‹ Mémoires du prince Pierre Dolgoroukow (volume 2)Chapitre 20 sur 39 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

SOMMAIRE : État épouvantable de la Russie sous le régime de Bieren. -— La rentrée des arrérages d'impôts, — La Russie mise au pillage. — Les exécutions, — Les férocités administratives. — Exils, brigandages, émigration en Lithuanie. — Espionnage. — Terreur générale. — Le poêle et l'aigle à deux têtes. — Exil d'un numismate. — Supplices^ des hommes noyés et enterréa vivans. — Flagomeries de cour. — Cruautés envers les classes infërieures. — Le comte Douglas. *- Familles allemandes influentes îi Pétersbourg. — Les Mengden. •— Les Keyserlingkj le comte Gharles-Hermann. — - Les Korff; les barons Jean- Albert, Jean-Nicolas €t George- Fromboia. — Les Lieven; le château de Oemonen; le baron George- Reinhold. — Les Brevem. — Le comte de Balmainc. — Le comte Loewendahl. — Le comte Browne. — Le baron de^ Schoënberg. — Le comte Fermer. — Le baron de Lubberas. — Le prince Basile Répnîne. — Le maréchal Apraxine. — Volynski et ses amis : le comte Platon Mouss^ne-Pouchkine, Soîmonow, léropkinef Ilroastchow, Eichler et do La Suda. — Népluiew, l'ennemi de Volynski,

La position intérieure de la Russie était affreuse sous le régîme- Bieren ; à la cour et dans les deux capitales Ton tremblait au seul nom de ce tyran; dans les provinces, les habitans étaient ruinés, la classe rurale surtout; Téspionnage se trouvait porté à un degré de développement jusques-là inouï; nul, en Russie, en se couchant le soir, n'était certain de se réveiller le matin tranquillement.....

Les revenus de l'état atteignaient à peine, à cette époque, quinze millions de roubles (à peu près cent raillions de francs en monnaie actuelle), et la somme des impôts arriérés se montait, au moment de Favénement d'Anne au trône, à sept millions de roubles. Bieren, pour piller la Russie plus aisément, fît signer à cette odieuse impératrice un oukaze qui créait un bureau pour la rentrée des arrérages (doîtmotchnyi prikaze)^ avec pleine liberté d'agir, et en môme temps une trésorerie secrète où les sommes ainsi recueillies se trouvaient déposées, trésorerie placée à la disposition exclusive de l'impératrice seule, c'est-à-dire de Bieren. Ordre fut donné d'acquitter sur-le-cLamp tous les arrérages d'impôts. Les paysans riches d'un village étaient déclarés ^solidaires des paysans pauvres; les propriétaires déclarés solidaires de leurs serfs; dans les villages appartenant à l'état, la solidarité pesa

sur les chers (gholova) et les anciens (starosta); dans les villes, soir Fadminislration municipale (ghorodovoy maghiêtrate) et sur les bourgmestres qui les présidaient à cette époque; enGn, chaque voîévode fut renda responsable de la rentrée des arrérages dans la Tille et le district par lui adminisirés. Des escouades de soldats, conduits par un officier, se trouvaient chargées de se rendre dans les villes et les villages pour y procéder à ce que Ton appelait une exécution. Cette exécution consistait en ce que les hommes les plus riches ou les plus aisés de la localité voyaient leurs effets, leurs meubles, leur bétail, leurs chevaux saisis et vendus à Tencan (d'ordinaire à des prix fabuleusement bas). Si la somme des arrérages dus par la ville ou le village n'était point acquittée intégralement, ces mêmes hommes se voyaient saisis, chargés de fers, jetés en prison, et tous les matins conduits, ce que Ton appelait na j}rav^>, c'est-à-dire amenés sur la place située devant le tribunal de la localité. Là, pieds nus jusqu'aux genoux (même en hiver, sur la neige, par Im froid rigoureux), ils étaient frappés de verges sur les mollets de leurs jambes jusqu'à ce que le sang en jaillisse..... Les propriétaires nobles étaient chargés de fers, jetés dans la prison de la ville du district, où on les tenait au pain et à l'eau jusqu'à l'acquittement des arrérages; Si la rentrée de ceux-ci éprouvait ^core des difficultés malgré les moyens atroces ci-dessus énumérés, alors l'on voyait arriver de Pétersbourg, dans la ville du district, un officier aux gardes investi de pleins-pouvoirs; cet officier avait le droit d'emprisonner, de faire charger de chaînes et de faire fouetter tous les employés du district, sans exception, y compris le voîévode lui-même. Ces missions d'officiers aux gardes se dénouaient ordinairement par des concussions effrénées, surtout si l'officier était un Allemand : ceux-là se montraieni les plus avides et les plus inexorables de tous *. Des milliers de paysans, après avoir subi les châtimens les plus durs, se trouvaient envoyés en Sibérie, dont la population s'accrut considérablement depuis cette époque.

Ces missions d'officiers aux gardes étaient fort lucratives; aussi Lippmann, le banquier de la cour et de Bieren, en trafiquait, et vendait le droit d'aller rançonner tel et tel district.

La fuite des paysans pour échapper à leurs maîtres était fort habituelle en Russie: même sous le règne le plus doux de cette époque, celui de Pierre Ilf, nous voyons les propriétaires des districts de Penza,

• Le général-ini^or ÂUireclit, l'on des espioiis de Bieren, ayant donné, un jour, l'ordre d'administrer trois cents conps de verges à nn sons-officier, issu d'nne fiunflle noble, disait : «'t/ twait été vn allemand, je lui aurais fait donner cent coups, mais c*est vn russe : les dos des Russes sont faits pour tout supporter.

f Manstein, venu pour chercher fortune en Russie, mais un homme loyal et honnête, dit dans ses Mémoires : *' Les anciens Russes avaient trouvé en Pierre II nn prmce tel qu'ils le souhaitaient, puisqu'il avait quitté Pétersbonrg et les avait ramenés à Moscou; toute la Russie nomme encore à présent ce règne, l'époque la plus

Simbir^, Arzamas, Alatyr, Saransk et autres, porter plainte à Pemperenr, en 1728, de ce que, dans les propriétés ci-devant an prince Henchikow, au district de Samara, et dans les propriétés des Narych* kine an d'/^îrict de Penza, vivaient des milliers de fugitifs ayant fui leurs seigneurs, et ces gens là, disait la requête, circulait en bandes munies d'arnies à feu; pllleol et brûlent les villages, torturent et massacrent les propriétaires et les paysans. L'on peut ]uger à quel point Tusage de s'enfuir, vagabonder et brigander se développa sous le joug atroce du régime-Bieren?

Aussi, à la première nouvelle qu'une escouade de soldats se dirigeait vers un village pour y opérer une exécuiiony les babitans ricbes et aisés du viilaye se 1 âlaient-ils de s'enfuir dans les foréîs, emmenant avec eux leurs chevaux, leur h tail, emportant tout ce qu'ils pouvaient prendre avec eax. Pa (os, des villages entiers s'enfuyaient et ne revenaient plus. Après la choie du régime de Bieren il y aval:, dans le seul district de Péréiaslave-Zaleski, ioùùante'huit villages compk'tement abandonnés: 1^*4 habiians en avaient disparu,/ Les cha/nps, dan ces villages abandonnés, restant eu ja<: 'e perîranenle, dos h mines éclataient sur les divers points d3 i cîn''»ir(\ Lo b'> andsi.'O i^o dévoioppait sur une inunense échelle; pour ••,:};• aux voya ouf*^, enîre I'6t"r-:boù»'g et Moscou, d'érre piJt' ^ Ion pliça .-ur la iô Jo, entre ^e^ doux capitales, des escouades^de solda "5 .t de dra.-ons; à Poif-sboarq, des patrouilles circulaient la no.'d daus les rues; aux ^avirons de Moscou, en 1734, une bande de bigcnds eut 1\ udaoe d'envoyer au gouverneur-général, comte Simon Sa'tykovs, une ie:tre pour exiger le paiement d'une somme d'argent, avec menaces à? î'i. '^ge, în -endie. et massacres en cas de refus. En i7oV^, ion léia; i:a, à ASo^vO i, un chef de brigands, et sa tête fut expo -e ,^ur un poexii; ce mistrable appartenait à une trèsbonne famille dV.ii^lue rutare; il s'appelait le prince Lihouiiev/; interrogé par le gouvcine^ar .ùD-ral de Moscou, prince Boris loussoupow, très-grand concussionnaire, et aussi un prince d'origine tatare, il lui répondit : la différence entre toi et moi, c'est que je fais le brigand sur les grands chemins, et toi^" tu le fais au service de S. M. I.

henrense qu'elle ait eu depuis un siècle. L'empire était en paix avec tous ses voisins j l'on ne forçait personne de servir dans les troupes, chacun pouvait jouir tranquillement de son bien, et même l'augmenter. A Texception de quelques grands qui étaient jaloux de la puissance des Dolgoroukow, tout le reste de la nation se trouvait content. La joie régnait sur tous les visages; le trésor se remplissait, et la ville de Moscou commençait à se relever de l'état de décadence oti Pierre I l'avait réduite par le goût qu'il avait pour Pétersbourg. D n'y avait que l'armée et la marine qui dépérissaient, et qui auraient été entièrement ruinées, si ce règne avait duré encore quelques années sur le même pied. "

Manstein, habitant la capitale, voyait les choses trop en beau, et ignorait les eoufirances des serfs dans les provinces. Néanmoins, le r^e de Pierre II fut incontestablement le plus doux de tous ceux du dix-huitième siècle en Russie, celui de

Gatilierine II excepté.

En Petit&<l^ssi6, le brigandage fil sargir un imposteur. En 1738^, un nommé Minitski^ ouyrier à la journée dans le régiment des cosaqtieis de PéréiasJaw, se proclama être le czaurévitch Alexis, fils de Pierre I, et se plaça à la lôte d'une bande. Des troupes furent envoyées contre lui : il fut fait prisonnier et empalé vivant*.

Dans les provinces limitrophes de la Lithuanie, le peuple, les dissidens religieux surtout, passaient la frontière et émigraient par masses; en dix années, environ deux cent cinquante mille hommes émigrèrent en Lithuanie et en Pologne. Lorsque les troupes russes, après avoir pris Dantzig et installé Auguste III de Saxe sur le trône de Pologne, revenaient en Russie, elles eurent ordre de saisir et de ramener de force tous les émigrés qui leur tomberaient sous la main ; des milliers d'infortunés furent ramenés ainsi, knoutés et envoyés en Sibérie. En 1738, les dissidens religieux russes établis sur la rivière Vétka , furent rataienés en Russie par des troupes qui envahirent a cet effet le territoire lithuanien, La diète polonaise, à Taspect d'une pareille violation du droit des gens, entra dans une colère bien légitime; mais des magnats, gagnés par des pensions et des cordons russes, trouvèrent le moyen d'étouffer cette grosse affaire internationale f. Mais l'émigration ne fit qu'augmenter, et après l'avènement au trône de Timpératrice Elisabeth, une amnistie fut publiée, invitant les émigrés à revenir, avec promesse de ne point les replacer sous le joug de leurs anciens propriétaires, mais de les autoriser à s'établir dans les steppes du midi de la Russie en qualité de paysans des domaines de la couronne. La plupart des émigrés profitèrent de cette amnistie et retournèrent en Russie;

Et tous ces millions extorqués, arrachés au peuple russe par l'oppression et par la torture, allaient s'engouffrer dans la trésorerie secrète, c'està-dire entre les mains de Bieren! Le trésor de l'état était vide, tandis que le pays se trouvait ruiné. Dans la dernière année du règne de l'impératrice Anne l'on ne savait où puiser l'argent pour les dépenses, excessives, il est vrai, de la cour impériale, et l'on fut obligé d'établir de nouveaux impôts afin d'arriver à pourvoir à l'entretien de Farmée,

• Dans les derniers temps du règne de Pierre I deux imposteurs avaient déjà usurpé le nom du malheureux czarévitch Alexis : dans la ville de Potchep, un soldat nommé Alexandre Sélimow, et dans ceUe d'Astrahan, un paysan sibérien nommé Eustacho Artémiew; tous les deux avaient été pris et exécutés.

t Voici les noms de ces magnats : Alexandre- Joseph Sulkowski et le comte Frédéric-Guillaume de Briihl, ministi-es du cabinet du roi de Pologne, électeur de Sax6; son ambassadeur à Pétersbourg Antoine Potoçki, palatin de Belz et le cousin-germain de celui-ci, Ignace Potoçki, cchanson de Pologne (czasnik horonny); le comte Jean- Adolf de Briihl, grand-écuyer d* Auguste III, et le comte George de Flemmîng, trésorier (podskarby) de Lithuanie. Aux quatre premiers Bieren fit conférer le cordon de Saint- André, et aux deux derniers celui de Saint-Alexandre. Les deux Potoçki, par leur grand'mère, Éléonore Saltykow, étaient les cousins issus de germain de rimpératrice Anne.

~4oa —

L'imp^atrice, ateuglée par sa passion pcmr son infâme favori, ne voyait rien que par ses yeux, et accessible uniquement à ceux que Bieren laissait approcher de sa personne, elle ignorait complètement Fétat afihreux dans lequel Fempire se trouvait plongé : elle croyait voir en son favori le plus sage des conseillers et Tappui le plus solide de son trône 1

Pour maintenir entre ses mains ce pouvoir illimité, inique, et dont il abusait si affreusement, Bieren avait recours à Pespionnage. Ses agens se trouvaient répandus partout, et il n'y avait point d'homme en Russie qui ne tremblât devant la perspective du courrons de Bieren. Dans les provinces, un seul mot de blâme à Tégard du gouvernement suffisait pour être arrêté, mis à la torture, ou même envoyé à Pétersbourg et livré à :1a chancellerie secrète ^ ce qai était la pire destinée pouvant atteindre un homme.^... Pour rançonner les gens riches, les marchands surtout, Ton avait recours au moyen suivant. La police payait des agens^ hommes et femmes, qu'elle faisait arrêter sous prétexte d'avoir médit de l'impératrice ou de Bieren; on les conduisait sous escorte à travers les rues, ils indiquaient pour complices les propriétaires des maisons ou des boutiques situées sur leur passage; ces prétendus complices étaient arrêtés et obligés de se racheter pour une somme plus ou moins forte, suivant le degré de la fortune de chacun, sinon ils passaient par la torture. Ces individus dénonciateurs, ainsi conduits par la police à travers les rues, avaient reçu du peuple l'épithète de lomgues (tazyk)^ et dès que l'on entendait retentir le cri sinistre : Von amène une langue, les gens, hommes et femmes, fuyaient à toutes jambes; les portes des maisons et des boutiques se fermaient à clef et à verroux; les rues dévalaient désertes! Dans les grands dîners, même dans les réunions de famille, malheur au maître de la maison si l'on ne portait point de toast à l'impératrice

Le système de la délation fut exploité comme il ne l'avait jamais été. Un major conduisant un bataillon, s'arrêta pour dîner et coucher diez un riche petit-russien, propriétaire d'un magnifique troupeau; il pria son hôte de lui faire cadeau d'un boeuf et d'une couple de vaches. L'autre ayant refusé, le major présenta la dénonciation suivante : € ce propriétaire, écrivait-il, possède dans son salon un grand poêle sur lequel se trouve représentés des aigles à deux têtes; ce sont les armoiries de l'empire, par conséquent celles de notre grande et très-gracieuse souveraine, l'impératrice Anna Ivanovna; avoir ces armoiries sur un poêle, c'est témoigner le désir de les faire brûler; ainsi, il y a outrage direct et positif, et insulte criminelle à la majesté de notre grande et très-gracieuse souveraine ! » La dénonciation suivit son cours, et le propriétaire, pour échapper à l'affreuse perspective de se voir traité en criminel de lèse-majesté, dut payer fort cher les administrateurs locaux, ce qui lui coûta cinquante ou soixante fois le prix des trois animaux convoités par l'ignoble major.

