CHAPITRE XV
SOMMAIRE : Rondeau, ministre d'Angleterre, et sa femme. — Madame loachkoWi première femme de chambre de Pimpératrice. — Finch, le successeur de Rondeau.
— Le marquis de Botta, ministre d'Autriche. — De Suhm, ministre de Saxe. — Le comte Charles-Maurice de Lynar. — Un condottieri du moyen-ftge. —^ Ijà comte Roch de Lynar, frère de Charles-Maurice. — Le marquis de La Chétardie*
— La grande -duchesse Elisabeth, son caractère, ses moeurs, son genre de vie. — Le comte Lestocq. — Origine des Razoumovski, des Daragane, des Zakreyski pôtits-russiens. — Noble conduite des deux frères, maréchaux comtes Razoumovskt
— Les Tarakanow. — Origine des comtes et princes OrloW, — Grande existenee du comte Cyrille Baeoumqvski — Ses descendans. — Origine des Pérovsku — Origine des comtes Vorontsow et leurs ridicules prétentions généalogiques. — Origine des comtes^ Schouvalow. — Les Doubianski. — Origine des comtes Sievers.
— Lialine. — Vojtchinski.— Tourtchaninow, fils naturel de l'impératrice Elisabeth.
— Une dame à laquelle on attribuait la même origine.
Avant de parler de la mort de Fimpéralrice Anne et des deax régences, celle de Bieren et celle de la princesse de Brunswick, je vais dire quelques mots de plusieurs diplomates étrangers, ayant exercé une influence plus ou moins considérable à la cour de Russie en ce lemps-là : les ministres d'Angleterre Rondeau et Finch , le ministre d'Autriche marquis de Botta, les ministres de Saxe Suhm et comte do Lynar, et le ministre de France marquis de La Chétardie, ainsi que des principaux personnages de la petite cour de la grande-duchesse Elisabeth ; Lestocq, Razoumovski, les Vorontsow, les Schouvalow, etc.
Rondeau, fils d'un protestant français émigré en Angleterre, et devenu baronnet anglais, était un aventurier ; il se trouvait redevable de sa carrière spécialement à sa femme, Tune des plus fieffées intrigantes de son temps. Lady Rondeau profitait de la position diplomatique de son époux pour exercer la contrebande sur une large échelle; afin de s'y livrer avec plus de facilité, elle y avait associé Bieren et le banquier Lippmann. Pour se faufiler plus aisément dans l'inlimité de l'impératrice, elle allait prendre le café et souper chez la première femme de chambre de celle-ci, Anna Fédorovna louchkow. Cette dernière, dont j'ignore le nom do naissance, avait commencé, dans son enfance, par être, au
palais, une petite fille de service, courant pieds nos et ne mettant des soaliers que les dimanches et jours de fêtes*; elle avait capté Paffection d'Anne, laquelle l'avait prise pour première femme de chambre (kammer-fran), et l'avait mariée au lieutenant-colonel louchkow, parent de ce Basile Aléxéiévitch louchkow, premier chambellan (spalnik) du czar Ivan V, et le véritable père de l'impératrice Anne et de ses soeurs (voyez page 34), placé à ce poste par la czarine Sophie, dans l'espérance, déçue par le sort, qu'il en naîtrait un fils pouvant enlever à Pierre I ses droits à la couronne. La dame louchkow jouissait de la pleine confiance de l'impératrice et de la bienveillance de Bieren, sans laquelle elle n'aurait point conservé sa place; elle avait un caractère gai, amusant, et se livrait à ces bouffonneries de gros sel, ces farces de mauvais goût si appréciées par cette sauvage impératrice. En même temps elle savait admirablement couper et tailler les ongles des pieds; elle les coupait et taillait non-seulement à l'impératrice, mais aussi à Bieren, à sa femme, à ses enfans. M. Karabanow se souvenait avoir entendu raconter au maréchal comte Zahar Tchemychew que, lorsqu'on voulait faire l'éloge d'un pédicure, l'on disait : Anna Fédorovna ellemême n'aurait m mieux faire.
C'était chez cette dame louchkow que lady Rondeau allait prendre le café et souper^ lui apportant de superbes cadeaux, fruits de la contrebande. Rondeau mourut dans la dernière année du règne d'Anne, et il eut pour successeur un homme qui ne lui ressemblait guère, Finch, un personnage fort estimable.
William Finch, second fils du deuxième comte de Nottinghamf, était un homme d'esprit et de bonne compagnie. Diplomate fin et rusé, assez insinuant, 'il sut pourtant conserver toujours la dignité du gentleman, n avait pendant assez longtemps représenté la Grande-Bretagne à la cour de Suède, et par ses étroites relations avec le parti des bonnelSy il avait suivi une politique identique à celle des ministres de Russie à Stockholm. Il y avait dans ce pays deux partis opposés : l'un, prudent et sage, bien convaincu qu'en politique il faut toujours porter ses regards sur l'avenir et imposer silence aux regrets d'un passé irrévocablement évanoui, voulait l'alliance russe, pour utiliser cette alliance aux dépens du Danemarck et des puissances du Nord de l'Allemagne; l'autre parti, vif et plein de pétulance, ne pouvant oublier les traditions de Charles XIÏ, si funestes à la Suède, incapable de se résigner à la déchéance politique de leur pays depuis la paix de Nystadt, demandait
* ^-bBonRa na noÔ-ferymKaxi» vh ^'^BanbeS.
t L'aïeul de William Finch, le premier comte de Nottingham, chancelier d'Angleterre sous le règne de Charles II, était le petit-fils d'Elisabeth Heneage, veuve de sir Moyle Finch, créée par Charles I comtesse de Winchelsea. Aujourd'hui, les deux pairies comtales de Winchelsea et de Nottingham se trouvent réunies dans la personne d'un arrière-petit- neveu de William Finch.
à grands cris la gaerre contre la Russie. Un jour, la comtesse de La Gardie, causant avec deux hommes appartenant chacun à l'un de ces partis opposés, dit au champion de Tailiance russe : vous et vos amis^ vous êtes de véritables bonnets de nuit! Le champion de la guerre contre la Russie s'écria: et nous, nous sommes des chapeaux! Les noms restèrent; le parti de Talliance russo-anglaise fut surnommé 1$ parti des bonnets, et celui de Talliance française le parti des chapeaux.
