Comme dans l'article 3 de la note B
Z>. Le chargé d'affaires britannique, Hondeau, envoyait à sa cour, le 22 janvier (^ février), les renseignemens suivans, en disant i que c'était là le plan sur lequel on travaillait :
1. L'impératrice aura une somme fixe pour les dépenses de sa maison, et n'aaxra d'autre commandement à exercer que sur la garde de service à son palais.
2. Le conseil suprême se composera de douae membrss; il réglera toutes les aflidres importantes : la guerre, la. paix, les alliances diplomatiques. Un trésorier gérera les recettes et dépenses, sous la direction du conseil suprême.
3. H y aura un sénat de trente-six membres, qui examinera les affaires avant de les soumettre an conseil suprême.
4. Il y aora une assemblée de deux cents personnes de la petite noblesse pour maintenir les droits de cette classe.
5. Il y aura une assemblée de nobles et de marchands pour veiller à ce que le peuple ne soit point opprimé.
B, Bans les Mémoires de Mansteîn, témoin contemporain de ces événemens, se trou? e un texte absolument identique à celui de la note B, sauf l'article 4 de la note ^, qui né se trouve point dans le texte de Mansteîn.
* Je me souviens qu'en 1846, en parcourant, à Moscou, la promenade populaire de la fête de Pâques (sa Kaieiflxi uoxh Hobmdcbbih), j'entrai dans une baraque de bois o&.un paysan, sur les traits duquel se lisait une grande intelligence, faisait voir des gravures de foire (jyÔooiBUfl RapTBBU). En montrant le portrait do Pierre I, il dit: wm
Comme de raison, il ne pouYait plus être question du faux testament de Pierre IL Le prince Alexis avait retiré les deux exemplaires des mains de son fils et les avait jetés au feu.
Lorsqu'on apprit les conditions oligarchiques tracées par le conseil suprême, {lequel se réservait tout le pouvoir dans l'état, et le droit de nommer lui-même ses membres, la colère la plus vive éclata parmi toutes les classes de la société. «Gomment!» s'écriait-on avec î'inflignation, il faut l'avouer, la plus légitime et la plus digne de considération et de sympathie, «comment! le despotisme d'un seul sera ainsi • remplacé par le despotisme de dëuîx familles! Mais c'est impossible! «C'est intolérable! Le despotisme d'un seul est moins affreux! >r— Et ils avaient parfaitement raison.
L'attente du mariage de Pierre II, celle des fêtes qui devaient l'accompagner, enfin la curiosité bien naturelle de voir de près cette nouvelle cour, avaient attiré à Moscou, en j^^nvier 1730, une ma$se de hauts fonctionnaires et de nobles d'anciennes familles; Moscou regor^ geait de monde, et l'agitation la plus vive s'y manifesta. Le parti du pouvoir absolu était peu nombreux parmi les Russes, mais à lui se ralliaient tous les Allemands, tous les étrangers, et squs l'influence de l'archevêque Féofane, le clergé, à l'exception des archevêques Lopatinski et Dachkow, amis intimes, le premier, du prince Dmitri Galitsyue, et le second, de la branche de la famille Dolgoroukow à laquelle appartenait la fiancée du défunt empereur.
Le clergé, traité avec dédain par le conseil suprême, s'était posé carrément en hostilité contre lui. Des messagers furt^nt clandestinement expédiés de Moscou à Mittau par l'archevêque Féofane, par le comte Reinhold Loewenwolde, par Simon Saltykow, par lagoujinski. — Le messager de ce dernier, Pierre Spiridonovitch Soumarokow,' officier aux gardes (plus tard grand-écuyer d'Elisabeth et de Catherine II), fut assez imprudent pour se faire voir dans les rues de Mittau. Le prince Basile Loukitch, ayant appris sa présence, l'y fit arrêter, s'empara de la lettre à lui confiée, et fit charger Soùmarokow de fers.
Tous ces messages, expédiés à la duchesse, se résumaient dans le conseil de souscrire, pour le moment, aux exigences du conseil suprême, sauf, une fois arrivée à Moscou, d'amener un changement pour lequel on lui promettait aide et appui. Tous lui conseillaient de hâter son arrivée à Moscou.
irocyxapb BMnepaTopx Ilerpi BejHRilt, ftoropufi, ch noHomiv> sanopcRoft naysi, CAtjaji ^erupe BaxtBua dityra : hsi Oora cxtAduti «iori; nvb rpuaa CA'BJaii» k8ii8h; aa Oojork uocTpoiui CTOJHqy, a bsi 6.... CAtjaii HMoepaTpHqy.
C'est-à-dire: voici l'empereur Pierre-le-Grand, lequel, grâce à la science earopéenne par lui acquise, accomplit quatre oeuvres importantes : d'un canot il tira une ftotte; de la boue il tira un prince (allusion à Meiichikow); il bâtit une capitale dans un marais, et il transforma une p.... en une impératrice.
Les Sàltykow, les Troubetskoy, les Goloykine, voyant Tinû de la noblesse contre le conseil snprême et en même temps s désir d'arriver à limiter le poavoir impérial, entrèrent en négock^fon avec la noblesse. Cette tâche de conciliation, de rapprochement, d'en* l^te, fat dévolue à un homme fort intelligent et fort capable, mais sans principes, ni morale aucune, malgré les belles phrases par lui inscrites dans son testament à son fils : Basile Nikititch Tatistcbew (voyez pages 129 - 131). Il avait sollicité, peu de mois auparavant^ le rang de conseiller d'état actuel et la dignité de sénateur; il s'était adressé, pour cela, au favori Dolgoroukow et au père de cetui^i; ils l'avaient refusé, et assez brutalmnent; ils détestaient en lui, non les vices dont eux-mêmes se trouvaient encore plus iargeoient doués, mais l'homme civilisé, l'homme savant et studieux; c'était l'Asie abhorriant l'Europe. Tatistcbew était devenu un ennemi juré du conseil suprême et il s'était rapproché des Sàltykow, auxquels l'unissaient des liens dé parenté, assez éloignés, il est vrai.
Le parti absolutiste, voyant les opinions constitutionnelles prédominer parmi la noblesse, la noblesse riche et aisée surtout, se résigna à des concessions graves, espérant profiter, plus tard, des circonstances pour retirer ces concessions et investir la nouvelle souveraine d'un pouvoir illimité. Dans le parti absolutiste s'étaient rangés , l'un par calcul personnel, l'autre par rancune personnelle, deux jeunes gens actifs et énergiques, qui jouèrent, tous les deux, un rôle important dans cette crise mémorable : le prince Ântiochus Cantémir et le comte Matvéiew.
