ÉLECTEUR PALATIN
L'Électeur marie sa fille à Monsieur, frère du roy.— Il a des démêlés avec Mayence et la Bavière. — Les François dévastent ses Étals. — Il se jette dans le parti de l'Empereur. — Il est dépouillé par les Chambres de Réunion. — A quel prince son Électorat doit-il passer?
Lorsqu'au commencement de l'année 1672, le roy déclara la guerre à la Hollande, Christien- Louis (1) , Électeur Palatin , paroissoit d'autant plus porté pour ses intérêts, qu'il avoit peu de temps auparavant été honoré de son alliance par le mariage de madame Elisabeth-Charlotte , sa fille, avec Monsieur.
Il avoit aussi reçu des marques de la bonté de Sa Majesté dans le soin qu'elle avoit pris de terminer par la sentence d'Hailbron, en 1667, les dé-
(1) C'est par erreur que le marquis de Pomponne nomme ce prince Christien-Louis. Son nom était Charles-Louis I. Il mourut le 7 septembre 4680, laissant, outre sa postérité légitime, quatorze enfants naturels de Louise de Dengenfeld. [Voy. Moréri, Dictionnaire, t. n, p. 49G.)
mêlés qu'il avoit eus sur le sujet du droit de Wildfang, avec l'Électeur de Mayence(i); et comme il avoit de grands démêlés avec le duc de Lorraine, il espéroit que Sa Majesté lui seroit d'autant plus favorable, qu'elle étoit plus mal satisfaite de ce prince.
Aussi témoigna-t-il dans le commencement de la guerre, qu'il vouloit demeurer attaché à ses intérêts ; et lors même que l'Électeur de Brandebourg commença à remuer, il l'en fit assurer par Stinkalfelt, un de ses principaux ministres, qu'il envoya auprès d'elle.
Dans la confiance que Sa Majesté avoit de lui, il fut un des princes avec lesquels elle jugea à propos de prendre des mesures pour le repos de l'Empire, lorsque, sur la lin du mois de juillet 1O72, l'Électeur de Brandebourg s'avança avec des troupes vers le Rhin au secours des Hollandois, comme pour se venger des places que Sa Majesté avoit occupées dans le duché de Clèves.
Elle envoya en même temps, et pour le même sujet, vers divers princes de l'Empire; et le marquis de Dangeau fut choisi pour passer auprès de lui. Il étoit chargé de lui faire connoître les raisons in-
(I) Voy. le chapitre Mayence, p. 495.
dispensables que Sa Majesté avoit eues de s'assurer de ces places sur les Hollandois ; qu'elle n'avoit aucun dessein de les retenir après la paix ; que son intention étoit sincère d'entretenir les traités de Westphalie, et qu'elle ne souhaitoit rien davantage que de maintenir le repos et la tranquillité de l'Allemagne, contre l'Électeur de Brandebourg et tous ceux qui se mettroient en état de la troubler ; que pour arriver à cette fin, Sa Majesté ne jugeoit rien de plus utile que de former une ligue pour opposer aux perturbateurs du repos public; qu'elle y avoit invité d'autres princes, et qu'elle y invitoit l'Electeur.
Pour le mettre en état de s'armer, elle donnoit pouvoir au marquis de Dangeau de lui offrir vingtun mille richdalles pour la levée de 3,ooo hommes de pied et de 3oo chevaux, et un subside de cinq mille quatre cents richdalles par mois pour leur entretien .
Mais afin de le porter plus facilement à ce que Sa Majesté désiroit, il lui devoit témoigner qu'elle s'employeroit pour l'exécution entière de la sentence d'Hailbron (i) et pour terminer le différend
(I) Le jugement arbitral d'Hailbron, rendu par les délégués de France et de Suède, en février 1667; avait mis fin aux contestations
qu'il avoit avec l'Électeur de Bavière, touchant le vicariat de l'Empire.
Ce prince et l'Électeur de Mayence se plaignoient également de l'inexécution de cette sentence, et tous deux avoient recours au roy, qui en avoit été l'arbitre, et en devoit être le garant. Ainsi, ce que Sa Majesté offrait à l'Electeur Palatin, elle l' offrait de même à l'Électeur de Mayence et écoutoit les plaintes de l'un et de l'autre.
A l'égard de la dispute pour le vicariat, le roy n'y étoit point entré jusqu'alors, ni avec l'Électeur Palatin, ni avec l'Électeur de Bavière ; et Sa Majesté ne pouvoit douter que ses offices ne fussent acceptés avec joye et reconnoissance par les deux princes (i).
que faisait naître l'exercice d'un privilège appelé Wildfangt concédé jadis par les Empereurs aux Électeurs Palatins. En vertu du Wildfangiat, tous les étrangers qui se fixaient dans les pays limitrophes du Palatinat devenaient sujets non des seigneurs, territoriaux, mais du Palatin et lui payaient un impôt. Comme l'exercice rigoureux de ce droit ne tendait à rien moins qu'à déposséder les princes chez lesquels il se pratiquait , surtout l'archevêque de Mayence et le duc do Lorraine, ils formèrent une ligue et repoussèrent les prétentions de l'Électeur par les armes. La sentence d'Hailbron qui mit fin à ce commencement de guerre consacra les droits du Palatin, mais elle les renferma dans des bornes équitables. [Voy. de Saint-Prest, Hist. des Traitez de paix, t. n, p. 448.) (4) L'Électeur de Bavière prétendait que le vicariat de l'Empire était passé en ses mains avec l'Electorat de Frédéric V, aïeul du
La négociation du marquis de Dangeau dura tout l'hyver, mais sans aucun succès : tant l'Électeur, naturellement fin et éloigné de se commettre dans une affaire difficile, faisoit naître de difficultés sur l'engagement qu'il lui proposoit, ou sur les conditions qu'il lui demandoit pour y entrer. Ainsi, n'ayant pu le porter à s'opposer à l'Électeur de Brandebourg par les armes, Sa Majesté se réduisit à demander qu'il fût favorable par toute autre voye, même par son suffrage dans la Diète, aux sincères intentions qu'elle avoit de conserver le repos de F Allemagne, et se contenta des assurances qu'il lui en donna.
Les choses demeurèrent en cet état jusques en l'année 1673 et sa conduite répondit assez à ce que Sa Majesté pouvoit en désirer. Mais comme l'armée du roy s'avança cette même année au delà du Rhin, et passa jusqu'en Franconie, au-devant de celle de l'Empereur, commandée par Montecuculi, l'obligation qu'elle eut de traverser ses Étals, donna le premier lieu à l'éloignement qu'il prit depuis pour la France. Il se plaignit diverses fois
Palatin, qui eu avait été dépossédé en 1623. L'Électeur Palatin (pour lequel un huitième Électorat avait été créé en 4648 ) soutenait qu'il lui était demeuré comme uni à sa branche et non à son rang d'Électeur.
des désordres qu'elle commettent ; et comme ils étoient excusés sur la nécessité des passages, il en reçut peu de satisfaction.
Mais un pont que l'on fit faire à Philisbourg, et un chemin auquel on fit travailler au delà pour le passage de l'armée, achevèrent de l'aigrir tout à fait. Du Fay, lieutenant de roy, commandoit alors dans cette place. Il eut ordre de commander les habitants des terres voisines dans le Palatinat, pour les employer à cet ouvrage ; et parce qu'ils en faisoient difficulté, n'en ayant point d'ordre de leur prince, le marquis de Louvois,qui passa dans ce temps à Philisbourg, s'expliqua hautement que s'ils n'obéissoient, on les y forçât par les dernières rigueurs de la guerre.
Cette manière d'agir donna de grands sujets de chagrin à l'Électeur. Il se plaignoit que, sans le consulter, le commandant de Philisbourg donnât des ordres dans son pays. Il témoignoit qu'il étoit prêt de faire ce que le service du roy requerroit, mais il demandoit que l'on lui témoignât au moins ce que Sa Majesté désiroit, et qu'alors il donneroit les ordres nécessaires; qu'autrement il n'étoitplus souverain dans ses États, et qu'il étoit plus maltraité qu'un gouverneur de province dans le royaume, de qui, au moins, les commandants des
troupes prenoient l'attache, avant de se servir des ordres du roy dont ils étoient chargés.
Il envoya Steinkalfelt à la cour, qui étoit alors à Nancy, pour représenter ces choses à Sa Majesté, et le chargea même des ordres qui avoient été envoyés dans ces bailliages, où, sans parler de lui, le commandant de Philisbourg menaçoit ses sujets des peines qui suivroient leur désobéissance.
