‹ Mémoires du prince Pierre Dolgoroukow (volume 2)Chapitre 21 sur 39 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

SOMMAIRE : Volynski devient minifltre du cabinet — Sa lutte avec Ostermann ; «es imprudences. — Sa lettre à Pimpé^ratrice et ses propos sur le compte de Bieren. — - L'affaire de Trédiakovski. — Mise de Volynski aux arrêts dans sa maison. — Son procès. — Sa translation à !& forteresse. — Horribles tortures auxquelles lui et ses co-accusés se trouvent soumis. — Inanité des charges de l'accusation de lèsemajesté et cruauté épouvantable des juges. — Partialité de l'impératrice. — Composition du tribunal. — Il prononce une sentence atroce. — L'impératrice liésite ; Bieren l'emporte. — Arrêt terrible. — Supplice de Volynski, léropkine et Hroustchow. — Belles et magnifiques paroles tracées par Catherine II sur le dossier de l'affaire Volynski. — Destinée des enfans de Volynski ; destinée de Monsssine-Fouchkine^ d'Eichler, de La Suda et de So'ùnonow.

Le congrès de Niemirow ayant échoué, nos plénipotentiaires revinrent à Pétersbourg, et Volynski fut nommé ministre du cabinet, au ^rand mécontentement d'Ostermann. Celui-ci ayant fait à Bieren quelques objections avec ce ton humblç et cet air si profondément dévoué, dont le vice-chancelier avait Thabitude de ne jamais se départir dans ses relations avec les favoris de la cour, le duc de Courlande, lequel, à cette époque, croyait voir dans le nouveau ministre parviui nommé un homme tout dévoué à sa personne, répondit à Ostermann : mon cher conUe^ Volynski m'est redevaUe de n* avoir point été pendu lorsque la cour habitait encore Moscou; je sais tout ce qu'on peut dire à son sujet; je connais ses défauts^ je connais ses vices; mais que voulez-vous y faire? Où trouver, parmi ces Russes, un homme qui vaille mieux que lui et soit plus capable I Tous ces Russes ne sont bons à rien; il n'y a point de choix possible parmi eux; il faut les prendre tels qu'ils sont!

Telle était l'intime conviction de ce misérable Bieren, escroc et tyran à la fois, et Ton peut comprendre maintenant la haine si légitime et si méritée, à lui vouée par toute la nation russe.

Plus Volynski s'élevait en rang et en crédit, plus sa position de cour devenait glissante et difficile. De ses trois collègues au ministère du cabinet impérial, l'un, le maréchal Munich, se trouvait absent de Pétersbourg, faisant la guerre aux Turcs-; un autre , le prince Alexis Tcherkaski, esprit médiocre, caractère timide jusqu'à la lâcheté, était un homme complètement nu), et d'ailleurs redevable à cette nullité même,

ainsi qu'à son immense fortune, de la hante position politique à h' quelle on Payait, pour ainsi dire, hissé. Mais le plus actif et le plus remuant parmi les ministres du cabinet, sous une apparence de tran^^ quille candeur et malgré ses fréquentes attaques de goutte, le yice-^ chancelier Ostermann se trouvait tout naturellement devenu un enneml de Volynski. Depuis trois ans qu'était mort Charles de Loewenwolde, avec l'absence à peu près permanente de Munich, avec la nullité et la poltronnerie de Tcherkaski, enfin avec Tétat maladif et ner-^ veux de lagoujinski pendant l'espace de temps si court où ce dernier fut appelé à siéger au cabinet, Ostermann était devenu à peu près le maître absolu des affaires ; il s'agissait seulement, pour lui, de se main^ tenir en bons termes avec Bieren, et personne n'égalait le cauteleux vice-chancelier dans l'art de se ménager des relations utiles. Voici que maintenant surgissait un collègue, se posant dès le premier moment en concurrent, et voilant les visées de son ambition personnelle ainsi que son aversion pour Ostermann, du prétexte, si puissamment populaire à cette époque, de patriotisme national irrité contre les Allemands* La lutte entre les nouveaux collègues ne tarda point à s'engager, mais elle était fort inégale. Volynski, vif, pétulant, emporté, souvent ^ort intempérant dans ses propos, et se laissant parfois aller jusqu'à oublier les règles de la prudence la plus vulgaire, se trouvait sans cesse joué sous jambe par le vice-chancelier, toujours calme, mesuré, prudent, pesant toutes ses paroles, ne se laissant jamais aller jusqu'à un moment de vivacité; Ostermann savait à merveille, dans la discussion^ et sans jamais se départir soi-même de cet air de bonhomie candide à lui particulier, irriter Volynski, le mettre hors de lui, l'amener à laisser échapper des paroles imprudentes ou à commettre des fautes politiques. Volynski, désireux d'arriver à obtenir la plus haute influence dans l'état, tantôt faisait des avances aux Russes, se posait en ennemi des Allemands, tantôt se livrait à des actes de hauteur, de dureté, de cruauté dignes de Bieren lui-même; enfin, il ménageait beaucoup la nièce de l'impératrice, la princesse Anne, dans l'espérance, sous son règne ou sa régence, de jouer le premier rôle dans l'état, et pendant ce temps Ostermann, fortement appuyé par Bieren, dominait, par l'intermédiaire de celui-ci, l'esprit de l'impératrice, dont la passion pour Bieren et l'aveuglement à l'égard de cet homme étaient incurables.

L'impératrice Anne témoignait, au reste, à Volynski, une grande bienveillance; non-seulement elle appréciait son talent pour exposer et présenter les affaires, le soin et Thabileté qu'il apportait à lui plaire et à prévenir ses désirs, mais encore elle se sentait attirée vers lui par une grande similitude de caractère. Tous les deux étaient des natures sauvages, abruptes, égoïstes, sans coeur ni entrailles, sans foi ni loi, méprisant l'humanité, voyant dans les hommes des instrumens créés pour •servir à la satisfaction de leur ambition et de leurs pldsirs. L'impé-

ratrice disait da son nouveau miUstre : impomHe de trouver un meil* leur rapporteur d'affaires (dokladtckik).

Pour peindre Volynski, il faut dire un mot de son début dans son nouveau poste. La première fois qu'il vint y siéger, le secrétaire du cabinet, Iakoview, lui présenta, suivant Tusage, à signer la formule du serment, dans laquelle, en ce temps, il était dit que la violation du serment, entraîne la peine capitale. Volynski s'écria : « comment? L'im- » pératrice m'accorde gracieusement le rang de ministre, et toi, tu » m'accordes le droit au billot et à la hache? » Il se mit à persécuter Iakoview, et n^eut ni paix, ni trêve qu'il ne l'eût fait destituer et exiler à VybdrgI

Parmi les prétendans à la place obtenue par Yolynski, se trouvait ramiral comte Nicolas Golovine, plus ancien de rang que le nouveau ministre. Il tint des propos blessans sur cdui-ci, lequel, l'ayant appris, bforma l'impératrice des concussions de Golovine dans l'administration du collège de l'amirauté par lui présidé. L'impératrice chargea Volynski de faire une enquête à huis-clos; il fut avéré que l'amiral avait pris 25,000 roubles dans la caisse de l'amirauté, et s'était fait donner, par un étranger, un pot-de-vin do 7,000 roubles, sans parler d'autres prévarications plus difgciles à prouver; mais Golovine, connaissant le terrain sur lequel l'on marchait à Pétersbourg, fit un large cadeau à Bieren, et conserva sa place; l'affaire tomba à l'eau, seulement l'amiral devint, comme on peut bien le penser, un ennemi juré du nouveau ministre.

La lutte entre Ostermann et Volynski allait en s' aggravant; celui-ci disait à ses amis : < je ne sais que faire, en vérité! J'ai deux collè- » gués, dont l'un ne fait que se taire (Tcherkaski) et l'autre ne parle » que pour tromper! » (Ostermann). Pendant ce temps, chargé par l'impératrice de lui présenter un travail sur les réformes nécessaires à opérer, il s'occupait de la rédaction d'un volumineux mémoire à ce sujet; il réunissait souvent ses amis, leur faisait lecture de fragments de son travail, l'on causait, l'on discutait, Ton parlait des hommes et des choses du jour. Dans le travail qu'il rédigeait, Volynski s'élevait avec force contre les abus et les concussions, lui, ayant passé sa vie entière à concussionner, à abuser de son pouvoir de la façon la plus criante, la plus dure, parfois la plus barbare!!!.... Pour ne point être dérangés par des importuns, l'on se réunissait vers les huit heures du soir, l'on se mettait à table, et après le souper on lisait et l'on discutait jusqu'à onze heures environ. Ces réunions amicales et fort anodines furent représentées comme des conciliabules nocturnes de conspirateurs acharnés.- Volynski s'y laissait aller souvent à des propos d'une franchise exagérée; un jour qu'il fut question des Commentaires de Juste Lipse sur Tacite et du portrait de Messaline , il dit : ce n'est point aujourd'hui le moment de parler de ce livre, et une autre fois, en causant des

cireonstances propices qui semblaient le poasser, lai, au faite da poovoir, il s'écria, en accompagnant ces paroles de gestes : lorsque le bonheur vous arrive^ il faut se hâter de V aspirer far la bouche et de le saisir des deux mains. Parlant un jour de la différence de position entre la noblesse russe et la noblesse polonaise, il disait, en laissant échapper un profond soupir : < les magnats polonais sont heureux, ils sont indé- » pendans, ils sont puissans; le roi lui-même n'oserait rien faire à un ^ schliachtiç ^ et nous autres Russes, nous sommes obligés de tout » craindre et de tout redouter sans cesse! »

En somme, il fallut une grande fourberie inquisitoriale pour transformer, en conspiration et en crime d'état, ces conversations intimes, amicales, frondeuses il est vrai, mais ne dépassant nullement les limites d'une anodine opposition de salon. Un acte plus coupable, si toutefois il est réellement prouvé, fut l'envoi, au nouveau secrétaire du cabinet, Ëichler, d'une lettre anonyme contenant de violentes accusa^ tiens contre Ostermann. L'on fît publier la promesse d'une récompense honnête à celui qui se déclarerait l'auteur de cette lettre; comme de raison, personne ne se présenta; plus tard, lors du procès, l'on affirma que les auteurs de la lettre étaient Eichler lui-même et Volynski; mais les accusations élevées, dans ce procès, contre tous les accusés, sont si exagérées et si fallacieuses que l'on ne saurait les accepter à moins de preuves évidentes et irrécusables*.

