‹ Mémoires du marquis de PomponneChapitre 2 sur 21 · A LA FIN DE · texte numérisé non relu

A LA FIN DE

Pontificat de Clément X. — Le cardinal Paluzzi-Altieri gouverne sous son nom. — Depuis quelle époque les rois ont-ils le droit de nommer des cardinaux? — Le duc d'Estrées et son frère, évêque de Laon , ambassadeurs à Rome. — Nerli , nonce en France. — Relations tendues entre le Vatican et Versailles. — Le duc d'Estrées est-il excommunié ? — Mort de Clément X. — Conclave. — Prétendants. — Exaltation d'Innocent XL — Mesures du nouveau pape. — Sa bulle touchant le népotisme. - Ses réformes financières et ecclésiastiques.— Restriction du droit d'asile des ambassadeurs. — Affaire des Urbanistes et de la Régale. — Fermeté des évêques d'Alet et de Pamiers. — Mort du nonce Varèse. — L'archevêque de Paris mortifie le pape. — Demande d'induits. — Usage de la cour de Rome sur les promotions au cardinalat. — Faction d'Espagne et faction de France. —Le duc de Bracciano. —Le duc Sforce. — Le prince de Sonnine.

Le cardinal Altieri, qui prit le nom de Clément X, avoit été élu pape en 1670, après la mort de Clément IX. Comme il n'avoit point de neveux de son nom, mais seulement une nièce, mariée à un neveu du cardinal Paluzzi, il fit prendre son nom et donna toute sa confiance à ce cardinal, qui, sous le nom de cardinal Altieri, gouverna avec une autorité absolue sous ce pontificat. Le pape la lui laissoit d'autant plus entière, qu'étant au delà de sa quatre-vingtième année, d'un esprit médiocre, peu capable d'affaires, d'une modération telle qu'il avoit refusé le pontificat, et ne

l'avoit accepté qu'avec larmes, et surtout d'une grande piété, il étoit bien aise de vivre pour soy et de se décharger du poids du gouvernement qu'il ne se sentoit pas capable de porter.

La France , sous le pontificat de Clément IX et sous l'administration du cardinal Rospigliosi, son neveu, avoit obtenu de ce pape, habile, grand et généreux, toutes les grâces qu'elle en avoit souhaitées; elle en avoitdeux alors dont elle affectionnoit fort le succès : c'étoient deux chapeaux de cardinaux : l'un en faveur de Bonzi, évêque de Béziers; l'autre pour l'évèque de Laon , fils du maréchal d'Estrées.

Le premier, qui avoit été deux fois ambassadeur du roy en Pologne, avoit eu la nomination du roy Jean Casimir, lorsqu'il étoit encore sur le troue ; et, depuis que ce prince avoit fait l'abdication de la couronne, il en avoit obtenu la confirmation du roy Michel, qui avoit été élu en sa place.

L'évèque de Laon avoit eu la principale part à la négociation du mariage de la princesse de Nemours, dont il étoit proche parent (i). Il avoit

(1) Elle était fille du duc de Nemours, tué en duel par le duc de Beaufort, son beau-frère, et de la fille de César duc de Vendôme, bâtard de Henri IV et çje Gabrielle. Cette dernière était elle-même sœur du père du cardinal d'Estrées.

passé avec elle de la part du roy en Portugal, lorsqu'elle épousa le roy Alfonse, et avoit obtenu la nomination de cette couronne, depuis que cette reine, démariée d'avec le roy Alfonse, avoit épousé le prince dom Pedre, son frère.

Mais, quelque droit qu'ils eussent l'un et l'autre au cardinalat par la nomination de ces couronnes, c'éioit de la seule protection du roy qu'ils pouvoient en espérer le succès.

La Pologne étoit de tout temps , à la vérité , en possession de nommer .un cardinal dans les promotions que les papes font pour les couronnes. Mais comme cette dignité n'étoit point recherchée par les prélats polonois, qui se croyent assez élevés par la leur propre, et qu'elle les embarrasseroit pour le rang dans les Diètes qu'ils estiment plus que toutes choses , les roys n'avoient nommé depuis très-longtemps que les nonces du pape, qui résidoient auprès d'eux. L'on n'avoit point de peine à Rome de les agréer, et l'on conféroit volontiers ce chapeau à un ministre à qui, d'ailleurs, on auroit été comme obligé de le donner. Mais aujourd'hui qu'il s'agissoit de faire servir la nomination de Pologne à un étranger, et même qui n'étoit point Polonois, le Palais avoit de la peine à perdre le chapeau qu'il lui accorderoit.