Loin que ces remontrances produisissent quelque effet, Montclar qui commandoit un corps de cavalerie, eut ordre d'aller piller quelques bourgs éloignés d'une lieue seulement de Heidelberg , parce qu'ils n'avoient pas obéi aux ordres qu'ils avoient reçus, après les défenses que l'Électeur leur en avoit faites. Il l'exécuta avec beaucoup de violence ; et les habitants qui ne s'attendoient à rien de pareil, et qui furent surpris pendant la nuit, éprouvèrent tout ce qui accompagne l'avarice et l'insolence du soldat (i).
(1 ) « Les exactions des François irritèrent si fort les païsans, « qu'ils exercèrent sur eux des cruautés inouïes. Us se saisirent de « ceux qui s'écartoient de l'armée, en brûlèrent quelques-uns a « petit feu , en pendirent d'autres la tète en bas, arrachèrent le « cœur et les entrailles à quelques-uns , crevèrent les yeux aux « autres, et après les avoir mutilés de diverses manières, les expo- « sèrent sur les grands chemins. » (Barre, Hist. d'Allemagne, t. x, p. 91.)
L'Électeur en porta de nouvelles plaintes à la cour, mais elles eurent aussi peu d'effet que les premières. Loin de lui en faire raison, on lui reprocha avec indignation qu'il eût fait monter quelques compagnies à cheval, pour ohliger les troupes de Sa Majesté à payer dans ses États ; et ses ministres furent renvoyés sans aucune satisfaction.
Ce prince glorieux et irrité, et de plus d'esprit qu'aucun autre qui fût dans l'Empire, prit dès lors la résolution de se ressentir d'un traitement qu'il appeloit injurieux. Il envoya à Vienne pour prendre des mesures avec l'Empereur, et lui proposa même de lui remettre la ville de Gemerseim, place importante par sa situation sur le Rhin, mais plus encore par le voisinage de Philisbourg. Le roy informé des dangereux partis où le mécontentement étoit capable de le porter, crut de son service de l'en détourner, et lui envoya le marquis de Bethune dans cette vue au commencement de l'année 1674.
Son instruction étoit de retirer l'Électeur des engagements qu'il étoit sur le point de prendre avec l'Empereur ; d'excuser les passages de l'armée sur la nécessité de s'opposer à celle de l'Empereur, et d'assurer que les désordres dont ils avoient été suivis n'arriveroient plus. Il devoit lui
donner des assurances expresses de l'amitié de Sa Majesté et même lui offrir une somme de 100,000 francs comme pour réparation des dommages que son pays avoit soufferts (1).
Le marquis de Bethune trouva l'Électeur extrêmement aigri; et bien qu'il n'entrât en rien sur les propositions qui lui étoient faites, il se défendit toujours d'avoir pris aucunes mesures contraires aux intérêts de Sa Majesté.
Le roy sçavoit toutefois qu'il avoit tin projet de traité avec l'Empereur, et il luiétoit important que Gemerseim ne tombât pas entre les mains de ses ennemis ; aussi Sa Majesté crut-elle nécessaire de le prévenir. Elle chargea Vaubrun de l'attaquer avec les troupes qu'il commandoit en Alsace : la place étoit mauvaise et la garnison assez foible : elle se rendit en peu d'heures, fut minée et démolie en peu de jours.
(1) Selon Basnage, l'Électeur aurait fait au marquis de Béthune la réponse suivante : « Qu'à l'égard de l'affection que Sa Majesté « très-chrétienne lui portoit , il auroit souhaité qu'elle lui en eût « donné de meilleures preuves, et d'autres marques qu'elle n'avoit « fait jusqu'alors : que, encore qu'il n'eût pris aucune part à la « guerre de Hollande, on n'avoit pas laissé de le traiter en en- « nemi. . . . qu'il ne demandoit que la paix , et qu'à être à cou- « vert des insultes continuelles de la garnison de Philisbourg. » (Basnage, Annales des Provinces-Unies, 1. 11, p. 548.)
Cette action acheva de porter l'Électeur aux dernières extrémités. Il se plaignit que lorsque le marquis de Bethune l'assuroitde l'amitié du roy, on le traitât en ennemi. Il nia toujours qu'il eût un traité signé avec l'Empereur, ni qu'il eût promis de lui remettre Gemerseim. Dès lors il ne garda plus de mesures : il conclut son traité, s'engagea de se déclarer contre la France ; et afin que l'on ne pût douter de sa parole à Vienne , il fit quelques courses sur les terres de Sa Majesté.
Il a depuis suivi ce parti jusqu'à la fin de la guerre. Mais il ne lui a servi qu'à lui attirer la désolation entière de ses États (i), qui ont été également ruinés par les armées des deux partis.
Il se plaint aujourd'hui en l'année t68o que la la paix ne lui est pas moins ruineuse que la guerre, parles droits que les chambres établies à Metz et à Brissac, pour la recherche des dépendances des trois évèchés et de l'Alsace, établissent dans ses terres : ce qui lui ôteroit une partie considérable de sa souveraineté, et la donneroit à la France.
(1) « Turenne fit brûler cinq villes et vingt-cinq villages du Pa-
«atinat. On prétend que l'Électeur, témoin de cet incendie, en-
« voya défier le général français à un combat singulier. Mais ce
« fait ne paraît à quelques-uns ni bien avéré, ni même vraisem-
« blable. » {Art de vérifier les dates, t. iv, p. 452.)
Ce prince a autant et plus d'esprit qu'aucun prince d'Allemagne, une parfaite connoissance des affaires de l'Empire, une grande ambition, mais peu de forces pour la soutenir. Il n'a que deux enfants de la princesse [Charlotte] de Hesse-Cassel, d'avec laquelle il est séparé depuis longtemps, le prince Électoral et Madame (i).
Le prince est marié, il y a plus de dix ans, avec une sœur du roy de Danemark (2). Il n'en a point d'enfants ; et comme elle est extrêmement grasse, on ne croit pas qu'il en ait, Si cette branche linissoit , l'Électorat passeroit au duc de Neubourg , comme plus proche héritier (3).
(1) Madame Charlotte-Elisabeth de Bavière fut mariée le 46 décembre 4671, à Philippe de France, duc d'Orléans, frère de Louis XIV. Elle eut pour fils Philippe, duc d'Orléans, régent du royaume pendant la minorité de Louis XV.
(2) Wilhelmine-Ernestine, fille du roi Frédéric III.
(3) L'Électeur Charles II étant mort sans postérité , le 26 mai 1685, l'Électorat passa à Philippe-Guillaume de Bavière, duc de Neubourg, de .Tuiliers et de Bergue.
BRUNSWIK ET LUNEBOCRG.
Maison de Brunswick : duc de Wolfenbutel ; duc de Zell; duc de Hanover; évêque d'Osnabrug. ~ Caractère de ces princes. — Le duc de Zell épouse mademoiselle d'Olbreuse. — Le roi fait entrer dans son alliance le duc de Hanover. — Ce duc reste neutre par la faute des Suédois. — Il conclut divers traités avec la France. — Il meurt à Augsbourg. — Ses prétentions honorifiques, — Le duc de Zell , allié de l'Espagne, bat Crequi a Consarbruck. — Il conquiert le duché de Brème. — Ses projets de mariage pour la princesse sa fille. — Négociation de Rebenac-Feuquière. — Conclusion de la paix.
La maison de Brunswik, lorsque le roy voulut, en 1671, commencer la guerre contre la Hollande, étoit composée de deux branches, et de quatre princes régents dans les deux branches. Dans celle de Wolfenbutel, selon les constitutions de la maison, il n'y avoit qu'une régence (i); dans la seconde qui est celle de Zell, selon les mêmes constitutions, il y en avoit deux, celle de Zell et celle d'Hanover, occupées l'une par le duc George-Guil-
(1) Rodolphe-Auguste étoit à cette époque duc de Brunswick- Wolfembutel.
laume, l'autre par Jean-Frédéric, frères (i). Leur troisième frère Ernest-Auguste jouissoit de l'évêché d'Osnabrug qui par le traité de Westphalie doit être possédé alternativement par un catholique et par un luthérien : mais toutes les fois qu'il tombe à un luthérien, il doit être choisi dans la maison de Lunebourg.
Il est à propos de remarquer ici que bien que cette maison soit séparée en deux branches, et que celle de Wolfenbutel vienne de l'aînée, il n'y a toutefois aucune préséance entre les trois princes régents que celle que l'Age leur donne.