Cette intimité avec la légation russe à Stockholm valut à Finch un excellent accueil à Pétersbourg. Sous la régence de la princesse de Brunswick, il fut Fun des amis politiques les plus dévoués de cette princesse et de son époux; mais aussi, à Tavénement d'Elisabeth au trône, sa position devint embarrassée et fausse. Mai vu par la nouvelle eour à cause de son intimité avec les hommes du r%ime tomb^, il demanda bientôt son rappel et Tobtint. De retour en Angleterre, il fut membre du parlement et vice-grand-chambellan du roi George IL
Antonietto, marquis de Botta d'Adomo, ministre de la cour de Vienne, né à Pavie en 1688, entra de bonne heure au service militaire autrichien et se signala sous le commandement du célèbre prince Eugène, lequel faisait Féloge de ses talens militaires. A Pétersbourg sa position était difficile. Tant que Bieren courait à la recherche du trône de Gourlande, il ménageait beaucoup le cabinet autrichien; mais une fois arrivé à son bat, non-seulement il cessa d'avoir besoin de cet appui, mais encore le projet formé par lui de marier son fils aîné avec la nièce de l'impératrice, son projet chéri, l'objet de tous ses rêves, le plaçait en hostilité flagrante avec la cour de Vienne, laquelle recherchait et obtint la main de cette princesse pour le prince de Brunswick, neveu de l'impératrice d'Allemagne et cousin-germain de Marie-Thérèse. Il ne fallut point, au général marquis de Botta, une médiocre dose d'esprit, de tact et de finesse, pour conduire sa barque an mi* lieu de ces écueils jusqu'au moment de l'élévation de la princesse de Brunswick à la régence, événement qui plaça Botta dans une haute position à la cour de Pétersbourg. C'était un homme d'excellentes |nanières, spirituel, agréable et un fin observateur.
La cour de Dresde avait eu pour représentant en Russie, de 1736 à 1740, un gentilhomme poméranien de fort bonne maison, de Suhm, un homme de mérite, de talent, avec cela doué de qualités personnelles fort estimables, et qui avait su parfaitement se poser à Pétersbourg. D était connu et fort apprécié de Frédéric II, lequel, monté sur le trône, voulut l'attirer à son service. Suhm y consentit; il quitta, dans ce but, son poste et la Russie; mais il mourut en route, à Varsovie, le 8 novembre 1740.
Charles-Maurice, comte de Lynar, prédécesseur et successeur de Suhm, était issu d'une famille italienne établie en Allemagne depuis le seizième siècle. Ses ancêtres, les Guerino, possédaient, près de Faênza»
le château de Linari, et ils en prirent le nom. Roch Guerino de Li-. nari, plus tard comte de Lynar, mérite une mention particulière. Ce fut l'un des types les plus saillans de ces condottieri du moyen-âge, chevauchant à travers TEurope, flamberge au vent, et allant trafiquer, au plus offrant, de leur courage incontestable et de leur conscience, aussi incontestablement étrangère à toute espèce de scrupules. Né en 1525, il entra, à Fâge de 14 ans, dans les troupes du duc Alphonse de Ferrare; il passa au service de Charles-Quint, l'accompagna dans son expédition d'Afrique, entra au service d'Alexandre Mediei, grandduc de Toscane; passa à celui de France, et, à l'âge de 27 ans, il était lieutenant-général dans les troupes françaises. En 1560 il embrassa la religion luthérienne, et quatre ans plus tard il épousa une luthérienne, Anne de Montât, veuve d'un sieur de Barbé. A l'origine des persécutions contre le protestantisme en France, Roch de Lynar entra, en 1567, au service du duc Casimir, comte palatin; en 1569, muni d'une pension de 300 thalers de la cour palatine, il entra au service de l'électeur de Saxe. En 1577, muni encore d'une pension de 500 thalers de la cour saxonne, il entra au service du prince d'Anhalt, et Fan suivant, avec une pension de 300 thalers de la cour d'Anhalt, il entra au service de l'électeur de Brandebourg. Aux termes du contrat passé par lui avec la cour de Berlin, il avait un traitement annuel de ^lille thalers, de plus cent thalers par an pour s'acheter du sucre, des épiées et du poisson frais, et une quantité annuelle de provisions assez curieuse à énumérer, savoir : une barrique de vin rouge, 3 barriques de vin blanc, 2 barriques de vin du Rhin, 250 tonneaux de bière (!!!), ? wispel (26 hectolitres) de froment, 12 wispel (160 hectolitres) de seigle, 6 boeufs gras, 50 moutons gras, 25 chevreuils, 20 agneaux, 30 veaux, 2 tonneaux de harengs, 2 tonneaux de poisson fumé (Stockfisch), iOO douzaines de poissons salés, 8 quintaux (centner) de brochets, 8 quintaux de carpes, 4 tonneaux de beurre, 6 tonneaux de fromage, 4 scheffel (environ 2 h hectolitres) de gruau d'avoine, ^ scheffel de gruau de juillet, 8 scheffel de gruau sarrazin, 8 scheffel de pois, 6 tonneaux de sel, 90 oies, 480 poules, 8 quintaux de suif, 50 wispel (plus de 650 hectolitres) d'avoine, et autant qu'il lui plairait en foin, paille et bois de chauffage. En 1580, il fut nommé grand-maître de l'artillerid brandebourgeoise, et ses appointemens furent portés à 4,000 thalers. Cet illustre condottieri, dans la maison duquel l'on consommait annuellement deux cent cinquante tonneaux de bière, était Pun des hompies les plus forts et les plus robustes de son temps. Devenu veuf à l'âge de soixante ans, en 1585, il se remaria, trois années plus tard, à Marguerite de Temiow, et mourut en 1596. Son fils, le comte Jean- Casimir, grand-chambellan de l'électeur de Brandebourg, et gouverneur de la principauté de Bayreuth, acheta, dans la Basse-Lusace, l'une des tseigneuries d'état (Standesherrschafi) de cette province, Liibbenau, au-
jourd'hni possédée par la branche ainée de sa deseendanee. Son arrière-petit-fils , le comte Frédéric-Casimir, eut deux fils, Gharles-Maa-; rice et Roch-Frédéric.
