'attaque M. de Saligny; l'amiral Jurien n'est pas davantage épargné; puis arrive le colonel Valazé et l'état-major tout entier. Il aurait pu y joindre le général Douay, qui, de la Vera-Cruz, signale ces tendances déplorables à jeter le blâme sur l'armée et ceux qui exercent des commandements,

<jc ^ lisant les dépêches de M. de Saligny, en examinant la valeur de ses propres appréciations, sur la facilité et l'opportunité d'une marche sur Mexico avec la faible colonne que commandait l'amiral Jurien, le mépris qu'il affecte contre l'insufûsaQce des moyens de transport, quand il exprime la pensée que, même après l'insuccès devant Puëbla, on pouvait laisser la ville et tes forces mexicaines qui y étaient renfermées en arrière de soi et continuer la marche sur Mexico, il est bien permis de sourire et de ne pas prendre, avec plus de sérieux, les raisonnements qu'il emploie pour critiquer les opérations des troupes que Votre Majesté a confiées au général de Lorencez.

« Quel est le général qui consentirait à se charger d'un comïnandement, si ses mouvements, ses moindres actions de guerre devaient avoir pour juge un homme qui, placé auprès de lui pour une tout autre mission, s'arroge le droit d'épier, de scruter sa conduite, et dénonce ses actes? Une pareille situation

Dçm^edbvGoOglc

ne tarderait pas à déconsidérer le chef aux yeux de ses soldats, et de là aux catastrophes il n'y a qu'un pas.

« La question du Mexique est assez grave, par elle même, pour qu'on ne vienne pas encore la compliquer par d'aussi regrettables dissensions.

(r Tout ce qui tient a l'armée^ à la considération de ses chefs, à l'ordre matériel et moral qui doit régner dans les rangs, entre trop intimement dans le bien du service de Votre Majesté, pour que je n'espère pas qu'elle me pardonnera de lui avoir adressé des observations que m'ont dictées mes convictions et mon dévouement.

a Daigne Votre Majesté, etc.

a Le ministre de la guerre, a Signé : Randon. »

Tout en exécutant l'ordre de l'Empereur, ie maréchal en avait adouci les termes, et, quelques jours après (n juillet), il cherchait à calmer l'irritation du général de Lorencez par la lettre suivante : « J'aurais désiré vous voir au-dessus de ces préoccupations. Un général dans votre position a pour premier juge de ses actions sa conscience,... L'homme droit et loyal, comme vous l'êtes, n'a donc pas besoin de s'inquiéter de ce qu'un mauvais vouloir, peut-être la calomnie, cherche à soulever contre lui; il va son chemin, fait pour le mieux et dédaigne ces attaques subalternes qui, la plupart du temps, n'ont de valeur réelle que celle qu'on leur donne en s'en préoccupant.... Aussi longtemps que le ministre de France n'est pas changé vous devez avoir, smon pour sa personne, du moins pour le caractère dont il est revêtu,

la déférence que sa poaiUon comporte; je vous en

dirai autant pour M. Atmonte La mission que

voua avez à remplir, mon cher général, c'est pas uae mission purement militaire ; elle touche de près à de très-aérieuses questions; il faut s'élever à leur hauteur et ne pas se perdre dans le labyrinthe où les passions prennent position, m

Le général Forey avait été désigné pour prendre la direction des opérations au Mexique ; mais avant de le laisser partir, l'Empereur lui adressa la lettre suivante, dont le maréchal Itandon reçut copie, et qui est remarquable à plus d'un titre :

« Mon cher général, avant que vous ne partiez pour le Mexique, il est bien nécessaire que vous connaissiez mes intentions, afin que vous ne vous laissiez pas aller à des influences plus ou moins intéressées. Comme je suis seul responsable de mes actes, j'ai le droit d'exiger de ceux qui servent ma politique de s'y conformer absolument ou de me dire franchement si leurs convictions s'opposent à l'accomplissement consciencieux de mes instructions. Or, comme j'approuve sans restriction la politique suivie au Mexique dès le principe par M. de Saligny, comme il est le seul qui connaisse bien le pays et qui soit au fait des griefs à redresser, il est important, indispensable même, que le général qui ira au Mexique entre en relations intimes avec lui et profite de ses avis et de son expérience.

« Si donc, sous l'influence de certains bruits, vous partez avec l'idée préconçue de ne pas maintenir entre vous et lui une parfaite intelligence, en lui lais-

SECOND MINISTÈEE; ANNÉE 1862. 71

sant dans les affaires diplomatiques la part qui lui revient, les choses iront très-mal et, dans ce cas, il vaudrait mieux me faire connaître à l'avance le fond de votre pensée. En effet, c'est par des tiraillements ei des querelles d'amour-propre que tout a été, dès le commencement, compromis au Mexique. Je n'en veux plus ; ils nuisent trop à la réussite des plus grands projets.

« Je vous prie donc, mon cher général, de me dire toute votre pensée et.de croire à mon amitié. i>

Le général répondit par l'expression de son désir de se conformer en tout aux ordres de l'Empereur. Quelques jours après, le maréchal lui transmit une décision impériale relative à la situation du commandant en chef de rexpédition française au Mexique, tis-à-vis du ministre de France :

« Le général Forey est chef de mission ; toutes les dépêches officielles doivent être signées de lui ou passer sous ses yeux. Sa position vis-à-vis de M. de Saligny doit être, en tout, conforme à celle qu'occupaient les envoyés extraordinaires au Congrès de Paris vis-à-vis des ministres résidents. Ainsi, lord Clarendon était assisté au Congrès de lord Cowley, M. de BuoldeM.HUbner(U juillet 1862). »

Quatre jours après, dans des instructions plus précises, l'Empereur répétait :

K Je tiens essentiellement à ce que le général Forey ait les mêmes pouvoirs que le général Pélissier en Crimée et Montauban en Chine, et puisse nommer directement à tous les grades, jusqu'à celui de chef de bataillon ou d'escadron inclusivement ; non-seu-

lement il faut dans ce pays si lointain récompenser immédiatement la bonne conduite des hommes, mais encore il faut pouvoir remplacer immédiatement les cadres rendus inauiBsants par le feu de l'ennemi et la maladie. Les inconvénients sont peu de chose en comparaison du bien qui en résultera pour le service et l'autorité du général cd chef. »

Les lettres suivantes de l'Empereur montrent à combien de besoins variés l'administration de la guerre devait pourvoir. Détail caractéristiqiie : le général Forej n'avait point trouvé, dans la librairie française, de bonne carte du Mexique; il fut obligé de prendre celle de l'Empereur, qui se hâtait d'écrire au ministre de la guerre :

« J'ai donné à Forey la seule carte du Mexique que j'avais; faites-la copier et lithographier, puis renvoyez-la moi. »

k juillet. « Je vous renvoie l'organisation du corpsexpéditionnaire approuvée. Reste encore indécise la question du bataillon qui doit remplacer les turcos. Si, d'après ce qu'on me dit, les nègres ne prennent pas la fièvre jaune, ne pourrait-on pas composer un petit bataillon de turcos nègres qui resteraient en garnison à la Vera-Cruz? Il faut, en effet, parer soigneusement à cette difQculté immense d'occuper hiver et été un lieu pestilentiel comme la Vera-Cruz. Il faudra y mettre dans tous les cas des Mexicains, quelques turcos, quelques nègres des Antilles et le moins possible de Français, Eki résumé, le corps expéditionnaire doit rester tel que vous me l'avez proposé, et

le bataillon de turcos doit être organisé également, mais avec peu d'officiera français et en vue de la garnison de ia Vera-Cruz. Dans ce cas, l'opposition Mte à la venue des turcos au Mexique n'a plus de portée, puisqu'ils n'iraient pas dans l'intérieur du pays.

