‹ Mémoires du prince Pierre Dolgoroukow (volume 2)Chapitre 16 sur 39 · SOUVENIRS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS

DE

la princesse Natolle BorissoTna ]>olgoronkow

NÉE GOBfTESSB SCRÉRÉMÉTEW

t Après voire départ, je restai dans l'isolement, la tristesse nie ga-; gna, et des pensées d'inquiétude vinrent assaillir mon imagination; ît me semblait déjà incliner vers la tombe. Je ne savais comment m'y prendre pour me distraire de ces pensées, lorsqu^il me revint en souvenance vous avoir promis de vous laisser un journal, où se trouverait consigné comment j'ai vécu, et tout ce qui m'est arrivé de mémorable ma vie durant. Quelque malheureuse qu'ait été mon existence, même jusqu'à ce jour, je tiens à vous faire plaisir et à satisfaire votre désir ou votre curiosité, si Dieu et la faiblesse de ma santé me permettent d'achever ce manuscrit. Je ferai mon possible pouf me rappeler de toutes les circonstances de ma vie.

»Le bonheur n'est nullement Tapanage constant des personnes de grande famille ; le plus souvent les gens de naissance illustre sont malheureux, et les personnes nées dans une condition humble s'élèvent, s'enrichissent et jouent un rôle important. Telle est la volonté diviiie. Lorsque je vins an monde, tous les amis et les connaissances de mon père célébrèrent ma naissance, voyant mes parens se réjouir" et rendre grâces à Dieu. Mon père et ma mère voyaient en moi la future consolation de leur vieillesse, et d'après les idées mondaines, il sembï^it que rien ne devait me faire défaut dans l'avenir. Vous savez ce qu'é-. taient mes parens ; vous connaissez la position que ma famiHe occupait et occupe jusqu'à ce jour; mes frères et soeurs vivent dans l'abondance des biens de ce monde, recherchés par tous, nageant dans le luxe. L'on ne pouvait prévoir que les événemens me feraient arriver à ma position actuelle. Pourquoi n'aurais-je point été aussi heureuse que mes soeurs? J'y comptais d'autant plus que j'étais l'ainée, la favorite de ma jnère, et mon éducation avait été la plus soignée de toutes. L'on se disait généralement que la fille d'un aossi grand seigneur, grâce à sa haute position, à son immense fortune, sans parler déjà 4e ses qualités personnelles, verrait venir à elle les plus grands

partis de Russie; les eombinaisons humaines me promettaient la plus large dose des félicités terrestres, mais les arrêts de Dieu ne sont nullement toujours d^aecord avec le jugement des hommes. Il lui a plu de m'imposer une destinée impossible a prévoir, ni par les autres, ni par moi-même. '

• J'étais fort encline à la gaieté; j'avais cinq ans lors de la mort de inon père*, mais je grandis dans la somptueuse maison de ma mère. Elle s'occupait beaucoup de mon éducation, me faisait scrupuleusement étudier^ et apportait tous les soins à me donner de bonnes qualités. Je Jui étais bien chère; elle se flattait de pouvoir jouir de mes succès; elle s'imaginait, qu'arrivée à J'âge de raison, je .serais pour elle une compagne sûre et dans la joie et dans les chagrins; elle m'élevait comme il convenait à une personne de qualité, et m'adorait plus que je ne le méritais. Mais tout cet édifice de mon bonheur croula avec la mort de ma mère; j'avais quatorze ans lorsque je vins à la perdre^, et ce fut le commencement de mes malheurs. J'avais beau pleurer, il me paraissait toujours que je n'étais point assez affligée. Mais ni mes pleurs, ni mes sanglots ne pouvaient plus me rendre ma mère; je restai dans Ja maison de mon frère aîné, devenu le chef de la famille***. Mon existence, subit une transformation complète; impossible à énumérer tous les chagrins qu'il me fut donné d'essuyer. Force me fut de les dévorer .en silence. Malgré mon espoir d'être heureuse dans un prochain avenir, mes yeux laissaient souvent couler des larmes; ma jeunesse m'inspirait courage; je me disais : mon temps viendra, je m'amuserai; j'ignorais que les espérances sont souvent déçues, et que l'Être suprême me réservait une existence pleine de malheurs.

» Privée, par la mort de ma mère, de la société que je voyais jouriiellement dans sa maison , je . fus prise d'un accès d'orgueil : je ne voulus point sortir, môme pour la promenade, crainte de laisser arriver à mon oreille une expression malsonnante; l'on observait, dans ce temps-là, une grande réserve relativement à la dignité personnelle. Ainsi, je me condamnai moi-même à une réclusion à-peu-près absolue; à celte époque, les usages du monde différaient de ceux d'aujourd'hui : l'on observait d'un oeil sévère les faits et gestes des jeunes personnes, surtout de celles appartenant à de grandes familles, et l'on n'avait point encore contracté l'habitude de courir de maison en maison. J'écris ici •Gonune j'aurais causé. avec vous, et je vous raconte tous mes souv.éiiirs. Vous voyez que ma jeunesse ne fut point gaie et que mon coeur Testa étranger aux plaisirs. J'imposai à mes élans juvéniles le frein de la raison; je me consolai en pensant que viendrait un jour pour sDoi l'époque des plaisirs; en attendant, je tâchai de contracter l'ba^

' ^ Le 7. février 1719. •• »

: «• Le 22 juillet 1728.

••« Le comte Pierre Schérémétew/néen 171^} il teitd'an an ph» âgé qii0«a Miur.

bitade de m^enimyer. Ainsi s'écoùla plus d'une année depuis la inort ûe tasL mère — je passai mon temps dans Tennui. D'x)rdinaire, leâi épouseurs affluent là où se trouve un rich« parti ; Fbeure vint de faire mon entrée dans cette existence mondaine, qui souriait si fort à mon imagination. Je reçus beaucoup de propositions de mariage, mais je laisse cela, et je vous raconterai ce qiii eut lieu. Mes fiançailles produisirent un effet immense; je paraisse] être la personne la plus heureuse du monde, mon fiancé étant Thomme le phis influent de l'empire. A toutes les qualités dont la nature Tavait doué, il joignait un rang élevé à la cour et dans Tarmée, et j'avoue que j'étais heureuse ^e son amour pour moi. Je le payai de retour; je Taimai beaucoup^ quoique ne Tayant point connu avant nos fiançailles*; mais son amour franc et sincère m'avait gagné le coeur. Il est vrai que tout cela brîl*lait par son éclat; de tous côtés j'entendai s'écrier : ahl qu'elle est heureuse! Cette exclamation répétée flattait mes oreilles, et je ne pré<> Toyai point devoir être trahie et abandonnée par le bonheur. Il semble que j'ai entrevu de loin ce bonheur donné par Dieu, et entrevu seulement pour pouvoir m'en faire une idée; ma jeunesse ne me permettait point de me laisser aller à de profondes réflexions, et je me réjouissai de me trouver en présence d'une félicité pareille. Rien ne me faisait dé* fautî mon bien-aimé était là sous mes yeux; les liens formés pair l'amour se trouvaient rendus indissolubles jusqu'à la mort; ajoutez à cela naissance, illustration, richesse, hommages de respect témoignés de tous côtés» chacun recherchant ma bienveillance, se recommandant à ma protection, et vous pouvez juger si une donzelle de quinze ans, comme je l'étais, pouvait un instant mettre en doute de voir les sphères ce* testes s'entr'oùvrir devant elle.