Le comte Charles-Maurice de Lynar^ né en 1702, avait épousé une fille du général saxon comte Joachim-Frédéric de Flemming, et devint veuf, sans enfans, en mars 1730, après seize mois de mariage. La protection de la famille Flemming, puissante à la cour de Dresde, lui valut, en 1734, le poste de ministre à Pétersbourg. Il était beau de sa personne, bien tourné, élégant; sans être précisément un homme de mérite, il ne masquait nullement d'esprit; avec cela il possédait un aplomb poussé jusqu'à la suffisance, le tout couronné par une grande fatuité, n tourna la tète à la nièce de Timpératrice, la jeune princesse de Mecklembourg, âgée pour lors de 16 ans seulement, et Bieren, qui convoitait la maiu de cette princesse pour son fils aine, chargea Keyserlingk, ministre de Russie à Dresde et sa créature, d'obtenir le rappel de Lynar. L'on remplaça celui-ci par de Suhm.- Après la démission de Suhm, en 1740, démission bientôt suivie de la chute de Bieren, Lynar fut appelé à remplacer son ancien successeur. Il devint l'amant, à peu près publiquemet affiché, de la princesse Anne, mariée au prince de Î3runswick et devenue régente^ de l'empire; il reçut en dou, de sa maîtresse, de fortes sommes d'argent et une partie des magnifiques diamans confisqués à M""" Bieren. Il consentit à se laisser fiancer avec la confidente de sa maîtresse, la baronne Julie de Mengden, et à entt*er au service de Russie avec le rang de grandchambellan. Nommé chevalier de Saint-André, il se rendit en Allemagne pour y mettre ordre à ses affaires et revenir en Russie pour s'y fixer et se marier. Heureusement pour lui, son séjour en Allemagne se prolongea de plusieurs semaines au-delà de son attente, et cet hasard si propice lui fit éviter l'exil en Sibérie, où il aurait indubitablement été envoyé, s'il s'était trouvé à Pétersbourg au moment de la chute de la famille de Brunswick. Il était en route pour revenir en Russie lorsqu'il apprit la révolution du 28 novembre et l'avènement d'Elisabeth au trône; il va sans dire qu'il rebroussa chemin. Il mena, pendant le reste de ses jours, une fort grande existence, grâce aux libéralités da son ancienne maîtresse, et en mourant, eu 1768, il légua la majeure partie de ses capitaux au plus jeune de ses neveux, lequel, grâce à cet héritage, acheta des propriétés considérables et devint prince de Lynar.
Le comte Roch-Frédéric de Lynar, frère cadet de Charles-Maurice, était un homme de mérite et de talent, fort instruit, un écrivain distingué et un savant théologien, ce qui ne l'empôcha point d'unir l'amour du beau sexe à la fatuité la plus achevée et la plus ridicule. Entré au service danois, il fut ministre du Danemarck à Stockholm, puis gouverneur du Holstein, et ensuite ministre du Danemarck en
Rugsie, à la cour de l'impératrice Elisabeth. Catherine II, dans ses Mémoires, trace de lui le portrait suivant :
< Le comte Lynar joignait, à ce qu'on disait, à beaucoup de connaissances autant de capacité. Son extérieur était celui du fat le plus complet. Il était grand et bien fait, blond tirant sur le roux, le teint blanc comme une femme. On disait qu'il avait un si grand soin de sa peau, qu'il ne dormait jamais autrement qu'après avoir couvert son visage et ses mains avec de la p'ommade, et qu'il mettait des gants el un masque de nuit. Il se vantait d'avoir dix-huit enfans, et prétendait que les nourrices de ses cnfans il les avait toujours mises en état de le devenir. Le comte Lynar, si blanc, portait l'ordre blanc du Danemarck, et n'avait d'autres habits que de coaleurs extrêmement claires» comme, par exemple, bleu céleste, abricot, lilas, couleur de chair, etc^. Le grand-chancelier comte Bestoujew et sa femme regardaient chez eux le comte Lynar comme l'enfant de la maison, et il y était beaucoup fêté; mais cela ne mit pas sa faveur à l'abri du ridicule. >
11 est certain que Bestoujew, ayant été ministre de Russie en Danemarck, devait connaître Lynar depuis Copenhague.
Après avoir quitté son poste de Pétersbourg, Lynar fut gouverneur du pays d'Oldenbourg. Après la mort de son frère, en 1768, il hérita de Lûbbenau, et^s'y fixa avec sa femme, née comtesse de Reuss. Il y mourut en 1781, à l'âge de 73 ans. L'un de ses fils a été la souche de la branche aînée des comtes de Lynar, dont le chef est membre héréditaire de la chambre des seigneurs de Prusse; un autre, le comte Henri-Câsimir-Gottlieb, renonça, jeune encore, à sa haute position sociale, se retira du monde, entra chez les frères moraves et se voua à l'éducation des enfans. Le plus jeune des fils de Roch-Frédéric, le comte Maurice-Louis-Ëmest, héritier de la majeure partie des capitaux de son oncle, acheta, dans la Basse-Lusace, la seigneurie de Drebna, l'une des seigneuries d'état de cette province, acheta ensuite, en Bohême, la seigneurie de Brandeis^ et fut créé prince autrichien en i80& U a été le père du prince actuel de Ljrnar, membre héréditaire de la chanîbre des seigneurs de Prusse.