* Bons le règne de Catherine I, l'on ramassa, près de la cathédrale d'Isaac, une lettre anonyme fort blessante pour l'impératrice. Un oukaze du 21 avril 1726 contenait les clauses suivantes :

1) A celui qui découvrirait l'auteur de la lettre, deux mille roubles et un rang ;

3) Cet oukaze devait être lu dans toutes les églises ;

3) i7 était sévèrement défendu de parler, dans les réunions privées, et même enfa^ mille {l\\) du contenu de cette lettre;

4) Si, dans les six semaines, les coupables notaient point découverts, ils seraient publiquement anathématisés dans les églises (! ! I).

Bien plus tard encore, sous le règne de Paul, Pon s'y prenait d'une façon bien antro. Lorsque ce prince donna l'ordre d'achever en briques la construction de la noavelift cathédrale d'Isaac, commencée en marbre par Catherine II (et détruite sous Alexandre I), Ton attacha à la porte de la cathédrale ce distique :

4Byxi qapcTBi boti naMSTHaRi npHja^HUft

HBSI MpaMOpHUfl — a lepll KBpOHIBUtt!

(c'est-à-dire : voici le digne modèle de deux règnes : l'un de marbre, l'autre en briques). Paul, furieux de ce que l'on ne trouvait point le coupable, dit au procureur-général prince Lapouhine et au f&vori Eontaïssow : je n*ai donc plus de sujets fidèles ! Iiapoahine et Koutaïssow, effrayés, payèrent un pauvre diable pour qu'il s'avouât l'auteur du distique, lui promettant qu'il ne lui en arriverait rien. Le' malheureux crut à leur promesse ; il fut envoyé en Sibérie, et ces deux monstres, Lapouhine et Eontaïssow, pour éviter toute indiscrétion, Itti firent couper la langue et les deux oreilles, de fiiçon que l'infortuné ne pouvait ni parler lui-même, ni entendre parler les autres. Il com* muniquait avec les hommes par l'intermédiaire d'une ardoise constamment suspendue à son cou : sur cette ardoise l'on écrivait ce que l'on avait à lui dire, et le malheureux y traçait sa réponse !

Dans Tété de 1739, trois fonctionnaires des écuries impériales, le» deux Kischkell, père et fils, et un nommé Ludewig, mis à la retraite par Volynski et instigués par le prince Kourakine, présentèrent à Timpératrice une plainte contre le grand-veneur, Taccusant en même temps de prévarications dans l'administration des haras. L'impératrice fit demander des explications à son grand-veneur, lequel lui adressa une lettre t)ù, après avoir longuement parlé de ses services, de son dévouement, de sa pauvreté (!II), de la haine à lui vouée par beaucoup ^de monde, il disait que des flatteurs dénués de toute conscience, des hommes portés au mal et complètement inutiles, vivaient mieux et plus à leur aise que lui, Tesclave si fidèle et si dévoué de S. M. I. À cette lettre il ajouta, dans un long post-scriptum, des réflexions sur la perfidie des hommes de cour, sur les calomniateurs, qui ne se décidaient point à accuser ouvertement, mais procédaient par insinuations, par demi-mots, à paroles voilées, en se grimant le visage pour avoir Tair inquiets et effrayés, cherchant à indisposer les souverains contre leurs fidèles sujets; il disait que les individus habitués à procéder par ces voies diaboliques étaient de véritables fripons.

Avant d'envoyer à l'impératrice cette lettre qui décida de son sort, Volynski en donna connaissance à plusieurs personnes, entre autres à son collègue Tcherkaski, lequel lui dit à ce sujet ; c'est écrit d'une façon tranchée; si Ostermann V apprend, il s'y reconnaîtra sur-le-champ» Volynski fit traduire cette lettre en allemand par l'académicien Adadourow* et présenta cette traduction à Bieren, auquel, comme de raison, elle ne pouvait qu'inspirer un sentiment d'irritation. Cette lettre fut également communiquée par l'auteur à Schoenberg, à Lestocq ; tous, après l'avoir lue, s'écriaient: «c'est le portrait d'Ostermann. »

Plusieurs mois s'écoulèrent encore sans entamer en rien, en apparence, la haute position de cour du grand-veneur. 11 prit une part active à la catastrophe des Dolgoroukow, ne se doutant nullement que huit mois après il monterait, lui aussi, sur i'échafaud. Pendant ce temps, Ostermann, Kourakine, Golovine, tâchaient de monter Bieren contre lui; à eux se joignit le puissant chef de la police secrète, Ouchakow, blessé par les airs hautains du grand-veneur. Ostermann, lequel avait considérablement contribué à faire échouer le mariage de Pierre Bieren avec la nièce de l'impératrice, et à marier celle-ci avec le prince de Brunswick, représentait au duc de Gourlande que le véritable auteur de ce dernier mariage était Volynski, lequel s'insinuait dans la confiance de la princesse Anne, et lui faisait passer, par le canal de Barbe Dmitriew, l'une des femmes de chambre de la princesse, des avis et

* Basile Eydokimovîtch Adadonrow, le m^me qui fat charge, après Parrivée de Catherine II en Russie, de lui enseigner le russe. Sous le règne de cette princesse il devint sénateur, conseiller privé actuel et curateur de Tuniveraité de MoscoUi o^ il mourut en 1780, à l'âge de 71 ans.

des conseils hostiles aa duc de Courlande et à sa famille. L*ôn apprît aussi que Volynski avait écrit au prince Grégoire Ouroussow : « que

> les temps étaient plus mauvais que jamais; que la vie de cour offrait

> dix fois plus de dangers qu'auparavant; que Bieren était devenu en- » core plus emporté de caractère; qu^il était impossible de parvenir à » se rendre agréable à cet homme, devenu soupçonneux à Tégard de » tous, et instigué par Ostermann *. »

Lors de la guerre avec les Turcs, les troupes russes avaient souvent traversé le territoire polonais et ils y avaient commis des dégâts, La Pologne exigeait une mdemnité pour les personnes ayant souffert du passage des troupes; le cabinet russe admettait Findemnité en principe^ mais trouvait exagéré, et avec raison, le chiffre de la somme réclamée. Bieren, vassal de la Pologne en sa qualité de duc de Courlande, tenant beaucoup à ménager le roi Auguste III en présence de la santé déclinante de l'impératrice et des éventualités de l'avenir, soutenait, sous main, les exigences polonaises et le chiffre de la somme réclamée. Volynski, dans une séance du cabinet, se prononça avec énergie contre le chiffre de la somme; Ostermann ayant, suivant son habitude, prononcé, de son air doux et patelin, de sa voix confite, quelques paroles de nature à jeter l'huile sur le feu, le pétulant grand-veneur se laissa emporter, et dans une vive sortie, s'écria : je ne suis pointy moi^ nn mssal de la Pologne/

Ces paroles funestes produisirent l'effet de la goutte d'eau faisant déborder le vase. Ne pouvant s'en servir pour un prétexte de déclaration d'hostilités, Bieren s'appuya sur un fait de violence exercé par le grand-veùeur sur la personne d'un académicien, violence hideuse à nos yeux à nous, hommes du dix-neuvième siècle, mais si ordinaire et si habituelle au temps dont nous parlons, que l'on n'y avait fait nulle attention durant six semaines consécutives.

Lors du mariage du malheureux bouffon Galitsyne, en février 1740, Volynski, lequel, pour complaire à l'impératrice, s'était, chargé de tous les arrangemens relatifs à cette fête hideuse, voulut faire composer» pour la circonstance, une pièce de vers. Il envoya chercher, dans ce but, l'académicien Trédiakovski, professeur de poésie et d'éloquence, le moins éloquent des écrivains et le plus mauvais faiseur de vers, pouvant rivaliser, sous ce rapport, avec le comte Hvostow lui-môme.

Né à Astrahan en 1703, Basile Kirilovitch Trédiakovski, rempli de

* Le prince Grégoire Onrottssow, nommé sénateur à l'avénement d'Anne an trône, et promu lieutenant-gé^néral en 1734, avait été, je ne sais ponr queUé cause, en mai 1787, exclu du sénat et dégradé au rang de colonel. Les lettres à lui adressées étaient soigneusement perlnstrêes à la poste. Le jour de la célébration de la paix arec les Turcs, en février 1740, Volynski, encore ministre à cette époque, obtînt la réintégra- Hou d'Ouroussow dans le grade de lieutenant-général, mais il ne fut réadmis au sénat que sons le règne d*£lisabeth.

vanité et d^amoar-propre^ racontait plaisamment la visite de Pierre I à Técole où il avait conimencé ses études, c Le czar, disait-il, était un > grand homme, il lai sufiQsait de jeter les yeux sur quelqu'un pour «en reconnaître et apprécier la valeur, et pourtant, à mon égard, il » s'est complètement trompé 1 1l s'approcha de moi, releva mes cheveux i de sa main, me fixa attentivement dans le blanc des yeux, et dit : il » travaillera toute sa vie durant et ne réussira en rien! » Trédiakovski voyagea en Europe aux frais du prince Boris Kourakine, étudia à l'université de Paris et revint en Russie aussi sot qu'il en était parti. D composa une masse de vers, les uns plus pitoyables que les autres ; il écrivit sur les antiquités russes; il traduisit deux fois l'Histoire ancienne et romaine de Rollin, en 26 volumes (le manuscrit de sa traduction ayant brûlé, il eut la patience de recommencer, de retraduire de nouveau cet ouvrage); enfin, il traduisit même des ouvrages militaires, et mourut en 1769, laissant la réputation du plus laborieux et du plus incapable d'entre les écrivains russes.

Trédiakovski était le commensal journalier et le plastron habituel du grand-écuyer Kourakine et du comte Nicolas Golovine, et, à ce titre, Volynski ne l'aimait guère.