Un médeein grec fort instrait, Michel Scbenda von der Bech, canna dââDS le monde savant par ses écrits publiés ^ous le pseudonyme de Criitodemus, ancien médecin de Fhospodar de Valicbie, prince Mavrocordato, et de Femperear Charles VI, directeur des hôpitaux militaires en Russie, vivait à Riga, où il possédait une magnifique collection de monnaies et de médailles. Rieren, encore cbauibellaD de la duchesse de Gourlande, voulut acheter les plus belles pièces de cette eoUection; Scbenda refusa de les vendre. Après Tavénement d'Anne an trône, Bieren renouvela ses démarches) ayant essuyer un nouveau refus, il fît enlever cette collection, s'en empara et envoya Scbenda en Sibérie sous un nom d'emprunt, avec Tordre de le teair en prison sans lui permettre de communiquer avec personne. Après la chute de Bieren, Ton voulut faire revenir le malheureux; mais il en fut pour lui comme pour plusieurs autres envoyés en Sibérie sous de faux noms : il y eut impossibilité de le retrouver. Un épisode tragique fit rendre Scbenda à la libe;*té. L'officier commandant la prison où il se trouvait détenn, l'ayant roué de coups, Scbenda saisit un couteau et coupa le nez à cet officier. Là-dessus procès; Ton demande au captif son nom; il le proclame. Grande rumeur : voilà l'homme que, sur des ordres venus de Péter^urg, l'on cherchait en vain! Un rapport fut envoyé à Pétersbourg, et l'ordre arriva de mettre Scbenda en liberté. Ceci se passait déjà sous le règne d'Elisabeth, et l'officier brutal en fut pour son nez coupé.

Bieren, dans ses momens de gaieté, aimait à plaisanter; mais ses plaisanteries étaient généralement du plus mauvais goût, barbares et éminemment désagréables à ceux à qui elles s'adressaient. Ainsi, un jour qu'il était de bonne humeur, ayant appris, par la periustration des lettres, qu'un Courlandais, un baron Sacken, avait écrit à l'un de ses amis en exprimant son étonnement de ce que le duc se permettait d'envoyer en Sibérie, sans jugement, des gentilshommes courlandais « il donna ses ordres : Sacken fut saisi et apprit qu'on allait le conduire en Sibérie. On lui banda les yeux, on le plaça dans une kilntka couverte, et l'on se mit en route. L'on voyagea pendant trois semaines; Sacken avait toujours les yeux bandés; enfin, un matin, en se réveillant, il sentit son véhicule immobile sur place: il appela, personne ne répondit. Il ôta son bandeau; point de gardien, point de postillon, pohit de chevaux; en jetant les yeux autour de soi, il s'aperçut se trouver à deux pas de sa maison. Il se bâta d'y courir, et il prit connaissance d'une lettre envoyée par le secrétaire du duc. Ce^e lettre lui annonçait que si, à l'avenir, il exprimait son étonnement sur l'envoi sans jugement de Courlandais en Sibérie, il y serait expédié lui-même pour leur tenir compagnie. Mais la femme de Sacken avait été tellement saisie et impressionnée par l'arrestation et l'exil de son mari, qu'elle en était tombée malade et mourut au bout de quelques mois. Tel fut le dénouement de cette aimable plaisanterie bierénienne.

Lors de la célébration de la paix avec la Torquiè^ en février 1740 après le feu d'artifice, Ton s'amusa à lancer, dans les flots de peuple^ accourus pour assister à ce spectacle, des fusées; Ton j^eut s'imaginer l'effroi des gens du peuple, dont plusieurs reçurent de très-fortes brûlures, et quelques-uns moururent à la suite de cette plaisanterie véritablement infernale. Dans la description ofiScielle de cette fête (voyez le Supplément d la Gazette de Saint-Pétersbourg, année 174fO), on lit : « une frayeur aveugle s'empara de la foule; on la vit s'agiter et prendre » la fuite, ce qui servit à la joie et à F amusement des hauts persan » nages de la cour de S. M. L, témoins de cette fête. »

L'on ne saurait se faire une idée du profond mépris avec lequel (es Allemands, sous le règne d'Anne, trsûtaient les Russes. Il n'y avait pa» jusqu'à la nièce de l'impératrice, la princesse Anne< de Brunswick, qul,^ malgré sa grande douceur naturelle, mais sous l'influence de la mau-* vaise éducation par elle reçue et d'un manque absolu de tact — ne témoignât le mépris le plus impolitique pour la nation sur laquelle ses descendans semblaient cependant être appelés à régner. Entrant un jour dans le salon d'attente, et n'y trouvant point le chambellan de service, c<»Bte Fédor Andrâévitch Apraxine, lequel avait tardé à venir, la princesse Anne s'écria devant tout le monde : ohl ces cochons russes! L'oa coifôoit aisément à quel point de pareils procédés devaient accroître le nombre des partisans de la grande<duchesse Elisabeth, russe par ses seatimens et ses affections*

Les personnes accusées ou dénoncées «e rachetaient souvent, toujours à haut prix; mais tout le monde ne parvenait point à se racheter : les uns faute d'argent, les autres pour ca&se d'inimitiés personnelles dans les sphères influentes de l'administration. Alors l'on subissait un sort affreux, ceux surtout qui avaient eu l'imprudence de parler de l'influence illimitée de Bieren sur l'impératrice. A Pétersbourg, ces malheureux, aprèfik avoir eu la langue coupée et les narines arrachées, étaient envoyés en Sibérie; d'autres étaient cousus dans un sac rempli de pierres et jetés à l'eau; en province, on les enterrait vivans jusqu'aux épaules; il y en avait qui vivaient trois, quatre, cinq jours dans cette horrible position, demandant à grands cris de l'eau qu'on leur refusait, et lorsqu'il venait à pleuvoir, ouvrant la bouche pour attraper quelques gouttes de pluie.....

Yolynski, ministre du cabinet, écrivait à son ami le sénateur prince Grégoire Ouroussow : notis autres Russes^ nous pouvons nous passer de pain : nov^ nous mangeons entre nous; c'est là notre façon de nous rassasia.

Jamais la flagornerie, la bassesse, ne s'exercent autant que sous les règneà tyranniques. Nous en avons va des exemples sous le règne de r empereur Nicolas; nos pères en ont vu sous le règne de l'empereur Paul. Mais la tyrannie de l'époque de l'impératrice Anne laissa bien loin derrière soi non-seulement celle de Nicolas, mais même celle de

Pau). Site était d'autant plu3 en évidence, d'autant plils affi'eose à sapporter pour la Russie, qu'elle écrasait toutes les classes de kâociété,. sans exception aucune, depuis les hommes les plus éclairés jusqu'au laboureur illettré^ tandis que la tyrannie de Paul et celle de Nicolas pesaient exclusivement sur la classe civilisée, et plus on était civilisé, plus on ressentait le poids de ce joug sauvage. £h bien! en ce temps d'horreurs et d'atrocités, il se trouvait des hommes pour flagcniièr ce^le odieuse impératrice Anne. Le jour du sixième anniversaire de son sacrey le 28 avril 1736, son maître de chapelle, le Napolitain Francesco Araja^ fît exécuter devant elle une cantate intitulée; la dispute de l'amour et du zêk, où il y avait des vers dont voici la traduction littérale ; f Entre le souverain et leis sujets il doit exister réciproquement amouf et zèle. Où pourrait-on trouver plus de zèle que chez toi, auguste souveraine, et un amour plus ardent que cJiez ton peuple invincibIe??'De*puis-le grand et bienheureux jour de Tavénement d'Anna au trône, que^

d'actions étonnantes n'a-t-elle point accomplies? . Grâce à elle, nous

voyons les Allemands, les Gaulois, les Bretons et les Belges jouir dela tranquillité. Joie et honneur de tes sujets, tu nous laisses ' dans

l'incertitude pour décider si les bienfaits que tu répands sur eux sont

encore égalés par leur zèle si ardent peur toi? Quoi! Et rien de^

plus? Mais c'est qu'il est difficile d'énumérer toute la gloire d'Anne,comme il est impossible de faire le compte des étoiles.... Mou audaca a manqué faire naufrage dans l'océan de ses vertus! Le soleil n'a nui besoin d'éloges : Anna est de môme t » .

Et les courtisans, témoins de cette représentation, :s' extasiaient jusqu'aux larmes, en se disant entre eux ? comme il a bien su comprendre V impératrice ; comms il a admirablement décrit son caractère et son règne!

Le clergé, humilié et écrasé, se trouvait prosterné aux pieds du gouvernement. Les prélats, effrayés par les exils dont- j'ai parlé aux pages 256 — 257, terrifiés par l'exemple des épouvantables malheurs de l'archevêque Lopatinski (voyez page 259), flagornaient Fimpératrice et Bieren, et prononçaieut des sermons respirant la platitude la plus abjecte. Parmi ces prélats flagorneurs se distinguait Ambroise- Yuschkiewicz, lequel, plus tard, souS' le règne d'Elisabeth, en chaire,, en pleine chapelle de cour, fit une sortie des plus virulentes contre ces Allemands par lui encensés sous lé règne d'Anne*,

• L'ignorance profonde, où ^e trouvait plongé le clergé russe à cette époque, obligeait le gouvernement à choisir les prélats parmi les Petîte-Uussiens, et même parmi les sujets polonais orthodoxes. Ambroise Yuschkewicz éiSii; moine-prêtre au couYent orthodoxe du Saint-Esprit à Vilna; appelé en Biissie en 1734,11 fut nommé abbé du couvent de Simonovsfc à Moscou ; sacré dix-huit mois après .comuœ évêqoe de Vologda et de Béloozéro et ensuite nommé membre du synode. Pin, ruse, insinuant et. plat, après avoir flagorné Bieren d'abord, la régente ensuite, il trouva le moyen, après l'avéncment d*Êlisabeth au trône, de se fake nommer archevCquc de Novgorod et de ' Saint-Pétersbourg. Il mourut en 1745,

Le Jour de la célébration de la paix avec la Turquie, le 14 février 1740, l'an des ministres du cabinet, le prince Alexis Toherkaski, en présence de toute la cour et du corps diplomatique, adressa à cette sauvage impératrice, au nom de la Russie entière, disait-il, un discours

où Ton lit entre autres : < Dieu Éternel, source de tous les bienfaits,

> nous f adressons du fond de nos coeurs louanges et remerehnens; » et te glorifions pour toutes les grandes vertus dont il t'a plu de douer » et d'orner ton Anna, par toi ointe, notre très-gracieuse impératrice » et très-grande souveraine, et nous te supplions de nous la conserver

• jusqu'à la vieillesse la plus reculée.*... afin que nous puissions mar- » cber sur les traces de cette grande impératrice dans Tobservance de

• tes commandemens. >

L'observance des commandemens de Dieu se produisait en ce que Ton ruinait les gens, on les exilait en Sibérie, Ton coupait les langues; on arrachait les narines, on jetait les gens à l'eau et on les enterrait

vivans Pendant que la Russie gémissait sous ce joug affreux, t les

courtisans ne songeaient qu'à se remplir les poches et à déployer ce luxe si cber à Bieren; Pour subvenir aux frais de ce luxe, ils se pré* cipilaient dans Tanticbambre du tout-puissant duC; de Courlande pour mendier les bribes d'un trésor à peu près vide déjà, et se garantir^ par sa protection, le droit d'exercer les concussions les plus odieuses. Le luxe de la cour constituait un véritable outrage à la misère générale- pour se faire une idée de ce luxe, il faut se rappeler les paroles d'un contemporain, Manstein, affirmant qu'un homme de la cour dépensant pour sa toilette de deux à trois mille roubles (de douze à dix -huit mille francs) par an, pouvait à peine ne point rester en ar-» rîère des autres. Lors de la confiscation de la fortune de Volynski, l'on trouva dans sa garde-robe vîngt-cînq habits à la française et vingt* sept vestes habillées (ce que l'on -appelle aujourd'hui des gilets) en brocard, en velours, en soie, brodées d'or et d'argent, avec des boutons de.diamans à plusieurs d'entre les habits. ■ -

L'on peut se représenter si les nobles, mabraités et torturés par 1q gouvernement, dont ils n'étaient que les humbles esclaves, se faisaient faute de maltraiter et torturer les serfs, qui étaient leurs esclaves à eux!

Le général en chef Michel Ivanovitch Léontiew, dont j'ai parlé déjà (page 213), ce cousin issu de germain de Pierre I, mécontent de son diner, faisait venir ses cuisiniers en sa présence. Il en avait deux : un Françsûs et un Russe. Le Français en était quiue pour une verte réprimande, mais le malheureux Russe ne s'en tirait point, lui, à si bpjd marché : après avoir ^ fouetté en présence du général, il était contraint à avaler un morceau de pain énormément saupoudré de sel et de poivre, ensuite du hareng sans pain et deux grands verres d'eaude-vie russe; puis on l'enfermait sous clef pour vingt-quatre heures sans lui donner à boire pendant tout ce temps. Aux officiers étrangers

témdns de ces barbaries, Léontièw disait : « je ne puis en agir ainsi » avec mon cuisinier français : il me planterait une balle de pistolet «dans la tète; mais avec les Russes, il faut procéder de cette façon; » c^est la seule manière de les gouverner. Mon père me Fa enseigné» et 9 je trouve qu'il a eu parfaitement raison de le faire! > Son père était, tout ce qu'il y avait de plus russe, et en même temps un cousin-germain de la czarine Natalie Kirilovna Narychkine (voyez page 213).

Des étrangers élevés dans des pays où les moeurs étaient bien différentes, une fois en. Russie, se laissaient également aller à la barbarie. JTai déjà parlé de la cruauté du maréchal Munich à l'égard des soldats et des officiers placés sous ses ordres ; le prince Louis de Hesse^-Hombourg faisait fouetter, en sa présence, ses domestiques et les serfs de sa fenune; mais celui de tous les étrangers qui se surpassa en férocité, au point d'égaler Bieren lui-même, fut le comte Othon-Gustave de Douglas, ancien officier suédois, devenu général en chef russe et gouverneur de TEsthonie. Ce monstre, après avoir cruellement fait fouetter les gens en sa présence, leur faisait placer sur la peau écorchée du dos, quelques grains de poudre à canonn Ton approchait une bougie allumée, la poudre prenait feu, et Ton peut s'imaginer les souffrances du malheureux torturé! Le monstre de Douglas riait en écoutant les cris de douleur de ses victimes ; le misérable appelait cela faire tm feu d'artifice sur le dos*!

Si des hommes haut placés, vivant à la cour, dans la société du corps diplomatique et des étrangers de distmction, se laissaient aller à com-. mettre de pareilles horreurs, que devaient donc se permettre, au fin fond des provinces, de petits officiers sans éducation, sans usage du monde, ou bien de petits propriétaires campagnards abrutis par l'existence toute bestiale que l'on menait en province, en Russie, à cette époque, et même longtemps après? La plupart de nos compatriotes s'imaginaient, en ce temps-là, que tous les péchés, toutes les cruautés» toutes les infamies possibles pouvaient se racheter par l'observance des jeûnes de carêmes , des jeûnes du mercredi et du vendredi, ainsi que par l'installation, devant les images des saints, de bougies d'un poids plus ou moins lourd

Les souffrances du peuple russe étaient inimaginables : la langue humaine ne possède point d'expressions suffisantes pour en dépeindre toute l'intensité et l'affreuse variété

* Ce monstre fut renvoyé de Rossie en 1740, à la suite de qaelqnes lettres écrites par loi à ses amis en Suède et perlustrées & la poste. Son bisaïenl, Robert Donglaa, d'origine écossaise, avait émigré en Suède; il devint l'un des ojfficiers-généranx d» l'armée du grand Gustave- Adolphe et fut créé comte par la reine Christine, en 1654* L'une des branches de sa descendance, établie dans les provinces baltiq[nes, s'y est éteinte de nos jours, et la fille du dernier comte Douglas de cette branche a été la mère des comtes Igelstrom actuels. Une autre branche existe en Suède et possède également des propriétés dans le grand-duché de Bade.