Cette maison puissante par ses États, étoit alors particulièrement considérable par la personne des
(1) George- Guillaume et Jean-Frédéric étaient fils de Georges, duc de Brunswïck-Zell. Le premier, né le 46 janvier 1624 , fut d'abord prince de Calemberg ; il devint duc de Zell , en 4665, par la mort de son frère aîné Christian-Louis, et mourut le 28 août 4705, ne laissant que des filles. Le second, né le 25 avril 4625, fut duc deHanover; plus tard, son frère George- Guillaume, devenu duc de Zell j lui céda la principauté de Calemberg et celle de Grubenhagen; il se fit catholique en 4657, et mourut le 27 décembre 4679, sans postérité mâle. Ces deux princes eurent pour héritier leur jeune frère Ernest- Auguste, en faveur duquel l'empereur Léopold créa un neuvième Électorat, le 22 mars 4 692. Ernest- Auguste, mort en 4698, fut père de Georges-Louis (né en 4 660, mort en 4727), qui lui succéda dans l'Électorat de Brunswick- Hanovre, et qui devint roi d'Angleterre, en 474 4 , sous le nom de George L (Voy. Y Art de vérifier les dates, t. iv, p. 576.)
trois princes de la branche de Zell. George-Guillaume, duc de Zell, avoit fait paroître de l'élévation et de la fermeté dans la guerre qu'il avoit entreprise quelques années auparavant contre la Suède en faveur de la ville de Brème. Sa Cour étoit magnifique, il aimoit les gens de mérite, il apportoit un grand ordre dans le gouvernement de ses États et de ses revenus, et entretenoit toujours sur pied un corps considérable de troupes. Surtout, ce prince avoit la réputation d'une franchise et d'une sincérité, avec ses amis et ses alliés, et d'une fidélité inviolable dans ses paroles.
Jean-Frédéric, duc de Hanover, étoit prince de beaucoup d'esprit, mais d'un esprit moins ouvert, plus fin, plus intéressé, et paroissoit avoir beaucoup pris des maximes et des manières d'Italie où lui et les princes ses frères avoient accoutumé de faire de fort longs séjours. Du reste, il avoit une fort grande habileté pour l'administration de ses Etats et de ses finances, maintenoit sa Cour avec beaucoup d'éclat, et entretenoit aussi un corps considérable de troupes.
Ernest-Auguste, né de même que les princes ses frères avec de la grandeur et de l'esprit, et plus d'agrément dans sa personne, comme il avoit moins de fortune, paroissoit avoir plus d'ambi-
don; et tous ceux avec qui il avoit eu occasion d'agir, témoignoient que l'on pouvoit prendre une entière sûreté en ses promesses et en ses paroles.
Ces trois frères n'étoient pas fort unis entre eux. La division que la mort de leur aine, Christian- Louis, avoit fait naître en i665 entre les ducs de Zell et de Hanover pour sa succession , n'avoit point été tellement apaisée par le traité qu'ils firent entre eux, que le duc de Zell ne se souvint que son frère lui avoit arraché quelques conditions qu'il ne croyoit pas juste de lui accorder. Ainsi bien que réconciliés, il reste toujours entre eux quelque froideur (i).
L'évèque dOsnabrug étoit plus uni avec le duc de Zell, et il ménageoit d'autant plus son amitié qu'il y étoit attaché par un plus grand intérêt. Il avoit épousé Sophie, sœur de l'Électeur Palatin , et il en avoit beaucoup d'enfants. Son frère, qui avoit une fort grande tendresse pour lui, lui avoit toujours témoigné qu'il les regardoit comme les
(!) George-Guillaume . qui devait hériter de Christian-Louis, n'était point en Allemagne à la mort de ce prince. Jean-Frédéric profita de son absence pour se saisir du duché de Zell; mais comme George-Guillaume, de retour, se préparait à faire valoir ses droits par les armes, Jean-Frédéric entra en accommodement; il rendit le duché de Zell et reçut en échange les principautés de Calemberg et de Grubenhaguen.
siens, et qu'il ne se vouloit point marier. Comme il étoit incertain toutefois qu'il demeurât dans cette pensée, l'évèque d'Osnabrug et la princesse, sa femme, profitèrent d'une passion que ce prince conçut pour une personne fort éloignée de son rang. Il se trouva à La Haye dans un temps que la princesse deTarente (i) y étoit; elle avoit une fille avec elle, nommée d'Olebreuse (2), née petite demoiselle en Poitou, qui avoit de la beauté et de la bonne mine.
Cette fille lui plut : il en devint amoureux; et comme il étoit assez violent dans ses passions, que la fille refusa habilement une offre qu'il lui fit de 100,000 écus, et qu'elle témoigna vouloir autre chose qu'une simple galanterie, il se porta d'autant plus aisément à s'engager avec elle, que la princesse Sophie et le prince d'Osnabrug y contribuèrent.
Outre que, par la coutume d'Allemagne, les mariages des princes avec des personnes fort inégales, ce qu'ils appellent épouser de la main gauche, excluent les enfants de la succession des Étals,
(1) Emilie de liesse, fille de Guillaume V, landgrave de Hesse- Cassel, avait épousé, le 1er mai 4648, Henri-Charles de La Trémouille, prince ce Tarente, duc de Thouars.
(2) Éléonore Desmiers, fille d' Alexandre, seigneur d'Olbreuse.
340 BRDNSWIK ET LUNEBOURG.
la manière dont ce prince s'engageoit à d'Olebreuse, n'étoit pas proprement un mariage, il lui promettait de vivre avec elle, et de n'avoir jamais d'autre femme. Cet acte fut approuvé par les ministres luthériens ; et la traitant comme sa femme, mais ne lui en donnant ni le nom ni le rang, il la fit appeler madame de Harbourg du nom d'une ville sur l'Elbe, vis-à-vis de Hambourg qu'il lui donna comme pour sa dot.
L'évêque d'Osnabrug et la princesse, sa femme, s'appliquoient à l'entretenir dans cet état, qui leur assuroit sa succession. Aussi lui furent-ils entièrement unis tant que les choses en demeurèrent en ces termes ; mais lorsque quelques années après le duc de Zell obtint de l'Empereur de foire reconnoître la dame de Harbourg comtesse de l'Empire, et qu'en cette qualité il confirma son mariage et la déclara duchesse de Zell, la froideur succéda à l'étroit attachement qui avoit été entre eux ; et l'évêque d'Osnabrug parut prendre plus de liaison avec le duc de Hanover, mais cela n'arriva que dans la suite :
La régence de Wolfenbutel étoit remplie par Rodolphe-Auguste, prince de talents très-bornés, et qui se reposoit presque de tout le gouvernement de ses États sur le prince Antoine-l lric, son frère.
BRUNSW1K ET LUNEBOURG. .Jil
L'on peut dire qu'en général toute cette maison étoit bien intentionnée pour la France, le duc de Zell professent un grand respect pour le roy : sa femme étoit Françoise ; et comme il aimoit la nation, sa Cour et ses troupes étoient remplies de François.
Le duc de Hanover avoit épousé depuis peu Bénédicte-Henriette-Philippe, Palatine (i), sœur de madame la Duchesse, et professoit un grand attachement pour le roy. L'évèque d'Osnabrug étoit dans les mêmes sentiments; et le duc Ulric de Wolfenbutel qui avoit tout pouvoir auprès de son frère , et dont les enfants étoient regardés comme les héritiers de l'État, parce que le duc Rodolphe- Auguste n'en avoit point , témoignoit un grand désir de se maintenir dans l'honneur de ses bonnes grâces.
Ce fut dans la vue de la guerre contre la Hollande, que Sa Majesté crut de son service de s'assurer une alliance dans cette maison. Les deux frères étaient peu unis, il paroissoit difficile de les faire entrer l'un et l'autre dans une même liaison ;
(1 ) Elle était fille de l'Électeur Frédéric V, comte Palatin du Rhin et sœur de Charles-Louis I, Électeur régnant. Sa sœur Anne avait épousé, le 41 décembre 1663, Henri-Jules de Bourbon, fils du grand Condé.
et Sa Majesté dans le choix préféra le duc de Hanover (i). Elle fit un traité avec lui, par lequel il s'obligeoit de demeurer neutre, et recevoit un subside de 10,000 écus par mois (2).
L'évêque d'Osnabrug traita séparément aux mêmes conditions, moyennant 5, 000 écus par mois; et Ja neutralité avec l'un et avec l'autre devoit s'étendre à tout le temps de la guerre (3).
Il n'y eut point de négociation avec le duc de Zell, qui ressentit sans doute que l'on lui eût préféré le duc de Hanover. L'événement fit voir que l'on auroit peut-être mieux fait de traiter avec lui ; qu'il auroit agi plus sincèrement et avec plus de hardiesse, ainsi qu'il fit dans le parti qu'il embrassa depuis, et qu'il n'eût pas employé divers prétextes et diverses négociations, comme fit le duc de Hanover, pour tirer beaucoup d'argent de Sa Majesté sans agir pour ses intérêts.