« J'accepte Bazaine, Mirandol, à son défaut RebiUot.

a J'accepte également l'organisation proposée pour la cavalerie. Il faut que vous arrangiez votre budget de manière à pouvoir solder environ douze mille hommes d'infanterie mexicaine et quatre mille hommes de cavalerie. J'ai commandé un télégraphe sans poteaux qui irait de la Vera-Cruz à Orizaba ; cela coûtera soixante mille francs. Ënûn, si vous parvenez, comme je l'espère, à fairti construire un petitchemin de fer qui traverse toutes les terres chaudes entre Vera-Cruz et Chiquihuit, il faudra aussi que cela incombe à votre budget. Croyez, etc. »

Vichy, 6 août 1862.

fc Mon cher maréchal, Vous savez combien je tiens à ce qu'il y ait bientôt un chemin de fer établi entre la Vera-Cruz et les hauteurs qui limitent à peu près les terres chaudes, c'est-à-dire entre Vera-Cruz et Chiquihuit; dans ce but j'avais déjà écrit à M. de Montholon, consul généralà New- York, de trouver un entrepreneur qui se chargeât de l'exécution de ce chemin de fer. Il me répond qu'il s'est adreasé à une maison très-honorable de New- York, correspondant de la maison Poirier de Paria. M. Poirier, maire de Saint-Maodé, est venu ce matin en causer avec moi. Je lui donne cette lettre pour vous, avec prière de le bien recevoir et surtout de conclure promptement et

Ik CINQUIÈME PARTIE.

d'autoriser Hontholon à tirer des traites au fur et à mesure des dépenses réalisées à New- York.

K Non-seulement le matériel du chemin de fer sera beaucoup meilleur marché en Amérique qu'en France, mais à cause du change noua réaliserons une grande économie, et ce chemin de fer sera certainement utile pour notre armée; d'ailleurs, une fois la paix faite, nous le revendrons au gouvernement mexicain. Voici en peu de mots comment je désire que l'affaire soit arrangée :

« Le correspondant de M. Poirier se chai^rait d'acheter à New- York tout le matériel nécessaire et de le transporter à la Vera-Cmz; de plus, il se chargerait de chercher un entrepreneur qui réunirait cinq à six cents nègres qu'il amènerait comme travailleurs.

« Quant à la direction supérieure, eUe serait confiée par vous à deux ingénieurs jeunes, habiles, qui comprendraient qu'il ne s'agit pas de faire un chemin de fer à l'européenne , mais un chemin de fer de cir* constance.

« Ces ingénieurs devraient partir par le premier paquebot de la Vera-Cruz, pour examiner les dimensions du chemin de fer déjà existant, la nature du pays ; de là se rendre à New-York pour se mettre en relation avec le consul et ensuite retourner sans délai à Vera-Cruz.

« Quant aux moyens de garder le chemin de fer établi, d'abord il est à supposer qu'à cette époque le pays sera soumis et calme; mais, dans tous les cas, il serait facile de construire de distance en distance de petits blockaus où l'on établirait des postea de Mexicains ou de Nègres.

t( Je vous prie, mon cher maréchal , de ne pas perdre un instant pour mettre ce projet à exécution, d'avoir

toute confiance en M. Poirier, fort connu au ministère de la marine et homme très-honorable.

« Recevez, etc. »

Dans une lettre du maréchal à l'Empereur (3 juillet 1 862), nous relevons ce fait intéressant qu'un certain nombre de Français établis à la Nouvelle Orléans étaient disposés à former un bataillon et à offrir leurs services pour coopérer à la guerre du Mexique. Le ministre conseilla de rejeter cette offre pour éviter toute complication avec le cabinet de Washington.

Au 31 décembre 1862, le corps expéditionnaire du Mexique comptait 28 000 hommes, 5845 chevaux, 549 mulets, 8 pièces de douze de siège, 6 pièces de douze de réserve, 24 pièces de quatre de campagne^ 12 pièces de montagne. Cet effectif ne fut dépassé dans la suite que de quelques milliers d'hommes, et le matériel ne s'augmenta pas. On voit que, si l'expédition fut une faute politique, elle n'a pas beaucoup affaibli notre armée, et surtout qu'elle n'a point épuisé nos arsenaux.

Le maréchal avait à s'occuper d'un autre corps expéditionnaire, celui de Rome. S'il voyait avec regret nos régiments et notre argent employés au Mexique à poursuivre une utopie, il avait, au sujet de l'Italie, des préoccupations d'une autre nature. liC 24 juillet 1862, il écrivait à l'Empereur :

« L'agitation produite en Sicile par Garibaldi réagit en Italie et se produit dans les États de l'Église ; le général de Montebello me fait connaître par la lettre ci-jointe les mesures qu'il a prises pour être en garde contre une de ces surprises que le général italien aime

à tenter, mais qui cette fois, je me plais à le croire, ne réussirait pas; j'ai écrit sans retard au général de Montebello pour approuver ce qu'il avait fait et l'encourager dans sa vigilance,

a Que ce soit cette fois ou une autre, il me pandtà peu près certain que la révolution mazzinienne aura son jour, elle gouvernement contre lequel elle se lèvera devra choisir entré une répression vigoureuse ou une chute fatale. »

Il y avait toujours un certain antagonisme entre le général commandant le corps d'occupation et l'ambassadeur de France à Rome. Certains rapports communiqués par l'ambassade élevaient des doutes sur l'esprit de dévouement et sur la discipline des ' troupes qui étaient à Rome.

a Ce n'est pas la première fois^ écrit le maréchal à l'Empereur, que de pareilles imputations se sont produites sans qu'aucun fait soit jamais venu les appuyer; je ne doute pas qu'il en soitde même en cette circonstance.

a Au reste, l'Empereur sait mieux que personne que le retrait de nos troupesde Rome est devenu comme le symbole politique d'un parti , lequel est bien capable de chercher un argument pour le triomphe , de sa cause dans l'esprit militaire de l'armée qu'il interprète à sa manière, »

Notons pour la politique intérieure cette dépêche : Biarritz, le II septembre 1862,

« J'apprends, écrit l'Empereur, que malgré la défense faite à tous les fonctionnaires de fréquenter l'é-

vêque de Poitiers, le coloael X..., lors du départ de 80D régiment, s'est rendu avec éclat, à chevd, à la tête de son corps d'officiers, chez l'évêque. Il mérite une sévère réprimande. »

Dans une autre (Il juillet) apparaît l'idée d'une réforme que le maréchal Randon combattit, mais que le maréchal Niel exécuta : la suppression des musiques :

« Il y a véritablement aussi une réforme à faire dans la cavalerie et l'artillerie qui nous permettra d'avoir plus d'hommes dans les rangs. C'est de supprimer les musiques. La fanfare se compose de deux trompettes et deux élèves trompettes par escadron, c'est-à-dire vingt-quatre trompettes ayant cors à pistou et à clefs, un sous-chef de musique ayant rang d'officier, etc., etc. Économies, quatre-vingts chefs de musique. Suppression des dix mille francs donnés pour chaque musique des soixante régiments de cavalerie et d'artillerie : total huit cent mille francs. Vingt soldats de plus dans les rangs sur quatre-vingts régiments, cela ferait seize cents hommes. La garde, provisoirement, garderait ses musiques, mais réduites. J'ai compté hier dans le ré- * giment de lanciers cent chevaux dans la musique !

a Faites-moi un projet en ce sens. »

Biarritz, 5 septembre 1863.

« Mon cher maréchal, à peine arrivé à Bayonne, j'ai été saisi de plaintes très-vivesde la partde la Compagnie des chemins de fer et de la ville au sujet de la traversée

de la voie près des fortificatioDS de Bayonne. En effet, le chemin qui va en Espagne doit être ouvert dans un an, et si la solution qu'on attend du génie n'est pas bientôt donnée, cette ligne internationale sera indéfiniment retardée. Préoccupé de cette situation, j'ai fait venir ce matin M. Péreîre, le lieutenant-colonel du génie chargé de l'étude du projet et le colonel du génie commandant le génie de la place ; ils m'ont montré tous les plans; nous avons longuement discuté la question ; il y a trois projets : le premier, du lieutenant- colonel Mascor, refusé par le comité; le second, du comité, refusé par la Compagnie, et à mes yeux défectueux sous beaucoup de rapports ; enfin, le troisième fait par le lieutenant-colonel Sabatlier et accepté par la Compagnie. C'est ce troisième projet que j'adopte sans hésitation, par les raisons suivantes que le colonel Javain a approuvées.