Pendanl tomes les dix années du règne sauvage d'Anne, il n'y ea€ qne deux mesures gouvernementales dignes d'approbalioa : la création^ par les soins du maréchal Munich, d'un corps de cadets, ce qui, en ce temps-là constituait un véritable service rendu à la civilisation, et ensuite Falnrogation, sur les représentations du comte Charles de Loewenwolde, d'un ancien usage russe, jusques-là observé partout, la ville seule de Pétersbourg exceptée. Cet usage consistait en ce que toute nourrice de la religion orthodoxe, ayant nourri un enfant baptisé dans un autre rit, ou même un 'enfant dont le père professait une autre religion, se trouvait obligée, une fois son nourrisson sevré, de faire une pénitence publique dans Téglise. Jusqu'au règne d'Anne il était fort difficile, en Russie, à un étranger, de trouver une nourrice pour ses enfans; les femmes du peuple s'y refusaient le plus souvent, et l'on s'adressait alors à des propriétaires qui, moyennant aident, obligeaient les femmes de leurs serfs à se placer en qualité de nourrices dans ]es maisons des étrangers.

Sous le règne d'Anne, plusieurs familles allemandes, protégées par Bieren, jouèrent un rôle ^important à la cour. Outre les Loewenwolde, dont j'ai déjà parlé, c'étaient les Hengden, les Keyserlingk, les Korff, les Lieven, les Brevem.

La famille Mengden est originaire de Westphalie, et la branche restée en Allemagne a reçu de Charles YI, en 1723, le titre de barons du saint-empire. Jean-Osthoff de Mengden vint en Livonie, où il fut grandmaitre de l'ordre des chevaliers porte-glaives, de 1451 à 1475. Son neveu, Engelbrecht, vint également se fixer en Livonie, où il acheta, en 1490, la terre d'Altenwoga, et fut la souche de tous les Mengden des provinces baltiques. La veuve de l'un d'eux, Ernest de Mengden, faite prisonnière et amenée en Russie lors de la guerre du czar Alexis contre les Polonais, épousa Ivan Ivanovitch Baklanovski, doumnoy dvorianine. Elle embrassa la religion grecque sous le nom de Marie Yassiliévna, et la fit embrasser à son fils du premier mariage, lequel devint stolnik de la cour de Russie sous le nom d'Alexis Aristovitch Mengden; il fut la souche de la branche établie dans les provinces de laroslaw et de Toula.

Otfaon de Mengden, landrath livonien et colonel suédois, fut créé, par la reine Christine de Suède, en 1653, baron Mengden d'Altenwoga. Deux de ses petits-fils, deux frères, Magnus-Gustave, landmarschaU de Livonie, et Jean- Albert^ landrath de Livonie, très-liés avec la famille Loewenwolde, laissèrent plusieurs fils, qui se constituèrent les plats valets de Bieren, surtout le second fils de Jean-Albert, le baron Charles-Louis, lequel, pour mieux s'appuyer en cour, fit venir à Pétersbourg ses quatre cousines-germaines, filles du baron Magnus-Gustave : Dorothée, depuis la comtesse Munich, Julie, Jacobine, laquelle devait épouser Gustave Bieren, mariage rompu par la chute de la famille Bieren, et Aurore, depuis comtesse Lestocq. C'étaient quatre fief-

fées iairigantes, surtout Julie, qui mi îsMn^tauer dans la conflanee la plus intimé de k nièce de IMmpératrioe, là priiicesse Anne de Brunswick, et acquit sur Cette jeune femme une influence énorme. Le baron Cbarles-Louis, un habile et rusé intrigant, reçut, à Tâge de 34 ans, le poste fort lucratif de président du collège du commerce; il était con-" seiller privé et cordon de Saint- Alexandre; mais Fân suivant, à l'avénement d'Elisabeth au trône, il fut exilé en Sibérie, au petit fort' (ostrog) de Kalymsk, où il mourut après dix-huit ans de détention. li avait été marié à une Wildemann, fille d'un général prussien et nièce, par sa mère, du maréchal Munich ; leur fils unique mourut célibataire. Le frère aine de l'exilé, le baron . Jean-Henri de Mengden, lieutenant-gé* néral russe, eut un fils, Emest-Burchard, gouverneur de Livonie, qui acheta à Vienne, en 1779, le titre de comte du saint-empire, et fut la souche, des comtes Mengden actuels *.

Les Eeyserlingk sont également originaires de la Westphalie, d'où Albert de Keyserlingk vint s'établir en Livonie, au quinzième siècle. Il eut deux petits-fils : Jean et Henri; ce dernier fut la souche de la branche cadette, non-titrée. L'aîné, Jean, fut la souche : de la branche aînée, créés barons prussiens en 1844; de la seconde branche, créés comtes prussiens en 1744, et. dont le chef, à titre de propriétaire de la seigneurie de Rautenbourg, dans la Prusse orientale, est membre héréditaire de la chambre des seigneurs du royaume de Prusse depuis 1847; enfin, de la troisième branche, créés comtes prussiens en 1777.

Hermann-Charles de Keyserlingk, né en 1696, s'était constitué, encore à Miltau, le courtisan de Bieren. Il fut admis au service de Russie^ et nommé, en 1733, ministre à Varsovie; c'était un homme fin, rus^ très-insinuant et fort intrigant; il fit constamment preuve d'une grande habileté dans les négociations diplomatiques. Lors de Télection de Bieren comme duc de Gourlande, il fallait nécessairement, vu le vasselage politique officiel de la Gourlande envers la Pologne, obtenir le consentement de la diète polonaise, Keyserlingk s'en chargea; des pensions .et des cordons donnés à quelques magnats (voyez la note au bas de la page 404), et cent mille ducats prêtés à Auguste lll, pour trois. années, par le gouvernement russe, amenèrent un résultat heureux, lequel valut à Keyserlingk le rang de conseiller privé. Après la chute de Bieren, Munich chargea Keyserlingk d'obtenir du vicaire du saint-empire, l'électeur de Saxe, des diplômes de comtes du saint-empire pour lui et pour le maréchal Lascy, déjà comtes russes depuis plusieurs années; Key-

* Un autre ûère de Charles-Lotùs, Greorge-AIbrecht, a été la souche de la brandie cadette des barons Meogden, .dont la branche aînée est issue du baron Jean-Gustave, frère consanguin deç quatre demoiselles Mengden de la cour de l'im{>ératricc. Anna Le frère germain do ces quatre demoiselles, Ernest-Reinhold, avait aussi aeheté à Vienne, en 1774, un diplôme de comte du saint^mpirc, mais ce titre s'éteignit arec lui, en 1798; son fils unique Tayaut préci^dê dans la tombe sons laisser d'cnfans.

Seriingk lés obtiat. et.ne B:oixblUmt point lui-même, se fit donner 6galémenl un diplôme de comte du sâint^empire ; mais la régente, la princesse de Brunswick, môcontenie de la lenteur mise par ce diplomate à amener Télection, au trône de Courlande, de son beau-frère à elle, le. prince Louis-Ernest de Brunswick, refusa de reconnaître son titre comtai. Le fin et rasé Keyserlingk, connaissant la profonde incapacité de la régente et de son mari, leur faiblesse, leur étourderié, et la haine des Russes pour les Allemands, ne croyait point à la stabilité du régime inauguré en Russie; il se tenait immobile et inactif. Les éyéneinens vinrent justifier ses prévisions; aussi, à Tavénement d'Elisabeth au trôné, sa position et son influence grandirent beaucoup : Fancien ageùt, le conseiller, le. plat courtisim de Bieren devint le plus humble serviteur et le favori des Ruâses qui eniduraîent Elisabeth* Il obtint la reconnaissance de scm titre comtai; pour rapprocher les cours de Pétersbourg et do Vienne, hostiles entre elles depuis le renversement du petit empereur Ivan VI (neveu-germain de Marie-Thérèse), il donna le conseil de coopérer au choix, comme empereur d'Allemagne, -du duc François de Lorraine j FépoHX de Marie-Thérèse; il se fit envoyer dans ce but à Francfortsur^Mein où siégeait la diète élective, et il contribua considérablem^it à Féleetion de Fempereur François I. En échange, il obtint des diplômes de comtes du saint-empire pour Alexis Razoumovski, le mari morganatique de Fimpératrice Elisabeth, pour son médecin et favori Lestocq, pour le vice-chancelier Michel Vorontsow, et, ce qui était bien plus important pour la cour de Pétersbourg, il obtint la reconnaissance,. par Fempereur et Fempire d'Allemagne, du titre impérial de Russie, déjà reconnu, depuis une dizaine d'années , par la maison d'Autriche,, mais seulement en sa qualité de souveraine de Hongrie et deBo^ôme. Ceci lui valut Je rang de conseiller privé actuel et les reinercîmens de Fimpératrice, transmis par le chancelier Bestoujew, pour amir ohimu la reconnaissance du titre impérial sans avoir eu Vair delà solliciter. Il fut ensuite ministre à Berlin, ambassadeur à Vienne, odi il mena les négo* ciations relatives a Falliance des deux cours pour la guerre de sept ans; enfin;, ambassade^ à Varsovie, où il mourut en 1764. Sa descendance directe s'éteignit en 1791, avec la mort de son fils unique. Son frère consanguin, Dietrich, conseiller privé actuel au service de l'électeur de Saxe, ensuite chancelier de Courlanjle, fut créé comte prussien en 1786; il eut quatre fils» tous décédés sans laisser de postérité* Un autre Dietrich de Keyserlingk, cousin-germain des comtes Dietrich et Charles-Hermann, fut intimement lié avec Frédéric H, qui dédia à sa mémoire, sous le nom de Césarion, plusieurs de ses poésies. La famille Korff est également originaire de Weslphalie, où elle était connue dès le treizième siècle, et un diplôme, délivré par Fempereur Léopold là Matthias Korff, en 1692, confère le titre de barons du saint-empire à tous les membres de cette famille. Nicolas Korff vint, au

quiÉzième siècle, s'établir en Coorlande, et reçut, en 14d3, âe Bernard Borch, grand-maitre de Tordre des chevaliers porte-glaives, la terre de Préékain, érigée en majorât et possédée par la famille jusqu'à nos Jours *.

Le baron Jean-Albert Korff, courtisan assidu de Bieren, entra au service de Russie en qualité de chambellan, présida pendant plusieurs années Tacadémie des sciences de Pétersbourg, et en 1740 embrassa la carrière diplomatique, pour laquelle il avait une vocation réelle. Depuia lors, pendant vingt-six années consécutives, sauf deux ans passés en qualité de ministre à Stockholm, il représenta constamment la Russie à la cour de Copenhague, poste important à cette époque, où le Danemarck était encore Tune des premières puissances du second ordre, et un poste fort délicat pour un ministre de Russie, vu que les rois de Danemarck avaient dépouillé de toutes leurs possessions les ducs de Holstein, que le hasard des événemens plaçait sur le trône de Russie. Pour se maintenir si longtemps dans ce poste, il fallait beaucoup d'esprit et de finesse, et ni la finesse, ni Tesprit ne faisaient défaut au baron Jean-Âlbert. D mourut à Copenhague en 1766, à VkgQ de 70 ans, laissant une magnifique bibliothèque de trente-six mille volumes, achetée, deux ans auparavant, par Catherine II pour le grand-duc Paul, pour le prix de cinquante mille roubles, avec le droit, pour Korff, de jouissance viagère de toute sa bibliothèque.

Deux autres barons Korff, deux frères, débutaient à cette époque au service de Russie, où ils ont laissé tous les deux les souvenirs les plus honoraUes. Jean-Nicolas (en russe : Nicolas Ândréiévitch), après avoir été marié à une veuve Bodisco, dont il eut un fils, mort jeune, se re* maria avec la comtesse Catherine Skavronski, cousine-germaine de Timpératrice Elisabeth; il n'eut point d'enfans de cette seconde union, laquelle lui ouvrit une vaste carrière. U devint général en chef, cordon bleu, et pendant Fannexion temporaire de la Prusse orientale à la Russie, lors de la guerre de sept ans, il fut gouverneur-général de la province de Koenigsberg, ainsi que Ton appelait alors la Prusse orientale. C'était un homme loyal, probe, intègre, fort obligeant et d'un excellent coeur, malgré son extrême vivacité et les emportemens furibonds auxquels il se livrait, surtout lorsqu'il se trouvait avoir une pointe de vin en tête, ce qui lui arrivait souvent. Très-aimé de Pierre III, ce grand amateur de la bouteille, il rendit à la noblesse russe un service inmiense, pour lequel elle devrait lui ériger une statue : ce fut lui qui décida Pierre III à exonérer la noblesse de châtimens corporels, et à permettre aux nobles de pouvoir quitter le service à volonté.

* Le baron Nicolas EorfiP, possesseur actael du majorât de Prééknln et chef de U fiunille, est marié à une Essakow, coiisine-germaîne de M. d'Oabril, mixûstre de Knssîe à Berlin, et de l'excellent etiegretUtble Alexandre Richter, ministre de Rassie à Bmxelles.

fi mourut eu 1766, à Tâge de 68 ans, aimé et ^timé fe tout Je monde*.

. Sou frère» aussi loyal et aussi bon que lui, le baron George-Fromhold (eu russe: Grégoire Ivanovitch, tandis que son frère s'appelait .Andréiévitch), ofScier à la garde à cheval, fut préposé à la surveillance de Tex-empereur Ivan YI, et se signala par son humanité, s^ courtoisie .envers cette malheureuse famille de Brunswick, peu habituée à trouver, parmi les gardiens de sa captivité, des hommes bons et humains. Devenu lieutenant-général et major de la garde à cheval, il mourut en 1768, laissant trois fils, dont le puîné, Alexis, marié à une Naryeh- ,kine, a été le père du baron Nicolas Korff, marié à une Ladyjensla. Parmi les Allemands introduits au service russe par Bieren, se trouvaient plusieurs Lieven. Cette famille, qui, depuis, a fait une si grande fortune en Russie, est fort ancienne, et tire son origine de Tun des chefs indigènes de ces tribus lettes, que les chevaliers porte-glaives réduisirent en un si dur esclavage. Ce chef indigène, nommé Caupio, se fit baptiser lors dç Tinvasion des chevaliers porte-glaives, en 1186, et fut anobli sous le nom de Lieven. Il fut envoyé, en 1202, par le prince-^évéque de Riga, Albert Buxhoevden, en ambassade auprès du pape Célestin 1(1, à Avignon. Il mourut en 1216, dans son château de -Kiibbesel,. aujourd'hui appelé Gremonen; ce château, après avoir appartenu à diverses familles, fut racheté par le prince Jean Lieven, et appartient aujourd'hui à son fils, le prince Paul, ancien maréchal de la noblesse de Livonie. Les Lieven furent créés barons suédois paria •reine Christine en 1653 f. L'un des membres de cette famille ser^t dans l'armée russe sous le règne de Pierre I et fut aide-de-camp du prince Menchikow; mais ce fut après l'avènement d'Anne au trône que cftosieurs d'entre les Lieven entrèrent au service de Russie; le plus connu psurmi eux fut le baron George-Reinhold (en russe : George GrigoriévitchX lequel prit une part considérable à l'organisation de la garde à cheval, et contribua fort à remplir d'Allemands les régimens russes, ceux des gardes surtout. C'était, un homme habile, fin et souple, ami des

* L*on raconte que Korff gagna )i Pempereur les privilèges de la noblesse dans une partie de billard, mais le fidt n'est point certain. L'oukaze fut rédigé par le secrétaire d'état Volkow, que Pierre III, allant passer la soirée et la nuit chez la comtesse Elisabeth Vorontsow, enferma sous clef dans une chambre en loi donnant, pour lui tenir compagnie, son chien favori. Volkow fut largement payé par Korff et par tous les grands seigneurs.

t Le baron Hans-Henri de Lieven, général d'in&nterîe au service de Suède et seigneur du royaume (reichsrath), fut créé comte par la reine XJlrique-Éléonore en 1719. Son fils unique, aussi appelé Hans-Henri, maréchal de l'armée suédoise et seigneur du royaume, mourut en 1781, et avec lui s'éteignirent les comtes suédois de Lieven. — Le baron George-Thaddée-Joseph acheta à Vienne, en 1789, un diplôme de comte du saint-empire; son fils unique mourut en 1849 sans laisser de postérité

Loewe&wolde et courtisan assidu de Dîeren; il sut se maintenir en cour sous le règne d'Elisabeth ; il devint général en chef et lieutenantcolonel de la garde à cheval, et mourut en 1763, à Tâge de 67 mis. C'était un médiocre militaire, d^ué de talens stratégiques, et se cro3rwit cependant le plus grand capitaine de FËurope; hésitant et craintif à la guerre, il fat le Mentor du maréchal Apraxine dans celle de sept ans, et il aura dans Thistoire une grande part de responsabilité aux fautes et bévues de ce pitoyable maréchal.