Lundi 4 février, Volynski fit dire à Trédiakovski de se rendre immédiatement à la commission organisée pour préparer la fête, laquelle siégeait dans la maison de l'éléphant, ainsi appelée parce qu'elle avait été Bâtie, en 1736, sur la Fontanka (à peu près sur l'emplacement actuel de l'hôtel Panine), pour y loger l'éléphant envoyé à l'impératrice par le shah de Perse. L'un des élèves du corps des cadets, Krenitsyne, chargé d'aller quérir Trédiakovski, se brouilla avec lui chemin faisant, et une fois de retour, porta plainte à Volynski contre le professeur. Alors le grand-veneur ordonna à Krenitsyne de soufileter le professeur en présence de plusieurs personnes, et une fois ceci accompli, Trédiakovski reçut le canevas de la pièce de vers à composer, avec l'ordre de la rimer pour le jour de la noce, fixé au surlendemain mercredi 6 février.

Le professeur souffleté se rendit, le lendemain matin, chez Bieren, comme il l'écrit dans sa requête, pour « se jeter aux pieds de son al- » tesse sérénissime et porter plainte contre son excellence. > Mais le sort lui refusa la faveur de c se jeter aux pieds de son altesse sérénis- » sime. » Au moment où il se trouvait dans l'un des salons d'attente , arriva Volynski; apercevant le professeur, il s'approcha de lui et demanda: « que fais-tu ici? » Trédiakovski, effrayé, se trouva interdit au point de ne pouvoir prononcer une seule parole; le grand- veneur, après l'avoir souffleté, le prit par le collet, le mena, ou plutôt le jeta dans l'antichambre, et donna l'ordre de le faire conduire à la maison de l'âéphant pour y être détenu aux arrêts. Peu de temps après, Volynski arriva lui-même à cette maison, fit amener Trédiakovski en sa

présence, lui fit ôter son épée, lui fit arracher ses habits, le fit étendre par terre et lui fit appliquer sur le dos soixante-dix coups de bâton. Après l'avoir fait relever, il lui demanda pourquoi il s'était présenté chez le duc de Gourlande. Le malheureux pouvait à peine balbutier; on le recoucha par terre, on lui asséna encore sur le dos trente coups de bâton, et il fut enfermé sous clef pour apprendre par coeur les vers drolatiques à réciter le lendemain. Il passa ainsi ^ sous clef, la nuit et la matinée du mercredi 6 février. Dans l'après-midi, costumé, la figure recouverte d'un masque, l'infortuné, conduit par deux soldats au manège, où avait lieu le repas de noce, fut contraint d'y réciter ses vers drolatiques, bien peu compatibles avec la triste position où il se trouvait. Une ibis les vers récités, on le ramena à sa prison, où il passa la nuit. Le lendemain, jeudi, à dix heures du matin, Yolynski le fait venir et lui annonce qu'avant de le mettre en liberté, il va encore le faire bâtonner. L'infortuné éclate en sanglots, se précipite aux pieds de son bourreau et demande grâce. Mais l'autre, sans se laisser toucher, le fait étendre par terre, lui fait encore asséner dix coups de bâton, l'oblige ensuite de se prosterner devant lui, et finalement le laisse aller, Trédiakovski porta plainte à l'académie, dont il était le secrétaire; le médecin Duvernois, délégué par l'académie, constata que le dos du malheureux se trouvait roué de coups, au point de voir la peau tomber en lambeaux, et l'oeil gauche, poché, était tout bleu. L'affaire, pour le moment, en resta là : elle rentrait si bien dans les moeurs du temps; Yolynski riait et disait, en parlant des académiciens, ainsi que des protecteurs de Trédiakovski , le prince Kourakine et Le comte Golovine : ils n'ont qu'à se fâcher contre moi, mais je me suis donné la jouissance d'agir comme il m'a plu de le faire *.

Il se trompait fort, et ne prévoyait nullement l'orage suspendu sur sa tête; il le prévoyait si peu que, devenu veuf depuis plusieurs soinées, âgé de cinquante et un ans, il faisait une proposition de mariage à une jeune personne de vingt et quelques années, la comtesse Marie Ivanovna Golovkine, petite-fille, par son père, du chancelier de ce nom, et par sa mère, du célèbre prince Mathieu Gagarine. Elle était la nièce du comte Michel Golovkine, fort bien vu en cour, ainsi que sa femme; Yolynski comptait beaucoup sur celte alliance; il n'avait point été refusé, m^ds ajourné; on lui avait demandé du temps pour réfléchir f.

* nycTb Ha Meafl cepAiiTcii, a n HarfimHiCfl, h CBoe manu

f La comtesse Marie Golovkine épousa plus tard un grand seigneur de plasiemrs années plus jeune qu'elle, le prince Pierre Ivanovitch Répnine, cousin-germain du maréchal prince Nicolas Répnine. Le prince Pierre, de même que son cousin, fut l'un des principaux francs-maçons russes de son temps, et jouit de la considération de Car tiierine II, à la cour de laquelle il fut grand-écnyer. Devenu veitf en 1770) sans avoir d'enfans, il prit une maîtresse dont il eut un fils, Ivan Pétrovitèh Pnine (né en 1773» mort eu 1805), assez connu dans la littérature russe, et un honuie des plus estîmahtos.

Néanmoins, les parens et lés aîi^is da grand- veneàf foi faisaient jparfois parvenir des avis utiles. Le vieux comte Simon Sahykow, marié h une Volynskî, Tune de ses parentes éloignées *, lui. écrivait : * il me » revient de tous les côtés que personne ne prononce votre nom avec » éloge; on raconte que, dès qu'il vous arrive de vous mettre en coilère, » vous' faites rosser les gens et votts les rossez de vos propres mains. » QuY a-t-il de bon ëa cela? Vous finirez par exagérer tbut le mondé i contre vous. » i

Après la séance du cabinet où le grand-veneur s'était écrié qu'il n'était point, lui, un vassal de la I^ologne, le jour même' Bieren déclara à rimpératrice qu'elle eût à choisir entré lui et Yolynski, et à faii'6 juger et condamner l'un des deux, ajoutant: ou lui, ou moi. L'un de nous deux doit périr! Le lendemain il présenta à l'impératrice une requête, dans laquelle, après avoir parlé dé ses services (!!) et de son dévouement, après avoir exprimé à quel point il était affecté de voir attaquer, par le grand-veneur, les personnes de cet entourage impérial dont lui, le duc de Gourlande, faisait partie, il ajoutait, avec une effronterie sans pareille : « depuis que je ine trouvé en Russie, je n'ai » témoigné de mécontentement à qui que ce fût, je n'ai porté de plainte Ti contre personne; mais, au contraire, je puis me vanter surtout dé » me voir devenu l'objet de l'amitié et de l'affection générales (ÎI), de » même que je porte au fond de ma conscience là conviction de nV » voir jamais donné, à personne, la moindre cause légitime pour se » poser en hostilité à mon égard. > Plus loin, recourant à la flattetrié U plus grossière et la plus vulgaire, capable d'agir seulement sur une femme à demi-sauvage, comme Tétait l'impératrice Anne, Bieren diti en parlant des conseils donnés par le grand-veneur dans sa lettre : < de » pareils conseils auraient été de mise à l'égard de souverains en bas- » âge ou à l'intelligence peu développée, et non vis-à-vis d'une aussi » grande impératrice, pleine d'esprit et de sagesse, dont l'univers en- » tier admire et exalte les grandes qualités et les vertus, sans parler » déjà de l'audace d'un sujet, osant se permettre de voufoir ternir et » mettre en suspicion les personnages, que sa souveraine antocraticé a » daigné elle-même choisir et honorer de sa confiance. > Ensuite il se plaint des actes de brutalité, commis par Yolynski sur la personne de Trédiakovski dans ses appartemens à lui, duc régnant de Gourlande, de l'affront ainsi causé à sa dignité de souverain, et rappelle à l'impératrice que l'honneur de la couronne de Gourlande doit être d^àutant plus respecté, que la couropne de ce duché a reposé jadis sur la tête

* Jacques Sémënovitch Volynskî, le père de là première comtesse Salfykow, était na codsin issu de germain an père du gnoid-veneiir, et le propre frère de Basile Yolynski, lequel, dans les derniers mois du règne.de Fédor III, fut chef des affaires étrangères et grand-garde-des-sceaux ( HaiaibOBSi oocoJbCKaro npBBasa h aapciBeBBoft (ku^moft flenaîB oOeperaieiO*

de répoox de S. M. I. H termine en disant qne le grand-veneur eherche à mettre en suspicion les autres, et par conséquent ne doit point en vouloir, si Ton procède à une enquête dans les diverses branches de Tadministration par lui dirigées.

En même temps, Ostermann, auquel Timpératrice avait fait transmettre la lettre de Volynski et intimer Tordre dé présenter ses observations, adressa à la souveraine une lettre où il disait ne point pouvoir comprendre la cause de la haine, à lui vouée par le grand-veneur; que s^ii av^it souvent différé d'opinion avec lui, c'était par la raison que tout homme pouvait errer dans ses appréciations et ses jugemens; lui, le vice-chancelier, n'avait au coeur ni haine pour personne, ni tendance aux prévarications; mais une fois que le grand-veneur avait connais-: sance d'individus se conduisant d'une façon aussi hideuse, il était tenu de les désigner, non par des allusions, mais par leurs propres nomS| et de citer les preuves à l'appui de ses assertions.

Cependant l'impératrice hésitait encore. Dans la matinée du vendredisaint, 4 avril 1740, Bieren se jeta à ses pieds pour obtenir l'ordre de faire procéder à une enquête. Anne fondit en larmes; le duc de Courlande, ne recevant point de réponse affirmative, se releva, se redressa de sa hauteur et annonça vouloir quitter la Russie immédiatement......

.Anne n'y tint point Le même jour, le général Oucliakow vint

signifier au grand-veneur la défense de se présenter à la cour.

Volynski^ si hautain et si outrecuidant dans ses jours de prospérité, fut saisi d'une terreur inexprimable. Il courut chez Bieren, et ne fut point reçu; de là il courut chez Munich, dont il connaissait l'inimitié pour Ostermann; mais il trouva également la porte fermée pour lui. l^^a semaine de Pâques, la plus solennelle des fêtes en Russie, fut, cette année-là, pour le grand-vpneur et sa famille, une semaine de morne tristesse, de cruelle attente, d'angoisses mortelles. Le petit nombre d'amis qui osaient se présenter pour visiter et consoler le ministre disgracié étaient eux-mêmes frappés de terreur et en proie aux angoisses; à Tun d'eux, de La Suda, le grand veneur disait : je vois que Dieu veut me punir de mes anciens péchés; cette affaire n'en est que le prétexté.