»En attendant-, l'on procédait aux préparatifs de nos fiançailles, et a faut 'avouer que rarement il fut donné de voir la réunion d'une compagnie aussi illustre: toute la famille impériale, le corps diploma* tique, les grands seigneurs du pays, le ghénéraUtet ^ en un mot, il y avait à l'hôtel de mon frère autant de monde qu'il en pouvait contenir : pas un appartement qu'il ne fût plein. Les fiançailles eurent lieu dans )a grande salle, célébrées par un archevêque et deux archimandrites; après la cérémonie, tous les parens du fiancé me comblèrent de ca-^ deaux de la plus insigne richesse : c'étaient des boucles d'oreilles en âiamans, des montres, des pendules, des tabatières, des toilettes en ar^ gent et en vermeil, et toutes sortes d'objets de prix; mes mains ne suffisaient point à accepter tout ce que l'on me donnait; mes amies du^ rent me prêter leur aide dans cette collecte. La bague nuptiale de mt» fiancé était du prix de douze mille roubles f, et la mienne du prix dd

* Précisément à canse de cela; une connaissance plus intime du caractère dn prince I^an aurait fait reculer la comtesse Natalie. t ËiiTiron 75,000 francs de monnaie actoelle.

m mille roubles. Mou /r^e fit cddeau à mon fiancé d'une vaiaseHe ^'argent pesant six pquds;^, ainsi que de vieilles coupes de vermeil, à couvercles (koubki) et sans couvercles (fliajki).

iJUa ieune$s0 me faisait croire que ma position était solide pour toujours; j'ignorais alors qu'en ce monde rien n'est solide, mais tout est passager et fragile. Les fiançailles avaient lieu à sept heures du soir^ Thôtel était entouré de tonneaux de goudron allumé; une foule de peuple se pressait autour des carrosses qui arrivaient ou partaient ; la rue se trouvait rem[>lie, et Ton entendait, dans la foule, ces mots : c'est la fille de feu notre père gui va se marier f; elle épmse un très-' grand seigneur; elle siéra le soutien de sçl famille^ et fera arriver ses frères à une position semfdable à cdle que leur père a occupée. Youa savez bien que mon père était le premier des feld-maréchaux de son temps, et adoré par le peuple^ qui a gardé le convenir de sa mémoire. Je ne parlerai point des fêtes données a Toccasion de mes fiançailles; ma position actuelle, le caractère monacal dont je suis revêtue, m'imposent le silence à cet égard; je dirai en deux mots que rien de ce que rimagination pouvait inventer ne fut oublié à cette occasion, mais mon bonheur ne fut guère durable: il se prolongea du.2ï décembre au 18 janvier.

» Alors s'évanouirent toutes mes espérances de bonheur; je subis le sort de Nathan, fils du roi David; pour avoir goûté du miel, je faillis mourir; j'expiai . yipgt-six jours de bonheur par quarante années dç malheurs; deux ans pour chaque journée; il me reste encore six jours h expier; qui peut connaître l'avenir? peut-être mon existence infortunée est-elle encore, appelée à se prolonger? .

» Maintenant, ma narration va prendre une autre tournure : en rassemblant mps souvenirs sur tout ce que j'ai éprouvé après ces }Ours d'un bonheur qui me paraissait inébranlable, je sens mon in* telligenee vaciller. Je n'avais pas un seul ami pour me prévenir dç ne marcher qu'avec précaution dans une voie aussi glissante. Mon Dieu! quel terrible orage éclata : les malheurs vinrent de tous oétés fondre sur moi. XKmnez^moi, Seigneur, la force nécessaire pour pouvoir décrire ces malheurs, pour les porter à la connaissance de ceux qui désirent les connaître,. et à la consolation des afiligés, afin que le souyenir de. mes infortunes allège le poids de celles dont ils soufl'reut, eux. J'ai aussi souffert, j'ai traîné ma vie dans le malheur, j'ai passé par les persécutions, l'exil, la misère, la séparation avec mon bien- aimé, enfin par tout ce que l'imagination peut se représenter. Je ne tire point gloire de ma patience dans ces épreuves, mais je rends grâces à la

' • Un quintal.

f Le maréchal comte Schérémétew avait été célèbre pour sa bienûusance et sa munificence; sa mémoire était adorée par le peuple de Moscou, par les soldatiS et par ses serfs.

misérieorde divine de m'avoîr donné là force "de supporter tout ce' qne j!ai enduré et continue à endnrer- Taide de Dieu peut seul plaéfer u» ^tre humain à même de supporter de pareils coups du sort: Prenea» en considérarion ma position dans mon enfance et mon adolescence, et comparez'la à celle où je me trouve aujourd'hui !

»Tel fut le commencement des malheurs incroyables qui vinrénlm'atteindfe. L'empereur mourut, et la couronne passa sur la tête d-une^ personne qui ne pouvait guère s'y attendre. Il paraît qu'il avait plu à Dieu de punir notre nation pour ses péchés en nous-enlevânt un aussi excellent souverain; aussi fut-ce une lamentation générale danâ le peuple. Mes parens et alKés se réunirent, tous affligés, pleurant et ne. sachant comment m'annoncer cette nouvelle; j'avais Thabitude de me lever tard, à neuf heures passées; à mon lever, j'aperçus les yeux d« tons mouillés de larmes, que Ton ne parvenait point à me cacher. Je connaissai la maladie de l'empereur; je la savais grave, maïs j'avais grand espoir en Dieu qu'il ne nous rendrait point orphelins ; il parA-ît que nous avions mérité de le devenir. L'on fut bien obligé de m'annoûcer cette nouvelle; à peine était-elle parvenue à tties oreilles, -je m'évanouis, et revenue à moi-môme, je ne cessais de répéter : ah! je suis perdue, je suis perdue! C'étaient les seules paroles que l'on m'entendît prononcer. L'on avait beau vouloir me consoler, mes larmes coulaient sans s'arrêter, et les consolations prodiguées restaient en pUre perte. Je connaissais l'usage suivant lequel, après la mort d'un souverain, la perte des favoris est inévitable*; qu'avais-je donc à attendre? Il est vrai que je ne prévoyais point toute l'étendue de mes malheurs: quoique mon fiancé ait joui de TafTection de son souverain, se trouvât revêtu d'emplois importans et fût appelé au maniement des affaires d'état; mais la loyauté reconnue de ses procédés m'inspirait une hteor d'espoir. Connaissant son innocence, sachant qu'il n'avait jamais pris part à aucune affaire digne île blâme f; il me semblait qu'il était impossible, sans jugement préalable, d'accuser un homme, de h poursuivre, lui enlever sa position, le dépouiller de sa fortune; pins tard, il' me fut donné d'apprendre que le bon droit ne saurait servir de garantie contre le malheur.

»Je pleurais, j'étais inconsolable. Mes parens et mes amis s^maginèrent avoir trouvé un moyen de consolation en me disant i qu'à ^ mon âge il était inutile de s'affliger à ce point; que, si mon fiancé se trouvait menacé de tomber dans le malheur, je pourrais retirer la parole à lui donnée; qu'il se présenterait d'autres partis tout aussi hniUans, à la seule exception de ne point avoir un rang aussi élové à la cour; Il est vrai qu'en ce même temps ma main avait été recherchée jpar un

* Ces moto i)«i^entrépo<][ue;

t Oif ToitqiM la comtesse Natalic nourrissait de grandes illusions sur le compte du prince Ivan.

homme dont je n^âvai» point voulu; mais les prétântious duquel, se treufTaieot appuyées par ma famille. Ces propos produisir^t sur moê .uafi, impression si pénible, que je ne savais y faire de réponse. Songea Yous^mémè : étaît41 bon^ consciencieux et honnête de lui prometttB aveo plaisir ma main quand il était puissant, et de la lui refuser au ]ouc de son malheur.? Je ne pouvais oonsentir à suivre des conseils aijissi déloyaux, et je pris la ferme résolution, après avoir donné mon ooeur à •cel homme, de vivre et de mourir avec lui, sans que personne d'autre puisse avoir la moindre prétention à être aimé de moi. Je n'a-, vais peint Tbahitade d'aimer aujourd'hui l'un, demain un autre; maiur tenant, c'est la mode du jour; mais moi j'ai prouvé à l'univers entiec la ^constance de mes affections. Dans tous nos malheurs je restai la fidèle compagne de mon mari, et, je puis le dire aujourd'hui, jamais.^ au milieu de toutes les catastrophes qui sont venues nous atteindre, je ti'ai re^tté de l'avoir épousé, et n'ai offensé Dieu par une plainte folle. Dieu m'«n. est témoin : j'ai. tout supporté par amour pour mon mari, et, autant qu'il me. fût possible, je soutins son courage à lui. Ma famille en pensait autrement, et me donnait, par pitié pour moi, de& conseils tout'différens..

»Le &onr, mon fiancé vint me voir: il se plaignait de son malheur f il. me parla de la mort de notre souverain si regretté, et comment m prmce, tant qu'il conserva sa connaissauce, lui faisait ses adieux à lui. Tout en causant, nous versions des larmes tous les deux, et nous nous fîmes serment l'un à rautre^, que la mort seule pourrait nous séparer; j'étais prête à le suivre à^ .travers tous les abîmes terrestres!