L'affaire de Portugal recevoit encore plus de difficultés. L'alternative par laquelle les couronnes sont en droit de prétendre que, lorsque les papes ont fait une promotion de cardinaux pour eux, ils en doivent faire une pour elles, n'a été établie que depuis le pontificat de Sixte V (i). Les papes, auparavant, avoient accoutumé de mêler des nationaux dans toutes les promotions. Ils les choisissoient souvent d'eux-mêmes, ou les faisoient, au plus, à la recommandation des princes. Ce pape établit le premier cette coutume ; mais elle n'étoit point encore en usage lorsque Philippe II réunit le Portugal à la couronne d'Espagne, longtemps avant son pontificat. Ce prince avoit bien eu quelque pensée de demander une nomination particulière pour le Portugal; mais il n'y insista point, soit qu'il ne voulût lui faire aucune distinction qui le fît regarder comme séparé du reste de ses royaumes, soit qu'il fût assez satisfait du grand nombre de sujets qu'il avoit toujours dans le Sacré-Col lége, par les États qu'il possédoit en Italie.

Cette occasion étoit la première dans laquelle le roy de Portugal eût fait valoir un droit qu'il prétendoit lui être commun avec les autres roys,

parce qu'il n'étoit reconnu, à Rome, paisible possesseur de cette couronne que depuis le traité de 1668, par lequel l'Espagne y avoit absolument renoncé. Ainsi, Tévèque de Laon faisoit valoir une prétention nouvelle et peu agréable à la cour de Rome, où l'on perdoit avec peine la disposition d'un chapeau, lorsque l'on seroit obligé de le donner au Portugal. Aussi auroit-il difficilement réussi par ce seul titre; et il avoit besoin d'être fortement appuyé par le roy, dont la considération, plus que la nomination de cette couronne, emporta enfin l'affaire en sa faveur.

Outre que cette promotion étoit désirée de Sa Majesté par l'intérêt qu'elle avoit d'augmenter le nombre de ses sujets dans le Sacré-Collège , elle tiroit une forte recommandation auprès d'elle de la considération de Lionne, secrétaire d'État des affaires étrangères. Il avoit fait depuis peu le mariage de sa fille avec le marquis de Cceuvres , fils du duc d'Estrées et neveu de l'évêque de Laon. Ainsi , il regardoit cette affaire comme la sienne propre, et, sous l'autorité du roy, il employoit puissamment, pour la faire réussir, le nom de Sa Majesté, ses amis et son crédit particulier à Rome.

Sa Majesté avoit d'autant plus lieu de demander que les nominations de Pologne et de Portugal

fassent remplies des premières, quelle prétendoit qu'elles étoient une suite de la promotion des couronnes, commencée par Clément IX. Il avoit, à la nomination du roy, donné un chapeau au cardinal de Bouillon, et, pour ne causer point de mécontentement à l'Espagne, il en avoit accordé un, en même temps, à Portocarrero, à la nomination de cette couronne. La promotion de ces deux cardinaux avoit été regardée comme une anticipation de celles des couronnes ; et le nouveau pape en ayant fait une de trois prélats bientôt après son élection, Sa Majesté demandoit qu'il nommât l'évèque de Laon et l'évèque de Béziers dans une seconde, comme pour achever celle que son prédécesseur avoit commencée.

Le cardinal Altieri, dont le dessein étoit de se faire un grand nombre de créatures, voyoit avec peine que ces chapeaux lui fussent enlevés. Il pafoissoit d'ailleurs mal disposé pour la France et apportait beaucoup de difficultés aux nominations de ces deux couronnes. Il disputoit celle de Portugal comme n'ayant point été admise jusqu'alors et prétendoit que celle de Pologne devoit être à l'ordinaire pour les nonces, ou du moins pour un Polonois naturel ; mais surtout il rejetoit la prétention que Clément X dût achever la promotion

que Clément IX avoit commencée, puisqu'il seroit d'un dangereux exemple qu'un pape pût en cette sorte engager son successeur.