Les ennemis du grand-veneur, et ils étaient nombreux, s'agitaient et travaillaient avec ardeur à sa perte. Le grand-écuyer Eourakine, en petit cercle, chez l'impératrice, après avoir porté Anne aux nues et ravoir déclarée la digne héritière de Pierre I, ajouta : c sur un seul • point V. M. L est restée en arrière de son immortel oncle. » — t Sur » quel point? > demanda Anne, prenant ces plates flagorneries pour de l'argent comptant. Kourakine répondit : « l'empereur Pierre-le-Grand a » trouvé Volynski marchant dans une si vilaine voie, qu'il lui avait » passé la corde au cou; mais il n'a point eu le temps de le faire » pendre. Depuis, cet homme est devenu encore pire , et si V. M. L ne » donnez point l'ordre de lui serrer cette corde et de le faire hisser

» sur un gîbel, alors vous n'aurez point achevé Foeuvrô de votre im- 9 mortel oncle. • Tous les àssistans partirent d'Un éclat de rire; Bieren riait à se tenir les côtes, et Fimpératrice partagea Thilarité ^nérale« Le grand-veneur était perdu

On porta à la connaissance de Fimpératrice, qu'en 1737 le maître d'hôtel du grand-veneur avait puisé 800 roubles dans la caisse du comptoir des écuries de la cour. Le secrétaire de ce comptoir, i Mou* romtsow, ayant été interrogé^ déclara qu'il avait opéré la remise dQ cette somme sur l'ordre de son chef, le grsind-veneur. Le jour mémoi le samedi de la semaine de Pâques, 12 avril, le général Oucbako)^' ai^ riva chez Yolynski accompagné du sous-lieutenant aux gardes Kako* vinski et d'une escouade de soldats, et lui signifia les arrêts forcés à subir avec toute la rigueur possible, sous la garde et la surveillance de l'officier et de son escouade. Le grand-veneur, son fils adolescent, ses deux filles, une nièce élevée chez lui, furent mis aux arrêts dans leurs chambres respectives; non-seulement il fut défendu d'ôter les doubles croisées des fenêtres, mais encore les vasistas eux-mêmes furent encloués; le grand-veneur fut relégué dans son cabinet, dont Ie& portes furent enclouées, une seule exceptée^ auprès de laquelle étaient placés, joue et nuit, deux factionnaires armés; on ne le laissait sortir de son cabine sous aucun prétexte, II sollicita l'autorisation de faire venir journellement un prêtre, un médecin et des pauvres pour leur faire l'aumône. On n'autorisa que la visite du médecin, le JPortt^^is Sancbez, et seulement en présence de Kakovinski*.

4^0 lendemain fut nommée une commission d'enquête, composée de neuf membres; l'on eut soin de n'y faire entrer aucun Allemand, pour en imposer au public par une apparence d'impartialité. C'étaient : les généraux en chef Tchdrnychew, Ouchakow, Roumiantsow; les lieutenant'généraux : prince Nikita Troubetskoy (récemment nommé procureurgénéral de l'empire et l'un des commensaux de Volynski), Michel Hroustchow et prince Basile Répnine, les conseillers privés Basile Novossiitsow et Ivan Népluiew, et le général-major Pierre Schipow. A l'exception dv seul Répnine (voyez page 4!;26), les huit autres étaient de plats valets de cour, rampant devant Bieren et capables de toutes les bassesses,

La commission d'enquête ouvrit ses séances le mardi 15 avril, et Iô jour môme elle fit arrêter le secrétaire du grand-veneur, Basile Gladkow, son aide-de-camp Ivan Roèlîonow et son maître d'hôtel Basile Koubanetz ; le lendemain, elle fit arrêter léropkine et Hroustchbw, et le 20 avril, l'assesseur du comptoir de la cour Smimow; l'on envoya aussi un courrier à Nijni pour y arrêter le vice-gouverneur Ivan Volynski, frère de l'accusé,. et l'amener à Pétersbourg.

* Ce Kiakovinski eut un fils, Nicolas Kikitiich, commandant de. place à Mpscoa sons le règne de Catherine II. La fille de ce dernier, Anastasie Nicolaïévna, mariée à Nikita Pétrovitch Hitroro, a^té raîeule nuitenieUe du prince Serge Ouroussow et de madame Maltsow.

La commission teDait ses séances tons les jonrs,i<fepaîs sept henres du matin jusqu'à deux heures de Taprès-midi, sauf une demi-heure pour laisser le temps de faire servir à déjeuner à ses membres ; ma» pèn-^ dant ces sept heures consécutives Ton ne donnait rien à manger à Taccusé, dans le but d'affaiblir ses forces. Les séances avaient lieu au palais italien (bâti sous Pierre I sur la Fontanka, là où se trouvent maintenant les bâtimens de l'institut de Sainte-Catherine; le nom du< palais lui venait* de son architecturse et de son aménagement intérieur, tous les deux dans le style italien). Yolynski avait complètement perdu courage; il était terrifié au point de se Jeter à genoux lors des interrogatoires^ et de se< prosterner par terre devant les membres de la commission. De tous côtés surgissaient les preuves des concussions de l'aécusé, msjs ce genre de crime était bien commun en Russie^! Bieren voulait <^ tenir ou inventer des preuves saillantes du crime de lèse-majesté. A cet effet, sur les avis d'Ostermann, il soudoya lé maître d'hôtel de Taecusé, Koubanetz. C'était un tatar du Kouban; fait prisonnier dans' l'enfance, amené à Astrahan, baptisé, il avait été employé à titre de commis chez un marchand de cette ville, nommé Klémentiew, et plaôé ensuite comme scribe à la chancellerie du gouverneur do la province. Yolynski, en occupant ce poste, avait porté son att^tion sur ce jeune homme intolligont et fourbe; il en avait fait son maître d'hôtel, son homme de confiance, son bras droit dans les concussions et les prévaricati(ms; c'était par l'intermédiaire de Eoubanétz qu'il . recevait et extorquait l'argent et les cadeaux; il n'avait point de secrets pour cet homme; ^ sa présence, pour ainsi dire, il pensait tout haut: Une Ibis vendu- par Eoubanétz, le grand-veneur était perdu : il tombait à la discrétion de ses ennemis. Le coup était bien calculé, et poUa terriblement juste.

Volynski avait déjà avoué, dans ses interrogatoires, qne les insinuations contenues dans sa lettre à l'impératrice avaient en vue le grandécuyer ]()rince Kourakine, l'amiral éomte Nicolas Golovine, et surtout, de prôf^ehce, le vice-chancelier comte Ostermann; il dit de ce dernier, en pleine séance : Ostermann ne parle jamais franchement à personne^ pas même à sa femme. Népluiew s'écria alors d'une voix rude : U n'est pas convenable de parler ici des relations du comte Ostermann avec $a femme. Yolynski se reconnaissait coupable d'emportement et de violence à l'égard de Trédiakovski : il sollicitait l'indulgence de l'impératrice et celle du duc de Courlande

On accusait également le grand-veneur d'avoir cherché à indisposer l'impératrice contre Bieren par l'intermédiaire de la princesse Agrippine Stcherbatow. Celle-ci, une princesse Prozorovski en son nom (la soeur du maréchal, mais de beaucoup plus âgée que lui), était la belle-

*' Entre antres, il se tronvait aconsé d'avoir eononssionné jns^'à 700,000 roubles dans l'administiatioû des haras de l'état, composés de 15,000 cheranx.

soeur du prince Stcherbatow, le diplomate^ la femme de son frère aine, le prince F^dor Andréiévitch (la spuclie de la seconde branche actuelle de celte famille, voyez page 76). Admise dans Vinlîmité de rimpératric^ 0lle y jouait un rôle de Isouffbnne, faisant rire Anne par ses lazzis et son talent de contrefaire les gens. Ayant appris l'arrestation de Volynski, elle fut saisie d'une. ^rayeçu' atroce; elle çôuW se jeter aux pieds de Bieren et lui embrasser les genoux. Elle fat sauvée par rintercfissiQii d^Ostermann, beau-frère de son beau-frère à elle.

Apfès les délations de Konbanetz, l'affaire du grand-veneur prit une autre toumare. Cet liomme nomma toutes les personnes qui venaient lé soir chez son maître, assister aux eutretiçns politiques, à la lecture des projets de réforme dont la rédaction lui avait été confiée par rimgératrice, enfin à la lecture dès cppimentaires de Juste Lipse sur Tjacite, ce livré qui joua un si grand rôle danj3 cette affaire. Placé entre les promesses de réfîompenses et les menaces de tortures, le, maître d'hôtel raconta les propos que Volynski ava-ît tenu en sa présence; comment il s'applaudissait de Téchec essuyé par Bieren dans son, projet favori de faire épouser, à son .filç aîné, la nièce de l'impératrice; comment,, enfin, il déclarait impossible de parl^ hautement du caractère de Messaline, afin de ne point avoir l'air de paraître faire allusion ?i l'impéralrica Anne.

A la suite de ces dénonciations de Koubanetz,-Volynski et. ses coaccusés furent transférés dans les priions de l'amirauté, dans )a nuit du 24 au 25 avril, Volynskl se trouvant escorté par vingt-quatre soldats de Préobrajenski, armés de fusils chargés. La commission d'enquête fut déclarée dissoute et remplacée par une nouvelle, composée de deux mepbres seulement : Ouchakow, l'ennemi de Volynski, et Népluiew, Ja créature d'Ostermann, cet ennemi juré du grand-veneur. Deux jours après, celui-ci et, ses co-açcusés furent incarcérés à la forteresse de Pierre et Paul. Le 30' avril, Soïmonow y fut également incarcéré. En même temps, André lakovlew fut rappelé de son exil à Yyborg, rétabli dans $es fonctions d^ secrétaire du cabinet impérial, et lui, l'ennemi de Volynski, persécuté par ce dernier, il fut chargé du soin de procéder à l'examen des papiers et de la correspondance saisis chez le grand-veneur, ainsi qu'à l'inventaire <te ?es meubles,, effets, Uvres,bijoux, etc.