Charles de Brevern, membre du collège des affaires étrangères, était Tuu des plus modérés et des plus raisonnables parmi les Allemands au service de la Russie. Son aïeul, Jean Brever, d'origine silésienne, fut surintendant du culte luthérien à Riga, où il mourut m. 1700, à l'âge de 84 ans, après avoir obtenu du roi de Suède Charles XI, le 5 octobre 1694, des lettres>-patentes d'anoMissement soùs le nom de Bret?«m, pour son fils unique, Hermaim. Ce dernier, un homme de mérite ;et un administrateur fort probe, se trouvait vice-président du tribunal (hofyericht) de Riga lors de l'annexion de la Livonie à la Russie, et ensuite, au moment de la création, à Pétersbourg^ des divers, collèges administratifs, en 1717, il fut appelé, par Pierre I, à la place fort importante de vice-président du collège de la justice, avec le rang pea prodigué et fort recherché alors, de conseiller d'état actuel. Il mourut en 1722, à l'âge de 69 ans, et sa veuve, Catherine de Reutéra, se remaria à de Bohn, un Allemand devenu général' en chef russe..

Hermann de Brevem eut six fils, dont les deux plus jeunes ont été la souche des deux branches aujourd'hui existantes de cette . maison *« Son quatrième fils, Charles, dont il est queâion ici, ^ait un. homme de mérite, de finesse et de probité; Ostermann le protégeait el l'appréciait beaucoup. Appuyé par Ostermann et par la famille Keyserlingk, à laquelle il était allié, il sut traverser habilenient les orages de cette époque si agitée, tout en conservant une bonne réputation. Caractère souple, obligeant, prévenant envers tous, fort intègre, il sut se maintenir

* A la branche aînée appartient le général de Brevern marié à la soeur dà dernier Glébow-Stréchnew, et dont la fille, en épousant le prince Michel ShahoTskoj, lui a apporté en dot les noms do son oncle maternel et une partie de la fortune considârable des Stréchnew,

A la branche cadette appartient le comte Brevem-de La Gardie. Son père, un officier de marine, veuf de Sophie Benckendorff, cousine-germaine du premier comte do ce nom, et dont il avait eu plusieurs enfans, se remaria à la comtesse Marie de La Gardie, dont il eut également plusieurs enfans. La maison de la Gardie, originaire de France, de la province de Languedoc, avait émigré en Suède pour cause de religion au seizième siècle. Devenus barons suédois en 1571, et comtes suédois par création da grand Gustave- Adolphe en 1615, les de La Gardie se sont divisés en deux branches : Tune existe en Suède; l'autre, établie en Livonie, s'est éteinte de nos jours, et son dernier représentant a obtenu de Pempcreur Nicolas, en 1852, Tautorisation de transmettre son nom et son titre à Palné des fils de sa soeur, le général Alexandre de Brevem.

«)us tons les régimes. Conseiller d'étal acttiel et cordon d'Alexandre- Nevski sons rimpératrtee Anne, lâ régente, pmcesse de Brunswidci lai cwiféra le rang de conseiller privé, lecfnel lui fut confirmé par l'impératrice Elisabeth; J'ignore complètement les causes déterminantes du suicide par lequel il termina ses jours, le 3 janvier 1744, à Tâge de 39 ans. Il fut marié à une Keyserlingk, cousine-germaine du comte Charlés^Hermannî il n'eut point d'enfans.

Ce fut èous le règne d'Anne cpie la famille Balmaine vînt s^établir €^ Russie. Ils appartiennent à la famille écossaise des Bamsay^ l'un d'eux, propriétaire de la terre de Balmaine, avait été eréé baronnet Ramsay of Balmaine par Charles ï, en 1628 *• L'un de ses arrièrepetite-fils suivit la cause des Stuaris; il émîgra en France, servit dans l'année française 5 ensuite il passa en Turquie, servit dans Farmée ottomane, et sur le conseil de son chef et ami Ahmet-Pacha, comte de Bonneval, il prit du service en Russie avec le rang de major, en s'inlitulant, de son propre chef et sans y avoir le moindre droit, comte de Balmame* Devenu colonel du régiment de Yilmanstrand, il fût tué dans la campagne contre les Suédois, en 1741. Il s'était marié en •Russie et laissait un fils au berceau, qui devint lieutenant-général et se fit toujours appeler comte de Balmaine. Plus tard, celte possession de titre fut légalisée par un oukaze de l'empereur Nicolas, en 1845.

Sous lé règne d'Anne, au milieu d'une masse de canaille allemande

et étrangère, venant envahir les places et les grades dans l'armée russe,

l'on vit entrer au service de Russie trois hommes respectables :

les généraux Loêwendahl et Browne, et un savant saxon, le baron de

Scboënberg.

. Voldemar de Gtildenloewe, baron, et plus tard comte de Loêwendahl, pctit-ûls d'un bâtard de la maison royale de Danemarckf, fut condanmé, par la modicité de ses ressources matérielles, à porter ses

• La branche des Ramsay of Balmaine s'est éteinte en Ecosse en 1806, et la terre dé Balmaine passa au neveu du dernier baronnet, sir Alexandre Burnet. La famille Kamsay est très-nombreuse; deux de ses branches possèdent la pairie : Tune sous le fcître de comtes de Dalhousie; l'autre, sous celui de barons Panmure.

I/une des branches de la famille Ramsay émigra au seizième siècle en France, d'oi^ elle passa en Suède; Fun des rameaux de cette branche vint s'établir en Finlande en 1633. A ce rame(iu appartient le général Edouaxd Andrélévitch Ramsay, créé baron finlandais en 1856.

, f Ulric- Frédéric de Giildenloewe, fils naturel du roi de Danemark Frédéric III, feld-maréchal danois et vice-roi de Norvège, eut de son mariage avec Sophie d'Uhren une fille, Charlotte- Amélie, et un fils, Voldemar, créé baron danois sous le nom de Loêwendahl, entré ensuite au service de Saxe, où il fut grand-mare'chal de la cour et ministre du cabinet du roi-électeur Auguste II. De sa première femme, une Brockdorff, il eut deux fils et deux filles, et de sa seconde femme, une Rantzow, il eut une fille.

Charlotte* Amélie de Giildenloewe, la fille du maréchal vice-roi de Norvège, épousa scm oonsin-germain Chrétien de Giildenloewe, comte de Daneskîold-Samsoë, fils naturel du roi de Danemarck Chrétien V, et de Sophie-Amélie Moth, comtesse de

seryices de pays en pays; mais il n^eut jamais, dans son caractère ni dans sa condaite, rien de commun avec les condottieri du moyen-âge. Dans les nombreox pays où il servit, il sut partout conserva sa dignité et se bien poser, même en' Russie vis-à-vis de Bieren. Né &a 1700, précoce de corps et de santé, fort et robuste, le jeune Loewendabl s'engagea comme soldat, à Fâge de treize ans, dans Tarmée saxonne; à quatorze ans il était officier. Il passa au service danois; mais n*ayant eu lieu d'être content de Taccueil reçu par lui à Copenhague, il entra au service d'Autriche, et en 1721 il retourna à celui de Saxe. Le comte Keyserlingk, ministre de Russie à Dresde et à Varsovie, rengagea à se rendre en Russie, où il le recommanda vivement et lui ménagea un excellent accueil. Admis au service russe en 1736, avec le rang de général-major, il se distingua fort pendant la guerre de Munich contre les Turcs, et en 1740 il était général en chef, avec une excellente réputation militaire et personnelle. Après l'avénement d'Elisabeth au trône, sa position changea : le nouveau président du collège de la guerre, le vieux maréchal Dolgoroukow, baissait les Allemands et les étrangers, des persécutions desquels il avait tant souffert sous le r^e d'Anne; de plus, Loêwendahl s'était mis en dissentiment, pendant la guerre contre la Suède, qui avait lieu en ce moment^ avec le maréchal Lascy, commandant en chef. Elisabeth, après son avènement au trône, avait supprimé les doubles paies; Loewendahl. perdit les appointemens de 2,500 roubles, qu'il touchait en qualité de colonel du régiment des cuirassiers de Munich, et se trouva réduit à ceux de général en chef, 4,000 roubles. Honnête et intègre, il n'avait jamais^ concussionné, et 4,000 roubles étaient insuffisans pour procurer une existence convenable à un homme de son rang; il sollicita des terres, il eut un refus; il sollicita le cordon bleu, nouveau refus; alors il accepta la proposition de son ami, le maréchal de Saxe, d'entrer au service de France, et le 1*' septembre 1743, le général en chef russe, créé pendant ce temps comte du saint-empire par l'électeur de Saxe *, devint lieutenant-général français. Qu'Elisabeth regrettât l'éloignement d'un homme aussi capable, cela se concevrait; mais elle eut la petitesse de s'irriter surtout de cette diminution de grade, et l'éducation de S. M. n'ayant guère été soignée, elle s'écria dans sa colère : ahf le maudit chien danois! Loewendahl fut parfaitement accueilli et dignement apprécié en France, où il contribua beaucoup au gain de la bataille de

Samsoë. De ce mariage naquit une seule fille, mariée à Chrétien-Auguste, duc de Holstein-Sonderbourg, le trisaïeul du duc d'Augustenbourg, ce prétendant malheureux à la possession du ScMeswig-Holstein. Le comte de Daneskiold-Samsoë se remaria ensuite deux fois, et il eut une postérité mâle de sa troisième femme, une Ahleftldt

• Dans rintenralle qui s'écoulait entre la mort d'un empereur d'Allemagne et l'élection de son successeur, le vicaire de l'empire avait le droit de conférer des titres honorifiques. Le vicariat alternait entre les électenrs de Saxe et de Bavière.

Fontenoy, et se signala surtout par la prise de Berg-op-Zoom, qui lui valut le bâtoû de maréchal de France. Il mourut à Paris en 1755, laissant des enfans de ses deux mariages. Sa première femme avait été une Prussienne, une baronne de Schmettau; j'ignore le nom de la seconde. Sa descendance s'est éteinte.

George Browne, d'origine irlandaise *, né en Irlande en 1704, fit des études fort distinguées à Limerick; mais en sa qualité de catholique, «Condamné, par les lois anglaises de ce temps, à une espèce d'ilotisme politique, il émigra et prit« en 1725, du service dans la petite armée de l'électeur palatin. Fort protégé par le duc de Liria, il entra, en 1730, au service de Russie comme capitaine; il se signala beaucoup à la guerre contre les Turcs, et fut grièvement blessé à la prise d' Azow en 1736. Devenu colonel, il fut envoyé, en 1738, par Munich, en courrier à l'armée autrichienne; il prit part à la bataille de Krotsk, fut fait prisonnier par les Turcs, fut vendu, puis revendu, puis encore une fois revendu et amena à Constantinople, où on l'exposa au bazar des esclaves. L'ambassadeur de France, le marquis de Villeneuve, le racheta» le rendit à la liberté et lui procura les moyens de gagner secrètement la frontière russe. Browne avait eu l'occasion et l'habileté de se procurer, à Constantinople, des copies de plusieurs ordonnances secrètes, expédiées par le divan, et relatives à la guerre contre la Russie. Il apporta ces copies à Pétersbourg, et fut récompensé par le rang de général-major. Sous le règne d'Elisabeth, il épousa une fille du maréchal Lascy.

Lors de l'arrivée en Russie de la jeune princesse d'Ânhalt-Zerbst, depuis Catherine II, le général-major Browne fut chargé, ainsi que plusieurs autres, de se rendre à la rencontre de la jeune princesse et de sa mère. Celle-ci, qui était aussi une femme d'esprit, voyant les manières franches et ouvertes de Browne, le prit à part et lui dit : « ma fille est jeune et inexpérimentée; ni elle, ni moi nous ne con- • naissons le terrain sur lequel nous allons marcher; soyez notre ami ; » donnez-nous verbalement des renseignemens sûrs sur les hommes de » la cour et du gouvernement, dans ce pays qui ne ressemble à aucun » autre. » Browne le fit avec toute la franchise de son caractère et toute la sûreté d'un jugement sain, mûri par une grande expérience des hommes et des choses. Ces renseignemens furent éminemment utiles; ils évitèrent bien des bévues et des faux pas à la princesse d'Anhalt et à la jeune Catherine, laquelle comprit, dès ce jour, à quel point pouvaient lui être utiles le dévouement et les services d'un homme comme Browne, doué à la fois d'une intelligence remarquable, d'une énergie de fer et d'une droiture à toute épreuve.

* La &mîUe Browne est andenne et très-noinbi:çu6e; quatre de ses branches possèdent la pairie : les marqais de Sligo, les comtes de Kenmare, les barons de Eilmaine et d'Oranmore.

. Dans la guerre de sept ans^ deyenu gâoiéral e& cbef^ Browne reçaf^ à la bataille de Zorndorf, cinq blessures, dont Fune sur le crâne, ce qui Tobligea à porter, le reste de ses jours, une plaque en argent, sur la tété, recouvrant sa plaie. Pierre III le nomma gouverneur-général des provinces baltiques, et lorsqu'il se fut décidé à faire la guerre au Danemarck pour récupérer le Holstein, dont la possession était nonseulement inutile à la Russie, mais pouvait encore Fentraîner à se trouver mêlée aux complications intérieures de FAllemagne, il voulut nommer Browne commandant en chef de Farinée destinée a agir contre le Danemarck. Il le fit venir dans son cabinet et lui remit le bâton de feld-marécbal. Le loyal et véridique Browne, après avoir remercié Fempereiir, lui exposa francbement et sans déguisement aucun, son opinion an sujet de cette guerre : lui faisant voir combien elle était inutile, impopulaire en Russie, et finit par engager Fempereur à se rendre à Moscou pour s'y faire couronner. Pierre III entra en colère, lui arracha des mains le bâton de maréchal qu'il venait de lui donner, lui déclara qu'il ne serait jamais maréchal et le chassa de son cabbdet. Les événemens justifièrent les prévisions de Fintelligent et loyal généraL

Pendant tout le règne de Catherine II, Browne administra les provinces baltiques jusqu'à sa mort» c'estàndire pendant trente années éonsécutives. Jouissant en plein de la considérati(m, l'on peut dire du respect de Fimpératrice et de sa confiance illimitée, il rendit les plus grands services. à. la Russie et à Fhumanité. Sous son administration et par son influence furent jetées les premières bases de Famélioralion de Fétat des serfs livoniens et esthoniens; Browne, aidé par le baron Scboùltz d'Âscheraden et quelques autres gentilshommes respectables, eut à soutenir, dans ce but, une lutte longue, vive et acharnée contre les égoïstes. et aveugles défenseurs de Fimmobilité; il y déploya toute son énergie, toute son intelligence, et sa mémoire mérite les bénédictions de la classe rurale des provinces baltiques. Sa droiture, son équité, son esprit de justice le faisaient respecter de tous ; accessible à chacun, également juste et équitable envers le pauvre comme envers le riche, envers les malheureux de la rue comme envers les puissans de la conr, jamais Browne ne broncha dans la voie de l'honneur. Lors de l'abolition, par Catherine, de Forganisation particulière des provinces baltiques, et de l'introduction dans ces provinces des lois russes, Browne déploya une immense énergie pour la mise à exécution de cette mesure^ avec laquelle il sympathisait, et dont il comprenait la nécessité pour la Russie*.