Le premier, né en 1708, était le plus jeune des quatre fils de l'exhospodar de Moldavie prince Dmitri Cantémir, de son premier mariage avec une Cantacuzène. L'ex-hospodar mourut en 1723, lors de l'existence, en Russie, de la loi des majorais forcés avec abolition du droit de primogéniture (1714 — 1730}^ObIigé, jar celte loi, de léguer toute sa fortune, composée de plus.de dix mille sisrfs^ à ua. seul de ses fils, à son choix; ne pouvant souffrir l'aîné, Mathieu, aimant peu le troisième, Serge *, il inséra dans son testament les lignes suivantes : Je supplie S. M. I. de vouloir bien instiitiei^ pour mon héritier, mon fils aîné Mathieu mis à part, celui de mes trois autres fils qu'il plaira à S. M. L de choisir. Je reconnais mon fils Constantin pour le meilleur des trois, et Antiochus pour supérieur encore sous le rapport de Vintelligence et des études.. — En même temps il légua la jouissance viagère de sa fortune à sa veuve, née princesse, Trpubfitâkûy»v.c.ô qu!iL.a'a.vàit aucun
• Le prince Mathieu moarat en 1771, sans avoir eu d'enfans^de son mariage^aycc la princesse Ajjnjiçine Labanow^^flU^dé jîë" Jacq[u^^^ si bête (voyez p. 86).
LepHncë Serge, retiré du service avec le rang de brigadier, mourat célibataire en 17Q0^ et avec sa mort s'éteignit la descendance de rixospodaE^Dmitiii Cantémir. Ses terrea^échurent à .la couronne, fiiute ^d'héritiers (vymorotchnoïé imênié) et la plus belle de ces -tei^s, dans la province d'Orel, fut donnée, par Pempereur Paul, en 1797, au chancelier Bezborodko.
droit dé faire. — Après sa mort, uû procès is^'e^gagea entre sa veuve, (fortement appuyée par les TrooMtskoy et les Narycbkine; ceux^ei parens de sa mère), Gonçtantin et ÂAtiochus Cantémir, cbacUa des troia voulant s^emparer de ce riche héritage.
Sous le règne de Pierre II, le prince Constantin épousa la princesse Ànastasie Gali^yne, dans le but d'obtenir le puissant appui de son père Dmitri Galitsyne, membre du^CiQôieiî -S.liPXêJB4. En effet) il gagna suuLBmcès^et reçuy'bérilagefJj^Anjiochas, furieux, réduit à une maigre p^sion de eadetde famille et au rang modeste de lieutenant aux gardes; rempli d'intelligence et d'ambition, sentant sa propre valeur, se jeta dans les rangs des ennemis les plus ardens du conseil suprême. Il agis-^ sait avec d'autant plus d'énergie, qu'il voulait capter la bienveillance de la princesse AJexis Tcherkaski, née Troubetskoy,, dont la fille ^Si9â6^.?arbe, héritière d'une fortune, de .soixante-dix mille serfs, était recherchée par lui en mariage.
Le comte Fédor Andréiévitch Matvéiew n'avait pas vingt-cînq ansi Petit-fils de l'ilhistre ministre et ami du czar Alexis, héritier d'une fortune considérable, il avait de l'esprit, une bouillante vivacité de caractère, un besoin incessant d'agir et de se remuer. E avait passé son enfance à l'étranger; il avait eu un gouverneur étranger, et il se trouvait imbu d'idées plus civilisées que la plupart des jeunes gens russes ses contemporains. Ainsi il fut le premier en Russie à envoyer un cartel. Nous savons parfaitement tout ce qtfil y a à dire contre le duel : néanmoins, les ennemis les plus décidés de cet usage consen-' tirent à avouer qu'un duel est toujours préférable à l'un de ces pugilats, dont les vieilles annales russes nous offrent de fréquens et honteux exemples, tel, par exemple, le pugilat, par nous cité, ayant eu lieu à Moscou, en 1722, entre le prince-césar^ Ivan Fédorovitch Romodanovski, et le sénateur, conseiller privé actuel prince Grégoire Fédoro* vitch Dolgoroukow, ancien ambassadeur en Pologne. Si le duel n'est point chrétien, au moins est-ce un usage civilisé.
En juin 1729, le comte Matvéiew et l'ambassadeur d'Espagne, duc de Liria^ à un dîner copieux, se prirent de querelle et des propos aigres furent échangés; Matvéiew envoya un cartel à Liria; l'ambassadeur porta plainte au chancelier; celui-ci déféra l'affaire au conseil suprême; le conseil fit mettre Matvéiew aux arrêts et l'obligea à faire des excuses à l'ambassadeur. — Le conseil ne pouvait agir aijtrement, mais le grand- chambellan, prince Ivan Dolgoroukow, ami de Liria, commit l'inconvenance de faire dire au jeune comte qu'il aurstit mérité de recevoir le knout! Matvéiew devint l'ennemi juré des Dolgoroukow
* Le (Nrince Constantin Cantémir mourut en 1747, après une année de veuvagô, et sans laisser d*enfaa&i
Simon Saltykow chargea Basile Tatistchew de la rédaction d*un Mémoire. Dans ce Mémoire, après un examen des diverses formes de gouvernement, un coup-d'oeil sur les événemens en Russie depuis deux siècles, et des argumens, plus faibles les uns que les autres, contre la limitation du pouvoir impérial, argumens parmi lesquels se trouvait omis le seul valable et sérieux, celui de Texisteiice du servage de la classe rurale, Fauteur arrive à établir la nécessité, pour la Russie, du maintien du pouvoir absolu. C'était là Tidée des Saltykow et de leurs amis, et un bouclier pour Favenir dans Fiutérét personnel de Tatîstche^^ afin qu'en cas de rétablissement du pouvoir absolu il n'en fut point considéré comme Fennemi et Fadversaire. — Mais immédiatement après, arrive, dans ce Mémoire, une proposition formulée eu dix articles, visant directement à limiter le pouvoir impérial, à détruire le conseil suprême existant et placer les rênes du gouvernement entre les mains de la noblesse. Voici le résumé exact de ces dix articles :
i. Il sera établi, pour aider S. M. à gouverner la Russie, un sénat viager de vingt-et-un membres. Les huit membres actuels du conseil intime suprême seront tous admis à en faire partie.
2. Pour Fadmmistration intérieure, pour l'établissement des impôts et pour déclarer la guerre il y aura w conseil, composé de cent membres viagers, qui se réuniront trois fois par an, et dans Finter* valle de leurs sessions le tiers de$ membres de ce conseil siégera en permanence.
3. Les vacances au sénat et au conseil, ainsi que celles de président et de vice-présidens dans les divers collèges., de gouverneuirs et de vice-gouverneurs dans les diverses provinces, seront remplies par élection, dans une séance générale réunie du sénat, du conseil et des présidens d^s divers collèges. Les nominations aux principaux cornmandemens militaires auront lieu, à l'élection, dans une séance génér raie réunie du sénat, du conseil et des officiers-généraux.