L'Espagne, qui ne vouloit point attribuer la promotion de l'évêque de La on à la nomination du Portugal, mais à la seule recommandation de la France, se déclaroit hautement que, si le pape l'accordoit à Sa Majesté , elle en demanderoit une en même temps, et l'Empereur prétendoit de même que la nomination qu'il avoit faite du prince de Bade, abbé de Fulde, fût remplie, si l'on nommoit un cardinal pour la Pologne.

Altieri voyoit avec peine ces diverses prétentions, qui le privoient de beaucoup de créatures. Mais, parce que, pour se décharger des instances de Sa Majesté, il faisoit valoir les prétentions de l'Espagne, si l'évêque de Latin étoit fait cardinal, Sa Majesté donna les mains que Sa Sainteté pût accorder un cardinal à l'Espagne, lorsqu'elle iiommeroit l'évêque de Laon. Elle se déclara, toutefois, qu'elle ne pourroit consentir que la nomination de l'Empereur fût remplie que celle de Pologne ne le fût en même temps. Elle admit d'autant plus volontiers ce tempérament que, bien que l'Espagne y gagnât, en effet, un chapeau, Sa Majesté y en acquerroit deux en la personne de ses sujets, et

fa isoit valoir la nomination de Portugal, qui n'auroit point eu d'effet sans sa recommandation.

Comme ces négociations traînoient en longueur, et qu'Altieri, mal intentionné, se résolvoit avec peine à des promotions , Lionne crut que la présence de l'évéque de Laon à Rome seroit plus puissante que toutes choses, pour y avancer ses affaires. Il fit prendre la résolution au roy de l'y envoyer avec la seule qualité de son envoyé extraordinaire; et parce que l'ambassade n'avoit point été remplie depuis que le duc de Chaulnes avoit assisté au conclave de Clément X, Sa Majesté y nomma le duc d'Estrées. Ainsi les deux frères se trouvoient chargés de toutes les affaires du roy en cette cour, et, par là, plus en état d'en faire réussir une si importante à leur maison.

L'évéque de Laon, en 1671, partit longtemps avant le duc, son frère, et eut à combattre les mauvaises intentions et les difficultés du cardinal Altieri. Mais, autant par son extrême habileté que par les fortes recommandations de Sa Majesté , il tira enfin une assurance positive de sa nomination. Il ne put, toutefois, obtenir qu'elle fût pleinement exécutée. Altieri porta seulement le pape à faire, au mois d'août, une promotion de deux cardinaux qu'il se réserva in petto; et Sa Sainteté voulut bien

que la France fût assurée que l'évèque de Laon en étoit un , et que l'Empereur sçùt que le prince de Bade étoit l'autre.

La vue du cardinal Altieri , en renfermant celte promotion in petto, étoit de ne point donner sujet à l'Espagne de se plaindre, comme elle auroit sans doute fait, si, en nommant l'évèque de Laon, Sa Sainteté n'avoit point nommé un Espagnol, et d'éloigner en cette sorte la Pologne. Mais il ne satisfit ni l'Espagne ni la France. Le roy s'étoit déclaré qu'il consentait à la nomination de Bade, pourvu que celle de Béziers se fît en même temps, et l'Espagne prétendoit un cardinal à sa recommandation, puisque l'évèque de Laon étoit donné à celle de Sa Majesté.

Le roy pressoit, d'ailleurs, le pape de déclarer la promotion qu'il avoit refusée pour ces évêques ; et Sa Majesté témoignoit qu'elle ne s'en pouvoit assurer autrement. Mais, Lionne étant mort au mois de septembre 1671, le cardinal Altieri, déjà mal avec l'évèque de Laon , crut que, cette protection lui manquant, son affaire deviendroit plus indifférente à Sa Majesté. Dès lors il chercha d'autres canaux à la cour, et flatta l'évèque de Béziers de terminer son affaire. Son espérance étoit d'éluder par là celle de l'évèque de Laon, avec lequel il

entra dans une bronillerie presque déclarée. Mais il fut trompé dans la diminution d'affection qu'il croyoit trouver en Sa Majesté pour lui. Elle l'appuya avec la même fermeté qu'elle avoit fait auparavant, et insista sur la déclaration du chapeau que Sa Sainteté s'étoit réservé.