. De nouvelles accusations sur|[i^ent tous, les jours, les unes plus absurdes que les autres; l'on imputait à crime au grand- veneur d'avoir outragé la majesté souveraine, en se permettant de donner Tépithète de tyran à Ivanrle-Terrible; on l'accusait de projets d'usurpation du trône de Russie, et Ton basait l'accusation sur un arbre généalogique de sa famille, trouvé chez lui, dans lequel il aurait fait peindre, avec des couronnes princières sur la tête, son aïeul Dmitri Mihaïlovilch Volynski et la femme de celui-ci, la princesse Anne de Moscou, soeur du gramd-duc Dmitri Donskoy!!!

Le grand- veneuT fut mis à la torture le 22 mai; ce jour-là même Eicliler fut incarcéré à la forteresse, et de La Suda subit ce même sort cinq jours après. Les tortures devinrent à peu près quotidiennes; elles étaient atroces, et leur violence fut telle que, dès le premier jour de la torture, Yolynski avait perdu Tusage de la main droite : il ne se trouvait plus en état de poiFvoîr signer ses dépositions et les aveux que la souffrance lui arrachait

Le 30 mai, les deux inquisiteurs, Ouchakow et Népluiew, se rendirent chez le comte Platon Moussine-Poucbkine, indisposé et gardant la chambre; ils avaient reçu Tordre de lui faire subir un interrogatoire. Le comte, un homme riche, haut placé par ses alliances, ses relations, ses fonctions de sénateur et de président du collège de commerce, se distinguait, je l'ai dit, par son aversion profonde pour les Allemands et une franchise de langage, nullement usuelle à la cour de Russie. La position élevée du comte avait donné lieu, jusque-là, à des ménagemens de la part des inquisiteurs; mais, dans cet interrogatoire, il exprima franchement sa désapprobation au sujet de Tinfluence prédominante des Allemands et des rapports trop intimes de Bieren avec Timpératrice. Invité à raconter ce qui se passait chez Yolynski, il répondit qu'un Pouchkine ti était point un délateur! Les deux inquisiteurs s'empressèrent de faire leur rapport à Timpératrice au sujet de ces paroles; le lendemain môme l'infortuné comte fut conduit à la forteresse; sa femme et ses enfans furent mis aux arrêts dans leur maison et des sentinelles furent placées aux portes.

Koubauelz, insligué par les ennemis du grand- veneur, fit encore une nouvelle délation : il affirma que son maître aurait souvent consulté Talmanach pour y voir l'âge du jeune duc de Holstein. C'était verser de l'huile sur le feu ; ordre fut donné de redoubler de rigueur dans les tortures, auxquelles l'on soumettait les malheureux accusés.

Le 19 juin, un tribunal fut chargé de juger le grand-veneur et ses co-accusés. Ce tribunal devait se composer des sénateurs et de qninze personnes, nominalement désignées par l'impératrice (c'est-à-dire par Bieren et Ostermann). Le sénat comptait alors douze membres (noas imprimons en lettres italiques les noms des neuf sénateurs qui siégèrent dans ce tribunal de sang) : les généraux en chef Tchemychew et Ouchakow ; le conseWlQT privé actuel comte Michel Golovkine ; les conseillers privés Basile NovossiltsaWy Alexandre Narychkine (le beaa-frère de Yolynski), et comte Platon Moussine-Poucbkine; le lieutenant-général Michel Hroustchow, les généraux-majors: Alexis Tarakanow, Ivan Bahniétew, Nikita Roumiantsow (l'oncle du maréchal), Michel FiUh zofow et Pierre Schipow.

Tarakanow, pour son bonheur, se trouvait absent; le comte Hichei Golovkine, fort sujet aux attaques de goutte, en avait prétexté une pour

se point siéger dans ce tribune de saÂg; îl s'étiût retiré à Ropcha, une terre de sa femme, à 36 verstes de Pétersbourg *.

Les qaitixe personnages désignés poar siéger dans cet odienx tribunal étaient : le maréchal prince Ivan Troobetskoy, le prince Alexis Tcherkaski (par sa première femme il était le beau-frère de Yolynskl, et, de plus, la comtesse Platon Moussine-Pouchkine était sa propre nièce), le procureur-général prince Nikita Troubetskoy, neveu du maréchal; les conseillers privés Fédor Naoumow et Ivan Népluiew; le lieutenant-général Etienne Ignatiew; le génial-major Pierre Izawïlow, tous les deux membres du collège de la guerre; le contre-amiral Zahar Michoukow, membre du collège de Tamirauté; Jôb Mikouline, lequel venait de remplacer rînfortuné Soimonow dans les fonctions de commissure-général de la flotte; trois majors aux gardes : Nicolas Stréchnew, beau-frère d'Ostermann, le prince Pierre Tcherkàski, jusque-là Fami de Volynski, empressé de tourner le dos à celui-ci au jour de son désastre, et Dmitri Tcbentsow; le vice-président du collège de la justice, prince Ivan Trou- Jbetskoy, frère du procureur-général et neveu du maréchal f; Pierre Kvaehnine-Samarine, conseiller au collège de la justice, et le brigadier Ivan Ounkovski, maître de police à Pétersbourg.

La composition de ce tribunal offre la preuve évidente à quel point les notions les plus simples, les plus élémentaires de justice, d^équité, enfin d'humanité et de convenances sociales, se trouvaient être complètement étrangères au gouvernement! L*on voit figurer, dans ce tribunal^ le vieux maréchal Troubetskoy avec deux neveux^ tandis qu'un troisième était le beau-frère du principal accusé; Ton y voit encore deux beaux-frères de oe. dernier; ensuite deux de ses amis, Novossiltsow et Pierre Tcherkàski; tous les deux arrêtés, interrogés, mis en liberté et siégeant maintenant parmi les jugesl L'on y voyait également un beankbte d'Ostermann, la haine pour lequel avait été Tun des griefs de Taccusation. Enfin, Ouchakow et Népluiew, qui avaient, à eux deux, mené Tenquéte, interrogé et torturé les accusés, siégeai^t également parmi les juges!

Mais voici un fait pouvant peindre toute la partialité de Timpératrice et la façon de procéder sous ce régime. Les princes Alexis Tchericaski et Nikita Troubetskoy avaient été convaincus d'avoir assisté aosc

* Ropcha avait appartenu à la fiunillo Hastfer. Lors de la conquête de riugrîe, Pierre I fit don de Ropcha vu. prince-César ^ Ivan Romodanovski. Elle passa à sa fille, la comtesse Michel Grolovkine, et fut confisquée, en 1742, par ordre de Pimpératrice Elisabeth, laquelle ne se doutait guère que, vingt ans plus tard, l'on y étranglerait son neveu Pierre III. Catherine II commit un manque de convenance (ce qui lui arrivait rarement) en donnant Bopcha au prince Orlow, frère de l'assassin de son mari. Après la mort du prince Orlow, Ropcha fut achetée par rarménien Lai^arew. lequel la vendit ensuite à l'empereur Paul.

t Le prince Alexis Troubetskoy, frère du procureur-général et du prince Jvttn, était marié à Anna Narychkine, soeur de feu madame Volynski. '•- / -A

réa&ioi», jm, l^ctiires^ H pm part mx. conYiersalâciis .«qui ayaient es lieu chez Volyuski. Troubetskoy ne.fait int^rogé qu'iwe seule fois; Tcberkaski nele fat.poini da tout; tous les deux, forent mandés cbez Fimjpératfice^ laquelle^ après leur avoir, adressé plusieurs questions, et en souvenance des services rendus par eux lors de la restauration du pouvoir absolu, ^n 1730, donna Tordre de les laisser complètement libres, tranquilles,: de ne leur faire .s,ubir .aucun interrogatoire, et cela au moment môme où leurs co^accusés passaient par répreilve.des. tortures les plus, atroces 1 Bien plus, tous les deux furent appelés à siéger, à titre déjuges, pour prononcer sur le swt de leurs co-accusésî . €é prince Nikita Troubetskoy était fortement apf^^^é ^- cour. Ses intrigues de l^SOt pour en arriver à la restauration du pouvoir ab^ ^lu, unies à la. pirotection de. son beàu-père, le chancelier Golovkîne, et: de sa. belle-soeur, la comtesse iUcbel Golovkine, à Texil en Sibérie de laquelle il contribua plus tard d'une façon si décidée (voyez pages 60 et 61), lui. valurent le: grade de général-major, le rang de major aux gardes et celui de. sousTlieutenant aux «hevaliers-gardes.rDeVena veuf en 1735^ il se rémaria quelques onois après. Il épousa une veuve, Anna Danilovna Héraskow, née princesse Droutskoy, la maîtresse du niaréchal Munich, et il Tépousa pour avoir Fappuide Munich! Lors dé la guerre avec les Turcs, le maréchal fit nommer le prince Nikita commissaire-général des guerres avec le rang de lieutenant-général, fonctions où le prince Nikita se signala par les vols les plus odieux. Le maréchal, qui était président, du collège de la guerre, le fit nommer prélsident par. m^«m. pendant que lui-même se trouvait à Tarmée, et lui obtint, le jour de la célébration de la paix, le cordon d'Alexandre- .Ne.vski. Bierenfit nommer Troubetskoy gouverneur de la Sibérie; alors Munich, âgé de K7 ans, mais eincore yert et robuste, ne voulant point se séparer de sa maîtresse, obtint la révocation de cette nomination et .fit appeler le.princa Nikita aux fonctions si importantes de procureurgénéral de Tempire! Dès que cetto dernière nomination eut été publiée, le prince Antiochus Cantémir, ministre de Russie à Paris, lequel, dans ses poésies, tonniatt contre les abus et chantait la vertu, mais qui était un. plat-pied de première force (témoin toutes les bassesses faites par lui pour engager le maréchal duc de Biron à reconnaître Bieren pour un agnat de sa maison), Cantémir, suivant son système de basse flagornerie, s'empressa d*adressér à Troubetskoy une louangeuse épître en vers»

Au moment où ses amis, Yolynski et autres, géjïiissaient dans les tortures, le nouveau procureur-général, par Tappui de Munich, obtenait •encore le rang" de conseiller privé actuel.