Joachim- Jacques Trotti, marquis de La Chétardie, était issu d'une famille italienne établie en France depuis le seizième siècle. Sa naissance avait porté un cachet d'originalité. Sa mère, M^^ de Montalet, d'une famille du Languedoc, ancienne, mais complètement pauvre, avait été élevée à Saint-Cyr, et M"* de Maintenon l'aimait beaucoup. Le vieux marquis de La Gbétardie, ayant une belle fortune, s'éprit de M^ de Montalet et lui fit l'ofiTre de sa main. M""* de Maintenon arrangea ce mariage, lequel eut lieu en janvier 1705. Le marquis n'étant point bien sûr de ses forces, jugea à propos, dans la matinée du^ jour de ses noces, de prendre certaines poudres qu'il espérait devoir lui être utiles. Hais soit qu'il en ait exagéré la dose, soit qu'il y ait eu erreur de la part
dû pharmacien, toujours en fût-il que, dans la nuit des noceâ, au moment même où le vieux marquis venait d'achever sa première conversation intime avec sa jeune femme, il expira sur place. î/on peut se représenter la terreur de la jeune femme : elle poussa des cris déchirans; Ton accourut, et Ton trouva à côté d'elle le cadavre de son
époux M""* de Maintenon Qt venir le lendemain sa jeune protégée,
voulant se convaincre, de ses propres yeux, si M*^ de Montalet était bien réellement devenue marquise de la Cbétardie. En ayant acquis la conviction indubitable, elle la logea chez soi, et la tint, pour ainsi dire, en charte privée jusqu'au moment où, le 3 octobre suivant, la jeune veuve accoucha d'un garçon, qui fut le célèbre marquis de la Chétardië. Elle se remaria ensuite à un comte de Manestarol.
Parmi les amis intimes de M""* de Manestarol se trouvait Fleury, évéque de Fréjus, plus tard cardinal, premier ministre, duc et pair. Arrivé au pouvoir en 1726, Fleury envoya l'année suivante le jeune La Cbétardie, qui accomplissait seulement sa vingt-deuxième année, à Londres, en qualité de chargé d'affaires de France; il le nomma ensuite ministre en Hollande, et, en 1731, ministre à Berlin.
La Cbétardie était bien de sa personne, gracieux, vif, causant, au langage élégant et spirituel, aimable, fat au possible, et se croyant irrésistible vis-à-vis des femmes. Il avait de l'esprit de salon appuyé sur une suffisance sans pareille; avec cela, rien de sérieux dans le caractère; mais il était intrigant, insinuant, ne reculant devant aucun moyen, et ainsi que l'écrivait l'un de ses contemporains : employant le vrai et le faux, le vert et le sec. A Berlin, sa conversation vive, enjouée, aimable, lui valut les bonnes grâces du prince royal, depuis Frédéric II, lequel écrivait un jour à son égard : le marquis viendra ici la semaine prochaine : c'est du bonbon pour nom. Lors de la guerre pour le trône de Pologne, la France soutenant le parti du beau-père du roi Louis XY, Stanislas Leszczinski, contre Auguste III de Saxe, appuyé par les cabinets devienne et de Pétersbourg, La Cbétardie manoeuvra et négocia avec une incontestable habileté. Il contribua beaucoup, pour sa part^ à préparer le traité de Vienne du 3 octobre 1735, lequel, profitant de là future et très-prochaiue extinction de la maison régnante des Medici, conféra l'héritage de la Toscane au duc de Lorraine, gendre de l'empereur d'Allemagne; la possession de la Lorraine au roi Leszczinski, avec transmission, après lui, au mari de sa fille unique, le roi de France, et reconnut «Auguste III comme roi de Pologne. La Cbétardie et ceux qui préparèrent ce traité, se trouvèrent avoir rendu service à tout le monde, ce qui constitue l'idéal de la diplomatie; aussi le marquis fut-il placé, par l'opinion publique, au nombre des diplomates distingués de son temps.
Les relations officielles de la France avec la Russie se trouvaient rompues depuis des années. Après le voyage de Pierre I en France,
malgré qa'il y eût Paisse on ambassadear, son beaa-frère, le prince, Boris Konrakine; malgré quMl eût envoyé, au sacre de LonisXY, un ambassadeur extraordinaire, le prince Basile Loukitch Dolgoroukow, avances s'expliquant par Tardent désir, par lui éprouvé, de marier sa fille Elisabeth à Louis XY, le cabinet de Versailles n'eut à Pétersbourg, pendant plusieurs années, cpi'un consul, Villardeau. Sur la fin du r^ne de Pierre I arriva un chargé d'affaires, de Campredon, bientôt remplacé, en la môme qualité, par Magnan, lequel eut pour successeur de TEslang. Après la mort du prince Boris Kourakine, son fils Alexandre fut nommé ministre, et bientôt remplacé, comme chargé d'affaires, par le jeune comte de Munich. Après le rappel de Munich, les relations diplomatiques furent rompues; le cardinal Fleury, premier ministre, entretenait à Pétersbourg un agent occulte, de Lally. Sur ces entrefaites, Bieren devint duc de Gourlande ; son amour-propre le portait à se faire reconnaître comme agnat par les Biron de France, et un calcul bien plus sérieux l'engageait, en vue de l'éventualité de la mort de l'impératrice et d'un changement en Russie, à rechercher l'appui de la
cour de Versailles On fit le premier pas en nommant ministre à la
cour de France le prince Antiochus Gantémir, jusque-là ministre à Londres. Le cabinet de Versailles se décida à envoyer un ministre à Pér tersbourg; le choix tomba d'abord sur le comte de Vaulgrennand, mir nistre à Madrid; mais celui-ci ayant élevé de grandes exigences pécuniaires au sujet de son traitement ministériel, La Chétardie fut nommé. Ostermann, connaissant l'esprit d'intrigue de La Chétardie, s'opposait à ce choix ; on dirait qu'un pressentiment secret avertissait le vicechancelier que ce diplomate serait l'un des artisans de sa perte à lui; mais l'opposition d'Ostermann échoua devant l'apprcAation de Keren. Je parlerai plus loin du rôle joué par La Chétardie en Russie, rôle dont l'importance, d'ailleurs, a été fort exagérée par les blagues da vantard marquis et la grande ignorance où se trouve l'Europe à l'égard de rhistoire de Russie; ici, je dirai seulement un mot du luxe déployé par lui dans cette mission. Outre un secrétaire de légation el un secrétaire particulier du ministre, il y avait douze attachés à la légation, huit ecclésiastiques et une domesticité de cinquante individus, non-compris cinq cuisiniers et un chef des cuisines, le célèbre Barrîdeau, réputé plus habile encore que le fameux Duval lui-même, le chef des cuisines du prince royal de Prusse (depuis Frédéric 0). Le marquis fit venir de France cent mille bouteilles de vin, dont 16,800 de vin de Champagne (jusqu'au règne de Catherine II, les toasts aux dîners de cour et dans les grandes maisons étaient toujours portés avec du vin de Hongrie; c'était avec du vin de Hongrie, de Bourgogne, de Madère et du vin du Rhin que se grisaient l'impératrice Elisabeth et Pierre III, mais Catherine II, qui n'aimait guère le vin, fit porter les toasts, aux dîners de cour, avec du Champagne, et la société suivit son exemple).
