ÉVÊQUE DE MUNSTER
Mécontentement de Bertrand de Gallen contre les États-Généraux. — Il conclut contre eux une alliance offensive avec le roy.— Il assiège. Groningue. — Il fait des découvertes pyrotechniques. — Il traite avec l'Espagne et les États-Généraux. — Sa mort. — Le comte de Furstcnberg est élu évêque de Munster.
Lorsque le roy forma le dessein sur la fin de l'année 1671 de déclarer la guerre aux États- Généraux, Bernard de Gallen (1), évéque de Munster, fut un des princes sur qui il jeta davantage les yeux pour le joindre dans son entreprise. Sa Majesté y trouva d'autant plus de facilité, qu'outre que ce prince s'étoit déjà lié avec elle par un traité en 1667, et s'étoit engagé à s'opposer aux secours que l'Empereur donneroit aux Espagnols , contre la France aux Pays-Bas, il avoit de plus anciens démêlés avec les États.
(1) Ce Prélat fut un des plus grands batailleurs de son siècle; il réduisit la ville de Munster sous son obéissance en 4661 ; prit les armes contre la Suède en \ 675 ; déclara deux fois la guerre aux Hollandais en 1 665 et '1672 et fut tour à tour allié et ennemi de Louis XIV.
Ils avoient appuyé avec peu de justice contre lui, les prétentions du comte de Stiromb (i) sur la ville de Borklo, et ils étoient entrés dans son pays en 1664. L'évêque en avoit tiré raison en i665. Il avoit pris Borklo, s'étoit avancé dans l'Over- Yssel, et y avoit occupé diverses places. Il auroit même jeté les États-Généraux dans un fort grand embarras, dans un temps qu'ils soutenoient la guerre contre l'Angleterre, si le secours que le roy leur envoya ne les en eût tirés. Ce prince les voyant assistés par Sa Majesté, ne crut plus de bon parti que celui de s'accommoder et il le fit en 16G6, par le traité qui fut conclu à Trêves.
Comme son ressentiment toutefois n'avoit été arrêté que par l'autorité de Sa Majesté, il le reprit aisément, lorsqu'elle-même l'invita à le reprendre Le premier traité qu'il conclut avec elle, fut seulement de neutralité. Sa Majesté lui donnoitun subside de 10,000 écus par mois, lorsqu'elle agiroit contre les États; mais il fut changé bientôt en un traité offensif et Sa Majesté augmenta le subside jusqu'à 20,000 écus par mois.
(1) Le comté de Stiromb, Stirum ou Styron était situé sur la Roer, dans le duché de Berg en Westphalie, près de Duysburg. Le comte de Styrum descendait d'une branche de la maison de Limbourg.
Ce prince s'obligeoit de mettre une armée de [9,000] hommes sur pied (1), se réservoit les contributions des pays que ses armes occuperoient, et Sa Majesté promettent de lui faire céder par la paix les seigneuries de Borklo, Brefort et Lektenvord(2). Le corps qu'il devoit lever étoit destiné pour joindre celui de l'Électeur de Cologne ; et tous les deux, grossis de quelques troupes de Sa Majesté, dévoient agir dans les pays d'Over-Yssel, de Groningue et d'Utrecht.
Comme il aimoit naturellement la guerre, qu'il avoit toujours bon nombre de troupes et d'officiers, que son pays est celui de l'Allemagne où se lèvent les meilleurs soldats, il se trouva bientôt en l'état qu'il avoit promis. L'Électeur de Cologne satisfit de même à son obligation, et cette armée se mit en état d'agir sous le duc de Luxembourg, que ces princes avoient demandé au roy pour général.
Elle le fit heureusement, se rendit maîtresse de
(1) Le chiffre de l'armée de Munster est resté en blanc dans le manuscrit du marquis de Pomponne. Nous avons eu recours , pour combler cette lacune, à Y Histoire des traitez de paix, par de Saint- Prest. {Voy. le t. n, p. 451.)
(2) Brefort ou Brévoort et Lichtenvoort faisaient partie de l'ancien comté de Zutphen. Ces localités ainsi que Borkulo appartiennent maintenant à la province de Gueldre.
l'Over-Yssel , prit Covorden , Deventer et Campen (i) et s'étendit le long du Zuiderzée, dans le commencement de la campagne de 1672; mais ayant formé le siège de Groningue, dans l'espérance de se rendre maîtresse de toute la province, elle fut obligée de le lever.
Le duc de Luxembourg ne commandoit plus cette armée, le roy l'ayant rappelé auprès de lui à Utreeht : l'évêque fit ce siège en personne, et se fia trop à l'assurance qu'il avoit prise de réduire la ville par le feu. Il avoit porté à un tel point de perfection l'art de jeter des bombes, et avoit inventé de tels nouveaux feux d'artifice, qu'il croyoit qu'il n'y avoit point de places qu'il ne réduisît en cendres.
C'est de lui qu'est venue l'invention des carcasses (2) qui se sont rendues depuis si célèbres, et dont le roy s'est servi si utilement en divers sièges, mais particulièrement à celui de Valenciennes. Aussi est-il vrai de dire que bien que les bombes fussent connues depuis longtemps, le nom que les Espagnols leur avoient donné de Spaventa
(1) Kœverden est dans la province de Drenthe, Deventer et Kampen sont bâties sur l'Yssel.
(2) Le mot carcasse dans l'art militaire désignait un projectile incendiaire qu'on lançait avec le mortier.
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Vellacos (i) faisoit voir qu'elles étoient de peu d'effet; mais au point que cet évêque les a portées, soit pour l'adresse à les jeter et les faire tomber précisément où l'on veut; soit pour les nouvelles sortes de compositions qu'il a inventées, elles sont devenues le plus infaillible moyen de réduire les places. On oppose des bastions au canon; mais l'on n'a pas trouvé de remèdes jusqu'à cette heure contre ce qui tombe du ciel; et l'état auquel elles mirent la citadelle de Cambray et celle d'Ypres , a fait voir qu'il n'y a ni logements ni magasins qu'elles n'embrasent et ne détruisent, et point de canons qu'elles ne démontent.
La première expérience qu'en fit l'évèque de Munster, fut à Govorden ; mais le plus grand effet en parut à Groningue (2). Il mit en feu toute la
(4) Spaventa Vellacos ou Bellacos signifie épouvantait des méchants. (Voij. le Dictionnaire de l'Académie espagnole, au mot Bellacos.)
(2) « Le siège dura trente-huit jours de tranchée ouverte pen- « dant lesquels l'ennemi tira quatre mille coups de canon, jeta un « nombre prodigieux de bombes d'une pesanteur extraordinaire, « et lança quantité de pots à feu remplis d'une matière si puante, « que l'air en étoit empoisonné. Enfin on n'a guères vu de place at- « taquée et défendue avec plus de vigueur.... Si le bruit des « bombes, d'où sortoit quelquefois un petit canon chargé de balles, « et l'effet qu'elles produisoient, en renversant les maisons, et en « les réduisant en cendres, causoit d'abord de la crainte on repre-
partie de la ville qu'il attaquoit ; mais comme elle étoit séparée de l'autre par un fort grand canal, et qu'il n'avoit point de forces assez pour l'embrasser tout à la fois, il ne put réduire la ville qui étoit au delà du canal, et qui, étant toujours en état de secourir l'autre, rendit tous ses efforts inutiles. Le désir de se conserver des quartiers et des contributions, eut aussi une très-grande part au mauvais succès de cette entreprise. Il se tenoit si sur de prendre la place, qu'il ne voulut jamais permettre que les troupes de Cologne et les siennes passassent le canal, parce qu'il croyoit qu'elles ruineraient le pays qui étoit au delà , et cet esprit de ménage lui fit manquer sa conquête.
Ce prince demeura ferme dans les intérêts de Sa Majesté jusque sur la fin de i (3 7 3 . Il fit alors quelques plaintes que l'on ne lui laissoit pas les contributions dans les pays qu'il s'étoit réservés par son traité, et que ses subsides n'étoient pas régulièrement payés. Mais il changea tout à fait, lorsqu'après la prise de Bonn par l'armée de l'Empe-
« noit aussitôt courage.... Du sein des bombes et des pots à feu « sortoient des lames de cuivre gravées en caractères gothiques et « chargées de figures effrayantes. Le dessein du prélatétoit de jeter « la terreur par ces talismans. » (Basnage, Annales des Provinces- Unies, t. il, p. 273.)
reur, le roy retira ses troupes de la plus grande partie des places qu'il avoit prises sur les Hollandois. 11 demanda conjointement avec l'Électeur de Cologne que l'on leur en laissât quelques-unes, et ils s'offroient à les garder et à les défendre. Le maréchal de Bellefonds, qui commandoit l'armée et qui avoit même peine à les quitter, représenta au roy quelle en étoit l'importance. Il avoit lié quelque négociation avec ces princes, et entroit dans leur sentiment pour les conserver, mais comme il différa quelque temps à exécuter ses ordres, en attendant la réponse de Sa Majesté, il tomba en sa disgrâce, et fut éloigné de la Cour (i). Il parut que Sa Majesté ne crut pas devoir mainte-
(4) « Il résista longtemps aux ordres réitérés d'abandonner la « Hollande : Il prétendoit avoir de bonnes raisons de ne pas le faire, « et que le roi étoit mal conseillé. Gela étoit peut-être vrai ; mais u Louvois fit entendre au roi qu'il déconcerterait par là ses projets, « et que la première qualité d'un général étoit la soumission aveu-
« gle aux ordres de la cour. Il obéit pourtant, mais trop tard
« Il eut ordre de se retirer en Normandie dans ses terres.... Quoi- « que le maréchal de Bellefonds soit depuis revenu à la cour ; « qu'il ait même commandé dans l'armée de Catalogne, il n'est « pourtant pas revenu dans la faveur du roi, à qui il est souvent « arrivé de s'entêter de certains hommes, et de s'en désabuser de « même , sans beaucoup de sujet : caractère d'esprit dangereux « dans un homme qui est le maître absolu de la vie et de la fortune « de ses sujets. » (Mémoires du marquis de La Fare, collection Petitot, t. lxv, p. 247 et suiv.)
nir par ses alliés des places qu'elle ne vouloit plus soutenir par elle-même. Ainsi ce prince, se plaignant d'avoir été abandonné, entra dans les propositions qui lui furent faites par l'Empereur, l'Espagne et les États-Généraux. Il reçut des subsides et s'obligea à entretenir des troupes qui ont servi durant toute la guerre dans l'armée des confédérés.
Il se joignit aussi au duc de Lunebourg et au roy de Danemark contre la Suède, depuis qu'elle fut entrée dans les terres de l'Électeur de Brandebourg, et occupa la partie du duché de Brème, qui par leur traité devoit demeurer dans son partage, particulièrement la place de Garlsbourg (i).
Il mourut peu avant la paix de Nimègue ; et l'évêché de Munster passa par sa mort à l'évêque de Paderborn, son coadjuteur. Il étoit de la maison de Furstenberg en Westphalie, qui n'est pas la même, ni si considérable que celle des comtes de Furstenberg, aujourd'hui princes de l'Empire. Il étoit d'un naturel doux, aimoit les belles-lettres, surtout la poésie latine, et a voit fait de beaux ouvrages en vers en cette langue. Cette qualité lui avoit servi pour son élévation. Il se trouva jeune à
(1 ) Garlsbourg ou Carlstadt ou encore Carelstadt, près de l'embouchure duWeserj était une forteresse importante par sa position.
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Munster lorsque le nonce Chigi y étoit pour la paix. Le rapport d'amour pour la poésie lia l'amitié entre eux. Chigi, étant depuis pape sous le nom d'Alexandre Vil, l'appela à Rome, et jeta les premiers fondements de son élévation.
Dans tout le temps qu'il fut évèque de Paderborn jusques au temps que le roy prit le dessein de faire la guerre à la Hollande, il fit paroître beaucoup d'affection pour ses intérêts. Aussi fut-il un des princes qui se lia à Sa Majesté par un traité. Il s'engageoit à la garantie des traités de Westphalie, et à demeurer neutre dans la guerre que Sa Majesté pourrait avoir hors de l'Empire. Le roy lui accordoit en échange un subside de 5,ooo écus par mois. Une somme si modique lui fut payée assez ponctuellement, tant que le roy fit la guerre aux États sur le Rhin et sur l'Yssel ; mais lorsque, au commencement de 1674, Sa Majesté eut abandonné les places qu'elle avoit conquises sur ces rivières, on commença à la Cour à regarder cet évêque comme n'étant plus nécessaire. On différa les termes auxquels les subsides dévoient être payés : on cessa, dans la suite, de les payer tout à fait ; et l'on négligea enfin de faire presque rendre réponse aux plaintes et aux demandes qu'il en faisoit.
Son inclination naturelle le retint assez longtemps avant que de se déterminer à prendre un parti contraire à la France ; mais n'en attendant plus d'amitié, et ne voulant pas s'exposer au ressentiment de ses ennemis, il se joignit à l'Empereur et envoya 1,200 hommes dans l'armée des confédérés. Il demeura attaché à ce parti jusqu'à la paix qui fut conclue avec l'Empereur à Nimègue le 5 février 1679; mais alors, comme il étoit devenu évéque de Munster, et qu'il avoit des intérêts particuliers à démêler avec la Suède, il entra en négociation avec Sa Majesté, qui stipula pour cette couronne.
Dans le traité que son ministre signa le 29 mars 1679 à Nimègue avec les ambassadeurs du roy, il paraît que Sa Majesté lui donna 100,000 écus. Elle ne lui en donna toutefois que la moitié, mais il souhaita qu'il parût une plus grande somme dans les articles, et remit en signant une quittance de 5o,ooo écus, comme s'il les avait reçus en effet.
La Suède lui laissa , comme par engagement , le bailliage de Vildshusen (1), qui avoit été autre-
(4) Wildeshausen appartient aujourd'hui au grand-duché d'01denbours.
fois de l'évèché de Munster, et qui avoit été cédé à cette couronne par les traités de Westphalie.
L'inclination de ce prince pour Sa Majesté le feroit rentrer aisément en alliance avec elle, toutes les fois qu'elle le croiroit utile au bien de ses affaires. Les deux évêchés qu'il possède, mais particulièrement celui de Munster, le rendent aujourd'hui fort considérable dans l'Empire. Mais son naturel l'éloignera toujours de la guerre. Il est toutefois extrêmement ferme dans les choses qu'il a une fois entreprises.
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VILLES HANSEATIOUES.
La Hanse Teutonique obtient de nos roys divers privilèges. — Traité de 1G55. — Article sur le droit des neutres. — Guerre de Hollande. — Vente de passe-ports.
Les villes Hanséatiques qui oui été appelées les cités de la Hanse Teutonique, el quelquefois les Ostrelins (i), ont été dans leur origine une association de diverses villes d'Allemagne pour le commerce, mais particulièrement de la basse Allemagne et des côtes de la mer Baltique. Leur trafic s'étendoit dans toute l'Europe : elles avoient des facteurs dans tous les pays; et par l'utilité dont elles étoient aux Etats desquels elles tiroient les fruits qui y
(1) Hanse vient d'un ancien mot allemand hansen qui veut dire associer. Hanse signifie donc ligue, société. — Ostrelins ou Osterlins désignait les négociants hanséates du mot Ost qui veut dire l'Orient ou à.' Ost sée la mer Baltique. [Voy. le Dictionnaire Géographique de Bruzen La Martinière, t. i\} 2e part., p. 42.)
croissoient, et y introduisoient les denrées dont ils manquoient, elles avoient des traités avec la plus grande partie des princes, et en obtenoient des privilèges.
Les premiers qui leur furent accordés par nos roys furent de Louis XI, et ont été renouvelés depuis lui par tous ses successeurs. Ils le furent par le roy en iG55, et le traité en fut signé avec leurs députés par le feu comte de Brienne, le premier président Mole, et l'advocat général Bignon (i).
Mais la grande considération que ces villes tiroient des richesses que le commerce leur avoit acquises, s'est diminuée de temps en temps, en partie parce que quelques-unes d'elles sont passées sous la domination de quelques princes particuliers, en partie aussi parce que le commerce qu'elles renfermaient presque en elles seules, s'est trouvé insensiblement en d'autres mains, par l'industrie des nations chez lesquelles elles l'avoient introduit. Lisbonne, Bruges et Anvers l'attirèrent successivement. L'Angleterre le partagea dans le dernier siècle ; mais surtout la Hollande semble l'avoir tout
(1) D'après M. (le Flassan (Hist. de la diplom. franc., t. m, p. 189), les négociateurs de ce traité seraient : le comte de Brienne, secrétaire d'Étal ; d'Aligre, conseiller au parlement; Bignon, avocat général.
transporté chez elle, depuis le rétablissement de la république. Ainsi, peu à peu la puissance et la considération de celte association se sont perdues; et les seules villes de Hambourg, Lubeck, et Brème soutiennent encore quelque reste du corps des villes Hanséatiques.
Il n'y a qu'elles qui envoyent des députés au nom de la Hanse Teutonique, et qui paroissent, lorsqu'il s'agit de leurs traités et de leurs privilèges. On peut dire même qu'elles ne conservent déconsidération que par la ville de Hambourg. Le commerce qui étoit grand autrefois à Lubek, y est aujourd'hui fort diminué : Brème, comme plus éloigné de la mer, en a toujours eu un moins étendu ; mais Hambourg augmente tous les jours, et se peut regarder comme la première après Amsterdam : aussi elle seule agit plus que les deux autres pour leurs intérêts communs, et ce furent ses députés qui signèrent, en i655, le traité pour le renouvellement de leurs privilèges.
L'article principal qu'ils obtinrent, et qui n'étoit en quelque sorte qu'une confirmation de ceux qui leur avoient été accordés par les roys prédécesseurs de Sa Majesté, fut une dérogation aux ordonnances de François I et de Henri III, sur le fait de la marine, par laquelle, selon la manière dont on a ac-
coutume de parler, la robbe (i) ennemie confisque le vaisseau ami : c'est-à-dire que s'il se trouve sur un vaisseau ami des marchandises ou effets qui appartiennent aux ennemis, ces marchandises et le vaisseau, avec tout ce qui est chargé dessus, sont de bonne prise.
Comme cette règle est fort dure, elle mterrompoit presque tout le commerce des États neutres, lorsqu'il y en avoit quelques-uns dans l'Europe qui étoient en guerre. Il étoit difficile qu'une nation qui avoit liberté de trafiquer avec les deux partis, ne se chargeât de quelque chose qui appartînt aux ennemis de l'un ou de l'autre; que même, sans la participation des maîtres des navires, il ne s'y glissât quelque chose sujet à confiscation ; qu'ainsi ils ne se trouvassent toujours en péril de tout perdre. Mais au moins ils ne pouvoient éviter d'être arrêtés sous prétexte de visite, par tous les armateurs qu'ils rencontroient. On a presque dérogé à cette coutume par tous les traités, particulièrement dans ceux que nous avons avec l'Angleterre, la Hollande et l'Espagne. Nos roys l'avoient accordé de même aux villes Hanséatiques, et par le
(1) Ce mot Robe vient de l'italien Roba qui signifie marchandise, propriété, etc.
traité de i655, Sa Majesté le leur accorda encore, mais pour un terme limité de quinze années (i).
Cette liberté dont elles jouissoient, finissoit en 1670. Comme toute l'Europe étoit alors en paix, elles négligèrent de recourir à la même grâce de Sa Majesté, et de demander le renouvellement de leur traité. Mais lorsque la guerre commença, en 1672, avec la Hollande, et qu'elle s'étendit bientôt après avec l'Espagne, les armateurs françois commencèrent à arrêter les vaisseaux de Hambourg, lorsqu'ils se trouvoient chargés de marchandises qui appartenoientaux Espagnols et aux Hollandois.
Les magistrats députèrent au roy, au nom des villes Hanséatiques, pour le supplier de leur continuer la même grâce que Sa Majesté et ses prédécesseurs leur avoient accordée. Ils représentèrent l'ancien commerce qu'elles avoient exercé de tout
(1) Depuis cette époque les droits des nations neutres ont été reconnus par tous les peuples civilisés, et il est maintenant admis que le pavillon couvre la marchandise.
« On peut poser comme principe absolu que les hostilités surve- « nues entre deux nations, ne peuvent avoir aucune influence sur « la liberté du commerce et de la navigation des peuples restés « neutres.... Les seuls devoirs, les seules conditions qu'ils doivent a remplir et avec une scrupuleuse exactitude, sont : 1° l'absten- « tion de toute immixtion aux hostilités ; 2° la plus scrupuleuse « impartialité. » {Des droits et des devoirs des nations neutres, par Hautefeuille, t. 11, p. 4 92.)
temps avec la France, même dans le temps qu'elle étoit en guerre, et faisoient voir l'utilité dont elles étoient à nos provinces, où elles venoient charger les vins, les sels, les eaux-de-vie, les bleds et autres marchandises, dans un temps que les Hollandois ne les pouvoient enlever, et nos marchands n'étant pas capables de les transporter, à cause de la guerre, elles demeuroient inutiles aux sujets de Sa Majesté.
Il étoit vrai que depuis la guerre déclarée avec la Hollande, les Hambourgeois faisoient la meilleure partie du commerce dans nos côtes. La plupart des marchands d'Amsterdam, qui ne pouvoient continuer un trafic direct avec nous, le faisoient sous leur bannière, et le grand nombre de vaisseaux de Hambourg, qui paroissoient dans nos ports, servoit au débit de nos denrées et enrichissoit cette ville. Mais l'intérêt des armateurs, qui profitoient des prises qu'ils faisoient sur eux, empêcha que leurs prières ne fussent accordées. Sa Majesté leur refusa la continuation de la grâce dont ils avoient joui jusqu'en 1670, et pour tirer avantage de la nécessité de naviguer, elle offrit de leur donner des passeports, qui leur furent vendus chèrement dans les admirautés.
Bientôt après la ville de Hambourg et les autres
Hanséatiques, furent mises au nombre des ennemis de l'État, parce qu'elles faisoient partie de l'Empire qui étoit en guerre contre la France. Elles représentèrent inutilement, et particulièrement Hambourg, qu'elles étoient neutres. Le roi de Suède intercéda vainement pour cette ville, elle ne put se racheter du péril de voir prendre ses vaisseaux que par les passeports qu'elle acheta.
Il est vrai que le roy eut un sujet de mécontentement particulier contre Hambourg. Bidal y étoit en qualité de son résident depuis longtemps. L'Empereur ayant déclaré la guerre au roy, fit ordonner à la ville de renvoyer les ministres de France et de Suède. Elle résista longtemps, mais enfin les magistrats vaincus par les menaces et par la crainte, même par les rumeurs de la populace qui favorisoit l'Empereur, obligèrent ces ministres à s'éloigner (i). Bidal se retira à Hanover et y demeura jusqu'à la paix, après laquelle il retourna à son poste.
Les députés de Hambourg, qui ont été à la
(1) Le baron Bidal écrivait le 24 mai 4675 : « Tout est icy en « même estât à mon égard, c'est-à-dire que l'on ne se hastera point « de me faire sortir sans des ordres bien précis de l'Empereur ; « cependant je me conduis sans empressement, donnant le tems à « ces Messieurs de faire ce qui est de leurs intérêts, et laissant à Sa
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cour jusqu'à la fin de 1679, s'en sont retournés sans avoir rien fait, et n'ont point renouvelé leur traité.
« Majesté d'user de sa clémence , s'ils reviennent , ou de sa justice « quand elle le trouvera à propos, s'ils en usent mal. » (Lettres inédites des Feuquières, t. m, p. 292.)
Dispositions de Christian V au début de la guerre de 1672.— Occupation'du Slesvik. — Traité avec l'Électeur de Brandebourg. — Conquêtes sur la Suède. — Résistance à la paix. — Traités de Fontainebleau et de Luaden. — Rapprochement entre la Suède et le Danemark. — Parallèle entre la royauté absolue et la royauté limitée. — Ministres de Christian V. — Tentative sur Hambourg. — Quels étaient les rois qualifiés de majesté ?
Il n'y avoit guère plus d'un an que Christian V, roy de Danemark, étoit venu à la couronne par la mort de Frédéric III, son père, lorsque les différents préparatifs de Sa Majesté firent assez juger, sur la fin de l'année 1671, qu'elle avoit dessein de rompre avec la Hollande.
Ce prince, à l'exemple du feu roy, son père, n'auroit rien souhaité davantage que d'entrer dans une liaison étroite avec la France. Malgré l'antipathie naturelle qui est entre le Danemark et la Suède, il auroit consenti d'être joint dans l'alliance du roy avec cette couronne. L'on n'étoit pas dans les mêmes sentiments à Stokolm ; et parce que l'on y appréhendoit que le roy ne prît des mesures avec le Danemark, comme Sa Majesté l'auroil en effet
souhaité, l'on me témoigna à diverses fois qu'elles étoient incompatibles, et que Sa Majesté ne pouvoit les conserver ensemble pour ses alliés.
Ainsi le traité que le roy fit renouveler par Courtin en 1G72 (1) avec la Suède, se peut dire, en quelque sorte, un renoncement à toutes les mesures que l'on auroit pu prendre avec le Danemark. Mais parce qu'il étoit à craindre que cette couronne ne voulût pas demeurer indifférente, lorsque la guerre s'allumoit dans toute l'Europe, Sa Majesté vit avec plaisir en 1674 les propositions du mariage du roy de Suède avec la princesse Ulrique-Éléonore (2), sœur du roy de Danemark, et les regarda comme un moyen de nourrir la bonne intelligence entre ces couronnes. Elles furent portées fort avant : le mariage fut accordé et l'on entra même dans les conditions d'un traité d'alliance. Le comte Nilz Brahé, sénateur de Suède, fut envoyé à Coppenhague pour conclure et fut même chargé des présents. Mais l'armée de Suède étant
(1) Le traité fait avec la Suéde, en 1672, était l'œuvre du marquis de Pomponne. Il le négociait à Stockholm où il était sur le point de le conclure, lorsqu'il fut rappelé en France et chargé par le roi des affaires étrangères vacantes par la mort du comte de Lionne.
(2) D'après Mallet , ce serait la cour de Suède qui aurait fait les premières ouvertures pour la conclusion de ce mariage. (Voy. Histoire de Danemark, par Mallet, t. ix, p. 480.)
passée dans ce temps en Poméranie, et y ayant été bientôt après malheureuse, le roy de Danemark crut ne devoir pas perdre cette occasion de réparer les pertes qu'il avoit faites autrefois.
Il traita avec l'Empereur, l'Espagne, l'Électeur de Brandebourg et la Hollande; il mit une armée en campagne, et s'avança dans le Holstein. Il possède cette province en commun avec le duc Christian-Albert de Holstein Gotlorp : ce prince est de la même maison, mais d'autant plus mal avec lui, que son père dont le feu roy Charle-Gustave de Suède avoit épousé la fille, avoit suivi le parti de ce prince, et qu'il avoit continué dans le même attachement. Bien qu'il eût pour femme une sœur du roy de Danemark (i), l'alliance n'avoit point servi à rétablir leur amitié et à terminer leurs différends. Ils en avoient de plus d'une nature par les incidents que faisoit naître tous les jours leur commune souveraineté; et l'on ne pouvoit oublier à Coppenhague que l'on avoit été contraint de renoncer par le traité de 1660 avec la Suède (2), à
(4) Frédérique- Amélie, fille de Frédéric III.
(2) Le traité de 4660 avait affranchi le due de fous les droits de vasselage et de souveraineté qui pouvaient appartenir au Danemark tant sur le duché de Sleswik que sur l'île de Femeren et leurs dépendances.
celle que le Danemark avoit sur la partie du duché de Slesvik, que possède le duc de Gottorp
Le roy de Danemark s'étant avancé jusqu'à Rensbourg, qui est dans le duché de Holstein, y invita, comme par amitié, le duc son beau-frère, qui y vint avec la duchesse sa femme. Il y amena ses principaux ministres, parce que le roy son beaufrère lui témoignoit vouloir transiger à l'amiable sur quelques différends qu'ils a voient ensemble. Ses ministres entrèrent en conférence avec ceux du roy; mais comme ils ne purent consentir aux conditions qui leur étoient demandées, dont une des premières étoit la renonciation à la souveraineté du Slesvik, ils furent arrêtés avec le duc, leur maître (i). Ce prince surpris de sa prison, et dans le dessein de la rompre, signa peu de jours après les articles qui lui furent présentés ; mais comme
(I) « Le duc se rendit sans défiances à Rendsbourg le 25 juin. « On l'y reçut avec de grands honneurs et au bruit de toute l'artil- « lerie de la forteresse.