Pendant ce temps, pour en imposer au public, et surtout au corps diplomatique, Bieren, Ostermann et les Allemands en général, faisaient courir le bruit de la découverte d'une vaste conspiration, dont Yolynski

ttarait été le chef.. La terreur planait sur Pôtersboarg; Ton osait à peine, en.se rencoptrant, même dans les salons, faire une vague allusion au procès, objet des préoccupations générales du public.

Le vendredi 20 juin, le tribunal de sang tint sa seule et unique péat^ce, Les fojootiops de secrétaire étaient remplies par un pareift de Fun des accusé3, Hroustcbow, assesseur à la terrible chancellerie se^ X5rète. Le pf Qcureur-général, prinqe Nikita Troubetskoy, proposa, contre ses anciens co-a($usés, une sentence, épouvantable : il proposa de condamner de La Suda. à être décapité; Eichler — roué; Moussine-Pouch^ kine, Soïraonow, léropkine et Hrouôtchow — écartelés; Volynski — ewi- ^afe' mmf^, après avoir en préalablement la langue coupée; enfin, les enfans de Yolynski (si complètement innoeensien cette affaire) — à être exilés en Sibérie pour leur vie durant, et la confiscation en masse de tous les biens des accusés, ainsi que de ceux appartenant à leurs familles.

Le tribunal, à l'unanimité, prononça cette sentence atroce Il y avait

là des parenst des amis des accusés, il y avait deux des beaux-frères de Yolynski; mais la terreur qui planait sur la société russe était si intense, que non-seulement pas une voix ne s^ éleva, mais personne n'osa même témoigner la moindre hésitation I Cette séance rappela les plus mauvais jours du bas-empire à Byzance et du joug mongol en Russie. Alexandre Narycbkine, le beau-frère de Yolynski, le même qui, soQs le règne plein de mansuétude de Pierre II, avait; fait preuve de tant d'indépendance et d'une dignité poussée jusqu'à Torgueil le plus hautain — vota avec les autres! Son petit-fils racontait, un demi-siède plus tafd^ à mon aïeul, que son gradd-père, en soi*fà,nt de la séance, après être monté en voiture, s'évanouit : on le ramena à la maison sans connaissance; on fut obligé de le saigner ce jour-là et le jour aaivant; la nuit il eut le délire, pendant lequel il répétait : je mis- un scélérat (izverghe) : fai condamné des innocens; f ai condamné mon frère! Dix-huit mois plus tard, après l'avènement d'Elisabeth au trône, l'on demandait au. sénateur Pierre Mihaïlovitch Schipow s'il avait éprouvé un sentiment bien amer en adhérant à l'arrêt du âO juin 1740. « Cer- » tainement, répondit ce véritable sénateur russe, cela m'a causé beau- 9 coup de chagrin; je savais bien que tous ces gens-là étaient inno- « cens; mais que voulez-vous? Il vaut 9iîéux faire écarteler et empaler ;.» les autres plutôt que de s'exposer à l'être soi-même! »

Ce propos donne la de£ du c^actère de bien des gens parmi la noblesse russe!

Bieren, pcMir compromettre dans ses intérêts le plus grand nombre possible de Russes haut placés, fit communiquer cet arrêt à quatre personnages retenus, par leurs fonctions de cour, à Péterhoff, auprès de rîmpératrîce, en les faisant inviter à donner leur opinion à cet égard. C'étaient: le grand écuyer prince Kourâkine, le maréchal de la cour Schépélçw, l'aide-de-camprgénéral de service Basile Saltykow et le

chambellan de service Etienne Lapouhine; tous les quatre donnèrent iéur adhésion à cet arrêt : Koarakine avec jubilation, les trois autres avec un sentiment de répugnance qu'ils prenaient bien soin de dissimuler

L'impératrice ne voulait point signer Tarrét de mort; n y eut deux jours de lutte et des scènes d'une grande vivacité «ntre elle et son favori. Anne, si dure de coeur, alla pourtant, en cette occasion, jusqu'à verser des larmes; Bieren la menaça de s'éloigner: elle céda; Farrét fut quelque peu modifié, mais pourtant sa teneur resta atroce. Cet arrêt, signé par Anne le 23 juin, condamQa :

Yolynski à être décapité, après avohr eu préalablement la. langue et la main droite coupées, et ses biens confisqués;*

Ses deux filles à être enfermées dans des couvons, en Sibérie;

Son fils, à être envoyé en Sibérie pour y être détenu, jusqu'à l'âge de quinze ans, sans pouvoir communiquer avec personne, et une fois arrivé à ses quinze ans, à être inscrit comme soldat pour sa vie durant;

Le comte Moussine-Pouchkine à avoir la langue coupée et à être envoyé au couvent de Sôlovetsk, sur la mer Blanche, pour y être tenu dans la détention la plus rigoureuse et nourri comme un simple moine; la fortune par lui acquise et celle acquise par son père devant être confisquées, de façon que ses enfans de ses deux mariages hériteraient seulement de la fortune de leur bisaïeul, ainsi que de celles de leurs mères;

féropkine et Hroustchow à être décapités et leurs biens confisqués, sauf quarante serfs laissés à chacun des enfans de Hroustchow, lesquels conservaient leurs droits à rhérilage de leur mère*;

Soïmohow et Ëichler à être knoutés sur l'échafaud en place publique et envoyés aux travaux forcés en Sibérie; la fortune de Soîmonow devant être confisquée, à l'exception de quarante serfs à laisser à chacun de ses enfans, qui conservaient leurs droits à rhéritage de leur mère (elle était une Otiaiew, d'une très-ancienne famille);

De La Suda à être fouetté sur l'échafaud en place publique et exilé au Kamchatka.

Le jour même, lundi 23 juin, cet arrêt barbare fut signifié aux condamnés, et l'exécution en fut fixée à vendredi. Yolynski se montra triste et abattu, préoccupé surtout de la malheureuse destinée de ses enfans. Le prêtre de la cathédrale de la forteresse, qu'il n'avait jamais vu jusque-là, s'étant présenté pour lui offrir des consolations religieuses, il poussa à son aspect un cri d'étonnement, et lui dit l'avoir vu en

* Quelques jours après, les terrais de léropkine forent restituées à son frère Alexis ; mais la confiscation fut maintenue pour sa maison, son mobilier et sa belle bibliothèque. Celle-ci, de même que ceUe de Hroustchow, fiit triée en deux : les livres ftcrent donnés à Pacadânie des sciences, et les manuscrits au coUége des afiaires étrangèras.

rêve, pendàiit son sommeil de iâ nuit précôdeate, le tronrattt d^ime ressemWance frappaale avec Thomme par lui aperçu en rêve!

La journée du jeudi fût employée à dresser l'écbafaud, non loin de la forteresse (na Sytnom rynké)^ et vendredi 27 juin, à 7 heures du matin, les deux juges-bourreaiix, Ouchakow et Népluiew, arrivèreut à la forteresse. Volynski achevait d'ouïr la messe et allait communier; les deux juges se rendirent dans la prison de Moussine-Pooehkine, lui firent donner lecture de Tarrôt et ensuite couper la langue en leur présence. Cette mutilation accomplie, ils se rendirent dans la prison de Volynski, et lui firent couper la langue. Il s'agissait de le mener à 4'échafaud, mais le sang lui coulait de la bouche en abondanee. Les deux juges-bourreaux lui firent mettre une espèce de muselière tenaaai le menton, rattachée sur le haut de la tête, et lui fermant hermétique» ment la bouche, de façon que le sang lui coulait dans la gorge et lui <M>upait la respiration. Dans cet état, à demi-évanoui, soutenu sous les liras par deux valets du bourreau, il fut conduit, ou plutôt traîné à réchafaud, qu'entourait une foule de peuple. Après lecture donnée de* la sentence, Volynski eut la main- droite coupée, (mis la tète tranchée; iéropkine et Hroutscbow furent décapités ; Soïmonow et Eicbler furent cruellement knoutés, et de La Suda horriblement fouetté. Les trois cadavres restèrent exposés sur l'échafaud pendant une heure environ, eïisuite on les chargea sur une charrette, on les emmena à l'église de •Saint-Samson, l'on y dit les prières des morts, et les trois cadavres furent ensevelis dans la même fosse, que l'on recouvrit d'une pierre tùmulaire. Sur cette-^pierre fut placée ensuite une petite colonne de granit sur un piédestal, surmontée d'une petite urne en marbre blanc. Ce monument existe encore; il menace ruine, et les descendans.de Volynski, des gens riches d'ailleurs, ne s'en occupent nullement :. aucun d^eux ne s'est donné la peine de faire placer un monument solide sUr la tombe de leur aïeul, et depuis près d'un siècle aucun d'eux ne l'a seulement visitée*!!!

Catherine II se fit présenter, en 1765, le dossier du procès Volynski; après l'avoir lu, elle écrivit ces belles et sages paroles, annexées depuis à ce dossier et portant témoignage du profond esprit politique do celte femme :

« Je conseille et je prescris à mon fiis et à tous mes descendans de prendre lecture du procès Volynski d'un bout à l'autre, a6n qu'ils puissent se mettre en garde contre un cas de procédure aussi illégale. L'impératrice Anne avait donné à Volynski, ministre de son cabinet, l'ordre de rédiger un projet de réformes intérieures, projet qu'il ré-

* La ngaée masculine d« Volynski s'est éteinte avec la mort de son fils ; sa seconde fiUe, Anna, comtesse Hendrikow, n'a point en d'enfinis, mais Painée> Marie, : comtesse VorontKow, a été la bisaïeule du comte Vorontsow-Dachkow et de la pincesse Faskévitch, et la trisaïeule du comte Boutonrlinei fixé en Italie.