La nonciature de France étoit alors vacante. Le pape proposa Nerli, archevêque de Florence, pour la remplir. Il fut agréé par Sa Majesté ; mais elle déclara en même temps qu'elle né le recevroit point que l'évêque de Laon n'eut reçu le chapeau qui lui avoit été réservé. Lue telle déclaration toucha sensiblement le Palais; et l'on s'y plaignit que l'on voulût arracher des grâces du pape en rompant le commerce ordinaire des ministres. Les choses s'aigrissoientde plus en plus en cette sorte, et le bruit se répandit à Rome que l'on n'y recevroit point l'ambassadeur de Sa Majesté qui étoit alors en chemin, si l'on ne donnoit parole de recevoir le nonce.

Sur cet avis, le roy écrivit au duc d'Estrées, qui s'étoit embarqué à Marseille , sur les galères de Sa Majesté, qu'au lieu d'aller jusqu'à Civita-Vecchia, il débarquât à Porto-Venere, pour n'être pas exposé aux ordres du pape, qui pouvoient lui fermer l'entrée de ce port. Il devoit continuer son chemin

BOME. M

par terre, et, aussitôt après son arrivée, sans voir, selon la coutume, le cardinal neveu, faire demander une audience au pape, porter à Sa Sainteté toutes les assurances du respect filial et de la vénération du roy pour le Saint-Siège et pour sa personne, mais en même temps de fortes plaintes contre le cardinal Altieri, si le pape s'opiniâtroit à prétend re que l'acceptation de l'ambassadeur et celle du nonce marchassent d'un pas égal. Le duc d'Estrées s'en devoit prendre personnellement au cardinal Altieri et lui donner toutes les mortifications que l'usage a introduites contre les cardinaux à Rome, telles que de ne point faire arrêter son carrosse devant le sien, de ne le point voir lorsqu'il visiteroit tout le Sacré-Collège , de ne rendre visite à aucun de ses proches, mais seulement à la nièce de Sa Sainteté, qui avoit épousé son neveu, comme la considérant par son oncle et non point par la maison dans laquelle elle étoit entrée.

Avant que le bruit se fût répandu à Rome que l'ambassadeur ne seroit point reçu, Sa Majesté avoit donné pouvoir à l'évèque de Laon de consentir à la venue de Nerli, et lui avoit ordonné de faire fort valoir au pape la satisfaction qu'elle vouloit bien lui donner. Il ne s'en étoit point expliqué jusqu'alors. La pensée de Sa Majesté étoit que le

pape, obligé dans une chose qu'il témoignent si fort désirer, se rendroit plus facile à ce que Sa Majesté souhaitoit. Mais si, durant les trois mois qui étoient au moins nécessaires à ce nonce pour disposer son voyage, elle n'obtenoit pas l'explication de Sa Sainteté en faveur de l'évéque de Laon, elle se réservoit de lui fermer l'entrée du royaume, et de marquer en cette sorte son ressentiment avec encore plus d'éclat.

Le duc d'Estrées arriva cependant à Rome. Le Palais ne soutint point les bruits qu'il avoit peutêtre fait répandre, sans toutefois les avouer, dans Pespérance qu'ils feroient quelque effet auprès du roy. Ainsi l'ambassadeur ne fut point obligé d'exécuter les ordres dont il étoit chargé , en cas que l'on les voulût soutenir; et Sa Majesté consentit à recevoir le nonce.

Mais comme le cardinal Altieri étoit encore plus mal intentionné que jamais pour Pévêque de Laon, et qu'il cherchoit tous les moyens- de le priver du chapeau, il crut devoir profiter d'une conjoncture qui lui étoit peu favorable. Quelques lettres avoient été écrites de Rome à l'archevêque de Reims, fils de Le Tellier, secrétaire d'État, et depuis chancelier de France, dans lesquelles on imputoit à Pévêque de Laon de lui avoir voulu rendre de mauvais

offices. Ce ministre, touché vivement de cet avis, s'étoit déclaré ouvertement contre lui, et le crédit dans lequel il étoit auprès du roy, tant par lui que par le marquis de Louvois, son fils, fit croire au cardinal Altieri que Sa Majesté auroit les intérêts de l'évèque de Laon moins à cœur; qu'ainsi, en faisant pour l'évèque de Béziers, qui étoit alors archevêque de Toulouse, et dont il croyoit la considération fort grande à la cour, l'évèque de Laon seroit exclu et Sa Majesté satisfaite.

Dans cette pensée, il fit faire une promotion au mois de février 1672. Le pape déclara que le prince de Bade étoit un de ceux qu'il avoit réservés in petto, et nomma cardinaux l'archevêque de Toulouse et le cardinal de Gravine.