« Le lendemain le roi reçut un courrier de l'Électeur de Brande- « bourg qui lui apportait la nouvelle de la victoire que ce prince « venoit de remporter sur les Suédois à Fehrbellin.... Sur cette « nouvelle, le roi fit fermer les portes de Rendsbourg, et ayant pris « l'avis de son conseil, il fit désarmer le duc et sa suite, et préparer « une déclaration de guerre contrôla Suède. » (Mallet, Histoire de Danemark, t. ix, p. 185.)
ils lui étoient trop désavantageux, il ne se servit de la liberté qui lui étoit rendue, qne pour se retirer à Hambourg, où il est demeuré jusqu'à la fin de la guerre. Il protesta par des écrits qu'il rendit publics, de la violence qui lui a voit été faite, et en porta ses plaintes au roy, comme garant du traité de Coppenhague.
Cependant le roy de Danemark s'empara de tous ses États, mit garnison dans ses places, et fit raser celle de Tonningen, la meilleure qu'eut ce prince, et munie de beaucoup d'artillerie. Ce pays qui est extrêmement riche, et qu'il a gardé tant que la guerre a duré, lui a donné le principal moyen de la soutenir. Outre qu'il y a toujours fait hyverner une grande partie de ses troupes, il en a tiré des contributions d'argent excessives ; et ayant chargé extraordinairement la partie de ce duché qui appartient au duc, il a rendu plus supportable à celle qui est sous sa puissance ce qu'elle a souffert jusqu'à la paix.
Après qu'il eut commencé par dépouiller un prince toujours attaché à la Suède, et d'autant plus en état de lui faire de la peine dans le dessein qu'il méditoit, que le duc pouvoit, en appelant cette couronne dans ses États, lui donner une entrée facile dans le Jutland, et de là dans le reste du Da-
nemàrk, il se joignit hautement à l'Électeur de Brandebourg. Il assiégea Wismar dans le temps que l'Électeur avoit renfermé les Suédois en Poméranie, et le prit dans la fin de l'année de 1G75. Il entra en Scanie, et se rendit maître de la plus grande partie des places de cette province. Il joignit ensuite des troupes à celles des ducs de Lunebourg, et partagea avec eux le duché de Brème. Il mit des armées considérables à la mer, et passa en personne en Scanie à la tète de celle de terre : ses armes furent toujours victorieuses à la mer (1); mais elles n'eurent pas le même succès dans trois batailles qui se donnèrent en Scanie, où il se trouva en personne, aussi bien que le roy de Suède.
L'histoire dira plus particulièrement ce qui s'est passé dans le cours de cette guerre. Ce que l'on en peut dire, c'est qu'elle a servi au Danemark à faire connoître qu'il étoit moins inférieur à la Suède que
(1) « Adler et Juel recréèrent la ilotte, sous le règne de Chré- « tien V, qui laissa prendre aux talents et au patriotisme de ces a deux hommes, tout leur essor. » {Tableau des États danois, par Catteau, t. n, p. 32.) L'amiral Juel remporta, en 4 677, entre le golfe de Kœge, en Séelande et le cap de Falsterbo en Scanie, une grande victoire qui le rendit maître de la mer, jusqu'à la conclusion de la paix. ( Yoy. Mallet , Histoire de Danemark, t. ix . p. 237.)
l'on ne l'avoit cru jusqu'alors. Il a fait voir plus de conduite et plus de ressource, plus de régularité dans la dépense et dans le payement de ses armées de mer et de terre que l'on n'avoit attendu , et a toujours réduit la Suède au parti de se défendre. H lui a été supérieur en nombre de vaisseaux, et le corps de troupes qu'il a eu sur pied, et qui n'a pas été moindre de 3o à 4o?°°° hommes, a agi partout avec assez de vigueur. Aussi, les conquêtes que cette Couronne avoit faites de Wismar, d'une partie du duché de Brème, de l'isle de Rugen, de Lanskroon etd'Eslimbourg, en Scanie; de l'isle de Mastrand, de celles de Gothland et de Bahus en Norvège, qu'elle possédait toutes, lors de la paix, auroient avantageusement réparé les pertes qu'elle avoit faites dans le traité de Coppenhague,en 1660, si la seule protection du roy n'avoit rendu à la Suède ce qu'elle étoit incapable de recouvrer par elle-même.
Le roy de Danemark, qui ne craignoit pour ses conquêtes qu'autant que la France assisteroit la Suède, ne perdoit aucune occasion de faire insinuer à Sa Majesté et à ses ministres au dehors, combien il souhaitait de mériter son amitié et son alliance. Il lémoignoit qu'il ne prétendoit point être en guerre avec elle, quoiqu'elle la lui eût déclarée par
un acte public, en qualité d'allié de la Suède et de garant du traité de Coppenhague, et tâchoit de lui faire agréer qu'il tirât raison de divers sujets de plaintes qu'il disoit avoir de cette Couronne. Il se déclaroit même qu'il étoit prêt de se remettre au roy de son accommodement, mais toujours avec espérance que Sa Majesté voudroit bien que, pour le dédommager de tant de dépenses que la guerre lui avoit causées, de tant de pertes qu'il avoit souffertes, il lui demeurât quelque part de ses conquêtes.
Majerskron, envoyé extraordinaire de Danemark à La Haye, s'expliqua en cette sorte au comte d'Avaux, ambassadeur de Sa Majesté auprès des Etats (i) ; et après que la paix avec l'Espagne et la Hollande fut conclue, il fit pressentir par lui, si le roy agréeroit qu'il passât, avec un plein pouvoir du roy son maître, à Saint-Germain.
Comme la paix de l'Empire n'étoit pas encore finie, Sa Majesté crut qu'il ne pouvoit y avoir d'inconvénient à l'entendre. Elle lui fit expédier un
(1) Louis XIV écrivait le 6 janvier 1679, à M. de Feuquières : « Le sieur Meyerscron a fait des ouvertures de paix au sieur « d'Avaux, à la Haye, qu'il a dit estre comme de luy-mesme et sans « ordre du roy son maître, il y a sujet de le croire, tant elles sont « peu soutenantes. » {Correspondance des Feuquières,, t. iv;p. 281.)
passe-port, et me donna charge de communiquer cette affaire aux ministres de Suède. Leur haine naturelle pour le Danemark leur rendoit toute négociation suspecte. Ils demandoient que l'on n'en admît point d'autre que celle de Nimègue; mais comme Sa Majesté connoissoit les longueurs de cette assemblée, elle crut que si l'affaire pouvoit être terminée, elle le seroit beaucoup plus tôt dans sa cour. Ainsi elle m'ordonna de traiter avec Majerskron. Ses prétentions étoient d'abord fort vagues ; mais elles diminuèrent à mesure qu'il vit la maison de Lunebourg accommodée, et la paix faite avec l'Empereur et avec l'évêque de Munster. Comme on ne pouvoit toutefois se résoudre en Danemark à se dépouiller de tout ce qu'on avoit conquis, on se renferma à garder au moins la place de Lanskroon, et l'on y insista jusqu'à ce que Ton vit l'Électeur de Brandebourg réduit à accepter les conditions que le roy voulut lui accorder.
Alors le Danemark s'abandonna tout à fait à Sa Majesté. Il témoigna vouloir tenir d'elle seule ce qui lui resteroit de ses conquêtes, et s'offroit à l'avenir d'entrer dans tous ses intérêts. Mais comme Sa Majesté demeura ferme à vouloir que la restitution fut entière, il se réduisit à demander quelque somme d'argent. Il représentai t que Sa
Majesté avoit bien voulu en donner au duc de Zell, à l'évêque de Munster et à l'Électeur de Brandebourg, et faisoit voir qu'il étoit bien malheureux d'être traité différemment de ces princes, auxquels Sa Majesté avoit bien voulu laisser quelques terres et accorder quelque argent.
Mais ces demandes n'eurent aucun effet. La Suède se plaignoit déjà, quoique injustement, des terres que le roy l'avoit obligée de céder pour le bien de la paix. Elle étoit bien plus incapable de souffrir qu'il demeurât la moindre partie de ses dépouilles entre les mains de son naturel ennemi, et le roy de Danemark, demeuré seul de son parti, se trouvoit soumis à la nécessité de subir les conditions que le roy voudroit lui imposer. Ainsi, je signai le traité de paix avec Majerskron, à Fontainebleau, le 2 septembre 1679, après l'avoir communiqué à Bielk et à Lilerot, ambassadeur et envoyé de Suède, qui l'approuvèrent comme avantageux à leur maître. Les traités de Westphalie, de Roskild et de Coppenhague y furent rétablis dans toute leur force. Le roy de Danemark y fut obligé de restituer tout ce qu'il avoit occupé sur la Suède et sur le duc de Holstein ; et la seule autorité du roy, dont les armes avoient passé la même année, sous le maréchal de Créquy, dans les comtés d'Ol-
denbourg et de Delmenhorst (i), inij)osa des lois à ce prince dans le fond du Nord, lorsqu'il étoit eu état de ne rien appréhender de la Suède.
Mais pendant que Majerskron traitoit à Saint- Germain, et que l'on voyoit peu d'apparence que la négociation entre ces deux couronnes se put conclure à Nimègue, la gloire naturelle de la Suède et la jalousie de la grandeur de la France, laquelle ne s'étoit pas éteinte dans ses malheurs, lia une autre conférence pour la paix à Lunden, dans la province de Scanie. Le sénateur Jean Guldenstern, qui avoit alors le principal crédit auprès du roy de Suède, crut qu'il n'étoit pas de la dignité de son maître, que l'on décidât en France de ses intérêts. Il avait déjà fait faire par le marquis de Feuquière, ambassadeur du roy, quelque ouverture pour la réconciliation de ces couronnes. On y étoit entré à Coppenhague ; et cet ambassadeur, bien que la France fût en guerre, en étoit regardé de part et d'autre comme le médiateur (2). Les ambassadeurs
(1) Le maréchal de Créquy entra dans les comtés de Delmenhorst et d'Oldenbourg, par les États des ducs de Zell et de Lunebourg qui lui ouvrirent tous les passages. (Voy. Mallet, Histoire de Danemark, t. ix, p. 269.)
(2) M. de Feuquières, dans une lettre adressée à Louis XIV, le 21 juin 1679, donne de longs détails au roi, sur les préliminaires des
de Suède et de Danemark se rendirent à Lunden ; mais, parce que les prétentions étoient fort éloignées, il y avoit peu d'apparence que ces conférences pussent produire la paix.
Elles duroient encore lorsqu'on y reçut le traité de paix qui avoit été signé à Fontainebleau. Les Danois y acquiesçoient, et les Suédois ne pouvoient y rien souhaiter de plus avantageux que les conditions que le roy y avoit stipulées en leur faveur. Leur vanité fut toutefois blessée que la France eûl réglé seule les intérêts du Nord. Ainsi, ils proposèrent aux Danois de faire un traité entre eux. Il fut le même, pour les conditions, que celui qui avoit été fait par le roy, même de moindre avantage, en quelques articles, aux Suédois; mais il satisfit la vaine gloire de cette nation, et sa peine de devoir à la France la paix qu'elle lui auroit donnée. Les négociations du mariage avec la princesse de Danemark, que la prise des armes avoit interrompues, furent recommencées en même temps ; et comme l'on étoitdéjà d'accord sur toutes choses, elles furent incontinent conclues. Mais ce que l'on n'auroit pas attendu de deux nations si naturelleconférences de Lunden. (Voy. Lettres inédites des Feuquières, t. îv,
ment ennemies, il y fut signé un traité défensif entre ces deux couronnes. Elles s'obligeoient à se défendre réciproquement, en cas qu'elles fussent attaquées, et de s'assister, après la première réquisition, de 4,000 hommes de pied, de 2,000 chevaux et de dix vaisseaux de guerre.
On n'a pu attribuer une résolution si opposée à l'aversion que la Suède avoit fait paroître, de prendre jamais de liaison avec Je Danemark, qu'à l'expérience qu'elle a faite de ses forces. Elle s'est détrompée de l'opinion de la supériorité qu'elle croyoit avoir si grande sur cette couronne. Elle a reconnu qu'elle lui rendroit toujours inutiles les desseins qu'elle pourrait faire de s'étendre dans î'Empire; et que quelque prince qu'elle voulût attaquer, il seroit toujours en état de ne la pas appréhender, lorsque le Danemark entreroit dans son pays.
Le Danemark comprend de même qu'il ne peut avoir d'autre pensée que celle de conserver ses Etats, toutes les fois qu'il ne sera pas assuré de la Suède. Ainsi, par un même intérêt de n'avoir point un ennemi qui arrête toutes leurs entreprises et qui leur ôte toute espérance de conquêtes, elles se sont réunies.
Elles ont l'une et l'autre des pensées de s'étendre
iox DANEMARK.
dans l'Empire. La Suède ne perdra point d'occasion de retirer de l'Électeur de Brandebourg, de la maison de Lunebourg et de l'évèque de Munster, ce qu'elle a été obligée de leur céder par la paix. Le Danemark songera toujours à s'assujettir le duc de Holstein. La Suède conserve ses prétentions sur la ville de Brème : le Danemark sur celle de Hambourg. Ils croiroient, étant joints, pouvoir arriver à l'exécution de leurs desseins, au lieu qu'étant désunis, ils ne pourroient s'en flatter. S'assistantl'un l'autre, ils feraient une puissance très-considérable, et pourroient partager les dépouilles de ces villes et de quelques États d'Allemagne sur lesquels ils ont des prétentions. L'on croit même que la Suède pourrait abandonner le duc de Gottorp, si le Danemark se joignoit à elle dans quelques autres de ses intérêts.
Ce sont jusqu'à cette heure de simples raisonnements, mais qui pourroient n'être pas sans fondement (i), si l'antipathie, nourrie par la jalousie
(1j Ces tendances à un rapprochement intime, qu'une sorte d'intuition faisoit entrevoir dans l'avenir au marquis de Pomponne, ont été mûries et développées par le temps et par les infortunes de ces deux couronnes du Nord. De nos jours, l'union des Scandinaves sous un même sceptre, compte des adeptes fervents à Copenhague comme à Stockholm ; l'idée occupe les esprits, elle est discutée et n'est peut-être pas une utopie irréalisable.
naturelle du voisinage et par tant de démêlés et de guerres, n'étoit souvent plus forte que la raison, et pouvoit étouffer les sentiments d'éloignement et de défiance, qui ne peuvent guère mourir entre ces deux couronnes.
L'on n'a guère mieux connu que dans cette guerre, quelle différence fait dans la puissance des roys la souveraineté absolue ou celle qui est assujettie entre les mains des peuples. La Suède et le Danemark se gouvernoient autrefois à peu près par les mêmes lois. Les roys étoient élus par les États du royaume; ils n'étoient point maîtres de faire la paix ou la guerre, et de lever des impositions sur leurs sujets, que du consentement du Sénat et des États. Gustave-Adolphe, sa fille Christine, et Charles X, roys de Suède, avoient fort augmenté leur autorité durant leurs règnes. Mais le Sénat, qui perdoit avec peiue celle qu'il avoit eue auparavant, avoit travaillé à la reprendre, et l'avoit reprise en partie durant la minorité de Charles XI, qui règne aujourd'hui. Ainsi ce jeune prince ne s'est pas trouvé d'abord avec un pouvoir absolu, ni maître de faire tout ce qu'il auroit désiré durant la guerre.
Il n'en a pas été de même en Danemark. Bien que ce royaume eût toujours retenu l'ancienne manière
de son Gouvernement, les États- Généraux assemblés à Coppenhagne, après la paix faite avec la Suède, en 1660, mirent l'autorité absolue entre les mains de Frédéric III (1). Ils voulurent lui donner cette marque de reconnoissance des soins qu'il s'étoit donnés pour la conservation du royaume, et de la valeur et de la fermeté avec laquelle il avoit soutenu le siège de Coppenhagne, où il étoit enfermé avec toute sa famille. Le Sénat demeura dès lors sans autorité, et la noblesse perdit, non sans une extrême peine, par le consentement unanime des peuples, le crédit qu'elle avoit eu très-grand jusques alors, dans toutes les affaires.
Frédéric III commença à gouverner absolument son royaume, ne prit plus d'avis que celui de son conseil, et se trouva maître d'imposer sur ses sujets, selon qu'il le jugeoit à propos pour le bien de son État.
Son fils Christian V vint à la couronne avec cet avantage, et le pouvoir absolu, avec lequel il fit contribuer ses peuples à la subsistance de ses troupes, eut beaucoup de part aux heureux succès de ses armes. Ce prince est né avec de bonnes qua-
(I) Voij. sur cette révolution gouvernementale Y Histoire de Danemark, par Mallet, t. ix. p. 4 à 4 08.
Jités. Il a fait paroître de la valeur, de la fermeté et de l'ambition dans ce qu'il a entrepris. Il a de l'esprit; mais comme il étoit venu jeune à la couronne, il a presque remis à ses ministres le soin de ses affaires. Greffenfelt, qu'il avoit élevé, d'une naissance assez basse , à la qualité de comte, à la charge de chancelier, et à l'honneur de chevalier de l'Eléphant, en avoit presque été le maître jusqu'en 1675. Ce fut lui qui fit résoudre la guerre et qui donna le conseil, ou de porter le duc de Gottorp à consentir à ce que le roy de Danemark désiroit, ou de lui arracher son consentement (1). Mais bientôt après, le prince de Ploen, aine d'une des branches cadettes de Holstein et à qui le roy de Danemark donna sa confiance avec le commandement de ses armées, le ruina dans l'esprit de son maître. Il fut accusé d'avoir amassé des richesses excessives dans son ministère : il fut privé de ses charges et mis en prison où il est encore (2). Le
(1) Selon Puffendorff, ce conseil venait de l'Électeur de Brandebourg.
(2) Greifenfeît fut étroitement gardé pendant quatre ans dans la citadelle de Copenhague ; on le transféra ensuite dans le château de Munckholn, près de Dronthein en Norwége où il mourut en 1699. « Ses ennemis étoient d'autant plus intéressés à le tenir à cet « éloignement, que le roi témoigna souvent combien il regrettoit « ses services, et qu'il lui échappa même de dire un jour à ses mi-
crédit du duc de Ploen ne dura pas Longtemps. Il
se retira, et la principale administration des affaires a passé depuis, avec la charge de chancelier, entre les mains du comte Alfelt, homme de qualité et de mérite (i).
Dans le temps que le roy de Danemark finissoit son traité de paix avec la France et la Suède, il fit avancer toutes ses troupes dans le Holstein. Tl se présenta devant la ville de Hambourg et demanda à cette ville la foy, l'hommage et le serment de fidélité qu'il disoit lui être dus. Les roys de Danemark ont prétendu, il y a longtemps, que cette ville est située dans le duché de Holstein, qu'ainsi elle leur est redevable de ce devoir. Ce droit leurétoit commun avec les ducs de Holstein-Goltorp; mais les roys de Danemark, comme plus puissants, s'étoient mis seuls en état de le poursuivre. Christian IV, grand-père du roy d'aujourd'hui, menaça cette ville par mer et par terre en [i6o3]; mais comme son principal dessein étoit d'en tirer de l'argent, il
« nistres : Greffenfeld tout seul connoissoit mieux les vrais intérêts « de mes États que tous mes conseillers actuels ensemble. » (Mallet, Histoire de Danemark, t. îx, p. 21 1.)
(I ) La ligue qui avait renversé Greftenfelt, était composée de Guldenlew, fils naturel de Frédéric III, du duc de Ploen, de Knuth et d'Ablefeld qui devint immédiatement grand chancelier.
se contenta d'un acte par lequel la ville et les magistrats se disoient bien ses sujets, mais sans reconnoître sa souveraineté comme vassaux, ni lui rendre la foy et hommage qu'il demandent : aussi appeloient-ils cet hommage d'honneur et de respect (i).
L'affaire avoit été portée depuis devant l'Empereur, et la ville en avoit obtenu un resent en sa faveur; mais le roy de Danemark n'ayant pas voulu y eléférer, il prit l'occasion qu'il étoit encore armé pour lui faire la même querelle que lui avoit faite le roy, son grand-père. Cette entreprise contre une des plus grandes, des plus riches et des plus puissantes villes d'Allemagne surprit tout l'Empire. L'on vit tout d'un coup les quartiers pris devant la place, les vaisseaux avancés sur l'Elbe et toutes choses disposées pour l'attaque. Les magistrats se trouvèrent d'autant plus en peine, qu'ils avoient déjà un autre différend à soutenir avec l'Électeur de Brandebourg. Ce prince prétendoit le payement de quelques assignations, que l'Empereur lui avoit données, durant la guerre, sur cette ville.
Ainsi ils eurent recours à leurs voisins, particulièrement au duc de Zell, dont ils avoient la ga-
(1) Voy. Histoire de Danemark, par Mallet, t. vu, p. 228.
ràntie en cas qu'ils fussent inquiétés pour de telles prétentions. Toute sa maison, trop intéressée à la conservation de cette place si voisine de leurs Étais, et qui auroit donné trop de puissance au roy de Danemark, se joignit à lui. Ce prince fit passer des troupes dans la ville, et en fit préparer d'autres en état d'y entrer, s'il en étoit besoin.
Les magistrats portèrent leurs prières au roy, comme au protecteur et au garant des traités de Westphalie, qu'ils disoient blessés par cette entreprise; et le comte de Rebenac eut ordre de passer auprès du roy de Danemark, pour s'entremettre de l'accommodement. L'autorité de Sa Majesté acheva de le terminer. L'écrit fut concerté, semblable à peu près à celui qui avoit été donné à Christian IV, et il en coûta une somme considérable à la ville (1). Elle se délivra de même pour quelque argent des prétentions de l'Électeur de Brandebourg ; et la fin de cette affaire acheva de calmer tous les troubles de l'Empire.
Le roy de Danemark, aussi bien que le roy, son père, a renouvelé diverses fois ses instances auprès du roy, pour en obtenir le titre de Majesté. Nos
(4) Hambourg paya au roi de Danemark sous le nom de trèshumble reconnaissance une somme de 220 ; 000 écus.
roys ne le don noient point à ceux de Suède, de Danemark et de Pologne, ou parce que ces roys, renfermés dans le Nord, étaient moins considérables, ou parce qu'étant électifs, l'on regardoit l'autorité royale comme moins absolue entre leurs mains puisqu'elle pouvoit sortir de leur famille après leur mort, ce qui en paroît la véritable raison.
Le feu roy changea cet usage en faveur de la Suède, lorsque les conquêtes de Gustave- Adolphe et le besoin que nous avions de son alliance auroient obligé à des complaisances encore plus grandes.
La Pologne et îe Danemark ont fait depuis diverses instances pour obtenir le même traitement; mais on s'en est défendu jusqu'ici sur l'usage.
Les roys de Pologne ont toujours donné de la Majesté au roy, soit qu'ils lui écrivissent en latin, ou en françois. Les roys de Danemark, lorsqu'ils ont écrit en latin, n'ont point donné ce titre, mais seulement celui de Sérénité; et parce que le roy en leur écrivant, comme il fait toujours, en françois, les traite de vous seulement, le roy de Danemark d'aujourd'hui, lors de l'envoy de ses derniers ministres, leur donna des lettres de sa main écrites en françois, dans lesquelles en ne donnant point
le titre de Majesté, il se servoit, selon l'usage de notre langue, du ternie de vous seulement. Le roy en recevant la première qui lui fut rendue en 167^ par Majerskroon, lui fit dire qu'il n'en recevroit plus de cette sorte et chargea le chevalier de Terlon, son ambassadeur, de le déclarer à Coppenhague.
Mais lorsque le même Majerskroon tut renvoyé pour la négociation de la paix, et qu'il m'eut communiqué sa lettre de créance, qui étoit, comme la première, de la main du roy son maître, en François, je lui fis connoitre qu'il ne pouvoit être admis à l'audience du roy. Je lui témoignai en même temps que le roy de Danemark devoit écrire au roy en la manière que tous les roys lui écrivoient, et il se soumit à faire venir une lettre avec le titre de Majesté, s'il se trouvoit que jamais les roys de Danemark eussent écrit au roy en cette sorte. L'on fit revoir dans toute la secrétairerie d'État, et l'on trouva en effet que les roys de Danemark, en écrivant en latin, avoient donné seulement le titre de Sérénité à nos rois. Ainsi il présenta la lettre latine qu'il avoit apportée, et qu'il avoit tenue cachée jusqu'à ce qu'il eût vu l'événement de la première.
Une des principales raisons du Danemark pour appuyer cette prétention, étoit que si nos roys avoient fait distinction des roys électifs avec les hé-
réditaires, cette raison cessoit en sa faveur depuis que les États de son royaume avoient affermi la couronne dans sa maison, avec une autorité absolue, et avec tout le pouvoir des monarchies les plus souveraines. On prétendoit encore à Coppenhague que le titre de Majesté avoit été donné autrefois par nos roys à ceux de Danemark, et l'on me communiqua des copies de lettres, dont on assuroit avoir les originaux, par lesquelles François I écrivant, en i5/p, à Christian III et à Du Fresne, son ambassadeur auprès de ce prince, qui fit un traité avec lui, lui donna le titre de Majesté dans l'une et dans l'autre. Mais soit que la chose fût ainsi alors, l'usage a entièrement changé depuis.
Si jamais le roy avoit besoin de l'alliance du Danemark, une des conditions par lesquelles Sa Majesté pourroit le toucher davantage, seroit de lui accorder un titre qu'il souhaite avec tant d'ardeur.
Le roy de Danemark a épousé [Charlotte-Amélie] fille du Lantgrave (i) de Hesse-Cassel, dont il a divers enfants, et a conclu, en 1680, le mariage de la princesse sa sœur (2) avec le roy de Suède.
(1) Guillaume.
(2) Ulrique Éléonore.
Michel Wisnowiski, roy de Pologne. —Intrigues en faveur du duc deLongueville. Mort du roy Michel. — Prétendants à la couronne. — L'évêque de Marseille ambassadeur à Varsovie. — Ses instructions. — Sommes dont il dispose. — Élection de Sobieski. — Portrait de ce prince et portrait de Marie d'Arquien, sa femme. — Traité entre Louis XIV et Sobieski. — Paix de Zuranow. — Le marquis de Béthune remplace l'évêque de Marseille. — Il confère à Sobieski l'Ordre du Saint-Esprit. —Origine des troubles de Hongrie. — Les mécontents offrent la couronne à Sobieski. — Chefs principaux. — Béthune traite avec eux et avec le prince de Transylvanie. — Il lève un corps d'armée. — La reine de Pologne contrarie ses mesures. — Causes de la haine de cette princesse pour la France. — Campagne de Hongrie. — Diète de Grodno. — Mission d'Acaquia. — Traité de 1677 entre la Suède et la Pologne. — Désastre des Suédois en Prusse. — Comptabilité du marquis de Béthune. — Sobieski demande aux princes chrétiens des secours contre le Turc. — Intérêts de la Pologne et de ses voisins.
Le roy Michel Wisnowiski régnoit en Pologne, lorsque, sur la fin de l'année 1671, le roy se prépara à déclarer la guerre à la Hollande. Il avoit épousé l'archiduchesse Éléonore (1), sœur de l'Empereur (2), et étoit attaché étroitement par cette alliance aux intérêts de la maison d'Autriche. Mais il étoit d'une si grande incapacité, et ensemble
(1) Fille de l'Empereur Ferdinand III.
(2) Léopold I.
d'une si grande inapplication, qu'étant tombé dans le mépris général de ses peuples, ceux même qui avoient contribué à l'élever sur le trône, songeoient à l'en faire descendre (i).
Il s'étoit formé pour ce sujet un fort grand parti, dont Sobieski, grand maréchal et grand général tout ensemble, se pouvoit dire le chef. Morstein, grand trésorier, homme riche et de beaucoup d'esprit, y avoit la principale part avec lui (2). Tous deux étoient attachés d'inclination à la France. Ils avoient eu toute la confiance de la reine Marie- Louise de Gonzague, femme du roi Jean Casimir, lorsque, du consentement du roy son mari, elle travailloit à faire tomber la couronne de Pologne su rie prince de Condé ou sur le duc d'Anguien, son fils, et continuèrent à soutenir ce projet, de concert avec le même roy Jean Casimir, lorsqu'il se fut démis de la couronne entre les mains de la Répu-
(1) Le roi Jean Casimir, apprenant après son abdication que la diète lui donnait pour successeur Michel Wisnowiski , s'écria : Quoi ! ils ont couronné ce pauvre homme !
(2) Les charges de grand maréchal, de grand général et de grand trésorier étaient les plus considérables de la république. Elles avaient deux titulaires : l'un pour le royaume de Pologne ; l'autre pour le grand-duché de Lithuanie. ( Voy. Mémoires sur le gouvernement de la Pologne, p. 82 et suiv.)
POLOGNE. m
bliqae; mais n'ayant pu réussir dans leur dessein, et la voix de la diète ayant concouru en faveur du prince Wisnowiski, l'incapacité de ce prince leur fit prendre, après son élection, les mêmes pensées qu'ils avoient eues auparavant.