(1) La conformité de religion détermina le choix du roi. Le duc de Hanover avait embrassé le catholicisme, ainsi que nous l'avons déjà dit dans une note p. 336.
(2) Ce traité, négocié par Verjus au nom du roi, et par de Grott au nom du duc, fut signé à Hildesheim le 4 0 juillet 1671 .
(3) Le traité avec l'évèque d'Osnabruck fut conclu à Cologne ■(23 octobre 4671) par Verjus et par Hammcrstein. (Voy. Saint- Prest, Histoire des traitez de paix, t. 1, p. 517.)
Après que ces traités de neutralité eurent été conclus en 167 1 , la guerre que le roy porta en Hollande l'année suivante, fit naître dans la même année celle de l'Électeur de Brandebourg et de l'Empereur contre la France. Le roy fit déclarer alors par ses ministres dans la diète de Ratisbonne, et chez tous les princes de l'Empire, que n'ayant jamais eu d'autre intention que d'entretenir les traités de Westphalie, il seroit prêt de retirer ses troupes de l'Empire, aussitôt que l'Empereur et l'Électeur de Brandebourg retireroient les leurs dans leurs pays , et ne donneroient point d'assistance à ses ennemis.
Sur ce fondement, Sa Majesté fit, le 10 de décembre 1672, un nouveau traité avec le duc de Hanover par Verjus, son envoyé auprès de lui. Ce prince s'obligeoit d'agir avec une armée de 10,000 hommes dans les deux cercles de Saxe et dans celui de Westphalie, contre les perturbateurs du repos public ; et ce terme s'entendoit de ceux qui contre le traité de Munster feroient la guerre à la France. Il supposoit encore le cas que l'Empire et l'Électeur de Brandebourg refusassent les conditions que le roy avoit offertes, de remettre à l'Électeur, après la paix, les places conquises sur les Hollandois dans le duché de Clèves, et de les déposer dès à présent
entre les mains d'un prince neutre, dont on conviendrait.
Le roy payoit au duc pour la levée des troupes 5o écus par cavalier, l\o par dragon, et 14 par fantassin ; et pour lui donner moyen de les maintenir, il lui faisoit payer 3o,ooo écus par mois, outre les 10,000 de son premier traité. Le duc stipula qu'il ne seroit point obligé de porter les armes dans les États des princes de sa maison, quelcpie parti qu'ils embrassassent. Il se réserva encore la liberté de pouvoir envoyer sa quote-part dans l'armée de l'Empire, si elle se formoit par une résolution générale de la diète, et que tous les princes fussent obligés d'y contribuer, selon qu'ils sont taxés par la matricule de l'Empire. Cette part pour lui ne montoit qu'à 3oo hommes et le Roy agréa cette condition. Sa Majesté approuva aussi la demande qu'il lui fit, qu'en cas que l'Empereur agît ouvertement contre la France en faveur des États-Généraux, et contrevint en cette sorte aux traités de Westphalie, il ne fût point obligé d'agir, à moins que l'une des deux couronnes du nord ne se fût déclarée en faveur de la France.
L'occasion de tirer l'effet de ses engagements se présenta bientôt après. La Suède fit passer le connétable Wrangel en Allemagne avec une armée consi-
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dérable. Il entra sans résistance dans les terres de l'Électeur de Brandebourg , et s'y établit des quartiers (i). Ce fut alors que le roy pressa le duc de Hanover de se déclarer. On ne peut bien dire s'il avoit véritablement dessein de le faire ; mais l'on doit avouer qu'il en donna toutes les apparences. Il promit de se joindre aux Suédois aussitôt qu'ils auroient passé l'Elbe, et en fit porter les assurances à Saint-Germain et à Stokolm. Mais le temps que le connétable Wrangel consomma inutilement dans les quartiers qu'il avoit occupés, au lieu de passer, comme il le pouvoit, cette rivière qui le mettoit au milieu de l'Allemagne, et au delà de laquelle il trouvoit les alliés et les assistances que Sa Majesté lui avoit préparés , tira le duc de Hanover de la nécessité, ou de faire agir ses [armes, ou de manquer à ses traités.
L'Électeur de Brandebourg, avec le reste des troupes qui lui avoient été défaites par le vicomte de Turenne, passa l'Elbe, rentra dans ses États, et défit les Suédois à Ferbelin. Il les renferma peu à peu dans la basse Poméranie, d'où il les chassa tout à fait dans la suite de la guerre) et établit sa réputation sur la perte de celle du connétable. Ce
(1) Voy. l'article Brandebourg, p. 320.
général, à l'étonnement de toute l'Europe, ne fit plus paroître aucune des qualités qui l'avoient fait regarder , justement jusqu'alors , comme un des plus grands capitaines de son temps : tant l'âge et les infirmités sont capables de changer les plus grands hommes. En effet, l'on ne peut guère attribuer un tel changement qu'à la goutte et à la gravelle dont ce général étoit incessamment et violemment tourmenté, puisque son âge seul, bien qu'avancé, n'auroit pas été capable de le rendre si différent de lui-même.
Le mauvais succès des armes de Suède arriva presque dans le même temps que l'Électeur de Cologne et l'évêque de Munster avoient quitté , comme par une espèce de nécessité, le parti de Sa Majesté, pour embrasser celui de l'Empire et des États Généraux. Le roy ayant abandonné les places qu'il avoit conquises sur le Rhin et sur l'Yssel, la perte de ces alliés ne dégagea pas seulement le duc de Hanover de l'action qu'il avait promise à Sa Majesté, elle lui fit craindre encore de s'attirer de trop puissants ennemis, s'il paroissoit si fortement dans ses intérêts. Ainsi il lui fit remarquer qu'il s'exposoit trop, s'il se déclaroit pour elle dans un pays où il ne lui restoit plus d'alliés, puisque l'Électeur de Bavière, quelque ferme qu'il parût
dans l'amitié de Sa Majesté, étoit trop éloigné pour le secourir. Il la pria de trouver bon de réduire à une simple neutralité, le traité d'action qu'il avoit signé avec elle. Sa Majesté y donna les mains (r); mais parce que ce prince remontra la juste défiance dans laquelle il étoit obligé de vivre par les soupçons qu'il avoit donnés à ses voisins, et qu'elle le mettoit dans la nécessité de demeurer armé, il obtint de Sa Majesté qu'elle réduiroit seulement le subside de 40,000 écus qu'elle lui faisoit payer à 20,000 par mois. Il s'engageoit toujours de ne donner assistance, ni directe ni indirecte, aux ennemis de Sa Majesté, et de ne leur accorder ni passage ni quartiers dans ses États.
Quelque avantageux que lui fut un tel parti, puisque Sa Majesté le mettoit en liberté de licencier la plus grande partie de ses troupes, et lui payoit une grande somme dont elle ne tiroit aucune utilité, il forma bientôt de nouvelles prétentions. L'Empire s'étoit déclaré contre le roy; le roy de Danemark avait pris les armes contre la Suède; et les ducs de Zell, de Wolfenbutel et l'évêque d'Osnabrug s'étoient déclarés contre la France. Il fit représenter au roy que la jalousie
(4) Cette convention fut faite à Linsbourg le 48 octobre 4675.
qu'il devoit avoir pour ses États, au milieu de tant de princes armés, et qui lui étoient suspects, ne permettant pas de licencier ses troupes, il avoit besoin, pour les entretenir, des mêmes 4°>°oo écus que Sa Majesté lui faisoit payer auparavant. Quoiqu'on lui remontrât que la liberté qu'il s'étoit réservée de fournir sa quote-part dans l'armée de l'Empire ne pouvoit lui attirer d'ennemis, lorsqu'à l'exemple même de l'Electeur de Bavière, il demeurait dans une simple neutralité ; qu'il n'avoit rien à appréhender des princes de sa maison, et qu'ils se réuniroient sans doute en sa faveur, s'il étoit attaqué ; le désir de maintenir ses troupes sur pied, et de les payer de l'argent du roy, lui fit insister sur cette proposition. Il le fit même de manière qu'il ne craignoit pas de faire envisager que, si Sa Majesté n'accordoitpas ses demandes, il seroit réduit àaccepter les partis avantageux qui lui étoient offerts, et qu'il passeroit dans d'autres intérêts.