» D'heure en heure, le3 événemens prenaient une tournure plus fât eheuse pour nous. Qu'étaient devenus nos flatteurs^ nos amis? Tous s'étaient, eachés: les parens les plus proches ,se conduisaient comme s'ils avaient été les plus éloignés. Pour faire leur cour aux favoris nouveaux^ tous nous délaissèrent; tous me craignaient, évitant de ma rencontrer et redoutaient ma présence. Un homme destiné à une gran;> deui^ momentanée, et ensuite à de longs malheurs, aurait été bien plus heureux de ne jamais venir au monde : tous l'évitent et personne ne voudrait lui adresser la parole. «^

» L'une des princesses de la famille .impériale * fut élue au trône, et pendant ee temps l'on faisait les préparatifs des obsèques de Tcmpereuri déeédé. Ce jour de malheur vint enfin; le funèbre cortège passa devant; notre maison f; j'étais à la fenêtre, à contempler cetto lugubre céré-:

" Anna Ivanoyna, duchesse douairière de Coarlande.

t Pien» II, déeédé ta. palais Le Fort, fat inhumé au Kremlin, dans la cathédrale de rArchange-Mlchel, antique sépultu^ des grands-ducs de Moscou et des czars de Russie. Ce dernier rejeton de la dynastie Romanow est le seul empereur de Russie dont les cendres reposent à Moscou. Le cortège funèbre passa par la me yadr^oka, oil se troure Thôtel Schérémétew dans lequel habitait la comtesse Natalie. Cet hôtel appartient aujourd'hui à son petit-neveu, le comte Dmitri Schérémétew.

^ tu ^

manie. Mon Bieni je ne sais, en vérité, oodHoefit ai ffit^fulfos^Met^ sorFirre à ee> spectacle! Lo clergé marchait enaTant^iJkMardlevéqQes, des arcbimandrites, - des eeclésiasiiques *de> tout rang^f ensuite, «dmme toujours dans lés obsèqaes de faants personnages, on = portail tes itmoiries des diverses provinces de Tempire, les divers ordres dont i'eel^ perenr était décoré; mon fiancé marchait aussi «n avant du cercn^;; tenant entre ses mains an coassin sur lequel se .trouvait Tune des décorations de feu notre souverain; il était accompagné de deux= assis»» tans. Mon coeur se brisait à sa vue; il portait^un long mantean de deuil; son chapeau se trouvait recouvert d'un crêpe tombant jusi^*à terref' ses cheveux épars. flottaient au gré du vent; il était pâle comme un mort. En passant devant la fenêtre où je me titcnivais, ii me jeta un regard; ses yeux, baignés de larmes, semblaient rat dire: qui^n-' Urrans-nomf quï est-ce que faceov^agne pour la dernière foiif J^ prouvais une déraillanoe : je tombai sur la fenêtre, et il me -fut lim^ possible de rester à ma place. Apparut le char f<Mièbre, etje m'éva^ nouis complètement; ayant repris mes sens, je* me retirai m sangl^ant et en me disant à moi-même : quel trésor la terre' va engloutir, UB trésor que le soleil lui-même paraissait étonné d'éclairer en ce monde I Il unissait l'intelligence à^ une mâle beauté^ une bonté innée, un sunour sincère pour sest sujets. 0 mon Dieu! aocordoE-moi la force néoesaairtt pour pouvoir supporter^ ce malheur, la perte de cet excellent souve* rain. Seigneur tout-puissant, rien se Vous est impossible : st Vous pouviez le ressusciter .pour un moment, lui ouvrir les yeux et lui taire voir son fidèle serviteur marchant devant son «ercueil,> privé de tout espoir de consolation, ni d'allégement à son afQietion.

i»Un. grand nombre de gentilshommes de bonne famille marchaient à la suite du cercueil; il me semblait voir Je ciel et les élémens. verser des larmea — mais je isuis certaine que, parmi ces gentilshommes, plus d'un se réjouissait au fond du coeur, dans l'espoir d'obteniit les grisée de la nouvelle impératrice. .

» Quelques jours après les obsèques eut lieu rentrée solennelle de la nouvelle souveraine, au son des cloches et au bruit des salves du eanon^. Je voulus aller voir cette cérémonie; je me rendis au psJaà» où, d'une chambre écartée, je vis défiler le cortège; ^on fianeé, en sa qualité de- major aux gardes, se trouvait à cheval devant sen ré-i giment; ce fut sa dernière apparition en public, à luL Vous pouvez vous faire une idée des sentimens qui agitaient mon âme; depuis; je^ n^ai plus revu l'impératrice. En revenant à la maisop, il me fallut passer entre les régimèns des gardes. Je pressais le cocher d'aller plus^ vite, j'étais toute confuse, et je perdis la tête. Parmi les olTiciers et les

* Les obsèqaes de Pierre II eurent liea le mercredi U février (23 jours après s« mori)., et rentrée à Moseon de l'impénitdce- Anne eut lieu le dimanche 16 février 1 730 (j'indique toutes les dates en vieux style).

f^^ldfitfr» tel» ans enaieati: c'Mia fiancée d» pri^0 ha% pti a été çQpimefm piri^ pmr nom! d'autres accouraient vers mon. carrosM^ me ^feant .: nm» avons fferdu notr$ souverain bien-aimé , mais ansai plusieûr^eriaicat : votre ienip$ est passée une noêtvelle époque va com^ méHcer, OUtitée d'endurer tous ees propos^ je fus beureusa de revenir (^ee moi et. d'écbapper à .cet enfer.

>>» A peine rimpératriee eut-^eile repris en mains le pouvoir absolu ^^ Gommenc^ent [es persécutions contre nc^re famille. L'impératrice elle-même'nous portait moins de baîne que son favori et inséparable com^ pagiion**^ ôeitti-ci aurait voulu nbus exterminer tous, "sans que trace «ttnestât; il nous en voulait surtout de ce qu'au moment de l'électioÀ de* rimpératriee, Ton avait stipid^ par une clause spéciale, que ce favori, cbambellan: de la duebe^se, ne serait jamais admis en Russie^ m^s resterait à l'étranger, et ne pourrait être appelé k aucunes ibnc^ lions. A peine fot-il arrivé, qu'il reprit son empire sur elle, se Si BOBimier à de bautee fonctions, commença à nous persécuter, et- il enl lecoors à tous les moyi^s possibles pour exterminer notre ra«^: M avait dit publiquement : je détruirai jmqu'aua> maisùnis par eux Aa^ bitéee! Ce n'étaient point là de vains propos : il tint parole, et usiè im son crédit de eêur devenu tout*puissant, il ne pouvait plus nous fegaréer avec datme. Il nous redoutait; il connaissa;it l'origine de notre famiHe; il savait que nous étions princes par droit de naissance, et Bon ^ en vertu d'un diplôme; que nos aïeux avaient régné il y a plu* sieiàrs siècles; avaient ensuite servi la patrie avec une haute distinction, avaient vei*sé leur sang pour leur pays; avaient occupé les plus hautes fonctions, et joué un grand rôle tant dans les affaires intérieures que danS' les relations avec les puissances étrangères. Quant à lui, sorti de la boue, il était arrivé à une position telle, que la couronne «enle lui faisait défaut D faisait tout ce qui lui plaisait; déjà on lé tnôtail d'altesse sérénismme et on lui baisait la main.....

» Orgueilleuse comme je l'étais alors, je ne pouvais croire que cet homme parvienne à réaliser son intention d'écraser les grandes races dé la Russie. Cependant il y parvint; il renversa encore une autre ianaîile tout aussi illustre que la nôtre*** : il la ruina et l'exila. Tout ^'incHne devant lui. Mais je laisse ce sujet, voulant parler de meé propfes^ malheurs, et non de la bassesse, des vices d'aulrui.

»Le favori ne savait d'abord comment s'y prendre pour nous faire exiler. En premier lieu, il commença par faire venir nos anciens amis; a les reçut d'une façon aimable, et les interrogea sur notre genre de ♦le, nos- habitudes aux jours de notre pouvoir; leur demandant si nous avions offensé quelqu'un, ou bien commis des concussions. Personne

!*^^Le S&f^TTksTf 4ix joiu» aprèa sonentrée «ïleiMioUo A Moicoa. ** Jean-Ernest Bieren» depuis due de ContlÉitde. ••• Les princes Galitsyne.