Le prince de Condé et le duc d'Anguien, après avoir reçu une exclusion si formelle dans la diète de l'élection, ne jugeoient plus à propos de s'y engager; et le roy ne crut pas se devoir commettre à entreprendre pour eux une affaire qui vraisemblablement seroit sans succès. Ainsi le parti françois en Pologne jeta les yeux sur le duc de Longueville (i), jeune prince de grande espérance, et dont les grands biens pouvoient contribuer à lui concilier les esprits des Polonois. Il paroissoit même plus propre pour leur dessein, parce qu'il n'étoit point marié. Le roy Michel étoit accusé d'impuissance ; et en joignant cette raison à sa mauvaise conduite, on prétendoit lui ôter sa couronne et sa
(1) Charles Paris d'Orléans, duc de Longueville et d'Estouteville était fils de Henri II d'Orléans duc de Longueville et d'Anne -Geneviève de Bourbon-Condé, si connue par sa beauté, son esprit d'intrigue et le rôle qu'elle joua dans les guerres de la Fronde. La famille de Longueville était issue du célèbre Dunois, bâtard de Louis de France, duc d'Orléans ; les descendants de celui-ci obtinrent en 1 571 le titre de princes du sang.
femme en même temps. Le duc de Longueville auroit dû lui succéder à l'une et à l'autre. Bien fait et aimable comme il étoit, on ne doutoit point que la reine ne s'accommodât de ce changement; et il y avoit apparence que pour la conserver sur le trône, l'Empereur y donneroit volontiers les mains.
Le roy ne paroissoit point ouvertement en cette affaire. Sobieski, Morstein et ceux qui étoient plus particulièrement dans ce parti, sçavoient seulement qu'il seroit bien aise qu'elle réussît ; et il y contribuoit sous main. Toutes choses, bien qu'en secret, se faisoient au nom du duc de Longueville. Il avoit des gens à lui en Pologne, entre autres l'abbé Paumier, homme de beaucoup d'esprit : il avoit pouvoir d'engager son nom et. sa parole pour les récompenses qu'il promettoit à ceux qui auraient favorisé son élection, et répandoit cependant des sommes assez considérables.
Les choses se disposoient favorablement pour le succès d'un si grand dessein. Sobieski, également considérable par ses charges, par ses grandes actions, et par son crédit parmi les gens de guerre, avoit porté l'armée à se confédérée C'est le premier pas en Pologne pour affoiblir l'autorité des roys ; et selon toutes les apparences, les mesures qui avoient été prises pour la déposition du roy
Michel dans la prochaine diète, auraient eu leur effet. Mais lorsqu'il y avoit plus lieu de l'espérer, l'on apprit en Pologne que le duc de Longueville avoit été tué au mois de juin 1672, et presque sous les yeux de Sa Majesté, dans le célèbre passage du Rhin, qui ouvrit le chemin aux armes de France à la conquête de la Hollande. Toutes les espérances que ses partisans avoient conçues, tombèrent avec lui ; et n'ayant personne qu'ils voulussent mettre en sa place, ils laissèrent le gouvernement entre les foibles mains de leur roy.
Sobieski demeura avec d'autant plus d'autorité à la tête des armées, que le Turc étant entré en Pologne avec de fort grandes forces, le salut du royaume sembloit attaché à son expérience et à sa conduite. Le succès répondit à la confiance que l'on avoit en lui; et sur la fin de l'année 1673, étant marché au secours de la ville de Cochin (1), que les Turcs avoient assiégée, il remporta une pleine et entière victoire sur ces infidèles. A peine venoit-il d'augmenter sa gloire par le gain de cette bataille, lorsque, étant encore à l'armée, il apprit
(1) Cochin, Khotin ou Choczim est bâtie sur le Dniester à 60 kilomètres N. E. de Czernowitz. Ce champ de bataille a été funeste aux Turcs en 1673 et en 4739 ; ils y furent vaincus la première fois par les Polonais et la seconde fois par les Russes.
la nouvelle de la mort du roy Michel, arrivée assez subitement, à la fin de l'année 1674 (i).
L'archevêque de Gnesne, toujours administrateur et gouverneur du royaume dans les interrègnes, convoqua la diète de l'élection. L'usage est qu'elle se tient en pleine campagne; et les princes de l'Europe qui ont intérêt d'avoir un roy de Pologne dans leur alliance, ou qui portent quelqu'un des prétendants à la couronne, y envoyent d'ordinaire leurs ambassadeurs. Ils appellent ces prétendants du nom de candidats ; et la coutume est que ceux qui se présentent, ou qui sont recommandés par quelques princes considérables, offrent en public des avantages pour la République, et en secret pour les particuliers.
Ceux qui se déclarèrent publiquement comme espérants à l'élection, furent le fils du grand-duc de Moscovie, le duc de Lorraine et le prince de Neubourg. Le premier, recommandé par son père, flattoit les Polonois de se voir le plus puissant État de l'Europe, lorsque la Moscovie et la Pologne seroient unies sous un même prince. Il prenoit soin de guérir l'appréhension qu'ils pouvoient conce-
pt) Le roi Michel mourut le jour de la bataille de Choczim. Cette coïncidence a été remarquée par les historiens de Sobieski.
voir qu'un duc de Moscovie, qui régneroit sur eux, ne les rendît en quelque sorte inférieurs aux Moscovites, et ne changeât la forme de leur gouvernement et leurs privilèges. Il leur faisoit espérer que le roy demeureroit chez eux ; et par l'exemple du duché de Lithuanie qui, depuis qu'il est uni à la Pologne, conserve ses lois, ses privilèges, et sa même indépendance de cette couronne, il leur faisoit voir qu'une union, d'ailleurs si avantageuse, ne changeroit rien à la forme de leur république.
L'Empereur employoit en faveur du prince Charles de Lorraine les mêmes offres d'une alliance étroite et d'une assistance contre le Turc, dont il s'étoit servi, lorsqu'il n'avoit point réussi pour ce prince, dans le temps de l'élection du roy Michel. Tout le parti d'Autriche, qui étoit puissant, agissoit dans ce même esprit, et étoit fortifié par les amis et par le crédit de la reine, veuve du roy Michel, qui, en épousant le prince Charles (i), se voyoit assurée sur le trône qu'elle abandonnent à regret.
Le duc de Neubourg conservoit les mêmes intelligences qu'il avoit depuis longtemps en Pologne,
(4) Ce mariage fut célébré en 4678. (Voy. dans la Gazette (année 4678; p. 256), les Particularltez du mariage du prince Charles de Lorraine, avec la reyne douairière de Pologne.
et reprenoit les mêmes espérances qu'il avoit eues autrefois. Il se voyoit également assuré de la protection du roy, et croyoit que le mariage qui se pouvoit faire de la reine de Pologne avec son fils, pou voit contribuer à lui rendre cette princesse favorable.
Outre les prétendants qui se déclaroient plus ouvertement, il y en avoit d'antres que l'on croyoit avoir la même pensée. L'on regardoit le duc d'York, déjà brouillé en Angleterre par la profession qu'il faisoit de la religion catholique, comme capable d'y aspirer ; et l'on ne doutoit point qu'il ne fût puissamment recommandé par le roy son frère.
L'Électeur de Brandebourg sembloit avoir la même prétention pour le prince, son fils, et l'on ne croyoit pas que, pour arriver à la couronne, il ne lui fît aisément changer de religion. La réunion de la Prusse ducale à la Pologne sembloit même une offre assez forte pour tenter les Polonois.
Le duc de Savoye, pour l'honneur de sa maison, souhaitoit de pouvoir faire tomber l'Élection sur le comte de Soissons (i); mais comme ses espé-
(1) Louis-Thomas de Savoie, comte de Soissons, était fils d'Eugène-Maurice de Savoie, comte de Soissons et d'Olympe Mancini, nièce du cardinal Mazarin. Il servit la France, avec le grade de maréchal de camp, jusqu'à l'année 1695 ; mais à cette époque , il
rances pour lui ne pouvoient être fondées que sur la protection de Sa Majesté, il s'adressoit à elle pour la lui demander et offroit seulement de contribuer quelque argent en faveur de la République.
Dans cette disposition d'affaires, le roy choisit l'évêque de Marseille (i) pour l'envoyer ambassadeur extraordinaire en Pologne, et pour y agir suivant les instructions qui lui furent données. Sa Majesté ne le chargea point de proposer ni le prince de Coudé, ni le duc d'Anguien. Elle avoit trouvé de trop grands obstacles contre eux, et avoit répandu inutilement de très-grandes sommes, lorsque sous le règne du roy Jean Casimir, elle avoit fait toutes sortes d'efforts pour les porter à la couronne. Ainsi elle jugeoit qu'elle ne pouvoit reprendre les mêmes vues, sans hasarder avec aussi peu de succès des dépenses considérables que la guerre, dans laquelle elle étoit engagée, lui donnoit moins de lieu de les risquer. Elle appréhendoit encore que l'élévation d'un prince du sang sur le trône de Pologne ne donnât de la jalousie à la Suède, qui ne s'étoit pas encore déclarée en
suivit l'exemple de son frère, le célèbre prince Eugène, et passa dans le parti de l'Empereur.
(1) Toussaint de Forbin. {Voy. dans ce volume la note \ , p. 50.)
m POLOGNE.
faveur de Sa Majesté, et qu'elle ne fit le même effet sur l'esprit de l'Électeur de Brandebourg, qui venoit à peine de rentrer dans son alliance par le traité de Vossen.
Ces raisons firent que tous les ordres de l'évéque de Marseille se renfermèrent à exclure le prince Charles de Lorraine, comme le principal intérêt que Sa Majesté eût dans cette affaire, et à favoriser le prince de Neubourg. Mais s'il ne pouvoit réussir pour celui-ci, il devoit favoriser l'Élection de tout autre prince, puisque tous, à l'exclusion du duc de Lorraine, étoient presque égaux à Sa Majesté. Elle le chargea, toutefois, de concourir à l'élection du comte de Soissons, si la Diète se disposoit favorablement pour lui, et de témoigner que le roy verroit avec plaisir le choix qu'elle feroit du prince de Condé, du duc d'Anguien ou du prince de Conty, si elle revenoit à la connoissance de la faute qu'elle avoit faite, en les excluant lors de l'élection du roy Michel.
La principale créance que l'évéque de Marseille devoit prendre, étoit au grand maréchal et au grand trésorier Morstein. Lorsque, dans la dernière élection, le premier s'étoit engagé de porter les intérêts du prince de Condé, Sa Majesté lui avoit promis, si la chose réussissoit, de lui ériger une terre en
France en duché et pairie, de le faire maréchal de France, chevalier du Saint-Esprit, et de lui donner une somme de 100,000 écus. Si cette nouvelle élection succédoit en faveur du prince de Neubourg, Sa Majesté lui promettoit les mêmes honneurs; pour la somme de 100,000 écus, elle remettoitau duc de Neubourg de s'en charger. Mais soit que ce prince fût élu, ou ne le fût pas, pourvu que celui de Lorraine fût exclu, elle vouloit bien lui laisser espérer une somme considérable.
Cependant pour disposer plus aisément les amis de Sa Majesté à ce qu'elle désiroit d'eux, elle chargea l'évéque de Marseille d'une année des pensions qui leur avoient été données en 1669 (1) et qui ne leur avoient point été payées depuis. Celle du grand maréchal étoit de 20,000 livres, celle du grand trésorier de 9,000 livres, celle du Palatin de Russie de 8,000 livres. Comme ils avoient toujours bien agi, il avoit ordre de les leur faire payer ; mais avant que de faire délivrer celle de i5,ooo livres au chancelier de Lithuanie, et celle de 12,000 livres au vice-chancelier de Pologne, il devoit s'assurer de leur conduite, parce que dans la
(1) Ces pensions avaient été données en 1669 pour empêcher l'élection d'an candidat hostile à la France et pour favoriser celle du prince de Condé.
dernière diète , elle n'avoit pas été telle que Sa Majesté pouvoit la désirer. Ainsi il devoit tirer parole d'eux qu'ils ne donneroient point leur voix au prince de Lorraine (i).
Sa Majesté remit de plus au pouvoir de l'évêque de Marseille une somme de 5o,ooo écus pour répandre dans la diète , selon qu'il le croiroit à propos. Mais pour toucher le grand maréchal et le grand trésorier par de plus grandes espérances, elle lui permit de leur promettre 4oo?ooo livres après l'élection du prince de Neubourg, ou au moins après l'exclusion du prince Charles, soit qu'ils voulussent distribuer cette somme parmi ceux de leur parti, pour s'assurer leurs suffrages, soit qu'ils voulussent se la réserver pour euxmêmes, soit qu'ils jugeassent à propos de la faire offrir pour le secours de la République.
L'évêque de Marseille arriva à Varsovie peu avant la diète de l'Élection (a). Il y trouva les brigues
(1) Jean Sobieski était grand maréchal ; Morstein, grand trésorier ; Stanislas Jablonowski, palatin de Russie; André Olsowski, vice-chancelier de Pologne ; et Casimir Patz, chancelier de Lithuanie. Ce dernier avait épousé une française, Elisabeth-Claire de Mailly, dame d'honneur de la feue reine Louise de Gonzagues.
(2) « Une tempête l'avait jeté sur les côtes d'Angleterre. Il arec riva enfin, renoua les relations de la cour de Versailles avec la
très-fortes en faveur du prince Charles, les offres du Moscovite peu ou point écoutées, et en tel état que le grand duc n'avoit point cru devoir envoyer ses ambassadeurs. L'Électeur de Brandebourg n'avoit point fait parler pour son fils, ou s'il l'avoit fait, il l'avoit fait en secret ; mais il employoit publiquement ses offices, conjointement avec la Suède, en faveur du prince de Neubourg.
Le parti de ce prince ne pouvoit toutefois être considérable que par la protection du roy, et par l'autorité et les suffrages de ceux qui étoient attachés à Sa Majesté. La Pologne, en général, appréhendoit la nombreuse famille du duc de Neubourg, capable de consommer en la personne des frères du roy qu'elle auroit élu, la plus grande partie des grâces que les roys sont obligés de partager entre les grands du royaume. Cette raison, qui lui avoit nui autrefois, lui nuisoit encore, et
« plupart des grands, se rendit promptement populaire par sa maa gnificenee et ses largesses ; puis entouré de seigneurs illustres, « escorté par toute la maison militaire de Sobieski, traînant une « suite de quatre-vingts carrosses et de pages, d'écuyers sans nom- « bre, précédé d'une musique guerrière qui charmait le peuple par « ses fanfares, il se rendit au kolo (camp d'élection), enleva tous « les assistants à force de bonne grâce et d'éloquence.... Ses succès « passèrent l'attente de ses amis et de ses ennemis. » (Salvandy, Histoire de Pologne, t. h, p. 209.)
auroit pu difficilement être surmontée par tout le crédit et l'industrie du grand maréchal.
Mais cet homme prenoit d'autres pensées pour lui-même. L'exemple du roy Michel avoit fait connoître que la République pouvoit se déterminer à un Piaste (i). Il ne se voyoit de fort grands compétiteurs que le prince de Lorraine, et il sçavoit que l'intention principale de Sa Majesté étoit de l'exclure. Que ce fût par lui ou par le prince de Neubourg, il le lui croyoit assez indifférent. Ainsi il fit connoître et par lui-même, et par Morstein, à l'évêque de Marseille, qu'il se trouvoit de telles oppositions pour ce prince qu'il seroit à craindre qu'en s'opiniâtrant à le porter, on ne fit prévaloir le parti du prince Charles ; qu'il croiroit l'exclure plus facilement, s'il travailloit à se faire élire, aidé des assistances de Sa Majesté; et que ce moyen étoit le plus sûr pour empêcher que la couronne ne tombât sur un prince opposé à la France..
Gomme le premier intérêt de Sa Majesté étoit de détourner l'élection du prince Charles, que bien qu'elle eût souhaité le prince de Neubourg, tout autre lui étoit presque égal, pourvu qu'il ne fût
(1) Piast était un paysan polonais que ses concitoyens élevèrent en 842 au pouvoir suprême. Ceci explique le sens attaché au mot Piaste.
pas dépendant de l'Empereur, et que personne ne lui pouvoitêtre plus assuré que le grand maréchal, l'évêque de Marseille, qui avoit ordre de se conduire particulièrement selon ses lumières, les suivit avec plaisir. Inutilement auroit-il insisté pour le prince de Neubourg, lorsque celui seul qui pouvoit le faire élire vouloit employer pour lui-même le crédit qu'il avoit dans la diète.
Les 5o,ooo écus qu'il avoit pouvoir de répandre, et les promesses qu'il pouvoit faire de 4°o?ooo livres après l'élection, furent employés en sa faveur. Son autorité dans l'armée, la gloire qu'il venoit d'acquérir dans la bataille de Cochin, l'opinion qu'il pouvoit seul défendre la Pologne lorsqu'elle seroit puissamment attaquée par le Turc, et les moyens que le roy lui avoit donnés de gagner les voix, déterminèrent la diète à son choix (i). Il
(1) Quelques écrivains ont affirmé que l'évêque de Marseille n'avait eu aucune part au triomphe de Sobieski et l'abbé Coyer a même prétendu « qu'au moment que les cinq premiers palatinats « crioient vive Sobieski ! le baron de Boham courut à toute bride « au jardin du palais Casimir où étoit la grande maréchale pour « lui annoncer cette bonne nouvelle. Forbinqui lui donnoit la main, « lui dit que si on achevoit, il doutoit fort que le roi son maître en « fût content. Content ou non, répondit la grande maréchale, qui « est-ce qui refuse un sceptre ? Forbin n' avoit dans ses instructions « que le prince de Neubourg ; et il arriva trop tard pour former « une autre brigue. » (Coyer. Histoire de Sobieski, t. n, p. 31 .) Le
fut proclamé avec une approbation générale; et Sa Majesté eut en sa personne le prince dont elle pouvoit se promettre plus d'amitié et plus de reconnoissance.
On a cru que le grand maréchal n'aurait point envisagé par lui-même un si grand dessein, s'il n'y eût été porté par la France. Autant il avoit de grandes qualités pour la guerre et pour les affaires, autant avoit-il un esprit modéré, porté au repos, et l'on pourroit dire paresseux, lorsque de grandes raisons ne le portoient pas à l'action (i). La grande maréchale, sa femme, qui, étant née Françoise, fille du marquis d'Arquien, étoit passée en Pologne encore enfant , avec la reine Marie-Louise, étoit remplie au contraire d'une ambition violente, qu'elle inspirent en toutes rencontres à son mari. Ce fut elle qui lui fit naître principalement la pensée de songer à la couronne, qui ménagea ses amis, et qui le fortifia dans tous les pas qu'il fut obligé de faire pour y arriver.
nouveau roi de Pologne ne pensait point comme son biographe, car il se hâta de témoigner sa reconnaissance à l'évèque de Marseille en lélevant au cardinalat : cette seule circonstance aurait dû suffire pour rendre l'abbé Coycr plus circonspect dans l'appréciation de l'événement qui nous occupe.
(1) Un auteur contemporain de Sobieski a tracé de ce prince le portrait suivant : .« Jean ITT avoit été très-bien fait dans sa jeu-
Un des premiers soins de ce roy et de la reine, sa femme, fut de donner part au roy de leur élection, de lui témoigner leur reconnoissance, et de l'assurer de leur attachement à son alliance.
Pour reconnoître ce qu'ils dévoient à la manière dont l'évèque de Marseille avoit agi en leur faveur, et pour faire en même temps une chose qu'ils sçavoient devoir être agréable à Sa Majesté, le roy de Pologne lui donna sa nomination au cardinalat, dans la prochaine promotion pour les couronnes.
Le roy envoya peu après le marquis de Béthune faire compliment à ce prince et à la reine, sa femme,
« nesse ; mais ses débauches excessives l'avoient tellement fait (f grossir, qu'il lui f'alloit alors une table qui fût échancrée pour « placer son ventre. Il avoit d'ailleurs fort bonne mine. Il avoit été « aussi brave que galant ; et avant son élection il étoit la terreur « des Turcs.... Dans le temps que je l'ai vu, il étoit devenu si pe- « sant qu'il étoit incapable d'agir.... Autant dans sa jeunesse il « avoit été libéral, autant il étoit devenu avare. » (Mémoires de M. de***, collection Petilot, t. ux, p. 3.)
Voici ce qu'a dit de la reine M. de Salvandy : « Elle avait qua- « rante ans alors. Depuis près de trente ans, elle habitait la Po- « logne ; et déjà femme charmante au sortir de l'enfance, jeune « encore et belle maintenant sur le retour de son âge, elle voyait « à ses pieds depuis trente années les seigneurs les plus brillants « de Varsovie. Une taille et un port de reine, de grands traits, une « beauté altière avec des grâces touchantes, des manières à la fois « persuasives et impérieuses, tout semblait annoncer que le ciel ce l'avait formée pour le rang suprême. * (Salvandy, Histoire de Pologne, t. m, p. 237.)
sur le sujet de l'élection. Il étoit beau-frère de cette princesse, ayant épousé sa sœur aînée. Ils reçurent ainsi par lui avec plus de plaisir ces témoignages de l'amitié de Sa Majesté, et lui donnèrent bientôt après un gage de leur affection à ses intérêts.
L'évêque de Marseille avoit eu ordre de proposer un traité au roy de Pologne. Il devoit l'inviter à porter la guerre dans la Prusse, contre l'Électeur de Brandebourg, qui depuis peu avoit manqué à la parole qu'il avoit donnée au roy dans le traité de Vossen, et s'étoit joint à l'Empereur. Il devoit aussi l'engager à agir dans la Hongrie, et à favoriser les mécontents, qui y nourrissoient toujours un parti contre l'Empereur. Ces articles, qui dévoient demeurer secrets, furent signés par le roy de Pologne avec l'évêque de Marseille et le marquis de Béthune. Il promettoit d'entrer dans la guerre que Sa Majesté désiroit de lui; mais il se réservoit de juger du temps qui lui seroit nécessaire pour y engager la république. En échange, le roy devoit lui donner 200,000 francs une fois payés, lorsqu'il entremit en action, et des subsides pour l'entretien de ses troupes.
Cependant le roy de Pologne se trouva engagé, dans le commencement de son règne, dans la même
guerre qu'il avoit soutenue contre le Turc lorsqu'il n'étoit que grand maréchal. Il se mit en campagne pour s'opposer aux ennemis sur les frontières. Il remporta divers avantages; mais, n'ayant qu'un petit nombre de troupes contre une prodigieuse armée de Turcs et deTartares, il se trouva bientôt enfermé de toute part. Il se retrancha dans un poste avantageux, et les ennemis se retranchèrent devant lui. Quelque disproportionnées que fussent ses forces à celles des ennemis, il les attaquoit et les battoit presque toujours par de continuelles sorties, de telle sorte qu'il les réduisit à venir à lui par tranchées. Mais comme ils n'avançoient pas davantage par ce moyen, ils introduisirent une négociation de paix.
Elle fut signée à Zuranau, où les deux armées étoient en présence, le i5 octobre 1676 (1). Les conditions en furent en quelque sorte moins dures à la Pologne que celles que le roy Michel avoit accordées quelques années auparavant. Elles confirmèrent toutefois l'abandonnement de Raniniek,
(1) « Le général turc, effrayé par les troupes moscovites qui al- « laient se joindre à l'armée polonaise , plus effrayé par les se- « cours que les ambassadeurs de France et d'Angleterre promet- « toient à la Pologne, se crut forcé de conclure la paix à Zurawno. » {Histoire générale de Pologne, par M. de Solignac, t. vi, p. 68.)
de la Podolie et de la plus grande partie de l'Ukraine : pertes irréparables pour la Pologne.
Longtemps avant que cette paix fût conclue, et dans le mois de mars 1676, Sa Majesté, ayant accordé à l'évèque de Marseille le congé qu'il lui avoit demandé, fit choix du marquis de Béthune pour le renvoyer ambassadeur en sa place. Nul autre n'y paroissoit plus propre ; outre l'alliance si étroite qu'il avoit avec le roy et la reine de Pologne, il s'étoit acquis l'amitié de l'un et de l'autre dans le temps qu'il avoit été de la part de Sa Majesté auprès d'eux. Il s'étoit attiré l'estime et la confiance des principaux du royaume, et avoit remporté une grande connoissance de cette cour.
Ce que Sa Majesté attendoit principalement de son voyage, étoit qu'il portât le roy de Pologne à rompre avec l'Électeur de Brandebourg, et à favoriser le parti des mécontents de Hongrie contre l'Empereur. Il paraissoit devoir trouver facilité auprès des Polonois pour les engager contre l'Électeur, parce que l'occasion ne pouvoit être plus favorable pour le recouvrement de la Prusse (1), que lorsque ce prince étoit occupé contre la France
(1) Par le traité de Vélaw, conclu en 1657, le roi Jean Casimir avait été contraint de renoncer à la souveraineté de la Prusse du-
et contre la Suède. Pour ce qui regardoit la Hongrie, le roy de Pologne pouvoit y être touché d'un intérêt particulier, par l'offre que les mécontents lui faisoient de faire tomber cette couronne à son fils.
Mais afin de mettre ce prince en liberté d'agir dans ces divers desseins, il étoit nécessaire, avant toutes choses, qu'il fût délivré de la guerre du Turc. Comme il se trouvoit peu en état de la soutenir, il souhaitoit la paix. Le roy y rendoit des offices par Nointel, son ambassadeur à Constantinople, et le marquis de Béthune avoit ordre d'entretenir correspondance avec lui, de concert avec le roy de Pologne, pour en avancer la négociation.
Sa Majesté ajouta à ces instructions des marques personnelles de son amitié pour le roy de Pologne. Ce prince avoit témoigné qu'il recevroit Tordre du Saint-Esprit avec plaisir, comme une remarque publique de sa liaison avec Sa Majesté; et Sa Majesté fut très-aise qu'il servît à un nouveau lien de leur alliance ; ainsi elle le lui envoya par le marquis de Béthune. Mais parce qu'il ne pouvoit lui être con-
cale, que les Électeurs de Brandebourg possédaient précédemment comme vassaux de la Pologne. (Voy. Constant Dorville; Fastes de la Pologne, t. i, p. 163.)
féré que par un chevalier de l'ordre, elle conféra ce même honneur au marquis de Béthune peu de temps avant son départ. Elle le chargea d'une croix de diamants, telle que les chevaliers la portent, d'un prix considérable, et joignit à ce présent un lit et tout un ameublement et un carrosse magnifique.
Le marquis de Béthune (i) n'arriva avec toutes ces choses auprès du roy de Pologne, que peu après
(1) « Le marquis de Béthune avoit tous les talents d'un courti- « san aimable : il étoit vif, éloquent, laborieux : il écrivoit avec « une facilité merveilleuse ; il étoit bien fait ; il avoit du courage et « de l'ambition ; il étoit capable des vues les plus élevées. » (Mémoires de l'abbé de Choisy, collection Petitot, t. lxiii, p. 491.)
« En 4691, dit l'abbé Coyer, il fut nommé ambassadeur en « Suède, où il mourut au bout de quelques mois, sans avoir joui « d'une fortune proportionnée à sa naissance, à son alliance avec « le roi de Pologne, aux emplois qu'il avoit remplis, ni à ses talents. « Dans le peu de temps qu'il vécut à la cour de Suède, il gagna « tellement le cabinet que le roi défendit à ses ministres d'aller « manger chez ceux des puissances étrangères, défense qui regar- « doit celui de France plus que tout autre. Les Hongrois, au com- « mencement de leur révolte, avoient pris tant de goût pour lui « qu'ils eurent quelque envie d'en faire leur roi. En Pologne on « l'avoit toujours vu avec un plaisir singulier ; mais il avoit une « plaisanterie nationale qui lui faisoit quelquefois des ennemis. Un « jour il lui échappa de dire en parlant du prince Jacques (fils de « Sobieski), dont la mine n'étoit pas si avantageuse que celle du « roi, quil portait l'exclusion de la couronne sur son visage. » (Coyer, Histoire de Sobieski, t. m. p. 210.)
la paix conclue à Zuranau. Ce prince se fit couronner ensuite, et la reine sa femme avec lui. Il s'étoit élevé une cabale qui vouloit disputer cet honneur à la reine. Ceux qui lui étoient opposés, prétendoient qu'elle devoit être regardée seulement comme femme du roy, parce qu'elle n'avoit point de part à l'honneur qui lui avoit été déféré par l'Élection. Mais la résolution du roy rendit ces cabales inutiles : il mena la reine à l'église de Cracovie avec lui, où la cérémonie du couronnement se fait toujours , et personne n'osa se déclarer contre.
Il reçut ensuite avec beaucoup de cérémonie l'ordre de Sa Majesté des mains du marquis de Béthune, et en présence de l'évêque de Marseille qui partit incontinent après pour se rendre auprès du roy.
Comme les mécontents de Hongrie auront une part principale dans la suite de ce mémoire , il semble nécessaire de remonter à l'origine de ce parti, qui donne depuis longtemps de l'inquiétude à la Cour de Vienne.