♦ Cette sage et grande mesure de Catherine fut réyoquée par ce fou de Paul, qui rétablit l'ancienne organisation. Paul, dans cette occasion, fut surtout gttidë par les avis de la gouvernante de ses enfans, la princesse Lieven, une femme de beaucoup d'esprit et d'énergie, mais une concussionnaire effi-énée. La princesse Lieven, en cette occasion, fut largement payée par les Allemands, et en ce même temps elle le fût pias largement encore par les Polonais pour le létablissement du statut lithuanien, qn» Catherine avait remplacé par les lois russes.

(lomme tons les; hommes à bon coeur et à catactére droit, BroXrne était doué d'une grande vivacité, qui dégénérait parfois en emportemens; Catherine le savait, et elle avait la précaution de ne jamais recevoir son vieil ami en téte-à-tête ; il y avait toujours quelqu'un do présent L'énergie de Browne faisait parfois plier l'impératrice : ayant on jour reçu, du sénat, un oukase contenant une espèce de réprimande; il se rendît à Pétérsbourg, se présenta devant Catherine, et tenant à la main Poukaze en question, lui dit : si mes services ne vous agréent point, awmncez-le moi, je me retirerai^ mais si mes sei'vices vous agréent^ alors défendez à vos' scribes (podiiatchiïé) de m'insulter. — i Oîti sont ces scribes f demanda l'impératrice. Vos sénateurs^ répondit Browne en lui montrant le papier. Catherine donna au sénat Tordre de ne plas envoyer au comte Browne aucun oukaze, sans l'avoir soumis préalablement à l'approbation de l'impératrice.

Cest à Browne que les princes Lieven sont redevables de leur élévation. Catherine s'était adressée à lui pour trouver une gouvernante pour ses petits-enfans ; il lui recommanda M™® Charlotte de Lieven, née de Posse, veuve d'un général-major, mais si pauvre, que lorsque Browne vint lui faire sa première visite, il trouva les fils de M*"® Lieven, encore enfans (dont l'un fut plus tard ministre de l'instruction publique, et un autre ambassadeur à Londres), courant dans les chambres pieds nus; on ne leur faisait mettre des bas et des souliers que pour sortir de la maison.

Browne passa les dernières années de sa vie sans pouvoir bouger d'un fauteuil, qui lui servait également de lit pour la nuit; mais toujours recevant du monde, donnant des audiences, écoutant la lecture des papiers et faisant marcher les affaires. 11 mourut à Riga en 1792, à VkgG de 88 ans, après avoir été créé comte du saint-empire par Joseph II, en 1779. Il laissa deux fils et une fille, Éléonore, mariée au comte Michel Borch, lieutenant-général et vélikyi oboznyi de Lithuanie ; elle a été la mère des comtes Charles, Alexandre et Joseph Borch. Des deux fils du comte Browne, l'aîné, général d'artillerie au service d'Autriche, mourut deux ans après son père; le plus jeune servit dans l'armée russe; ni l'un ni l'autre n'ont laissé de postérité.

Le baron de Schoënberg, d'une ancienne famille de la Thuringe, dont deux branches se sont illustrées, sous le nom de Schomberg, dans les annales de France et d'Angleterre*, était un savant minéralogiste; il avait servi dans l'administration des mines de l'électorat de Saxe, et fut recommandé à la cour de Russie par notre ministre à Dresde, le

* Oraspard' de Schoënberg, colonel-général de la cavalerie allemande an service de France, on des bandes noires, comme on les appelait, naturalisé français sons le nom de Schomberg, rendit à Henri lY les services les pins signalés : il dissuada Henri III de légnér là couronne à l'un des princes de Lorraine, neveux de la reine sa femme, et plus tard il contribua à décider Henri IV à faire une profession de foi catholique, œ

comte Keyserlîngk. On Tinvîta à venir en Russie avec d'autant plu$ d^empressement, qu'il jouissait d'une grande réputation d'intégrité, et on l'associa, dans l'administration des mines, à Basile Nikilitch Ta« tistchew, un homme fort intelligent, fort instruit, mais assez porté aux concussions. Tout en restant étranger aux prévarications et en n'acceptant point de pots-de-vin, Schoênberg ne négligea nullement ses intérêts; l'on avait commencé, en 1735, à exploiter les mines de Goroblahodalskç l'exploitation marchait mal, Schoênberg proposa à Bieren de lut faire accorder ces mines en propriété personnelle, sous l'obligation de payer à la couronne une forte redevance, et c'est ce qui eut lieu en 4739. Schoênberg venait souvent à Pétersbourg et y passait des mois entiers; la cause en était dans sa liaison avec Alida Mûller, la seconde épouse du célèbre Lestocq. C'était une femme d'un esprit médiocre, sans éducation ni culture aucunes, avec cela malpropre et sale dans sa tenue et sa personne, mais elle avait séduit le savant baron, et l'amour, on le sait, a toujours été aveugle. Après l'avènement d'Elisabeth au trône, Lestocq acquit un crédit immense : il en profila pour calomnier Schoênberg en le représentant comme un concussionnaire des deniers de l'état, ce que plus tard Lestocq lui-même avoua être faux et n'avoir jamais eu lieu. Le 25 juin 1742, le baron fut emprisonné, on lui ôta le rang de conseiller privé à lui conféré par l'impératrice Anne, le cordon d'Alexandre-Nevski conféré par la régente, enfin sa magnifique usine de Goroblahodalsk et tous ses biens furent confisqués. Sa femme courut à Dresde, où, heureusement pour eux, un de leurs parens, le comte Jean-Frédéric de Schoênberg, était ministre de l'électeur de Saxe, en ce moment-là vicaire du saint-empire. L'impératrice Elisabeth voulait obtenir des diplômes de comtes du saiat-empire pour Alexis Razoumovski, Lestocq et Michel Vorontsow. Ces trois diplômes furent d^ivrés en 1744, et le 15 juillet de la môme année, sous le prétexte de la célébration, ce jour-là, de la paix conclue avec la Suède, Schoênberg fut élargi après deux années de captivité; on lui restitua son rang et son cordon, mais non son usine; il se bâta de retourner en Allemagne et ne remit plus les pieds en Russie.

qtii lai oiivrlt b route du Irône. Son fils aîné, le comte Henri de Schomoerg, foi maréchal de Ttv:\cg, rinsi que le fils de celui-ci, Charles, drc d'HaUuin et pair de France, r.vcc la mort duquel s'éteignît celte brancîic, en IfiJù.

Une acve branche fourait à la Fiance l'un do ses m::réchaux les plus diàtin^és^ Frédéric- Armand de Scuoëabe'/g, Jiatmalbo fran^L:--. sous le nom de comie de Schomberg. Lois de Todieuse révocation de l'Jdit de IVcr.tcs par Louis -KIV, le m::réchal refusa d'abandonner le culte pvctoi;r.nt, dJd:.i;;ncînt l'cfi'-o fa:;c pn- le roî do beUcs terres et d'un titre de doc et pair. Il entrai au sci vice de Hollaade, cir ompagna Gu!llanme d'Orange en Angletene, fut créé pair britannique sons le titre de duc de Telford, et fut tué à la bataille de la Boyne, le 11 juiUet 1690, h l'âge de 72 ans. Cette bataiUe par loi gagnée, oh les troupes jacobitcs furent taUléee eu pièces, leplsça l'Irlande sous le joug de l'Angleterre.

Guillaume (en Russie Yilime Yilimovitcb) Fermer appartenait à une ancienne famille anglaise, dont une branche possède la pairie britannique sous le titre de comtes de Pomfret. Guillaume Fermor naquit en 1704, à Pskow, où son père, émigré d'Angleterre pour la cause jacobite, servait comme officier dans un régiment russe. Protégé par le maréchal Bruce, il fut recommandé par lui a Munich, et lors des campagnes de ce dernier contre les Turcs, il occupa, dans Tarmée de Munich, les fonctions de quartier-maître-général. Plus tard, sous le règne d'Elisabeth, devenu général en chef ei créé comte du saint-empire, il commanda^ en 1788, Tarmée russe contre Frédéric II, et gagna, sur ce grand capitaine, la bataille de Zorndorff. On Taccusa de n'avoir point profité de sa victoire; Ton fit même courir le bruit de trahison à prix d'argent; c'était une calomnie : Fermor n'était point un homme à se vendre, et la lutte contre le génie militaire de Frédéric II n'était guère aisée; c^était déjà bien assez d'avoir gagné une bataille contre lui. Le commandement en chef de Farmée fut donné au comte Pierre Saltykow; Fermor consentit à servir sous les ordres de ce général, bien moins capable que lui, et l'aida, en 1759, à gagner sur Frédéric II la bataille de Kunersdorff. Pierre III , qui n'aimait point le comte Fermor, le congédia du service; mais Catherine II l'y rappela, sur les conseils du vieux Munich, et le nomma gouverneur de Smolensk. Il mourut en 1771, laissant un fils, mort célibataire, et une fille, Sarah, mariée au comte Pontus Stenbock. Leur fils, le comte Jean-Magnus, obtint de l'empereur Alexandre I, en 1825, l'autorisation de joindre à son nom cdui de Fermor*.

Le comte Guillaume Fermor, le vainqueur de Zorndorff, était un homme de taille élevée, maigre, pâle, grave, froid, aux formes solennelles, fort digne dans ses relations avec les hommes puissans, ne s'abaissant jamais jusqu'à la flatterie, si commune dans les cours absolutistes. Avec ses subordonnés il fut toujours poli, contrairement à l'usage de la très-grande majorité des officiers-généraux de l'armée russe; sec dans ses paroles, froid de maintien, observateur rigide de la discipline, il ne s'oublia jamais, cependant, envers les officiers placés sous ses ordres*. D'une exactitude admirable et toute ponctuelle dans les détails de l'administration militaire, en temps de guerre comme en

* La famille suédoise des Stenbock est trcs-ancienne : ils sont issus d'an certain Ions, qui était seigneur {reicksrath) du royaume de Suède en 1205. Catherine Stenbock fut la troisième femme du célèbre roi Gustave Vasa. Le père de la reine Catherine fut créé baron en 1561, le jour de l'introduction des titres en Suède^ et ses arrièro-petits-fils furent créés comtes par la reine Christine en 1651.

Le comte Jean-Magnus Stenbock-Fermor a laissé plusieurs fils. L'un d'eux, le comte Jacques, a été marié à une riche héritière, la comtesse Essen, dont il a Joint le nom au sien ; c'est lui qui a. fait construire, à la Perspective Nevski, le passage Stenbock. Un autre, le comte Alexandre, a été marié à une personne encore plus riche, mademoiselle Iakoview. (Voyez la note au bas de la page 234.)

t9nip9 d^ paix, n ftQ 4istiDguait, l^s jour» de combal, par ^a courage accompagné de présence d'esprit et d'i^u sang-froid imperturbable* Il resta toujours probe, et les accusations de ses. nombreux, ennemis ne furent que des calomnies.

Jean-Louis de Liibberas, qui se faisait appeler baron, était originaire d'une famille écossaise émigrée pour la cause des Stuarts à Tépoque de Gromwell, et établie en Livonie. U entra au service de R^ssie, sous Pierre I, et sous le règne d'Anne il devint lieutenant-général dans 1^ eorps des ingénieurs sous les ordres et par la protection du maréchal Munich, ce qui ne Fempécha point, après Tavénement d'Elisabeth, de vilipender de toutes ses forces Munich, arrêté et eicilô. Le jour de l'inauguration, à Cronstadt, le 30 juillet 1752, de plusieurs travaux commencés par Munich et achevés par Lùbberas, celui-ci, m recevant le cordon de Saint-André des mains de l'impératrice Elisabeth, eut Tiafamie de lui dire, en présence de toute la cour, que ces travaux auraient pu être achevés depuis longtemps, sans la jalousie de Munich et les persécutions dont il avait été l'objet de sa part (il oublia seule- . ment d'ajouter que ces persécutions de l'impératrice Anne, dont il avait été redevable à la protection et aux recommandations du maréchal Munich, consistaient dans le grade de lieutenant-général, le cordon d'Alexandre - Nevski , d^ beaux appointemens et le don de plus de mille serfs). Ce plat courtisan, qui avait tout ce qu'il faut pour réussir à la cour de Russie, mourut la même année 1752; j'ignore s'il a laissé une postérité.

L'impératrice Anne avait, dans les dernières années de sa vie, pour médecin un homme fort estimable, investi de sa pleine confiance, et que Bieren, par calcul, ménageait beaucoup : c'était Jean-Bernard Fischer, j\é à Lubeck en 1685, Médecin à Riga, il fut appelé à Pétersbourg en 1736, et nommé arhiater, c'est-à-dire premier médecin de la cour et président du collège de médecine. L'empereur Charles VI lui envoya un diplôme de noblesse du saint-empire (riiterstaiid). Après l'avènement d'Elisabeth, il dut céder ses fonctions à Lestocq, et se retira à Hinterbergen, en Livonie, où il passa le reste de ses jours. Il y mourut en 1772. Les deux autres médecins de l'impératrice Anne, Leistenius et le Portugais Antonio Ribeiro Sanchez, étaient des créatures de Bieren.

Le beau-frère de celui-ci, Ludolf- Auguste de Bismark, sans jouer aucun rôle politique, avait, grâce à ces liens de parenté, une certaine importance de cour. Né dans la Marche de Brandebourg, en 1683, issu d'une très-ancienne famille, mais dénué d'esprit et d'éducation, ivrogne, brutal et cruel, un jour, à Magdebourg, dans un moment d'ivrognerie, s'étant emporté contre son valet de chambre, il lui passa Fépée

à travers le corps Le malheureux tomba et expira. Le second roi

de Prusse, alors régnant, le père de Frédéric II, se borna à faire dé-

tenir Bismark pÊnââiit â6s6s longtemps daus udq forteresse, èc à ûé point lui (bnuer le commandement d*un régiment, quoiqu'il fût le doyen des colonels. Il vint chercher fortune en Russie; veuf depuis 17i9 d^un premier mariage, grand dé taille, bien découplé, robuste, il cap< tiva Taffection de la belle-soeur de Bieren, la très-laide, ^naladive, raehjtique et repoussante M*^ de Treyden, la même qui avait refusé d'épouser le fils du maréchal Mtinich (voyez page 20^), et devint son époux. Admis au service russe avec le rang de général-major, il était général en chef dans la dernière année du règne d'Anne. Lors de l'arrestation de son beau-frère, il fut également arrêté et mis en jugement Comme symptôme caractéristique de ce temps-là, il faut dire que Bismark, général en chef des armées de Russie, alléguait, pour excuse valable, son ignorance coiiiplète de la langue russe! Dans une lettre justificative écrite du fond de sa prison, il disait : mir die russi$che Spracke ganz unèekannt^ und meine Frau zum Doîmetscher dienen mussen. Cette excuse ne fut point agréée car la régente, qui l'envoya à Tobolsk; il fut rappelé par l'impératrice Elisabeth, et mourut bientôt après, sans avoir eu d'enfans.

Le véritable factotum, de Bieren était un israélite nommé Lippmann, qu'il avait fait nommer banquier de la cour, et ensuite avait fait créer pour lui la place de « grand-commissionnaire de la cour » (oher-hofkommùsar), Bieren le consultait sur toutes les affaires; Lippmann assistait souvent au travail de Bieren avec les ministres du cabinet, les secrétaires du cabinet et les présidens des collèges, donnant son opinion sur les affaires et courtisé par tous. Les hommes les plus haut placés ménageaient et flattaient ce drôle, lequel, plus d'une fois, fit envoyer des gens en Sibérie, parce que tel était son bon plaisir. Il trafiquait de son crédit, il vendait les places, et il tfy eut sorte d'infamies qu'il n'ait commise?, de concert avec son ami et associé, un autre israélite nommé Bielenbach. Lors de Tarrestation de Bieren, Lippmann se hâta de dénoncer à la régente tous les placemens de capitaux faits par le duc de Courlande, ainsi que bien des choses intimes sur ses projets et vues politiques. Cette infamie lui valut la conservation, pendant l'année que dura la régence, de son rang de grand-commissionnaire de la cour.