Be <répotidk mot^. Mécontent de eela/ il fit publier tiA ôtikâxepiQW* autoriser ohacan à port^ plainte à l'impératrice eUe-méme contre les vexations qu'il aurait eu à subir, et ceci encore ne servit à rieû^

» Pendant ce temps m'arrivaient de tous les côtés les nouTclles les plus alarmantes.; il était question de voir notre famille exilée, d^ouillée de ses rangs et décorations* L'on peut se représenter Ik position d'une jeune fille, de seize ans, san» appuis sans conseils,, obligée pourtant^ de veiller à son, honneur, d^ ram^ir ses devoirs et de ne point violer ea parole. Mon immense affection pour lûon fiancé avait éloigné de mon coeur tout sentiment de (crainte; mais grâce à l'éducation pleine de délicatesse que j'avais reçue et à ma nature fr^le, il m'arrivait parfois de mie plonger dans un chagrin si vif, que je croyais sentir se pétrifier tous les membres de mon corps. OhJ la vilajne époque! Je doute, qae le temps de la venue de l'antéchrist fût pire; U me semblait que le soleil ne m'éclairait plus. Aujourd'hui encore, le sa^g bouillonne dans mes veines en songeant à ce misérable, qui nous a exilés, torturés, ruinés, au point que, jusqu'à cette heur,e, nous ne. pouvons réeupéirer . notre ancienne position; pour ce qui en est de moi, mes pertes sont irréparables; je ne suis plus de ce monde!.....

» Je restai dans ce triste état jusqu'au mois d'avril. Ma seule ccun^ solation consistait à voir mon fiancé: il. arrivait; . nous pleurions en? semble pendant des heures entières, et puis il ipetoumait àlamaison^f* Nos entrevues n'avaient guère l'apparence de celles de dt^ux fiancée En attendant, j'avais un tas de désagrémens de famille; il fallait en finir et nous mari^r. L'on avait beau remettre la noce de jour. en. jpur; en présence de mon inébranlable volonté, force leur fut de lever leur opposition. Mon frère aîné était malade de la petite vérole ^^*, et le plus jeune, qui m'aimait beaucoup, habitait une autre^ maison, à cause d^ la maladie de l'aîné; tous mes proches parens refusèrent d'assister à ma noce; les plus éloignés, à plus forte raison, ne voulaient pliis jne voir; ma grand'mère maternelle venait de mourir****; je restai orpheline et sans appui; c'était Dieu qui me mariait.

^ Hélaa ! La princesse Natalie est dans une etreor complète. ' '

** Il est «îngnlier que le ptince Ivan et sa fiancée n'aient point en. l'Idée d« fuit i. L*éti»nger.

••* Ceci n'est point exact. La princesse Natalie, dans son angélique bonté, est trop indulgente pour ses deux frères, lesquels se sont constamment conduits à son égard comme des misérables. Il est connu, par les traditions de famille, que l'aine, le comte Pienre, relevait déjà de sa maladie, et que sa conyalescence se trouvait achevée au point de lui permettre d'aller faire le valet dans l'antichambre de Bieren. Pour oe^ qui est du plus jeune, le comte Serge, qui ne demeurait point dans la maison depuis pins de deux mois, rien, sa bassesse et son infamie exceptées, ne pouvait Pempécher d'aUer assister au mariage de sa soeur, mariage célébré à la campagne.

«••* Marie Ivanovna Saltykow mourut le 23 février 1730, à Vàige de 72 ans. Elle était la fille du boyor prince Ivan Sémënoviteh ProiorovsJd, massacré à Astrahan lors de la prise de cette viUe par Stenko Bazine, et la soeur du boyar prince Pien«, trésorier de confiance de Fédor III et de Pierre I.

•ImpoèsiHé à décrire le désordre qui régnait autour de moi! Le jour de la noce se trouvant' fixé, personne ne vefut m'accompagner, aucun de mies parens ne veut me voir. Dieu eut la bonté d'inspirer à dèuî vieilles dames de ma parenté éloignée de vouloir bien m'accompagnér, sinon f aurais dû faire seule, avec ma femme de chambre, le trajet des quinze vèrstes qui séparaient de Moscou la campagne, résidence habituelle, dans Tété, de la famille de mon mari, et où ils se trouvaient pour lé moment *. C'était un beau et agréable séjour, un vafete château bâti en briques, avec une chapelle; de vastes étarigs, dés serres. Mon beau-père s'y était établi depuis la mort de l'empereur: Leur fasmille était nombreuse; outre son père et sa mère, mon mari a^ait trois frères et trois soeurs; jeune et noiivelle venue dans la maison; mon devoir était de me mettre en frais pour leur plaire à tous : repoussant tout sentiment de crainte, je m'en remis à la volonté divine et me livrai au courant de ma destinée.

* Au moment où je pris congé de mon frère et de tous les habitans de la maison, chaque barbare se serait montré ému à l'aspect de mes sanglots : je cToyais voir pleurer les murs du manoir paternel-; mon frère et tous les assistans pleuraient également. Quelle différence entre mes fiançaSIes et ma noce! Au moment des fiançailles tous s'écriaient : ah/ qu'elle est heureuse! Aujourd'hui l'on se sépare de moi en ver* saut des larmes, à tel point je leur paraissais digne de pitié. Quel changement, mon Dieu! Mon existence n'a cessé d'être errante depuis le moment où j'ai quitté le toit paternel.

» Mon arrivée dans la maison des parens de mon mari ressemblait à la venue d'une esclave amenée de force; j'avais tant pleuré que mes yeux étaient rouges et enflés. Songéz-y vous-même : un mariage conclu dans des circonstances ordinaires exige de sérieuses réflexions, à plus forte raison dans la position où je me trouvais. Mon cortège nuptial se composait d'une seule voiture, où j'étais assise avec deux veuves, tandis que mon fiancé avait réuni ises oncles et tantes; mon entrée dans la maison fut celle d'une pauvre orpheline; tel fut le sort par moi enduré. Notre cérémonie nuptiale, triste et larmoyante, fut célébrée dans la châpeBe du château; mes deux parentes me quittèrent ensuite pour retourner chez elles. Le surlendemain, je me préparai à aller faire visite aux oncles et tantes de mon mari et me recommander à leurs bontés; la campagne où nous nous trouvions était si près de Moscou i que l'on pouvait se rendre en ville dans l'après-dînée et revenir coucher à la maison.

»Au' moment où nous allions monter en voiture pour faire nés visites, l'on m'annonça l'arrivée d'un secrétaire du sénat, que mon beaupère fut obligé de recevoir, La mission de ce secrétaire consistait à faire part à mon beau-père d'un oukaze de l'impératrice, lui prescri- ' ♦ Goipenki,

Tant de se rendre dans une terre éloignée, et d^y ha))it(^, sans, oser en sortir. Oh! k vilaine impression que cela me fit! Moi,, je pris sur -moi-môme de ne point pleurer; je disais à mon heau-père et à moi| mari : • il est impossi))1e d'exiler des innocens, et sans jugement préa- » lable. > rajoutais : « allez vous-même chez Timpératrice : présentez- » lui votre justification. > Mon beau-père me jeta un regard où se peignait l'étonnement à lui inspiré par ma hardiesse juvénile. Néanmoim^ je ne voulus point manquer à Taccomplissement des formalités qui sui? vent une noce ; j'engageai mon mari à nous rendre chez Tun de; ses oncles , dont la première parole fut ; c avez-vous eu la visite du sot »crétaire du sénat? Il a été chez moi, et m'a signifié Tordre impé- »rial de me rendre dans une terre éloignée pour y habiter sans &fi » sortir. » Sur ces entrefaites arrivèrent les autres oncles; il y eut une réunion de famille; je vis que le mal devenait irréparable; ce furent là mes dragées de noce. Nous eûmes bâte de rentrer chacun c|^ez soi, et depuis ce jour nous ne nous sommes plus revus; il n*y eut même point d'adieux; Ton ne nous en laissa point le temps. De retour à la maison, je trouvai tout le monde occupé de préparatifs de voyage; ordr^ avait été dotmé de nous mettre. en route et de quitter les environs de Moscou avant trois jours : force nous fut de nous soumettre à notre destinée.