La Hongrie, bien que devenue comme héréditaire depuis plus d'un siècle dans la maison d'Autriche, a toujours prétendu retenir ses privilèges et la forme de son gouvernement. Cette jalousie delà
liberté a souvent causé des partis dans ce royaume. Boschai (i) en 1606, Betléem Gabor en 1622 et George Ragotski en i645, ensuite d'un traité avec les roys Henri IV, Louis XIII et Sa Majesté, se mirent à la tête de la nation hongroise, et obligèrent les Empereurs à leur accorder les conditions qu'ils demandoient.
Mais outre l'amour de la liberté et la conservation des privilèges, la religion a eu une principale part à des mouvements qui ont mis tant de fois la cour de Vienne dans de très-grands embarras. Ferdinand II par un zèle louable et par le conseil des jésuites, mais qui ne s'accordoit pas au temps et au besoin de ses affaires, s'attacha à vouloir déraciner les protestants, et particulièrement les calvinistes qui s'étoient répandus plus qu'aucune autre religion dans ce royaume. Il commença par leur ôter leurs temples et par chasser leurs ministres, et donna commencement en cette sorte aux soulèvements qui se sont formés depuis et qui ont presque toujours été appuyés par les princes de Transylvanie, qui professent cette même religion.
Ainsi l'amour de la liberté et le zèle de la reli-
(1) Bostkai.
gion se joignant ensemble, il y a presque toujours eu un parti en Hongrie, opposé à la Cour de Vienne, mais qui s'est tenu caché, ou s'est fait connoître, selon l'opinion qu'il a eue de sa foiblesse, ou de sa force. Il étoit formé et prêt d'éclater quelques années auparavant que Sobieski fût élu roy de Pologne. Les comtes de Serini, Nadasti et Frangipani étoient proprement à la tête, et cherchoient seulement pour se déclarer une assistance au dehors capable de les soutenir.
La réputation que le grand maréchal avoit acquise dans la guerre, le crédit qu'il avoit parmi les troupes et l'opinion qu'il pourroit passer avec de grandes forces à leur secours, les portèrent à le rechercher pour leur chef, et à lui offrir une couronne qu'ils se flattoient de pouvoir, sous sa conduite, retirer des mains de l'Empereur.
Ils envoyèrent pour ce sujet des députés en Pologne, peu de temps après que le roy Michel fut monté sur le trône. Comme ils ne trouvèrent point le grand maréchal à Varsovie, parce qu'il étoit alors à l'armée, ils s'ouvrirent indiscrètement au roy du sujet de leur voyage. Ce prince, qui songeoit dès lors à s'unir avec l'Empereur, comme il fit bientôt après par son mariage, en donna avis à Vienne. Ces trois comtes furent arrêtés, et payèrent
quelque temps après de la tête l'imprudence de leurs députés (i).
Leur mort, et celle des principaux de leur parti, ne l'abattit pas tout à fait. Ce qui restoit de plus considérable dans la noblesse se retira dans les montagnes de Hongrie, et y prit les armes. Ils s'y maintinrent par les contributions qu'ils tiroient du pays et par les courses qu'ils faisoient dans les terres de l'Empereur. Mais lorsque les troupes impériales que l'on envoyoit souvent contre eux les mettoient hors d'état de tenir la campagne, ils se retiroient en Transylvanie et sur les terres du Turc, où la Porte avoit ordonné qu'ils trouvassent une retraite assurée. Elle étoit bien aise de nourrir en cette sorte un parti, dont elle pouvoit se servir utilement dans les occasions. Là, ils laissoient leurs femmes, leurs enfants et leurs équipages, toutes les fois que, voyant les troupes de l'Empereur éloignées , ils trouvoient un nouveau jour à rentrer dans la Hongrie.
Les principaux d'entre eux étoient les comtes Tékéli, Wesselini, Théokeoli et Pétrozzi. Le premier possédoit de fort grands biens dans la Haute- Hongrie, et dans les terres du prince de Transyl-
(I ) Voy, dans ce volume la note 1 , p. 1 87.
vanie, dont il étoit allié, à cause de la princesse, sa femme, et avoit un grand pouvoir auprès de lui. Le second étoit dépouillé de tous ses biens, et avoit été contraint de se retirer en Pologne. Le troisième, qui étoit fort jeune, étoit un des plus grands seigneurs du royaume, mais une grande partie de ses biens étoit entre les mains de l'Empereur. Et le dernier, qui avoit commandé en chef le parti des mécontents, s'étoit démis de sa charge entre les mains du comte Tékéli, après une longue prison qu'il avoit essuyée en Transylvanie, par les intrigues et les cabales de la Cour de Vienne.
Tous étoient persuadés que le reste du royaume étoit dans le dessein de se joindre à eux pour sa liberté; que la noblesse et les peuples observoient seulement quelle seroit la fortune de leur parti ; et ils se flattoient que pour peu que les affaires se maintinssent, les comtes Baltiani et Esterazi, l'un général de delà, l'autre de deçà le Danube, se déclareroient en leur faveur.
Ces favorables espérances, qui servent toujours à nourrir et à maintenir les révoltes, tomboient toutefois, si elles n'étoient bientôt appuyées de quelque puissante protection. Les forces de l'Empereur étoient beaucoup supérieures en Hongrie, et maîtresses de toutes les places. Les mécontents,
44fi POLOGNE.
réfugiés et soufferts sur les frontières du Turc, y menoient une vie trop languissante pour inviter les Hongrois à se joindre à eux. Réduits à cette extrémité, ils avoient député au roy de Pologne, pour l'inviter à accepter la couronne pour son fils, et s'étoient adressés à l'évèque de Marseille et au marquis de Bétliune, pour obtenir des assistances de Sa Majesté.
Le roy avoit fait considération sur l'importance dont lui pouvoit être une diversion en Hongrie, lorsque l'Empereur envoyoit toutes ses troupes sur le Rhin contre la France. Mais Sa Majesté, voulant approfondir davantage quel usage elle pouvoit faire des mécontents, s'étoit contentée de leur donner des espérances générales. Mais lors du retour du marquis de Bétliune en Pologne, avec le caractère d'ambassadeur, elle résolut de s'appliquer davantage à cette affaire. Elle le chargea de solliciter le roy de Pologne, en exécution du traité qu'ils avoient ensemble, d'assister les mécontents, ou s'il faisoit difficulté de le faire ouvertement, de les favoriser au moins en secret, et de vouloir régler la conduite que devroit tenir le marquis de Béthune pour les maintenir, et pour les faire agir, s'il le pouvoit.
Le roy de Pologne jugea qu'il trouveroit trop d'obstacles dans son Rovaume , où la maison
d'Autriche a beaucoup de partisans , s'il se déclaroit ouvertement en faveur d'un parti révolté contre son roy légitime. Ainsi il crut à propos de n'y point paroître, mais de contribuer sous main aux desseins de Sa Majesté.
Le marquis de Béthune se servit de l'argent que le roy lui fit remettre pour ces dépenses, et leva d'autant plus aisément en 1677 un corps de 5 à 6,000 hommes de troupes Polonoises, Allemandes, Cosaques et Tartares, qu'il profita après la ratification de la paix avec le Turc, du licenciement de l'armée de Pologne, qui étoit composée de ces différentes nations. Il fit même un traité particulier en la même année 1677 avec le chevalier prince Lubomirski, grand enseigne de la couronne de Pologne, par lequel ce prince, un des plus riches et des plus grands seigneurs du Royaume, s'obligeoit à lever un corps de 4,000 hommes, et à le faire passer en Hongrie pour le service de Sa Majesté.
Avant que défaire tous ces préparatifs pour la guerre, il avait signé un traité avec les envoyés de Michel Abassi (1), prince de Transylvanie, et ceux des mécontents de Hongrie, qui fut depuis ratifié
(1) Voy. De Saint-Prest. Histoire des traitez de \mx) 1. 1, p. 706»
par Sa Majesté. Cette négociation avoit été commencée lors des premières assistances que les mécontents lui avoient fait demander. Elle avoit été suivie par Acaquia (i), que le marquis de Béthune avoit fait passer l'année auparavanten Transylvanie; et enfin elle fut consommée parce traité. Le prince et les mécontents s'obligeoient à mettre en campagne une armée de 9,000 chevaux et de 6,000 hommes de pied, avec l'artillerie nécessaire. Ils s'engageoient d'agir selon que le roy le jugeroit plus à propos, en Hongrie, en Moravie et en Silésie. Le traité devoit demeurer secret, ou être rendu public, selon que Sa Majesté le souhaiteroit ; et ils y stipuloient de ne faire ni paix ni trêve que de son consentement. Le prince de Transylvanie se réservoit seulement de pouvoir se retirer de cette alliance, s'il en recevoit un commandement exprès de la Porte ; mais en ce cas même, il promettoit de favoriser secrètement le parti.
Le roy accordoit 100,000 écus par an pour la
(4) Roger Akakia, ancien secrétaire du chevalier de Terlon en Suède, fut employé dans diverses négociations importantes : il contribua beaucoup à la conclusion de la paix d'Oliva ; se trouva mêlé aux intrigues qui tendaient à faire déposer le roi Michel et fomenta habilement les troubles de Hongrie. (Voy. le Dictionnaire deBayle, au mot Akakia, note D.)
dépense de la guerre, et 20,000 écus une fois payés, lorsque l'armée se mettroit la première fois en campagne. Sa Majesté se réservoit la liberté de faire la paix avec l'Empereur ; mais elle faisoit espérer aux mécontents de leur continuer les mêmes assistances en secret, lorsqu'elle seroit faite. Elle leur promettoit encore ses offices par son ambassadeur à Constantinople. Les troupes qu'elle devoit joindre à cette armée n'étoient pas portées précisément par le traité, et étoient stipulées seulement par le marquis de Béthune.
Ces choses ainsi disposées, de concert avec le roy de Pologne, le marquis de Béthune et le chevalier Lubomirski firent assembler le corps qu'ils mettoient sur pied, dans des terres qui appartenoient à ce prince, et les firent passer en Hongrie par la ville de Strie (1), qui est à l'embouchure des montagnes qui séparent la Hongrie de la Pologne. Le marquis de Béthune en confia le commandement au colonel Boham , gentilhomme François, qui avoit longtemps servi dans les troupes de SaMa-
(4) Strie ou Strick était le chef-lieu d'une Starostic qui appartenait au roi de Pologne lorsqu'il était grand général et dont il avait conservé la jouissance depuis son élection. On appelait Starostie une espèce de commanderie séculière, comprenant un canton, dont le roi donnait le commandement et les revenus.
jesté, mats qui depuis le traité des Pyrénées avoit été chercher la guerre en Pologne où il étoit établi, et y avoit servi avec réputation.
Ce corps, qui se composoit du débris des troupes licenciées de l'armée de Pologne, ne se put assembler sans bruit, et sans donner sujet à de grandes plaintes aux ministres de l'Empereur et aux partisans de la maison d'Autriche. Ils publièrent que c'étoit contrevenir à la paix, que de souffrir que des secours passassent de Pologne pour fortifier un parti de révoltés. Le prince Démétrius Wisnowiski, oncle du feu roy Michel et grand général, crioit plus que pas un autre contre ces levées, et donna même une ordonnance contre le chevalier [Lubomirski, par laquelle il l'en rendoit responsable comme d'un crime contre la république.
Mais ce qui aigrissoit principalement les esprits contre la France, étoit le chagrin que la reine de Pologne avoit conçu contre elle, et l'obstacle que recevoient les affaires du roy, venoit de la même main dont elles dévoient attendre plus de faveur. Cette conduite* paroissoit d'autant plus extraordinaire, que cette princesse étoit non-seulement née Françoise, et qu'elle avoit paru jusqu'alors conserver les sentiments de sa naissance, mais qu'elle
venait de recevoir une grande marque de l'amitié et de la protection de Sa Majesté, dans l'élection du roy, son mari. Aussi ne pouvoit-on attribuer son changement qu'à un dépit, qui agit toujours violemment sur l'esprit des femmes, lorsqu'elles croient avoir été négligées, et qui se faisoit sentir davantage à cette princesse naturellement aliière et glorieuse. Mais comme elle ne se dépouilla pas tout d'un coup des premiers sentiments qu'elle avoit eus pour la France, il est bon de faire voir par quels degrés elle en prit qui lui étoient contraires, et de quelle sorte, comme il arrive presque toujours, les passions et les intérêts particuliers se mêlent aux affaires les plus grandes des États, lors particulièrement que les femmes y ont quelque part.
Dans le voyage que le marquis de Béthune avoit fait en Pologne, pour y porter le compliment du roy sur l'élection, il y acquit une créance entière auprès du roy de Pologne, et une amitié pleine de tendresse et de confiance auprès de la reine. Ils le chargèrent à son retour près du roy des assurances les plus expresses de leur attachement à ses intérêts ; et le roi de Pologne se joignant à la reine, sa femme, écrivit à Sa Majesté pour demander quelques grâces en faveur de sa famille. Ce qu'elle
4o2 POLOGNE.
avoit de plus proche étoit le marquis d'Arquieu, son père, et le marquis de Béthune, sou beau-frère, Quelque résistance qu'y fit ce dernier, qui ne vouloit point d'autre recommandai ion auprès de Sa Majesté que celle de ses services, et qui vouloit tout tenir de sa bonté, le roy de Pologne témoigna au roy en général l'obligation qu'il lui en au roi t de faire pour lui, mais il lui demanda expressément de vouloir honorer le marquis d'Arquieu de la qualité de duc et pair de France (r).
l>ien que le roy désirât de satisfaire ce prince, Sa Majesté ne put se résoudre toutefois à ce que lui et la reine, sa femme, demandoient d'elle. Le marquis d'Arquieu étoit né avec de la qualité, avoit servi autrefois et étoit encore capitaine des cent suisses de Monsieur. Mais il avoit vécu, et vivoit
(4) L'abbé do Choisy a prétendu dans ses Mémoires, et les historiens de Jean III ont affirmé après lui. que le marquis de Béthune cherchait à obtenir pour lui-même le titre de duc et pair et non à le faire décerner au marquis d'Arquien. A cette rivalité du beaupère et du cendre on a joint la ridicule histoire d'un certain Brisacicr. secrétaire des commandements de la reine Marie-Thérèse, lequel ne tendait a rien moins qu'à jouer dans cette querelle intestine le rôle de troisième larron. Les mémoires de Pomponne font ressortir ce qu'il y a de vrai au fond de ces commérages tout en en démontrant l'exagération. [Mémoires de Choisy, dans la collection Petitot. t. lxiii. p. 420 et suiv. — Coyer, Hist. de Jean Sobiesh\ t. ir, p. 171. — Salvandv, Hist. de Pologne, t. w. p. 383.
encore, dans un âge fort avancé, dans une débauche si basse et si publique, que Sa Majesté ne put se résoudre à conférer la première dignité du royaume aune personne pour laquelle elle ne pouvoit avoir de l'estime (i). Ainsi sans accorder ni refuser ce que le roy et la reine de Pologne dénia ndoient en sa faveur, elle répondit en paroles générales à leur prière.
Elle accorda peu de temps après à l'évèque de Marseille le congé qu'il lui avoit demandé, et envoya le marquis de Béthune en sa place. Il partit, ainsi qu'il a été marqué ci-dessus, en l'année [676, et mena la marquise de Béthune, sa femme, qui sembloit devoir être un nouveau lien d'une étroite intelligence avec la reine (2).
(1) Par une singulière aberration d'idées, moins rares d'ailleurs qu'on ne pourrait le croire, le roi, qui trouvait d'Arquien indigne d'un duché Pairie, le décora du cordon bleu et contribua, avec Sobieski, à lui faire obtenir à Rome un chapeau de cardinal.
(2) « La marquise de Béthune ètoit petite, mais elle avoît la « taille bien prise, le tour du visage rond, le teint blanc et peut- « être pâle, les yeux petits, mais pleins de feu : elle avoit été fille .« d'honneur de Madame (Henriette d'Angleterre) ; elle étoit fort « douce, obligeante, et protégeoit tous les François qui étoient « alors en Pologne. » [Mémoires de M. de ***, collection Petitot,
(( La marquise de Béthune éloit naturellement très-intéressée ; « elle ne laissoit pas d'avoir, par son esprit difficile, jaloux et impë-
Mais un petit intérêt domestique causa bientôt après quelque froideur entre les deux sœurs. Le marquis d'Arquien, faisant dessein de se retirer en Pologne, traita de sa charge chez Monsieur. Le marquis de Béthune, à qui il devoit 20,000 éeus pour le mariage de sa femme, et qui n'avoit guère d'autre ressource pour en être payé, forma son opposition sur le prix qu'il en devoit recevoir; et par la protection que Monsieur lui accorda, il toucha la somme qui lui étoit due. Quelque justice qu'il y eût dans ce procédé, la reine de Pologne, qui favorisent. son père, en parut indignée, et écrivit même au roi pour s'en plaindre. Mais Sa Majesté ne crut pas devoir user de son autorité pour empêcher la justice que le marquis de Béthune demandoit.
Cette affaire ajouta lia nouvel éloigneraient à celui que la reine de Pologne témoignoit déjà pour sa sœur et pour son beau-frère. Bien qu'il n'eût rien oublié pour appuyer les prières qu'elle renouvcloit incessamment au roy pour le duché de son père, elle lui imputa d'y rendre de mauvais offices,
a rieux. une sorte d'autorité sur l'esprit du marquis de Béthune a son mari. » (Mémoires de Choisi), collection Petitot, t. lxiii, p. 494.) Apres ce qu'on vient de lire, n'est-ce point le cas de répéter avec le proverbe- : Quot capita lot sensus ?
et le soupçonna de vouloir faire tomber sur lui tontes les grâces que le roy accorderoit en sa considération. Ainsi, joignant ces sujets de chagrin au peu de considération qu'elle se plaignoit que Sa Majesté avoit pour elle, elle ne garda plus de mesure avec le marquis de Béthune : elle ne le vit plus qu'en audience de cérémonie, et ne cacha plus Téloignement qu'elle professoit pour la France. Elle affecta même plus de correspondance avec la cour de Vienne, et parut touchée de l'espérance dont on la flattoit du mariage de son fils avec une fille de l'Empereur (i).
(1 ) La reine de Pologne avait été possédée, quelque temps après son élévation au trône, du désir vaniteux, mais naturel chez une femme, de faire un voyage dans sa patrie et d'y étaler sa nouvelle grandeur. Sa santé, disait-elle, réclamait l'air natal, et ses médecins lui prescrivaient les eaux de Bourbon-l'Àrchambaud. Tout étant prêt pour son départ, elle fait demander pour elle, à la cour de France, le traitement ainsi que les honneurs accordés à la reine douairière d'Angleterre. Louis XIV, qui avait bien de la peine à traiter d'égal à égal avec la fille du domestique de Monsieur, fut confirmé dans son inclination naturelle par les mauvais conseils de son entourage. Le marquis de Louvois dont la dureté se montrait en toute chose, fit valoir la distinction des reines héréditaires et des reines électives et prétendit que les prérogatives des unes et des autres ne pouvaient être les mômes. La reine de Pologne, outrée de dépit, renonça au voyage de France, dévora l'affront qui lui était fait et s'en vengea en s'unissant au parti autrichien. (Coyer, Histoire de Jean Sobieski, t. ir, p. 4 84. — Sévigné, Lettres, t. iv, p. 393. — Salvandy. Histoire de Pologne, t. u, p. 348.)
Le roy de Pologne n'entroit point dans ces sentiments, et, traitant ces démêlés de bagatelles de femmes, il conservoit la même amitié et la même confiance pour le marquis de Béthune, et la même affection pour la France.
La reine ne laissoit pas de nuire beaucoup à nos intérêts. Son autorité et son crédit étoient grands et donnoient beaucoup de poids aux mauvais desseins des malintentionnés. Ainsi le grand général (1) agissoit plus hardiment, sous son appui, pour traverser les levées qui se faisoient pour la Hongrie; et le palatin de Russie, petit général (2), qui avoit toujours paru un des plus zélés pour la France, mais qui avoit une dépendance entière pour cette princesse, passa jusques au point de faire couper le col à un lieutenant de dragons qui levoit une compagnie pour le service de Sa Majesté. Le roy fut touché vivement de cette action, et la regarda comme une des plus grandes marques que la reine de Pologne lui put donner de sa mauvaise volonté.
Tous ces obstacles pour le secours des mécontents, auxquels le roy de Pologne ne contribuoit
;1) Démétrius Wieçnowiecki.
[2) Jablonowski.
POLOGNE. ïol
point, et qu'il levoit sous main autant qu'il le pouvoit, ne le pouvant faire ouvertement pour n'exciter pas trop de bruit dans la République, n'empêchèrent pas que les troupes ne passassent heureusement en Hongrie. Le colonel Boham, à qui Sa Majesté donna d'abord la qualité de brigadier, et ensuite celle de maréchal de camp, les commandoit. Elles étoient au nombre de 5 à 6,000 hommes; et les mestres de camp des régiments (1) avoient leurs commissions de Sa Majesté. Ainsi ce corps fit voir les armes de France en Hongrie, pendant qu'elles combattoient avec tant de gloire aux Pays-Bas et sur le Rhin, et joignit l'armée des mécontents au mois de juillet 1677.
Le commencement de leur campagne ne put être plus heureux. Ils s'avancèrent dans la Haute-Hongrie, battirent les troupes de l'Empereur qui s'opposèrent à leur passage (a), assiégèrent, prirent et
(1) Le marquis de Guénégaud fit la campagne de Hongrie en qualité de colonel des reytres; De Clanleu y commanda un régiment d'infanterie ; enfin, De Valcour, De Forbval et d'Alembon y soutinrent dignement le réputation de bravoure des Français.
(2) Sous le titre de Relation de la victoire remportée sur les troupes impériales, à Nialep en Hongrie, le 10 octobre 4677, la Gazette (année 1677, p. 909) donne d'intéressants détails sur les commencements et sur les difficultés de la campagne du général de Boham.
emportèrent par assaut une grande partie des places et des villes des montagnes, se saisirent des mines de l'Empereur, et jetèrent la terreur jusques dans Vienne. Mais ces heureux progrès furent bientôt après arrêtés. L'Empereur rappela quelques troupes de celles qu'il avoitsur le Rhin, et connut que cette affaire qu'il avoit regardée d'abord comme peu importante, demandoit son attention particulière.
L'armée des mécontents se maintint durant l'hyver dans des quartiers qu'elle avoit occupés, et dans ceux qui lui furent accordés dans les terres du Turc, lorsqu'elle ne put plus maintenir les premiers. Mais lorsqu'elle se préparent à se mettre en campagne, les troupes que commandoit le colonel Bohanr, composées de diverses nations, et n'ayant point reçu de payement depuis assez longtemps, se mutinèrent. Les officiers employèrent en vain l'autorité et la force pour les retenir ; peu s'en fallut qu'ils ne devinssent leurs prisonniers, et ils se retirèrent à peine avec le peu de gens qui demeura dans l'obéissance, sur les terres du prince de Transylvanie.
La dissipation de ces troupes arriva en 1678, dans un temps que le roy, assuré de la paix avec la Hollande et avec l'Espagne, ne pouvoit douter que celle de l'Empereur ne suivit bientôt. Aussi Sa
Majesté avoit eu moins de soins d'envoyer régulièrement les fonds pour leur payement, et avoit même consenti que le roy de Pologne, pour apaiser les clameurs de ses peuples, donnât ses ordonnances pour rappeler, sous de sévères peines, ceux de ses sujets qui étoient passés en Hongrie.
Les payements cessés en cette sorte, ces troupes mutinées repassèrent en Pologne, résolues de se faire tenir par l'ambassadeur de France la parole qu'il leur avoit donnée. Le marquis de Béthune fut longtemps exposé à leur mauvaise humeur, et au dessein qu'ils avoient de se saisir de lui. Ils en vinrent même jusqu'à vouloir attaquer sa maison à Varsovie ; mais par la fermeté et l'autorité du roy de Pologne, ils se dissipèrent, et leur révolte servit de prétexte pour ne les pas satisfaire des payes qui leur étaient dues.
Le colonel Boham, et les officiers qui s'étoient retirés en Transylvanie, repassèrent quelque temps après en Pologne. Ils envoyèrent Clanleu, colonel d'infanterie, à la cour, demander au roy quelque payement de ce qui leur étoit dû, et des sommes qu'ils avoient avancées, pour faire subsister ce qui leur étoit resté de troupes. Boham vint lui-même sur la fin de l'année 1G79, dans l'espérance de recevoir quelque récompense des services qu'il avoit
rendus, et tous furent renvoyés avec quelque satisfaction, mais légère, sur leurs prétentions.
La diète, cependant, s'étoit tenue à Grodno, en Lithuanie, au commencement de l'année 1679. Les partisans de la maison d'Autriche, appuyés ouvertement par la reine de Pologne, y portèrent leurs plaintes, contre ceux qui avoient fait passer des troupes en Hongrie, et ce chevalier Luhomirski y fut accusé publiquement ( 1). L'on doutoit que le marquis de Béthune y put être en sûreté; mais il y vint hautement avec le chevalier, et par le crédit qu'il avoit très-grand auprès de la plus grande partie des sénateurs, et par l'autorité du roy de Pologne, il y rendit inutiles les brigues et les partis que la reine avoit formés dans cette assemblée contre la France, et contre ceux qui avoient servi son parti.
Ainsi finit l'affaire de Hongrie, qui ne fut pas d'une petite utilité à Sa Majesté, et qui fut une des fortes raisons qui nécessita l'Empereur à la paix.
(t) Le grand enseigne Lubomirski avait, dans la diète précédente, revendiqué, au nom de l'Ordre de Malte, dont il faisait partie, des biens que Démétrius Wieçnovvieoki, grand général de Pologne, s'était appropriés. Démétrius se vengea en formulant contre le grand enseigne une accusation de haute trahison pour avoir vendu dos troupes polonaises à la France et aux mécontents hongrois.
Les mécontents avoient prétendu, selon l'article de leur traité, que Sa Majesté faisant la paix avec l'Empereur, et ne pouvant plus les assister ouvertement, leur continueroit en secret les 100,000 écus par an qu'elle leur avoit promis. Mais outre que Sa Majesté jugeoit cette dépense inutile, et qu'ainsi elle étoitbien aise de l'épargner, elle ne pouvoit donner cette assistance sans manquer à l'article du traité de Nimègue, qui défend de pouvoir assister les ennemis de l'Empereur (1). Elle se contenta, sans répandre une si grande somme, d'entretenir les mécontents dans son amitié, par une moindre dépense. Elle chargea, sur la fin de l'année 1679, Acaquia de passer en Transylvanie, avec des lettres de créances, et un service de vermeil doré pour le prince, gravé des armes de Sa Majesté. Il portoit aussi un présent à la princesse, un à Teokeoli et des pensions à Tékéli et à Wesselini. Acaquia devoit demeurer résident auprès du prince de Transylvanie, et entretenir commerce avec les chefs des mécontents. Sa Majesté se conservoit en cette sorte de la confiance et de l'autorité dans un parti capable de donner toujours une grande inquiétude à
(I) Les mécontents demandèrent au Sultan de Constantinople le? secours qu'ils ne recevaient plus de la France. L'immixtion des
l'Empereur, et pourra aisément se rendre plus considérable par les mêmes assistances, toutes les fois que le besoin s'en présentera. Vraisemblablement ce parti ne s'éteindra de longtemps, parce que les mêmes raisons de défiance pour la liberté et pour la religion qui l'ont fait naître, ne finiront pas sitôt, et qu'il sera toujours apparemment fomenté sous main par le Turc.
La diversion de Hongrie ne fut pas la seule qui fut ménagée par les ordres du roy en Pologne. Les Suédois chassés du duché de Brème , de Wismar et d'une grande partie de la Poméranie, n'avoient guères d'espérance de maintenir ce qui leur restoit de cette province que par les armées qu'ils y pouvoient faire marcher deLivonie, et par la diversion qu'ils pouvoient faire dans la Prusse ducale. Aussi témoignèrent-ils prendre ce parti. Ils firent passer quelques troupes en Livonie, outre celles qui y étoient déjà en assez grand nombre et assemblèrent en cette province une armée de ij à i /j,ooo hommes. Mais comme elle ne pouvoit faire ce trajet sans passer sur la Samogitie et sur la Prusse royale, dépendantes de la Pologne, ils
Turcs dans les troubles de Hongrie était fort ancienne, mais celte fois elle les conduisit sous les murs de Vienne 1 683) qui fut sauvée par Sobieski du joug de ces infidèles.
avoicnt besoin d'être assurés des sentiments du roy de Pologne.
Sa Majesté avoit déjà engagé ce prince, par le traité que l'évêque de Marseille avoit signé, à agir dans la Prusse ducale : elle lui demanda l'effet de cette parole. Mais comme il ne vouloit pas s'engager ouvertement dans la guerre, il promit seulement le passage dans ses terres, permit que le marquis de Béthune levât quelques troupes qui furent répandues dans les places de Prusse, et laissa espérer qu'il se déclareroit, lorsqu'il verroit en effet les Suédois en campagne.