Dans ces assemblées, chacun écrira, sur un bulletin, le nom de son candidat, et il sera loisible à l'assemblée, soit de soumettre à S. M. les noms des trois candidats ayant obtenu le plus grand nombre de voix^ ou bien d'élire soi-même Fun de ces trois candidats, en soumettant ce choix à l'approbation impériale. De cette façon, est-il dit dans le Mémoire, il sera possMe de pouvoir appeler à toutes les fonctions des hommes de médite, sans égard à la naissance^ grâce à lagudle Von a vu rélévation d'un si. grand nombre d'hommes incapables. *
* Voici les propres termes : Hepeai ceft cnocoôi uomm no Bct» opaïueuiflxi ju^eil AoctoBhuii ButTb, ne cMorpa oa bucoropoactbo, bi BOTopuxi MHoro Hero^Hux^ Vb hubu npoKxoAin.
<?e8 paroles protiTent, à qnel point les réformes de Pierre I ataient, heoreiisement pour la Bagsie^ poussé déjà des racines profondes^ yivaces et inextingaibles. . .
4i Les projets de lois devront être élaborés dans les divers collèges et envoyés an sénat, où ils seront examinés, comparés et discutés, et sur leurs bases sera élaborée la loi définitive.
5. Ni au sénat, ni au conseil, ni dans las divers collèges ne pom*^ ront siéger à la fois : ni un père et son fils, ni un beau-pèïie' et son gendre, ni deux frères, ni un oncle et son neveu. Ne pourront, non plus, siéger au sénat, à Tavenir, deux personnes de la même famille.
6. Le chef de la chancellerie secrète' sera nommé par S* M., mais il sera assisté de deux gentilshommes, élus tous les mois par le sâiat. Il sera nommé, de plus, un gentilhomme de bonne maison pour veiller à ce que, lors des arrestations, les propriétés des inculpés ne soient point pillées.
1. On prendra les dispositions suivantes : a) des écoles seront créées pour la noblesse; h) aucun noble ne sera enrôlé au service avant l'âge de dix^huit ans, et ne sera tenu de servir plus de vingt années; c) aucun noble ne sera tenu de servir comme matelot, ni d'exercer au service un métier quelconque*; d) un livre généalogique sera rédigé, dans lequel seront inscrites toutes les familles, dont la noblesse est antérieure au règne de l'empereur Pierre I; é?} dans un autre livre seront inscrits ceux ayant obtenu la noblesse sous les trois derniers règnes, et possédant des lettrés-patentes, soit d'anoblissement, soit d^octroi de terres peuplées de serfs.
8. It sera procédé à l'inventaire des biens du clergé; le clergé des campagnes sera placé dans une position de fortune plus aisée, et pour ce qui en est des prélats et des couvons fort riches, le trop-plein de leurs richesses sera appliqué aux besoins de l'état et aux établissemens de charité.
9. On avisera à alléger les charges pesant sur les marchands, et à Veiller avec soin an développement de la prospérité des manufactures et du commerce.
10. La loi des majorats forcés devra être abolie, et il en sera rédigé une nouvelle, relativement aux droits d'héritage, sur les bases du code du czar Alexis (pulojénié).
' Ce Mémoire fut signé par Simon Saltykow, ensuite par l'auteur Iuh même, Tatistchew, et soumis à l'approbation de la noblesse. Il fdt signé par les sénateurs prince loussoupow, prince Tcherkaski et Novosisilt-^ sôw; les lieutenans-généraux Tchemychev^ et Ouchakôw; les conseillers privés comte Ivan Golovkine, Ivan Plestchéiew et Makarow; le maréchal de la cour Schépélev^r; le grand-échanson comte André Apraxine,* le hofmeister lélaghine; l'écuyer de la cour Kochélew; les générauxpajprs Alaberdéiéw, prince Bariatinski, Bibikow, les deux Grékow, Lar pouhine, Pierre Izraaïlow, prince Shahovskoy, Soukine, Tarakanow, YéliamiQOW, prince Yiazemski, Pierre yoiéikow;.les conseillers d'état
* Ceci retrace la position, à laquelle se trouvait rédoite la noblesse russe.
îu^ejs Bâskakow, Dacbkow, comte Michel Golovkine, Koliovskoy, Kropotow, comte Platop Moussine-Poucbkine, Mathieu Olsoafiew, Sékiotow; Souhotine, Véliaminow-Zernow et Zybine, le gentilhomme de la cbambre prince Nikila Troubetskoy, 51 officiers aux gardes, 156 officiers de ligne, parmi lesquels plusieurs brigadiers et colonels; enfin, 42 chevaliers-gardes, c'est-à-dire les deux tiers de Fescadron*.
Pendant que l'on était occupé à rédiger ce Mémoire, ensuite à r^ cueillir. les signatures, le conseil suprême se croyait sûr de sa yictoire. Le 2 février, Léontiew était de retour de Mittau; il apportait la nouvelle de raceeptation, par la duchesse, des conditions à elle imposées. En même temps, il ramenait, chargé de fers, Tofficier aux garde» Soumarokow,. envoyé par lagoujinski en mission auprès de la duchesse; les trois envoyés du conseil suprême, ayaj^t appris Farrivée clandestine de Soumarokow. à Mittau, l'avaient fait arrêter sur-le-champ, mettre aux fers, et avaient chargé Léontiew de le conduire à Moscou en cet état.
Le conseil suprême se réunit dans la salle du palais où il tenait ses délibératlcHis, invita les membres du ghémralitet à s'y rendre, et leur communiqua l'acceptation, par la ducbessp, des conditions imposées. Le prince Dmitri Galitsyne, interpellant lagoujinski, lui demanda s'il n'avait rien à dire contre ces conditions. * Rien, » répliqua le grand-écuyer d'une voix assez émue et d'un air embarrassé. Le prince Dmitri, se retournant vers le secrétaire d'état Stépanow, lui dit: « in- • vitez le général à passer dans la pièce voisine pour s'expliquer avec vous. » A peine lagoujinski fut-il entré dans cette pièoe voisine que le maréchal Dolgoroukow s'y rendit, l'interpella avec colère, lui fit ôter son cordon bleu et son épée, et le fit conduire en prison. A l'instant la nouvelle de cette arrestation se répandit dans la salle où tout le monde se trouvait réuni; le chancelier Golovkine, beau-père du gr^^ndécuyer, devint encore plus pâle que de coutume; il fut pris d'un tremblement nerveux; il se leva, et, sans mot dire, sortit de la salle et retourna à la maison. Mais, dans la soirée, lui, sa fille, ses fils, ses gendres, vinrent supplier le prince Dmitri Galitsyne en faveur du prisonnier, auquel le conseil suprême avait déjà manifesté l'intention de faire trancher la tête le lendemain ; ils obtinrent pour lui la vie sauve, mais on leur refusa son élargissement : lagoujinski resta en prison, de même que Soumarokow f.