» Songez à ce que je devais éprouver en voyant tous s^agiter, pleurer, faire leurs paquets — je m'agitais aussi. Ne sachant où j'allais, où j'étais destinée à vivre, je ne faisais que pleurer. J'étais habituée à. verser des larmes; mais l'existence dans une nouvelle famille m'effrayait, je dois l'avouer. Oh! que c'était pénible d'être conduite si loin, de ne voir personne des siens! Mais par amour pour mon mari j'étais prête à tout endurer; je me mis aussi à faire mes paquets. J'étais jeune, je n'avais jamais voyagé; j'ignorais ce dont on peut avoir besoin en rpute; étrangère aux événemens du jour, je ne prévoyais point la destinée qui nous attendait; notre âge réuni à nous deux, mon mari et moi, formait trente-sept années en tout; il avait, lui, passé son enfance à l'étranger; il avait vécu à la cour; il me laissa libjre d'emballer ce qui me plaisait, et il n'y avait là personne pour me donner un bon conseil. Je croyais n'avoir guère besoin de beaucoup de choses : je m'imaginais que bient<}t l'on nous ferait revenir de notre exil; je voyais mon beau-père, mes belles-soeurs emballer tous leurs diamans, toa$ leurs bijoux, et en remplir les poches de leurs habits de voyage pour autant que celles-ci pouvaient contenir d'objets de valeur. Je ne songeais, moi, à rien de pareil; je ne quittai point mon mari d'un seul instant, et j'emballai si peu de chose, que tout ce que j'avais d'ç^Û^^ de prix, en or et en argent, je les envoyai en dépôt chez mon. frère» Je vais vous raconter à quel point je fus bête : non-seulement je n'enir portai avec moi aucim de mes diamans, mais encore je renvoyai ipes

s, mes robes de soie, mes bas de soie, dont j'avais par doa* zaines, me disant à moi-même : que ferais-je de tout cela à la campagne? Je renvoyai également tontes nos superbes pelisses, les miennes et celles de mon mari; je lui laissai seulement une simple fourrure de voyage (touloup), et je gardai pour moi une pelisse et une robe noire, la: robe du deuil que je portais pour l'empereur. Mon frère m'envoya mille roubles; j'en gardai quatre cents et lui renvoyiai le reste, en songeant : «où irai-je donc dépenser tant d'argent; nous allons voyager >à frais communs; mon mari n'est point séparé de biens avec ses pa- »rens. » Plus tard, j'appréciai ma bêtise; mais il n'y avait plus à revenir là-dessus. Je ne gardai, pour ma consolation, qu'une tabatière en or, parce qu'elle m'avait été donnée par feu l'empereur.

»Nous nous mîmes en route. Mon mari et moi étions accompagnés de dix de nos serviteurs; il avait emmené aussi cinq de ses meilleurs chevaux de selle. J'appris, en route seulement, que nous voyagions à nos propres frais, et non à frais communs avec la famille; nous nous dirigions vers une contrée à moi inconnue, au mois d'avril, au moment même de la débâcle des rivières, au printemps, lorsque les prairies se trouvent sous l'eau, et les ruisseaux débordent de manière à former de véritables lacs; nous avions devant nous un trajet de huit cents verstes!

> Personne de mes parens ne vint prendre congé de moi : était-ce crainte? était-ce mauvaise volonté? Que Dieu les juge! Ma gouver« nante, étrangère de naissance, qui avait soigné mon enfance, et ma vieille femme de chambre, voulurent m'accompagner; je fus heureuse de les avoir avec moi! Quoique bien affligée, je tâchais de cacher mon affliction pour ne point accroître encore celle de mon bien-aimé mari, dont l'âme se trouvait nstvrée par la pensée d'être devenu la cause dé mes malheurs! Je n'avais point partagé les joies de leur famille aux jours de leur prospérité» et je partageais leurs infortunes ; nouvelle venue dans ta maison, je devais me rendre agréable à chacun, et je comptais sur mon bon caractère.

> A chaque couchée il fallait faire acheter du foin et de l'avoine pour nos chevaux; pendant que mon mari allait veiller à la nourriture des chevaux, je l'accompagnais; je ne savais, d'ennui, que devenir. Et vraiment, ces chevaux méritaient d'être soignés ainsi ; jamais, ni avant, ni après, je n'en ai vu d'aussi beaux; je les aurais dessinés si j'avais été pemtre.

»A quatre-vingt-dix verstes de Moscou, nous nous arrêtâmes dans une ville pour dîner; tout-à-coup nous voyons arriver un capitaine aux gardes; il nous annonce l'ordre d'enlever les décorations dontsetroa« valent revêtus mon beau-père et mon mari« H parait qu'à Moscou Ton avait eu honte de commettre ce pillage, et l'on s'était réservé de le faire en route. Dieu! quelle justice impériale! Les décorations furent

restituées -avec empressemenf; nous supposions que' nos ennerfls se^ liaient satisfaits de cet exploit et de notre exil; niais ils' avaient encore de bien autres projets.

• Nous continuâmes notre voyage par des chèttiîns affreux, impraticables; personne ne connaissait la route; nos chevaux étaient grands et lourds; nos cochers n'étaient habitués qu'à les guider en ville; la nuit vint nous surprendre; nous fûmes obligés de coucher en pïeîn champ, sans savoir si nous ne nous étions point égarés ; nous avions passé la journée à faire le tour de ruisseaux débordés. Force fut de s'arrêter et de dresser des tentes. La nôtre, à mon mari et à moi, fut placée le plus loin de toutes ; l'on s'occupa d'abord de dresser celle du beau-père; puis celles des belles-soeurs, ensuite celles des beauxfirères, et nous, nous étions traités en étrangers : on nous réservait la dernière place. D nous arriva parfois de coucher dans un marais; le matin, le lit était humide et les souliers remplis d'eau. Je me souviens à quel point, ce jour-là, nous fûmes incommodés par Todeur de l'ail sauvage, seule production du marais où nous nous trouvions; nous fûmes tous pris d'un mal de tête ; pendant le souper, au lieu de manger, nous regardions la luné, et nous allâmes nous coucher. Le matin, à la lumière du jour, nous fûmes stupéfaits de voir où 'nous nous trouvions : nous étions au milieu d'un marais, loin de toute route, et je ne saurais comprendre comment nous ne nous sommes point embourbés complètement; nous eûmes de la peine à retrouver notre chemin. . * La chasse servait de distraction. Mon beau-père était un chasseur passionné. Dès qu'on se trouvait dans un endroit propice à cet éxereice, nos messieurs montaient à cheval, lançaient leurs chiens; c'était là leur imique ressource contre l'ennui. Alors je restais seule; je me laissai aller et je pleurais à volonté.

' » Un jour, mon mari faisait la route à cheval, et moi je pleurais. Il se faisait tard, la nuit allait venir; je vois tout-à-coup accourir deux kommes à cheval vers la voiture où je me trouvai. Quel ne fut point mon étonnement de voir mon mari, accompagné de son plus jeune frère tout trempé dFeau de la tête aux pieds. Mon mari me dît : « il m'a

» sauvé la vie » Vous pouvez juger de mon effroi: j'ignorai le

danger couru par mon mari. Après nous avoir quittés, ils chevauchaient tout en causant, et ils finirent par s'égarer; voyant qu'il se faisait tard, ils voulurent, au grand trot de leurs chevaux, regagner le temps perdu, et arrivèrent au bord d'un ruisseau, en apparence peu profond. Mon ffiàri voulut le traverser à cheval, et se serait indubitablement noyé; H était vêtu d'une fourrure, et montait un cheval peu agile; son frère l!en empêcha, lui disant: cje suis plus légèrement vêtu que t(»; mon «Grevai est bon; laisse-moi aller en avant, et tu passeras ensuite. » Ces mots prononcés, il fit entrer son coursier dans l'eau; mais à peine les deux pieds de devant y furent-ils que bête et cavalier roulèr^t dans

h raiâseaa^ donl Ja profondear. était congidéraUe^lie chapeau 4d^ mon bèaa-frère tomba à Teau, iui-mômd fit le.ploQgeon, et dut son salut à ce qu'il avait saisi, avec ses mains, la crtnièpe du cheval. Heureusement, un domestique les suivait à une certaine distance; il accourut, 6ta son, habit, se précipita à Feau; il nageait admirablement; il saisit moi^ beau-frère par les cheveux et le ramena sur le rivage. Dieu le saava ainsi; quant au cheval, qui était fort» il trouva également le moyen de gagner le rivage. Toute effrayée, je pleurai, je tremblai; je déclarai que Je ne laisserai plus mon mari monter à cheval; nous hâtâmes notre course vers le village où nous devions coucher; j'y fis reposer mon mari et lui fis prendre des boissons chaudes,