Pour cela il fit un traité avec cette couronne en 1677 (0 par lequel il ne lui accordoit pas seulement le passage sur ses terres, il lui promettait encore de joindre un corps de 6 à 7,000 hommes à l'armée de 18,000 hommes au moins que la Suède assuroit de faire entrer dans la Prusse ducale. La conquête de cette province devoit être pour la Pologne, et la Suède devoit y garder seulement la place de Mommel (2) jusques à la fin de la guerre. Le roy de Suède s'obligeoit de rembourser le roy de Pologne des frais qu'il feroit
(I ) Le traité fut signé à Dantzick le 25 août \ 677. ( Voy. de Saint - Prcst, Histoire des traitez de paix, t. 1, p. 218.) (2) Memel.
pour la levée et pour l'entretien de ces troupes ; et par un article exprès, ce traité devoit être garanti par le roy, comme il le fut dans la suite.
Les choses paroissoient en cette sorte favorablement disposées pour une forte diversion contre l'Électeur de Brandebourg, et les troupes que le roy faisoit payer en Prusse jusques au nombre de 3à4?ooo hommes, dévoient faire partie du corps avec lequel le roy de Pologne promettoit de joindre l'armée suédoise. Mais le mauvais gouvernement de Suède rendit toutes ces mesures inutiles. Le maréchal Bent-Horn avoit été destiné à Stokolm pour le commandement de cette armée ; et l'on avoit amassé avec grande peine une somme d'argent pour la faire agir. Elle fut remise au maréchal ; mais s'étant remarié dans ce temps, il en consomma une grande partie aux dépenses de ses noces, perdit un fort long temps en retardements inutiles, et n'arriva que sur la fin de 1G77 en Livotlie, où il mourut incontinent après. Ainsi la conjoncture de délivrer Stetin se perdit ; et cette ville s'étant signalée par une longue et opiniâtre défense jusques dans le milieu de l'hyver, les troupes de Brandebourg ruinées et rebutées auroient été contraintes de lever le siège si l'armée de Suède se fut avancée.
Le maréchal Gustave Horn eut ensuite le commandement de l'armée de Livonie. Mais comme toutes choses se faisoient avec une lenteur et une inapplication extraordinaire en Suède , elle ne s'ébranla que sur la fin de l'année 1G78, lorsque l'Électeur venoit d'achever de chasser les Suédois d'Allemagne par la prise de Stralzond. Elle traversa la Curlande, toucha un coin de la Samogitie, et entra dans la Prusse ducale, où elle fit quelque dégât et quelque butin à la campagne. Mais l'Electeur de Brandebourg ayant marché, sur cette nouvelle, avec une extraordinaire diligence au mois de janvier, et ayant fait mener toute son infanterie sur des traîneaux, afin qu'elle put suivre la cavalerie, tomba sur les Suédois lorsqu'ils le croyoient encore éloigné, les battit en quelques rencontres, et les contraignit de se retirer en désordre en Livonie (1).
Le roy de Pologne avoit favorisé leur passage dans les terres de son royaume, malgré les plaintes d'une grande partie de la République, particulièrement du duché de Lithuanie, dont dépend la Samogitie ; mais cette expédition dura si peu qu'à
(1 ) « La retraite des Suédois ressemblent à une déroute ; de seize « mille qu'ils étoient, à peine trois mille retournèrent-ils en Livo-
peine lui donna-t-elle le temps de songer au parti qu'il devoit prendre.
Les troupes que le roy payoit dans la Prusse royale, dans la seule vue de seconder l'armée de Suède, ne s'ébranlèrent point pour la joindre, et furent une des choses qui nuisit autant au marquis de Béthune. Il rendit compte au roy que la diète qui se tenoit alors, et dans laquelle les esprits par les soins de la reine de Pologne étoient plus animés contre la France, ne permettrait pas que ces troupes s'avançassent par les terres de la république; mais ceux qui ne lui étoient pas favorables, lui imputèrent que ces troupes qui dévoient faire près de 4,000 hommes, n'en avoient jamais fait r,ooo; qu'elles étoient fort inutiles dans les places de Prusse, et que si elles n'avoient pas été en état de marcher pour joindre l'armée de Suède, elles auroient pu paroître au moins sur la Vistule, pour disputer le passage à l'Electeur de Brandebourg; que ce corps, bien que foible, mais qui étoit autorisé par le roy de Pologne, auroit pu causer une juste inquiétude à l'Electeur, et embarrasser sa marche. Il étoit vrai toutefois que comme ce prince
a nie : ils étoient entrés en Prusse comme des Romains ; ils en « sortirent comme des Tartares. » (Frédéric II, Mémoires de Brandebourg, p. 154.)
passa la Vistule sur la glace, un corps si inégal n'auroit pas été capable de l'arrêter.
Ces mauvais offices se rendoient au marquis de Béthune, bien qu'il m'ait paru que personne ne pouvoit servir avec plus d'esprit, de vigilance et d'industrie (i). Son malheur fut qu'il se trouva chargé du maniement de l'argent.
Dès que le roy prit la résolution de soutenir les mécontents, il fut besoin de remettre des sommes considérables en Pologne pour assister les Hongrois, et pour payer les troupes que le roy faisoit lever. Une partie de l'argent fut envoyé de France. Le marquis de Béthune en prit une autre du grand trésorier à qui Sa Majesté le fit rendre depuis. Mais dès le commencement de ces dépenses, et lors des levées qui se firent ensuite pour la Prusse, le marquis représenta diverses fois qu'il étoit mauvais homme de finances, et demanda que l'on lui envoyât quelqu'un qui fut chargé de la distribution de l'argent. Un neveu de Frémont (2), banquier et
(1) Le marquis de Béthune fut rappelé en 1680 et remplacé en Pologne par Toussaint de Forbin, ancien évèque de Marseille, devenu évêque de Beauvais, et par le duc de Vitry.
(2) Le banquier Frémont était frère de Frémont d'Ablancoui t, écrivain du xvne siècle et neveu du savant Nicolas Perrot. Colbert, qui avait de l'affection pour cette famille, eut la pensée de faire nommer Perrot historiographe du roi, mais il ne réussit pas dans
qui avoit toute la correspondance de Pologne, fui choisi par Colbert, contrôleur général desfinances; mais étant tombé malade en chemin, il ne se rendit point auprès lui.
Ainsi, se trouvant trop occupé pour tenir bien régulièrement ses comptes, et y ayant d'ailleurs beaucoup de difficulté et de longueur à avoir ceux des dépenses qui se faisoient en Hongrie, il fut longtemps sans les envoyer à la cour. On lui écrivit diverses fois pour 1rs lui demander; il les envoya enfin. Mais comme l'on vit tout d'un coup une recette et une dépense de plus de [,3oo,ooo livres, dont jusque-là on avoit peu connu le détail, et que l'on pense mal d'ordinaire des maniements de l'argent, cela ne lui produisit pas un bon effet. On trouvoit même à redire, avec quelque raison, que si la difficulté des passages l'avoil empêché de pouvoir avoir exactement les états des payements qui
celle tentative parce que son protégé était huguenot. Je ne veux ■point, dit Louis XIV. d'un historien qui suit d'une autre religion que moi. Malheureusement pour sa gloire rt pour la prospérité de la France, le despotique monarque ne s 3 borna pas uniquement à écarter les dissidents de sa personne et des emplois, il voulut aussi les ramener par la force à la grande unité catholique. Néanmoins, comme il pensait encore en 1G02 que le mérite est de toutes les sectes et de tous les cultes, il gratifia Peu et d'une pension de mille écus.
se faisoient en Hongrie, il pouvoit envoyer pins régulièrement ceux des troupes de Prusse, qui étoient dans le voisinage de Varsovie , et sans aucun obstacle pour en avoir des nouvelles tous ies jours.
Ce manque de régularité pour des comptes auxquels le marquis de Bétliune étoit peu accoutumé, ne m'a jamais fait naître de soupçon qu'il n'y eut pas une entière netteté dans son administration , et je suis persuadé qu'il en avoit usé selon son zèle, et suivant les occasions qu'il avoit jugées avantageuses pour le service du roy, ce qui toutefois ne fut pas regardé tout à fait de même dans le conseil de Sa Majesté.
La paix avec l'Empereur, et celle que le roy fit ensuite en 1679 avec l'Électeur de Brandebourg, ayant fini le besoin que Sa Majesté avoit de quelque diversion du côté de la Pologne, l'on laissa débander d'elles-mêmes les troupes qui étoient en Prusse, ainsi que l'on avoit fait de celles de Hongrie.
Cependant bien que le roy de Pologne n'eût point agi effectivement dans l'une et l'autre de ces diversions, il avoit toutefois demandé diverses fois les 200,000 francs qui lui avoient été promis par son traité avec l'évêque de Marseille. On se défendoit de les lui payer parce qu'ils ne lui avoient
été accordés que lorsqu'il seroit entré effectivement en action. Mais il faisoit valoir les facilités qu'il a voit apportées au passage des troupes en Hongrie, et à la levée et à la subsistance de celles de Prusse ; que sans le soin qu'il en avoit pris, la France auroit été privée des avantages qu'elle en avoit tirés. Il n'obtint point toutefois ce qu'il deuiandoit et la reine, sa femme, se servit de ce refus pour l'aigrir et pour le faire entrer dans ses mêmes sentiments. Elle s'étoit longtemps auparavant raccommodée avec sa sœur, à qui elle témoignoit une fort grande amitié, mais ne revenoit qu'en apparence pour le marquis de Béthune, et l'accusoit toujours de n'avoir point appuyé ses demandes en faveur du marquis d'Arquien.
La paix ayant été rendue générale Tannée JG79 entre les princes chrétiens, il ne restoit plus de guerre dans l'Europe que celle du Moscovite avec le Turc. Elle avoit recommencé l'année précédente, et la campagne avoit fini avec avantage pour le Turc.
Pour recommencer la guerre, le Moscovite recherchait l'alliance des Polonois, leur proposoit de changer en une paix la trêve de treize ans qu'ils avoient faite en 1666 et la leur offroit avantageuse. Le traité de Zuranau avec la Porte et la Pologne
avoit été ratifié à Constantinople deux années auparavant ; mais les conditions eu étaient si dures qu'ils paroissoit difficile de l'entretenir, tant que Caniniek et la Podolie seroient entre les mains du Turc.
Le roy de Pologne admit les propositions des Moscovites ; mais dans le temps qu'il en discutait les conditions, il crut ne pouvoir entreprendre une guerre si considérable sans l'assistance des princes chrétiens. Il envoya pour ce sujet des ministres dans toutes les Cours et Morstein vint ambassadeur en France pour demander l'assistance de Sa Majesté (i).
Elle le reçut favorablement, mais sans se déclarer précisément des secours qu'elle donnèrent. Elle témoigna que lorsque tous les princes chrétiens
(1) « Le grand trésorier Morstyn , homme adroit et habile, fut « destiné à l'ambassade de Paris ; un de ses neveux, sous-écuyer « de Lithuanie, à celle d'Angleterre et de Hollande ; le prince Mice chel Radziwill fut renvoyé à Vienne, à Rome, à Venise, dans « toute l'Italie ; l'Espagne ni la Suède ne furent oubliées. La chré- « tienté tout entière dut être conviée à une croisade nouvelle. » (Salvandy, Histoire de Pologne, t. n, p. 428.) Malheureusement pour les vues de Sobieski le temps des croisades était passé. Ses envoyés, fêtés dans toutes les cours de l'Europe, n'obtinrent que des encouragements illusoires, que des promesses sans effet, et l'on peut dire que ses ambassades solennelles produisirent pour unique résultat verba et voces prœtereaque nihil.
contribueroient à cette guerre, elle ne seroit pas la dernière à témoigner son affection pour la Pologne et son zèle pour la chrétienté. La raison qu'elle avoit de ne pas s'expliquer autrement, étoit l'intérêt du commerce que nous avons en Levant. On eut pris un prétexte à Constantinople de le ruiner, si l'on y eût appris que Sa Majesté se fût déclarée. Elle vouloit bien se hasarder dans une guerre effective , soutenue de toute la ^chrétienté, mais non dans de simples propositions, qui vraisemblablement ne dévoient point avoir de suite.
Les affaires de Pologne étoient en cet état lorsque je sortis de la Cour : la reine fort animée, le roy mal satisfait que les services qu'il avoit rendus à la France ne lui eussent point produit d'argent : également mécontent de la Suède qui ne lui avoit pas payé 4o,ooo écus auxquels elle s'étoit obligée : le marquis de lîéthune contribuant beaucoup par l'amitié qu'il s'étoit acquise auprès du roy, et le crédit qu'il a très-grand parmi les grands du Royaume, à maintenir le parti et les amis de la France : la Cour de Vienne amusant toujours la reine des espérances du mariage de l'archiduchesse avec son fils ; et le parti de la maison d'Autriche nourrissant une cabale secrète pour l'élection du duc
de Lorraine , en cas de la mort du roy que sa grosseur extraordinaire et quelques attaques d'apoplexie leur font regarder comme peu éloignée.
Le premier intérêt de îa Pologne étoit autrefois de se garantir des entreprises de la maison d'Autriche, qui a depuis longtemps aspiré à cette couronne, comme à celles de Hongrie et de Bohême, et qui a diverses fois songé à se rendre maîtresse de la grande Pologne. Mais aujourd'hui îa plus grande crainte des Polonois est du côté du Turc, qui, par Caminiek, par la Podolie et par l'Ukraine, est en état de se promettre de grands progrès dans ce royaume.
L'Électeur de Brandebourg et la Suède sont des intérêts plus éloignés, et bien que l'on voye avec douleur la souveraineté de la Prusse entre les mains de l'un, et la Livonie en la puissance de l'autre, la Pologne , abattue au point qu'elle est, n'est guère en état d'en envisager la conquête.
La France a été une alliance nécessaire à la Pologne, lorsque la jalousie principale étoit contre la maison d'Autriche. Aujourd'hui elle subsiste moins dans cette raison d'État, que dans l'attachement que le roy et la reine ont professé autrefois
pour Sa Majesté, mais qui semble affoibli du côté de cette princesse (i).
^ Leur grand et presque unique intérêt est aujourd'hui de faire passer la couronne au prince leur fils (2); et ce leur doit être une grande raison pour se maintenir dans l'alliance de Sa Majesté. Elle peut beaucoup contribuer par son autorité, ou par des assistances d'argent, à le faire désigner successeur, ou à le faire élire roy, lorsque l'occasion s'en présenterait.
Le plus grand usage que la France puisse faire de la Pologne, est celui qu'elle en a fait durant cette guerre : la faire servira donner de la jalousie à la maison d'Autriche, soit par elle-même, soit en favorisant le parti des mécontents de Hongrie, et la faire agir, soit pour, ou contre la Suède et l'Électeur de Brandebourg, selon que l'une ou
(1) Après la mort de Sobieski, la reine Marie d'Arquien se retira à Rome ; mais comme elle ne put y obtenir les honneurs qui y avaient été accordés à Christine de Suède, elle quitta celte capitale et se fixaàBlois en 4714.
(2) Jacques -Louis Sobieski avait eu pour parrain le roi Louis XIV. Quoiqu'il n'eût pas la moindre chance d'arriver au trône, il persista, après la mort de son père, à briguer les suffrages et empêcha l'élection du prince de Conti en se joignant à l'Électeur de Saxe. Il se retira ensuite en Silésie où il vécut sous la surveillance de l'Autriche.
l'autre seroient pour ou contre les intérêts de Sa Majesté,
Les levées seroient encore un des avantages que l'on pourroit tirer de ce royaume, parce qu'en nul autre lieu les soldats ne naissent meilleurs; et Ton en a eu l'expérience en France par le régiment Polonois que la reine Marie-Louise envoya au roy, peu après son mariage avec le roy Ladislas. Mais le grand éloignementa mis tant de difficulté à entretenir ces troupes par des recrues, que l'on n'en a point eu depuis.
Voyage de Madame en Angleterre. — Tiaité de 1670 pour le partage de la Hollande. — Offres des États-Généraux repoussées par Louis XIV. — Déclaration de Charles II au sujet des non conformistes. — La Suède médiatrice pour la paix.— Mort des frères de Witt. — Guillaume d'Orange slalhoudcr. —Paix de 1674 entre la Hollande et l'Angleterre. —Embarras de Charles H. — L'entrée de l'Angleterre interdite au prince d'Orange. — Traité secret de 1675. — Prorogations successives du parlement. — Animosité contre la France en 1676 et 1677. — Le parlement offre des subsides à Charles pour faire la guérie à la France. — Ce prince reste neutre moyennant deux millions. — 11 lève une armée. — Projets de mariage du duc d'York. — 11 épouse la princesse de Modène. — Mariage du prince d'Orange. — Traité de 1678 entre l'Angleterre et la Hollande. — Prise de Gard et d'Yprcs par les Fiançais. — Les troupes anglaises passent la mer. — Traité de 1678 par lequel Charles vend sa neutralité six millions. — Il ne touche point cetle somme. — Cabales contre le duc d'York. — Oatcs et la conspiration papiste. — Le duc d'York passe sur le continent. — Il revient en Angleterre. — Monmouth. — Poitrails de Charles et du duc d'York.
Le traité qui s'étoit fait en l'année [668, entre l'Angleterre, la Suède et les Etals-Généraux pour la garantie de l'Espagne, et auquel on donna le nom de triple alliance, avoit causé un grand éloignement entre la France et l'Angleterre. Toutes les apparences étoient que le roy de la Grande-Bretagne n'avoit formé cette alliance en faveur du roy Catholique que pour se venger de la guerre dans la-
quelle le roy s'étoit joint contre lui aux États-Généraux en i665, et qui avoit été terminée en 1G67 par le traité de Bréda. Aussi la bonne intelligence que cette paix avoit rétablie entre Sa Majesté et le roy de la Grande-Bretagne étoit demeurée dans les simples termes d'honnêteté, lorsqu'elle se changea tout d'un coup en des mesures d'amitié fort étroites, par le moyen de Madame (1), au commencement de l'année 1670.
Cette princesse, née avec un fort grand esprit, niais qui jusque-là ne l'avoit occupé qu'aux choses qui sont propres aux personnes de son âge et de
I Henriette d'Angleterre était fille de l'infortuné Charles I et de Henriette de France, sœur de Louis XIII. Elle avait épousé en 4 661 Philippe, due d'Orléans. Voici en quels termes l'abbé de Choisy parle de son voyage en Angleterre : « Madame passa en « Angleterre. Le temps qu'elle y resta fut autant de jours de « triomphe. Cette charmante princesse enchantoit tous ceux sur « lesquels elle vouloit laisser tomber ses yeux. Elle réussit auprès « du roi son frère à la meilleure partie des choses dont le roi « l'avoit chargée. » (Mémoires de Choisy, collection Petitot, t. lxih. p. 417.)
Hume apprécie d'une manière bien différente le résultat de l'entrevue de la princesse Henriette avec le roi Charles II : « Ils passè- « rent, dit-il, dix jours ensemble, au milieu de la joie et des fêtes. « La duchesse, par ses flatteries et ses artifices, disposa son frère « à l'oubli de toutes les maximes d'honneur et de politique, et lui « fit sceller ses engagements avec Louis, pour la ruine de la Hol- .< lande. » [Histoire de la maison de Sluart, par M. Hume, t. m, p. 116.)
son sexe, et qui par ses manières nobles, honnêtes, et spirituelles, faisoit les délices et l'ornement de la cour, entretenoit une grande correspondance avec le roy de la Grande-Bretagne, son frère, dont elle étoit tendrement aimée ; mais jusque-là elle ne s'était point entendue aux affaires.
Elle la cultiva avec plus de soin, dans la vue d'unir étroitement ce prince avec le roy, et elle y réussit. Sa Majesté, offensée du procédé des États- Généraux, a voit pris la pensée de s'en ressentir, mais l'entreprise en étoit difficile, tant qu'ils seroient assurés de l'Angleterre, et que, conformément au traité qu'ils avoient ensemble, ils en seroient secourus s'ils étoient attaqués. Madame s'ouvrit la première au roy son frère du désir qu'elle auroit de changer ses mesures, et de l'unir étroitement avec la France. Ge prince avoit alors des vues où l'amitié de Sa Majesté lui étoit absolument nécessaire (i); il fut bien aise de trouver dans la princesse, sa soeur, un esprit capable des plus grandes affaires, qu'il n'y avoit point connu jusqu'alors, et lui donna avec plaisir toute sa confiance.
I) Charles II avait alors l'intention d'établir le pouvoir absolu dans ses États. (Voy. Histoire d'Anyleierrc, par Burnet, t. \, p. 320.)
Il envoya le comte cl' A rond el en secret devers elle, l'instruisit de ses intentions les plus secrètes; et sans d'autre entremise que la sienne, jeta les fondements des liaisons si étroites et si importai! les qu'il prit depuis avec le roy. Le duc de Bouquin kan, à qui il se fioit alors, fut envoyé peu après en France, sous prétexte d'un simple compliment, mais en effet pour seconder et pour confirmer tout ce qui avoit été fait par Madame.
dette affaire, toujours tenue dans un extrême secret, fut renfermée dans notre cour, au Roy, à Madame, à Lyonne, Le Tellier et àColbert(i); et dans celle d'Angleterre, au roy de la Grande- Bretagne, au duc d'York, au duc de Bouquinkan, au duc de Laderdail, aux milords Arlington, Ascheley et Cl if fort (2).
Le voyage que Madame fit en Angleterre au mois de mai 1670, et qui fut suivi de sa mort (3) peu
(1) L'abbé de Choisy (Voy. ses Mémoires dans la collection Petilot . t. lxiii. p. 405 et suit.) a prétendu que cette négociation n'avait été révélée qu'à Louvois et à Turenne ; mais conrne il ne pouvait être aussi bien renseigné que le marquis de Pomponne, le récit de ce dernier semble mériter toute créance.
(2) Buckingham. Lauderdalc, Arlington, Ashley et Clitfbrt formaient un parti appelé la cabale du mot anglais cabal qui contient la première lettre de ces cinq noms.
(3) « Peu de temps après son retour, elle mourut à Saint-Cloud, « si subitement qu'il courut mille bruits différents de sa mort .
après son retour, acheva de mettre la dernière main à toutes ces mesures; et Colbert, qui étoit ambassadeur du roy en Angleterre, commença seulement d'en avoir connoissance par l'ordre qu'il reçut de signer le traité. Toutes les conditions en furent arrêtées, mais demeurèrent secrètes jusqu'au mois de février 1672. Alors on signa un traité d'alliance entre les deux roys, et les ratifications en furent fournies de part et d'autre sous les grands sceaux de France et d'Angleterre.
La première intention avoit été de rompre en 1671 avec la Hollande. Mais parce que la plupart des places qui avoient été acquises à Sa Majesté, par le traité d'Aix-la-Chapelle, étoient encore ouvertes, Sa Majesté eut besoin de cette année poulies mettre en état de défense. Elle vint même en Flandre pour en presser les fortifications, où elle employa la plus grande partie de son infanterie ; et parce que les soldats étoient occupés aux exca-
« dont pas un peut-être n'a de fondement que le malheur de l'hu- « inanité. » [Mémoires de Choisy, t. lxiii, p. 417.)
« La perle de Madame, morte à son retour d'une manière sou- « daine et affreuse, jeta des soupçons injustes sur Monsieur. » 'Œuvres de Voltaire, t. xix, p. 382.)
Bossuet prononça l'oraison funèbre de cette princesse ; c'est un des plus beaux morceaux d'éloquence de ce grand orateur. (Voy. Œuvres de Bossuet, t. xvu. p. 337.)
i82 ANGLETERRE.
varions et au transport des terres, cette campagne
fut appelée par eux la campagne des brouettes.
Ainsi, la guerre commença contre la Hollande en Tannée suivante, 1672. Par le traité, la France et Fx\ngleterre s'engageoient déconcerta cette rupture. Le roy se chargeoit de la guerre de terre ; le roy de la Grande-Bretagne de celle de la mer. Pour la première, le roy d'Angleterre s'obligeoit seulement de faire passer 6,000 hommes, entretenus à ses dépens, dans l'armée de Sa Majesté. Pour la seconde, le roy promettoit de joindre trente vaisseaux et dix brûlots aux cinquante que le roy de la Grande-Bretagne devoit armer. Le général des troupes angloises devoit obéir aux généraux de Sa Majesté, et avoir la préséance, dans les conseils de guerre, sur les autres officiers. Le vice-admiral de France devoit de même obéir au duc d'York, qui commandoit toute la flotte comme admirai, et devoit avoir la préséance et le salut sur le vice-admiral d'Angleterre.
Par un article secret, il étoit dérogé à l'obligation du roy de la Grande-Bretagne, d'envoyer ce corps de troupes en l'année 1672, et il promettoit seulement d'y satisfaire l'année suivante. Il ne dérogeoit point aux engagements qu'il avoit pris, dans la triple alliance, de garantir l'Espagne. Le
roy déclaroit expressément qu'il n'avoit aucun dessein sur les Pays-Bas catholiques, et qu'il vouloit observer fidèlement le traité d'Aix-la-Chapelle. Ainsi il étoit porté que les deux roy s assureroient l'Empereur et le roy d'Espagne de leurs sincères intentions pour la paix, et les inviteroient à demeurer neutres. Ils s'engageoient encore de faire tous leurs efforts auprès des roys de Suède et de Danemark, pour les porter l'un et l'autre, ou l'un, s'ils ne pouvoient les y disposer tous deux, à entrer dans cette guerre, ou au moins à n'y prendre aucune part : et dévoient passer les mêmes offres auprès des Électeurs de Cologne et de Brandebourg, l'Evêque de Munster, la maison de Brunswik et le duc de Neu bourg.
Pour donner moyen cependant au roy de la Grande-Bretagne de soutenir la guerre, le roy lui promettait un subside de 3, 000,000 par an, tout le temps qu'elle dureroit , et une somme de 2,000,000 une fois payée, pour son armement (1).
(4) Les ministres anglais eurent aussi leur part, a Ils reçurent « tous clandestinement, dit Burnet, des gratifications considéra- « blés de la France, sans compter celles qui parurent aux yeux du « public. L'ambassadeur de celle couronne leur fit présent entre « autres du portrait de son maître, enrichi de diamants qu'on es- « limoit 3,000 livres sterling. » {Histoire d'Angleterre, par Burnet, t. i, p. 320.)
m ANGLETERRE.
Des conquêtes qui se dévoient faire sur les États- Généraux , le roy de la Grande-Bretagne devoit avoir pour sa part l'isle de Walkeren , l'Écluse avec l'isle de Gadsant , l'isle de Gorée et celle de Worn .
Si les choses eussent succédé de telle sorte que le traité eut pu être pleinement exécuté, quand même le roy eut conquis le reste de la Hollande, ses conquêtes, à mon gré, lui auroient été désavantageuses, si ces pays eussent passé entre les mains des Anglais. L'isle de Walkeren, avec l'embouchure de l'Escaut, leur auroit donné toute la Zélande et les villes de Middelbourg et de Flessingue ; l'Ecluse et l'isle de Gadsant les mettaient au cœur de la Flandre ; l'isle de Gorée et celle de Worn leur donnoient l'embouchure de la Meuse et la ville de la brille, et par là leur ouvroient un chemin facile à la conquête de la Hollande. Ainsi, l'Angleterre se seroit trouvée maîtresse absolue de la mer; et ce que la France a toujours eu tant de sujet d'empêcher, elle auroit eu pied en terre ferme, et dans le meilleur pays du monde. Aussi me souviens-je qu'étant à Dunkerqne, en 1671, lorsque le roy \ était, et Lyon ne me parlant de ce traité que Sa Majesté avoit voulu qui me fût communiqué, lorsque je lui faisois voir les conséquences de ce par-
tage, qui me paroissoit d'autant plus dangereux que j'avois une connoissance plus particulière d'un pays où j'étois alors ambassadeur, il me dit en riant : De bonne foi, lorsque nous avons fait le traité, nous 11 avons pas fait réflexion que Middelbourg et Flessingue étaient dans lisle de ÏFalkeren .
Pour éviter les disputes qui pou voient naître dans l'armée navale pour le pavillon, il fut spécifié par un traité secret qu'en cas que le duc d'York s'en absentât par maladie, ou par quelque autre raison, celui qui commanderoit en son absence, auroit les mêmes pouvoirs et les mêmes, commissions de général. L'on alloit en cette sorte au-devant des différends qui auroient pu naître entre le vice-admiral de France et le vice-admiral d'Angleterre, si le duc d'York eût quitté l'armée.
