‹ Mémoires du marquis de FerrièresChapitre 5 sur 24 · REVOLUTION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

REVOLUTION FRANÇAISE

Assemblée bailHagëre. — Arrivée des députés à Paris , avril 1789. — Émeute au faubourg Saint- Antoine , 27 et a8 avriL — Ouverture des états •> généraux , 5 mai. — Querelles entre les ordres. — G>nférences. —Intrigues. -—Le tiersr-état se constitue en Assemblée nationale , 17 juin. —Séance royale, 23 juin. —Réunion des ordres, 27 juin.

Il y avait déjà quelques jours que les assemblées

bailliagères étaient convoquées; j'étais à ma terre

de Marsay ; plusieurs gentilshommes de mon voi-^

sinage vinrent chez moi^ et m'engagèrent à me

rendre à l'assemblée bailliagère de Saumur. Il était

convenable ^ me dirent-ils y que dans une occasion

si éclatante^ la noblesse de notre petit canton se

réunit à. la noblesse du royaume. N'étant point

connu à Ss^umur^ n'y étant pas même allé depuis I. i

vingt ans ^ je n'avais pas à craindre que tçs nobles de cette sénéchaussée jetassent les yeux sur moi : si ] avais eu le moindre désir d'être nommé député^

je serais allé à , j'y étais connu , et j'y

jouissais de quelque considération : mais quoique la convocation des états-généraux eût réveillé une foule d'idées et de sentimens qui tenaient à mes lectures et à mon genre de vie^ je n'avais rien arrêté à cet égard dans ma volonté.

Je ne tardai point à démêler les intrigues qui se préparaient. Chaque corps, chaque individu avait ses vues : le parlement espérait s'accroître de tout ce que les états-généraux ôteraient au roi; la haute noblesse secouer le joug ministériel y auquel l'avait soumise le cardinal de Richelieu ; les capitalistes et les rentiers voulaient assurer leurs créances, et faire de la dette du roi une dette d'État; le but des communes , confié à des agens secrets, mais ignoré delà multitude , paraissait ne tendre qu a la réforme des abus : cependant la double représentation qu'on leur avait accordée , et qui devenait nulle , si les ordres délibéraient séparément, annonçait le projet d'amener le vote par tête , et de se rendre maître des délibérations.

On était si las de li9^ cour et des ministres, que la plupart des nobles étaient , ce qu'on a appelé depuis, démocrates : dénomination toutefois qui n'est pas exacte ; car ils ne voulaient pas remettre le gouvernement entre les mains du peuple; ils voulaient seulement le retirer de l'oligarchie mi-*

nistërîelle^ entre les mains de laquelle il était concentré.

Le duc d'Orléans^ le parlement de Paris et le ministre Necker^ avaient envoyé dans les bailliages des émissaires qui répandaient des modèles de cahiers : tous paraissaient ne tendre qu'à consacrer les droits et le bonheur du peuple y et dans tous on démêlait les vues cachées des diflerens partis j plus ou moins déguisées y plus ou moins révélées y selon qu'il fallait gagner ou tromper les électeurs. £n lisant cette foule d'instructions adressées aux assemblées baiUiagères y les Français attachés à Tancienne constitution de l'empire y craignirent qu'on ne voulût porter atteinte à l'essence même de la monarchie. Les nobles de province rejetaient absolument les grands seigneurs. Ils trafiqueraient y disaient-ib y des intérêts de la noblesse. Ce fut à ma poskion qui me rendait indifférentà l'ambitioïi, et encore plus à mes principes bien connus y mais très-éloignés du despotisme y que je dus ma nomi-* nation à la place de député de la sénéchaussée de Saumur. On crut trouver en moi ce milieu que Ton désirait, entre tout abandonner ou tout reprendre. Ne tenant point à la cour, ce que je retrancherais au monarque tournerait au profit de

la nation ; ou plutôt, Dieu, pour me pu-*

nir de mon fol orgueil, voulut me prouver que toutes mes prétendues vertus , que toute cette vaine science, dont je me targuais , n'étaient d'aucun usage dans les grandes affaires de ce monde ;

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que hors du cercle étroit que m'avait tracé sa bonté paternelle^ elles ne pouvaient servir, ni pour mon propre avantage , ni pour celui de mon pays : afin que rendu à moi-même je bénisse cette providence dont j'avais si souvent méconnu la compatissante sagesse : il m'était arrivé dans les irréfléchies pensées de mon cœur de murmurer de ce que, borné à exercer les vertus privées de l'honnête homme, je me voyais éloigné des emplois qui m'auraient fourni l'occasion d'exercer les talens et les vertus de l'homme public.

J'avoue que n'ayant à me reprocher aucune intrigue , aucune séduction , je vis avec une secrète joie que j'allais être à portée de développer le fruit d'un travail de vingt ans , et que je pourrais enfin être utile à mon pays. Je fus bientôt cruellement détrompé , mais si je n'ai pu travailler pommes contemporains , j'ai travaillé pour la postérité. Je mets sous ses yeux le tableau fidèle de l'Assemblée constituante ; peut-être l'expérience des pères ne sera-t-elle pas toujours inutile aux enfans.

Je n'écris point l'histoire de la révolution française j ce sont des Mémoires pour servir à l'histoire de l'Assemblée constituante et de la révolution de mil sept cent quatre-vingt-neuf. C'est iaux hommes qui ont vu et suivi les événemens , à fournir les matériaux nécessaires à l'histoire : ce n'est point à eux à récrire. Je n'entrerai dans aucun détail, dans aucune justification de la manière dont j'ai traité mon sujet* J'ai voulu faire connaître TAssemblée

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