‹ Mémoires du marquis de FerrièresChapitre 2 sur 24 · SUR LÀ TIE · texte numérisé non relu

SUR LÀ TIE

Vje n'est pas un spectacle indigne d^ntërét que celui d'un homme , loug- temps étranger aux affaires publiques, et qui, jeté tout-à-coup au milieu d*unc grande révolution , y porte la candeur native de ses impressions et la droiture d0 son cœur. Ce n^est pas non plus une lecture sans instruction et sans attrait que celle des Mémoires où cet homme aura déposé ses sentimens et ses souvenirs, en racontant les scènes extraordinaires qui se sont passées sous ses yeux. L'homme d'Etat qui lègue à l'histoire le récit des événemens dans lesquels il fut acteur ou témoin , )uge avec profondeur , niais rarement avec une parfaite bonne foi, les personnes et les choses; Thomme honnête et simple qui se borne » rendre compte des mouvemens dont son ame fut affectée tour à tour , ne pénétrera guère , il est vrai , jusqu'au fond des événemens , mais il décrira naïvement leurs caractères extérieurs. On pourra récuser ses jugemens, on ne récusera point ses émotions : il verra quelquefois les faits sous un faux jour; mais, alors même qu'il ne sera point exact, il ne cessera point d'être vrai : il se trompera , mais il ne trompera pomt.

Avec une ame droite et une imagination nipbile , de»

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connaissances littéraires et peu d'expérience politique , une grande pureté d'intention et des préjugés de position, Ferrières , appelé à TÂssemblée constituante , s'est trouvé transporté , presqu'à son insu , dans le foyer de la révolution française pi a vu de près agir les partis , sans être initié dans leurs mystères *, il a souvent jugé superficiellement les faits, mais il les a toujours jugés en honnête homme ; il a écrit sous la dictée de sa conscience , et ce mérite, si rare dans les temps de révolution, suffirait i lui seul pour recommander son ouvrage.

Cbarles-Elie , marquis de Ferrières , naquit à Poitiers , le 37 janvier 174^- ^ descendait « par son aïeule, des Dubellay , qui , sous François 1*' , acquirent de la celé* brité dadlB les armes, dans la diplomatie et dans la littérature. Soi^ père, homme ainiable etinsuruit, avait servi avec distinction. X^e jeune Ferrières passa ses 'premières années à Vendôme , sous la direction de l'abbé Du^llay, son oncle. A dix ans , il fut rappelé à Poitiers , entra au collège du Puigarreau , ppis au collège de la Flèche , tenus lun et Tautre par les jésuites. 11 puisa dans les leçons de ses instituteurs ramoun des lettres , qui charmé* rent sa vie. Relève ne fut point ingrat envers ses maîtres^ il leur vqua la reconnaissance la plus tendre, et son attachement pour eux dura nutant que son existence.

La culture d§s arts, leur attrait, sont bien souvent tm préservatif salutaire contre Tenirainement des passions. Ferrières l'éprouva. Envoyé à Técole des chevaulégers de la maison du roi ^ il paya le tribut à son âge , en se livrant à la dissipation et aux plaisirs : mais le goût do la musique, Tétude des lettres , le défendirent toujours contre les séductions du vice et de la débauche.

En 1766, Ferrières, âgé de viogtrcinq ans, épousa

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mademoiselle Henriette de Monbîelle d'Hus , fille d'un gentîlbomnie du bas Poitou. Cette union fut heureuse ; les. yertiis des deux ëpQùx furent payées par trente -huit années d'une félicité mutaella.