Quelque indignation que Sa Majesté eût conçue de ce procédé, elle donna au bien de ses affaires de la dissimuler; et pour ne pas grossir d'un prince considérablement armé, le parti qui lui étoit contraire, elle subit en partie la nécessité qu'il lui imposoit, et lui accorda un subside de '3o.,ooo écus par mois.
Il est vrai que ce fut dans la pensée de ne le point payer régulièrement. En effet, l'on commença à différer de telle sorte les payements, qu'il lui étoit toujours dû beaucoup. Ce qu'il avoit reçu lors de la conclusion de la paix, en 1679, lie mon" toit pas à la somme qu'il auroit dû recevoir à raison de 20,000 écus par mois ; et comme le reste ne lui a point été payé, il n'a point profité de la manière peu honnête avec laquelle il avoit comme arraché ces 10,000 écus au roy. Aussi a-t-il toujours paru peu satisfait de ce prince depuis ce procédé ; et son alliance qui a coûté beaucoup, et qui a continué jusqu'à la paix, n'a rien produit de considérable.
Ce prince est mort sur la fin de l'année 1679 (1) après la paix conclue dans l'Empire. Il avoit formé le dessein d'aller passer quelques années en Italie, dans la vue, à ce qu'il disoit, de réparer durant son absence les grandes dépenses qu'il avoit soutenues pendant la guerre. Comme il y alloit avec une maison médiocre, ayant presque réformé toute la sienne, l'on croit qu'il avoit en vue d'amasser de l'argent pour les princesses, ses filles (2). Il en
(1) 27 décembre.
(2) Après la mort du duc, sa femme et ses filles se retirèrent eu France. La duchesse mourut à Asnières. près Paris. le
avoit trois et point de garçon. Ainsi la succession de ses États revenoit après sa mort à l'évêque d'Osnabrug; et, selon la coutume d'Allemagne qui donne très-peu aux filles, elles demeuroient avec peu de biens. La mort ne lui a pas laissé le temps d'accomplir ce projet : elle le surprit à Angsbourg, lorsqu'il étoit en chemin pour Venise.
Ce prince était vivement touché de la grandeur de sa maison qui, en effet, après les Électorales, est la plus illustre et la plus puissante de l'Empire. Il avoit toujours eu en pensée de la faire mettre au nombre des électeurs; et cette vue lui étoit commune avec les princes, ses frères, et le duc de Wolfenbutel, mais il en paroissoit encore plus touché que pas un d'eux.
Dans l'assemblée pour la paix de Cologne, et dans celle de Nimègue, il prétendit que les ministres de Lunebourg y fussent traités d'ambassadeurs, comme ceux des Électeurs ; et une de ses premières demandes dans tous les traités qu'il fit avec le roy, fut que Sa Majesté traitât les princes
fâ août 4730 ; l'aînée des princesses, Charlotte-Félicie, fut mariée en 4 695 à Renaud d'Est , duc de Modène ; la seconde, Henrietle- Marie-Josèphe, mourut en septembre 1687; enfin, la troisième, Wilhelmine-Amélie, épousa en 4699 Joseph d'Autriche, roi des Romains et depuis empereur.
régenls de Lunebourg de frères dans ses lettres, comme elle en traite les ducs de Savoye et de Lorraine et les Électeurs.
L'on défendit de cette prétention sur les conséquences, parce que tous les princes d'Allemagne auroient demandé le même traitement ; et à l'égard de la qualité d'ambassadeurs , l'on s'en remit à l'usage. L'on lui fit voir même qu'il y a une différence bien considérable, établie à Vienne, entre les ministres des Électeurs et ceux des princes ; et que ce qui s'observoit dans l'Empire pouvoit servir de règle pour l'assemblée de Nimègue. Mais il ne se satisfaisoit point de ces raisons, et le roy se contenta de les éluder. Ces prétentions ne mourront point dans cette maison; et elles renaîtront encore quelque jour, lorsque les occasions d'avoir besoin d'elle se présenteront (i).
Il a été marqué ci-dessus que Tévêque d'Osnabrug avoit un traité de neutralité avec le roy, et qu'il en touchoit par mois 5,ooo écus de subside. Il demeura très-fidèle dans son engagement, et l'on auroit pu sans doute le faire entrer dans de plus
(1) La création d'un neuvième Èlectorat, faite en 4 692, par l'Empereur Léopold, en faveur d'Ernest-Auguste, héritier des ducs de Zell et de Hanovre, donna satisfaction aux vues ambitieuses de La famille de Brunswick-Lunebourg.
grands, si l'on eût continué dans une conduite égale avec lui. Mais lorsque Sa Majesté eut pris la résolution d'abandonner les places qu'elle avoit occupées sur les Hollandois, sur le Rhin et sur l'Yssel, comme on s'éloignoit du pays de ce prince, on cessa de le considérer. On remit de temps en temps le payement de ses subsides, dans le dessein en effet de ne les plus payer. Il les avoit demandés assez longtemps. Il cessa de les demander; et, se servant de la liberté où l'on le mettoit, en n'observant point son traité, il s'engagea avec l'Espagne et les États -Généraux. La faute que l'on fit de perdre ce prince, en le négligeant pour une somme fort médiocre, fut avantageuse aux ennemis. Il les a servis depuis avec beaucoup de fidélité, de conduite et de valeur jusqu'à la paix. Il est devenu aujourd'hui duc de Hanover par la mort de son frère, et le sera apparemment de Zell, dont le duc n'a qu'une seule fille. Ainsi il sera un des plus considérables princes de l'Empire. Il n'avoit point de traité particulier avec le Roy sur la fin de l'année 1679, et ne paroissoit pas disposé à entrer dans les propositions qui lui en avoient été faites (1).
(4) Ce prince conclut avec Louis XIV un nouveau traité d'alliance, en 16$4. (De Saint-Prest. Traitez de paix. t. 1, p. 521.)
Le duc de Zell, avec qui le Roy n'avoit pris aucunes mesures, et qui vit sans doute avec chagrin que Sa Majesté lui eût préféré l'alliance de son frère, fut un des premiers en Allemagne qui embrassa le parti des Etats Généraux.
Il traita depuis avec l'Espagne et avec l'Empereur, servit utilement son parti, et se trouva en personne à la bataille d'Ensisheim (t) que le vicomte de Turenne gagna en Alsace, et à celle de Consarbruck, qui ne fut pas heureuse aux armes de Sa Majesté (2). Mais depuis que la Suède eut
(1) En 1674.
(2) Consarbruck est un petit village situe au confluent de la Sarre et de la Moselle. Le maréchal de Créqui y fut battu, en 1675, par Charles III, duc de Lorraine et par le duc de Zell. Nous trouvons à propos de cette défaite les lignes suivantes dans madame de Sévigné : <c Je veux vous conter des choses si raisonnables que le Roi a dites,
« que c'est un plaisir de les entendre Un courtisan vouloit lui
« faire croire que ce n'étoit rien que ce qu'on avoit perdu ; il ré- « pondit qu'il haïssoit ces manières, et qu'en un mot c'étoit une « défaite très-complète. On voulut excuser le maréchal de Créqui ; « il convint que c'étoit un très-brave homme; mais ce qui est « désagréable, dit-il, c'est que mes troupes ont été battues par des « gens qui n'ont jamais joué qu'à la bassette : il est vrai que ce duc « de Zell est jeune et joueur ; mais voilà un joli coup d'essai. Un « autre courtisan voulut dire : Mais pourquoi le maréchal de Créqui « donnoit-il la bataille? Le Roi répondit et se souvint d'un vieux « conte du duc de Weimar qu'il appliqua très-bien. Ce Weimar, « après la mort du grand Gustave, commandoit les Suédois alliés « de la France: un vieux Parabère (Henri de Baudean, comte de
porté la guerre en Allemagne, il se joignit contre elle au Danemarck, à l'Electeur de Brandebourg et à l'Évêque de Munster ; et l'ayant chassée de tout le duché de Brème, il le partagea avec le Roy de Danemarck et avec l'Evêque de Munster, et en retint la principale partie.
Il se maintint en cet état jusqu'en 1678, après que les États Généraux eurent conclu la paix avec le Roy. Il étoit alors fort brouillé avec l'Électeur de Brandebourg, au sujet de quelques quartiers qu'ils disputoient entre eux, et n'étoit pas satisfait des Espagnols, qui lui étoient redevables de fort grandes sommes pour les subsides qu'ils lui avoient promis.