« Aucun des trois projets qui sont sur le tapis ne sont sans quelques inconvénients pour la défense, mais tous ces inconvénients disparaissent, si ijp construit le barrage de la Nive préconisé par Vauban, lequel, élevant les eaux de la rivière, peut créer des inondations le plus avantE^euses. Or, voici à quoi je me suis engagé vis-à-vis de M. Péreire pour terminer la question :

rt Le projet Sabattier sera adopté. Vous donnerez la , permission à la Compagnie de construire son pont sur la Nive et son tunnel près de l'Adour.

« D'un autre côté, M. Péreire donnera immédiatement à la guerre trois cent mille francs avec lesquels on commencera sans retard le barrage ou pont-écluse de la Nive. Ce pont doit coûter de six à sept cent mille francs, mais une fois que les fondations seront faites avec l'argent de la Compagnie, le ministre de

la Guerre pourra activer plus ou moins les travaux suivant les ressources du budget saus le moindre inconvénient. Je vous prie donc de donner des ordres en conséquence, je vous parlerai une autre fois des mesures qu'il y aurait à prendre pour faire de Bayonne une des places les plus fortes de l'Empire sans dépenser beaucoup d'argent. Il s'agirait de vendre une grande partie des terrains de marais pour en acheter d'autres, oii l'on perfectionnerait les travaux des fortiflcations encore existants et qui n'appartiennent plus à la guerre.

« Recevez, etc. »

Presque chaque jour arrivaient ainsi de nouveaux ordres qui laissaient au ministre peu de loisir pour son travail personnel et moins encore d'initiative. Aussi en ressentait-il parfois une fatigue qui lui fit désirer, à la mort du maréchal de Castellane, de renoncer à SUD portefeuille pour prendre le commandement de l'armée de Lyon.

L'Empereur lui répondit le 22 septembre i 862 :

Biarritz, k 23 septembre 1862.

H Vous avez bien raison de dire que la France et moi avons &it une grande perte par la mort du maréchal de Gastellane. Il avait le feu sacré, ce qui est toujours rare à rencontrer parmi tes hommes. Je vous prie de sonder le maréchal Baraguey pour savoir s'il désire quitter Tours, car je ne voudrais pas me priver de vos services et me séparer de vous. Je ne sais pas si je ne ferai pas quelques modifications dans le ministère, mais, dans tous les cas» cela sera

toujours dans le sens de voa opiniona'. U n'y aura donc, je l'espère, aucune raison pour vous de quitter le ministère. Néanmoins, dites-moi franchement si, par des considérations que j'ignore, vous désirez une position plus tranquille : dans ce cas, je prendrais, quoique avec un vif regret, d'autres dispositions. J'ai oublié de voua répondre à propos de la garnison de Rome ; il faut y laisser les régiments qui y sont et même le général d'Hugues qui pourra toujours être utile à Montebelio. »

a P. S. Il est très-utile d'envoyer le plus tôt possible des aumôniers à la Vera-Cruz. »

Toutes les grandes affaires de chaque département ministériel étant traitées de vive voix par chaque ministre dans des conférences particulières avec l'Empereur, la correspondance officielle n'a gardé trace que de questions sans importance. L'Empereur transmettait au ministre un fait qui lui était revenu, une demande qui lui avait été adressée, un projet de réforme dans un établissement militaire ou dans le costume de la troupe. Le ministre yrépondaitpardes renseignements ou des explications qui ne plaisaient pas toujours. Ces détails pourraient intéresser des personnes curieuses de pénétrer dans la vie intime du gouvernement, mais ne donnent aucune lumière

1. C'eaUà-dire dans le sens de la protection efficace que le maréchal voulût qu'on accordât au Saint-PÈre.

sur les grandes affaires qui préoccupaient alors l'opinion publique. Au fond, comme tous les membres du Conseil, le maréchal était contraire à l'expédition mexicaine et aurait voulu la terminer lo plus \ite possible. Le patriotisme mexicain s'exaltait, et l'opinion publique, en France, se montrait, de jour en jour, plus contraire à l'expédition. Les vives attaques des membres de l'opposition, au palais Bourbon, contre le gouvernement impérial, servaient d'encouragement à nos adversaires. Une brochure rédigée en français, à Mexico, et secpètement répandue parmi nos soldats pour les pousser à la désertion, contenait les discours prononcés au Corps législatif, sur la question mexicaine, par MM. Ernost Picard et Jules Favre. Le maréchal s'en irritait, mais l'honneur militaire était engagé, il fallait donc aller jusqu'au bout, c'est-à-dire frapper un grand coup, puis se retirer. Dans une lettre du 3 juin 1 863, où il rendait compte de l'envoi de mortiers et de pièces de siégo pour l'attaque de Puebla, que l'échec du 25 avril avait rendu nécessaire, il écrivait à l'Empereur :

« Quoi qu'il en soit des revanches que nous pourrons prendre à l'époque de l'année où nous nous trouvons, il parait bien ditlicile que nous puissions étendre au delà de Puebla le cours de nos opérations militaires d'une manière active. C'est ce moment de repos forcé qu'il me semblerait utile d'employer pour faire jouer les ressorts de la politique, afin d'éviter, si la chose est possible, de faire une troisième campagne qui ne manquerait pas d'exiger l'envoi de nouvelles troupes.

« Dans cet ordre d'idées, l'Empereur jugera, dans sa sagesse, si ce ne serait pas le cas d'envoyer au

Mexique un de ses aides de camp qui aurait sa confiance, afin de faire entrer le général en chef dans cette phase nouvelle de la diplomatie, et aussi pour recueillir des renseignements précis sur la situation des choses, l'état des troupes et la nature des besoins des différents services, afin d'être fixé à l'avance sur les mesures qu'il conviendrait de prendre, en temps opportun, pour y pourvoir. Je trouverais, eh ce qui concerne particulièrement le Ministère de la guerre, d'autant plus d'avantages à l'accomplissemeat d'une pareille mission, que, jusqu'à ce jour, j'ai dû bien plutôt prévoir ce qui pouvait manquer au corps expéditionnaire, que je n'ai été prévenu en temps utile de ce qui lui ferait défaut. »

Trois ans plus tard, l'Empereur revint de lui-même à cette idée> et envoya au Mexique un de ses aides de camp, mais dans des conditions très-dilTérentes de celles qui avaient été proposées par le ministre. Les instructions de ce représentant direct de l'Empereur allaient jusqu'à l'autoriser à subordonner les pouvoirs du maréchal Bazaine aux siens. Diverses correspondances, entre autres des lettres confidentielles du général Douay à son frère, qui avaient été interceptées, semblaient justifier cette mesure. Le maréchal Randon estimait beaucoup l'ofScier général chargé de cette mission. Mais, sévère observateur de la discipline et de la hiérarchie, il fut contraire à une mesure qui rappelait trop les procédés du Directoire, en faisant contrôler les actes d'un supérieur par un inférieur, et il disait qu'à la place du maréchal Bazaine, il ferait arrêter le général à son débarquement et le renverrait en France par le plus prochain paquebot, sauf à prendre lui-même le sui-

Tant pour rendre compte uu gouvernement de sa conduite*.