* L'escadron des chevaliers-gardes, an nombre de soixante soldats, tons nobles ayant le rang d'officier de ligne, avait été organisé par Pierre I en 1724, pour la cé*rëmonie du sacre de Catherine. Le souverain était capitaine de cet escadron. — Au moment de la mort ide Pierre II, le rang de lieutenant-capitaine des chevaliers-» gardes se trouvait occupé par un général en chef, le grand-écuyer lagoiginski^ et celui de lieutenant par un lieutenant-général, le sénateur Mamonow, le mari de la czarine Prascovia,
f Pierre Spiridonovitch Soumarokow devint grand-écuyer sous le règne d'Élisabetbé Peux ans après Tavénement de Catherine au trône, il se brouilla avec les Orlow,
Le conseil sapréme, en laissant la vie sauve à lagoujinski, Yociiiil faire un acte de pouvoir souverain pour en imposer à la multitude : il promut Léontïew au grade de lieutenant-général*.
Le projet Tatistchew-Sallykow, dont j'ai parlé, fut présenté au conseil -] > «upréme deux jours après le retour de Léontiew. Les suprômiers le re- 'repoussèrent carrément par une déclaration courte et abrupte, déclarant sans façon que les membres du conseil suprême aviseraient seuls à délibérer, décider, légiférer et gouverner. Cette réponse fut soi-disant rédigée par le jeune comte Fédor Apraxine, et portait en première ligne sa signature; cet Apraxine, un plat-pied et un fort mauvais drôle, neveu de feu le grand-amiral, était le fils unique du grand-échanson comte André Apraxine, lequel^ digne père de ce fils, après avoir signé ie projet Tàtistcbew-Saltykow, avait engagé son fils à se faire le courtisan des suprômiers, afin de fournir aux Apraxine le moyen de surnager dans la bourrasque, quel qu'en fut le dénouement. La réponse fut signée par tous les membres du conseil suprême, Ostermàhn seul excepté; Thabile diplomate avait excipé de sa qualité d'étranger pour ne point intervenir, ofiBciellement, dans cette crise si délicate, où se trouvaient en jeu les intérêts du pays, dont les indigènes seuls pouvaient être les juges, ajoutait le rusé compère. II s'était enfermé dans son cabinet sous prétexte de maladie; et pour ne rien signer ni écrire, il s'était enveloppé de flanelle la main droite, sous le prétexte d'une violente attaque de goutte. Le chancelier Golovkine, dont deux fils et deux gendres figuraient parmi les signataires du projet Tatistchew, signa la réponse hautaine du conseil suprême, afin d'avoir, lui aussi, un pied dans les deux camps. L'on obtint, par intimidation, la signa-
quitta le service et se retira à Moscon, où il mourut octogénaire^ en 1780. H appartenait à une famille dont les aïeux avaient servi à titre de voïévodes dans les armées d'ivan-le-Terriblc. L'un des membres de cette famille, Ivan Bogdanovitch (rarrièregrand-oncle du poëte Alexandre Pétrovîtch Sonmarokov) avïdt sauv^ à la chassé^ la Tie au czar Alexis, renversé par un ours, et avait été admis dans l'intimité du czar. Après la célèbre insurrection des strélitz, en mai 1682, la czarine Sophie avait proposé à Soumarokow le don de mille familles de serfe et la dignité de boyar s'il consentait à venir déposer qu*Ivan Narychkine, le frère de la czarine Natalie, massaci^ pendant Finsurrection, l'aurait engagé à assassiner, à la chasse, le czar Fédor 211. — Soumftxokow refusa de se douiller par uuô fausse dâation : Sophie le fit mettre à la torture, que cet homme vénérable supporta avec un courage héroïque. Près d'expirer, il répondit à un prêtre qui l'exhortait à faire la déposition demandée : "je n'ai point ** voulu mentir lorsqu'il y allait du choix entre la richesse et le rang, d'un côté, et la ** vengeance de la czarine, de l'autre ! Irais-je me souiller par un mensonge et ui^ '< ealomnie maintenant que me voilà au bord de la tombe 7 Va, misérable, dire à ta ^^ czarine que je vais paraître devant le tribunal de ce Dieu tout-puissaïit, juge împar. *< tbd et équitable à l'égard de tous, de ceux qui portent couronne comme de ceux qui «* portent besace. *'
• L'impératrice Anne, après avoir repris le pouvoir absolu, refusa de ratirier cette nomination, et Léontiew, malgré la puissante protection des Golovkine, ne fut rétabli iUms ce grade qu'au bout de deux années et demie (le 21 d'août 1732).
tare de pjqsieurs personnes peu courageuses^ ou biei;i occupant des fonctions qui les plaçaient dans la dépendance du conseil suprême, ou ae trouvant alliés à des membres de ce dernier. Ainsi Ton y voit les signatures : du maréchal troubetskoy, du vieux comte Ivan Moussine- Pouchkine (dont le fils, tlâton, avait signé le projet Talislchew), du général Matipuchkine, allié à la Tamille impériale; du sénateur prince Michel Galitàyne le jeune, frère du maréchal et du prince Dmitri, du sénateur Mamonow, beau-frère de la nouvelle impératrice; du sénateur Naouraow, un fin et rusé intrigant; des princes Serge et Ivan Dolgorpukow, frères du prince Alexis; du vieux baron Schafirow, allié aux Dolgqroukow; du prince Alexis Galitsyne, fils du prince Duiitri; des génèraux-majors Léon ïzmaïlow et Alexandre Bbutourline, tous les deux gendres du maréchal Galitsyne; du gouveruQur.de Moscou Alexis Pléstchéiew; du premier commandant de place à Moscou, Icropkine; du secrétaire du conseil suprême, Stépano^v^; du ministre 4e Russie à Varsovie Michel Bestoujew-Rioumine, pour le moment, en congé à Moscou, L'on obtint, par voie d'intimidation, la signature de 37 officiers des gardes ou de la, ligne, de 14 chevaliers-gardes, de 21 gentilshommes de petite noblesse, enfin, ce qui dépasse les limites du comique, l'on y voit figurer le nom du conseiller d'état actuel Ivan Koltov^koy, lequel, après avoir apposé sa signature au projet Tatistchew, eut l'incroyable bassesse de se donner un démenti à soi-même, en signant également la réponse du conseil suprême!!!
Cette réponse provoqua une vive indignation dans le public; un nouveau projet fut présenté au conseil suprême par quinze membres du ghénéralitet, sollicitant au moins ; 1*» que le nombre des membres du conseil fut porté à douze, avec défense d'y nommer, à l'avenir, deux personnes de la même famille; 2** que les pl^es vacantes au conseil fussent remplies: a) soit au moyen de l'éléclion, par le ghénéralitet, sur une triple liste de candidats présentée par le conseil suprême.; b) soit par le conseil suprême sur une triple liste de candidats présentée par le ghénéralitet. Cette demande, d'ailleurs si modérée, fut également repoussée.