^ Ainsi que je l'ai dit plus haai^ à mesare que le rêgime-Bleren pesait sur la Russie de son joug écrasant et ignoble, Fopinion publique, et cela dans toutes les classes, se tournait vers Elisabeth et son neveu, le petit duc de Holstein, d'abord si dédaigné et repoussé à cause de l'illégitimité, doublement adultérine, de la naissance d'Élisabetb et de la mère du jeune duc. Elisabeth était superbe de sa personne : grande, tivec une taille bien prise, des cheveux blonds, des yeux bleus couronnés de sourcils bruns, un regard voluptueux et languissant,* offrant l'image de son caractère, où la volupté se trouvait alliée à l'indolence; un teint blanc magnifique; des épaules superbes, des mains potelées que tout le monde admirait, à l'exception, probablement, de ses femmes de chambre et de ses demoiselles d'honneur, qui voyaient parfois cette belle main potelée, dans un moment de mauvaise humeur, saisir un soulier et leur en appliquer des soufflets sur le visage. Elle montait bien à cheval, et le costume d'amazone lui allait à ravir; elle aimait assez la chasse au chevreuil et au lièvre; elle aimait, en été, à naviguer en bateau; en hiver, à se placer dans un traîneau attelé à trois chevaux de front et à se faire conduire avec la rapidité du vent. L'été, il lui arrivait de faire étendre, sous un arbre touffu, un tapis recouvert de sehalls; elle s'y couchait et s'endormait; l'une de ses demoiselles d'honneur tenait à la main un éventail pour chasser les mouches; les autres, assises sur l'herbe à une certaine distance, gardaient un silence religieux; une parole proférée pouvait réveiller l'indolente sultane, et alors, gare aux joues : le soulier s^ trouvant à portée de la main. Elle aimait, en hiver, les amusemens nationaux : les jeux usités dans les veillées de village (possidélki)^ les chants et les jeux de Noël (podhlioudnyia pésni; sviatochnyia igry); en été, sur le gazon de ses jardins, elle faisait danser la ronde (horovod) à ses dçmoiselles d'honneur et à ses femmes de chambre; elle prenait part souvent à leurs danses et à leurs chants ; pendant le carnaval, elle mangeait deux douzaines de blinyy comme s'il s'était agi d'un petit pâté; en général, elle aimait les plats russes, le stchi, la boujénina, les grands pâtés au poisson (kouUbiaka) y le gruau sarrazin; plus tard, après son mariage avec Razoumovski, elle prit en goût la cuisine petite-russienne, si grasse et si nutritive; dès sa jeunesse elle buvait sec, et une fois sur le trône, elle devint ivrogne.
Dans les dernières années de son règne, elle se grisait comme un dragon. D arrivait qu'un jour de bal et de soirée à la cour, S. M. était ivre au point de ne pouvoir se tenir sur ses jambes ; alors on avait recours au moyen suivant: l'on plaçait un fauteuil, et à une certaine Atence, de 40 à 60 pas au moins, se trouvait rangé, en cercle, le corps diplomatique. L'on annonçait que S. M., à cause d'un mal aux janies, ne pouvait marcher sans secours; ensuite l'on voyait arriver l'impératrice, ivre-morte, soutenue par sa cousine-germaine et dame
d'honneur (oher-hofmeUtmna) la comtesse Yorontsow, née comtesse Skayronski, et par sa dame d'atonrs (hofmeisterina)^ la femme do son oncle-germain, M"^ Narychkine, née comtesse Apraxine, suivie de ses dames à portrait, du chancelier, du vice-chancelier, des maréchaux, des grandes charges de la cour et du favori Ivan Schouvalow. Votk conduisait Timpératrice à son fauteuil et on Ty faisait asseoir. Le chancelier, après avoir eu Tair de prendre les ordres de S. M., allait, en son nom, débiter des gracieusetés aux membres du corps diplomatique, et revenait lui rapporter les réponses, auxquelles, parfois, elle répliquait par de gros mots que le chancelier avait bien soin de n'avoir point Tair d'entendre. Dans son ivresse, il lui arrivait de dire : viis demander à un tely pourquoi, Vimbécile, a-t-il aujourd'hui une mine si tristef Le chancelier, après avoir profondément salué l'impératrice, se dirigeait vers le diplomate désigné, et lui disait : S. M. L me charge de vous demander des nouvelles de la santé du roi, et de vous exprimer toute l'amitié qu'elle porte à votre auguste maître. Le diplomate se confondait en remercîmens et en belles phrases. Au bout de deux ou Irois quarts d'heures, l'on annonçait que les soufifrances de S. M. redoublaient, et on l'emmenait avec la même cérémonie.
Douée d'un esprit médiocre, elle n'avait nullement hérité du tact exquis de sa mère, à laquelle une intelligence remarquable tenait lieu de l'éducation, lui ayant fait défaut. Elisabeth avait mal étudié, et ne prenant jamais un livre en main, elle oublia le peu qu'elle avait appris. Tant qu'elle gardait le silence, elle en imposait par sa beauté, sa grâce, son port de reine; dès qu'elle ouvrait la bouche, apparaissait la femme vulgsdre et commune. Elle n'avait aucune idée. de la vie élégante. Dans les premiers mois de son avènement au trône, La Chétardie, qui la rx)nnaissait bien, arrivait parfois dans la cour du palais en son carrosse à six chevaux, et, sans sortir de voiture, il faisait ea carrosse le tour de la cour, trois, quatre, cinq fois, etc., jusqu'au moment où Elisabeth, ouvrant le vasistas, lui adressait, avec un signe de la main, un gracieux sourire; le marquis, sans sortir de carrosse, la tète hors la portière, se confondait en profonds saints; l'impératrice disait alors : voUà Uen la vraie galanterie française! Comme ils sont aimables, ces Français! Je tiens cette anecdote du vieux comte Armand de Saint-Priest, dont le père, dans sa jeunesse, l'avait entendu conter par La Chétardie lui-même.