LedncdeHanoveravoit, dès l'année précédente, introduit quelque négociation d'accommodement de ce prince avec le Roy, et Sa Majesté y avoit répondu obligeamment. La duchesse de Zell étoit particulièrement amie de Gourville, et le duc son mari, et l'Évêque d'Osnabrug avoient beaucoup d'amitié pour lui. Elle lui avoit écrit diverses fois
« Parabère, gouverneur du Poitou), cordon bleu, lui dit, en parce lant de la dernière bataille qu'il avoit perdue : Monsieur, pource quoi la donniez-vous ? Monsieur, lui répondit le duc de Weimar, « c'est que je croyois la gagner ; et puis se tourna : Qui est ce sot « cordon bleu-là? Toute cette application est extrêmement plai- « santé. » (Sévigné. Lettres, t 111, p. 405.)
BKUNSWIK ET LUNEBOUKG. 355
pour lui témoigner le désir qu'elle auroit de voir rentrer le duc, son mari, dans les bonnes grâces de Sa Majesté, et combien il souhaitoit de les mériter. Outre qu'étant Françoise, elle conservoit les sentiments de sa naissance, elle avoit un intérêt particulier à s'acquérir sa protection. Elle la regardoit comme pouvant lui devenir nécessaire, si le duc son mari venoit à mourir; elle se voyoit alors exposée à la puissance et à la mauvaise volonté du prince d'Osnabrug et de la princesse, sa femme, qu'elle avoit sujet de craindre. Aussi avoitelle en vue de s'assurer en ce cas une retraite hors de l'Allemagne, et elle n 'auroit rien désiré davantage que de marier sa fille en France.
Comme cette jeune princesse devoit être fort riche, et que les épargnes du duc son père allèrent toutes à lui laisser beaucoup d'argent, lorsqu'il ne pouvoit lui laisser des États, elle avoit d'abord jeté les yeux sur un prince du sang, tel qu'auroit été le prince de la Roche-sur- Yon (i); et peut-être
(1) François-Louis de Bourbon, fils puîné d'Armand de Bourbon, prince de Conti, et d'Anne-Marie Martinozzi, porta d'abord le titre de comte de la Marche ; il prit ensuite celui de comte de Clermont, et enfin celui de prince de la Roche-sur- Yon. Il devint prince de Conti par la mort de son frère aine, survenue en 1685. Il épousa, le 29 juin 1688, Marie-Thérèse de Bourbon, petite-fille du grand Condé.
la chose ne se pouvant faire avec lui, auroit-elle songé au duc de Vendôme (i), ou à un prince de la maison de Lorraine. Le Roy, sans s'expliquer de personne, lui avoit fait témoigner qu'il auroit de la joye de voir cette princesse établie en France : mais cette affaire n'a point eu de suite; et par un accommodement de famille , le duc de Zell a comme résolu son mariage avec le (ils du duc Vntoine-Ulric de Wolfenbutel (2). Elle a depuis épousé le prince de Hanover (3).
(1) Louis-Joseph; duc de Vendôme, fils aine de Louis, duc de Vendôme et de LaureMancini, épousa, le 21 mai 1710, Marie-Anne de Bourbon, nommée Mademoiselle d'Enghien, petite-fille du grand Condé. (Journal du marquis de Dancjeau, t. 1, p. cvi.)
(2) Ce mariage fut célébré en 1675 ; mais le jeune duc ayant été blessé l'année suivante au siège de Philisbourg, mourut le 3 septembre 1676. (Moréri, Dictionnaire, t. 11, p. 338.)
(3) Ce prince devint, en 1714, roi d'Angleterre, sous le nom de George I. « Il avait épousé, dit Saint-Simon, sa cousine germaine, « de même maison, fille du duc de Zell. Elle était belle ; il vécut « bien avec elle pendant quelque temps. Le comte de Kœnigsmarck, « jeune et fort bien fait, vint à sa cour et lui donna de l'ombrage. « Il devint jaloux ; il les épia et se crut pleinement assuré de ce « qu'il eût voulu ignorer toute sa vie ; mais ce ne fut qu'après « longtemps. La fureur le saisit : il fit arrêter le comte et tout de « suite jeter dans un four chaud... Il fit assembler le consistoire pour « rompre son mariage. Il y fut déclaré fort singulièrement qu'il « l'étoit à son égard, et qu'il pouvoit épouser une autre femme ; « mais qu'il subsistoit à l'égard de la duchesse d'Hanovre ; qu'elle « ne pouvoit se remarier et que les enfants qu'elle avoit eus pen-
Ces dispositions donnoient assez d'espérance de l'accommodement du duc avec le Ptoy. Sa Majesté, très-satisfoite du désir qu'il laissoit paroître de rentrer dans son alliance, se rendit facile aux conditions qui dépendoient purement d'elle, et offrit de contribuer quelques sommes pour le dédommager des dépenses qu'il avoit faites dans la guerre contre la Suède. Mais lorsque Sa Majesté demandoit que cette couronne fût rétablie dans tous ses Etats, la négociation se trouvoit suspendue par l'attachement de ce .prince à garder quelque part de ses conquêtes. Elle fut reprise, enfin, avec plus de force sur la fin de l'année 1678. Angélique de Montmorency, duchesse de Mekelbourg (1), qui avoit été appelée de France en Allemagne par les affaires qu'elle avoit avec le duc Christian-Louis son mary, s'arrêta auprès du duc et de la duchesse de Zell, qui étoient particulièrement de ses amis.
« dant son mariage (étoient légitimes. » (Saint-Simon, Mémoires, t. j,p,2i2. )
(1) Christian-Louis, ducdeMecklembourg, épousa, en 1660, Chris tine-Marguerite de Mecklembourg-îjustraw, sa cousine, qu'ilrépudia en 4 663. Ayant embrassé le catholicisme, il vint en France et y contracta une nouvelle union avec Elisabeth- Angélique de Montmorency, veuve de Gaspard de Coligny, quatrième du nom, duc de Chatillon , et sœur de François-Henri de Montmorency, duc de Luxembourg, maréchal de France. Ce prince mourut à la Haye; en 1692, sans laissser d'enfants de ses deux femmes.
Le désir de rendre un service au Roy, lui fit prendre pour prétexte d'y faire un plus long séjour, le besoin qu'elle avoit du duc pour ses intérêts, comme directeur du Cercle de la Basse-Saxe.
Elle eut lieu de lui représenter l'avantage qu'il trouveroit dans les bonnes grâces de Sa Majesté; elle lui fit valoir les bons sentiments qu'elle lui avoit toujours vus pour lui, et se servit utilement des bonnes dispositions de la duchesse de Zell. Ainsi toutes deux agirent de concert auprès de ce prince. Comme il étoit mécontent au dernier point de ses alliés, et que l'inclination qu'il avoit naturelle pour la France étoit augmentée par le respect et l'admiration qu'il professoit pour le roy, il entra volontiers en une négociation dont la duchesse de Mekelbourg rendit compte exactement au roy. Mais comme elle fut arrêtée aussitôt que reprise, sur les prétentions qu'il conservoit sur la Suède, Sa Majesté jugea à propos de la presser davantage, en envoyant un ministre avec un plein pouvoir auprès de lui.
Elle choisit pour cet employ le comte de Rébenac-Feuquière (i), qui avoit servi Sa Majesté d'en-
I) François de Pas, comte de Rébenac-Feuquière, était pelit-lils d'Anne Arnautd, fiUed'Isaac Arnauld. seigneur de Corbevillc Ce
voyé extraordinaire en Allemagne, mais particulièrement attaché à l'armée de Suède en Poméranie (i). Il y avoit servi jusqu'à la prise de Stralzond, qui acheva de chasser les Suédois de l'Allemagne , et s'étoit arrêté à Hambourg en revenant en France. Il y reçut les ordres du roy, et se servit pour prétexte d'aller à Zell, des lettres de la duchesse de Mekel bourg, qui l'invitoit à l'y venir voir, lorsqu'il étoit si près d'elle. Il y négocia en secret avec le duc; et pour marquer davantage à la duchesse, sa femme, le gré que Sa Majesté lui sçavoit des soins qu'elle se donnoit pour remettre le duc, son mary, au nombre de ses alliés, il lui insinua l'assurance d'un présent considérable.
dernier était fils de M. de La Mothe-Arnauld , aïeul d'Arnauld d'Andilly, père du marquis de Pomponne. (Voy. Mémoires d'Arnauld d'Andilly, p. 34. — Moréri, Dictionnaire, t. vin, p. 103.)
(1) « Ce poste était tout à la fois diplomatique et militaire : « M. de Rébenac devait suivre l'armée de Suède, dont il avait à « partager les fatigues et les périls, étant obligé de transmettre « au général en chef les intentions de la France, et de rendre « compte à son gouvernement des opérations de cette armée, opé- « rations qu'il avait ordre de surveiller et de presser. Une telle « charge ne pouvait que convenir à un gentilhomme qui avait hé- « rite de l'inclination et de la double aptitude de son père et de son « aïeul pour les armes et les négociations. M. de Pomponne ne tarda « point à reconnaître que son subordonné savait manier la plume « et l'épée avec une égale habileté. » ( Lettres inédites des Feuquières, t. iv, Introduction, p. xix.)