Alors l'indignation monta à son comble. Le conseil suprême vit l'impérieuse nécessité de faire des concessions, mais dominé, aveuglé par Ja fatale idée de créer un régime oligarchique au profit des Galitsyne et des Dolgoroukow, il proposa des concessions insuffisantes. Ces messieurs consentaient, il est vrai, à porter à douze le nombre des membres du conseil, mais ils fixèrent à deux celui de chaque famille pouvant être appelés à y siéger; enfin, ils accordaient la nomination, par Timpératrice, aux places vacantes dans le sein du conseil,^ mais à la condition que le choix de la souveraine pourrait se porter exclusivement sur les candidats présentés par le conseil lui-même^ prétention exorbitante et complètement inadmissible! Ils promettaient, dans les affaires,
graves, de prendre l^avis du sénat, du ghénéralitei et des grandes familles, et s'il s'agissait d'une grave question relative au clergé, de prendre l'avis des prélats (cette dernière mejsure se trouvait dictée par l'aspect de l'opposition énergique, faite aux actes du conseil par le clergé, avec l'archevêque Féofane à sa tête). Mais en parlant d'affaires graves, ils ne spécifiaient rien, et par conséquent ils ne prenaient, en réalité, aucun engagement positif.
Des concessions plus sérieuses se trouvaient proposées à la noblesse et aux Allemands. Ils promettaient, tout en conservant les privilèges reconnus par Pierre I aux provinces baltiques, d'accorder aux nobles de ces provinces, eu Russie, les mêmes droits qu'à la noblesse russe, et ces droits, ils les faisaient consister dans les clauses suivantes, fort importantes, il faut l'avouer, à cette époque d'esclavage général, esclavage illimité et brutal :
a) Les nobles ne seraient point astreints à servir comme soldats, ni comme matelots;
b) Des écoles militaires seraient créées pour les nobles; après y avoir étudié, ils seraient admis, dans l'armée de ligne, avec le premier grade d'ofiBcier, et dans la flotte avec le grade de sous-officier noble (gardemarine).
c) La confiscation serait supprimée; les biens des condamnés et des exilés feraient retour à leurs héritiers légitimes;
d) Les sénateurs, présidens et membres des divers collèges et des principales chancelleries seraient élus par la noblesse;
e) La classe des marchands serait protégée, les droits à prélever sur le commerce seraient diminués et les monopoles supprimés;
f) La résidence impériale serait irrévocablement établie à Moscou;
g) Le conseil promettait d'alléger la position des serfs; mais, par un trait bien caractéristique et de nature à peindre l'époque, il déclarait qu'aucun serf ne serait jamais appelé à aucune fonction.
Il manquait à ces concessions la garantie la plus importante : celle de les voir mises en pratique. Il ne s'agissait de rien moins que de transporter le pouvoir absolu, des mains d'un souverain, entre les mains de douze souverains, sous la prédominence de deux familles, c'est-à-dire de remplacer le despotisme par l'oligarchie. La noblesse ne pouvait, ni ne voulait, ni ne devait accorder son consentement à une transformation pareille.
La nouvelle impératrice avait quitté Mittau le 29 janvier; elle av2Ût pris sa route par Riga, Pskow, Novgorod et Tver, reçue partout en souveraine, au son des cloches, avec honneurs et baise-main, mais surveillée de près par le prince Basile Loukitch Dolgoroukow. Celui-ci ne la quittait point et faisait dresser son lit dans la chambre voisine de celle de l'impératrice. Elle avait avec elle les enfans de Bieren (qui étaient les siens); mais Bieren lui-môme était resté à Mittau: le conseil su-
préme ayant posé pour clause spéciale la non-admission en Russie de cet amant reconnu. Lors de la première réception des trois députés par la duchesse, dans la soirée du 25 janvier, Bieren se trouvait seul dans le cabinet de sa maîtresse, où Paudrence avait lieu; Basile Loukïtcb, d'une voix impérieuse, lai intima Tordre de sortir' de la chambre, et Bieren n^obéissant point, il le mit dehors par les épaules. Lui et toute la famille Dolgoroukow expièrent cher cette
insulté
L'impératrice arriva le mardi 10 février à Vsésviatskoïô, près de Moscou, où ses deux soeurs étaient venues à sa rencontre. Elle y demeura cinq jours, dans la maison de campagne de la princesse d'Imérélie, fille du czar Artchile. Le lendemain, il, eurent lieu les obsèques de Pierre I!, et le dimanche 15, l'impératrice fil son entrée solennelle à Moscou. En tête du cortège se trouvaient à cheval sept vieillards : le maréchal Doigoroukow et son frère; le maréchal Galitsyne et son frère Dmitri; le chancelier Golovkine, le prince Alexis Doigoroukow et le czarVahtang de Géorgie. Ensuite venaient, à cheval, une centaine de membres des premières familles, ayant à leur tête le général-major prince Alexis Shahovskoy; puis les chevaliers-gardes, ayant à leur tête leur lieutenant, le sénateur Mamono'w, beau-frère de l'impératrice. Ensuite venait lé carrosse impérial, à huit chevaux ; à la portière de droite galopaient le prince Basile Loukitch' et le général Léontiew; à la portière de gauche, le sénateur prince Michel Galitsyne et le général-major Schouvalow; Tout le long du chemin, depuis Vsésviatskoïé, à travers la rue TTerskoy, et jusqu'à la chapelle de Notre-Dame-de-Géorgie, se trouvaient rangés huit régimens d'infanterie *, et depuis cette chapelle, sur la place Rouge et au Kremlin, jusqu'à la cathédrale de l'Assomption, les deux régimens des gardes. Les prêtres et les diacres de toutes les paroisses et les abbés de tous les couvens de Moscou attendaient l'impératrice sous la voûte de la chapelle de Notre-Darae-de-Géorgie; pour y faciliter le passage, l'on avait élargi provisoirement cette voûte, et l'image, placée à cêté, resta pendant plusieurs jours exposée à la neige, ce qui irrita beaucoup la population de Moscou f. A la cathédrale de l'Assomption, l'impératrice fut reçue par le haut clergé et par tous ceux auxquels leur âge, leurs infirmités ou le manque d'habitude n'avaient point permis de figurer à cheval dans le cortège. Deux personnages seulement se trouvaient absens: le grand-écuyer lagoujinski, détenu en prison par ordre du conseil suprême, et le vice-chan-
• Ceux de Koporié, de Vyborg, de Voronèje, de Viatka, de Sibérie, de Bôuiyisk et les deux régimens de Moscon.
f Jjo mur, oîi se trouve cette voûte, fut bâti dans la dernière année du règne du grund-duc Basile IV (1634). LMniage de Notre-Dame- de-Géorgie, si vénérée en Rugsic, fut apportée de Géorgie sous le règne du czar Alexis, en 1648. 1.a chapelle, où elle se trouve placée, a été reconstruite à deux reprises : en 1680 et après le grand incendie de Moscou en 1737.
ceKer baron Ostermann» se tenant enfermé chez soi sons prétexte de goutte et de scîatique, pour Toir et laisser venir les éyénemens..