Peu de temps après son mariage , Ferrières, désirant goûter en liberté les douceurs de Téiitde et de la vie domestique ^ fixa son séjour à la èampagne. Retiré au chà« teau de Marsay , solitude agréable et tranquille , aux environs de Mirebeau, il partagea sa vie entre Téducation de ses deux filles et la culture des lettres. Plusieurs écrits devinrent le fruit de ses loisirs. Son premier ouvrage fut dirigé contre l'athéisme. A cette époque , les lumières bienfaisantes de la philosophie avaient afiàibli Tinfluence du fanatisme et de la superstition. Mais trop souvent Tes* prit humain tombe , au sortir d^un excès , dans l'excès opposé. En combattant avec courage les doctrines de Tintolérance , les Montesquieu, les Voltaire, les Rousseau avaient respecté 9 avaieiit même soutenu le dogme tutébire de l'existence 4*uii Dieu : des esprits moins sages , peut-^tre parce qu'ils étaient moins élevés , osèrent après eux ébranler cette bas(B auguste de la société humaine. Ferrières , religieux par éducation et par caractère , entreprit de la défendre» li fit, de cette défense, l'objet de deux ouvrages publiée successivement : Xe Théisme ^ traité philosophique i^ JuHbw €€ SaùU^Flour , roman moral , précédé d*im Entretint sur les Femm^ considérées d€$ns Tordre socUâL Une morale pure , des seutimens doux respirent dans ces dett|c écrits , dont l'auteur parait moins ambitieux de la gloire liuéraire qu'animé du désir d'être utile.

Ainsi coulait son existence, dans Tétude de la sagesse et dans la pratique des vertus , lorsque k convocation des

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états- généraux vint Tarracliçr à ses loisirs. Ferrières, simple -et modeste , ne songeait point à quitter sa retraite : quelques amis rengagèrent à se rendre à rassemblée baiiliagère de Sauniur.H y vînt donner son suffrage; il vît les suffrages se porter sur lui. Sensible à ce témoignage d'estime,' d'autant plus honorable quil était spontané , Ferrières accepta la mission qui lui était confiée, et parut, comme député de la noblesse, aux états-généraux.

Le combat entre un ordre nouveau qui cherchait à s'établir , et l'ordre ancien qui voulait se conserver, tel fut, dès son ouverture, le spectacle qu'offrit l'assemblée des étals. Dès-lors se formèrent deux partis rivaux ; dèslors aussi chaque membre dut prendre place du côté où l'appelaient son opinion ou ses intérêts. Sans partager les prétentions exclusives de ceux qui repoussaient toute réforme , toute concession , Ferrières tenait par trop de liens aux idées anciennes, pour ne pas se réunir, habituellement du jnoins, au parti qui combattait en leur faveur. Sa naissance, son éducation , ses relations sociales, ses habitudes religieuses qui l'attachaient aux formes consacrées par le temps, les principes qu'il s'était faits à luimême sur l'organisation des sociétés, rappelaient sur les bancs du côté 4roit ou de Vopposïthn , où ^i^eaient la plupart des députés de la noblesse -et une partie des- députés du clergé. Aussi le vit -on, dans la Chambre de la noblesse , se joindre à la majorité , qui se refusait à la réunion des ordres ; voter , sur les principales questions^ dans le sens de l'opposition , et protester , avec presque tous les membres du côté droit, contre la constitution de 1791. ^

Ferrières ne parut point à la tribune de l'Assemblée

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constituante-, mais il fit imprimer plusieurs écrits. En 1789, il publia une brochure intitulée : De la Constitution qui confient auxtFrançais» L'année suivante , il fit paraître un Plan de ^nonces pour rétablissement et une caisse territoriale. Son» opinion contre F arrestation du roi à Varennes parut également imprimée. Enfin , après la clôture de la session, il écrivit un compte rendu à ses commettans. ÏA se bornèrent ses travaux, pendant les deux années de sa carrière politique.

Rentré dans ses foyers , Ferrières reprit ses premières occupations. Uagriculture, la bienfaisance , les lettres continuèrent de remplir tour à tour ses instans. L'hiver, il quittait la campagne pour sa ville natale *, il y apportait le désir de faire le bien, qui fut toujours le mobile de ses actions et le trait dominant de son caractère. Il concourut à fonder ou^à fixer dans cette ville plusieurs établissemens d'utilité publique : le Lycée, dont plusieurs autres villes disputaient la jouissance à celle de Poitiers *, TÂthénée , dont il fut Tun des créateurs, fi. «on entrée dans cette société littéraire , il prononça un discours sur fe Goût^ où Ton remarque des idées ingénieuses. Il lut successivement dans ses réunions plusieurs autres morceaux, dont quelques-uns ont été imprimés.