9 Quelques jours après, nous vînmes coucher dans un petit village situé sur les bords d'une large rivière. A peine avait-on dressé nos tentes, que les paysans vinrent se jeter à nos pieds, et nous supplié* rent, en pleurant, de les protéger contre les brigands, qui leur avaient envoyé une lettre anonyme pour leur annoncer qulils viendraient les tuer et brûler leur village. « Venez à notre secours^ disaient-ils, voua êtes armés; vous avez des fusils; sauvez-<nou$ la vie, car nous n'avons pour toute arme que des haches. Il y a énormémeoit de brigands ici aux environs; ces jours derniers, un village voisin a été brûlé, et ses habitans ont dû fuir! » Mon Dieu! de quelte terreur je fus prise; j'ai la .crainte des voleurs ; je suppliai de ne point coucher dans ce village et de continuer notre route; Ton ne voulut point m'écouter; on passa la nuit avec, les fusils chargés, à couler des balles, à se préparer au combat. Pourtant Ton échappa ,à ce malheur; peut*étre aussi les brir gands, Vénus en bateau par la rivière*, ayant vu un coâ^e aussi iiombreux que le nôtre, craignirent de hasarder une attaque. Je ne saurai exprimer ce que j'éprouvai pendant cette nuit, et je ne sms, en vérité, comment j'ai, eu la force de vivre jusqu'à l'aube matinale. Enfin, gl*âce à Dieu^ nous continuâjag^es tranquillement noire route, et Après trois semaines de voy^e, nous arrivâmes dans une de nos.tecre% sii^uée à peu près à mi-chQmin de celle, dans laquelle nous devions jioas ïendre en. exil f. i «

. » Une fois dans cette terre, nous nous y ^arrétâmes pour quelque temps, afin de prendre un peu de repos, nous et nos chevaux; j'étais jbien aise de me trouver chez moi. Mon petit trésor ayant biesi dimî^ pué, j'avais au moins la perspective, pendant quoique temps, de ne point .être obligée de nourrir nos chevaux à mes frais; mais ce temps fut court ; nous n'avions point passé trois semaines entières d^ms cette terre qu'un sort affreux vint nous atteindre.

t * Sans doute l^Oka. , ::

f Cette terre appartenait à la belle-mère de la princesse N^alie, la princçose Alexis Dolgoroukow, née Pauline Hilkow, fille du prince Ge(»*ge louriévitch Hilkow^ et de sa seconde femme la princesse Domna Yafisiliéyna Kassimovski, de la braçche -jÉlàée de la maison des prïnces SibSfsH et tante du dernier czarêvitch de Kassîmow.; (voyez page 98). Cette terre est située non loin de la ville de Kassimow.

» il y avait làund mûém seigneorisiie dent tes. feuétrosidiiinaièiit sur h glande roate. Ua jour, assise à la f^étre daas Paprès^dinée^ je ^s dfis Jiuages de poussière sur la route; des équipages arrivaienl; ^ hommes accouraient. Bi^t6t ron TÎt se diriger v»s la maison i des chariots découverts (téléga) à deux chevaux, sui^s d'une calèche ^ toute la famille courut aux fenêtres; Ton vit assis, dans la calèche, xsà officier aux gardes, et dans les chariots des soldats, au nomtoe de vingt-quatre. J'entrevis alors toute retendue de notre infortune : la rage de nos ennemis n'était point satisfaite et ne faisait que s'acoroitre;

» Je tombai évanouie sur une chaise, et en revenant à moi je via la chambre pleine de soldats. Je ne me souviens plus de ce qu'ils dn saient à mon beau-père; mais je me rappelle que je saisis mon mari entre mes bras et ne voulais point le quitter, craignant de me le voir enlever^ Dans toute la maison Fou n'entendait retentir que.deâ san» glots; ma plume se refuse à décrire tout cela. Je ne sa vais. à qui m'adresser pour me faire expliquer ce qui se passait; la maison Ma vaste et remplie de mcmde; tous les serviteurs couraient, pleuraient; s'agitaient, se prôcipitai^t vers leurs maîtres, déclarant ne point voa-» loir s'en séparer; les femmes, aux nerfs plus faibles que les hommes;, se lamentaient par-dessus tout. C'était effrayant à voir : un speetack» pareil aurait pu attendrir le coeur d'un barbare. L'on ne voulut poiat nous permettre, à mon mari et à moi, de rentrer chez nous. Nous n'é*" tions point logés, nous deux, dans la grande maison : nous ocoupioiui nae izba de paysan, et nous avions été obligés de faire notre chambre à coucher d'un hangar à foin ^. L'on avait placé à toutes les portes des factionnaires armés de fusils à baïonnettes; je n'avais, de ma vie; rien vu, ni ent^du de pareil. L'ofiBcier donna l'ordre de faire atteler les voitures; l'on allait nous emmener; où? nous l'ignorions I Je ne pouvais, de frayeur, me tenir sur mes jambes!

» Jugez un peu de ma position : mon unique consolation était de voilr. mon mari à côt<6 de moi, et tous, me voyant en cet état, m'affirmaient qu'on ne mjB séparerait pomt de lui. J'aurai voulu interroger l'officier lui-môme, mais il n'ouvrait point la bouche et paraissait inabordable; il entrait dans la pièce où je me trouvai, me regardait en haussant Tes épaules, poussait un soupir et s'en allait; moi, je n'osai point lut adresser la parole. Il se faisait tard : l'officier nous donna l'ordre dé monter en voiture et de nous mettre en route. Je revins à moi-même; je demandai l'^HMorisation de me r^dre chez- moi pour emballear mes ^ets. J'allai, suivie de deux soldats, et accompagnée de mon mari, pour me rendre au hangar nous servant d'appartement Je voulais causer avec mon mari et apprendre de lui quelque chose; mais les soldats -ne

* On ne saurait assez flétrir la conduite indigne du prince Alexis et de sa âunille envers la princesse Natalie, cet ange ayant tout sacrifié à son afi^tion pour leur fila aîné. L'abnégation sublime de cette femme héroïque ne fut jamais appréciée^ ni par sa &mille, ni même par celle de son mari.

noas quittaieQt point des yenx; jugez de la terrible position où nons nous trouvions? Ensuite, ma mémoire me fait défaut; une fois les préparatifs de voyage terminés, Ton monta dans les carrosses et Ton se mit en 4rou(e« Les soldats accompagnaient les équipages, mais au moins pou^ vais-je causer avec mon mari. Il me dit avoir appris de Tofficier qu'il y avait ordre de nous conduire dans une ville des plus éloignées, pour y être détenus en étroite captivité; mds Tofiicier n'avait point préciaé le lieu d'exil. Néanmoins, mon beau-père parvint a attendrk eet officier, et apprit de lui que nous étions destinés à nous trouver relégués dans une. prison (astrog)^ éloignée, de la eapitale dé quatre mille verstes *, pour y être tenus en captivité étroite, sans voir per- 6(mne, ne pouvant sortir de la prison que pour nous rendre à l'église; défense de correspondre avec qui que ce fût; défense de nous donner plumes, encre ni papier. Yoiià les belles nouvelles par nous apprises. J'avais quittées la maison paternelle et ma famille; j^étais maintenant privée de toutes relations avec eux ; je ne pouvais plus avoir de leurs nouvelles, ni de mon plus jeune frère, qui m'aimait beaucoup, ni de mes petites soeurs! Obi mon Dieu^ à quel chagrin je fus en proie! tout mon sang bouillonnait. Je croyais no plus jamais revoir personne des miens; je pensais mener une vie errante; personne ne pouvait venir au secours de mon infortune lorsque ma famille elle-même se trouvera dans l'ignorance du lieu de mon séjourr^et que je serai empéchéei, moi, de correspondre . arec eux; dans quelque degré de misère que je me trouve plongée, nul ne pourra me tendre une main secaurable; peut-être viendra-t-on leur affirmer que je ne suis plus, que je suii morte; ils verseront des larmes tout en disant: « il valait mieux pour elle mourir plutôt que de vivre au milieu de souffrances pareilles ! Je me sentis défaillir, je ne pouvais prononcer un mot, et je versai des larmes.

