‹ Mémoires du prince Pierre Dolgoroukow (volume 2)Chapitre 15 sur 39 · SS · texte numérisé non relu

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à Bérêzow pour y être letiu en jpri^ott, dans h captivité la plus étfoite. Ses frère», les prtû<»s Serge et Ivan, étaient e:iilés avec leurs famUtes, le premier à Ranenbourg, le second à Poustozersk^'; le prince Biatsile Lonkitefa fat envoyé au couvent de Solovetsk sur la met Blanche; le plus jetine des frères da prince Aletis» Alexandre, fut envoyé sur la flottille de là mer Cas[jienne pour y servir en qualité de simple liea* tenant de marine; leur soeur, M""* Saltykow, mariâe à Tonde mater*» nel de Fimpératrice, tnais séparée de son épouic, qui la ^aXîûi et la martyrisait, fut enfermée dans un couvent, dânii la ville de Nijni, avec assignation de 80 copécs par jour pour son entretien.

Le 15 juillet, nouvel oukaze. — Les biens et propriétés du prince Alexis, de ses fils, de ses frères. Ivati et Serge, et dû prince Basile Loukitch, fiirent confisquées**. L'on assigna, à eu]C et à chacun des membres de leurs fomilles un rouble par jour pour leur entretien, et on rouble par jour pour les serviteurs de chaque famille. Lents pro-^ priétès fureîit réunies au domaine de Tétat, sauf quatre terres situées près de Moscou et annexées au domaine privé impérial : c'étaient les terres dèGoreiiki*** Yôlynskolé et Hatougne, appartenantes au prince Alexis, et NekludoVo, propriété de Basile Lodkitch.

* Le petit fort (ostrog) de Poustozersk avait servi 'd'exil i deux hommes célèbrel dans les annales de la Russie : Artamon Matvéiew et le prince Basile Galitsyn'e, détix adversaires politiques. Il est situé sur la rivière Pëiteholtt, non loin de son em^^ bôueknre dans la iner Gladale, à 1,980 verstes d*Athangelsk, lequel se trouve lui^ nlêoie & 1,104 verstes de Pétersbouig.

. ^^' Le prince Basile Loukitch s'attendait si peu à cette confiscation, qu'en route pour Solovetsk il avait rédigé à Arhangelsk, le 23 juillet, un testament par lequel :

1) U léguait toute sa fortune foncière à son neveu le prince Jacques Alexandrovitch ;

2) affiranchissait tous ses serfs'domestiques (dvorovyié), et 3) prescrivait à son neveu d'oi^aniser un hospice pour l'entretien de dix vieillards infirmes.

Le couvent de Solovetsk, qui allait loi servirde lieu d'exil pmdapt neuf années consécutives, est l'un des plus célèbres dans l'histo^^ de la Russie. Fondé an quin*» zième siècle, possédant de vastes propriétés foncières, des usines^ des briqueteries, des pêcheries magnifiques, des salines, vendant annuellement jusqu'à 130,000 ponds (plus de~2 millions de kilos) de Sel; ayant réuni entre eux, au moyen de canaux creusés i ses frais, cinquante-deux d'eUtre les lacs du nord de la Russie; il avait fait des uiacrifices immenses chaque jfois que l'invasion exiérienre mettait la patrie en danger; 8000 ce rapport, il ne le cédait qu'au couvent de Saint-Serge près de. Moscou, encon» plus riche que luL Au dix-septième siècle, le couvent de Solovetsk devint le centre dé ^opposition contre les rî^formés religieuses, et soutint, contre les troupes du czar,. îin siège eu règle d'environ neuf années. Lors de sa prise; en 1677, l'on y trouva rat tfésor de 29^000 roubles, somme immense pour Tépeque, et dans ses greniers, trae réserre de 9,600 tchetvert (20,000 heetohtres) de seigle. Lors de la guerre de Fiène I avec la Çuède^ ce couvent fit transporter, à ses frais, des rives de la mer Baltique sur le lac Ladoga, à travers les lacs et les canaux, deux yachts avec canons, qui contri* huèrent à la prise de Schliisselbourg. En 1812, quoique bien déchu de son ancienne opulence, ccf couvent ofirit un don uatioual de 5,000 roubles et deuxpôuds d'argenterie.