Cependant de nouvelles demandes d'augmentation d'effectif pour le Mexique continuaient d'arriver, soit directement de l'armée expéditionnaire, soit par l'intermédiaire du cabinet de l'Empereur. Dans les premiers jours de juin, le maréchal reçut l'ordre d'en- Toyer à la Vera-Cruz deux nouveaux escadrons ; il essaya de faire revenir sur cette mesure et, dans une lettre, du 8 juin, constata qu'à cette époque nous avions déjà, au Mexique, sept à huit mille chevaux ou mulets qu'il serait difficile de remplacer immédiatement; à l'aide des ressources de la remonte en France et en Algérie. La lettre se terminait par ces mots, qui montrent la situation respective du ministre de la guerre et du commandant en chef de l'expédition :

« Je continuerai à ne donner au général Forey ni ordres, ni instructions, quoique cette conduite d'un ministre de la guerre soit assez anormale ; je me bornerai à lui adresser mes félicitations sur le brillant succès qui vient de couronner sa persévérance. J'espère bien, maintenant qu'il a été heureux, qu'il reconnaîtra que nous avons apporté tous nos efforts, toute notre sollicitude pour préparer le triomphe des obstacles qu'il avait à vaincre. C'était bien assez d'avoir à supporter la critique et la malveillance de ceux qui pouvaient ignorer, sans avoir encore à encourir des plaintes, qui ne se formulaient pas toujours avec

1. Celte niiasion ne fut donnée, du reste, qu'aux derniers jours de l'occupation, en septembre 1366, au moment, il est vrai, le plus critique.

sincérité; si je les eusse méritées le moins du monde, j'aurais manqué à mon devoir envers l'Empereur et failli au sentiment d'honneur militaire qui, l'un et l'autre, me sont également cbers. »

Puébla c^ilulale 1 Troai, après soixante-deux jours d'investissement. Avant d'arborer le drapeau blanc, en signe de reddition, le général Ortega fît briser les armes, enclouer les canons et sauter les munitions. Ce siège nous avait coûté cent quatre vingt-cinq morts et un millier de blessés.

il semblait que l'armée victorieuse put alors se suflîre à elle-même, et aller chercher la paix à Mexico dont la route lui était ouverte. Elle entra bien dans la capitale mexicaine, mais sons y trouver la paix, et alors commencèrent de nouvelles opérations qui amenèrent de nouvelles demandes d'augmentation d'effectif. Cependant il ne faudrait pas s^exagérer Timportance de ces augmentations et dire comme le faisait l'Opposition, à la chambre des députés, que le Mexique était un gouffre oîi s'engloutissaient toutes les ressources militaires de la France. Le maréchal Forey demandait qu'on augmentât quelque peu ses deux divisions, et le maréchal Randon n'y voulait pas entendre. Le 19 septembre 1863, il écrivait à l'Empereur :

« On ne peut se dissimuler qu'au train dont vont les choses, avec l'obligation où paraît être le commandant en chef de faire occuper a peu près tous les pointa importants, avec le peu de confiance qu'inspirent les troupes indigènes et l'apathie générale, on De peut, dis-je, se dissimuler qu'il faudra un plus grand développement de forces pour mener à fin une expédition que nous avons faite avec notre propre ini-

tiative et que noua devons, à ce qu'il paraît, terminer avec nos seules ressources. Il est seulement permis de se demander Jusqu'où, dans cet ordre d'idées, nous aérons entraînés à envoyer de nouvelles troupes au Mexique, »

Ces sages réflexions, qui étaient celles aussi du ministre des affaires étrangères, M. Droujn de Lliuys, de la plupart des membres du Conseil et du pays tout entier, produisirent un changement dans la politique de la France. Le Gouvernement était décidé à chercher, au plus vite, un moyen d'en finir avec l'expédition mexicaine, lorsque la réunion à Mexico, par le général Forey, d'une assemblée de notables, et la proclamation de l'empire, avec l'archiduc Maximilien pour chef, fit entrer la question mexicaine dans une phase nouvelle. L'Kmpereur marqua son vif méconlentement par le rappel de M. de Saligny, le principal auteur de cette manifestation, et par celui du maréchal Forey, qui y avait donné les maina. Une lettre du maréchal Randon au général Bazaine, en date du '2B octobre 1 863, montre l'irritation causée par la conduite du diplomate :

X M. ie ministre des affaires étrangères a adressé par trois fois différentes à M. de Saligny l'ordre de rentrer en France, même sans attendre l'arrivée de son successeur, M. de Montholon, ministre plénipotentiaire au Mexique,

« Je suis chargé de vous faire connaître que l'intention formelle de l'Empereur est que l'ordre, concernant M. de Saligny, soit exécuté au reçu de cette lettre, dans le cas où il serait encore au Mexique. Voua donnerez connaissance à M. de Saligny du contenu de la présente dépèche, et le préviendrez qu'elle doit recevoir sa complète exécution, quelque consi-

86 CINQUIËUE PARTIE,

dération qu'il pût d'ailleurB faire valoir pour provoquer un ajoumement de quelque durée que ce soit.

« Il vous appartient de prendre telle mesure que TOUS jugerez convenable, pour que les présentes dispositions soient accomplies et que M. de Saligny s'embarque à la Vera-Cruz par le premier paquebot qui sera en partance après la réception de cette lettre.

« Vous me rendrez compte de l'exécution.

« Post-scriptum. Alors même que M. de Saligny donnerait sa démission, il ne devrait pas moias quitter le Mexique sans aucun retard, n

En cette année 1863 se produisit un incident curieux dont le maréchal entretint l'Empereur, mais dont la correspondance ne donne pas l'issue.

H Le général en chef du prince Lee, le compétiteur au trône de l'empire d'Annam, en termes plus simples, le sergent Duval, des tirailleurs indigènes, est tombé à Paris comme une bombe, précédant de quelques jours l'ambassade annamite et ayant, lui aussi, des propositions à faire au gouvernement. Il est porteur d'une lettre autographe du prince pour Votre Majesté. Je n'ai pas voulu recevoir le général de l'armée insurrectionnelle du Tonkin, mais j'ai un officier qui le voit et qui l'écoute. 11 prétend que des propositions anglaises lui ont été faites, et il assure que les questions qui vont, avant peu, s'agiter au nord de l'empire de Tu-Duc, sont d'une importance telle, que des maisons de banque lui ouvriront, aussitôt qu'il aura reçu la liberté d'agir, des crédits en quelque sorte illimités. Je suis à la piste pour savoir quelque chose sur cette confiance qu'il inspire ; ce

qu'il y a de certain, c'est qu'il va d'un bout du monde à l'autre, qu'il achète des armes, des jonques, etc., et qu'il ne fait aucune demande d'argent. Il me parait, d'ailleurs, avoir mal pris son temps pour venir à Paris, en choisissant le moment même de l'arrivée des envoyés de Tu-Duc. A cela il répond que c'est pour chercher à empêcher que le gouvcmemeut tombe dans le piège qui va lui être tendu par ces hommes de mauvaise foi.

a Quoi qu'il en soit du vrai ou du faux de ces assertions, toujours est-il que ce sous-officier a des qualités vraiment extraordinaires; sans cela il n'aurait pu, livré comme il l'était à ses propres moyens, rien faire de ce qu'il a accompli. C'est, à mon sens, un homme à employer, et M. le ministre des affaires étrangères pourrait, assurément, dans ces parages lointains, en tirer un utile parti'. J'attendrai, pour rien faire du sergent Duval, généralissime du prince Lee, des instructions de l'Empereur, d

Un autre incident de cette année prouve jusqu'à quels détails d'administration intérieure l'Empereur voulait quelquefois pénétrer, et l'honorable fermeté du ministre.

a Mon cher maréchal, il y a de petites mesures qui créent au gouvernement des hostilités bien gratuitement. Je citerai, parmi ces mesures, celle qui révo-

1. Duval fut en effet proposé pour un consulat, mais un ofi]cier de marine ayant obtenu ce poste, il fut nommé sous-lieutenant et alla rejoindre son régiment au Mexique où il se' battit bien. Durant le siège de Paris, il commanda un régiment de mobilisés.

que M. Taine de ees fonctions d'examinateur à Saint Cyr. M. Taine est un homme distingué qui compte beaucoup d'amis parmi tous les savants et littérateurs. Je désire donc qu'il conserve la place qu'il remplissait avec distinction. »

Le maréchal répondit :

a En donnant à M. Taine un remplaçant parmi les examinateurs pour l'admission à l'école de Saint-Cyr, j'ai cru qu'il était utile de faire entrer, dans la composition de la commission, un professeur militaire qui, en raison de sa longue expérience, serait particulièrement apte à diriger les examens sur les parties d'un programme qui est exclusivement -applicable aux candidats à l'école militaire.

a En procédant ainsi, je n'ai fait qu'user du droit que le règlement des écoles me donne, et qui établit le principe du renouvellement annuel des examinateurs.