Cette vie tranquille quoiqu'occupée, libre quoiqu'ntile, semblait promettre à Ferrières une longue et heureuse vieillesse. Mais, dans sa soixante-quatrième année , il fut atteint d'une maladie douloureuse, qui le conduisit au tombeau , après huit mois de cruelles souffrances. Sa piété douce, affectueuse et résignée, soutint son courage dans cette pénible épreuve. Huit jours avant sa mort, il vint, appuyé sur le bras de sa fille , rendre à la religion de ses pères un dernier et touchant hommag[e. Enfin, le i3ther-

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midor an XII (3o juillet i8o4j) il expira , laissant une mé« moire honorée et de nombreux regrets.

Outre ses<ouyrages imprimés, ("errièresa laiasé quelques manuscrits. Jl avait écrit sur cette question que Facadémie de Lyon avait proposée , à la sollicitation de Tabbé Raynal : la découverte de X Amérique a^UeUe été utile ou nuisible au genre humain? 11 a également composé une suite de ses Mémoires sur la révolution. Cette suite ^ que sa fille *( madame la marquise deMesselière) a bien voulu comtnuniquer aux éditeurs de cette collection , paraîtra pour la première fois dans une des livraisons prochaines.

Ces Mémoires sur la Résolution françmse et sur VAs'semblée constituante sont, de to\is les ouvrages de Fer.rières, celui qui doit le plus long-temps survivre à son auteur. Le ton de sincérité qui les distingue^ la droiture d'intentions qui respire dans chacune de leurs pages, la modération de Técrivain, Timpartinlité , sinon de son jugement , du oioins de son cœur , feront toujours de ces Mémoires une lecture intéressante. 11$ ont un autre avantage , celui d'offrir le tableau de la plus importante époque de notre histoire (celle de TAç^emblée constituante ) , tracé par un témoin oculaire , et par un témoin dont le caractère a souvent dominé et presque toujours tempéré les préventions. SU en est encore quelques-unes qu'une censure rigoureuse pubse lui reprocher , si quelques-uns de se» jùgemens sont susceptibles d'appel, s'il ne parait pas toujours d'accord avec lui-même dans Texplicationdesévénemens, dans l'interprétation des intentions, dans l'appréciation des causes et des résultats, peut-être la lecture de son ouvrage n'en sera»t-elle que plus piquante. On reconnaîtra que Ferrières n'a poiot écrit sous Tinfluence des passions ni sous l'inQuence d'un

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système ^ maïs sous rinfluence nécessairement mobile de Sfiîmpressions. Sévère envers les partisane delà révolution, il ne fait point grâce à leurs adversaires. Tour & tour il condamne la violence de l'attaque et Tobstination de la résistance. On peut différer avec lui d^opinion, Ton ne peut révoquer en doute sa bonne foi ^ et quelque doctrine politique qu'on ait embrassée , on ne peut refuser l'estime au caractère de Fauteur, ni la confiance & son témoignage.

Places a la suite des Mémoires de madame Roland , les Mémoires de Fcrrières offrent un contraste qui n'est peut-être pas sans intérêt. Madame Roland, que sa naissance a reléguée dans une condition obscure^ et que la révolution a remise à son rang, en Fêle van t sur le théâtre où rappelaient ses talens et Ténergie de son caractère , adopte avec enthousiasme cette révolution dont elle est Touvrage : Ferrières , né dans une classe élevée , attaché par son éducation , par ses habitudes , par sa position aux idées anciennes , à Tantique forme du gouvernement , repousse avec effroi des innovations qui contrarient ses principes et qui blessent ses affections. Uun voit l'erreur où l'autre voit la vérité ^ Tun voit le crime où Tautre voit la vertu : tous deux, sincères dans leurs opinions, purs dans leurs vœux, -irréprochables dans leur conduite, distingués par leurs lumières , ont cependant porté sur les mêmes faits et sur les mêmes hommes des jugemens opposés. Leurs écrits, ainsi rapprochés , forment donc, à Tégard de la révolution française, une sorte de balance, où la raison , où l'équité maintiendront

xiv KOTICE SUR LÀ: VIE DE FERRIÈRES.

uù juste équilibre. Le lecteuf impartial cherchera la vérité entre les deux points extrêmes : le philosophe , conteo^ plant de plus en plus Tincertitude des jugemens humains , apprendra de plus en plus Tindulgence pour toutes les opinions, en voyant que, dans les rangs les ^lus oppo<ses , peuvent également se rencontrer la bonne foi , les talens et les vertus.

St. A. Berville.

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