Mémoires du marquis de Pomponne
Le marquis de Pomponne venait d'attacher son nom à un des actes les plus glorieux du règne de Louis le Grand; il venait, par d'habiles combinaisons diplomatiques, de préparer et de conclure la paix de Nimègue; il venait enfin de lever les derniers obstacles qui s'opposaient au mariage du Dauphin avec la fille de l'Électeur de Bavière., lorsqu'une intrigue de cour, ourdie depuis longtemps et poursuivie sans relâche, l'enleva aux affaires et à l'État. Les familles Louvois et Colbert, faisant trêve à
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leurs rivalités et à leurs jalousies mutuelles, s'étaient unies pour perdre, clans l'esprit du roi, un homme dont la vertu sincère, le mérite réel, la capacité incontestable, la fermeté sans raideur, portaient ombrage à leur crédit.
Louis XIV, qui aimait son ministre des affaires étrangères, qui avait été captivé par l'aménité de son caractère et qui se rappelait la sagesse de ses avis, regretta longtemps de s'être séparé de lui; il le fit rentrer au conseil le lendemain de la mort de Louvois; mais si ce fut là une réparation, on peut dire que la justice était tardive, car le marquis de Pomponne avait consumé dans la retraite et l'inaction dix des plus belles années de sa vie ; celles, précisément, pendant lesquelles il eût pu rendre de grands services; celles où se trouvant dans la force de l'âge, où possédant une connaissance approfondie de la diplomatie européenne, il eût pu imprimer une direction salutaire à la politique de son pays.
Retiré dans ses terres, loin des bruits du monde et de la ville, le marquis de Pomponne écrivit ses Mémoires. La partie à laquelle il a
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donné le titre de Mémoire relatif aux intérêts des princes de l'Europe à la fin de 1 679, est comprise dans le présent volume. Elle est divisée en chapitres consacrés à des princes ou à des États souverains. Leur ensemble forme, à proprement parler, un tableau complet de l'histoire générale, depuis l'entrée de l'auteur au ministère des affaires étrangères, après la mort du comte de Lionne, jusqu'à Tannée 1680. On y voit en germe toutes les questions épineuses qui depuis cent cinquante ans ont préoccupé les hommes d'État et dont la solution est encore à trouver : question d'Italie; question de Hongrie; question Holsteino-Danoise; question pour la France des limites naturelles : les Alpes et le Rhin.
Nous ne craignons donc pas de dire que le nom de l'auteur, l'importance historique de son travail, le jour nouveau qu'il répand sur cette époque d'un grand règne, la clarté et l'élégance du style appelleront l'attention sur une œuvre qui semble se recommander sur bien des points par le mérite de l'actualité.
Ainsi, par exemple, on ne lira pas sans faire
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un involontaire rapprochement, le récit des jalousies, des résistances, des ombrages que souleva parmi les Suisses la conquête de la Franche -Comté en 4 675. On y acquerra la preuve que les cantons considéraient cette province, depuis près d'un siècle, comme un territoire neutre, sur lequel ils se croyaient des droits parce qu'ils y jouissaient de privilèges nombreux. Tant que l'Espagne, puissance éloignée et faible, restait souveraine de la Comté, ils étaient sûrs d'y demeurer les maîtres, si non en droit, du moins en fait. Les ministres de l'Empereur, de l'Angleterre et de la Hollande entretenaient ces dispositions malveillantes et attisaient cette jalousie instinctive. Il est donc permis d'affirmer que l'Helvétie envisageait alors l'agrandissement de la France du même œil qu'elle envisage de nos jours l'annexion du Chablais et du Faucigny. Si la question de la Franche-Comté et celle de la Savoie revêtent le même aspect à deux époques si éloignées l'une de l'autre, si elles ont entre elles tant de points de contact, on sera bien aise, croyons-nous, de suivre dans Pomponne les
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négociations qui firent, en 4 674, accepter aux Suisses les faits accomplis.