Cette nomination , par laquelle il croyoit avoir pleinement contenté Sa Majesté, en fut reçue avec assez de froideur. Elle témoigna être bien aise que l'archevêque de Toulouse fût cardinal, bien qu'elle parut le soupçonner d'avoir inspiré cette conduite à Altieri j mais elle fit paroître qu'elle étoit mal satisfaite que le pape n'eût pas déclaré l'évèque de Laon en même temps que Bade, ainsi qu'elle l'avoit toujours demandé.

Le cardinal Altieri n'obtint point en cette sorte la fin qu'il s'étoit proposée, et Sa Majesté, insistant

plus que jamais en faveur de l'évêque de Laon, le pape fit une promotion peu de mois après, dans laquelle il déclara qu'il avoit été réservé in petto et créa Nitard (i), à la recommandation du roy d'Espagne, comme il voulut que l'évêque de Laon le fût à celle du roy, et non à la nomination du Portugal.

Tout le reste de ce pontificat se passa dans le même éloignemenl du cardinal Altieri pour la France, toujours augmenté par celui qu'il conservoit pour le cardinal et le duc d'Estrées. Mais Tannée 1675 donna un juste sujet de plainte à Sa Majesté contre sa conduite.

Depuis la promotion dans laquelle le cardinal d'Estrées avoit été déclaré, le pape en avoit fait une particulière pour le cardinal Felice Rospigliosi , neveu de Clément IX, et une ensuite de cinq cardinaux, qui furent Nerli, Gastaldi, Casanatta, J3azadonna et Colonne. Comme cette dernière étoit toute pour lui, les princes prétendirent que, selon

(1) Pendant la minorité de Charles II, le R. P. jésuite Nidhart ou Nithard avait dirigé, en Espagne, la conscience et le gouvernement de la reine-mère régente. Son pou\oir se soutint à .Madrid jusqu'en 1669. mais la faction de don Juan d'Autriche parvint à cette époque à le faire exiler à Rome, où il devint ambassadeur du roi catholique. (Migne, Uicliormaire des cardinaux,, p. 1267.)

la coutume, la suivante devoit être pour les couronnes. Le duc d'Estrées et les autres ambassadeurs en firent instance au pape, et prétendirent en avoir été assurés par Sa Sainteté et par le cardinal Altieri. Mais, lorsqu'ils altendoient l'effet de cette promesse, ils furent surpris que le pape fit, au mois de may 1675, la promotion de six cardinaux : Grescentio, Marescotti, Rocci, Albrisi, Spada et Norfolk. Une partie de ces prélats étoientdans les nonciatures, et Spada remplissoit celle de France. Ce manquement aux assurances contraires qui avoient été données, et à un droit établi pour les couronnes, les blessa toutes également. Le duc d'Estrées, qui avoit rendu compte formellement au roy de la parole qu'il en avoit reçue, s'en plaignit dans une audience, avec force, à Sa Sainteté. Comme ses plaintes tomboient toutes sur le cardinal Altieri, et qu'il les faisoit fort vives, le pape, qui se trouvoit embarrassé pour justifier sa conduite, voulut rompre la conversation et mit pour cela la main à la sonnette, qui est toujours auprès de lui, et qu'il sonne, lorsque l'audience est finie, pour appeler son maître de chambre. On publia faussement que le duc d'Estrées l'avoit repoussé de force, et l'on répandit ridiculement qu'ayant mis les mains sur le pape, il étoit excommunié. Quoi-

qu'il n'y eût en cela aucun fondement, le nonce eut ordre, toutefois, d'en faire des plaintes au roy. Sa Majesté, qui les regarda comme un artifice du cardinal Altieri, ne les négligea pas seulement, mais elle ordonna encore au duc d'Estrées de ne plus voir ce cardinal, et de ne point rendre de visite, selon l'usage, à ceux de cette dernière promotion. Elle approuva même que , selon le concert qui s'étoit pris en lie tous les ambassadeurs des couronnes, qui étaient à Rome, ils allassent tous ensemble à L'audience de Sa, Sainteté, qu'ils se plaignissent du cardinal Altieri, et qu'ils lui demandassent un autre ministre avec lequel ils pussent traiter. Ils portèrent les mêmes plaintes au Sacré- Collége en la personne des chefs des trois ordres qu'ils visitèrent. Le pape, foible par son naturel autant que par son âge, se trouva chagrin de cet embarras et mal satisfait d'Altieri qui le lui avoit suscité; il offrit à donner lui-même audience sur toutes les affaires que les ambassadeurs auroient à traiter, et les trois chefs d'ordre continuèrent à s'entremettre de l'accommodement ; mais les choses demeurèrent suspendues par la mort du pape qui survint peu de mois après.