Je m'aperçois qu'en parlant à la feuille précédente, du baron Jean- Albert Korff (page 414), j'ai omis, par môgarde, plusieurs détails. La feuille précédente se trouvant déjà imprimée, je vais narrer ici ces détails. Ce baron Korff avait été envoyé secrètement par Bieren, en janvier 1730, à Moscou, immédiatement après l'arrivée à Mittau de la députation chargée d'offrir à Anne la couronne, à des conditions de pouvoir très-limitées; il était chargé de porter à Reinhold Loewenwolde des instructions verbales, et de préparer, de concert avec lui, tes voies à la restauration du pouvoir absolu. Il entra en relations in-

rimes avec les Golovkine, les Saltykow et RomodanoysH, et sa oissîon eut nn plein succès. Ceci était de nature à lui valoir la reconnaissance de rimpératrice Anne; mais le tout se borna à une eief de chambellan. Korff s'était fait tort à lui-même par ses prétentions aux faveurs intimes de sa souveraine. Il était bien de sa personne, élégant, gracieux, fort aimable; mais i! échoua complètement, malgré son esprit fin et insinuant, et son caractère fort remuant. L'impératrice se trouvait complètement soas le charme de Bieren; ce dernier, ignorant, mal élevé, braUil, sauvage, convenait beaucoup mieux à Anne, une femme sauvage, brutale, mal élevée et ignorante, que n'aurait pu le faire Tintelligent, élcganl et savant Korff. D'ailleurs, Korff était un esprit fort; il ne dissimulait nullement ses opinions alhéisies, et l'impératrice unissait, à la dépravation et à la cruauté les plus insignes, un fond de snpersiiiion et de bigoterie incroyables. Bieren sut habilement jouer de ceite corde conire son compctiieur. Korff, pour se remeitre dans les bonaes grâces de son heureux rival, travailla beaucoup à l'éleciicMi de celui-ci comme duc de GouiJande, en 1737. Quelques mois auparavant il avail eu un due! avec le baron Charles-Louis de Idengden. (Voyez page 414.) Tous les deux recherchaient en mariage l'une des demoiselles d'honneur de rim^jéralrice, M"* de Wildemann, fille d'uB général prussien, et nièce, par sa mère, du maréchal Munich. La demoiselle donna la préférence à Mengden, de dix ans plus jeune ^e Korff; les deux concurrens con^iurent de se battre; le duel étant, i celte époque, inconnu en Russie, ils firent un voyage en Courlande, dans Tauiomne de 1736, et le combat eut lieu près de Millau*

Korff occupa, de 1733 à 1740, le poste de président de l'académie dés sciences de Pétershourg, dans lequel il avait remplacé le célèbre Ostermann, successeur, dans ce poste, de Laurent Blumentrost. Après le départ de Korff pour Copenhague, la présidence de l'académie fut donnée à Charles de Brevern, remplacé, en 1745, par un jeune homme de dix-sept ans, le comte Cyrille Razoumovski.

Sous le règne d'Anne, apparaissent sur la scène politique deux Russes, appelés toas les deux à jouer plus lard un rôle considérable à la cour d'Elisabeth : le prince Basile Répnine et le maréchal Apraxine.

Le prince Basile Anikititch Répnine, fils et père des deux maréchaux de ce nom, avait hérité de la loyauté du caractère de son père, et sans être doué d'aussi éminens talens que le fut son fils, il ne manquait point d'esprit, et il se distinguait par ce désintéressement, si fabuleusement rare à la cour de Russie, et héréditaire dans la famille des princes Répnine. U avait reçu l'éducation la plus soignée; il parlût plusieurs langues et possédait des connaissances solides en artillerie et dans l'art de l'ingénieur. Yif de caractère, se laissant souvent aller à des emportemens, il était cependant généralement aimé pour son boa

ooeur et raménité de ses formes. D servit avee distincâon dans rarmée de Munich contre les Turcs pendant les trois premières campagnes; ensuite, pris d'un mal de pied fort grave qui Tempèchait de monter à cheval, il dut retourner à Pétersboarg. Dans la dernière année da règne de Timpératrice Anne, il fut nommé, à son vif chagrin, membre de la commission d'enquête dans Taffaire Volynski; il ne se souciait nullement de tremper les mains dans ce hideux procès, et en même temps il n'y avait ancun moyen d'oser se refuser à siéger, sans encourir l'exil, et peut-être la torture. Il songeait déjà (ainsi que le racontait an demi-siècle plus tard son fils, le célèbre maréchal prince Nicolas Répnine, à mon oncle Korsakow) à avoir recours an procédé du célèbre Ostermann dans les cas difficiles, c'est-à-dire à se frotter le visage de figues sèches et à se proclamer malade de la jaunisse, lorsqu'au bout d'une dizaine de jours la commission fut dissoute et l'enquête confiée exclusivement à deux de ses membres : Ouchakow et Népluiew. Deux mois après, un tribunal de sénateurs et de dignitaires fut organisé pour prononcer un arrêt contre Volynski et ses amis 5 Répnine fit jouer les figues sèches, et par cet innocent stratagème, il échappa à la cruelle alternative, soit d'encourir le supplice peut-être, soit de charger sa conscience par un acquiescement à un arrêt aussi injuste qu'il fut barbare et atroce.

Sous le règne d'Elisabeth, Répnine fut très-bien en cour; il remplaça le prince Louis de Hesse-Hombourg, après la mort de ce drôle, dans la charge de grand-maitre de l'artillerie, fut nommé grand-maître de la cour du grand-duc héréditaire et directeur du corps des cadets. En 1748, le gouvernement russe envoya en Franconie un corps auxiliaire de trente-sept mille hommes, au secours de l'Autriche contre la France, et Répnine en fut nomumé le commandant en chef, avec la promesse d'un bâton de maréchal à son retour. Le cabinet de Versailles, qui avait à sa solde le vice-chancelier comte Michel Yorontsow, voulut ralentir la marche des troupes russes, et dans ce but il proposa à Répnine, par l'intermédiaire de Yorontsow, cent mille ducats; le prince Basile repoussa cette offre avec mépris et pressa sa marche. Il mourut la même année d'un coup d'apoplexie , au camp près Culmbach, le 21 juillet 1748, à l'âge de 53 ans, et sa mort fut l'objet de regrets universels.

Etienne Fédorovîteh Apraxine, unique rejeton de la véritable famille Apraxine (voyez page 12), était né en 1702; ayant perdu son père dans l'enfance, il fut élevé dans la maison du comte Pierre Apraxine, le frère aîné du grand-amiral ; les comtes Apraxine le traitaient en parent et en cousin, désireux de faire oublier de quelle façon ils avaient usurpé le nom de cette famille. La mère du jeune homme, Hélène Léontiévna Kokochkine, ayant épousé en secondes noces le comte Ouchakow, lequel, pendant tout le r^ne de l'impératrice Anne, fut le chef

de la terrftle obaneelleriô secrète et si puissant en cour; la protecttoa de son beau*père aida fort Etienne Apraxine à parcourir rapidement une carrière de rangs et d^aYancemens : à Fâge de 32 ans il se trou-' vait investi du titre de major aux gardes, fort recherché à cette épo»' que. Lors de la guerre contre les Turcs, Munich, désireux de plaire au puissant chef de la chancellerie secrète, prit Apraxine pour général de service dans son armée (ce que Ton appelle en France un aidemajor^général), et malgré son peu de capacité^ unie à une grande pa-* resse, il le conserva dans ce poste important pendant les quatre années de la guerre, en le faisant toujours passer, dans ses lettres à llmpé-' ratrice, pour un officier-général très-capable. Après la conclusion de la paix avec les Turcs, Apraxine fut appelé au commandement des troupes russes sur le littoral de la mer Caspienne, et envoyé en Perse en ambassade extraordinaire. Après la chuté de Bieren et Favénemerit de la princesse de Brunswick à la régence de l'empire, la nouvelle régente, pour cajoler le vieux Ouchakow, fit don à Apraxine de magnifiques terres, aujourd'hui possédées par son arrière-petit-fils, M. Victor Apraxine (le dernier rejeton de cette famille). L'impératrice Elisabeth, après son avènement au trône, ayant annulé en bloc toutes les donations et pro-' motions accordées sous la régence^ en ratifia cependant plusieurs par des oukazes spéciaux, et dans le môme but^ toujours celui de récompenser et ménager le vieux Ouchakow, elle confirma son beau-fils dans la possession des magnifiques propriétés qu'il tenait de la munificence de la régente. Plus loin, lorsqu'il sera question du règne d'Elisabeth, je parlerai du maréchal Apraxine et de sa famille. C'était un homme rusé, bas et plat, un intrigant sans pudeur ni vergogne, un courtisan fort assidu auprès des hommes influons ; malgré sa médiocrité, il fit une brillante carrière : il devint président du collège de la guerre sans posséder aucuns talens administratifs ; il devint maréchal et commanda en chef l'armée sans posséder aucuns talens militaires; la seule fois qu'il commanda en chef, il se signala par l'absence complète du coup d'oeil et du tact militaires, ainsi que par une indécision, une hésitation permanentes bien voisines de la lâcheté. La seule bataille rangée où il commanda en chef, celle de Gross-Iaegemsdorff, en 1757, et qui se termina par une éclatante victoire de nos troupes, se trouvait petdue vers le milieu de la journée; notre armée commençait à reculer, une partie de l'artillerie et tous les bagages étaient exposés à tomber au pouvoir des Prussiens, lorsque le éomte Roumiantsow (le célèbre maréchal, à cette époque général-major et commandant une division), de sa propre initiative, exécuta un mouvement énergique et habile, enfonça le centre de l'armée prussienne, et la journée se termina par la victoire de nos troupes, victoire dont le maréchal Apraxine ne sut môme point profiter, ni tirer parti. Apraxine était d'une bassesse de caractère, d'une perfidie et d'ime méchanceté à nulles autres égales : c*ôt2ut le

dSgae beau'flls da coiote Oacfaakow, dont il ftit Félèye politique, et le digne ami da câ.ateleux et perfide ciianceHer Bestoujew. GooeassioiiQer et Yol^ dans les administrations à lui confiées/ trahir sed amis, les desservir en cour, les mener à leur^ perte, tricher aux cartes, lui étaient i^oses familières. Grand, énormément gros, rohnste, il avait Pair d'un éolosse, et pourtant il était lâche; ainsi, déjà investi de la dignité de maréchal, ayant, à la suite d'un dîner copieux, triché aux cartes, et répondu par une parole de micacé à des expressions injurieuses proférées par le hetman comte Cyrille Razoumovski, celui-ci se leva, loi flanqua un soufflet; ensuite, Tayant saisi par le collet, lui administra une volée de coups de poing et de coups de pied, et Apraxine n'osa demander raison à. ce beau-frère de Timpératrice Elisabeth. Indolent et paresseux pour les affaires^ passionné pour le luxe, il menait un grand train de maison; toujours richement vêtu, couvert de diamans, il avait plusieurs centaines d'habits. U tenait table ouverte, et lors de son séjour à l'armée, il avait plus de cinq cents chevaux pour conduire ses bagages. Fier et hautain avec ses inférieurs, rempli de morgue à l'égard de ses subordonnés, il ne reculait devant aucune infamie pour soutenir et augmenter son crédit de cour. Il n'hésita point, pour gagner la bienveillance et l'appui du comte Pierre Scbouvalow, à se faire, en sa faveur, le porteur de ses paroles d'amour auprès de sa propre fille, la princesse Hélène Stépanovna Kourakine; il arrangea et protégea cette liaison, spéculant ainsi sur le déshonneur de sa propre fille! ^ L'un des épisodes les plus caractéristiques de la triste et hideuse époque dont je parle en ce moment, fut le procès de Voiynski, dBm lequel, ainsi que dans une photographie, se fait voir l'exact tableau de la cour et de la société de Pétersbourg sous le règne de l'impératrice Anne. Dans ce procès furent également, je ne dis point jugés, mais condamnés, le comte Platon Moussine-Pouchkine, Soïmonow, ïéropkine, Hroustchow, Eichler et de^La Suda. J'ai déjà parlé de Moussine-Pouchkine (voyez page 148) etile ïéropkine (pages 128 et 132). Ce dernier^ intendant de la cour et architecte fort instruit, avait, de même que le comte Moussine-Pouchkine, fait ses études à l'étranger, il avait visité la France et habité l'Italie; il possédait une belle bibliothèque, chose rare parmi nos compatriotes à cette époqne. Le comte Moussine- Pouchkine, avec ses belles alliances, sa fortune très^considérable, était l'un des%. personnages importans de la cour. Un instant assez mal vu

• Hélène Apraxine était la femme du prince Boris Alexandrovitch Kourakine, le fils unique du grand-écuyer ivrogne de l'impératrice Aime, de celui dont le médecin de la cour, le portugais Sanchee, disait que pour contraindre le grand-écnjer à boire de l'eau, il faudrait Tenroyer dans un pays oii il n'y eût ni Tin, ni Uèie, ni hydromel^ ni eau-de>vie. •

La princesse Hélène fut la mère de Kourakine, ambassadeur de Bussie auprès de Napoléon'!, et la bisaïeule des princes Alexis et Alexandre Kourakine, mariés, le premier à la princesse Julie Galitsyne, et le second à la comtesse Marie Gouriew.

par Timpéralrice Anne, à cause d'une liaison passagère entre }ui el Is^ grande-duchesse Elisabeth, il était remonté en crédit par Tappui de Volynski et du prince Alexis Tcherkaski, dont il avait épousé la nièce; nommé conseiller privé, il avait été appelé à présider le collège do commerce et à siéger au sénat. D professait, de même que Yolynski, une aversion profonde pour les Allemands ; malgré qu*il eut achevé se» études à Paris et commencé sa carrière dans la diplomatie, il n'aimait point Tadmission des étrangers au s^rice de la Russie; dans le collège du commerce par lui présidé, ainsi que dans la vaste administration ressortissante de ce collège, il éloigna beaucoup d'Allemands et les remplaça par des indigènes, ce qui lui valut la haine des Bieren et de toute la clique allemande, si puissante à la cour. Ce fut la source de sa perte et la véritable cause de la terrible catastrophe qui vint Tatteindre.

Fédor Ivanovitch Soïmonow, l'un des Russes les plus instruits et les plus respectables de son temps, appartenait à une famille noble connue dès le seizième siècle. Son grand-père, Athanase Soïmonow, avait été marié à Anna Sémè'novna Golovkine, ce qui rendait le père de Fédor Soïmonow cousin-germain du chancelier comte Golovkine et cousin issu de germain de la czarine Natalie, mère de Pierre I. Ces liens de parenté auraient pu procurer à Soïmonow une earri^e rapide, d'autant plus qu'il avait fait d'excellentes études et s'était voué à la marine, profession peu courue à cette époque. Encore dans les petits grades, il était connu pour être un habile marin et un officier fort instruit; la carte de la mer Caspienne, par lui rédigée, fut envoyée en don par Pierre I, en 1721, à l'académie des sciences de Paris, dont l'empereur était membre associé. Mais son caractère droit, franc, loyal, complètement étranger à toutes intrigues, lui faisait grand tort à la cour et lui créait de nombreux ennemis; à la lin de la campagne de Perse de 1722, où il s'était brillamment distingué, Soïmonow, ce parent du chancelier et de l'empereur lui-même, âgé pour lors de quarante "ans déjà, n'était encore que lieutenant-capitaine de vaisseau. II commanda la flottille russe au moment du siège et de la prise de Dantzig par le maréchal Munich, et lors de la guerre avec lea Turcs, il décida le khan des Calmouks, Dondouk-Ombo, à venir rqoîndre l'armée russe avec vingt mille hommes. A la suite de cela il fut nommé, en 1738, général-major et premier procureur au sénat. Son aversion pour les Allemands l'avait rapprofché de Volynski, lequel, ayant pour ennemi acharné l'amiral comte Nicolas Golovine, président du collège de l'amirauté, fit nommer, en 1739, Soïmonow commissaire-général de la flotte, ce qui lui donnait le droit de siéger au collège de l'amirauté. Volynski comptait bien sur la probité de Soïmonow et l'absence complète, chez lui, de tout esprit de courtisanerie, pour mettre au grand jour toutes les prévarications et concussions du comte Golovine. Cette

fiominatioa fat la téritable canse des malbeora qai vûfireot accabla le respectable Soîmonow.