L^impératrice s'établit au palais sous la surveillance du prince Basile Loukitch, surveillance incessjante, pénible et blessante au plus haut degré: il s'était logé dans les chambres contiguês aux siennes, et personne ne pouvait arriver jusqu'à elle à Tinsu du prince. C'était là, évidemment, une situation forcée, impossible à faire durer.
On ne pouvait, pourtant, interdire aux soeurs de l'impératrice, ni à ses dames à portrait, l'accès auprès de sa personne. Plusieurs dames de l'intimité impériale servaient, à la souveraine demi-captive, dlintermédiaires pour les communications avec l'extérieur; c'étaient: la duchesse de Mecklembourg et la czarine Prascovia, la première surtout; les quatre dames à portrait : la baronne Ostermann, la princesse Tcherkaski, M"** Tchernychew, M"** lagoujinski, dont le mari se trouvait en prison; plusieurs dames de haut parage: la comtesse Michel Golovkine, cousine-germaine de l'impératrice ; la belle M*^ Lapouhine, par le canal de laquelle arrivaient les conseils de Reinhold Loewenwolde; enfin, l'une des plus actives de cette troqpe huppée. M""* Pierre Saltykow, âgée de 22 ans, née princesse Troubetskoy, belle-fille de Simon SaUykow, soeur de la princesse Tcherkaski et filleule de la mère de l'impératrice. On avait recours aiix moyens les plus divers. Ainsi, l'archevêque Féofaiie ayant fait hommage à l'impératrice d'une pendule, M"' Saltykow la prévint qu'elle trouverait, dans le creux du support de la pendule, tout un plan d'action, convenu entre l'archevêque et le vice* chancelier. Plusieurs fois par jour l'on apportait à l'impératrice le petit Charles Bieren, âgé de seize mois, et l'on plaçait, dans les vétemens de l'enfant, la correspondance avec les amis politiques.
n n'y avait point de temps à perdre : le vendredi 20 février, les suprêmiers avaient fait prêter, par tout le monde, serment de fidélité à rimpératrice et à la patrie. Le prince Dmitri Galitsyne avait même proposé de faire prêter serment à l'impératrice et au conseil intime suprême, mais ses collègues n'osèrent se porter à un acte aussi grave.
L'obstination aveugle des Galitsyne et des Dolgoroukow décida la noblesse à s'adresser à l'impératrice pour la solliciter^ de convoquer une réunion de nobles, où l'on discuterait la forme de gouvernement à établir. Les Saltykow, les Troubetskoy, les Golovkine, Bariatinski, Antiochus Cantémir, en un mot, tous ceux qui espéraient gagner personnellement à la restauration du pouvoir absolu, se joignirent aux hommes du parti constitutionnel, dans l'espérance de faire échouer lé plan de ceux-ci et d'aboutir à leurs propres fins, ainsi qu'il arriva en effet. Dans les journées du 23 et du 24 février, de nombreuses réunions eurent lieu chez le prince Alexis Tcherkaski, dans sa maison rue Nikolskaîa (au Kitay-Gorod, aujourd'hui appartenante au comté Schérémétew), et chez le prince Ivan Bariatinski, dans sa maison rue Hias-
jUtskajiu Getle dernière réunion dépata, dans te soirée du mardi 24 février, Tatistohew vers la réuBion*Tcberkaski, où Ton tomba d^accord sur les termes d'une requête à présenter à Fimpératrice. Dans cette requête, après ayoir pris acte de Tobstination du conseil suprême à ne Youloîr tenir le moindre conlipte des voeux de Topinion publique. Ton suppliait Timpératrice de vouloir bien convoquer une assemblée, composée de deux membres de chaque famille noble, de confier à cette assemblée Texamen des divers projets de constitution présentés dans ]0S cinq dernières semaines, et de la charger d'élaborer un statut d'or^ ganisation générale pour la Russie. La rédaction du texte de la requête fut confiée à Antiochùs Csmtémir; ensuite, Tatistchew courut à la réunion Bariatinski, où les personnes présentes, au nombre dé 74, apposèrent leurs signatures, et se rendirent en corps à la réunion- JcberJ^aski, où tous les nobles présens, au nombre de 93, signèrent également. Antiochùs Cantémir, les comtes Matvéiew et Fèdor Apraxine (quelques jours auparavant Fagent en titre du conseil suprême), passtèrent la nuit à courir la ville et recueillir des signatures; avant Taube du jour la requête se trouvait signée par 58 ofiBciers aux gardes et 37 chevaliers-gardes. En même temps. Ton fit savoir aux nobles de se rendre individuellement au palais dès 8 heures du matin; Timpé^ ratrice était tenue au courant de tout ce qui se passait et se prépa* rait. Les princes Tcherkaski et Bariatinski, avertis de Tintention des oligarques de les faire arrêter, ne passèrent point le reste de la nuit chez eux; ils allèrent demander asile: Tcherkaski au prince Alexis 3bahov$koy, et Bariaiinski au comte Platon Moussine-Pouchkine. . Dès huit heures du matin, le mercredi 25 février, les nobles commencèrent à arriver aiu palais, ou la garde se trouvait montée ce jour-là par le régiment Sémènovski, dont Simon Saltykow était le major, . et au sein duqud il jouissait d'une grande popularité. La réunion comptait environ huit cents personnes, y compris les ofiBciers aux gardes, venus en masse. Tcherkaski arriva à dix heures, accompagné de son beau-frère Nikita Troubetskoy, de Bariatinski et des deux comtes Golovkine, beaux-frères de celui-ci, du vieux maréchal Trou* betskoy (Toncle de la princesse Tcherkaski), de Shahovskoy, Tatistchew et Antiochiis Cantémir. Le palais était déjà rempli de monde, et.il devenait impossible aux oligarques de faire opérer des arrestations. L'impératrice fit inviter. les oligarques, réunis en ce moment en conseil, à se rendre auprès d'elle; accompagnée d'eux et de sa soeur la ducbes$e de Mecklembourg, elle se présenta devant la noblesse. La maréchal Troubetskoy marchait en tête de celle-ci, porteur dé la requête; mais . comme il était bègue, la lecture en M faite par Tatistchew.^ Les oligarques furent stupéfaits; le prince Basile Loukitch Dolgoroulow proposa à l'impératrice de se retirer dans son cabinet pour en délibérer. Alors un bruit général s'éleva dans la salle; la duchesse ^^
de Mecklembourg, faisant preuve ce jôur-là d'une présénee d'esprit à elle guère habituelle, présenta à l'impératrice une plume en lui disant : « ma soeur, il ne s'agît point de délibérer, mais d'accepter. » Anne si^a son consentement par la formule habituelle : byt po séfMu; ensuite, élevant sa voix forte et masculine, elle proclama n'être point en sûreté, et déféra le commandement du palais et des troupes qui s'y trouvaient à Simon Saltykow, le déclarant lieutenant-colonel des gasrdes Sémè'novski, et donnant aux militaires Tordre de n'obéir qu'à lui seul. Le maréchal Dolgoroukow et le prince Dmitri Gâliifeyne voulurent prendre la parole, mais il s'éleva^ parmi la noblesse, un tumulte général; l'on entendit retentir le cri : nous jetterons par Us fenêtres ceux qm désobéiraient à S, M.