1 Mon mari fut très-cffrayé et regretta fort de m'avoir dit la vérité; il redoutait de me voir expirer de douleur; son amour sincère pour moi m'engagea à prendre sur moi-même et à dissimuler l'étendue de mon chagrin; j'essuyai mes larmes, et je fus encore obligée de le consoler^ afin de ne point le voir se plonger dans le désespoir; ii était, lui, plus cher à mon coeur que Tunivers entier. Voilà où j'en avais été amenée par mon amour pour lui ; j'avais tout abandonné : les honneurs, la richesse, ma propre famille; je partageai ses souffrances et sa destinée errante ; j'y étais portée par mon amour si pur, un a^our dont je n'ai à rougir ni devant Dieu, ni devant les hommes, car mon mari seul possédait mon coeur tout entier; il me semblait qu'il était né pour moi et moi pour lui; il me paraissait impossible de nous voir vivre l'un sans l'autre. Je n'ai jamais cessé de penser ainsi; je ne regrette nullement d'avoir

* Wréiom Bé tronve à 8,352 verstefl de Moscou, et à 4,020 veretes de Pétersbou]^. Il eonti^nt nne population de 1,46e hàbitans (teoeusement de Tan 1858).

passé ma vie comme je Tai fait, et je rends grâces à Dîea de m'avmr fait connaître un homme dont Tamour méritait le sacrifice de mon existence entière, ainsi qae d'accepter la vie errante à moi échue en partage, et les malheurs que je fus obligée d'endurer, malheurs sans exemple, je puis le dire! Vous en lirez le récit, si la faiblesse de ma santé me permet de l'écrire.

» L'on nous amena dans une ville située sur une grande rivière *. J'étais toute en larmes; mon beau-père fut frappé de terreur en voyant l'état où je me trouvai, mais il nous était impossible de causer à coeur ouvert, l'oflîcier et le sous-officier étaient là présens; l'on nous avait tous logés ensemble, et à toutes les portes se trouvaient des factionnaires armés de baïonnettes. Nous habitâmes ce lieu pendant une semaine entière, pendant que l'on était à préparer la grande barque destinée à nous conduire en exil. Tétais terrifiée, mais force me fut de me taire. Ma gouvernante, à laquelle ma mère m'avait confiée sur son lit de mort, n'avait point voulu se séparer de moi; elle m'avait suivie à la campagne dans l'espérance de laisser passer la bourrasque; mais nos prévisions furent déçues : elle fut obligée de me quitter. Étrangère, et n'ayant nullement l'habitude de ces cruautés que l'on se permet d'exercer en Russie, il lui fut impossible de les supporter; néanmoins elle allait chaque jour au bateau de malheur destiné à nous conduire; elle y arrangeait tout; elle en drapait les murs, afin que l'humidité y pénétrât le moins possible, et de m'évtter de gagner un refroidissement; elle fit dresser un pavillon sur le pont du bateau, elle arrangea la cabine destinée à mon mari et à moi, et tout cela elle le faisait en versant des larmes.

» Arriva enfin le jour néfaste de notre départ. L'on nous laissa emmener avec nous dix serviteurs, et de plus une femme de chambre pour chacune de nous. Je voulais emmener ma femme de chambre, à laquelle j'étais si habituée; mes belles-soeurs s'y opposèrent : elles emmenèrent celles auxquelles elles étaient habituées, let à moi, l'on m'en donna une nouvelle, ayant été en apprentissage chez les blanchisseuses et ne sachant que laver le linge. Ma femme de chambre pleurait et ne voulait point me quitter; je fus obligée de l'engager à se soumettre à notre destinée. Je fis mes paquets; je me liiettais en route sans avoir une bonne servante et sans un sou d'argent; ma gouvernante me remit tout ce qu'elle avait dans sa bourse : une soixantaine de roubles; ce fut là mon trésor de voyage. Je ne me souviens plus si nous nous rendîmes à pied ou en équipage, de la maison où nous étions logés, au bateau; la distance était peu considérable; j'y pris congé de ma gouvernante et de mon ancienne femme de chambre, qui avaient obtenu

* Kassiinow sur POka. La finnUle exilée fiit conduite, de Kassimow en bateau par rOka, le Volga et la Kama, jusqu'à Penn; de là ^ Tobolsk en équipage, et de Tobolsk^ derechef en bateau, par TIitysclL l'Ob et l*» *'-«'^* ^i^^^^'k B^www

raulôrisaiion de me reconduire jusqu'au bateau, rentrai dans notre cabine, je vis qu'elle avait été arrangée avec le plus grand soin, pour autant que le permettait Texiguité des ressolirces; je remerciai mon ancienne gouvernante pour l'éducation qu'elle m'avait donnée, pour l'affection qu'elle me témoignait; à l'idée que nous nous voyions pour la dernière fois, nous nous jetâmes au cou l'une de l'autre, nous étreignant dans un embrassement si fort, que l'on pût difficilement nous séparer. Je m'évanouis et me réveillai dans ma cabine, couchée sur mon lit, mon mari devant moi, tenant ma main, et me faisant respirer des sels ; je sautai du lit, je courus sur le pont, espérant revoir encore une fois ma gouvernante et ma femme de chambre; mais nous étions déjà loin du lieu de notre départi En prenant congé des miens, j'avais perdu une perle fine superbe que je portais en bracelet; je l'avais laissée tomber à l'eau. Mais il s'agissait bien de perles fines : je perdais le bonheur de mon existence, je perdais tout et restai isolée par amour pour mon mari.

» Notre navigation dura toute la nuit. Le lendemain, on vit se lever un vent épouvantable; un orage éclata accompagné de tonnerre et d'éclairs. L'orage fait toujours bien plus de bruit sur eau que sur terre; dès mon enfance je craignai le tonnerre ; ici, la violence du vent faisait tournoyer lé bateau; à chaque coup de tonnerre l'on voyait les hommes s'affaisser; la plus jeune de mes belles-soeurs était fort craintive, elle ne faisait que pleurer et pousser des cris; je pensais voir arriver la fin du monde; nous fûmes obligés d'aborder le rivage et nous n'avons point fermé l'oeil de toute la nuit. A l'-aube du jour, le temps se remit au beau, nous continuâmes notre navigation, et ce voyage dura trois semaines.

» lorsqu'il faisait beau temps, je restai assise à la fenêtre de ma cabine, occupée tantôt à verser des larmes, tantôt à laver mes mouchoirs, vu la proximité de l'eau. Parfois j'achetai un esturgeon, je rattachai avec une ficelle, et je lui faisais accompagner le bateau à la nage, afin de ne point être la seule captive et de faire partager à l'esturgeon ma triste destinée. Lorsqu'il y avait grand vent et que le bateau éprouvait du roulis, je me trouvai prise de maux de tête et de maux de coeur; l'on me faisait alors monter sur le pont, on m'y arrangeait un lit, et je restai étendue, recouverte d'une pelisse, jusqu'au moment où le roulis venait à cesser. Le vent est bien plus sensible sur eau que sur terre. Parfois mon mari venait s'asseoir à côté de moi. Le beau temps une fois revenu, je me sentais bien ; seulement il m'était impossible de manger sans avoir mal au coeur.

» Un jour, un ouragan vint à éclater, et personne sur le bateau ne connaissait la carte de la rivière, ignorant les récifs de même que les endroits profonds et les lieux d'abordage sûrs. Nos bateliers étaient de simples laboureurs, qui voyageaient à la grâce de Di«tt et du vent; le

jour tombait, la nuit approchait, l'on ne sat point, à cause da vent, s'amarrer au rivage; on jeta Tancre au milieu de la rivière; Tancre ne put tenir et le bateau alla à la dérive. Mon compagnon d'infortune ne me laissa point monter sur le pont, il craignait de me voir écrasée au milieu de ce brouhaha : passagers et bateliers couraient sur le pont, les uns pompant Teau qui envahissait le bâtiment, les autres tâchant de jeter solidement Tancre, tous travaillant. Tout-à-coup le bateau se trouva porté dans une petite baie de la rivière; tous les efforts furent vains ; j'étendis retentir un grand bruit ; j'allai voir ce qui en était : notre bâtiment se trouvait complètement encaissé entre les deux rivages. Je demandai où nous étions? Nul ne pouvait me le dire, nul ne le savait; sur Tun des rivages il y avait un petit bois de jeunes bouleaux clairsemés ; ce rivage, cédant sous la pression du bateau, croula dans Teau et à son tour soulevait le bâtiment en le laissant retomber ensuite. Nou$ nous crûmes perdus; déjà Tofficier, le sous-officier et les soldats songeaient à s'emparer des canots et à se sauver, en nous abandonnant à notre perte. Enfin, le mouvement des vagues enleva la terre, nous nous vîmes dans le voisinage d'un lacy et nous échappâmes sains et saufs aux périls que nous avions courus. Le vent se calma, nous reprimes le courant du fleuve; mais cette aventure aquatique eausa un grand préjudice à ma santé; néanmoins je supportai tout, sachant que je ne me trouvais point au bout de mes infortunes. Je prévoyais encore de grands malheurs; je m'y préparai, et Dieu me donna la force de les endurer.