H Je suis loin de contester le mérite, comme savant et comme littérateur, de M. Taine; je serais pluLôt disposé à penser qu'il est trop élevé pour être abaissé aux médiocres proportions d'un examinateur ambulant, chargé d'apprécier les capacités limitées de jeunes gens d'une instruction trop souvent incomplète, à différents points de vue.

« J'ai été confirmé dans celle opinioa en prenant connaissance de deux ou trois questions, par trop philosophiques et abstraites, sur l'histoire ancienne et lu moderne, formulées par M. Taine pendant les années oii il a exercé les fonctions que je lui avais confiées. Je pourrais en donner des exemples à Votre

Majesté. Ce mode de procéder m'a été sigoalé par un grand nombre de parents qui ont eu des enfants soumis aux examens préparatoires pour leur admission à Saint-Cyr, et par les directeurs des écoles préparatoires soit à Paris, soit en province.

« En donnantàM.Taineun successeur, j'étais loin de croire que je faisais un acte qui serait de nature à porter à la désaffection du gouvernement de l'Empereur, pas plus que lorsque j'ai invité le général d'Âbadie à prévenir M. l'abbé Davin, dont le nom a si fâcheusement retenti dans l'enceinte du Sénat, qu'il eût à donner sa démission d'aumônier de l'école, s'il ne voulait pas être révoqué. Si, dans des choses d'une importance s! minime, je ne pouvais avoir ma liberté d'action, sans encourir le blâme de m'être écarté de mon devoir et de mes sentiments les plus chers pour le service de S. M., je ne me croirais plus digne de sa confiance, encore moins de sa bienveillance, et j 'ose espérer que l'Empereur ne portera pas sur moi un jugement aussi rigoureux, m

Le Maréchal avait eu d'assez vives inquiétudes, en 1 862, au sujet des tentatives d'insurrection faites par Garibaldi en Sicile et dans l'Italie méridionale. Des instructions furent envoyées par lui au général de Montebello en prévision d'un débarquement sur le littoral des États de l'Église ou, ce qui était plus probable, en vue d'une attaque par terre, si Garibaldi réussissait à soulever Naples, comme deux années auparavant; mais sa défaite, le 29 août, à Aspromonte, où il fut blessé et pris, prouva la solidité du nouveau royaume italien. L'année 1863 n'amena pas, entre l'Italie et la France, de complications nouvelles; mais la position de nos régiments à Rome était tou-

jours fort difticile. Des tiraillementa de toutes sortes faisaient sentir au maréchal l'inconTénient d'avoir dans cette ville des troupes françaises sous leur cocarde nationale. Le 1 7 septembre \ 863, il disait dans une lettre à l'Empereur, au sujet d'un de ces incidents qui mettaient à une rude épreuve la patience de nos soldats et de leur chef;

u En songeant au rôle que l'occupation française joue à Rome depuis tant d'années, il est en vérilé bien regrettable que les circonstances ne permettent pas d'y mettre fin. »

On aurait voulu échapper à cet inconvénient en donnant au pape une armée qui fût à lui et en te couvrant par une convention diplomatique. Cette convention fut signée l'année suivante, le 1 5 septembre 1 864, entre le gouvernement français et le gouvernement de Victor-Emmanuel : elle barrait aux Italiens la route de Rome et nous permettait d'en sortir dans un délai très-rapproché.

L'année 1 864 fut remplie par des événements importants : l'arrivée de l'empereur Maximilien au Mexique (29 mai), une insurrection dans le sud de l'Algérie provoquée par les Khouan ou associations religieuses, et la guerre de l'Autriche et de la Prusse pour la spoliation du Danemark. Au Mexique, l'action du maréchal se bornait à l'envoi des secours

SECOND UiniSTËRE; ANNÉE 1864-1865. 91

ordonnés par l'Empereur, tout le côté politique de la question passant par-dessus sa tète et étant direetetnent conduit des Tuileries. L'iusurrection algérienne fut aisément réprimée, mais elle provoqua un singulier projet que le maréchal dut combattre, celui de faire rentrer dans le Sahel tous les Européens établis dans le sud et d'en rappeler également toutes nos troupes. C'eût été revenir au système, préconisé vingt ans auparavant, de l'occupation restreinte, et détruire Tœuvre même du maréchal durant son gouvernement de l'Algérie. Un projet de décret rédigé d'après ces bases lui fut demandé. On n'a point la réponse du maréchal, mais il a certainement combattu un projet contraire à toutes ses idées, et qui eût été fatal à la colonie. Ce décret ne sortit pas. Quant à la guerre austro-prussienne contre le Danemark, si artificieusement provoquée par la Prusse pour créer des embarras à l'Autriche, la France se contenta de regarder et laissa faire. M. de Bismarck qui, en 1863, avait un instant songé à profiter de l'insurrection polonaise pour reporter à l'est la frontière de la Prusse jusqu'à la Vistule, exploita, avec son habileté habituelle et son absence de scrupules, l'engouement de l'Allemagne pour les prétendues victimes allemandes dans les deux duchés danois. La spoliation du Danemark inaugura le droit de la force; mais à Berlin on ne vit qu'une chose : Tacqursition du magnifique port de Kiel et d'une position militaire importante sur la Baltique et la mer du Nord. L'Empereur, sollicité par quelques membres du conseil de secourir un de nos plus vieux et plus fidèles alliés, répondit : « Pour envoyer ma flotte à Copenhague, il faudrait d'abord être sûr d'y entraîner l'Angleterre qui refuse d'y aller et, ensuite.

faire marcher deux cent mille hommes sur le Kliin, ce qui serait le meilleur moyen de créer l'unité allemande. M La même pensée empêcha le gouvernement d'exécuter de grands travaux dans nos forteresses de l'Est, pour ne pas alarmer l'AUemagoe^ qui cependant agrandissait chaque jour les siennes*.

Cette exécution fédérale contre le Danemark, qui donnait à la Prusse une petite Pologne au Nord, rapprocha les deux cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg; le germe des événements de 1 B66 et de i 870 est là. La France se contenta de protester par une circulaire que M. Drouyn de Lhuys adressa, le 29 août 1865, après le traité de Gastein^ à nos agents diplomatiques. Il y disait : k Sur quel principe repose la combinaison austro-prussienne? Nous regrettons de n'y trouver d'autre fondement que la force, d'autre justification que la convenance réciproque des deux copartageants. C'est une pratique dont il faut cbercher les précédents aux âges les plus funestes de rinstoire. »

Cependant le gouvernement ne vit pas encore dans cette union éphémère de la Prusse et de l'Autriche une raison de s'effrayer. M. de Roon, ministre de la guerre à Berlin, visita l'Empereur à Vichy; M. de Bismarck le vit à Biarritz, et il se forma dans le monde ofBciel, jusqu'au sein du gouvernement, un parti qui considéra la Prusse comme le Piémont de l'Allemagne et lui souhaita, par haine de l'Autriche, la même fortune. On pensait retirer de l'un et de l'autre une égale reconnaissance et, par ces deux

1. Od verra plus loin, p. ikk, que l'&dministration de la guerre avait ûu moins pourvu, en ce qui concerne l'armemeiit,

à tous les besoins des ouvrages existants.

Ébts devenus les satellites de la France, tenir le jeu (lu inonde. Aussi le discours de la Couronne, au débutdelasession delSSâ, montra-t-il une entière confiance dans le maintien de la paix, comme si le temple de la guerre était, pour longtemps, fermé.

En gage de cette sécurité, l'Empereur quitta la France pendant quarante jours pour visiter l'Algérie.