Les choses concertées de cette sorte, l'Angleterre commença la première la rupture; et la Hotte de Hollande qui revenoit de Smyrne fut attaquée dans la Manche par les Anglois, Le roy de la Grande-Bretagne avoit fondé de grandes espérances sur cette prise, mais elle lui porta peu de profit. Il ne fut pris qu'un ou deux vaisseaux médiocrement riches, et cette infraction, sans nulle dénonciation précédente, fut assez généralement
improuvée (i). Il publia bientôt un assez grand manifeste sur les raisons qui l'obligeoient à rompre avec la Hollande. Il les rapportoit à d'anciennes querelles, particulièrement à celle du pavillon, sur le refus que la flotte de Hollande avoit fait de le baisser devant un de ses yaks, qui portoit la femme du chevalier Temple, son ambassadeur en 'Hollande. Bien que les motifs de la guerre ne parussent pas fort autorisés, les raisons en étoient déduites avec esprit et avec l'art et les couleurs qui pouvoient les rendre les plus plausibles.
En France, on ne fit point de manifeste. On se contenta d'un simple placard contenant la déclaration de la guerre, où l'on en attribua le sujet à la seule mauvaise satisfaction que le roy avoit des Etats-Généraux.
Je ne touche point les combats qui se donnèrent cette année à la mer, le passage du Rhin, si surprenant et si glorieux tout ensemble, et la conquête que le roy fit en moins de deux mois d'une
(1; « Ce fut pour Charles un chagrin amer, parce que cela <li- « minuoit ses ressources pécuniaires, et le couvroit de honte ainsi « que ses ministres : car et ses sujets et les étrangers s'accor- « dèrent à condamner cette entreprise, à laquelle ils auraient pre- « bablcment applaudi, si le succès Pavait couronnée. » (Histoire d'Angleterre, par Lingard. I. xn, p. 303.)
partie des Provinces-Unies. L'histoire parlera assez d'une campagne si glorieuse pour Sa Majesté. Je dirai seulement que lorsque le roy faisoit le siège de Doesbourg, les États envoyèrent des députés à Sa Majesté pour lui proposer des conditions de paix. Aussitôt qu'ils en avoient pris la pensée, ils avoient fait demander des passe-ports pour leurs ambassadeurs : Sa Majesté m'avoit commandé d'en donner part à Godolphin, envoyé d'Angleterre auprès d'elle ; et il ne se passa rien dans cette négociation et dans ces conférences que nous eûmes le marquis de Louvois et moi avec ces députés, dont elle ne fit informer le roy de la Grande-Bretagne par Colbert, son ambassadeur auprès de lui.
Mais soit que Ton eût quelque jalousie en Angleterre qu'une si grande affaire se traitât par le roy seul, soit que l'on eût quelque défiance que les intérêts de cette couronne y seroient moins ménagés, si elle n'y avoit des ministres, le roy de la Grande-Bretagne fit passer en qualité d'ambassadeurs extraordinaires auprès de Sa Majesté, le duc de Bouquinkan et le milord Arlington. Il donna le même caractère au duc de Montmoutli , son fils naturel, qui servoit dans l'armée de Sa Majesté, et à milord Halifax qu'il avoit envoyé devers elle depuis peu de jours. Ils passèrent par la Zélande et
par la Hollande avec passe-ports des Etats, et se rendirent auprès d'elle lorsqu'elle étoit encore vers Utrecht. Ils la suivirent jusqu'à Boxtel en Brabant et prirent congé d'elle lorsqu'elle reprit le chemin de France.
Cette négociation de paix se termina sans effet ( i), soit par la répugnance que les États témoignèrent d'accorder les conditions si dures qui leur étoient demandées, soit que la mort funeste de de Witt, pensionnaire de Hollande, qui arriva en ce temps, rompit les mesures qu'il avoit prises, et inspira d'autres pensées au parti qui profita de sa chute. Ainsi le roy se contenta de faire un nouveau traité avec l'Angleterre. Il ne contint aucune autre condition que le renouvellement réciproque de la promesse entre les deux roys, de ne faire ni paix ni trêve, sans le consentement de l'un et de l'autre (a).
(\) Les députés hollandais offraient à Louis XIV toutes les villes des généralités de Brabant et de Flandre et dix millions pour les frais de la guerre. Pomponne conseilla vivement au roi de ne pas refuser ces magnifiques conditions. Ce fut en vain : il ne put balancer auprès de lui l'ascendant désastreux de Louvois. « Cet homme « sans mesure et sans habileté, a dit un illustre écrivain, fitcom- « mettre, malgré l'avis du ministre des affaires étrangères, la faute « politique de mépriser d'aussi belles offres. » (Mignet, Succession d'Espagne, t. iv, p. 33.)
(2) Voy. Flassan : Histoire de la diplomatie française, t. in, p. 368 et 369.
La campagne de l'année 1673 commença arec de mêmes dispositions du coté de l'Angleterre pour continuer la guerre; et le roy de la Grande-Bretagne fit passer 4*000 hommes dans l'armée de Sa Majesté. Mais les troubles qui commencèrent cette année au dedans de son royaume changèrent dans la suite ses mesures pour le dehors.
Le duc d'York, qui étoit catholique en secret, et le roy d'Angleterre, qui favorisoit sous main notre religion , crurent ne pouvoir prendre un temps plus propre pour en établir la liberté que celui dans lequel ils se trouvoient les armes entre les mains Ce fut dans ce dessein que fut publiée la déclaration par laquelle le roy de la Grande- Bretagne vouloit que la liberté de religion fût générale dans ses royaumes, et qu'il levoit les peines qui avoient été ordonnées contre les catholiques.
Il y avoit assez de sujet de craindre que cette résolution n'excitât une grande commotion parmi ses peuples, et que la haine contre les catholiques, qui est commune aux diverses religions qui se professent dans ce royaume, ne ralliât tous les esprits. Mais ce prince et ceux qui étoient de ce conseil témoignoient si fort connoitre la disposition des Anglois, et se tenoient si assurés de leurs forces qu'ils ne doutoient point que, soit par affection,
soit par crainte, tout ne se soumît également. Miiord Arlinglon m'en parioit de cette sorte dans le temps qu'il fut auprès du roy ; et j'avoue que je ne pouvois assez admirer cette confiance. Il en arriva toutefois fort différemment : toute la nation s'émut contre la déclaration. La haine naturelle des Angloés contre la France, qui n'avoit été qu'assoupie, lorsqu'une même guerre nous unissoit contre la Hollande, se réveilla avec d'autant plus de force que les mesures pour la religion furent attribuées à un concert avec le roy. Le duc d'York, soupçonné d'être catholique, devint suspect aux Anglois, et milord Arlington, qui avoit la première part dans le ministère, fut accusé dans le Parlement. Cette assemblée s'éleva formellement contre la déclaration, donna des requêtes au roy pour la révoquer, et se rendit plus difficile pour fournir des fonds au roy nécessaires aux dépenses de la guerre. Il se faisoit alors diverses propositions de paix par les ambassadeurs du roy de Suède, qui avoit été agréé médiateur par les parties. Le comte Tott étoit de sa part en France; Sparr à Londres, et Ebrenstein à La Haye (i). Tout ce qui étoit pro-
i i \'oy. sur la médiation de la Suède , Basnage, Annales des Prov in ces- Un ies . \ . 1 1 , p . 3 9 2 .
posé par la Hollande trouvoit d'autant plus de laveur dans le Parlement que la religion unissoit des intérêts que la guerre avoit séparés. L'Espagne nourrissent secrètement ce feu dans les esprits, et les portoit à obliger le roy d'Angleterre à la paix.
Ce prince et le duc d'York résistèrent assez longtemps pour maintenir la déclaration ; mais soit par foiblesse, soit qu'en effet ils vissent un péril trop évident à s'y opposer, ils firent connoître au roy qu'ils ne pouvoient plus résister à la tempête qui les meuaçoit, et ce ne fut que sur leurs remontrances que Sa Majesté se laissa persuader qu'ils pouvoient en faire la révocation (i).
Ce pas fut le premier qui conduisit le roy d'Angleterre à la perte entière de son autorité. Il auroit dû fort consulter avant cette déclaration s'il étoit en état de la soutenir, et il n 'auroit pu ignorer combien il lui seroit désavantageux de la rétracter sur l'opposition de ses peuples. Le Parlement commença dès lors à établir sa puissance sur la diminution de celle du roy. Les accusations contre ses ministres se continuèrent avec plus de force. Les
(1) « Le roi, pour se rendre de meilleure grâce, demanda leur « opinion aux pairs, qui lui conseillèrent de donner cette satisfac- « tion aux communes. » (Hume. Histoire de la maison de Sluart, t. m, p. 154.)
cabales des partisans de la Hollande et les intrigues du marquis de Fresno, ambassadeur d'Espagne, firent écouter davantage les propositions d'une paix séparée de la France. Il se lia même une négociation directe, par les lettres que les États-Généraux écrivirent au roy de la Grande-Bretagne, tout à fait séparée de celle qui s'étoit commencée à Cologne en 167 >, par les médiateurs de Suède.
Enfin toutes choses tournèrent à la paix à Londres. Milord Arlington, par la crainte du Parlement, autant ([ue pour favoriser le prince d'Orange, dont sa femme, fille de Bevervest, fils naturel du prince Maurice de Nassau, étoit parente, changea tout d'un coup les inclinations qu'il avoit fait paroitre pour la France, et porta son maître au conseil peu honnête de l'abandonner dans une guerre qu'ils avaient entreprise conjointement.
H est à propos de remarquer ici le changement qui étoit arrivé aux affaires du prince d'Orange, parce qu'il a plus de rapport à celui qui arriva en Angleterre. Dans le temps de la déclaration de la guerre, ce prince étoit en Hollande sans aucune charge. De Witt, pensionnaire de cette province, le premier homme de la république, et un des plus capables ministres de son temps, conjointement avec ceux qui portoient comme lui le parti de la
liberté, n'étoit appliqué à rien tant qu'à empêcher que la trop grande autorité qu'avoient eue ses pères, et qu'il croyoit dangereuse pour la république, ne retombât entre ses mains. La guerre le tira de cet état, où apparemment il seroit demeuré longtemps. L'inclination des peuples étoit tout entière pour lui; et la mémoire des princes d'Orange, ses prédécesseurs, fondateurs en quelque sorte de la république, parloit en sa faveur. Ainsi la guerre mettant les Etats-Généraux dans la nécessité de nommer un capitaine général, il n'étoit pas dans la liberté de ceux qui lui avoient été le plus opposés, d'en choisir un autre que lui. Le commandement des armées lui fut donné, mais non pas le gouvernement des provinces de Hollande, Zélande, Gueldre, Ltrechtet Overyssel, telles que ses pères les avoient eues, et qui donne la plus grande autorité dans le pays sous le nom de Stathouder.
Les mauvais événements de la campagne de 1672 lui furent encore favorables, parce que Ton attribua les défauts qui se trouvèrent dans les places et dans les troupes à la mauvaise administration de ceux qui avoient gouverné auparavant. Celte indignation s'étant fomentée dans l'esprit des peuples et nourrie par les partisans du prince, excita une grande rumeur contre de Witt, Les uns le considé-
roieiit comme responsable des affaires dont il avoit eu la principale conduite; et il étoit regardé par les autres comme capable par sa fermeté et par sa capacité de s'opposer à l'élévation du prince. Son frère fut mis en prison, accusé d'avoir conspiré contre la vie du prince d'Orange: lui-même se retirant la nuit chez lui, fut blessé de plusieurs coups par des personnes inconnues; mais lorsqu'il en lut guéri et que son frère fut déclaré innocent, il fut cruellement assassiné, lorsqu'il alloit le retirer de prison. Leurs corps furent abandonnés à la rage du peuple, et traînés ignominieusement par les rues (i).
Cette action si noire fut attribuée dans le public au prince d'Orange : beaucoup l'ont soupçonné d'avoir fait, sous main, susciter le peuple, et d'avoir fait mêler des soldats parmi les séditieux. Mais soit qu'il y eut eu part, soit qu'elle ait été un pur effet de l'animosité de la populace, toujours lui fut-elle utile. Elle mit l'autorité entière entre ses mains. Outre les ebarges de capitaine et d'admiral général, il fut déclaré peu après Stathouder
(I) Yoy.} sur ce tragique événement, les Mémoires du chevalier Temple (collection PetitoL t. lxiv, p. 41), et les belles pages dues à la plume de M. Mignet. {Succession d'Espagne, t. îv, p. Gl et suiv.)
ANGLETERRE. i9o
des provinces qui ont été ci-dessus nommées; et ce que n'av oient jamais eu ses pères, ces charges furent déclarées héréditaires dans sa maison.
Cette puissance qui lui fut déférée si absolue, changeoit la manière dont la Hollande avoit été regardée jusque-là en Angleterre. Le roy de la Grande-Bretagne, qui avoit vu avec peine que son neveu y fut comme réduit au simple rang de particulier, avoit été bien aise, en abaissant les Etats- Généraux, de les obliger à lui rendre les avantages de ses pères. Arlington, qui se faisoit avec justice un honneur de son alliance , avoit fortifié son maître dans ses sentiments, et dans le traité de 1672 avec la France, il y avoit fait insérer un article en sa faveur.
Son élévation nouvelle, en le mettant à la tète de la République, ne faisoit plus depuis ce changement qu'un seul intérêt du sien et de celui des États-Généraux. Comme la guerre avoit été nécessaire pour l'élever, il en croyoit la continuation avantageuse pour se maintenir; et n'étant pas porté naturellement pour la France, il travailloil de toutes ses forces à désunir l'Angleterre de l'alliance de Sa Majesté.
Il avoit beaucoup d'amis à Londres, et s'y étoit fort concilié les esprits dans le voyage qu'il y avoit
m ANGLETERRE.
fait deux ansauparavant.il entretenoit même secrètement beaucoup d'intrigues dans le Parlement. Ainsi, il ne servit pas peu à susciter les entreprises de cette assemblée, à en faire envisager au roy de la Grande-lîretagne les puissantes conséquences, à faire changer de sentiments à Arlington, et à faire en quelque sorte violence à ce prince pour le porter, contre son honneur, à manquer au parti qu'il a voit pris.
Il s'en défendit assez longtemps : il insista même auprès de Sa Majesté pour la porter à accepter les conditions de paix qui se proposoient à Cologne : il lui fit voir l'extrémité à laquelle il étoit réduit par son parlement, son impossibilité de trouver de l'argent pour continuer la guerre, et ne laissa que trop connoitre qu'il n'avoit pas assez de force pour résister aux embarras où il se trouvoit.
Sa Majesté ne crut pas devoir accorder la paix à des conditions peu convenables à l'heureux étal de ses affaires. Elle n'oublia rien pour le fortifier et pour le détourner de cette pensée, et connut enfin qu'elle ne pouvoit plus se fier à l'Angleterre. Mais lorsque les choses paroissoicnt dans un penchant dangereux, le duc de Bouquinkan, qui étoit alors éloigné de la confiance du roy son maître, fit sçavoir au roy que ce prince se laissoit entraîner
indubitablement à la paix, mais qu'il pouvoit encore avec ses amis la traverser dans le Parlement. Il se servit pour cela du comte de Sessac, qu'une disgrâce avoit fait passer en Angleterre (1). Il vint en France chargé de cette confiance, et exposa les moyens dont le duc croyoit se servir. Celte affaire lui fit obtenir la permission de revenir à la Cour. Ruvigny fut envoyé en Angleterre, avec les ordres nécessaires pour ménager cette dernière ressource, parce que Bouquinkan et ses amis ne vouloient point de commerce avec Coîbert, qu'ils croy oient
(1) La disgrâce du comte de Sessac (Louis Guilhem do Castelnaii de Clermont Lodève) n'était que trop méritée. Voici d'après Madame de Sévigné quelle en avait été la cause : « Le roi a com-
« mandé à M. de S de se défaire de sa charge (maître de la
« garde-robe) et tout de suite de sortir de Paris. Savez-vous pour- « quoi? Pour avoir trompé au jeu, et avoir gagné cinq cent mille
« écus avec des cartes ajustées Le roi a eu beaucoup de
« peine à se résoudre à déshonorer un homme de la qualité de
« S ; mais voyant que depuis deux mois tous ceux qui jouoient
« avec lui étoient ruinés, Sa Majesté a cru qu'il y alloit de sa eons-
« cience de faire éclater cette friponnerie. S savoit si bien le
« jeu des autres, que toujours il faisoit va-tout sur la dame de pi- « que, parce que tous les piques étoient dans les autres jeux. Le roi « perdoit toujours à. trente-un de trèfle et disoit : Le trèfle ne gagne « point contre le pique en ce pays-ci. S avoit donné trente pisci tôles aux valets de chambre de Madame de la Vallière pour leur « faire jeter dans la rivière toutes les cartes qu'ils avoient, sous « prétexte qu'elles n'étoient point bonnes, et avoit introduit son « quartier. » (Sévigné, Lettres, t. i, p. 293.)
i98 ANGLETERRE.
se laisser conduire aveuglément par Arlington. Le roy voulut toutefois que Rtivigny agit de concert avec lui; et pour garder une bonne foi entière, Sa Majesté trouva bon qu'il pût s'expliquer au roy d'Angleterre des moyens qui se présentoient de faire servir le Parlement même à empêcher la paix; qu'elle nedoutoit point qu'il ne l'apprît avec plaisir, tant elle étoit persuadée qu'il donnoit les mains à regret à la nécessité qui lui étoit imposée. Mais la pente étoit trop forte en Angleterre pour être changée par ce parti, et le roy de la Grande-Bretagne, fatigué des peines que cette affaire lui donnoit, étoit trop foible pour y résister. Ainsi la paix avec la Hollande fut signée à Londres le 19 février de l'année 1674.
Le principal avantage qui en revint à l'Angleterre, fut l'honneur du Pavillon. Les États s'obligèrent de le faire baisser à tous leurs vaisseaux, soit qu'ils fussent seuls, soit qu'ils fussent en corps d'armée, à la rencontre de plusieurs ou d'un seul vaisseau du roy d'Angleterre. Celui qui en revint à ce roy en particulier, fut une somme de 800,000 écus, que les États s'obligèrent de lui payer, 200,000 écus comptant, le reste en trois années.
L'ambassadeur d'Espagne n'intervint pas seulement à ce traité comme médiateur, mais encore
comme plénipotentiaire des États. Ils lui envoyèrent un plein pouvoir, et le roy de la Grande-Bretagne le signa avec lui, sans attendre les ambassadeurs des États, qui lui avoient fait demander des passeports.
Ce prince parut honteux d'avoir manqué si publiquement à ce qu'il devoit à Sa Majesté. 11 en parla à Ruvigny, qui étoit demeuré seul ministre du roy auprès de lui , Colbert étant repassé en France. Il convint avec lui que cette paix ledéshonoroit, que le roy avoit sujet de s'en plaindre et de l'en mésestimer. Il écrivit au roy de sa main à peu près en cette sorte, mais rejetant toutefois ce qu'il avoit fait sur la nécessité indispensable où il s'étoit vu réduit. Il le prioit de compatir à son malheur, et l'assuroit qu'il ne perdroit jamais d'occasion de réparer une si mauvaise conduite, et de lui témoigner son amitié.
La réponse que lui fit Sa Majesté acheva de le combler de reconnoissance pour elle. Au lieu des plaintes qu'il en appréhendoit, et qu'elle avoit tant de justice de lui faire, il en reçut les mêmes assurances d'affection qu'elle avoit accoutumé de lui donner. Elle entroit dans la peine qu'elle lui faisoit paroître, de la nécessité que ses peuples lui avoient imposée, et n'attribuoit le traité qu'il avoit
signé qu'à une violence dont il n'avoit pu se défendre. Enfin elle témoignoit prendre en son amitié la même confiance quelle y avoit eue par le passé.
Cette conduite eut tout le succès que Sa Majesté en pouvoit attendre. Le roy d'Angleterre crut ne pouvoir assez répondre à une manière d'agir si obligeante. Il aimoit personnellement le roy, et se trouvant débarrassé des soins de la guerre, il voulut contribuer au moins dans la paix à tout ce qui pouvoit être de ses intérêts.
Le Parlement cependant, l'Espagne et la Hollande n'oublioient rien auprès de lui pour le porter à rompre avec la France. Ses peuples, animés naturellement contre nous, se montroient aussi faciles à lui accorder de grandes sommes, s'il nous déclaroit la guerre, qu'ils lui en laissoient peu d'espérances, s'il conlinuoit à nous être favorable. Mais quelques efforts que l'on fît au dedans ou au debors, pour l'entraîner dans le parti presque général de l'Europe contre le roy, il demeura ferme; et lui et le duc d'York disoient souvent à Ruvigny qu'ils étoient les deux seuls amis que Sa Mnjeslé eut en Angleterre.
Ils l'étoienten effet, et Ruvigny avoit acquis une telle créance auprès d'eux., que dans les affaires
qui regard oient nos intérêts, ils suivoient les conseils qu'il leur inspiroit, et régloient, par les leurs, la conduite qu'il devoit tenir au regard de la nation. Il entretenoit des intelligences et gardoitdes mesures avec ceux du Parlement les plus opposés à la Cour, tels que les milords Scharbery (i), Roussel (2) et Hollis (3). L'artifice principal dont se servoient nos ennemis pour échauffer davantage
(1) Antoine Ashley Cooper, comte de Shaftsbury, avait commencé sa carrière dans le parti du roi et avait été l'un des cinq membres de la cabale. (Voy. la note 2, p. 480.) Mais lorsqu'il vit le roi mollir au sujet de l'édit de tolérance, il comprit combien peu l'on pouvait compter sur la fermeté de ce prince. Il se jeta dès lors dans l'opposition, se déclara hautement contre la cour, proposa d'exclure du trône le duc d'York, fut deux fois enfermé à la Tour de Londres et mourut en 1682, à Amsterdam où il s'était réfugié.
(2) William Russel était un des adversaires de la cour. Il proposa le premier, dans la chambre des communes, lebill d'exclusion du duc d'York ; se trouva impliqué avec le duc de Monmouth dans la conspiration de Rye (une embuscade devait être tendue au roi dans une maison de campagne appelée Rye) ; fut condamné à mort et exécuté en 1683.
(3) Hollis, ennemi de Gromwell qu'il haïssait, avait contribué au rétablissement de Charles IL Ce prince le récompensa par le titre de lord. Hollis avait du courage, de la fermeté, beaucoup d'orgueil, un grand crédit parmi les presbytériens et connaissait à fond les manœuvres parlementaires. En 4 675, il combattit la \o\[test) contre fes non conformistes. L'année suivante il publia un ouvrage sur les prolongations successives du parlement et fut pour ce fait enfermé à la Tour.
les Anglois contre la France, étoit de leur inspirer que la liaison secrète qui étoit entre le roy et le roy de la Grande-Bretagne, étoit principalement formée pour changer le gouvernement de l'Angleterre ; que le roy, la guerre finie, devoit assister ce prince pour se rendre indépendant, pour abolir les privilèges de la nation, qui renferment l'autorité des roys dans des bornes si étroites, et même pour rétablir la religion catholique. Ruvigny étoit d'autant plus propre aies désabuser, qu'ils avoient depuis longtemps plus de créance en lui, que milord Roussel étoit son neveu, et qu'étant huguenot, ils le croyoient davantage sur ce qui touchoit leur religion.
L'animosité étoit telle toutefois, et la jalousie et l'appréhension si grandes des progrès des armes du roy au Pays-Bas, depuis que sur la fin de l'année 1673 l'Espagne lui avoit déclaré la guerre en faveur des Etats-Généraux, que l'on ne peut assez s'étonner que l'amitié du roy d'Angleterre se soutînt contre les prières et les offres de ses peuples, contre le péril auquel il s'exposoit en n'y donnant pas les mains, et ce qui est de plus fort, contre le véritable intérêt de son Étatt
Il se trouva même d'autant plus pressé que le prince d'Orange voulut faire en ce temps un voyage
en Angleterre. Ce prince avoit témoigné depuis longtemps un grand désir d'y passer, et il se déclaroit assez du dessein de son mariage avec l'aînée des filles du duc d'York. Le roy, qui prévoyoit combien la présence de ce prince pouvoit être contraire à ses intérêts en Angleterre, fit agir auprès du roy de la Grande-Bretagne pour le détourner : il en obtint ce qu'il désiroit. Ruvigny (i) reçut des assurances qu'il ne lui permettroit point d'entrer dans son royaume. Il fit en effet témoigner au prince d'Orange, par son ambassadeur à La Haye, qu'il n'avoit point agréable qu'il y vînt, et qu'il donneroit ordre de le faire sortir de ses ports, s'il y entroit sans son congé. Il ordonna en effet aux gouverneurs de ne l'y point recevoir, et suspendit en cette sorte ce voyage, qui ne s'exécuta que longtemps après.
Il étoit cependant pressé de plus en plus par son Parlement d'arrêter les conquêtes de la France aux Pays-Bas, et crut que le meilleur parti qu'il
(1) Ruvigny s'acquit à un tel point l'affection et l'estime du roi, par les services qu'il lui rendit, que le maréchal de Schomberg et lui furent les seuls à qui ce prince offrit, lors de la révocation de l'édit de Nantes, la faculté de demeurer à Paris en y conservant leurs biens et l'exercice secret de leur religion. [Voy. Saint-Simon y Mémoires, 1. 1, p. 443.)
pouvoit prendre pour ne pas tomber dans la nécessité d'entrer dans un parti contre le roy, étoit de s'entremettre de la paix. Il donna part de cette vue à Sa Majesté; et de concert avec elle, il fit offrir sa médiation à toutes les parties intéressées. Elle fut acceptée, et par son entremise les conférences, qui avoient été interrompues en 1O7/J, à Cologne, par la violence exercée sur le prince Guillaume de Furstenberg, furent reprises, en 1676, à Nimègue.
Mais parce que les Espagnols et les États-Généraux, appuyés du désir presque général de l'Angleterre, ne cessoient point de lui faire appréhender la perte des Pays-Bas, et que cette crainte n'éloit pas moins vive dans l'esprit des Anglois que dans celui des Espagnols mêmes et des Hollandois, le roy jugea à propos de fixer ses bonnes intentions par un nouvel engagement avec lui. Ruvigny le ménagea, et signa un traité secret en 1673. Il contenoit une obligation expresse, tant de la part du roy que de celle du roy de la Grande- Bretagne, de ne faire aucun traité d'alliance avec quelque prince que ce fût, sans un mutuel consentement de l'un et de l'autre. Par ce moyen, Sa Majesté étoit assurée qu'il ne traiteroit, ni avec l'Espagne ni avec la Hollande, et parce que ce
prince, entrant en cette sorte dans des sentiments si opposés à ceux de ses sujets, se privoit des assistances qu'il pouvoit attendre de son Parlement, Sa Majesté voulut bien lui faire payer un million de livres (i).
Il y eut quelque chose de fort particulier dans ce traité. Le roy d'Angleterre se trouva tellement seul avec le duc d'York dans le sentiment de prendre des mesures avec la France qui le missent hors
(I) « Charles se trouvent embarrassé dans une telle contrariété « de vues et d'engagements, qu'il manquoit de résolution pour les « rompre, et de patience pour les éclaircir. D'un côté, il regardoit « son alliance avec Louis, comme une ressource également sûre et « nécessaire contre tous les mouvements de son propre peuple ; et « quelques plans qu'il put avoir formés pour agrandir son autoce rite, ou pour changer la religion établie, c'étoit de la seule France « qu'il pouvoit attendre du secours. Il avoit vendu secrètement sa « neutralité à cette couronne, pour la somme annuelle d'un million « de livres, qui fut augmentée ensuite jusqu'à deux millions ; « subside considérable dans l'embarras actuel de son revenu. 11 « craignoit que le Parlement ne le traitât comme il avoit fait de son « père, c'est-à-dire, qu'après l'avoir engagé dans une guerre étran- « gère, il ne prit avantage de ses nécessités pour lui faire acheter « des subsides, par le sacrifice de sa prérogative et de ses minis-
« très Il est permis d'observer que dans tout cet intervalle,
« Charles étoit regardé sans contredit, en Angleterre et chez les « nations étrangères , par la France même et par ses alliés , « comme le réel arbitre de l'Europe, et qu'il n'y avoit point de « conditions de paix qu'aucun des partis pût refuser, s'il les eût « prescrites. » (Hume, Histoire de la maison de Sluart, t. m, p. 186.)
d'état de se déclarer contre elle, qu'il n'osa en parler à aucun de ses ministres, et ne put se confier à aucun de ses secrétaires d'État pour le transcrire. Ainsi il fut réduit à l'écrire tout entier de sa main, et le signa avec Ruvigny. Il fut envoyé en cette sorte à Sa Majesté, qui lui en envoya la ratification avec le même secret.
L'on peut dire que ce prince observa, avec toute la fidélité que Sa Majesté pouvoit désirer, la parole qu'il lui avoit donnée. Il se vit plus que jamais exposé aux murmures et aux entreprises de son Parlement. Toute la nation assemblée lui présenta des requêtes pour se déclarer contre la France, comme l'unique moyen pour sauver les Pays-Bas, et lui offrit tout l'argent qui lui seroit nécessaire pour soutenir la guerre.