La paix avec l'Empereur n'étoit point encore conclue à Nimègue. Il y paroissoit même quelques difficultés capables, ou de la rompre, ou d'y apporter un long retardement. Ainsi, comme il étoit important d'affoiblir la ligue qui s'étoit formée dans l'Empire contre la France et la Suède, Sa Majesté crut d'un extrême avantage d'en détacher un des plus puissants princes qui la composoient. Toute la difficulté tomboit toujours pour la restitution que le roy vouloit entière pour la Suède, et sur l'attachement du duc deZell à conserver ses conquêtes. Enfin, Sa Majesté crut à propos, pour le bien de la paix, de prendre un milieu entre des prétentions si opposées, et promit de faire céder au duc par cette Couronne quelques villages du duché de Ferden, et quelques droits peu considérables dont elle jouissoit dans le pays de Lunebourg et le comté d'Hoix (i).
Le traité fut signé à ces conditions (2). Sa Majesté y ajouta de sa part des sommes considérables;
(1) Le duché de Ferden ou Verden fait actuellement partie du royaume de Hanovre ; il en est de même du comté d'Hoya.
(2) Le comte de Rébenac écrivait de Zell, le 27 mars 1679. à Louis XIV: « M. le duc de Zell fit hier faire des réjouissances pour « la paix. 11 témoigne par toutes ses actions et ses discours en avoir « une joye fort grande. Il envoyé le sieur Thann, son grand ma-
et de ce premier traité avec le duc de Zell, elle jeta les fondements de tous ceux qu'elle fit depuis avec les ennemis de la Suède. Ils firent rentrer cette Couronne dans tous les États qui lui avoient été occupés durant la guerre ; et elle fut redevable à Sa Majesté de son rétablissement dans toutes les provinces qu'elle avoit perdues dans l'Empire.
Le duc de Zell professe depuis un grand attachement pour Sa Majesté ; et de l'humeur ouverte et franche dont est ce prince, il y a lieu de croire qu'il sera sincère. Il a même conclu avec Sa Majesté un traité particulier et secret, sur la fin de l'année 1679, par lequel il reçoit une pension du roy de 20,000 écus par an.
Les mêmes propositions d'un traité particulier ont été faites à l'évêque d'Osnabrug, depuis que par la mort de son frère il est devenu duc de Hanover ; mais il s'est tenu dans des termes généraux, sans vouloir prendre d'engagements avec le roy.
Un des principaux intérêts de la maison de Lunebourg sera toujours de regarder la Suède avec
« péchai, pour l'aire compliment à Votre Majesté ; il luy a aussy « donné ordre de faire de nouvelles instances touchant le traitent ment d'ambassadeur , qu'il souhaite avec une passion fort « grande. » [Lettres inédites des Feuquières. t. îv p. 345.)
jalousie. Cette Couronne ne peut guère oublier qu'elle lui arracha la conquête de la ville de Brème, en 1666, et que l'ayant chassée du duché de Brème dans cette dernière guerre, elle en retint encore quelque partie.
Quelques différends que le duc de Zell a eus pour des quartiers avec l'Électeur de Brandebourg, et la jalousie naturelle que cause le voisinage d'un prince puissant , qui a une partie de ses Etats mêlés avec ceux de cette maison, semblent ne pouvoir établir une grande intelligence entre eux (i).
La plus grande liaison de la maison de Lunebourg a presque toujours été avec le Danemark et les États Généraux. Cette première sembla toutefois recevoir quelque atteinte sur la fin de l'année 1G79, lorsque le roy de Danemark ayant mis le siège devant Hambourg, pour se faire rendre l'hommage qu'il en prétendoit, les princes de Lunebourg,
(4) Deux siècles se sont écoulés depuis que le marquis de Pomponne écrivait ses mémoires. Néanmoins, le temps qui modifie toute chose, n'a rien changé dans les relations de ces deux États. La couronne ducale des princes qui les gouvernaient alors a été remplacée chez leurs successeurs par la couronne des rois, mais la jalousie naturelle engendrée par le voisinage n'a point disparu ; elle dure encore et elle subsistera probablement aussi longtemps que la cause qui la produit.
surtout le duc de Zell, en prirent ouvertement la défense.
Leur union et leur alliance avec les États Généraux paroissent plus établies.
Il n'est rien dit ici de particulier du duc de Wolfenbutel, parce que, dans toute cette guerre, il a paru suivre seulement les mouvements du duc de Zell.
Philippe-Guillaume aspire au trône de Pologne. — Entre dans les vues de Louis XIV. — Se plaint des désordres commis par les Français dans ses États. — Se joint aux ennemis du roi. — Marie sa fdle à l'Empereur et son fils à l'archiduchesse Marianne. — Voit son pays saccagé. — Soutient habilement l'éclat de sa maison.
Philippe-Guillaume, duc de Neubourg, étoit, en 1672, lorsque le roy commença la guerre contre la Hollande, un des princes de l'Empire le plus attaché à la France, et qui avoit plus de raison de l'être. Il lui étoit redevable de sa citadelle de Juliers, laquelle, dès l'année [610, lors de l'ouverture de la succession de Juliers, avoit été occupée par l'Espagne, et que Sa Majesté obligea cette Couronne à lui remettre par le traité des Pyrénées. Outre cette première obligation, il lui en avoit de nouvelles. Elle avoit appuyé ses desseins pour la couronne de Pologne, lorsque le roy Jean-Casimir se mit en état de la quitter, et avoit employé de fort grandes sommes pour le faire réussir.
Aussi doit-on avouer que ce prince paroissoit très-reconnoissant des grâces dont il étoit redevable
à Sa Majesté; et que ses paroles et ses actions marquoient une profession publique d'un attachement plein de zèle. Il en donna les marques qu'elle souhaita de lui, dans la guerre qu'elle entreprit contre la Hollande. Il s'obligea par un traité, que je signai avec Stratman, son ministre, lorsque Sa Majesté étoit, en 1672, à Zeist auprès d'Utrecht, à donner quartier dans ses États à deux mille chevaux de Sa Majesté, toutes les fois qu'elle en auroit besoin, et à lui accorder les passages dont elle le requerroit.
Il est vrai que pour oter tout prétexte aux États Généraux, queMaèstrickt mettoit presque au milieu de son pays, de lui demander les mêmes conditions, on feignit dans le traité que Sa Majesté lui mettoit 1 5o,ooo écus en dépôt, comme pour gage du dédommagement que les troupes de France y pouvoient commettre. Ce qu'il y eut d'effectif, fut la promesse que Sa Majesté lui fit de lui payer 3,ooo écus par mois jusqu'à la fin de la guerre.
Ce prince vint trouver Sa Majesté à Boxtel (1), en Brabant, lorsqu'elle quitta l'armée au mois d'août 1672. Il demeura deux jours auprès d'eile;
(1) Ce lieu est devenu célèbre par la défaite que les Français firent subir, en 1794, aux Hollandais et aux Anglais commandés par le duc d'York.
et autant qu'elle lui donna de témoignages de son amitié, autant il fit connoître, par cette démonstration publique, la profession qu'il faisoit de suivre ses intérêts. Il n'oublia rien dans la suite pour répondre à ce qu'il devoit à Sa Majesté ; et comme elle fut bien aise de lui marquer la satisfaction qu'elle en avoit, elle donna l'année suivante l'abbaye de becamp au prince Louis -Antoine, son second fils (i).
Mais la prise de Maëstrickt, en 1673, et les passages continuels des troupes par les États de ce prince, changèrent, comme malgré lui, les dispositions qu'il avoit toujours conservées pour le service de Sa Majesté. Les assistances volontaires qui se tiroient de ses Etats, pour la subsistance et la commodité de cette place, se changèrent bientôt en des contributions forcées. Les taxes de fourrage, les coupes de ses bois, les exactions sur ses peuples, soit dans le passage des troupes, soit dans la fortification et la subsistance de la garnison de cette place, l'obligèrent diverses fois à recourir à Sa
(4) Le prince Louis-Antoine mourut à 36 ans, comblé de bénéfices et d'honneurs. Il était abbé de Fécamp, grand maître de l'Ordre Teutonique, chanoine et sous-doyen de Cologne, chanoine de Liège et de Munster, postulant coadjuteur de Mayence et évèque élu de Liège par une partie des chanoines.