Il y arriva dans les premiers jours de mai, et, dès le 6, il écrivait au maréchal : n. Jusqu'ici le voyage s'annonce bien et je suis content de ce que j'ai vu et entendu, mais je ne me presse pas de me faire une conviction ; j'ai trouvé Alger très-embelli, mais on a gâté le boulevard de l'Impératrice par l'établissement de la Douane sur le quai, et on a empêché la construction d'un joli quartier par l'établissement de l'a^ senal de l'artillerie, placé dans le plus mauvais endroit pour lui, dans le plus beau comme site pittoresque.

s J'ai autorisé le maréchal de Mae-Mahon à payer le reste des indemnités qui avait été convenu avec M. Fould. Un million sera employé à indemniser les tribus restées fidèles et qui sont presque ruinées. Il sera d'un bon exemple et de toute justice de donner aux bons une partie de ce qu'ont payé les méchants.

«En totalité, l'impôt de guerre rapportera huit millions trois cent mille francs et les indemnités monteront à trois millions et demi. J'entends bien des avis opposés, mais je crois que l'idée d'une colonisation forcée est enracinée dans la plupart des tètes, et cette idée est funeste. Je suis persuadé que le système ancien de concessions a été fâcheux et que le pays serait plus prospère, s'il y avait plus de terres à vendre par l'Etat. Autour d'Alger, une Itfme de *** a, vous le savez, des milliers d'hectares qui restent sans cul-

ture'. La Société prussienne a neuf mille hectares dans le même état improductif. Quant aux Arabes, ils devaient dans l'origine payer l'impôt en nature, on Va converti en argent, et aujourd'hui que l'hectolitre de froment vaut dix-huit fr., on le leur compte à vingt-deux fr. Voilà la justice fiscale ! Et puis on veut qu'ils nous adorent! »

Le 1 le maréchal répondait :

« .... Peut-être Votre Majesté sera-t-elle amenée à reconnaître que la situation générale des territoires civils est meilleure que celle que l'on avait cherché parfois à dépeindre à ses yeux, et que cette autorité militaire, si souvent déclarée impuissante pour administrer la colonie, avait pris à cœur le développement des grands intérêts matériels et moraux qui devait ptéparer la prospérité de cette colonie.

« L'expédition des Babors, ainsi que j'en avais exprimé la pensée à l'Empereur, ne pouvait pas rencontrer une résistance à laquelle aurait pu faire croire le grand développement de troupes qui a été fait à cette occasion, mais il me semble important que le général Périgot profite de sa présence dans la Kabylie occidentale pour lui donner une bonne organisation, qui jusqu'à ce jour lui a fait défaut.

« La construction de l'arsenal d'Alger sur l'emplacement ou il est établi a soulevé à l'origine de nombreuses contradictions, et les comités du Génie et de l'Artillerie, après de sérieuses discussions, n'ayant pu se mettre d'accord, une commission l'o*

1, Ce reoseignemeiiL ilgnné à l'Empereur élût complètement erroné.

cale fut iostituée en \ 844 par le maréchal Soalt pour traucher la queslion, et ce fut à la suite de nombreusea conférences que l'eaplanade de Bab-el-Oued fut préférée, au fort Babazoum. Autant qu'il m'en souvient, on fit valoir pour éloigner l'idée des ravages que pourrait occasionner en temps de guerre l'artillerie des vaisseaux cmn que produisit en 1830, au moment de la prise d'Alger, le bombardement de notre escadre, qui n'avait occasionné qu'un dommage évalué à 3 fr. 75,

« J'espère et désire vivement que l'Empereur, quand il ira à Fort Napoléon, puisse jouir d'un beau temps; c'est une condition absolue pour juger de la fertilité de ces hautes montagnes, de h densité de la population et de la pittoresque situation dea villages. Les ponts jetés, il y a dix ans, sur les différents cours d'eau, font d'autant plus d'honneur à l'artillerie qu'ils ont été construits avec une remarquable économie.

a Je ne sais trop où en est la question de la Compagnie financière, je me suis mis à la complète disposition de MM. Talabot et Frémy; ils devaient venir au ministère de la Guerre mardi dernier, ils m'annoncent leur visite pour demain jeudi; je ne négligerai rien pour les engager à activer la formation de leur société, et je reitérerai mon invitation pour qu'ils se rendentle plus tôt possible à Alger, afin de prendre en quelque sorte possession du terrain et de faire qu'un commencement d'effet suive les promesses de l'Empereur à son débarquement.

« J'ai reçu de Constantinople lavis que quatre étalons syriens seraient prochainement dirigés sur Alger; cela élèvera, je crois, à plus de quarante le nombre de ces reproducteurs précieux qui, dans l'espace de quelques années, auront été euvoyés dansla colonie.

« Je ne parle pas à l'Empereur des grèves qui se sont développées àParis parmi les différents corps (le métier, pîirce que je suppose que S. M. est exactement tenue au courant. Les trente maréchaux fârrants militaires qui avaient été mis à la disposition de l'administration des petites voitures et des omnibus seront retirés et rendue à leurs corps le 15 de ce mois. Ce laps de temps a été jugé nécessaire par le ministre des Travaux publics, pour que les administrateurs puissent prendre tels arrangements qu'Us jugeront convenables à la marche de leur service.

« Les troupes dans quelques jours arriveront au camp de Châlons; l'année dernière le bataillon des tirailleurs indigènes, qui fait le service à Paris, reçut l'ordre d'aller passer un mois au camp, et le séjour que cette troupe y fit ne fut pas perdu pour elle. Je prie V. M. de me faire savoir si Elle jugerait à propos qu'il en fût de même cette année.

« L'Empereur, dans la lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire, me dit que les contributions de guerre prélevées sur les tribus insurgées s'élèveront au chilîre de huit millions trois cent mille fr., c'est près de trois millions au-dessus de celui que le gouverneur général a accusé : je crains qu'il n'y ait une erreur dans la première de ces évaluations.

■ L'Empereur doit aller à Oran, il pourra se faire rendre compte de la situation actuelle des Douairs et des Smelas, nos fidèles et braves compagnons au premier temps de la conquête, et j'espère que ces tribus n'ont pas à se plaindre de notre ingratitude comme V. M. paraît le croire.

« Je ne suis pas surpris que des divergences d'opinion seproduisentdevant V. M., quand elle provoque une discussion, mais elle est sur les lieux, et il de-

vient plus facile d'éclaircir ces questions en poussant aux conséquences, car partout, mais en Algérie particulièrement, 11 y a loin des théories à la pratiqué, il n'y a pas de système qui n'ait été le .sujet d'une étude scrupuleuse, quelquefois d'essais sérieux, et telle proposition qui se présente, rajeunie de quelques , vingt ans, peut bien avoir été condamnée par un insuccès avéré.

a J'espère que dans sa course à Medeah l'Kmpereur aura pu voir à Ben Ghuad un troupeau de race ovine pur sang mérinos, et à quelques lieues de là la smala du 1" escadron de spahis établie à Berouagbia^ sur l'emplacement même où les Romains avaient un poste de cavaliers numides, chargés, comme nos spahis, de la garde du pays.

« Je suis, etc.»

H Sire, le courrier du Mexique nous a surpria par sa prompte arrivée. J'adresse à V. M. l'extrait des rapports du maréchal Bazaine. Le point capital de ces diverses dépêches , c'est la concentration des troupes françaises dans le Nord, afin de pouvoir fiiire reconnaître l'Empire dans les provinces qui n'ont point encore été visitées, et de se mettre en mesure de s'opposer à l'action plus ou moins directe des Américains, dans le cas où ceux-ci viendraient recruter les bandes décimées qui parcourent le pays. En même temps que cette concentration s'opère, les contingents autrichiens et belges occupent les provinces que nous évacuons.

a Je me prépare à renforcer les dépôts des régiments qui sont au Mexique et qui perdront le plus de soldats à la fin de l'année par la libération. Le maré-

chai m'a fait connaître que les chevaux de la cavalerie sont bien fatigués; je le comprends sans peine, mais ce serait une grosse affaire que d'envoyer une remonte de France ou d'Algérie, et il me semble qu'il est convenable de remettre aux Mexicains le soin d'assurer l'effectif en chevaux de nos escadrons, en usant des ressources du pays.