Alors, suivant le plan convenu d'avance, l'impératrice retînt à dîner les membres du conseil suprême. Les nobles, qui allaient se retirer, furent invités, par les meneurs de l'affaire, à ne point quitter h palais, mais à se réunir dans la grande salle. — Là, le parti Saltykow exposa les embarras et les difficultés qu'il y aurait de procéder à un long examen des différons projets constitutionnels; plusieurs généraux et officiers aux gardes, gagnés d'avance par Simon Saltykow, criaient à la nécessité d'en finir sur-le-champ. L'on décida de rédiger, séance tenante, une nouvelle requête pour prier l'impératrice :
1° D'abolir le conseil suprême;
i^ De créer un sénat composé de ai membres;
3*^ De reprendre le pouvoir absolu;
4'' Mais d'accorder à la noblesse le droit d'élire : a) les sénateurs; b) les gouverneurs de provinces; c) les présidons des divers collèges.
S** Enfin, d'avoir en vue la diminution des impôts. , Après son dîner, l'impératrice donna derechef audience à la noblesse, et Antiochus Cantémir lui fit lecture de la requête nouvelle.
Anne donna l'ordre de se faire apporter le papier où se trouvaient consignées les conditions oligarchiques, revêtues de sa signature à Mittau. Ce papier fut immédiatement apporté par le premier secrétaire du sénat, le conseiller d'état Maslow, remis à Tcherkaski et par celuici à l'impératrice. Anne, se retournant vers Dolgoroukow, lui dit de sa grosse voix sévère : prince Basile Loukitch, tu m'as donc trompé! et déchira le papier. Des vivats retentirent dans la salle. — L'impératrice ordonna au général Tchemychew d'aller chercher lagoujinski dans sa prison et de l'amener immédiatement; elle lui fit le meilleur accueil; le remercia pour son zèle, le rétablit dans le rang de grand-écuyer et lui restitua le cordon bleu*.
L'impératrice, après avoir écouté la lecture de la nouvelle requête»
• Le l octobre suivant il fut rétabli dans la charge de procureur-général dé l'empire, laquelle lui avait été ôtée en 1726, après sa fameuse scène au tombeau de Pierre I.
aTait déclaré reprendre le pouvoir absola, et voilà tout: eUe n'avait pris le moindre engagement Le parti Saltykow, allié aux Allemands, avait conduit sa. barque avec une grande habileté; la journée avait commencé par un mouvement énergique du parti nobiliaire et constitutionnel contre 1^ conseil suprême; ce dernier une fois renversé, le parti constitution* nel, se croyant sûr de la victoire, se Tétait vu escroquer par les absolutistes. La journée avait commencé par un mouvement contre Toligarchie et semblait devoir se terminer par rétablissement d'une constitution au profit de la noblesse; au lieu de cela, elle offrit, pour résultat définitif, la restauration du pouvoir absolu et Pesclavage de la noblesse plus fortement rivé que jamais... Ce fut une véritable journée des dupes....»
Le prince Dmitri Galitsyne, en sortant du palais, avait dit à ses collègues, tous ahuris : le banquet était prêt, mais les convives n'ont point voulu s'y présenter; je vois que ma tête aura à répondre de tout ce qui vient de se passer, mais je suis vieuœ^ moi, je n'ai plus long-temps à vivre^ et ceux qui me survivront seront plus à plaindre que moi!
Dans la soirée de ce jour, une immense aurore boréale vint éclairer rhorizon, et le peuple superstitieux se disait : < il faut s'attendre à » de grands malheurs. » — Le hasard vérifia la prédiction : un régime décennal de sang et d'oppression venait d'être inauguré, ce régime dont les suonales russes ont conservé le hideux souvenir sous le nom de bironovstchina. ,
Dans la même soirée, un courrier fut expédié à Mittau, pour inviter Bieren à arriver en toute hâte. Neuf jours après, le misérable était déjà à Moscou.
Le lendemain du jour de la restauration du pouvoir absolu, Ostermann se trouva guéri comme par l'influence d'une baguette magique; ses jambes, que la goutte empêchait de se mouvoir, marchaient vite et allègrement; sa mam, que la goutte empêchait de tenir la plume, serrait fortement celles des nouveaux favoris du jour : c'était une résurrection complète.
Ostermann, Charles-Gustave de Loewenwolde et Bieren devinrent ce que l'on appela les chefs du parti allemand, et pour écraser plus facilement la noblesse russe, ils s'y prirent avec habileté, semant la division. entre elle. Les premières victimes furent : l'ancien favori de Pierre II, son père, ses frères, ses oncles; ensuite le prince Basile Loukitch; plus tard, le maréchal Dolgoroukow; enfin, après l'exil des Dolgoroukow, vint le tour de la persécution contre les Galitsyne, envers lesquels, dans les premiers momens du nouveau règne, le parti allemand se montra caressant et même flatteur, dans le but d'enlever leur appui aux Dolgoroukow, et d'écraser les deux familles, successivement, l'une après l'autre.
Ce système, plein d'habileté, se produisit dans la nomination des membres du nouveau sénat (2 mars) et dans l'organisation de la nouvelle cour (6 mars).