368 NEUBOUHG.
Majesté. Ses plaintes, ou ne furent point écoutées, ou furent rejetées sur le besoin et la nécessité, qui est toujours une loy indispensable dans la guerre. Elles furent renouvelées d'autres fois, parce que l'occasion en naissoit de jour en jour. Enfin elles commencèrent à lasser; on les accrut en les négligeant ; on différa le payement de son subside; on le cessa enfin tout à fait; et l'on garda peu de mesures dans les exactions que l'on fit dans son pays.
lien naquit un assez grand exemple en 1675, lorsque le roy étoit campé auprès de Maastricht. Un parti commandé de l'armée , entra dans ses États, força des châteaux, et emmena force butin ; et cela dans le temps même que Sa Majesté avoit envoyé vers ce prince pour l'assurer de sa bienveillance. Il fit passer un de ses ministres auprès d'elle, pour se plaindre de cette violence, et pour recourir à sa justice. Il n'en auroit reçu aucune, si Sa Majesté, contre l'avis (1) qui lui étoit donné, et par un effet de son équité et de sa générosité,
(4) L'histoire a justement flétri les cruautés qui signalèrent, ù plusieurs reprises, le passage de nos troupes dans le Palatinat. La responsabilité et l'horreur qu'inspirent ces exactions doit retomber sur le marquis de Louvois qu'on peut appeler, sans injustice, le mauvais génie de Louis XIV.
n'eût fait donner une somme pour le dédommagement de cette perte.
Comme le mauvais traitement qu'il recevoit, augmentoit de jour en jour, qu'il ne voyoit aucun effet des lettres qu'il écrivoit, et des très-hurnbles prières qu'il renouveloit sans cesse à Sa Majesté, il cessa de demander le payement des subsides qui lui étoient dus; et pour se défendre de ce qu'il souffroit de la France , il se jeta dans le parti de ses ennemis. Il se joignit à l'évêque de Munster, et fit un traité avec l'Empereur et avec l'Espagne par lequel il s'obligeoit, moyennant les sommes qui lui étoient promises, d'entretenir un corps de 6,000 hommes.
Dès lors, comme ce prince a en effet de l'esprit, qu'il est en réputation de sagesse et de beaucoup de capacité dans les affaires de l'Empire, bien que sans aucune expérience dans celles de la guerre, il acquit de la considération dans son parti, particulièrement auprès de l'Empereur.
Il fit un voyage à Vienne dans la vue du mariage de la princesse, sa fille, avec ce prince (1).
(4) L'Empereur Léopold I avait épousé : 1°, en 4666, Marguerite- Thérèse, infante d'Espagne, fille de Philippe IV; 2°, en 4 673, Claude-Félicie d'Autriche, fille de Ferdinand- Charles , archiduc d'Inspruck ; 3° enfin, il contracta une nouvelle union, le 14 dé-
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il étoit alors veuf de sa seconde femme, fille ei sœur des derniers archiducs d'Inspruck 5 et comme l'intérêt de sa maison l'obligeoit à en prendre bientôt une troisième, dont il pût avoir des enfants, il entra dans la pensée du duc de Neubourg. Ce mariage se fit en l'année 1676; il en est né l'archiduc, le seul fils qui reste jusqu'à cette heure à l'Empereur, et la seule espérance de la maison d'Autriche en Allemagne.
Pour s'attacher comme par un double lien à cette maison, le duc de Neubourg obtint peu après de l'Empereur l'archiduchesse Marianne, sa sœur, pour son fils aîné (1), qui est aujourd'hui le duc de Juliers, par la démission qu'il lui a faite de ce duché.
Sa pensée a toujours été de s'acquérir, par ces liaisons si étroites, la confiance de l'Empereur, et la première place dans ses conseils ; mais bien qu'il ait fait divers voyages à Vienne, qu'il y ait même paru appelé dans les affaires, il ne s'y est point fait toutefois d'établissement solide. Il y con-
eembre 1676, avec Éléonore- Madeleine- Thérèse, fille du duc de Neubourg. Cette princesse fut mère de 1 Empereur Joseph I qui acheva de rétablir dans l'Empire l'influence de la maison d'Autriche.
(1^ Jean Guillaume- José ph , mort sans postérité.
serve seulement une grande considération ; et l'Empereur se sert de ses conseils dans les occasions importantes.
Nuls États n'ont été si maltraités que les siens durant le cours de cette guerre. Outre les contributions qui en ont été tirées, et les quartiers qui y ont été pris incessamment, l'on y a fait tous les dégâts les plus capables de les ruiner pour toujours. Le feu y a été mis diverses fois par des ordres exprès de la cour; et la garnison de Maéstricht a souvent été commandée, pour brûler de nouveau ce qui avoit échappé à la cruauté du soldat ou qui avoit été racheté de ceux à qui l'exécution de ces ordres étoit confiée. Cependant ce petit pays subsiste encore, et rien n'en marque davantage la fertilité, que de voir qu'il ait nourr une partie de l'armée durant la dernière guerre, et qu'il ait satisfait après la paix au payement des arrérages des contributions.
A en juger par toutes ces pertes et par des alliances si étroites avec la maison d'Autriche, nul prince ne doit être aujourd'hui plus éloigné de la France. Mais comme il est foible, et que le voisinage de ses États l'expose plus aisément au ressentiment de Sa Majesté, son intérêt sera toujours de se bien conduire avec elle. Il est en bonne in
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telligence avec les États-Généraux, qui lui ont remis la place de Ravenstein (r), qu'ils avoient occupée dès le temps de la succession de Juliers.
Cette succession dans sa naissance avoit causé de fort grands différends entre le duc de Neubourg, père de celui-ci , et le feu Électeur de Brandebourg. Présentement ils sont réunis, et ont réglé par un traité, en 1667, la manière dont chacun devoit posséder la part qu'il occupe de cette succession, même en ce qui touche la religion ; ils vivent depuis dans une assez étroite amitié.
Comme le duc de Neubourg a un très-grand nombre d'enfants (2), il travaille avec beaucoup d'habileté et d'adresse à les pourvoir des dignités ecclésiastiques, qui sont remplies par les princes dans l'Empire. C'est dans cette vue qu'il s'applique depuis longtemps à faire élire son second fils coadjuteur de Cologne. L'Empereur y a employé tous ses offices auprès de l'Électeur; mais bien que ce
(1) Ravestein, sur la Meuse, dans le Brabant septentrional, appartient à la Hollande depuis le traité de Lunéville, en 4 801 .
(2) Philippe- Guillaume , duc de Neubourg, avait été marié en premières noces à Anne- Catherine- Constance, fille de Sigismond, roi de Pologne. Cette princesse étant morte sans postérité, il épousa en secondes noces, le 24 août 4653, Elisabeth-Amélie, fille de George II, landgrave de Hesse-Darmstad,dont il eut dix-sept enfants.
prince eût paru ébranlé, lorsque dans le cours de la guerre il avoit plus de crainte de désobliger l'Empereur, l'aversion qu'il a toujours eue de se nommer un successeur, l'a empêché de se déterminer : les voix mêmes du chapitre ont toujours été fort partagées en faveur de l'évêque de Strasbourg; et depuis que le prince Guillaume, son frère, est sorti des prisons de Vienne parla paix, son parti paroît fortifié par les amis particuliers de ce prince, et par son crédit auprès de l'Électeur. Ainsi il est assez difficile de juger si jamais la coadjutorerie se décidera entre ces deux prétendants, et plus encore lequel des deux l'emporteroit, si l'Électeur venoit à mourir. S'il vit assez longtemps pour voir le jeune prince de Bavière en état de lui succéder, on pourroit croire qu'il préféreroit un successeur de sa maison à tout autre (i).
L'autorité et la protection de l'Empereur viennent de servir au duc de Neubourg pour établir le troisième de ses enfants. Il a été élu grand maître de l'ordre Teutonique en Allemagne, place considérable dans l'Empire par son rang et par ses revenus.
(1) Cette dernière hypothèse fut celle qui se réalisa. Nous l'avons dit à l'article Cologne, p. 220.
Ainsi l'esprit et l'application de ce prince réussissent heureusement à soutenir sa maison , qui deviendra encore plus considérable par la succession de l'Électeur Palatin qui le regarde, si le prince Électoral, qui a épousé depuis longtemps une princesse de Danemark, continue à n'en point avoir d'enfants; à quoi il y a assez d'apparence par la grosseur de cette princesse (i).
(1) L'Électeur Palatin, Charles II, mourut sans postérité le 2(3 mai 1685. Le duc deNeubourg se mit immédiatement en possession de l'Électoral.