Sur l'avis que Sa Majesté en reçut, elle donna ordre incontinent aux cardinaux de Reiz , de

Bouillon et de Bonzi de se rendre à Rome, et leur fit donner à chacun 18,000 livres pour leur voyage. Il traita différemment Grimaldi. Bien que son grand âge semblât le dispenser de cette fatigue, il partit de son archevêché d'Aix, et prit le chemin de Rome, aussitôt qu'il scut que Sa Majesté le désiroit ; mais on ne peut dire par quelle raison on ne voulut pas lui donner le même secours (1).

Le duc d'Estrées avoit depuis quelque temps ses instructions touchant la conduite qu'il devoit tenir en cas d'un conclave, qui ne pouvoit être regardé comme éloigné, ayant à compter sur la vie d'un pape de quatre-vingt-quatre ans. La première vue de Sa Majesté étoit de faire tomber, s'il étoit possible, l'élection dans la faction de Rospigliosi. Elle conservoit chèrement la mémoire de Clément IX, et elle avoit une affection et une confiance particulière pour le cardinal Rospigliosi, son neveu, dont le zèle, depuis le pontificat de son oncle, étoit le même pour la France.

Il n'y avoit que deux sujets dans cette faction

(I) Pomponne n'anrait-il pu en découvrir la cause dans les tendances jansénistes de cet illustre et vertueux prélat? Il est bon de rappeler que le cardinal Grimaldi s'était fait à Rome le défenseur du livre De la fréquente communion, el qu'il avait empêché cet ouvrage d'être condamné.

sur qui un choix si important pût tomber : Bona et Gervi. Le premier, que sa vertu et son savoir avoient fait tirer de l'Ordre des Feuillants dont il étoit général, pour l'élever à la dignité de cardinal, étoit un des premiers hommes de l'Église et de la plus grande réputation dans le Sacré-Collège ; mais il mourut peu avant le conclave. Cervi, honnête homme, mais de talents médiocres, tiroit sa principale recommandation de la confiance que Rospigliosi avoit en lui. Le cardinal et le duc d'Estrées dévoient communiquer à ce cardinal les bonnes intentions de Sa Majesté pour lui, et se remettre même à ses avis pour conduire la négociation en faveur de ses créatures.

En cas que le pape ne se pût faire dans sa faction, le roy témoignoit vouloir indifféremment aller aux sujets les plus dignes dans toutes les autres. Brancaccio, Fachinetti, Gabrielli, Cibo, Odescalchi, Bonvisi, Vidoni, Litta, Caraffa et Rasponi étoient les sujets qui paroissoient les plus probables.

Entre eux, Cibo (i) étoit le plus attaché à Sa Majesté , dont il recevoit en secret , depuis quelques années , une pension de 4>ooo écus. Aussi

l . Le cardinal Alderan Cibo était de la maison de Massa,

l'auroit-elle souhaité préférablement à tout autre.

Brancaccio et Caraffa i deux des plus grands sujets du Sacré-Collège, convenoient d'autant plus à Sa Majesté qu'ils recevoient plus d'opposition de la part des Espagnols, parce qu'étant l'un et l'autre Napolitains et d'une grande qualité, ils auroient appréhendé qu'ils ne tâchassent de rendre à l'Église un royaume que le Saint-Siège prétend lui avoir appartenu.

Litta, archevêque de Milan, mais qui s'étoit brouillé en Espagne pour avoir soutenu avec beaucoup de fermeté les immunités de son église, étoit aussi agréé par Sa Majesté. Elle n'avoit aucune opposition par elle-même pour Fachinetti, mais la dépendance entière qu'il avoit pour Barberin faisoit craindre qu'il ne suivît trop ses sentiments, qui ne nous avoient pas toujours été favorables. Bonvisi avoit une grande exclusion par Barberin et mourut dans le temps du conclave. Vidoni avoit la même opposition de la part de Chigi, qui l'avoit empêché de réussir dans le dernier conclave; et Rasponi, que Chigi portoit préférablement à tout autre, paroissoit avec beaucoup d'espérance. Gabrielli, d'un âge fort avancé, mais d'un très-petit mérite, avoit été regardé dans les conclaves précédents comme pouvant être pape; et Sa Majesté

n'avoit point de sujet de l'exclure, mais il avoit contre lui une opposition déclarée du cardinal Altieri.