*^* Gorénki fht donné par l'impératrice Elisabeth au comte Bazoumovski, et plu» Uàà vendit, par les Uaéoumovski, i Kicolas Apôlloilovîich Vôlkow. J'ignore le nom dn propriétftire actuel.

L^intennèntion du vieux baron Sehafirow obtint pour son gendre le prince Serge Dolgoroukow, le 9 novembre de la môme année, la res^ titution de Fane de ses terres, celle de Zamotrino.

Le jour même où se décidait la destinée des Dolgoroako^, nbercredi 8 avril, le prince Ivan, Taneien favori de Pierre II, épousait, à Gorwïki, la «omtesse Natalie Borissovna Scbérémétew, le modèle de toutes les vertus, une véritable sainte.

Natalie BcMrissovna' était née, le 17 janvier 1714^ du socoikI mariage du célèbre maréchal comte Boris Pétrovitch Schérémétew^ ators sexagénaire, avec Anna Pélrovna Saltykpw (veuve, en premières noees^ de Léon Narychkine, oncle maternel de Pierre I). Elle avait ^inq ans lors de la mort ^de son père, et fut élevée par sa mère^ qu'elle perdit à rage de 14 ans. Elle resta orpheline dans la maison de 3on frère le comte Pierre, d-un an plus âgé qu'elle, mais ne lui ressemblant ni intellectuellement, ni moralement. Le comte Pierre était un,sot, gonflé de vanité, n'ayant ni coeur, ni principes, capable de toutes les bas-* sesses. La jeune Natàlie, au contraire, belle, séduisante, douée d'une âme tendre et aimante, remplie d'esprit, était bien le type de la beauté physique et morale. Elle avait 15 ans lorsque sa main fut recherchée par l'homme tout-puissant à cette époque, le grand-chambellan prince Ivan Dolgoroukôw, âgé de 21 ans et beau de sa personne. Elle s'éprit de lui, et fut heureuse d'accéder aux conseils de ses frères, de ses soeurs, de tous ses parens, lesquels, par ambition, désiraient vivement ce mariage, destiné à rendre la comtesse Natsdie la belle-soeur de la future impératrice de Russie. — Les fiançailles eurent lieu à l'hôtel Schérémëtew (rue Vzdvijenka), le mercredi 24 décembre 1729, en grande pompe, en présence de l'empereur, de la cour et de la société de Moscou. Toute la famille Schérémétew, tous leurs parens, leurs amis étaient aux pieds de la fiancée, lui prodiguant encens et flatteries, se

réclamant d'avance, pour l'avenir, de sa protection et de ses bontés

' Le 19 janvier Pierre II descendit dans la tombe ; le crédit du prince Ivan s'éteignit et bientôt éclata la disgrâce des Dolgoroukôw. — Alors toute la famille de la comtesse Natalie se mit à la persécuter afin 4e la décider à rompre ce mariage : la noble et courageuse jeune fille resta ferme et inébranlable. Ses frères, ses soeurs, ses beaux-frères, tous ses parens (à l'exception de deux veuves âgées, faisant partie de sa parenté éloignée) refusèrent d'assister à la noce. Le surlendemain ^ du mariage, les Dolgoroukôw reçurent un ordre d'exil; personne ne voulut aller prendre congé de la jeune femme; son frère le oomte Pierre, si immensément riche, eut l'infamie de garder pour soi la dot promise à sa soeur, et il lui envoya..... mille roubles.

II n'y eut que l'ancienne gouvernante de la princesse Natalie, une étrangère, et une femme de* chambre attachée à son service depuis l'enfance, qui l'accompagnèrent dans son voyage jusqu'au moment où la force les en sépara. Ces deux personnes, si nobles, non par la

généalogiè,' mais, ce qui vaut bien mieux, par Je coeur et les sèntîinens, tinrent une conduite admirable. L'eur attitude, leurs procédés furent un soufflet véritable, et parfaitement légitime, appliqué aux parens et alliés de la princesse Natalie, à ces vrais courtisans russes, c'est-à-dire les véritables types de la bassesse et de la lâcheté