André Fédorovitch HroastcboWf issu d^une bonne famille connue dès !e seizième siècle, avait reçu une excellente éducation; il avait achevé ses études à Tétranger, de même que léropkine, et, de même que lui, il possédait une fort belle bibliothèque. Il avait une jolie fortune ^ et sa femme, Anna Alexandrovna Koltovskoy, lui avait apporté une belle dot. Lui et léropkine s'étaient liés avec Yolynski et associés aux plans de celui-ci dans des vues d'ambition; voyant rapidement grandir Tinfluence de Volynski, ils espéraient, sous l'égide de sa protection, se faire avancer dans la carrière des rangs et des places.

Il en était de môme d'Ëichler et de La Suda. Le premier, Allemand, ie second d'origine française, ne se trouvaient point contens dé lâ position à eux faite dans le parti allemand : ils espéraient, en se ralliant aux indigènes, trouver les chances d'un plus bel avenir personnel. Jean de La^^uda possédait une vaste instruction; d'abord transIatetûC'^tt eolîége des affaires étrangères, il y était devenu secrétaire; mécontent de"^sôh chëÇ le vîcé-chancelier Ostermann; trouvant que Ton ne rendait point assez de justice à ses talens et à ses services, il avait prêté l'oreille aux àvîs et a^x, insinuations de Yolynski, ennemi juré d'Ostermann. Yolynski espérait, par le canal de La Suda, en arriver à se mettre au fait de tout ce qui se passait aux affaires étrangères; mais Ostermann, bien autrement fin et prudent que ne l'était son ennemi, avait l'habitude de s'entourer du secret le plus absolu, au point que lui-même, le plus souvent seul, et rarement avec Charles deJBrevem, chiffraitles dépêches quJLepjoyait et pch^ recevait*

JeanEîchIer7 originaire des provinces baltiqnes, fils d'un domestique, avait commencé sa carrière par être lui même domestique et joueur de flûte chez le grand-chambellan prince Ivan Dolgoroukow, auprès duquel il remplissait, également un métier bien infâme, impossible à pré* ciser autrement. D'une ruse et d'une finesse immenses, insinuant, habile, cauteleux, Eichler acquit une grande influence sur l'esprit de son maître, et lors du crédit tout-puissant de celui-ci à la cour de Pierre II, le domestique joueur de flûte obtint un rang au service et des lettrespatentes de noblesse; il devint une espèce de personnage; les gens les plus haut placés lui faisaient des politesses et avaient souvent recours à son intervention auprès du prince Ivan; des princes et des comtes échangeaient avec lui des poignées de mains, l'invitaient à dîner et à souper ; la noblesse moyenne et les employés le saluaient profondément. Lors de l'exil des Dolgoroukow, il eut l'habileté d'échapper à toute poursuite; protégé par sa qualité d'Allemand, il s'empressa (cela va sans dire de la part d'un être pareil) par oublier et renier complètement son ancien protecteur; il se précipita dans les antichambres de, Bieren, des Loewenwolde, etc.; grâce à leur protection, il avança de

grade eo grade, et dans la dernière année du r^e de nm{)ératTiee Anne, Tancien joueur de flûte, le mignon da grand-chambellan de Pierre II, occupait les fondions éminentes de secrétaire privé de Timpératrice en son cabinet ministériel, travaillait journellement avec Tim^ pératrice, avait toujours accès chez elle et chez; Bieren, et se trouvait exercer une influence directe et fort considérable sur tontes les affaires intérieures de Tempire, lesquelles venaient aboutir, en dernier ressort, à ce cabinet privé dont il était le secrétaire. Voyant la lutte acharnée engagée, dans le sein de ce cabinet, entre Volynski et Ostermann, Eichler ^voulut jouer double jeu en ménageant l'un et Tautre; il informait chacun d'eux de ce qui se disait par l'impératrice ou dans l'entourage de celle-ci 5 mais la bourrasque venant à éclater fut si forte, que Son double jeu fut dévisagé, et il se trouva enveloppé dans la catastrophe de Volynski, En résumé, Eichler était l'un des intrigans lés plus fieffés, mais les plus rusés que Ton puisse voir, et un drôle de la dernière espèce dans toute la force du terme. Singulier jeu de la destinée, introdnisa&t an être pareil dans la société intime de deux hommes aussi loyaux et aussi dignes d'estime que l'étaient Platon Moussine-Pouchkine et Fédor Soïmonowl Mais à cette époque surtout, il était important, pour la sûreté personnelle des hommes de la cour, de se trouver rapidement informés de ce qui se disait dans l'entourage intime et journalier du souverain, et, sous ce rapport, Eichler formait, pour leur coterie, une acquisition inappréciable.

J'ai déjà parlé d'Artémius Pétrovitch Volynski (page 149), cet homme doué de talens remarquables, mais d*Un caractère bouillant, envieux, hautain, dur, cruel, vindicatif et coucussionnaire. Sa naissance distinguée et son mariage avec une Narychkine, cousine-germaine de Pierre I, lui ouvraient largement les portes d'une belle carrière politique. Mais à la page 149 j'ai commis une erreur que je m'empresse de relever ici : celle d'avoir dit que Volynski est resté à Kiel en qualité de ministre de Russie auprès du duc de Holstein, jusqu'à l'avènement d'Anne au trône. Volynski, après la mort de la duchesse de Holstein, avait quitté son poste diplomatique, où l'ignorance de toute langue étrangère le plaçait d'aifleurs dans une position très-fausse, et il avait repris ses fonctions de gouverneur de la province de Kazan, où il se signala par ses exactions et sa cruauté, comme il l'avait déjà fait, sous le règne de Pierre f, dans le poste de gouverneur de la province d'Astrahan.

La haine de Volynski pour les Allemands , et surtout pour le plus puissant de leurs représentans en Russie, Bieren, les tortures auxquelles celui-ci le fit livrer, la mort cruelle à laquelle il le fit condamner^ avaient longtemps entouré le nom de Volynski d'une auréole de patriotisme et de martyre pour la cause nationale; l'histoire de Russie n'a commencée à être bien connue que de nos jours, et en général la critique historique, on peut le dire, est une création du

dix-neuYÎème siècle. La mémoire de Volynski avait passé à Tétai de légende : les écrivains Tavaient glorifiée, les poètes Pavaient chantée; un romancier fort connu, Tun des hommes les plus estimables de la Russie, M. Lajetchnikow, avait fait de lui le héros de son roman : La maison de glace, Mbis ce^qui avait surtout contribué à populariser le nom de Volynski, c'était la pièce de vers adressée à sa mémoire par un homme, dont le souvenir vivra éternellement dans les annales russes comme le type de Thonneur, du patriotisme plein d'abnégation, de la vertu civique dans son expression la plus sublime, Ynn des martyrs les plus sympathiques de la grande cause de la liberté en Russie — Conrad Ryléiew, pendu par ordre de l'empereur Nicolas, en 1826*.

Dans ces dernières quarante années, bien des documens, cachés dans les archives de l'état et dans celles de diverses familles, ont paru au grand jourj les détails de la carrière de Volynski et son procès ont été livrés à la publicité, et le masque de l'homme est tombé; sa lutte contre Bieren est aujourd'hui appréciée à sa juste valeur : c'est celle de deux ambitieux fourbes et cruels, dont l'un extermine l'autre.

Mais, je le répète, le procès de Volynski offre la peinture la plus fidèle des moeurs et usages de son temps.

. Encore à l'époque où il administrait la province d'Âstraban, ayant appris l'existence, dans l'un des couvons de cette ville, d'un riche vêtement sacerdotal brodé de perles magnifiques, orné de pierres précieuses, offert à ce couvent par Ivan-le-Terrible, et estimé à plus de cent mille roubles (plus de 600,000 francs), Volynski fait venir l'abbé de ce couvent, et le prie de vouloir bien faire porter chez lui ce riche vêtement, afin, dit-il, d'en prendre le dessin. L'abbé (nastoîatél) n'osa le refuser au gouverneur, marié à la cousine-germaine de l'empereur, et remit à l'un des serviteurs-serfs de Volynski ce vêtement, lequel, peu de temps après, fut rapporté au couvent. Deux ou trois jours à peine écoulés, ce môme serviteur se présente chez l'abbé, lui dit qu'il y a eu erreur commise dans le dessin, et le sollicite de leur donner le vêtement pour quelques jours encore. On le lui remet, il l'emporte, et plus de nouvelles du vêtement. L'abbé, au bout de quelques semaines, se rend chez le gouverneur pour réclamer le vêtement; Volynski joue l'étonnement, fait venir le serviteur, l'interroge; celui-ci nie avoir remis le pied au couvent après que le vêtement eut été rapporté, et déclare

* CuHU oieiecTBa! Bi ciesaxi JioÔoBbK) m» pOAHB'fi Auma,

• Ko ipauy ApeBseMy Gancona ! 4a Bce 420 flett om nepeBOCHn, TaMi sa orpa4ott, npii spaiaxi, B diaropo^nafl sjmsL

Uo^iien» ^pax^ spara Baponal nycTb jBiHocn wnnyn otOpochti!

OTem ceHeficTBal npHBe4H, UycTb ôyA^rh hccth oÔpasqoMi;

m-h Horujt ]iy4eoBKa, cusa; 3a CTpant^ymBii — ffi&ii'ËSHott rpy^bK),

4a saRBOBTi vh ero rpyAB H bIibo saRiaTUMi» BparoMi

CBATafl peBBOCTb rpa}K4aBBua! UocTbi4flOHy BenpaBOcy4iio.

(nojfloe co6panie coiHBenitt K. 0. PbuieBa, crp. 182, JteULnnvrhy 1861).

ne rien comprendre à tout cela. Ici commence nne scène qui est bien la peinture fidèle des moeurs de ce temps. Volynski fait apporter des verges et fouetter, en sa présence et celle de Tabbé, le serviteur, qui crie et jure, par le saint nom de Dieu, n'avoir pris le vêlement, ni ne l'avoir môme demandé à l'abbé. Alors Volynski, se tournant vers celui-ci, lui dit : c'est donc vom qui avez vole] et mm calomniez les autres f L'abbé, ahuri d'étonnement, peut à peine, sous le poids de sa stupéfaction, balbutier quelques mots; Volynski le fait charger de chaînes et le fait jeter en prison comme coupable de vol-sacrilége! Le malheureux gémit en prison pendant plus de quinze ans, jusqu'au moment où, après le supplice de Voljmski et la confiscation de ses biens, Ton retrouva, dans sa maison de Moscou, le vêtement sacerdotal, dépouillé de ses perles et de ses pierres précieuses!

Ayimt appris, à Astrahan, qu'un marchand de cette ville, contre lequel, je ne sais plus pourquoi, il avait déjà une dent, avait tenu des propos de blâme sur le compte de M"*» Volynski, il fit inviter à dîner ce marchand, lequel s'empressa de se rendre à cette invitation, ne pouvant contenir l'explosion de sa jubilation pour l'honneur insigne que son excellence, d'ordinaire si fière et si hautaine, daignait lui témoigner. A peine avait-on pris place à table, que l'on voit entrer deux heyduques armés de bâtons ferrés, qui commencent à rouer de coups le dos du marchand. Celui-ci saute de sa place et veut s'enfuir; mais il se trouve saisi aux épaules par deux laquais vigoureux qui le tiennent, pendant qu'à chaque arrivée d'un plat nouveau, les deux heyduques administrent la bastonnade au malheureux marchand. Pendant ce temps, Volynski mangeait sans se presser, causant de choses et d'autres. Ce singulier repas achevé, on conduit l'infortuné sur l'escalier, on lui arrache tous ses vêtemens, on le réduit au costume d'Adam au paradis, ensuite on lui attache aux épaules, aux mains, aux pieds, des morceaux de viande crue, et l'on fait venir des chiens de diasse ayant jeûné depuis la matinée. Le repas des chiens fini, les heyduques, ou plutôt les bourreaux, frottent de sel le corps du marchand depuis la tôte jusqu'aux pieds , le traînent dans la rue et le jettent dans la neige.

Des soldats de police, auxquels, à Kazan comme à Astrahan, il était arrivé de passer devant la maison du gouverneur sans avoir ôlé leur bonnet, étaient saisis par son ordre et cruellement fustigés avec des fouets à plusieurs lanières (kochka). Plus tard, lorsqu'il dirigeait les écuries de la cour, il lui arriva de condamner plusieurs de ses subordonnés à marcher, pendant des heures entières, sur les rayons d'une roue posée horizontalement par terre, et s'il leur arrivait de mettre le pied, non sur un rayon, mais par terre, alors un homme, préposé exprès dans ce but, leur assénait des coups de bâton.

Un jour, un jeune prince Mestcherski, enseigne de vaisseau, insulté par Volynski, qui lui adressa des injures de cocher, ayant répondu à

ce saavâgô quMl eût à se modérer vis-à-vis d'un homme tout aussi bon gentilhomme que lui, Volynski s'écria : je vais te faire voir comment tu es mon égal! II le fit saisir, lui fit lier les mains, lui fit donner des coups de bâton, le fît attacher par les jambes, dans la posture d'un homme à cheval, sur Tune de ces grandes et larges poutres, placées horizontaiement et assez haut, sur lesquelles on liait les gens pour les fustiger; il lui fit barbouiller le visage avec de la suie, et fît attacher à chacun de ses deux pieds une lourde boule en fer, ainsi qu'un chien, que l'on excitait à coups de fouet. Le neveu de ce prince Mfestcherski racontait â M. Karabanow, que ces chiens avaient enlevé des morceaux de chair aux jambes de son malheureux oncle

A Kazan, il se brouilla avec Farchevôque Sylvestre et se mit à vexer le clergé, à le persécuter. Un jour, il entra dans une telle colère contre Joseph Soudovikow, secrétaire de l'administration ecclésiastique de Kazan, qu'il saisit une épée, voulut le tuer, et Soudovikow ayant pris la fuite à toutes jambes, Volynski le poursuivit, Tépée à la main, à travers toutes lès chambres de l'hôtel du gouverneur, jusqu'au pied de l'escaiier. Il faisait fouetter les serviteurs de l'archevêque, môme les employés de son administration; il s'emparait des vôtemens sacerdotaux dont la richesse le tentait; il faisait travailler pour lui, par force et sans la moindre rémunération, pendant des mois entiers, les serfs des domaines ecclésiastiques; il s'emparait des bâtimens appartenant à l'archevêché, et dans l'un de ces bâtimens il logea ses chiens de chasse; il s'amusait à chasser, avec une meute nombreuse, sur les terres des domaines ecclésiastiques pendant que les blés étaient encore sur pied; il enleva au clergé deux terres dont il fît cadeau à l'un des gentilshommes du pays, André Pissemski, etc., etc.