Odescalchi, dans le nombre des sujets papables, étoit distingué par la réputation d'une vie trèssainte et digne de remplir la chaire de saint Pierre. Bien qu'étant de Corne, dans le Milanez, il fût né sujet de l'Espagne , il avoit paru éloigné de toutes factions et n'avoit point de parti que celui de l'Église. Il y avoit toutefois une raison qui le rendoit suspect à Sa Majesté. Lors du dernier conclave, dans lequel Clément X avoit été élu, comme les factions ne s'accordoient point sur le choix des sujets, toutes, mais principalement celle d'Espagne et celle de l'escadron volant (le nom d'escadron volant a été pris dans les derniers conclaves par les créatures qui restent encore d'Innocent X, parce que ce pape n'ayant point laissé de neveu, ils se sont trouvés indépendants, et libres de choisir par eux-mêmes le parti qu'ils voudroient prendre), se portèrent à l'élire par la seule estime de sa vertu. La personne d'Odescalchi n'avoit rien qui pût être désagréable à Sa Majesté; mais parce que la faction de France n'avoit point eu de part à ce choix et n'avoit point été ménagée pour y concourir, le duc de Chaulnes crut désavantageux

au roy qu'un pape eût été fait sans sa participation et qu'il n'eût aucune obligation de son pontificat à Sa Majesté. Ainsi, il lui donna l'exclusion formelle et obligea le Sacré-Collège à faire un autre choix.

La crainte que le ressentiment secret d'une exclusion, qui lui avoit fait perdre cinq années de pontificat, n'inspirât à ce cardinal d'autres sentiments que ceux que le roy pouvoit en souhaiter, obligeoit Sa Majesté à le mettre au nombre de ceux qu'elle ne vouloit point sur le Saint-Siège, quelque estime qu'elle eût d'ailleurs pour sa personne. Mais Dieu conduisit les choses autrement.

Le conclave s'étoit formé, selon la coutume, onze jours après la mort du pape, et longtemps avant que les cardinaux qui partoient de France y pussent être arrivés. Le cardinal d'Estrées y étoit entré en état d'y servir utilement, selon les intentions de Sa Majesté, par son habileté et par son crédit, mais particulièrement par l'union étroite qu'il avoit conciliée depuis longtemps entre trois chefs de factions : Barberin, Chigi et Rospigliosi. Ils étoient dans le dessein d'agir de concert et de choisir un sujet qui fût agréable à Sa Majesté. Ainsi, ces factions réunies et fortifiées par celle de France semblaient avoir la principale part à faire le pape. Altieri se trouvoit à la tête de la sienne,

qui étoit nombreuse, et il n'oublioit rien pour faire oublier sa conduite passée à Sa Majesté, même en faisant insinuer qu'il se joindroit au parti qu'elle voudroit porter. Mais les ordres de Sa Majesté à son ambassadeur et aux cardinaux françois étoicnt de n'avoir aucun commerce avec lui, ni avec les six cardinaux de la dernière promotion.

Lorsque, selon la coutume, on croyoit que les premiers jours du conclave se passeroient en ces négociations préliminaires, où chaque faction propose ses brigues , ce qui donne toujours assez de temps aux cardinaux nationaux et à ceux qui sont éloignés de Rome pour y arriver, il ne s'en fallut rien que le pape fût élu tout d'une voix. On prétend que les sermons du Recanati, capucin, homme de beaucoup de piété et d'éloquence, contribuèrent fort à en faire prendre la résolution. Il prêcha, selon la coutume, à l'ouverture du conclave, et fit voir avec tant de force l'obligation d'agir sans ambition, sans passion et sans intérêt, dans une élection si sainte, que les esprits en furent touchés.

Le Saint-Esprit sembla présider plus qu'il n'avoit fait depuis longtemps à cette assemblée. La réputation de la vertu et de la piété d'Odescalchi lui concilia en un moment la plus grande partie des suffrages. On vit en cette occasion ce qui ne s'est

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