digea et lui présenta; il lai. seyaU de tirer de ce manuscrit ce qn*il y avait là d'utile et à laisser le reste. Au contraire, les ennemis de Yolynski,: auxquels son projet déplaisait, en tirerait, par les ofaeveux, pour ainsi dire, une accusation de haute trahison et d'aspiration à usurper le pouvoir impérial, ce qui n'est nullement prouvé. L'on y vpit, de plus, le peu de foi que Ton peut ajouter aux paroles prononcées dans les tortures, puisqu'auparavant tous ces malheureux affirmaient l'innocence de Volyilski, et une fois mis à la torture, ils déclarèrent tout ce qu'il plût à leurs ennemis de leur suggérer. L'on ne saurait assez s'étonner que le genre humain ait pu ajouter plus de foi à des paroles, proférées dans un accès de fièvre chaude, qu'à celles prononcées dans un momicnt de sang-froid. Tout homme soumis à la tortui'e se trouve en proie, à ce moment-là, à un accès de fièvre chaude. Je le demande à tout homme raisonnable, es£-it permis, en hcmue conscietice, de croire aux paroles prononcées dans la torture, et d'y ajouter foi? Volynski, orgueilleux et audacieux dans ses procédés, ne fut cependant nullement un traître; au contraire, il fût un bon et zélé patriote *, formant des voeux ardèns pour l'accomplissement, en son pays, de réformes utiles. Ainsi^ innocent, il fut livré au dernier supplice. Et s'il avait même réellement tenn^ sur le compte de l'impératrice Anne, les propos consignés au procès, elle, qui était une souveraine vertueuse**, avait roccasion de faire voir combien peu lui importaient ces bagatelles, qui ne pouyaiest rien diminuer de sa majesté et rien enlever à ses qualités perscumeUes. Tout souverain se trouve. avoir à sa disposition un nombre incalculable de moyens de tenir en respect ses sujets, par la voie de la douceur. Si Volynski avait vécu de mon temps, si j'avais remarqué en lui à la fois des talens d'homme d^état et un certain manque de respect à. mon égard, j'aurais tâché, par toutes sortes de moyens nonblessans pour lui, de le ramener dans lé droit chemin, et si j'avais remarqué en lui peu de capacité, je lui aurais dit, ou fait comprendre, sans l'offenser toutefois : < soyez heureux et content; vous ne m'êtes » point nécessaire. «C'est toujours la faute au souverain si les sujets sont mécontens de lui***. Appliquez- vous ce principe à vous-mêmes, et si l'un de vous, mes très-chers descendans, venait à lire ces li^es avec dédain, il serait plus aisé de former, à son égard, des voeux plutôt que des espérances, de le voir heureux en ce monde, en Russie surtout » Signé : Catheritie.

Les terres et maisons confisquées furent distribuées à plusieurs per-

* Nous ne sommes nullement de cet avis..

** L'impératrice Anne ëtaît bien^ sons tons les rapports, Topposé complet de la vertu, mais Catherine II, en parlant amsi de sa tante-germaine, se montrait une mèoe nespectoense jusque la blague inclusivement.

*** Paroles dignes d'êti*e gravées en lettres d'or dans le eablnet de tons les souverains.

sonnesi la maison de Yolynski, sar la Moïka (près: de Thôtei Demuth), fat donnée au baron Cfaaries-Loaîs de Mengdén, qai rempiaça le mal* heareax comté Pouchkine dans la présidence du collège du commerce; une autre maison, située sur le quai anglais actuel, fut donnée à Ba* sile Strécbnew, le beau-frôre d'Ostermann; enfin, sa maison de campagne, sur la Fontanka, près du pont d^Obonhow, fut destinée à loger la vénerie impériale, et porte jusqu'à ce jour le nom de son ancien propriétaire. L^une des villas du eomie Pouchkine, située entre S^élna et Péterboff, fut donnée au maréchal Munich; une autre, dans le dis* trict de Koporié^ à Gustave Bieren. Mais ce qu'il y eut de plus fort» ce fut la requête présentée à Timpératrice par Fun des amis et des co-accusés de ces malheureux, le procureufrgénéral prince Nikita Troubetskoy : ce misérable sollicita — et obtint — le don d'un magniBque hôtel sur la Molka, confisqué à son ami le comte Moussine-Pouchkine!!!

Trédiakovski, si cruellement maltraité par Volynski, obtint, sur les biens confisqués de celui-ci^ une somme double de ses appointemens comme secrétaire! de Tacadémie : la somme de 720 roubles.

Plusieurs personnes impliquées dans le procès Yoiynski se trouvaient encore détenues; Une commission spéciale fut nommée pour décider dé leur sort, et pour comble de scandale, la présidence de cette commission ftit déférée au prince Nikita Troubetskoy *. Yovtï les décisioi» prises.^ ■ ='•

Pierre Mouromtsow, secrétaire à Tadminislration des écuries de la cour, fat cruellement fouetté le 7 juillet, et ensuite élargi.

Basile 'Gladkow, secrétaire de Yoiynski, fut détenu, les fers aux pieds, jusqu'au 21 novembre; ce join*"là, la régente lui fit ôter les. fers, et le â décembre eile le fit élargir.

Pierre. Bohdanow et Basile Bésîatow, assesseurs à l'administration des écuries de la: cour^ forent élargis, par ordre de ia régente, le 21 novembre. •

Ivan Hodionow, aide-de-tcamp de Yoiynski,^ fut détenu, les fers aux pieds, jusqu'au 21 novembre; ce jour-là on lui ôta les fers; le 1^ décembre il fut gracié et envoyé à l'armée, à l'état-inajor du général Keith.: - 'A ■

Bohdane Rodionow, le père du précédent ,^ convaincu d'avoir plus d'une fois transmis à Yoiynski des renseignemens de la part d'Eidiler, fût fouetté le 7 juillet et exilé à la campagne avec sa femme et ses plus jeunes enfans; deux de ses fils, âgés, l'un de 19 ans, l'autre de 18 ans, furent envoyés comme soldats dans des garnisons: éloignées. Là régente amnistia, le 2 janvier 1741, toute la famille Rodionôw.

Smirnow, assesseut au comptoir de la cour, accusé d'avoir raconté

■* Les autres membres de cette commission étaient : le cons^er priyd Fëdor Naonm€fWy le sénateur et général-xnajor Ivan Bahmétew, lyan^Maslovr^conseUlerancoUégé da oontrôle, et Ivan IMtovt, conseiller an ooUége de la guerre.

que Bieren s'était mis à genoux devant I^ixDpératrice pour la sopplier de sévir contre Yolynski , fut fouetté le 7 juillet et chassé du service. Une ordonnance de la régente, en date du 30 décembre, le déclara innocent.

Blanck, riin des architectes en sous-ordre à la cour, accusé d'avoir raconté à Smirnow Tépisode de la génuflexion de Bieren devant Timpératrice, déclara tenir ce fait de l'employé Amander. Celui-ci, confronté avec Blanck, prouva ne lui avoir rien dit. Alors Blanck dénonça le sous-jardinier Sourmine. Ce dernier reçut la verge, et Blanck, le 7 juillet, après avoir été cruellement fouetté, fut envoyé en exil en Sibérie, à Tobolsk, avec toute sa famille. En route, sa femme mourut près de Kazan. Il fut rappelé et amnistié par la régente le 9 février

Ivan Yolynski, frère du supplicié, accusé d'avoir été le confident de son frère et d'avoir lui-môme commis des prévarications, et le moine Gérasime, l'économe de l'hôtel archiépiscopal à Pétersbourg, accusé d'avoir fourni gratuitement, à feu VolynsJni, du foin pour ses chevaux, furent détenus jusqu'au 2 décembre^ jour où la régente les fit élargir. Le foin avait bien été fourni par ordre de Tarchevôque, à titre de pot-devin; mais l'archevêque, avec une fourberie et une lâcheté tout^ à-fait russes, telles .qu'un régime despotique est seul capable de les engendrer, avait rejeté la faute sur son économe, l'accusant d'avoir agi de sa propre initiative......

Trois jours après le supplice de Yolynski, lundi 30 juin^ à 11 heures du soir, l'on fit partir pour la Sibérie son fils et ses deux filles, séparément, chacun dans une calèche, accompagnés d'un âous-o£Bcier aut gardes, et les demoiselles ayant chacune avec elle une servante, destinée à rester auprès d'elle en Sibérie. Du riche et. magnifique hôtel paternel, on leur permit à peine d'emporter avec soi un peu de linge et quelques vieux habits, le tout en quantité complètement insuffisante. Il est curieux d'en voir l'inventaire, placé ici au bas de la page*.

* L'on permit à Marie Yolynski de prendre avec soi : un matelas, 2 coussins, une vieille couTerture, 12 chemises, 5 mouchoirs de poche en coton, 6 fichus, 3 essuiemains, 2 paires de bas en coton, une paire de souliers, une yieiUe pelisse en peaa de renard doublée de satin, un peignoir et une jupe.

Anna Yolynski eut la permission d'emporter avec soi : un matelas, 2 coussins, une ▼ieille couverture d'été (pour la Sibérie!), 7 fichus, 4 mouchoirs de poche en coton, 12 chemises, *J essuiemains, 2 paires de bas en coton, un peignoir, une l^ère demi-pelisse, une vieille pelisse en peau de renard, doublée de satin noir, un vieux capuchon en velours noir, une jupe et une paire de souliers.

Ifi jeune Pierre Yoljnski eut la permission de prendre avec soi : un matelas, 3 coussins, 3 essuiemains, 3 serviettes, 12 chemises, 4 paires ^e bas, une paire de souliers, une vieille couverture, deux vieux pantalons en drap, un habit usé avec une veste identique, couleur fumée, une vieille veéte en vekrarâ noir, un vieux casaqnin de satin, doublé d'une vieille peau de renard et une vieille pelisse en peau de renard. Telle était la gaide-robe acomrdée à ces maiheareiix» nés et élevés ao sein du luxe 1 1!

Marie Yolynski, amenée à Eniseisk le 3 novembre, fut contrainte d^ prendre le voile le lendemain môme, au couvent de la Nativité de la Sainte-Vierge, sous le nom de Marianne. Pour ce qui en fat de sa sofeur Anna, on lui avait désigné pour lieu d'exil la petite ville de Iakoutsk, et on Fy conduisait, lorsqu'un courrier la rejoignit en route : le gouvernement ayant appris du synode qu'il n'existait point, à la^ koutsk, de couvent de femmes, prescrivait de conduire la jeune captive à Irkoûtsk. (Le gouvernement avait tant d'ordre dans son administra* tl(m, qu'il ignorait les lieux d'existence des couvons de femmes!) Anna Yolynski fut amenée à Irkoutsk dans la matinée du 26 novembre, et forcée de prendre le voile le jour môme , sous le nom < d'Anissia » dans le couvent de Znamenskoy.

Le jeune Pierre Yolynski fut amené à Sélenghinsk le 12 janvier 1741, et remis au commandant de la forteresse, le brigadier Bucbbolz. On lai assignai, pour sa nourriture, dix copeks par jour!!