Elisabeth avait la passion de la toilette; elle y dépensait des sommes folles. Étant encore grande-duchesse, elle se trouvait constamment plongée dans les dettes, ce qui la plaçait dans la position bien désagréable de se voir obligée de faire la cour à Bieren pour obtenir de sa cousine, l'impératrice Anne, des sommes d'argent plus ou moins considérables, Bieren se trouvant être le dispensateur absolu de toutes les grâces ainsi que de Kutes les persécutions. Une fois montée sur le trtae,
Elisabeth donna libre cours à ses goûts dispendieux : à partir de son avènement^ jamais die ne mit deux fois la même robe. Lors d'un incendie au palais, elle eut quatre mille robes de brûlées. Les dames de la cour avaient défense de jamais porter une toilette identique à ceHe de Fimpératrice ce jour-là; aussi, pour éviter les désagrémens, elles avaient bien soin de toujours mettre des robes pareilles à celles, que rimpératrice avait portées dans le courant des dernières semaines, certaines alors de ne point être prises en faute. Quelques mois après Tavénement d'Elisabeth au trône, la belle M""* Lapouhine, dame à portrait (statsS'dama)^ qu'Elisabeth ne pouvait soufifrir et jalousait fortement pour sa beauté, arriva à un bal de la cour vêtue d'une robe absolument identique à celle de l'impératrice, et, comme elle, avec une rose dans les cheveux. Elisabeth se fît apporter une paire de ciseaux, appela M""*^ Lapouhine, la fit mettre à genoux, lui coupa la rose et lui appliqua plusieurs soufflets, le tout en présence de la cour et du corps diplomatique. Quelques instans après. M""" Lapouhine s'évanouit; l'impératrice demanda ce qui était arrivé; ayant appris que sa rivale de beauté s'était trouvée mal, elle dit : la sotte n'a que ce qu'elle mérite (nichto iei/j douréf).
Un outrage pareil fut commis par Elisabeth à l'égard d'une jeune personne, dont le père avait cependant pris une part active à Tavéne* ment de l'impératrice au trône. Anna Yassiiiévna Saltykow, depuis la princesse Mathieu Gagarine, soeur de Serge Sallykow, le premier amant de Catherine II, était demoiselle d'honneur. Étourdie, polissonne, fantasque et capricieuse à l'excès, elle avait fini par ennuyer l'impératrice. Un jour elle arrive au bal avec une coiffure absolument identique à celle de l'impératrice, coiffure appelée à la coque. Elisabeth se fit apporter des ciseaux, fit mettre la demoiselle à genoux, lui coupa une partie de ses cheveux et lui appliqua un soufflet. La société de ce temps-là se montrait si peu émue de faits pareils, que l'un des frères de la jeune personne, Alexandre, ayant pris chaudement, dans les salons, le parti de sa soeur, reçut le sobriquet de Saltykow à la coque, et ce sobriquet lui resta
Fort peu soigneuse dans le choix de son entourage, admettant dans son intimité nocturne, et parfois même dans son intimité diurne, des hommes de la basse classe, grossiers et rustres, elle était, je l'ai dit, vulgaire et commune dans ses propos. Son chirurgien Lestocq, ayant l'habitude de jurer dans son intimité, lui avait fait contracter cette vilaine habitude; devenue impératrice, elle jurait comme un cocher.
Après son avènement au trône, en présence de la facilité avec laquelle le régime existant, la régence de la princesse de Brunswick, avait été renversé eu une seule nuit, Elisabeth, fort poltronne de sa nature, redoutait une nouvelle révolution nocturne; aussi, à partir de ce temps-là, ne pouvait-elle s'endormir avant l'aube du jour. Pendant
toute la nuit, couchée dans son lit, elle se trouvait entourée d'une demi-douzaine de femmes, lesquelles, à tour de rôle, lui grattaient doucement la plante des pieds et surtout celle des talons, ce qu'elle aimait fort, et causaient entré soi à demi-voix toute voilée. L'admission parmi ces gratteuses de pieds et de talons se trouvait fort recherchée et briguée; elles avaient le moyen, en débitant toutes sortes de commérages, de servir leurs amis et desservir leurs ennemis ; ces commérages donnèrent naissance à bien des fortunes et brisèrent bien des existences ; aussi ces veilleuses de nuit étaient-elles largement payées par les plus grands seigneurs. L'une d'elles surtout, une certaine M*"* Golovine, était si méchante langue et tapait si vertement sur le prochain, que l'impératrice elle-même l'avait gratifiée du sobriquet de la femme qui tape (hlop'haba). Cette dame Golovine, grâce à ces commérages nocturnes, gagna injustement un procès fort considérable,
Elisabeth avait, parmi ses istopniks (chauffeurs de poêles), un certain Basile Ivanovitch Tchouikow, un homme probe et sûr. Une fois sur le trône, ayant adopté l'usage de ces veillées au lit, elle nonuna Tchouikow chambellan et lui ordonna d'être son gardien. Tous les soirs il arrivait avec un matelas et deux coussins, les posait par terre au pied du lit impérial et s'y couchait tout habillé pour y passer la nuit. Entendant les veilleuses médire injustement, par calcul, de telle ou telle personne, il les arrêtait en leur disant, dans son langage rustique : que radotez-vous làf Vous mentez! Ce n'est pas honnête! Nommé lieutenant-général, (sans avoir jamais été militaire), devenu chevalier d'Alexandre-Nevski, il épousa une princesse Mestcherski, mais il continua à passer la nuit sur un matelas, au pied du lit impérial.