Tant que vécut Pierre II, le petit-neveu-germain de M"* Volynski, l'archevôque de Kazan n'osa porter plainte, et ne s'y décida qu'après l'aVénement d'Anne au trône. Volynski courut à Moscou, offrit à Bieren une somme très-ronde, et les plaintes du prélat restèrent vaines. En môme temps surgit une nouvelle affaire. Un oukaze du sénat avait défendu d'employer, à la construction des bâtimens à voiles, les musulmans, sujets russes, habitant la province de Kazan; Volynski avait retenu cet oukaze chez lui pendant la durée de trois mois; il avait fait promettre, pendant ce temps, aux musulmans, de leur éviter ce travail s'ils voulaient lui faire don d'une somme d'argent, et avait prélevé ainsi plusieurs milliers de roubles, outre une collecte spéciale faite parmi eux dans le but de graisser la patte au secrétaire de Volynski, aux employés de sa chancellerie et môme à ses domestiques.

L'affaire éclata; le grand-écuyer lagoujinski, rétabli dans ses fonctions de procureur-général du sénat, ne pouvait souffrir Volynski, en premier lieu, parce que lagoujinski, sous le rapport de la probité pécuniaire, était toujours resté pur; ensuite, par la raison que Volynski

si fier de sa naissance et de sa généalogie, s'était souvent exprimé en termes dédaigneux sur le compte du grand-écuyer, lequel était fils d'un maître d'école et avait débuté sous les auspices du maréchal Golovine et de Pierre I , d'une façon bien crapuleuse (voyez page 184). Volynski fut mandé à Moscou, mis aux arrêts, et une enquête sévère fut ordonnée. Il eut encore recours au tout-puissant Bieren, lui offrit une somme très-forte, adressa, d'après ses conseils, une lettre à l'impératrice, dans laquelle, avouant une partie de ses concussions, il se jetait à ses pieds en implorant son pardon. Bieren décida l'impératrice à pardonner! Les arrêts de Volynski furent levés et l'enquête mise à néant. lagoujinski, voyant bien à quel homme il avait affaire, dit. à l'impératrice et répéta hautement, que Volynski était un scélérat, et que la Russie aurait même gagné à dépenser trente "mille ducats pour se débarrasser d^un homme pareil : allusion évidente aux larges cadeaux, offerts par Volynski à Bieren.

Pour achever de peindre cet homme, il faut ajouter que dans sa nombreuse domesticité il y avait deux de ses fils naturels et reconnus pour tels : Némtchinow et Kourotchkine. Leur pèi^ les avait fait inscrire comme se$ serfs^ les tenait et les traitait comme serfs!

Volynski, pour se pousser en avant, se mit à faire assidûment la cour, non-seulement à Bieren, mais encore à Charles-Gustave de Loewenwolde. Ces deux chefs du parti allemand étaient contons de voir un Russe pur-sang, uu homme de rang, de naissance et bien allié faire des courbettes devant eux ; ils en avaient beaucoup de pareils, du reste, autour d'eux, mais celui-ci était doué, non-seulement d'une remarquable intelligence, mais encore d'une aptitude réelle pour les affaires, et de plus, n'ayant ni conscience, ni vergogne, il était prêt à accomplir tout ce qui pourrait servir à l'accroissement de son crédit de cour. Pour gagner la bienveillance de Charles Loewenwolde et de son frère Reinhold, il faisait leur partie au pharaon, au quinze, et s'arrangeait presque toujours de façon à perdre. Charles de Loewenwolde aimait à gagner parce qu'il était fort avare et thésaurisait beaucoup; Reinhold, fort prodigue au contraire, gros joueur, dépensier et toujours endetté, aimait à gagner pour alimenter son jeu et ses dépenses. Pour plaire à Bieren, passionné pour les chevaux, passant des heures entières au manège, Volynski se posa en grand amateur de la race chevaline; il s'y entendait du reste fort bien, et peu de temps après son arrestation à Moscou, il fut nommé aide-de-camp-général de l'impératrice et adjoint au grand-écuyer comte Charles de Loewenwolde dans l'administration des écuries de la cour et des haras de Tétat. Pour se rapprocher de l'impératrice qui aimait beaucoup la chasse et le tir, il se fit confier également l'administration des chasses de la cour. Après la mort de Charles de Loewenwolde, il fut appelé à la direction en chef des écuries de la cour et des haras, et nommé grand-

veneur. Le titre de grand-écuyer fut conféré au prince Alexandre Kourakine, cet ivrogne célèbre, ne sachant que boire et faire le bouffon; les écuries de la cour se trouvant dirigées par le nouveau grandveneur, Kourakine prit celui-ci en aversion, devint son ennemi juré, et se mit à le poursuivre de quolibets. Il s'en allait, par exemple, racontant tout haut qu'à la façon dont Yolynski, assis, plaçait Tuné de ses jambes sur Fautre et d'après les plis de son front, lui, Kourakine, pouvait deviner d'avance, si cet homme allait mentir, ou calomnier, ou voler. Il tenait ces propos en présence du corps diplomatique et même à la table impériale; le grand-écuyer de l'empire, le prince issu des grands-ducs de Lithuanie s'était constitué, volontairement, le bouffon officieux de l'impératrice et de Bieren

Néanmoins, les attaques de Kourakine n'empêchaient point Yolynski de s'introduire toujours plus intimement dans la confiance de Bieren. Le comte lagoujinski, la veille de sa mort, disait : ;> vois bien que Volynskiy à force d'intrigues et de bassesses, finira par arriver à être ministre; mais vous verrez qu'après une couple d'années passées au ministère, l'on sera obligé de le faire pendre*.

En 1737, Yolynski fut envoyé, avec le vieux baron Schafîrow et Néplui«w, au congrès de Niemirow, où les plénipotentiaires russes, autrichiens et turcs s'étaient réunis pour débattre les conditions de la paix, et les débattre sur un soi neutre (la Ppdolie faisant alors partie du royaume de Pologne), dans le château du plus riche d'entre les magnats de la grande famille polonaise des Potoçki. Je viens de prononcer le nom de Népluiew, et je parlerai ici de cet homme, qui joua ensuite un rôle considérable et fut l'un des juges-bourreaux de Yolynski.

Ivan Ivanovitch Népluiew, né en 1693, appartenait à une très-ancienne famille de la même origine que les Romanow et les Schérémétew. Il avait vingt-deux ans, et il venait de se marier lorsque mourut sa mère, née princesse Mychetski; elle avait mangé toute sa fortune

• Le cabinet impérial, dont les membres portaient le titre de ministres, fut créé par l'impératrice Anne an conunencement de 1731, et composé d'abord du chancelier comte Oolovkine, du yice-chancelier comte Ostermann et du prince Alexis Tcherkaski, auxquels, peu de semaines après, Pon adjoignit le grand-maître d'artillerie comte Miinich (depuis maréchal). Golovkine mourut en 1784, et fut remplacé, dans le poste de ministre, par le grand-écuyer comte Charles de Loewenwolde. Celui-ci mourut Pannée suivante, et fot remplacé par le grand-écuyer comte lagoujinski, mort un an après. Deux ans après la mort de lagoujinski, Yolynski fut nommé ministre^ et comme lagoujinski Pavait prévu, il resta à ce poste pendant deux années seulement (du S avril 1738 au 12 avril 1740). Il fiit remplacé par Alexis Bestonjew-Rionmine, lequel, en novembre de la même année, le jour de Parrestation de Bieren, fut' également arrêté et conduit à la forteresse. Ce même jour, le comte Michel Golovkine fut nonuné ministre du cabinet. A Pavênement d' Elisabeth au trône, le cabinet fut supprimé et remplacé par une conférence ministérielle.

et celle de son mari, et ne laissait à son fils qu'une tonte petite terre. Néplaiew, snr les conseils du grand-amiral comte Apraxine et du général Grégoire Tehernkchew, anciens amis de son père, se décida à en* trer à l'école, à ^diel^ à chercher carrière et fortune. Après avoir commencé ses études à Fécole de Novgorod, il passa à celle de Narva, se fit recevoir à Técole de navigation de Pétersbourg, fut envoyé pour servir, en qualité de voloi^ire, dans la flotte vénitienne, ensuite dans la flotte espagnole, et revj'm à Pétersbourg en 1720. Pierre I, avec son coup d'oeil d'aigle, reconnumvite qu'un marin assez médiocre pouvait être cependant un excellent diplomate, et l'employa dans l'un des postes les plus importans, en le nommant, en 1721, chargé d'affaires de Russie à Constantinople. Ayant reçu, quelques années après^ le titre de ministre plénipotentiaire, Néplifiew représenta la Russie à Constantinople, avec talent et habileté, jusqu'au miÉj|nent où la guerre vint a éclater, en 1735; alors il fut nommé consfeiller privé et membre du collège des affaires étrangères. La diplomatie russe était dirigée par Ostermann; Népluiew, toujours attentif à flairer d'où le vent soufflait et à s'incliner devant le pouvoir, se constitua le flatteur et le commensal journalier du fin et rusé vice-chancelier. En même temps, pour se créer de nouveaux appuis en cour, il épousa, en secondes noces, Anna Panine, belle-soeur du grand-écuyer prince Kourakine, le favori et le bouffon de Bieren. Lorsque le congrès de Niemirow eut été décidé, Munich, ennemi d'Ostermann, demanda que Schafirow y fût envoyé comme plénipotentiaire; Bieren, qui se défiait de Munich, y fit également envoyer Volynski , à cette époque son homme-lige ; Ostermann, sachant que Schafirow était son ennemi juré, et prévoyant que Volynski allait également le devenir bientôt, leur fit adjoindre son ami et protégé Népluiew. Le congrès de Niemirow échoua à la suite des intrigues et de la pression exercée sur la Porte-Ottomane par l'ambassadeur de France à Constantinople, marquis de Villeneuve. Népluiew, après avoir administré pendant quelques mois la province de Kiew, revint à Pétersbourg, où il fut l'un des juges de Volynski. Pour le récompenser de son zèle dans cette hideuse et atroce affaire, Ostermann, après l'avénement de la princesse de Brunswick, lui fit conférer le cordon d'Alexandre-Nevski et de magnifiques propriétés en Petite-Russie, d'un revenu annuel de plus de trente mille roubles (environ deux cent mille francs en monnaie actuelle). En même temps, en décembre 1740, il fut nommé gouverneur de la Petite-Russie. Un an après, la roue de la fortune vint à tourner ; la famille de Brunswick et Ostermann furent jetés dans les cachots; le gouverneur de K Petite-Russie fut arrêté, on lui ôta son cordon, on le priva des propriétés récemment à lui octroyées, et on le conduisit, chargé de chaînes, à Pétersbourg, où il fut écroué à la forteresse. . Mais il avait été trop fin et trop prudent pour se laisser aller, sous les régimes précédens, à la moindre dé-

marche hostile à h grande-ducbesse Elisabeth ; après quelques s^nalaes de captivité, il fut élargi et mandé au palais » où Timpératrice Elisabeth le décora, de ses mains, du cordon d'Alexandre-NevskL N^uiew^ qui avait, comme son ami et patron Ostermann, le don de verser des larmes à volonté, tomba à genoux en sanglotant de bonheur, disait-il» de voir enfin la fille de son bienfaiteur occuper ce trône, lui revenait de droit, ajoutait cet homme, qui avait servi les régimes précédons avec une platitude poussée jusqu'à la férocité. Mais ces larmes furent versées en pure perte : les terres petites-russiennes ne lui furent point restituées, et au lieu d'une place au sénat, par lui briguée, il fut nommé gouverneur d'Orenbourg, ce qui était un exîl déguisé. Il partit pour ce pays éloigné; il y déploya de véritables talens adoûnistratifs, ayant immortalisé son nom dans cette contrée; ce fut lui, entre autres, qui établit la ville d'Orenbourg sur remplacement par elle occupé aujourd'hui *.

En 1751 , il vînt à Pétersbourg pour y soumettre à la conférence ministérielle son projet de commerce avec l'Inde par Khiva et Boukhara. Le projet fut reconnu impraticable; mais Népluiew, lequel s'était largement. rempli les poches à Orenbourg, fit de riches présens au chancelier Bestoujew, au vice-chancelier Michel Vorontsow, à Pierre Schouvalow, et obtint le rang de conseiller privé actuel. Ses efforts pour se faire nommer ministre de la conférence échouèrent cependant; il dut retourner à Orenbourg, et ce fut seulement neuf ans après, eu 1760, qu'il obtint ce poste si recherché par lui, avec un siège au sénat. Catherine II, en se rendant à Moscou pour la cérémonie du sacre, conféra à Népluiew le cordon bleu et lui confia, pour le temps de son absence, le gouvernement de la ville et province de Pétersbourg, poste d'une haute importance dans ce moment-là: la position de Catherine sur le trône n'ayant été rien moins que solide dans les douze premières années de son règne. Enfin, deux ans plus tard, la cécité obligea Népluiew à quitter le service; mais il eut encore le talent, en présentant sa démission, d'obtenir de magnifiques terres en Petite-Russie, et une somme de vingt mille roubles pour le soi-disant paiement de dettes fictives. Il mourut octogénaire en 1773. C'était un homme de beaucoup d'esprit, doué de talens administratifs; un fin et habile diplomate sous un air de rude franchise; rusé, insinuant, habile à passer d'un camp dans l'autre, un plat courtisan, sans pudeur ni vergogne, capable de commettre toutes sortes de bassesses et de cruautés pour en arriver à ses fins. Les divers régimes sous lesquels il vécut, finirent toujours par lui témoigner une faveur signalée; tous trouvèrent en lui un serviteur plein de zèle et en môme

• La vflle d'Orenbourg avait été fondée par Kirilow, en 1735, sur la rÎTière d'Oie (Opb) , transportée par Basile Tatistchew, en 1740, à 18 verstes de là, et entln établie par Népluiew sur son emplacement actuel.

temps dlntelligence, pour exécuter tout ce qu'on lui ordonnait, et une absence complète de conscience ne lui permettant de s'arrêter devant rien, ni d'hésiter en aucune occasion pour remplir les ordres reçus. Ces hommes-là sont bien commodes pour les gouvememens absolus, et ne manquent jamais de faire une belle carrière sous un régime de despotisme, dont le résultat inévitable, et en tous lieux, consiste à abaisser les âmes et à avilir les caractères.

£n parlant de Népluiew, il ne faut point oublier Tun de ses prédécesseurs dans l'administration des provinces de l'Oural , le fondateur de la ville d'Orenbourg, Ivan Kirilovitch Kirilow, lequel venait de mourir, en 1738, de phtisie, à Samara. Cet homme remarquable et respectable était le fils d'un simple paysan; il devint l'un des Russes de son temps les plus versés en mathématiques, en mécanique, en his^ toire, en métallurgie et dans la science financière, enfin l'un des représentans les plus éminens de l'intelligence innée du peuple russe. Son mérite et son incorruptible probité lui valurent, sous le règne de Pierre I, la place de secrétaire au sénat. Plus tard, il devint premier secrétaire (ober-sekréter) et conseiller d'état. Passionné pour la géographie, ayant lui-même rédigé plusieurs cartes fort appréciées, il écrivit un mémoire pour démontrer l'utilité d'envoyer le célèbre Behring en une nouvelle expédition au Kamtchatka. Ce mémoire, traduit en allemand par l'académicien Muller, fut présenté à Bieren, et l'expédition fut décidée.

Ce navigateur Behring, dont je viens de parler, était un homme fort distingué sous tous les rapports, courageux, énergique, intelligent, et avec tout cela d'une modestie rare. Danois d'origine, né en 1680, à Horsens, dans le Jutland, il entra en 1704 au service de Russie. Sa première expédition, accomplie de 1725 à 1730, amena, entre autres, la découverte du détroit qui porte son nom, et sa seconde expédition lui coûta la vie. H mourut de maladie et d'épuisement, le 8 décembre 1741, dans l'île d'Avatcha, laquelle porte aujourd'hui son nom*.

♦ L'un de ses arrière-petits-fils, Alexandre Pétrovîtch Behring, dont la mère avait été une Timachew, sollicita, Pon ne saurait trop dire pour queUe raison, l'autorisation de joindre à son nom celui, fort peu illustre, des Timachew, ce qui lui fut accordé par Alexandre L

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