« J'ai eu hier nue conférence avec MM. Talabot et Frémy; aujourd'hui S, M. l'Impératrice nous a réunis ; demain ces messieurs doivent me remettre leur projet d'acte de société, et je ne perdrai pas une minute pour lui faire prendre la direction qui peut le faire aboutir. J'ai encore insisté pour que ces messieurs se rendent àAlger avant que l'Empereur quitte la colonie, afin que leur présence soit comme le trait d'union entre la promesse de l'Empereur et le commencement de la mise à exécution du grand bienfait qui est en espérance.

M J'apprends que l'Empereur s'embarque le 13 pour Oran et qu'il reviendra à Alger avant de se rendre dans la province de Constantine. Cette circonstance permettra à M. Talabot d'effectuer son voyage, ce qui, je le répète, me paraît tout à fait opportun.

« J'espère que V. M. ne voudra pas quitter la province d'Alger sans visiter la Kabylie du Jurjura. Indépendamment de l'intérêt que présentera cette course, ces braves montagnards, par la fidélité dont ils ont fait preuve pendant la dernière insurrection, sont dignes de recevoir de la part de V. M. un témoignage particulier de sa bienveillance et de sa confiance.

« S'il m'était permis d'émettre un avis sur l'itiaéraire que l'Empereur devrait suivre dans la province de Constantine, ce serait de réserver liônc pour le

terme de son voyage : ou je me trompe foj't, ou les dernières impressions que V. M. éprouverait après avoir parcouru les trois provinces ne pourraient être meilleures qu'après avoir vu cette ville qui mérite le nom de Perle de l'Algérie, nom qui lui est donné depuis longtemps.

« Je suis heureux de la satisfaction qu'éprouve V. M. sur ce qui s'offre à ses yeux dans ses différentes courses en Algérie.

« Je suis avec un profond respect, etc. »

Paris, l" juin 1865.

M SirCj noua venons de rendre les derniers devoirs au maréchal Magnan,

« Aux termes du décret sur l'organisation de la Garde impériale, j'ai demandé à S. M. l'Impératrice que le maréchal Regnault eût le commandement intérimaire du i" corps ; l'Empereur à son retour aura à désigner le successeur du maréchal Magnan : quelques journaux s'occupent du choix que fera V. M. et ils trouvent des candidats ià où l'armée n'irait pas les chercher.

a Le voyage si intéressant que fait V. M. touche à son terme, et je me persuade que ce qu'Elle aura vu en dernier lieu n'est pas ce qui l'aura le moins intéressée : la province de Constantine a toujours été plus calme que celle d'Oran, et l'esprit des colons européens a participé de celui des indigènes.

« J'envoie à l'Empereur l'extrait des rapports sur le Mexique que le dernier coiurierm'a apportés. Les agitations des provinces de Tamaulipas et Nouveau Léon se sont confirmées. Matamoros me paraît être > le but de la marche du général IVegrete. lia posses*

sion de l'embouchure du Rio Bravo serait doublement précieuse aux Juaristes ; elle leur procurerait le produit des douanes et faciliterait leurs rapports avec les flibustiers américains.

« Noua devions nous attendre à ces complications ; il s'agit maintenant de les conjurer de notre mieux, et c'est ce que j'ai cherché à démontrer au maréchal Uazaine dans une longue dépêche qui est partie hier et que j'adresse en copie à Votre Majesté, afin qu'elle puisse juger si je suis resté dans le vrai de sa pensée.

« Je n'ai rien de particulier à signaler à V. M. sur la situation de l'armée. Les maréchaux commandants de corps d'armée et les généraux ont redoublé de zèle pour maintenir la discipline et le bon ordre. Les opérations des conseils de révision se sont accomplies dan^s le plus grand calme.

a Le conseil d'Etat a approuvé hier la convention avec la compagnie financière algérienne ainsi que les projets de loi et de décret qui la doivent constituer ; je pense que le corps législatif en sera immédiatement saisi ; j'ai dû, en conseil d'Etat, donner quelques explications qui ont détruit certains préjugés qui, depuis plus de vingt ans, fout ajourner la création de toute compagnie sérieuse par cette objection que l'Etat lui fait de trop grands avantages. »

Constaatine, 30 mai 186li.

« Mon cher maréchal, je ne vous écris pas souvent parce que j'aurais trop à vous dire et que le temps me manque. En général, je suis très-enchanté du pays etcrois à son avenir, si on suit un plan sage et invariable. Les tribus des Babors ont fait leur soumission, néanmoins, avant que le sud en ait fait de

DçiilizedbvGoOglc

même, Mac-Mahon ne veut encore renvoyer en France que deux régiments de cavalerie et deux d'infiinterie.

a Je pense que Mac-Mahon vous aura envoyé la liste des grâces accordées aux Arabes, afin qu'ils soient bientôt mis en liberté.

« Je voudrais que vous me prépariez un décret qui (la naturalisation une fois adoptée) établirait que les Arabes peuvent parvenir (sauf examens) à tous les emplois civils ou militaires.

« Recevez, etc. »

Saint-Ismier, le 5 octobre 1865.

« Sire, le dernier courrier du Mexique a fait connaître les succès obtenus par le général Brincourt dans son expédition dans le Chihuahua.

« De leur côté, les troupes qui occupent Guaymas ont fait de rapides progrès pour soumettre à l'Empire la province de la Sonora.

« Il est fâcheux que les opérations dirigées par le général comte de Thunn, dans la Guastéca, n'aient pas amené des résultats aussi satisfaisants, et que de nouveaux échecs aient été subis par la division qu'il commande. Ces capitulations partielles de postes occupés par les Autrichiens sont des incidents regrettables au double point de vue de l'honneur de leurs armes et de la plus grande confiance qu'ils doivent naturellement inspirer aux bandes dissidentes. Mais ce qui me paraît bien plus grave, c'est le défaut d'unité que ces opérations ont révélé dans l'exécution des ordres émanés du commandant en chef de l'armée, et V. M. aura sans doute approuvé les mesures prises par le maréchal Bazaine, pour rappeler le général de Thunn à la subordination.

« Ces circonstances doivent en outre faireprévoir les nouvelles difficultés qui surgiront dans les opérations que nous avons encore à poursuivre pour compléter la pacification de l'Empire mexicain. Je crains fort qu'il ne faille en trouver l'origine dans la marche même imprimée aux affaires de la part du gouvernement et que le maréchal Bazaine n'ait raison, quand il se plaint des oscillations gouvernementales qui détruisent, le lendemain, les mesures décrétées la veille.

« Il est permis, ce me semble, de se préoccuper de la situation dans laquelle seront nos troupes et les chefs qui en auront le commandement lorsque l'effectif en sera réduit, et que la prépondérance du nombre des alliés austro-belges se sera produite. Il est dans l'ordre naturel des choses que les sympathies de l'empereur Maximilien soient acquises à ses alliés plutôt qu'aux troupes françaises, et que, même sans s'en apercevoir, et encore moins par un effet de sa volonté, il y ait des froissements que rendraient plus intolérables le souvenir des services que nous aurons rendus, mis en parallèle avec ceux des derniers venus ?

M Si ces observations ont quelque valeur, ne conviendrait-il pas, dès à présent, de conjurer autant que possible les inconvénients qui seront la conséquence de cette situation.

« Ainsi, au lieu de nous ancrer, si je puis m' exprimer ainsi, de plus en plus au Mexique, en étendant notre action sur toutes les branches de l'administration civile et militaire, ne devrions-nous pas, dès à présent, chercher à y substituer l'action mexicaine, appuyée sur les troupes étrangères auxquelles, dans un terme plus ou moins rapproché, appartiendra la mission d'affermir ou de protéger l'Empire.