A une certaine heure, vers l'aube du jour, les veilleuses, gratteuses de pieds et de talons, se retiraient. Alors arrivait Razoumovski, et dans les années suivantes, Ivan Schouvalow; parfois, au lieu d'eux, pour plaire à Elisabeth, qui aimait la variété, l'on faisait venir, tantôt un simple serviteur pris dans la domesticité du palais, tantôt un soldat aux gardes, et le nouveau venu partageait la couche impériale pendant que le lieutenant-général Tchouikow dormait par terre sur un matelas. Après avoir passé au lit de onze à quatorze heures, l'impératrice se levait, parfois au coup de midi; il arrivait qu'elle trouvait Tchouikow endormi, alors, en riant, elle lui arrachait les coussins de dessous la tête, ou bien elle se mettait à le chatouiller sous les épaules, et lui, se soulevant, tapait familièrement sur l'épaule de l'impératrice, en lui disant : oh! mon cher cygne blanc*!
• Sous le règne de Pierre III, ce Tchouikow obtint sa démission du service avec le rang de général en chef, et se retira dans les terres à lui données par Elisabeth. Il y mourut en 1775, sans laisser de postérité.
Il existe dans la province de Toula une famille Tchouikow, dont l'origine remonte an règne du csar Michel Bomanow.
Soas le règne d'Anne, la langue allemande prédominait à la cour : pour les diplomates accrédités à Pétersbourg, la connaissance de cette langue était indispensable, autrement ils se voyaient dans l'impossibilité d'établir des relations intimes avec le tout-puissant Bieren, et ne pouvaient môme causer avec lui autrement qu'au moyen d'un interprète. Pour les diplomates, c'était là un inconvénient réel et sérieux; aussi La Ghétardie s*en plaignait-il beaucoup: le marquis, en vrai Français, pendant ses huit années de résidence à la cour de Berlin^ ne s'était pc4nt donné la peine d'apprendre l'allemand. A la cour d'Élisabetb, au contraire, l'usage de la langue française fut introduit par Lestoeq, et plus tard établi définitivement par l'influence d'Ivan Schouvalow, et cela d'autant plus aisément que l'usage de la langue française se répandait dans l'Europe entière, tandis que la langue allemande rappelait aux Russes l'odieux souvenir du régime tyrannique et pillard de Bieren.
Mais un legs du règne d'Anne, fort apprécié par Elisabeth, ce fut l'opéra italien, pour lequel on se montrait large et généreux à Pétersbourg; Une chanteuse, invitée, sous le règne d'Élisabetb, à accepter un engagement, exigea douze mille roubles d'appointemenô annuels; à l'objection à elle faite que c'était là le traitement d'un feld-maréchal en Russie, elle répondit : m ce cas, faites chanter vos maréchaux!
Elisabeth n'avait^ point de coeur, ni aucun sentiment d'humanité. Au moment où elle allait commencer l'insurrection à laquelle la dynastie régnante est redevable idu trône, elle se jeta à genoux devant l'image de la Sainte- Vierge, et jura de ne jamais signer un arrêt de mort; mais elle ne se lit nullement faute de prodiguer les sentences de knout, de langues coupées ^ de narines arrachées; ce fut sous son règne que la peine de la marque au visage fut régulièrement introduite dans les lois. Elle était dure, vindicative, cruelle, et considérait ses sujets comme un troupeau dont Dieu lui avait remis la libre et entière disposition. Sa dureté et sa dépravation s'alliaient à une bigoterie incroyable : elle croyait qu'en faisant maigre les jours de jeune et en assistant aux offices divins, tous ses péchés lui seraient pardonnes. Avec cela, impos-^ sible d'être plus superstitieuse qu'elle ne l'était : la déclaration de guerre à Frédéric II fut retardée de plusieurs mois, parce qu'au moment où le chancelier Bestoujew lui présenta la déclaration à signer, ayant tracé la première lettre de son nom, E, elle vit une mouche arriver dessus et faire un pâté d'encre. C'est un mauvais présage, s'écria-t-elle, il faut attendre; elle déchira le papier, et la guerre fut remise de quelques mois.
Elle avait été, ainsi que je l'ai dit au commencement de ce volume, fiancée, en 1727, au prince Charles- Auguste de* Holstein, né en novembre 1706, priQce-évéque de Lubeck*, cousin-germain du duc de
• Lubeck était, depuis le traité de Westphalie, un évêché protestant. Le prince Charles-Auguste eut pour successeur, dans révêché de Lubeck, son frère Frédéric- Adolphe;, depuis roi de Suède, le bisaïeul du prince Wasa actuel.
Holstein, le beau-frère d'Elisabeth, et arrière-grand-oncle du grand-duc actuel d'Oldenbourg, ainsi que du prince Pierre d'Oldenbourg. Ce prince, dont le mariage était fixé à l'automne, mourut le 20 juin de la petitevérole. Elisabeth fut ensuite rechercliée par le prince Charles-Guillaume- Frédéric de Brandebourg, margrave régnant d'Anspach*, qui épousa depuis une soeur de Frédéric II. Elle le refusa, nourrissant l'espoir de se voir épouser par son neveu Pierre IL J'ai dit comment ce mariage, conseillé par Ostermann, fut traversé par les intrigues du prince Ivan Dolgoroukow ; le prétexte de la rupture fut la liaison d'Elisabeth avec Alexandre Boutourline, et ensuite avec Simon Narychkine. Elle prit alors pour amant Schoubine, mais après l'avènement d'Anne au trône, Lestocq, s'étant brouillé avec Schoubine, assura Bieren que ce dernier avait tenu des propos outrageans sur son compte à lui, Bieren, et l'infortuné fut envoyé en Sibérie dans le plus dur des exils (voyez page 48)« Elisabeth, après avoir pleuré à sanglots cet amant fort peu intéressant au reste, après avoir même, elle, si peu lettrée, composé une élégie, après avoir voulu prendre le voile au couvent de la ville d'Alexandrovsk, ville natale de Schoubine, se consola si bien qu'elle se mit à passer de bras en bras. Elle prit, pour principal amant, Razoumovski, dont l'obscurité d'origine et de position échappait même aux cancans de ville et de cour; mais, pour varier, elle en eut aussi d'autres, ayant, du reste, bien soin, pour échapper aux commérages trop publics, de choisir ces individus soit parmi des hommes d'une position sociale des plus infimes, comme l'étaient à cette époque Pierre Schouvalow. Roman et Michel Yorontsow, soit même parmi la domesticité de sa cour, comme Charles Sievers, Lialine , Nikita Yojtchinski.