Une pareille bassesse, une pareille lâcheté auraient 'été impossibles / en Europe, dans un pays civilisé : elles sont naturelles en Russie! / Quatre siècles de despotisme, succéda&t à deux siècles de joug mongol, formant un total de six cents années d'un esclavage humiliant et abject, ont laissé une empreinte flamboyante de lâcheté et de bassesse sur le caractère; d'une partie de la noblesse russe, .mais spécialement sur le caractère de la très-grande majorité de la fntction de la ]Q0blesse, vivant» à la cour, ou gravitât aulour de la cour, qu'elle exploite sans pudeur, ni vergogne. Ces gens-là, parce qu'ils sont riches, décorés, pour la plupart titrés, s'imaginent être des aristocrates, oubliant que le premier symptôme distinctif d'un aristocrate, c'est l'indépendance de son, caractère et de ses allures, alliées, à la dignité des manières et de la conduite. Ces gens-là ne sont que des valétocralesy rampans là où ils peuvent gagner quelque chose, et s'empressant de tourner le dos aux personne^ disgraciées par la cour

Les Russes sont doués, en général., d'un brillant courage militaire; sur le champ de 'bataille ils fonTpreuve d'une valeur admirable, mais le courage civil leur fait défaut : peu de nations, dans la vie publique et privée, sont aussi plates, aussi lâches, aussi rampantes devant le pouvoir, aussi tremblantes de se compromettre par leurs relations $tvec les personnes ayant encouru la disgrâce du gouvernement. Les Russes aiment à faire preuve d'enthousiasme et de dévouement, à la condition que ce dévouement, cet enthousiasme ne les brouilleront point avec le pouvoir, et si, par hasard, réimpression de ces sentimens est de nature, dans les circonstances du moment, à leur rapporter dés avantages quelconques, alors ce dévouemenlj, cet enthousiasme arrivent aux proportions d'un véritable délire! Alors vivats, banquets, toasts, fêtes, adresses surtout (il n'en coûte qu'une signature : c'est si vite fait, et point de dépense), rien n'est omis dès que la veine de leur bassesse se trouve piquée par la tarentule du calcul personnel Les exceptions )Spnt d'autant plus honorables qu'elles sont rares, et parmi la Valétôcratie pétersbourgeoise elles sont même rarissimes

Je puis également citer, pour ma part à moi, des faits assez curieux, et je crois de mon devoir de le faire.

Arrivé en Suisse en mai 1863, j'appris qu'à Vevey résidait en ce moment une personne avec laquelle je m'étais trouvé en intimes relations d'amitié (la nièce d'un général célèbre, mort il y a cinq ans). J'allai lui faire visite, et il parvint à ma connaissance qu'après Inon départ elle aurait dit : Mon Dieu! si Von apprend, à la tour, que Pierre

Poîgoroukow ^ venu m wir^ cda me fera du tort! Propos et sentimens plus dingues, en vérité, d'une fille d'auberge que d'une demoiselle d'honneur de la cour> de Russie 1

Le prÎBce Pierre Trouhetskoy, marié à la princeisse BéJo^selski» 9'était trouvé avec moi en relations fort intimes, en Russie comn^e après mon émigration., Dans l'antomûe de I86K il vient à Clenèye^ et il évite de me voir, par la raison que, postulant la place 4e maréchal de la AoUesse du district de Péters^bourg, il redoutait le refbs du gouyemetment de ^confirmer son élection!

Pendant mon séjour à Interlaken en 186S, arrive le prince Nicda? Dolgoroukov^r, marié à une princesse Lvow (ti est l'un des fils du fea nynistre de la justice). Maitre des cérémonies à la cour de Russie» il éviti^ soigneusement de me voir et de me rencontrer^ nvôme à la prorjnenaJe.

En mai 186S, je passai quelques jours à Bade^Baden, et j'allai voir M.. Ivan Tourghénew, le romancier, que je ne trouvai point à la maison. Pavais été avec lui, en Russie comme après mon émigration, dans les meilleurs termes. Il ne me rendit point visite et évita soigneusement de me rencontrer à la promenade. Le courage civil de M. Ivan Tourghénew se trouve, au reste, complètement au niveau de son courage physique. Voyageant un jour Sur un bateau à vapeur qui vint à prendre feu, il courait éperdu sur le pont, criant à tout venant: au nom de Dieu, laissez-moi me sauver, je suis le fils unique d'une vieille mère! il avait ïm frère aîné!....