On ne lira pas avec un moindre empressement le mémoire consacré à Rome. On sera désireux de connaître les jugements du neveu du janséniste Antoine Arnauld, sur le pape et son entourage, sur les cardinaux et la prélature romaine. Il ne craint pas d'aborder tous ces sujets délicats. Il le fait avec le respect du chrétien fervent, avec l'impartialité de l'honnête homme et avec la clairvoyance de l'homme d'État; il raconte le bien et le mal sans passion, comme sans rancune; il nous initie sur bien des points à des choses obscures ou même inconnues touchant les promotions au cardinalat, les brigues qui divisaient le Sacré-Collége, les relations du Saint-Siège avec Louis XIV et avec le clergé gallican; enfin il esquisse rapidement, mais avec netteté, la grave question de la régale,
La Hongrie a fait et fera tour à tour, selon les temps, la force ou la faiblesse de la maison d'Autriche. Elle est Tune des plus belliqueuses nations de l'Europe, la plus jalouse de ses li-
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bertés, la seule peut-être qui n'ait jamais souffert sans frémir la moindre atteinte à ses privilèges» Elle avait, en 4 660, comme en 1860, à deux siècles d'intervalle, des griefs contre l'Empereur, griefs dont elle poursuivait, selon sa vieille habitude, le redressement les armes à la main. Louis XIV, qui dirigeait sa politique extérieure avec une perspicacité remarquable, vit tout le parti qu'il pouvait tirer des mécontents hongrois. Il conclut avec eux un traité, pour l'exécution duquel il fit lever en son nom, en Pologne et en Transylvanie, des régiments commandés par des officiers de son choix et par un général français, le maréchal de camp de Bohan. Ces troupes, fortes de 5 à 6,000 hommes, joignirent les Hongrois, gagnèrent des batailles, prirent des villes, montrèrent les étendards de la France jusqu'aux portes de Vienne, firent trembler cette capitale et obligèrent l'Empereur de rappeler en toute hâte ses meilleures troupes qui combattaient sur le Rhin.
L'histoire serait une science inutile, si elle ne léguait à la postérité de précieux enseigne-
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ments : clans l'état de trouble et de confusion où l'Europe se trouve de nos jours, qui oserait affirmer que la conduite de Louis XIV ne pût être imitée avec le même succès?
Le chapitre qui traite des ducs de Savoie est plein de récits piquants sur les mœurs légères de cette illustre maison. C'est la chronique d'une petite cour écrite avec finesse,, mais dans laquelle les ménagements de la forme n'enlèvent rien à la transparence des situations. A ces détails intimes se mêlent des considérations d'un ordre supérieur. L'on retrouve à Turin, comme partout, l'esprit altier de Louis XIV. Néanmoins ce n'est point sans surprise qu'on voit à quel degré de vassalité il avait réduit le duc de Savoie. Il en donna une preuve en \ 677, en faisant défendre à la duchesse régente de recevoir auprès d'elle un ambassadeur d'Espagne. Cette princesse ne négligea ni prières, ni protestations de dévouement pour faire changer une décision blessante pour sa fierté, autant que pour son indépendance. Elle dut humilier l'une et l'autre devant l'inflexible volonté de son despotique protecteur.
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Le chapitre suivant,, consacré au duc de Mantoue, met en scène un personnage mystérieux, le comte Mathioli, dont la vie romanesque a piqué jadis la curiosité de nos pères. Cet homme qui expia dans les cachots de Pignerol la hardiesse d'avoir trompé le roi, qui passa aux yeux de ses contemporains pour le célèbre Masque-de-Fer, avait été secrètement conduit à Versailles et présenté à Sa Majesté vers minuit, par le marquis de Pomponne, clans la galerie de l'appartement de Madame de Montespan. Il s'annonçait comme autorisé par le duc de Mantone à négocier la cession de la forteresse de Casai. Un traité dans ce sens fut en effet signé par cet ambassadeur apocryphe, dont le duc se hâta de désavouer les pouvoirs; mais Louis XIV, persistant à les considérer comme étant en bonne et due forme, fit entrer ses troupes dans Casai, objet du litige. Nous pensons qu'on saura gré à Pomponne d'avoir fait connaître toutes les phases de cette singulière aventure.
Des chapitres spéciaux et d'un haut intérêt sont consacrés à l'Angleterre, à la Prusse, à la
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Bavière, au Danemark, etc. L'homme éminent qui les a écrits a été non-seulement témoin, mais partie principale, comme ministre des affaires étrangères, dans les événements qu'il rapporte; aussi son œuvre ne peut-elle passer inaperçue et doit-elle fixer l'attention de tous ceux qui s'occupent d'histoire ou de politique.