Le seul remède qu'il avoit pour résister à ce torrent, étoit de se servir de l'autorité absolue qu'ont les roys d'Angleterre, de proroger ou de réadjourner de temps en temps le Parlement. Il le fit diverses fois durant les années 1675, 1676 et 1677, de concert avec le roy, par l'entremise de Ruvigny, et par celle de Courtin, qui fut envoyé ambassadeur lorsque Ruvigny fut rappelé (1). Mais parce
(I) Ruvigny fut rappelé en 1676.
qu'en s'éloignant au point qu'il faisoit du désir de ses sujets, il se privoit des assistances qu'il en pouvoit recevoir, et dont il a voit besoin, le roy lui fit payer 4oo,ooo écus par an.
Ce que j'ai dit des prorogations et des adjournements du Parlement donne lieu d'expliquer ici de quelle manière les roys d'Angleterre peuvent ou assembler leurs Parlements, ouïes séparer.
Ce corps, qui, en la manière de nos Etats-Généraux, représente toute la nation parce qu'il est composé du clergé et de la noblesse dans la chambre Haute, et du Tiers- Etat dans la chambre Basse, ne peut être convoqué que par l'autorité du roy; mais lorsqu'il est assemblé, il connoît avec une puissance presque absolue de toutes les affaires du royaume. C'est de lui seul que les roys peuvent attendre des concessions d'argent, soit pour leurs propres besoins, soit pour ceux de l'Etat, parce qu'ils n'ont pas le pouvoir de rien imposer de leur propre autorité. Ainsi la seule nécessité d'en tirer ces assistances, soit dans la paix, soit dans la guerre, les oblige à convoquer une assemblée, dont le pouvoir est tel que le leur paroît moins absolu durant le temps qu'elle dure. Aussi la convoquent-ils le moins souvent qu'ils le peuvent, lorsqu'ils se voyent en état de s'en passer.
Ils sont toujours maîtres, toutefois, ou de la séparer tout à fait ou d'en remettre les séances. Le premier se fait par une déclaration qui casse le Parlement et annule les pouvoirs de tous les députés ; et alors) il faut pour une nouvelle convocation faire de nouvelles élections de députés dans les provinces. Le second moyen de séparer l'assemblée se fait ou par adjournement ou par prorogation. Le mot à! adjournement est celui dont le Parlement assemblé se sert tous les jours, lorsque, selon les affaires particulières, les chambres conviennent de remettre leurs séances, ou au lendemain, ou à quelques jours plus éloignés, et alors toutes les affaires qui ont été commencées dans les séances précédentes se continuent. Ce que les chambres font d'elles-mêmes, les roys le font par autorité et font déclarer au Parlement qu'ils l'adjournent à un tel temps, qui toutefois se doit renfermer dans l'année. Ce qu'ils font par l'adjournement ils le font aussi par la prorogation, qui remet de même l'assemblée jusques au temps que le roy a marqué, et durant lequel elle ne peut se rassembler. Ainsi Y adjournement et la prorogation font le même effet. Il y a cette différence, qu'aux adjournement s les affaires qui ont été commencées se continuent comme si elles n'avoient point été
discontinuées; au lieu qu'aux prorogations, celles qui se trouvent indécises, demeurent comme non avenues et doivent se recommencer comme si jamais l'on n'en avoit parlé.
Le roy d'Angleterre eut recours diverses fois à ces deux manières de séparer son Parlement, lorsqu'il ne pouvoit plus résister aux plaintes de ses sujets sur la perte de la Flandre, et à leurs instances pour nous déclarer la guerre.
La prise de Condé et d'Aire, en 1676, anima plus que devant la jalousie des Anglois sur les conquêtes du roy; mais elle fut incomparablement plus vive, l'année suivante, par les prises de Yalenciennes, de Cambray et de Saint-Omer, et par le gain de la bataille de Cassel. Ils reprochoient assez publiquement à leur roy d'avoir perdu les occasions d'arrêter les armes de France en se déclarant; et ils accusoient le duc d'York de favoriser les desseins du roy, par la protection qu'il en attendoit pour établir la religion catholique qu'il professoit, et qui depuis lui attira une cruelle persécution.
L'on ne peut assez s'étonner comment l'amitié du roy de la Grande-Bretagne pour le roy le put soutenir contre l'emportement de ses peuples et contre la vue des périls qui le menaroient en s'y
opposant. Il est vrai que les offres que le Parlement faisoit de lui fournir les 'moyens de faire la guerre, étoient accompagnées de conditions assez rudes. En lui fournissant l'argent pour la levée et pour l'entretien d'une armée, il ne vouloit point le rendre maître de la dépense, et proposoit d'en remettre l'administration entre les mains de quelques commissaires, qui a ur oient été pris de ce corps. Ainsi le Parlement auroit eu en effet un pouvoir absolu sur ces troupes qu'il anroit payées, et dont il ne vouloit point abandonner la disposition au roy, tant il appréhendoit qu'il ne s'en servît pour relever son autorité et pour favoriser la religion catholique (1).
C'est ce qui faisoit que le roy de la Grande- Bretagne ne souhaitoit rien davantage que la paix, comme le moyen le plus capable de sortir de cet embarras. Il en fit diverses propositions au roy.
Celle qu'il appuya avec plus d'instances, au commencement de l'année 1G77, fut que Sa Majesté voulût rendre Maéslricht aux Hollandois, Charleroy, Ath, Oudenarde, ïournay et CondéauxEs-
(I) « Charles témoigna le plus vif mécontentement de cette « adresse, qu'il traita d'entreprise dangereuse contre sa préroua-
pagnols; que Sa Majesté abandonnât la Sicile et remit la Lorraine au prince Charles, en rasant les fortifications de Nancy ; que toutes les autres conquêtes de Sa Majesté lui demeurassent ; que l'Empereur lui remît Philisbourg et que la Franche- Comté lui fut cédée. Il témoignoit que si Sa Majesté n'acceptoit ces conditions, il ne se sentoit plus maître de retenir ses peuples et de n'être pas emporté malgré lui contre la France.
Le roy ne put les admettre toutefois comme trop fortes ; mais Sa Majesté trouva bon de lui faire confier par Courtin, qu'elle voudroit bien consentir à remettre par la paix Charleroy, Ath et Oudenarde, à condition que les Espagnols lui donnassent en échange Ypres, Charlemont et Luxembourg. Elle offroit bien de remettre Maastricht aux Hollandois, et la Lorraine, au prince Charle, mais sous deux alternatives : l'une de faire rentrer ce prince dans ses États aux mêmes conditions que le duc de Lorraine, son oncle, y devoit rentrer par le traité des Pyrénées, l'autre qu'il cédât Nancy en propriété à la France avec les chemins nécessaires, tant pour
« tive. 11 en fit une réprimande sévère aux communes, et leur or- « donna immédiatement de s'ajourner. » (Hume, Histoire de la maison de Staart, t. m, p. 193.)
aller de France en cette ville, que pour aller de cette ville en Franche-Comté et en Alsace. Sa Majesté offroit de lui donner la ville de Toul en échange. Le roy abandon noit la Sicile, et demancloit, tant à son égard qu'à celui de la Suède, que toutes choses fussent remises dans l'Empire aux termes des traités de West p liai ic.
Ces conditions ne furent point acceptées par nos ennemis. Mais parce que le roy d'Angleterre remontroit au roy qu'il ne pouvoit subsister sans tirer des assistances de son Parlement, et que l'intérêt de la France demandoit qu'il prorogeât cette assemblée, Courtin lui accorda encore au nom du roy un subside de deux millions.
Il ne put toutefois résister tout à fait à ses peuples. Il fut obligé de donner les mains à la levée d'une armée de 24,000 hommes en 1677, et se vit nécessité d'accorder la déclaration qucle Parlement exigea de lui pour rappeler les troupes qu'il avoit en France. Ce corps, quiétoitde 5 à 6,000 hommes, y avoit passé en l'année 1673 et y avoit servi jusqu'alors avec une grande distinction de valeur.
Mais ce qui donna lieu de croire sur la fin de la même année que l'Angleterre alloit tout à fait se brouiller avec la France, fut le mariage du prince
d'Orange avec la fille aînée du duc d'York (i). Ce prince aspiroit depuis longtemps à celte alliance, qui pouvoit lui assurer la couronne d'Angleterre. Le roy de la Grande-Bretagne étoit marié depuis beaucoup d'années avec l'infante de Portugal. Elle lui avoit porté en dot, outre une grande somme d'argent, la ville de Tanger en Afrique, sur le détroit de Gibraltar, et l'Isle de Bombay aux Indes Orientales. Il n'en avoit point d'enfants, et étoit presque sans espérance d'en avoir. Ses peuples l'avoient invité diverses fois de renvoyer cette princesse, comme stérile, et d'en prendre une autre capable de lui donner des successeurs, non moins nécessaires à l'Etat qu'à la religion d'Angleterre, qu'ils croyoient exposée, si la couronne passoitsur la tête du duc d'York. Ils prétendoient que ce divorce pouvoit s'autoriser , et par les lois du royaume, et par celles de la religion anglicane. Mais le roy d'Angleterre, qui estimoit la vertu de la reine, et qui ne croyoit pas pouvoir la quitter en conscience, ne voulut jamais donner les mains à cette proposition.
Ainsi le prince d'Orange, fds de la sœur aînée
(4) Voy. le chapitre m des Mémoires du chevalier Temple. (Collection Petitot, t. lxiv, p. 248 et suiv.)
•rli ANGLETERRE.
de ce roy, ne voyoit devant lui pour arriver à la couronne, que les enfants du duc d'York. Il n'avoit que deux filles de sa première femme, fille du chancelier Heide (i). Il l'avoit épousée en Hollande, d'une condition si inégale à la sienne, où elle étoit fille d'honneur de la princesse d'Orange, sa sœur (2).
Après la mort de cette première femme, qui mourut catholique, en 1672, avec de fort grandes marques de piété, il songea à en prendre une seconde dont il pût avoir des garçons. Dans cette pensée qu'il communiqua au roy, il lui témoigna que pour marquer davantage son attachement à Sa Majesté, il ne vouloit point faire d'alliance qui ne lui fut agréable, et qu'il seroit bien aise de recevoir une princesse de sa main. Il passa même dans la suite jusqu'à lui demander une de ses sujettes.
(1) Hide, comte de Clarendon.
2) « La fille du comte de Clarendon, qui se trouva grosse et près « de son terme, somma le duc d'York (1662) de déclarer leur ma- « riage secret. ïl avoit réussi auprès d'elle, pendant qu'elle étoit « clame dhonneur de la princesse Roïale. Le duc se flatta qu'il « -viendroit à bout, à forces de promesses et de menaces, d'obliger « la dame à se désister. Mais elle étoit personne adroite et femme « d'un grand cœur. Elle soutint qu'elle étoit son épouse et elle « conduisit si bien l'affaire que le duc fut contraint de l'épouser. » [Histoire d'Angleterre, parBurnet, t. r. p. 177.)
Canaples, frère du duc et du maréchal de Crequy (i), étoit alors en Angleterre, où le chagrin de n'avoir pu obtenir de Sa Majesté, après de longs services, de servir d'aide de camp sous elle, l'avoit fait passer. Il s'étoit accpiis l'amitié et l'estime de cette cour, mais particulièrement du duc d'York, qui lui témoignoit une fort grande confiance. Il s'ouvrit à lui du dessein qu'il avoit de se marier, de prendre une personne de vertu et de mérite, capable de lui donner des enfants, et surtout qui fut agréable au roy. Canaples, entrant en même temps dans la pensée du duc et dans l'intérêt de sa maison, crut devoir profiter de cette ouverture en faveur de sa nièce, fille unique du duc de Crequy (2), son frère. Il sçut l'insinuer adroitement comme une personne en qui l'âge, le mérite, la bonne éducation sous une mère très-vertueuse, et la naissance des plus grandes, après les
'1) La famille de Crequy était composée de trois îrères : l'ainé, Charles III du nom, lieutenant général, ambassadeur, etc., avait été créé duc et pair en 4653 ; le second, Alphonse, comte de Canaples, devint duc de Lesdiguières et pair de France, par l'extinction de la branche ainée de sa maison ; enfin, le troisième était le célèbre maréchal François de Crequy. (Voy. le Dictionnaire de la noblesse, de La Chesnaye des Bois, au mot Crequy.)
2) Madeleine de Crequy, dont il est ici question, épousa, le 3 avril 1675, Charles de la Trémouille, prince de Tarenle.
souveraines, se trouvoient avec avantage. Le duc, satisfait de ces qualités, y regarda encore l'attachement plus étroit qu'il marquerait pour le ro\ par cette alliance, et embrassa cette vue avec beaucoup de plaisir. Le roy, son frère, y entra de même, et tous deux chargèrent Lokart (i), alors ambassadeur d'Angleterre en France, d'en faire la demande à Sa Majesté. Il s'en acquitta à Ribaupierre, petite ville d'Alsace, où le roy étoit logé en i f 3 7 3 à son retour de Brissac. Sa Majesté témoigna être fort sensible aux témoignages que ces princes lui donnoient de leur amitié, en voulant faire un si grand honneur aune de ses sujettes; mais par des raisons qui lui éf oient particulières, et dont elle ne s'expliqua pas, elle fit voir qu'elle vouloit songer à un autre mariage pour le duc d'York. Ainsi celte affaire fut rompue.
Le roy jeta en même temps les yeux sur les princesses qu'il crut convenir à ce prince. Celles qui s'offrirent à lui, furent celles de Neubourg et de Modène, toutes deux nées dans des maisons attachées alors à Sa Majesté. Mais la première
(4) Lockhart mourut à Paris en 167G. Il avait eu avec ta cuifr de Franco divers démêlés dont un, surtout, re'afif à la icligion, irrita beaucoup Louis XIV. (Voy. Histoire d'Angleterre. parBurnel, t. i, p. 410 et ill )
n'ayant pas plu au duc d'York sur la relation que lui en fit milord Peterboroug, qu'il envoya en divers lieux pour voir les princesses sur lesquelles il pouvoit jeter les yeux, Sa Majesté fit partir le marquis de Dangeau pour aller négocier l'autre mariage à Modène. A peine étoit-il parti que le roy, qui avoit déjà fait proposer cette affaire à la duchesse de Modène, reçut une lettre de cette princesse. Elle lui marquoit sa reconnoissance sur la pensée qu'il avoit pour sa maison, et sa douleur en même temps de la déclaration que sa fille lui avoit faite qu'elle vouloit être religieuse. Sur cet avis Sa Majesté jugea à propos de ne laisser point continuer le voyage du marquis de Dangeau. J'eus ordre de lui mander de revenir; mais comme ma lettre ne lui fut rendue qu'à Turin, il crut devoir faire une tentative à Modène, dont il étoit si proche. Elle lui réussit. Il ne trouva pas la princesse si affermie dans sa vocation qu'elle ne se laissât persuader à la changer. Il est vrai que l'on y employa l'entremise du pape, qui lui écrivit pour l'exhorter à embrasser l'alliance qui s'offroit pour elle, et qui pouvoit être utile à la religion catholique. Ainsi le mariage fut conclu sur la fin de 1G73. Cette princesse trouva à Marseille des officiers préposés par Sa Majesté pour la conduire, et la servir à son
passage dans le royaume. Elle trouva la maison du roy à Nemours et en fut servie durant quelques jours qu'elle séjourna à Paris. Elle en partit, accompagnée jusques à Calais, où elle s'embarqua sur les yaks du roy d'Angleterre qui l'y attendoient (i).
Si cette princesse eût continué dans le dessein d'être religieuse, la princesse Marianne de Wirteinberg, fille d'un frère du duc de ce nom, et qui avoit été nourrie toute jeune en France, profitait du refus qu'elle auroit fait de se marier. Milord Peterboroug, dans le soin de s'informer des princesses qui pouvoieut convenir à son maître, l'avoit vue à Paris, et en avoit rendu un témoignage avantageux. Ce prince en paroissoit satisfait, et Sa Majesté agréoit ce mariage. Mais le changement de la princesse de Modène fit tomber les espérances que cette princesse avoit conçues d'un si grand parti.
Il n'était né au duc d'York que des filles de ce
(I) La cour de Rome auroit voulu, pour prix de son intervention, que la princesse Marie de Modène obtînt en Angleterre une chapelle où tout le monde eût un libre accès ; mais elle renonça à cette demande qui n'aurait pu être accordée sans péril , tant l'exaltation des esprits était grande contre les catholiques. (Voy. Burnet, Hist. d'Angleterre, t. i, p. 367.)
second mariage. Ainsi le prince d'Orange, en épousant la princesse Marie, son aînée du premier lit, se voyoit comme héritier présomptif de la couronne, si le duc d'York continuoit à n'avoir point d'enfants mâles.
Ceux qui entroient plus avant dans les vues de ce prince, soupçonnoient que cette alliance n'étoit pas la seule espérance qu'il eût pour le trône d'Angleterre. Le duc d'York avoit fait une profession ouverte de la religion catholique. L'animosité des protestants augmentait de jour en jour contre lui : on parloit publiquement que la religion anglicane seroit trop exposée, s'il succédoit au roy son frère; et il y avoit lieu d'appréhender que les peuples, sous ce prétexte, lui refusassent l'obéissance, lorsqu'il pourroit devenir leur maître. Le prince d'Orange, au contraire, avoit toujours fait paroître un grand zèle pour la religion protestante. Il sembloit devoir être désiré par les Ànglois, et être appelé naturellement à une couronne qui lui seroit acquise de droit après le duc d'York.
Toutes ces vues contribuoient au dessein qu'il avoit depuis longtemps d'épouser la princesse Marie, et eau s oient en partie la répugnance que le duc d'York y avoit toujours fait paroître. Le roy de la Grande-Bretagne, qui ne s'accommodoit
point de l'esprit sévère et ambitieux de son neveu, n'en étoit pas moins éloigné, et n'avait pas eu de peine à donner une marque de sa complaisance pour le roy, lorsqu'il lui avoit fait fermer l'entrée de l'Angleterre. Mais comme il se trouvoit alors avec une autorité fort diminuée et attaquée tons les jours par son Parlement, il crut guérir l'opinion qui étoit générale en Angleterre de son attachement pour la France et de son dessein caché pour la religion catholique, s'il donnoit sa nièce, et jusqu'alors l'héritière de la couronne, à un prince armé contre la France, et d'une ardeur généralement reconnue pour la religion protestante.
La négociation de ce mariage fut commencée par le chevalier Temple dans un voyage qu'il fit de La Haye en Angleterre. Arlington la continua en Hollande, où il passa sous prétexte de ses affaires domestiques. Le duc d'York n'en eut point de part que lorsque le roy, son frère, lui dit qu'il l'avoit conclue comme avantageuse au bien de son État et à leurs intérêts particuliers. Il y donna les mains n'étant pas en état de refuser son consentement (i). Le prince d'Orange passa en Angleterre,
(1) Le duc répondit au chevalier Temple qui avait été chargé de lui notifier la décision de son frère : « Le roi sera obéi, et je serois (( ravi que lous ses sujets apprissent de moi l'obéissance qu'ils
et le mariage s'y acheva le i4 novembre 1677.
Le séjour qu'il fit à Londres diminua en quelque sorte l'affection qu'il s'y étoit acquise dans le voyage qu'il y avoit fait en 1670. Il y vécut avec beaucoup de hauteur, et les gens de la première qualité s'y plaignirent de n'avoir pas trouvé en lui la civilité et l'honnêteté desquelles les peuples, accoutumés à la liberté, sont encore plus jaloux que les autres.
Il s'en prévalut toutefois avantageusement pour inspirer des résolutions contre la France. Il se joignit au parti qui nous étoit contraire; il fit voir que les Pays-Bas étoient perdus si l'Angleterre ne se déclaroit ; que les États-Généraux, incapables par eux-mêmes d'en empêcher la chute, feroient leur accommodement séparé, si le roy de la Grande- Bretagne ne se déterminoit enfin pour s'opposer aux conquêtes de la France; que, pour lui, il ne se sentoit pas capable d'arrêter plus longtemps cette résolution ; que le roy amusoit le roy de la Grande- Bretagne de vaines négociations de paix ; que Sa Majesté travailloit seulement à gagner du temps ; qu'une campagne achèveroit de la rendre maîtresse
« lui doivent. Je lui dis mes sentiments avec beaucoup de liberté ; « mais quand je connois ce qu'il veut, je lui obéis sans peine. » (Mémoires de Temple, collection Petitof, t. lxiv, p. 250.)
des Pays-Bas catholiques ; que le joug qu'elle seroit en état d'imposer dans la suite aux États-Généraux seroit commun à l'Angleterre ; et que le roy de la Grande-Bretagne s'attiroit une perte inévitable, lorsqu'il ne vouloit pas détourner celle de ses voisins.
Les Espagnols partaient dans le même sens, et étoient secondés par la plus grande partie de la nation. Il y a voit toutefois un grand nombre des principaux du Parlement qui étoient opposés à la cour par des intérêts particuliers ; et bien que, dans des sentiments contraires à la France, ils traversoient toutes les propositions qui alloient à mettre de l'argent entre les mains du roy pour la levée et l'entretien des troupes.
Barillon (i), qui avoit succédé à Couriin dans cette ambassade, n'oublioit rien pour les guérir
(I) Paul Barillon d'Amoncourt . marquis de Branges, était conseiller d'État ordinaire. 11 remplit longtemps les fonctions d'ambassadeur à Londres où il ne sut point prévoir la révolution qui détrôna Jacques IL Le comte d'Avaux, ambassadeur à La Haye, montra plus d'habileté et fit connaître à son gouvernement tous les préparatifs du prince d'Orange. Rapin de Toyras, dans son Histoire d'Angleterre (voy. t. xi, p. 4), raconte que Guillaume III , dès qu'il eut pris les rênes de l'État , enjoignit à Barillon de sortir du royaume dans les vingt-quatre heures, et qu'il le fit accompagner jusqu'au navire qui devait l'emporter par un Français réfugié. Ce gentilhomme, nommé Saint-Léger, ne put s'empêcher de
des soupçons que l'on leur donnoit, et les assuroit en secret que le roy n'avoit aucune pensée qui pût aller contre la forme de leur gouvernement, contre leurs privilèges et contre la religion.
Courtin, avant son départ, avoit conclu un traité avec Je roy de la Grande-Bretagne, par lequel ce prince s'engageoit d'ajourner son Parlement jusqu'au mois d'avril de l'année suivante, 1G78, et pour lui donner moyen de se passer, durant ce temps, des assistances de ses sujets, Sa Majesté lui devoit faire payer 2,000,000 en divers temps.
Mais lorsqu'il étoit embarrassé entre la parole qu'il avoit donnée au roy, et le péril auquel il s'exposoit en ne s'accommodant pas au désir de ses peuples, une nouvelle conquête du roy le détermina en faveur de nos ennemis. Sa Majesté fit assiéger Saint-Guilain par le maréchal d'Humières, dans le plus fort del'hyver, et les glaces et les neiges qui affermirent les marais dans lesquels elle est située, servirent à en faciliter la prise.
dire en chemin : « Monsieur, si quelqu'un vous avait dit, il y a « un an, qu'un réfugié vous accompagnerait pour vous voir sortir « d'Angleterre, vous ne l'auriez pas cru. » A cela l'ambassadeur répondit : « Monsieur, je vous répondrai à Calais si vous voulez y « venir avec moi. »
Comme cette place entre les mains du roy étoit un chemin à la conquête de Mous, dont elle est proche, les plaintes des Espagnols et des Tlollandois, et les murmures publics des Anglois prirent de nouvelles forces contre le roy de la Grande- Bretagne. On lui reprochoit que sa lenteur à se déterminer coùteroitla ruine entière de la Flandre; et Ton accusoit ses retardements d'une intelligence secrète avec le roy. Il ne put plus résister au péril dont il se croyoit menacé, s'il refusoit plus longtemps d'entrer dans la défense des Pays-Bas catholiques, si ardemment désirée par toute la nation. Il fit de nouveaux efforts auprès du roy pour le porter à la paix, aux conditions qu'il lui avoit proposées ; mais comme Sa Majesté ne jugea pas à propos d'y donner les mains, il prit la résolution d'assembler son Parlement au s>5 janvier 1678. Il s'y déclara par un long discours, le 7 février, du dessein qu'il avoit pris de pourvoir à la sûreté des Pays-lias, ou en portant le roy à la paix, ou en opposant ses armes à ses progrès (i).
C'étoit dans, ce même esprit qu'il avoit, dès le
(I) « Je vous avoue, disoit-il, que j'ai employé tous les moyens « possibles, par voye de médiation, pour procurer à la chrétienté « une paix sûre et honorable, sachant combien la paix étoit préfé- « rable à la guerre, particulièrement pour ce royaume, qui doit
1 8 janvier, signé un traité avec la Hollande, et qu'il a voit réglé avec Villa- Hermosa, gouverneur des Pays-Bas, la manière dont ses troupes dévoient être reçues et subsister en Flandre. Ce traité paroissoit n'avoir que la paix pour objet. Ou le roy accepteroitles conditions que l'Angleterre et la Hollande croy oient raisonnables, ou l'Angleterre joindroit ses armes à celles de ses ennemis. Dès lors les levées se continuèrent avec plus d'empressement à Londres; et les ordres y furent donnés pour mettre une flotte à la mer.
Toute l'Europe ne douta plus de voir bientôt l'Angleterre engagée contre la France; et Sa Majesté en étant elle-même persuadée, prit la résolution d'abandonner Messine. Comme elle ne pouvoit continuer la guerre de Sicile, qui ne se soutenoit que par la mer, lorsqu'elle auroit contre elle l'Angleterre, l'Espagne et les Etats-Cénéraux, elle jugea à propos de se soulager d'une fort grande dépense. Elle voyoit peu d'espérance de la continuer avec succès, et envisageoit trop de péril à ex-
« rcconnoîlre quels grands avantages il a recueillis de la paix, « pendant que nos voisins ont ressenti les maux de la guerre. Mais « trouvant que ce moyen est insuffisant, ce ne sera pas ma faute « si nous n'obtenons pas par la force ce qu'on ne peut obtenir par « d'autres moyens. » (Rapin de Thoyras , Histoire d'AîHjlettrre, t. x; p. 374 )
poser ses vaisseaux et ses galères à des forces de beaucoup supérieures, si ces deux puissances maritimes se réunissoient. Ainsi, elle trouvoit de l'avantage à rappeler de Sicile un corps de 10,000 hommes, qu'elle pourroit employer utilement à la seule guerre de terre qui lui resteroit. La chose fut exécutée de cette sorte, et le maréchal de La Feuillade ayant été envoyé à Messine, on retira heureusement les vaisseaux, les galères, les troupes et les munitions pour les armées de terre et de mer dont les magasins du roy étoient remplis.
Bien que le pas que le roy de la Grande -Bretagne venoit de faire, fut tel qu'il dut donner un juste sujet de plainte à Sa Majesté, et que sa médiation lui put paroître suspecte, lorsqu'il faisoit un traité avec ses ennemis, elle crut toutefois de sa prudence de ne rompre point toutes mesures avec lui. Elle sçavoit que ce prince avoit été entraîné contre sa propre inclination, et elle avoit sujet de croire qu'elle pourroit encore le ramènera ses premiers sentiments. Aussi étoit-il vrai qu'il conservait dans le fond la même affection pour le roy ; et que par lui-même, ce que peu d'autres roys d'Angleterre auroient fait, il n'avoit aucune jalousie de ses conquêtes en Flandre. Plongé dans ses plaisirs, et persuadé qu'il ne pouvoit attendre d'appui et de
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protection que de Sa Majesté contre les entreprises de son parlement, il négligeoit ses intérêts au dehors pour s'assurer le repos au dedans. La seule crainte du péril auquel il se croyoit exposé, l'avoit porté à manquer au traité qu'il avoit signé. Il voyoit ses peuples généralement alarmés de la perte prochaine des Pays-lias, et dans le dessein unanime, ou d'obliger la France à la paix, ou de lui déclarer la guerre.
Le seul moyen qui lui restoit de se délivrer de leurs persécutions, étoit de séparer le Parlement-, mais ce parti pouvoit être périlleux. Il avoit lieu d'appréhender que s'il achevoit d'irriter les esprits, qui usurpoient de jour en jour pins d'autorité, ils ne fussent capables de le forcer ainsi qu'ils y avoient contraint le roy son père, à déclarer qu'il ne sép;ireroit point son Parlement.