« Je vais expliquer encore plus catégoriquement ma pensée.

n l.e maréchal Bazaine est dernièrement revenu au nom de TEmpereur sur la création d'une légion de gendarmerie, formée, en grande partie, de cadres et de gendarmes tirés de France. Déjà V. M. a repoussé ce projet qui, dans sa réalisation, ne tenait aucun compte du milieu si différent dans lequel devaient agir ces agents de la force publique, imbus de règlements qui seraient inapplicables et qui auraient pour résultat de créer le désordre et la désaffection des populations, plutôt que de concourir à l'établissement et au respect de l'autorité.

« Nous avons vu, en petit, ce qui s'est passé dans nos départements annexés, et cependant quelle différence dans la situation !

« Après une légion de gendarmerie, le maréchal Bazaine a réclamé des officiers et un grand nombre de sous-officiers du génie, afin de créer en quelque sorte un corps d'ingénieurs des Ponts et Chaussées pour diriger les grands travaux d'utilité publique que réclame le Mexique. Comment entendre cette création avec la formation de compagnies industrielles anglaises, américaines, mexicaines, que les journaux du pays enregistrent et en faveur desquelles des concessions sont Élites et des privilèges accordés ? Ce serait évidemment le renouvellement de ce qui est arrivé au général Lheriller, qui, retenu à Mexico par l'Empereur Maximilien pour procéder à l'organisation de l'armée mexicaine, a appris, quelques semaines après, que ce soin avait été confié au général autrichien de Thunn.

« Il serait maintenant question d'une autre combinaison : le ministre de la Guerre de Belgique a fait

connaître que les enrôlements allaient prendre dans le royaume une activité à laquelle présiderait le gouvernement, et ie maréchal Bazaine préparerait la création de quatre nouveaux bataillons de la légion étrangère d'après les principes d'organisation appliqués à ce corps, dans lesquels bataillons viendraient se placer les volontaires belges.

« Je combattrais de toutes mes forces ce projet, s'il devait être pris en quelque considération, en m'appuyant sur les raisons que j'ai cherché à développer plus haut, et j'émettrais l'avis qu'il serait bien plus logique que les Belges qui viendront au Mexique soient enrôlés dans le corps commandé par le colonel Van der Smissen, de même que les Autrichiens qui, dit-on, doivent prendre cette direction, entreront dans les rangs des troupes que commande le général de Thunn.

« La tendance de l'empereur Maximihen devant nécessairement être pour l'accroissement des troupes de cette origine, il est bien permis de se demander quel sera dans cet ordre d'idées la position de nos officiers et de nos soldats, qui, par une suite de l'œuvre que nous sommes allés laborieusement accomplir au Mexique, devront rester daus ce lointain pays, après que la majeure partie de nos troupes l'aura évacué.

V S'il était permis de faire un rapprochement entre les Etats pontificaux et le Mexique, peut-être reconnaîtrions-nous qu'une des difficultés que présente l'évacuation du premier de ces États tient à ce que nous nous sommes, par trop, substitués à l'action gouvernementale du souverain Pontife. Sans chercher à établir une comparaison trop directe entre les deux situations, je pense qu'il ne faudrait pas nous enga-

i;cr de la môme façon dans les Etats de l'empereur Maximilien.

« Avant de répondre au maréchal Bazaine sur ces différents points d'organisation, j'ai pensé qu'il était de mon devoir de soumettre les observations qui précèdent à V. M. et de prendre ses ordres. »

Kn 1865, le gouvernement fédéral des États-Unis avait terminé la terrible guerre de la sécession, et déjà partaient de Washington pour le cabinet des Tuileries des dépèches où se montrait la sourde colère des Américains de voir notre drapeau flotter à Mexico. Si l'e^fpédition française n'avait pas réussi, quand les États-Unis dépensaient 13 milliards et des centaines de mille d'existences pour reconstituer l'Union, il ne fallait pas compter que ce peuple, fier des grands efforts qu'il venait d'accomplir et du succès qui les avait couronnés, permettrait à un prince autrichien de relever une monarchie dans le nouveau monde. La partie était perdue, il fallut s''exécuter. M. Drouyn de Lhuys fit savoir à Washington que l'Empereur avait décidé le rappel de ses troupes, et le ministre de la guerre écrivit au maréchal Bazaine, le 15 janvier 1866 :

a Nous ne pouvons pas prolonger indéfiniment notre séjour au Mexique; plusieurs raisons, qu'il est inutile d'énumérer, font une loi au gouvernement de l'Empereur de poser des termes à notre occupation.

« Le rapatriement devra commencer l'hiver prochain ou mieux encore à l'automne; il devra continuer sans précipitation, mais sans être interrompu; la légion étrangère, dans les conditions stipulées par la convention de Miramar, restera à la solde du

Mexique après le départ des troupes françaises ; nous ferons nos efforts pour la porter à un effectif de 7 à 8j000 hommes. 11 importe donc que l'empereur Maximilien prenue ses dispositions pour se passer de nous, à une époque que l'on devra fixer. »

Sadowa avait rendu cette résolution plus nécessaire, et le 1 1 mars 1 867 les dernières compagnies du corps expéditionnaire s'embarquaient à la Vera-Ouz. Trente bâtiments de transport de la flotte impériale et sept paquebots de la compagnie transatlantique avaient, en trois mois, pris à leur bord 28,693 hommes et 351 chevaux.

Trois cent millions avaient été dépensés pour cette entreprise', oià notre politique, sinon nos armes, subit son premier échec, et qui se termina, comme les tragédies antiques, par un acte lugubre, la catastrophe de Queretaro. L'empereur Maximilien était fusillé le 19 juin 1867 par ceux que nous avions voulu lui donner pour sujets, et l'impératrice Charlotte rentrait dans son château de Miramar veuve et l'intelligence éteinte.

Cette fin tragique d'une aventure qui coûtait la vie à un archiduc d'Autriche, la raison à une noble femme et tant de millions à la France, produisit une impression douloureuse. Mais depuis longtemps la question du Mexique pesait sur le gouvernement et sur la nation. On se hâta de l'oublier, dès qu'il fut permis de le faire. Il n'en resta qu'un thème habituel de

I. De ce chiflVe de trois cents millions il faut déduire ce que vingt-cinq h trente mille hommes auraient coûté en France durant plus de cinq années : or, le budget de la guerre compte enriron autant de millions que l'armée compte de milliers d'hommes.

SECOND M[NISTÈRK; ANNÉES 1864-1865. 107

récrimiaatioDS contre le gouvernement impérial de la part dea députés de l'oppoeition, et, plus tard, des calomnies intéressées que les amis de ce gouvernement, même la police du temps, répandirent contre le maréchal, à propos des prétendus vides faits par cette guerre dans nos arsenaux et qu'il n'aurait pas su combler. On verra plus loin ' comment le maréchal a répondu lui-même à ces allégations peu généreuses que l'igaoraoce accepta d'abord et que la passion a

Le monde officiel était à la paix, et le pays plus encore. Ne sachant rien du grand travail d'organisation militaire et de propagande prussienne qui se faisait en Allemagne, on ne songeait qu'à développer l'activité industrielle. La Chambre accordait les crédits nécessaires pour une Exposition Universelle, et disposait, en faveur de cette solennité, malgré les objections du ministre de la guerre, du Champ de Mars, le seul lieu de manœuvre pour la garnison de Paria. L' opposition protestait par soixante-quatre voix contre le vote du contingent de cent mille hommes. Tout le monde voulait des réductiona dans l'armée, dea diminutions dans les dépenses du ministère de la guerre, au même moment où l'on prétendait que l'expédition du Mexique ruinait nos arsenaux et ôpuiaait notre armée. La majorité du Corps législatif et la commission du budget agissaient sur le ministre d'Etat et sur le ministre des finances qui devint trèspressant. L'Empereur, cédant malheureusement à cette pression de l'opinion publique, écrivit, le 17 juillet 18C5,au ministre de la guerre :

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