Leë 2( séiiàteufs nommés étaient : lé chancelier comte Gôlevkhie; les matéchaux princes Galitsynei Dolgoroukow et Troùbfetsfcëy; ïeà conseillers privéà actuels prince Basile Lbttkîich Dolgoroukow, priécè Dmîtri Gâlibyne, baron Oslertriaiin et prince Rôtnodanovskî (tbriclé de rîmpéràlricè); le grand-écayér lagoujihski* lô ï^rincé Alexis TcHerkasikî**; les lîeatenans-gén oraux Tch'ernychew, ]i!a'mônow, Oucbàkôw, prîùçe loussoupow, Simon Sallykow et prince George Troubétsfcoy; les généraux-majors prince Bariàtinski, Soùkiue et prrhce iSrégbire Ourouisow; les conseillers d'état actuels Basile Nôvossiltsow et comté Michel Gofovkihe. Sur le refus de Sâltykow', il fut t^mplacé par le igétiéraîmajôr prince SlVabovskoy; et le prince Romodanovski, décédé ïe 16 du même méiis, fut remplacé par le généraJ-majôr Tàrakanow. •
L'organisation de la nouvelle cour donna encore une preuve éclatante du soin, apporté par Tes Allemands à métiagér et caresser, potir le moment, la famille Galîtsyne. I>a maréchale, feiimie du prince Mî-^ chel, née princesse Tàtiana Koaràkine, fut nommée dame d^onneur (oher-hofmeistérina) ; outré leis anciennes quatre dames à portrait {statss'damy), il y eh eut quatre nouvelles de nommées : M"** Bierèn, la comtesse Michel Golovkine, M"** Pierre Sattykôw et la belle M"* Làpouhine. L'amant de cette dernière, le comte Reinhold de Lèewenwoldé, fut nommé grand-matédiàl du palaiis; Simoh Sâltykow fût grand-maître de la cour avec le rang de général en chef***. ïl y ent six chambellans : Balk-Polew, Éiiéniiè Lapôuhinè, le prirtce Alexànâre Kourakihe, beau-frère du maréchal Gàlitsyrie, Pierre Sahykow^ Ûh de Simon, le prince Alexis Galiisyne, fils du prince Dmitri, et Bieren****' et quatre gentilshommes de la chambre : le prinée Boris loussoupow, Basile Stréchnew, le beau-frère d'Ostermann, et deux Cbùrlandais : le baron Jéah-AIbèrt Korff et von-ddr-Brincken. L'oiicle maternel de Timpératrice, Basile Sallykow, fut nonimé gouverneur-général dé Moscou, conseiller privé actuel, cordon bleu et comté (il mburht 'le 7 octobre de la môme année). Le maréchal prince Galitsyne fut hbinmé président du collège de la guerre; il mourut en décètnbl'e 'de fa même année/ et sa mort iTut le signal du commencement de la disgrâce dés Galitsyne.
* On lui fit la promesse da titre de comte, et il le reçut le 19 janvier suinuit ** Froma la veiUe au rang de conseiller privé actuel, il reçut le cordon bleu le SS du. même mois.
. *** On lui fît la promesse du cordon bleu et du titre'de comte : il reçut le cordon le 30 du même mois, et le titre de comte le 19 janvier 1732, le jour dé sa nomination comme gouvemeùr-général de Moscou.
. .**** Il reçut le même jour le cordon de St- Alexandre; puis, le 29 aTril, le poite de grand-chambellan avec le rang de conseiller privé actuel; en' juin, le titre de opmte du 8aint-em]^ire, le portrait de l'empereur d'AUemi^e entouré' dç diamans valant 12,000 ecns,; et de Timpératrice, la ville de Wenden en Livoniei avec clés terres donnant un revenu annuel de 60,000 roubles (près de 400,000 francs d^ moinikië aôtUellé). Le 1 octobre il reçut le cordon de Saint- André.
- Le 2S avril eut lieu )a icéréinoBié dii saere impérial, fligtts^éfi par dé nombrea&es distributitms dé faveurs à :t6n9 oeioi qui avaient lutté eontre le conseil supréine*. Pour consoler ia noblesse, de son écbei^ Vm abolity à Isa grande satisfactkm^ la lot des majorate forcés.
Ainsi échoua la têntatÎTe e(mstit:utionnèllfl de I730.«^. .
Il faut avouer, que ni le^ bligiatcpieé (ainsi que Vim appelait idors les Dolgmtxikow et lés 6alits3nQe), ni la. nàUesie elle-même Be 6ïfa$ preuve, ni de tact politique, ni dé ces ^ vises krges qui dâmetent les, troDuneà d'élàt.; Poui' lifttîte^p le p^^uvotr impérial dhine &çon sérieaise et durable, pour faire pousser à une constitution des raeÎEWS vivaees dans le sol, il fallait de toute nécessité que cette constitution n'investit point de privilèges politiques la seule caste nobiliaire et qu'elle vienne améliorer la position de toutes les classes de la nation. Il fallait décréter Témancipation des serfs; créer une chambre des communes composée, à rinstar des états-généraux de 1613, de représentans de toutes les classes ; en même temps organiser une chambre haute, soit héréditaire, à rinstar de la pairie anglaise, soit viagère, à Texemple du sénat de Suède, et comme de raison, n'apporter la moindre différence entre les indigènes russes et les habitans des provinces nouvellement annexées de Livonie et d'Ësthonîe. Le clergé se trouvant possesseur,, à cette époque, d'immenses propriétés foncières et jouissant, par consé-
* La liste des fereiiTS distribuées le jour du sacre d'Anne se trouye dans les papiers de M. Earabanow : je place ici les noms de ces hommes, qui tous, les uns sciemment, les antres sans le savoir, ont contribué à placer la Bussie sous le joug de Bieren :
Au maréchal Galîtsyne — quatre mille serft ;
Au maréchal Tronbetskoj — le cordon de Saint-André ;
Au vice-chancelier baron Ostermann — le titre de comte et des terres en Livonie de la valeur de 100,00(» roubles (plus de 600,000 francs de monnaie actuelle);
Aux lieutenans-généraux Tchemychew, Gblovine, Mamonow, Ouchakow et prince lonsaoupow — le rang de général en chef (le 3 du même mois Ouchakow avait dgà été nommé lieutenant-colonel des gardes Sémënovski et chef de la chancellerie secrète, dont Bieren s'était hâté de provoquer le rétablissement);
Au lieutenant-général prince George Troubetskoy, au grand-échanson comte André Apraxine et au conseiller privé comte Ivan Gk>lovkine — > le rang de conseiller privé actuel;
Aux génëraux-majors prince Bariatinski, Hochmuth et prince de Hesse^Hombourg — le rang de lieutenant-général ;
Aux sénateurs NovossUtsow et comte Michel Golovkine — le rang de conseiller privé ;
Aux sénateurs, généraux-majors Soukine et Tarakanow — le cordon de Saint- Alexandre;
Au prince Nikita Troubetskoy — le rang de généraUmajor;
A Basile Tatistchew — le rang de conseiller d'état actuel et mille serfs (il postula une place de sénateur, et fut très-vexé de né point l'obtenir);
Au prince Antiochus C^témir, conjointement avec ses frères Mathieu et Serge, et avec sa soeur Marie (l'ancienne maîtresse de Pierre I) — quatre mille serfi ;
Au comte Platon Moussine-Pouchkine — le poste de gonvemeor de Smolensk.
— sao —
qaent, d-me influenee leonsidérable, il y avait, soit à lui retii^er surle-champ toutes ses propriétés, soit, si la chose sie serait trouvée diffi* cile à réaliser, à lui assurer, dans le nouvel ordre des choses, une position correspondante à son importance, à Tinfluence temporelle par lui exercée. AuJleu de cela,' les oligarques, de même que la noblesse, semblèrent prendre à tâche d'irriter et de froisser tout le monde. Et pourtant, avec de Thabileté^ .il aurait été facile de transformer la Russie en un pays constitutionnel, à tel point le despotisme inspirait horreur et dégpùt. Les hommes^ n'ont point su se placer à la hauteur des circonstances.