> Nous arrivâmes à l'endroit à partir duquel nous devions faire route en équipage*. J'étais contente en me croyant débarrassée des ennuis du voyage; je me trompai; il me fut donné d'apprendre que rien de bon ne m'attendait, et le repos m'était refusé par le sort. Quelle route! Trois cents verstes en traversée de montagnes; il y en avait, de ces montagnes, qui offraient cinq verstes à gravir et autant à redescendre; les chemins remplis de pierres et de cailloux, et si étroits qu'un équipage à un cheval pouvait seul y passer; des deux côtés, des ravins remplis d'arbres, et si on allait à deux chevaux de front, l'on courait risque de rouler dans l'un des ravins. Je n'avais jamais vu de montagnes de cette hauteur; arrivé au sommet, l'on apercevait des ravins d'une profondeur immense, remplis de chênes et de pins d'une épaisseur comme je n'en avais jamais vus. Le voyage sur cette route de pierres pensa me faire mourir; cent fois je sollicitai halte et repos. Personne n'avait pitié de moi : l'officier et le sous-officier ne songeaient

* La Tille actuelle de Perm, à cette époque-là appelée l'usine de cuivre de lagojihinski. Cette usine fut donnée par l'impératrice Elisabeth au chancelier Michel Vorontsow; passa, après sa mort, à son frère le comte Roman; fut érigée en ville de district en 1781, et lors de l'cnrganisation de la province de Perm, en 1797, déclarée chef-lieu provincial sons I» nom de Fenn.

qtfà achever le voyage le plus vite possible, pour pouvoir retourner chez eux. Nous étions en route du matin au soir; nulle habitation; seulement, de quarante verstes en quarante verstes, de petites maisonnettes où les voyageurs pouvaient trouver abri et laisser reposer leurs chevaux. Un jour, il n'avait fait que pleuvoir; les kibitka dans lesquelles nous voyagions étaient petites et mal couvertes, la pluie perçait partout; nous étions trempés jusqu'aux os. En arrivant au relais, au moment où nous mettions pied à terre, Teau ruisselait de nos vêtemens, et nous ne pouvions même arriver à nous sécher. La cabane du relais étant petite et notre famille étant nombreuse, chacun voulait se mettre à Taise de préférence aux autres*. Ma malheureuse étoile me réservait une nouvelle épreuve. J'avais l'habitude de me tenir fort droite; pour m'y habituer, dans mon enfance j'avais reçu des tapes plus d'une fois; j'étais de grande taille;.en entrant dans la cabane d'abri, dont la porte était basse, j'oubliai de m'incliner, je donnai de la tête contre la porte et tombai évanouie. Mon mari fut saisi de frayeur, il me crut tuée raide; mais ma jeunesse me sauva. Ma pauvre belle-mère gagna ce jour-là un tel refroidissement qu'elle en tomba malade et mourut au bout de deux mois. Je ne saurais dire ce que j'endurai pendant ce voyage en fait de misères et d'inquiétudes; si, au moins, j'avais été seule et n'avais point vu souffrir mon mari, comme c'était le cas, et souffrir, lui étant innocent I

> Je ne me souviens plus du nombre de semaines que nous avons mis à faire ce voyage; nous arrivâmes enfin à la ville f, chef-lieu de la province dans laquelle se trouvait située la prison à nous destinée. L^on nous annonça le départ de l'officier aux gardes qui nous avait amenés, et notre voyage par eau, en bateau, jusqu'à notre prison, sous la garde d'un officier de la garnison locale et de vingt-quatre soldats. Nous vécûmes une semaine entière dans cette ville pendant qu'on radoubait le bâtiment destiné à nous conduire, et notre officier nous re* mit à l'autre, comme on le fait en Russie avec les prisonniers politi-» ques. Ce fut touchant à attendrir un coeur de pierre: l'officier aux gardes pleurait en nous quittant, et nous disait : < c'est maintenant que vous allez souffrir; ces hommes-là n'ont aucun usage du monde : ils se permettront de vous traiter comme si vous étiez des gens indignes d'égards. Ne vous attendez point, de leur part, à la moindre condescendance...» Et nous versâmes aussi des larmes en prenant congé de lui, tout comme s'il s'était agi, en vérité, de l'un de nos parens. Nous avions eu le temps, au milieu de nos malheurs, de nous habituer à cet homme; il nous avait connus aux jours de notre prospérité, et il aurait eu conscience de se montrer dur à notre égard.

« Tonchaate union de famille! Il faut avouer que la malhôureusd pmcesse Natalie était tombée dans un véritable enfer, t Tobolsk, à cette époque chef-lieu de toute la Sibérie.

• Une fois lo bateau radoubé et mis à flot, notre nouvel oflScier nous y conduisit en cortège; une foule de soldais, le fusil à la main, nous suivaient comme si nous avions été des brigands; je marchais les yeux baissés, sans rien voir autour de moi; une foule de monde remplissait la rue par laquelle on nous conduisait. Arrivés à l'embarcadère, je vis avec effroi la différence entre ce bateau-là et celui sur lequel nous avions voyagé; Ton nous avait donné, par négligence, le plus mauvais d'entre tous les bateaux, une carcasse pouvant chavirer du jour au lendemain; nous étions des détenus (aréstanty), Ton ne nous désignait point autrement; aucune appellation ne pouvait être

pire! Nous étions traités en conséquence! Les planches du bateau

étaient disjointes, des trous partout; au premier coup de vent les planches grinçaient; le bateau était noir et sale; les ouvriers y avaient fait du feu pour leur cuisine, et Ton ne s'était point donné la peine de le nettoyer ni laver; en un mot, personne n'aurait voulu voyager sur un aussi vilain bâtiment. Il était déjà hors de service, destiné à être fendu en bûches pour bois de chauffage; pour ne point nous garder à long séjour dans le chef-lieu de province, l'on s'était hâté de nous assigner ce bateau; peut-être môme y avait-il eu des ordres secrets donnés pour nous faire périr. Néanmoins, Dieu ne voulut point notre mort: nous arrivâmes sains et saufs au lieu de notre détention.

> Nous fûmes obligés d'obéir à l'officier qui nous menait et qui nous commandait; nous cherchâmes tous les moyens de l'amadouer : impossible! Avec un homme d'esprit, les souffrances sont moins pénibles; mats celui-là était si hôte! Né simple paysan, parvenu au rang de capitaine, il s'imaginait être un fort grand personnage, et voyant en nous dos criminels d'état, il croyait de son devoir de se montrer dur à notre égard; il lui paraissait au-dessous de sa dignité de nous adresser la parole; mais cet orgueil ne l'empêchait point de venir manger notre dîner! Imaginez-vous la bêtise de cet homme : il nous arrivait en chemise, un manteau de soldat jeté sur ses épaules, les pieds nus en pantouffles, et s asseyait ainsi à notre table! J'étais jeune et moqueuse : je ne pouvais m'empêcher de rire à l'aspect de cette drôle de figure; voyant cela, il me dit en riant : « tu as de la chance que mes livres • aient brûlé, sinon j'aurais causé avec toi. » Je voulus engager l'entretien : il garda le silence. Voilà le chef qui nous était imposé; il aurait eu beau veiller et vouloir nous empêcher de fuir, il y aurait échoué si telle avait été notre intention. Et pourquoi redoutaient-ils de nous voir échapper? Nous étions empêchés de fuir par la conviction de notre innocence, et, il faut l'avouer aussi, par la raison que notre famille était nombreuse. Et ce fut, surveillés par cet imbécile d'olBcier, que nous naviguâmes pendant un mois entier pour arriver au lieu de notre détention. >

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