A Interlaken, en 1868, arrive M. Alexandre Golovninè, à celte époque ministre de l'instruction publique en Russie. Nous nous étions beaucoup connues, et nos entretiens avaient porté souvent sur des sujets bien intéressans, en Russie comme à Paris, où il était venu me voir à deux reprises en 1861. Mais depuis, il avait été mis en possession d^un portefeuille ministériel, et arrivé à Interiàken, il évita de me voir. Je le rencontrai sur la promenade du Hoelieweg, et m'approchai en lui adressant un bonjour. Il eut l'air de ne point me reconnaître. Je lui dis : Vous ne me reconnaissez point? Je suis Pierre Dolgoroukow. Alors le Golovninè, ôtant son chapeau, me dit : nous ne sommes plus connus. Je lui répliquai : aht drôle que tu es! (ah! ty! padletzl). Il continua tranquillement sa promenade, et deux jours après il quittait Interlaken.

Voilà cinq faits de bassesse mongole, doublée de lâcheté byzantine! CTest de la bassesse véritablement russe!

Si les princes Troubetskoy et Nicolas Dolgoroukow, MM» Tourghénew et Golovninè me iaisaient un procès, je les préviens d'avance, que. je .livrerais à la publicité toutes: les conversations .que^^nou&ay^s eu ensemble, soM en rien taire.

Efi janvier de cette année, j^adressai à la Société historique de Hoscoa une lettre où je lui proposai de lui envoyer des documens et notes historiques, dont je possède d'assez curieuses, ainsi que le savent bien les principaux membres de celte Société. Ma lettre ne pouvait s'égarer, ayant été expédiée chargée (ce qu'en Angleterre Ton appelle registered). Je n'ai pas reçu un mot de répmise. Le gouvernement russe aurait«il eu recours à la mesure asiatique d'interdire à la Société historique de Moscou de répondre à ma lettre, ou bien cette Société elle-même aurait-elle donné une preuve de bassesse mongole doublée de lâcheté byzantine? Je l'ignore, et j'aurais été charmé de pouvoir éclaircir ce fait

Mais voici qui dépasse toutes les bornes.

Le sort m'a affligé d'une cousine-germaine douée d'une sottise pommée et d'une incroyable vulgarité de manières : la comtesse , veuve Alexandre Panine, née Aline Tolstoy, fille d'une soeur de mon père. Cette cousine-germaine, pour faire la cour à des personnages influens, a porté un faux témoignage^ a faussement et mensonger ement déclaré avoir reçu, à Moscou, ma visite, à une époque où, au su de tous, je me trouvais à trois cents verstes de là, à ma terre de Toula, voyant le^s propriétaires des environs et recevant la visite des officiers d'un régiment qui revenait de la guerre de Crimée. Ma cousine-germaine tfa point été la seule à commettre cette infamie : son gendre, le prince Nicolas Mestcherski (petit-fils, par sa mère, de riûstorien Karamzine), a également porté le même faux témoignxigel

Voilà les résultats, pour la noblesse russe de cour, de six siècles d'un esclavage humiliant et abject 4/

Je reviens maintenant à la princesse Natalie Borissovna Dolgoroukow, née comtesse Schérémétew. Dans sa vieillesse, en 1770, un an. avant sa mort, retirée depuis treize années au couvent de Saint- Froll, à Kiew, elle jeta sur le papier, pour son fils aîné et sa bellefille*, les souvenirs de ses fiançailles, de son mariage et de son départ pour l'exil. Je traduis ici ce récit ingénu et touchant f.

* La ptincesse Anna Nicolaîemft, née baronne Stroganow, tante du respectable jointe Stroganow qui fut ambassadeur k Constantinople et moumt presque nonagé* naire en 1857* £Ue était la seconde femme du prince Michel Ivanoviteh Dolgoroukow, leqQ^ n'avait point eu d'enfans de son premier mariage avec la princesee Anna Mihaîlovna Galitsjme.

f J*ai placé, au bas du récit, quelques petites notes explicatives pour les lecteurs étrangcris.

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