Outre ces appréhensions assez justes, il fut encore déterminé par le grand trésorier. Ce ministre, dont le premier nom étoit Àschborn, et qui fut depuis comte Danby, devoit le commencement de sa fortune au duc d'York, sous lequel il exereoit la charge de secrétaire de la marine. Ce prince l'introduisit auprès du roy, son frère, et eut la principale part à lui faire donner la charge de grand trésorier. Il s'y rendit extrêmement agréable
à ce prince, s'acquit toute sa confiance, et comme il ne se gouvernoit que par ses conseils, il se trouva bientôt avec l'autorité de premier ministre. Il parut oublier l'obligation qu'il avoit au duc d'York, et ne demeura pas autant attaché qu'il le devoit à ses intérêts (i). L'usage qu'il fit de son crédit par les richesses et par les dignités qu'il mit en peu de temps dans sa maison, excita contre lui le murmure de la cour et des peuples. Il reçut diverses attaques du parlement; et comme il crut nécessaire pour le maintien de sa fortune de se le rendre favorable, il entra dans ses sentiments, et affecta de paroître zélé contre la religion catholique et contre la France. Il ne nuisit pas peu en cette sorte au duc d'York, et il eut la principale part aux mesures qui se prirent contre nous.
Le roy jugea d'autant plus à propos de n'en pas faire paroître trop d'indignation, ainsi que je l'ai marqué ci-dessus, que Sa Majesté méditoit dès lors le siège de G and. Elle crut devoir amuser l'Angleterre, et ne contribuer pas à la déterminer davan-
(l) Le chevalier Thomas Osborne , créé comte de Danby par Charles IF, mit le comble à son ingratitude envers le duc d'York en se déclarant pour le prince d'Orange en 1688. Four prix de sa défection, il reçut de Guillaume III la présidence du conseil des ministres et le titre de marquis de Carmarthen (1689 .
tage en marquant trop son ressentiment. Ainsi la négociation âe la paix se continuoit à Nimègue, par l'entremise de cette couronne. Barillon faisoit voir en même temps au roy de la Grande-Bretagne, que l'intention de Sa Majesté étoit sincère pour la conclure à des conditions raisonnables, et qu'elle continuoit dans le désir de ne point altérer l'ancienne amitié qui étoit entre eux.
Mais lorsque le roy, à l'étonnement de toute l'Europe, parut le 4 mars 1678, avec une puissante armée devant Gand, qu'il prit cette importante place et sa citadelle en peu de jours, et qu'il assiégea Ypres avec le même succès dans le même mois, il excita une commotion générale en Angleterre. On fit en toute diligence passer force troupes en Flandre, et on les fit distribuer dans les principales places. On prépara de nouvelles levées : le duc d'York fit paroître une chaleur extraordinaire contre la France, fort opposée aux sentiments qu'il avoit eus jusqu'alors, et se disposoit à en venir prendre le commandement.
Le roy ne discontinua point, toutefois, les négociations qu'il avoit jusque-là entretenues avec le roy de la Grande-Bretagne, et pour marquer qu'il vouloit sincèrement la paix, il fit publier par ses ambassadeurs, à Nimègue, les conditions sous
lesquelles il la vouloit faire. On sçait comme elles furent acceptées dans le mois de may 1678, par les Hpllandois, et comme ils s'obligèrent ou de les faire accepter de même par l'Espagne, ou de faire leur accommodement séparé.
Mais dans le temps que Sa Majesté ignoroit encore quel effet elles produiroient, elle profita de l'extrême nécessité d'argent dans laquelle le roy d'Angleterre étoit réduit pour lui proposer un nouveau traité. Le Parlement continuoit à se réserver l'administration de celui qu'il offroit de contribuer pour l'entretien de l'armée. Ce prince le rcfusoit à cette condition (1). Il ne pouvoit en espérer de cette assemblée pour ses propres besoins, et voyoit finir un de ses principaux revenus, qui étoit un droit sur l'entrée des vins, dont le don expiroit, s'il ne lui étoit renouvelé par le Parlement, qui le lui avoit accordé quelques années auparavant.
Le grand trésorier, sur qui l'embarras de la dépense tomboit principalement, quelque mal in-
(1) Hume, dans son histoire de la maison de Stuart (t. m, p. 200, . caractérise en quelques mots la situation respective de Charles II et du Parlement. « L'instabilité de Charles, dit-il, étoit si continuelle, « et les défiances si incurables (dans le Parlement), que ceux « mêmes, qui voïoient de plus près la scène de l'action, ne pou-
tentionné qu'il fût pour la France, avoit toujours profité avec plaisir des assistances de Sa Majesté et y fondoit encore ses espérances. Ainsi il entra plus volontiers dans les propositions dont Barillon fut chargé.
Il avoit eu ordre de faire connoître l'intention sincère de Sa Majesté pour la paix, depuis principalement qu'elle en avoit ouvert les conditions à Nimègue, et qu'elle avoit donné un temps aux Hollandois et aux Espagnols pour les accepter. Sa Majesté professoit de vouloir toujours se tenir à ces conditions ; mais elle demandent au roy de la Grande-Bretagne, qu'en cas que les États-Généraux ou l'Espagne n'en profitassent pas dans le terme de deux mois, il s'obligeât à demeurer neutre, et à rappeler les troupes qu'il avoit en Flandre.
L'espérance d'un grand subside détermina ce prince et le grand trésorier à ce parti. Il signa le traité le 27 may 1678, et s'obligea à ces conditions qui dévoient demeurer secrètes. Sa Majesté lui promettait en échange une somme de six millions, dont la moitié lui devoit être payée deux mois
« voient déterminer si le roi vouloit sérieusement la guerre; ou si, « dans cette supposition, les communes n'auroient pas pris avance tage de ses besoins, pour lui faire acheter des subsides par de « nouveaux sacrifices de son autorité. »
après. Ce terme passé, si les conditions de la paix n'étoient acceptées, le roy d'Angleterre s'engageoit à demeurer neutre et à rappeler ses troupes, à l'exception de 3,ooo hommes qu'il pourroit laisser dans Ostende pour la sûreté de cette place (1). Les trois autres millions dévoient se payer de trois mois en trois mois, par portions égales, durant l'année, à compter du jour que les premiers trois millions auroient été payés.
Cette somme paroissoit grande, mais nulle dépense ne pouvoit être plus utile à Sa Majesté. Elle l'assuroit de la paix aux conditions qu'elle avoit imposées à ses ennemis, puisque n'ayant de ressource que dans l'Angleterre, ils étoient contraints d'en subir la loy, dès que l'assistance de cette couronne leur manquoit.
Le traité signé par le roy d'Angleterre fut remis entre les mains du roy par le jeune Ruvigny, qui avoit été employé à cette négociation avec Barillon, le même jour que Beverning, ambassadeur des États-Généraux, arriva auprès de Sa Majesté au camp de Welter, près de Gand, et qu'il lui déclara que ses maîtres acceptoient les conditions de paix. Ainsi Sa Majesté se vit assurée, soit que le reste de
-I) Cette place était occupée par le duc de Monmouth.
ses ennemis suivît cet exemple ou ne le suivit pas, l'Angleterre seule étant capable d'y apporter quelque obstacle.
Le roy de la Grande-Bretagne ne profita pas toutefois de l'utilité qu'il devoit tirer de ce traité ; et , par un contre-temps assez fâcheux, il perdit une somme si considérable, qui lui étoit si nécessaire, et qu'il avoit si fort désirée.
Les Espagnols, ne pouvant continuer la guerre lorsque les États-Généraux vouloient faire la paix, s'étoient soumis comme eux aux conditions que la France avoit proposées. Mais lorsque toutes choses étoient disposées pour signer le traité, le roy s'expliqua qu'il vouloit retenir les places qu'il devoit rendre à l'Espagne, jusqu'à ce que la Suède eût été pleinement rétablie dans les provinces qu'elle avoit perdues. Cette prétention de Sa Majesté excita une grande rumeur. L'Espagne et la Hollande se plaignirent qu'il ne s'étoit jamais parlé de cette condition, qu'ils traitoient pour eux seuls, et non pour les princes avec qui la Suède étoit en guerre. Ils attribuoient cette demande à un dessein secret de Sa Majesté de vouloir séparer les États- Généraux de l'Espagne, puisqu'en retenant ces places, elle achevoit, lorsqu'il lui plairoit, la ruine de cette couronne désarmée aux Pays-Bas. L'An-
gleterre entra avec une grande chaleur dans cette affaire; la contestation en dura longtemps et ne fut finie qu'après que les ambassadeurs de Suède eurent témoigné à Nimègue qu'ils ne vouloient pas que cet intérêt du roy leur maître arrêtât la paix de l'Europe (i).
(1) Nous croyons devoir reproduire ici quelques passages d'un historien anglais, relatifs aux derniers incidents de la paix de Nimègue : « On reprochoit à Charles d'avoir contribué , d'abord par « son assistance, ensuite par sa faveur, à la fin par ses délais, à « cet énorme agrandissement de la France qui menaçoit la liberté « de l'Europe entière. Le chagrin de ces imputations, la crainte de « perdre l'affection de son peuple, lui inspirèrent enfin une arec dente passion pour la guerre.... »
Comme d'habitude, cette ardeur dura peu :
« L'usage de Charles, ajoute le môme historien, étoit de passer « une grande partie du temps chez ses maîtresses, surtout chez la « duchesse de Portsmouth, où souvent, dans une compagnie fort « enjouée, il rencontroit Barillon, ambassadeur de France, homme « d'un commerce aimable, admis à tous les amusements de cet in- « dolent, mais agréable monarque. Les insinuations de l'ambassa- « deur françois et de la duchesse leur firent obtenir, dans quelque « instant favorable, un ordre qui changea tout d'un coup la face « de l'Europe. Un François réfugié, nommé Du Cros, agent de « Suède à Londres, fut envoyé à La Haye, pour charger le cheva- « lier Temple de se rendre à Nimègue, d'y voir les plénipotentiaires « suédois, et de les engager, s'il étoit possible, à sacrifier les inté- « rets de la Suède au bien public , en consentant à l'évacuation « des places. Du Cros, à qui Barillon avoit donné des instructions « secrètes, ne se vit pas plutôt en Hollande , qu'il y publia de tous « côtés sa commission. Elle y répandit l'alarme. On conclut que la a subite ardeur de Charles pour la guerre, s'étoit refroidie aussi
Il s'étoit écoulé cependant beaucoup de temps au delà des deux mois que le roy de la Grande- Bretagne avoit pris pour l'exécution de son traité. Il avoit continué le séjour de ses troupes en Flandre ; il y en avoit même fait passer de nouvelles , et si le combat de Saint-Denis, qui se donna dans le temps que la paix venoit d'être signée à Nimègue, eût été retardé d'un jour, les troupes angloises, qui marchoient de Bruges pour joindre le prince d'Orange, eussent combattu contre celles de Sa Majesté. Le duc d'York même se disposoit à partir de Londres pour se mettre à leur tête, et les choses alloient se porter à une rupture ouverte si Sa Majesté ne se fût relâchée de la prétention de garder les places.
Ainsi comme les deux mois portés par le traité étoient expirés, sans que de la part du Roy de la Grande-Bretagne les conditions en eussent été accomplies, Sa Majesté se vit avec plaisir dégagée de payer une aussi grande somme que celle de six millions ; et le roy d'Angleterre n'y insista pas,
« subitement, et qu'il ne falloit pas espérer de constance dans les « mesures de l'Angleterre. Charles, lorsqu'ensuite il revit Temple, « tourna cette grande affaire en raillerie, et dit en riant quelce « coquin de Du Gros les avoit joués tous. » (Hume, Histoire de la maison de Stuart, t. m, p. 203 et 204.)
parce qu'il jugeoit qu'il l'auroit fait inutilement.
C'est l'état auquel nous demeurâmes avec l'Angleterre lors de la paix de Nimègue, qui fut terminée par sa médiation. Mais ce royaume ne put jouir pour lui du repos qu'il avoit eu part à procurer à ses voisins.
Les cabales qui duroient toujours contre le duc d'York se renouvelèrent avec plus de chaleur. La religion catholique, qu'il professoit, en étoit la raison apparente dans l'esprit des peuples ; mais la fermeté de ce prince, que l'on crovoit capable de porter le roy, son frère, à des résolutions plus hardies pour rétablir son autorité, en étoit le motii le plus véritable dans l'esprit des mécontents, ou de ceux qui vouloient asservir le roy sous les volontés du Parlement.
Pour irriter davantage les peuples contre les catholiques, et par eux contre le duc d'York, l'on suscita un bruit qu'il y avoit une conspiration* contre la vie du roy. L'on en attribuoit le dessein aux catholiques, et particulièrement aux jésuites. Un célèbre imposteur, nommé Oatz (i), qui avoit
(1) Voici en quels termes, Titus Oates, inventeur de cette prétendue conspiration; est jugé par un historien qu'on ne peut accuser de partialité pour les catholiques :
a Ce délateur d'un affreux complot étoit lui-même le plus infâme
été nourri quelque temps parmi ces pères, fut l'instrument dont on se servit pour autoriser cette fable. Lui et un nommé Bedlou (i) furent les faux
« de tous les hommes. Il éloit fils d'un ministre anabaptiste, cha- « pelain du colonel Pride : mais ayant reçu les ordres de l'Église « anglicane, il avoit été pourvu d'un petit bénéfice par le duc de « Norfolck. 11 fut accusé de parjure, et son adresse le sauva de « la justice. Ensuite il devint aumônier d'un vaisseau, d'où il se fit « chasser, pour quelques excès honteux qu'on craint de nommer. « Sa ressource fut d'embrasser la religion romaine ; mais il se « vanta, dans la suite, de n'avoir feint cette conversion que pour « se procurer le moyen de pénétrer les secrets des catholiques, et « de les trahir. 11 fut envoyé au collège des jésuites à Saint-Omer ; « et quoique âgé de plus de trente ans, il y passa quelque temps « au nombre des écoliers. On le chargea d'une commission pour « l'Espagne, d'où il revint au collège de Saint-Omer ; et les jésuites, « las enfin de leur disciple , prirent le parti de le congédier. 11 est « vraisemblable que ce fut le ressentiment de cette injure qui le « porta à forger cet horrible plan de conspiration, dont il accusa « les catholiques. » (Hume, Histoire de la maison de Stuart, t. ni, p. 227.)
(I) « Guillaume Bedlow, personnage plus infâme encore, s'il est « possible, qu'Oates, fut le premier qui parut sur la scène après « lui. Il avoit parcouru toute l'Europe, sous des noms et des titres « empruntés, se faisant passer souvent pour un seigneur du rang « le plus distingué, et trompant par une variété de fables et d'im- « postures, ceux qui ne le connoissoient pas ou qui n'étoient pas « en garde contre ses artifices.... Il s'efforça d'ajuster sa déposition « à celle d'Oates, qui avoit été publiée : mais pour se rendre im- « portant aussi par quelque nouvelle information, il ajouta d'autres « circonstances, plus étranges encore et plus effrayantes. » (Hume, Histoire de la maison de Stuart, t. m, p. 237.)
témoins employés pour l'inventer et pour la soutenir. Colman , secrétaire du duc d'York et catholique, fut compris dans l'accusation. On lui imputoit même d'avoir eu intelligence avec le Père de La Chaise, confesseur du roy. Son procès lui fut fait par des commissaires que le roy d'Angleterre, bien qu'il connût la vanité et la fausseté de ces accusations, fut contraint de nommer. Il fut condamné à mort (i) ; divers jésuites et d'autres prêtres catholiques moururent comme lui. Quatre milords de la première qualité furent mis dans la Tour de Londres (2). Les ordonnances, plus sévères que jamais, furent renouvelées contre les catholiques. Il leur fut ordonné de prêter le serment de suprématie, qui est de jurer que l'on reconnoît le roy d'Angleterre pour chef de l'Église anglicane, ou de sortir du royaume. Une grande partie préférèrent l'exil à l'abjuration de leur religion.
I) « Coleman, le plus odieux et le plus suspect des accusés, « commença la scène. Ses lettres furent produites contre lui. Elles « contenoient, comme il l'avoua lui-même, des expressions fort in- « discrètes ; mais à l'exception de ce que son zèle pour la foi ro- « maine avoit de contraire aux lois, on ne voit aucune preuve de « crime, et bien moins de trahison. » (Hume, Histoire de la maison de Stuart, t. m, p. 217.)
(2) Hume en nomme cinq: les lords Powis, Stafîord, Arundel, Peters et Bellasis.
D'autres eurent la foiblesse de trahir leur conscience.
Le roy de la Grande-Bretagne voyoit tant d'injustes persécutions avec douleur; mais n'étant pas en état de les réprimer par autorité, il paroissoit entrer quelquefois dans les sentiments des peuples pour être en état dans la suite de profiter de la créance qu'il acquéroit parmi eux.
Il vit même que l'animosité étoit telle contre le duc d'York qu'elle alloit à le déclarer déchu de la succession à la couronne, à cause de sa religion. Pour calmer la fureur qui paroissoit dans les esprits, il crut important de l'éloigner pour quelque temps du royaume. Ce prince passa avec la duchesse sa femme en Hollande , et de là à Bruxelles. Il avoit eu dessein de s'établir à Breda ; mais il trouva tant de froideur dans l'esprit du prince d'Orange, qui songeoit plus aménager le Parlement que son beau-père, qu'il prit le parti de passer à Bruxelles au mois de (mars) (i) 1679 : il y demeura quelques mois ; mais comme il vit que ses ennemis, particulièrement le duc de Montmouth, fils naturel du roy son frère, profitoit de
(1) Le duc et la duchesse d'York quittèrent La Haye le 24 mars et arrivèrent le 27 du même mois à Bruxelles. (Gazette de 1679, p. 164.)
son absence, il prit la première occasion qui se présenta de retourner en Angleterre. Il n'avoit point voulu en partir que le roy, son frère, ne lui eût promis auparavant d'en faire sortir le duc de Moutmouth, qui passa en effet en Hollande ; mais comme il conservoit de grandes intelligences parmi les principaux du Parlement, et qu'il crut que son absence préjudicioit à ses intérêts, il repassa bientôt à Londres sans en demander la permission. A peine y fut-il arrivé qu'il eut un ordre sévère d'eu repartir ; mais comme il n'y voulu! pas obéir, il fut privé de sa charge de grand écuyer et de celle de lieutenant général des troupes. Ce fut toute la punition que le roy lui put faire ressentir, son autorité, tant celle des roys est bornée en Angleterre, n'allant pas à une plus grande peine, à moins que de lui faire son procès, ce qui ne se peut faire à un pair du Royaume que par le Parlement.
Le roy d'Angleterre étant tombé malade la même année, manda au duc d'York de revenir (i). Ce prince, dont le départ quelques mois auparavant avoit été suivi de l'applaudissement de toute la ville de Londres, y fut reçu avec les témoignages
(I) Le duc quitta Bruxelles le 8 septembre et se présenta chez le roi, dans la matinée du 12, au moment où Sa Majesté se rasait. (Clarke, Vie de Jacques II, t. H, p. 80.)
d'une joie publique ; et Ton ralluma les mêmes feux pour son retour, qui étoient éteints à peine pour sa sortie.
Son dessein avoit été de passer en France, lorsqu'il sévit obligé de s'éloigner d'Angleterre; mais comme il seavoit que le roy étoit mal satisfait de la chaleur qu'il avoit fait paroître pour se joindre sur la fin de la guerre à ses ennemis, il ne hasarda pas d'en faire tenter la demande. Je vis en effet que Sa Majesté y auroit fait beaucoup de difficulté. Elle étoit au contraire disposée à permettre l'entrée du royaume au duc de Montmouth, s'il lui eût fait demander la grâce de s'y retirer.
Le roy d'Angleterre envoya bientôt après le duc, son frère, en Ecosse, pour y apaiser quelques troubles où il réussit heureusement. Il est de retour de ce voyage, et est jusqu'à cette heure demeuré à Londres.
Le comte de Danby, grand trésorier, accusé de malversations dans le parlement, quelque protection que le roy son maître lui eût donnée, avoit pris le dangereux parti de se représenter. Il avoit répondu devant les juges que le Parlement lui avoit donnés, et avoit été envoyé à la tour. Il y étoit encore, et non sans péril des suites fâcheuses que pouvoient avoir la haine des peuples contre
lui et la foiblesse du roy, son maître. Ce prince qui avoit vu perdre avec beaucoup de peine l'espérance de 6,000,000 que le roy lui avoit promis, étoit rentré depuis en quelque négociation avec Sa Majesté pour un renouement de leur ancienne amitié, mais toujours avec quelque mélange d'intérêt. L'utilité toutefois qu'il en pouvoit tirer ne pouvoit être considérable ; parce que dans la paix et dans le haut point de puissance où Sa Majesté se voyoit élevée, elle n'avoit guère besoin d'acheter, comme autrefois, l'alliance ou la neutralité d'Angleterre. Ainsi, ce que Sa Majesté vouloit donner à la seule affeclion pour ce prince, ou à des vues éloignées du besoin qu'elle en pouvoit avoir dans d'autres occasions, ne répondoit point à ses prétentions. J'ai appris depuis que je suis sorti de la cour, que cette négociation n'avoit point eu de suite.
Il a paru même que ce prince, pour se concilier l'esprit de ses peuples, a voulu faire voir qu'il s'appliquoit à la conservation des Pays-Bas, et qu'il n'avoit point d'intelligence avec la France. Il a signé un traité en cette année, 1G80, avec l'Espagne, par lequel il s'oblige de nouveau à la garantie du traité de Nimègue, et à défendre l'Espagne en cas qu'elle fût attaquée. Il a témoigné vouloir former des ligues dans cette vue, et a envoyé des ministres
les proposer dans la plus grande partie des cours de l'Europe. Comme tout cela ne peut être expliqué qu'à des mesures indirectes contre la France, il semble chercher par là le moyen de plaire à ses peuples, et d'apaiser l'animosité que le Parlement continue à faire paroître contre le duc d'York et contre le grand trésorier.
Le duc de Montmouth (i) est à la tête du parti qui lui est le plus opposé. Il a fait répandre sourdement dans le monde que le roy avoit promis mariage à sa mère, morte longtemps auparavant qu'il épousât la reine. Ce bruit est appuyé par tous ceux qui le favorisent, et qui seroient bien aises d'exclure de la succession à la couronne, non-seu-
(4) Monmouth naquit à Rotterdam, en Hollande, en 4649. Il était fils naturel de Lucy Walters, dite Barlaw et de Charles II. Toutefois, il est bon d'ajouter que son père aurait été, selon plusieurs contemporains, le colonel Robert Sidney. L'inconduite de sa mère était si notoire que le roi l'avait abandonnée après une courte liaison. Elle s'était livrée à Paris à un libertinage tel qu'elle y mourut enfin de la maladie ordinaire aux femmes de sa profession. Malgré le doute qui planait sur sa naissance , Monmouth voulut la faire servir à la réalisation de ses visées ambitieuses. Il pensa qu'elle- pouvait lui frayer le chemin du trône, secondée par la haine des Anglais contre le duc d'York. Mais le génie de Monmoulh n'était pas à la hauteur de ses projets et la tentative qu'il fit en 4 685 pour ravir la couronne au roi Jacques II lui coûta la vie. [Mémoires de Jacques II, t. n, p. 4 77 et suiv.)
jti ANGLETERRE.
lement le duc d'York, mais le prince d'Orange, dont l'humeur sévère et la fermeté sont appréhendées. Quelque peu de fondement qu'il y eût à cette fable, le roy d'Angleterre n'ayant jamais eu un attachement fort particulier pour cette femme, d'une naissance médiocre, et dont la conduite même avoit laissé fort incertain si ce duc étoit son fils, elle avoit néanmoins fait un grand progrès, et le roy d'Angleterre s'est vu obligé de la détruire par une déclaration publique qu'il n'avoit jamais épousé d'autre femme que la reine. Le duc de Montmouth continue toutefois à maintenir qu'il y a eu un contrat ; et ceux qui veulent exclure le duc d'York se réservent ce prétexte de lui supposer un plus proche héritier à la couronne, quand ils ne l'en pourroient priver par la seule raison de la religion catholique. Il n'est pas aisé déjugera quoi pourront se terminer ces divisions domestiques de l'Angleterre; mais il est certain que tant qu'elles dureront, cette couronne ne sera guère capable de s'appliquer au dehors.
Le roy d'Angleterre est né avec beaucoup d'esprit : il a donné de grandes marques de valeur et de fermeté dans le temps qu'il a été privé de son royaume ; et il a beaucoup de lumières et de capacité pour les affaires. Mais toutes ces grandes qua-
lités sont connue étouffées par son abandonnèrent extrême à ses plaisirs. 11 les aime presque de toute nature, c'est-à-dire les dames et la bonne chère. Les différentes maîtresses qu'il a en même temps, et auxquelles il est fort libéral, lui sont d'une extrême dépense; et peu de princes ont eu plus d'enfants naturels. La duchesse de Portsmouth, qui, sous le nom de mademoiselle de Kéroiïel, étant fille de Madame, passa avec elle en Angleterre, crut avoir plu à ce prince. Aussitôt après la mort de sa maîtresse, elle retourna à Londres, persuadée qu'elle en seroit aimée. Elle y réussit ; il lui donna le titre de duchesse de Portsmouth, et en a un fils qui porte le nom de comte de Richemond. Bien que l'amour qu'il avoit pour elle paroisse depuis longtemps ou éteint ou fort refroidi, elle a toujours une grande part à sa confiance. Il est trèssouvent chez elle; et ce lieu, où les ambassadeurs de France étoient admis à toute heure, ne servoit pas peu à faciliter leurs négociations (i). On peut
(1) Après avoir raconté le voyage de Madame auprès de Charles II, en 4670, l'historien Hume ajoute les considérations suivantes qui se placent naturellement à côté de celles du marquis de Pomponne :
« Lou's n'ignoroit pas le caractère de Charles et l'incertitude « ordinaire de ses vues. La sienne étoit de l'attacher aux intérêts « de la France, par les liens de la volupté , les seuls irrésistibles « pour lui. 11 lui fit présent d'une maîtresse françoise. par laquelle
dire de ce prince qu'il a toutes les qualités d'unhonnête homme; mais on ne peut dire si son extrême amour pour le repos, qui le rend assez indifférent aux affaires, lui laisse toutes celles d'un grand roy.
Selon les apparences, son règne sera toujours traversé par les entreprises du Parlement ; et il ne sera guère en état de prendre une entière autorité. On pourroit même appréhender qu'il ne laissât usurper le peu qui lui en reste, et que las de ces contestations, et conservant le nom de roy dans une vie douce et tranquille, il ne laissât le Parlement maître des affaires. Les ministres qui sont auprès de lui, dont le comte Sonderland, secrétaire d'Etat, est un des principaux, ne s'éloignent pas du parti qui iroit à donner satisfaction à cette assemblée, tant ils croyent de péril à l'irriter, et
a il se flatta de le gouverner. La duchesse d'Orléans avoit, entre les
« dames de su suite, une jeune personne, nommée mademoiselle de
« Kerouet, que Charles se crut heureux de conduire à Londres, et
« qu'il décora bientôt du titre de duchesse de Portsmoutli. Il eut
« pour elle un extrême attachement pendant toute sa vie ; et de son
« côté elle senit beaucoup au maintien de l'amitié entre les deux
« couronnes. Il est impossible que la pénétration de Charles ne
« l'eût pas fait percer tout d'un coup au travers de tous ces voiles ;
« mais il étoit trop esclave du plaisir, pour se défendre contre ses
« attraits présents. » (Hume, Histoire de la maison de Stuart,i.\u,
tant ils appréhendent de trouver an foible asile dans la protection du roy.
Le duc d'York est né avec moins d'esprit que le roy son père, mais il a plus d'application aux affaires et plus de fermeté dans ce qu'il entreprend. Celle qu'il fait paroître pour la religion qu'il a embrassée, ne se peut assez louer. Quelques-uns, toutefois, l'ont blâmé de ne l'avoir pas cachée, et de n'avoir point continué à paroître protestant en public, bien que catholique en secret, en attendant une occasion favorable de se déclarer. Il l'auroit fait s'il l'avoit pu en conscience ; mais l'ayant fait consulter à Rome, on lui fit connoître que l'Église ne pouvoit admettre la profession d'une fausse religion, quelque bien qui parût en revenir à la véritable, et qu'il n'y auroit eu guère de martyrs dans les premiers siècles si l'on avoit pu accorder quelque culte public des idoles avec la profession secrète du christianisme. Il a été moins abandonné à ses plaisirs que le roy son frère , quoiqu'il ait des enfants naturels ; et depuis son mariage, et depuis qu'il est catholique, il a paru plus réglé dans ses mœurs. Il sera toujours exposé à l'animosité du Parlement ; et il sera difficile qu'enfin il n'y succombe. Le roy de la Grande- Bretagne s'est déjà vu contraint une fois à sa sor-
tie du royaume. S'il est obligé de rassembler son Parlement, qu'il proroge depuis longtemps, peutêtre seroit-il encore forcé à l'abandonner; et il seroit à craindre que ce prince ne trouvât des obstacles presque insurmontables pour régner, si jamais la mort du roy, son frère, lui ouvroit le chemin à la couronne.
Cet état toujours agité de l'Angleterre est celui qui peut nous convenir davantage. Tant qu'elle sera divisée eu elle-même, elle sera peu en état de se rendre considérable au dehors, et de tenir cette balance, qui semble être naturellement entre ses mains dans les démêlés de l'Europe.