La régente, princesse de Brunswick, par un oukaze du 31 janvier ilM, déclara nuls et non-avenus les voeux forcés prononcée par les deux filles de Yolynski, ordonna leur mise en liberté immédiate, ainsi que celle de leur frère, et leur prescrivit de vivro, les demoiselles jusqu'à leur mariajge, et le fils jusqu'à son entrée au service, à Moscou, dans la maison de leur oncle maternel, Alexandre Lvoviteh Narychkine. I^artis des lieux de leur exil, ils se réunirent à Tobolsk en juillet, et conti* imèrent ensemble leur voyage jusqu'à Moscou, où ils arrivèrent en septembre, deux mois avant la chute de la maison de Brunswick et ravénement au trône de leur cousine issue de germaine, Timpéralrice Elisabeth. Pierre Yolynski mourut jeune, mais ses deux soeurs occupèrent des positions élevées dans la société de leur temps. Anna Yo^ îynski, immédiatement après l'avènement d'Elisabeth au trône, épousa André Simonovitch Hendrikow, cousin-germain de l'impératrice (voyez page 42). Le jour du sacre d'Elisabeth, les Hendrikow furent créés eomtes et la comtesse André Hendrikow fut nommée dame à portrait; elle n^eut point d'enfans. Marie Yolynski épousa Ivan Hiiariônovitch Vorontsow, frère cadet du chancelier (lequel obtint, pour ses deux frères, en 1760, le titre de comtes du saint-empire); elle a été la bisaïeule du comte Hllarion Yorontsow-Dachkow et de la princesse Paskévitch actuelle.

' Le traître Koubanetz, le maître d'hôtel de Yolynski, avait été mis en liberté le 9 juin 1740, avec l'ordre, pourtant, de ne point quitter Pétersbourg et de ne sortir qu'accompagné d'un soldat chargé de le surveiller; cette surveillance fut levée le .2 décembre, et le 18 février éttivant il obtint Tautorisation de résider où il voudrait.

Le malheureux comte Moussine-Pouchkine, après avoir eu la langue coupée, fut envoyé au couvent de Solovetsk, sur la mer Blanche, et aa sein de cet exil si dur, sous ce climat si rigoureux, l'on mit le

comble à ses soaffrapces en renfermant dans un cachot véritablement affreux. Que» Ton se représente un mur épais situé à quatre sagènes (environ 8 à mètres) d'un lac; dans ce mur deux cachots, chacun de deux sagènes de long (environ 4 i mètres), non chauffés, sombres^ sans poêle, par conséquent d'une atmosphère glaciale pendatitThiv^r, si long et si rigoureux sous cette latitude; sans fenétresy ni lucarnes, ni lampes, par conséquent complètement sombres, même à rbeure- de midi; deux fois par jour le gardien de la prison y entrait avec une lumière : le matin pour apporter, au captif les pauvres alimens de moine et halayer la chambre; dans le courant de. la jouméia, pour apporter ^core une fois des alimens tout aussi pauvres ; le gardien, en s'en allant, emportait la lumière, et le captif restait. plongé dans l'obseurité* Le cachot ^ait fermé par deux portes, chacune à cadenas et à .verroux de fer. A la porte, extérieurement, dans une. chambre, se tenait un factionnaire armé, se réchauffant. auprès d'un pojsle dont la chaleur. ne pouvait (pénétrer dans le cachot; le captif, était obligé d'y res|er,,n^e en été, vôtu d'une pelisse, et en hiver de, deux^ pelisses^ les pi^ds dans i)e8 bottes fourrées! Dans l'un de ces cachots, un J^etit-RUBsien appelé Par toka avait gémi pendant quatorze années consécutives; il y avait ^u pour successeur un prince: Mestcherski, que l'on fit passer dans une dutre. prison. pour écrouer le malheureux Moussine-Pbuchkine dans cet affreux cachot. Il y arriva à la fin. de. juillet,. :èrachailt le sang, et qwAques semaines après, Bieren envoya à Solovetsk le sous-lieutenant aqx gardes Yyndomski,pour le questionner au sujet de paiemens à faire à divers de ses créanciers. C'est :dans cette, affreuse prison que se trouva plongé le malheureux mutilé, né et élevé au sein du luxe, habitué à toutes- lés aises de* la vie!!! Le 28 octobre, Bieren,. devenp régent, sur les instances du prince Alexis Tcberkàski (l'onde de la femme du nu^heureux) et de la grande-duchesse Elisabeth, sa cousine-igermaine (voyez page 147) et ancienne maîtresse, accorda à l'infortuné comte rautoiisation de vivre dans l'une des terres de sa femme ; il se fixa non lois de Simbirsk. L'impératrice Elisabeth, par un oukaze du 25 juillet 1742, Je déclara innocent et ordomaa de le considéra comme démissionnaire du service.

Ëicbler fut envoyé aux travaux forcés à Jigansk,. à mille verste^ plus loin que Iakoutsk, ç'est-à-dirè à plus de dix mille verstesdePétersbourg. La. régente, par un oukaze dû 30 décembre, l'autorisa à quitter son exil et à vivre dans les terres de sa femme *.

* La seconde femme d'Eichler, Anna Loghinovnâ Stçherbatchew, d'une finnille d'ancienne noblesse, était la veuve de Nikita Vassiîié'vîtch Zotow, petH-fils du oomte Zotow le prince-pape, et fîit l'aïeule des deux Zotow auxquels 1* empereur Âlexandie I restitua le titre de comte oonfëré à leur trisaïeul par Pierre I. I^s beUefi-iUIes d'Eichler, les demoiselles Zotow, épousèrent, Tune le ptince Jacques Vassîliévitch Hilkow (elle fut Taleule des princes Hilkow actuels) ; l'autre, le prince Alexis Yassiliévitch Ha> vanskî (elle a été la mère du sénateur prince BasUe Havanski, mort à Moscou en 1830).

De La Soda fat envoyé aux travaux forcés au Kamtchatka; la régentey par un oukaze du 8 avril 1741, le fit mettre en liberté et lui fît donner une place à Moscou; le 10 décembre suivant, Timpératrice Elisabeth lui accorda Fautorisation d'habiter Pétersbourg.

Sotmonow, lors de sa terrible catastrophe, se trouvait âgé de 58 ans, mais le sort le destinait à une existence séculaire. Il fut envoyé aux travaux forcés à Ohotsk; mais, le 8 avril 1741, un oukaze de la régente Fautorisa à aller habiter Tune des terres de sa femme *. Soimonow, n'ayant aucun goût pour Texistence à la campagne et la vie rurale, disposant alors de ressources matérielles fort médiocres, ne se pressa point de quitter la Sibérie; rimpôralrice Elisabeth, après son avènement au trône, Tautorisa, par un oukaze du 10 décembre 1741, à vivre où il lui plairait : il se fixa à Irkoutsk. Robuste, plein de santé et de forces, malgré toutes les vicissitudes par lui traversées, il accomplit, à Ykge de soixante et onze ans, un voyage scientifique en Sibérie, levant des plans, mesurant la profondeur des rivières, donnant des conseils aux administrateurs du pays. En 1757, le gouverneur de la Sibérie, Tamiral Basile Aléxéiévitch Miatiew, après s'être bien rempli les poches durant sa longue administration, voulut revenir à Moscou pour y jouir du fruit de ses concussions; Soïuionow fut appelé à le remplacer avec le rang de conseiller privé. Il gouverna la Sibérie pendant six années avec une sagesse, une équité et un désintéressement admirables. Malgré son âge avancé, il était d'une activité fabuleuse; toujours levé à quatre heures du malin; travaillant, sauf les heures de repas et une demi-heure de sieste après dîner, jusqu'à dix heures du soir, accomplissant annuellement des tournées de plusieurs milliers de verstes ; voulant tout voir par lui-môme, il laissa un souvenir cher aux Sibériens. Catherine II l'appela, en 1763, à siéger au sénat, et trois ans plus tard lui accorda sa démission avec le rang de conseiller privé actuel. Il mourut en 1780, à l'âge de 98 ans. L'on dit qu'il avait laissé

* Dans les Mémoires de la Société Historique de Moscoa on lit un récit de M. Abra« mow, racontant comment on eut toutes les peines du monde à retrouver Soîmonow parmi les forçats travaillant à Ohotsk, et comment on lui cousut, au nez, de la peau fraîche pour remplacer les narines qui lui avaient été arrachées. U est fâcheux de trouver de pareilles fables dans les Mémoires d'une Société, dont les publications se distinguent par leur exactitude consciencieuse, portent le cachet d'une érudition remaiquable, et constituent un service essentiel Vendu à l'histoire de Russie. Les Mémoires de la Société Historique de Moscou rachètent cette erreur par une masse de documens curieux et importans.

Soîmonow n'avait jamais eu les narines arrachées, et l'on n'eut aucnne peine à le retrouver à Ohotsk, oix il se trouvait sous son propre nom, condamné, il est vrai, aux travaux forcés, mais nuUement astreint au travail et passant son temps avec deux autres exilés, le comte de Vier et Skorniakow-Pisearew; de Vier remplissait même les fonctions de commandant de la ville. Mon aïeul, âgé d'une trentaine d'années, avait beaucoup connu Soîmonow, déjà nonagénaire, à Moscou, oil ce respectable vieillard passait la plus grande partie de Tannée dans les derniers temps de sa vie.

en mannscrit une Histoire de Pierre I; il serait bien à désirer de voir la publication d'un ouvrage sur une époque aussi importante de nos annales, ouvrage écrit par un contemporain, et un contemporain aussi loyal, aussi véridique.

SoïmoDow laissa plusieurs enfans. Son fils ainé|, Michel, également un homme de mérite et de loyauté, mourut en 1804, après avoir dirigé, sous les règnes de Paul et d'Alexandre I, Tadministration des mines et Thôtel des monnaies. L'un des neveux du vénérable Fédor Iranovitch, Pierre Alexandrovitch Soïmonow, secrétaire d'état de Catherine II, fut le père de la célèbre madame Svétchine et de la respectable princesse Grégoire Gagarine, et l'oncle de l'excellent et aimable Alexandre Nicolaïévitch Soïmonow, mort, il y a quelques années, à Moscou» où il avait un salon si hospitalier et si agréable.

Page 1