L'impératrice Anne, d'après les conseils d'Ostermann, avait voulu, dans les dernières années de sa vie, marier Elisabeth au prince Emmanuel de Portugal. Ce prince, né en 1697, petit-fils du premier roi de Portugal de la maison de Bragance, et oncle du roi alors régnant, Pierre III**, avait fait le tour du monde et couru l'univers entier à la recherche d'une riche fiancée ; mais, partout et en tous lieux, il avait, comme disent les Petits-Russiens, obtenu des citrouilles***. Après l'avénement d'Anne au trône, le prince Emmanuel s'était hâté d'accourir à Moscou et de rechercher la main de l'impératrice; mais il avait été refusé. Elisabeth ne voulut point non plus de lui.
Sous Pierre II, et durant les deux premières années du règne d'Anne, la cour habita Moscou. Elisabeth passait la plus grande partie de
* La maison d'Anspach, ainsi que celle de Bayreuth, étaient des branches cadettes de la maison électorale d« Brandebourg. La branche de Bayreuth s'éteignit en 1769, et celle d'Anspach en 1792.
** Le roi Pierre III fut le trisaïeul du roi régnant de Portugal.
*** Jadis, en Pe'tite- Russie, lorsqu'une demande en mariage était refiisëe, l'cm envoyait au prétendant une citrouille pour se régaler {na lakomstvo). Do là le dicfam cité plus haut.
rannée dans sa campagne de Pokrovskoé, laquelle aujourd'hui fait partie de la ville de Moscou (arrondissement Le Fort). A cette époque, Pokrovskoé était une campagne où le czar Michel Romanow avait fait bâtir un palais en bois, avait planté un jardin et deux vergers, et avait fait élever deux églises, Tune en l'honneur de la Sainte- Vierge, en sou- Tenir de ce que Moscou, en 1619, avait heureusement repoussé l'assaut du roi Ladisias de Pologne et de Sagaidachnyi, hetman des cosaques, et Faatre au nom de Sainte-Irène, en souvenir de la naissance de sa fille, la czarine Irène, depuis marraine de Pierre I, Tune des femmes russes les plus distinguées de son temps. A Pokrovskoé, Elisabeth se livrait à sa voluptueuse indolence, entourée de ses parens les Skavronski, les léfimovski, les Hendrikow, de Lestocq et d*une cour, sinon bien choisie, au moins très-portée vers les jeux de Famour et du hasard. A cette époque, et en général avant son avènement au trône, elle ne se grisait point encore, et son existence se trouvait partagée entre la volupté et les amusemens de la vie de campagne à Fancienne mode russe.
En janvier 1732, la cour quitta Moscou pour se transporter à Pétersbourg; force fut à Elisabeth de la suivre. Elle obtint de Fimpératrice Anne de faire bâtir, aux frais du trésor, dans son cher Pokrovskoé, à la place de la maison de bois, un château en briques avec un bain russe construit en bois, et une galerie de bois servant de communication entre le château et la grande église.
A Pétersbourg, Elisabeth avait son propre palais, où elle passait les hivers jusqu'au moment de son avènement au trône. Ce palais se trouvait situé sur l'emplacement actuel du couvent de Smolnoy. La construction de ce couvent fut commencée sous le règne d'Elisabeth, soûs la direction du comte italien Rastrelli, l'un des plus célèbres architectes du dix-huitième siècle, le môme qui bâtit le palais d'hiver et l'hôtel Stroganow à Pétersbourg. Au moment de la guerre de sept ans, le manque d'argent fit suspendre les travaux de bâtisse du couvent de Smolnoy, lesquels furent repris et achevés déjà sous le règne de Nicolas.
En été, Elisabeth habitait Czarskoé-sélo, qu'elle avait hérité de sa mère, il y avait jadis, sur cet emplacement, une maison de campagne appelée Saari (ce qui, en finnois, veut dire: monticule). Pierre I, en 1708, fit don de cet endroit à sa maîtresse Catherine, depuis impératrice; elle y fit bâtir une église et une maison de campagne, appelée d'abord Sarskoé-sélo, et ensuite, à partir de 1725, Czarskoé-sélo. En 1724, Catherine remplaça sa maison de campagne en bois par un palais bâti en briques, lequel fut considérablement agrandi et embelli sous le règne d'Elisabeth et sous la direction de Rastrelli.
Sous le règne d'Anne, Elisabeth venait rarement à Péterhofif, où Fimpératrice passait ses étés, et qui fut la création et la résidence favorite de Pierre I. Malgré le culte voué par Elisabeth à la mémoire
de son père, elle préférait ses tranquilles ombrages de Czarsko^sélo, et n^aimait guère à paraître à la cour de sa cousine, si dure et si méchante. Elisabeth était beaucoup trop indolente, trop amoureuse de ses aises, trop préoccupée de ses robes et de ses coiffures pour se mêler de politique. En 1730, après la mort de Pierre II, Leslocq eut beau insister auprès d'elle et la supplier de se rendre an conseil intime suprême pour y réclamer la couronne, elle n'en voulut rien faire. En ceci, le hasard la servit à bien; son temps n'était point encore venu; tonte démarche de sa part aurait échoué et l'aurait infailliblement exposée aux soupçons, môme aux persécutions d'Anne et de Bieren. Sa position, pendant les dix années du règne de sa cousine, fut délicate et difficile: traitée à la cour avec juste autant d'égards qu'il en fallait pour ne point avoir i'air de lui manquer; objet de la défiance de la cour, surveillée dans toutes ses démarches et même dans sa vie privée, elle eut besoin, pour diriger sa barque à travers ces écueils, de toute la finesse de Lestocq, ainsi que de celle de sa femme de chambre (kammer'joungféra) favorite, Mavra légorovna Schépélew, depuis comtesse Pierre Schouvalow.
A mesure que le régime-Bieren devenait toujours plus dur et plus odieux aux Russes, les soldats aux gardes, surtout dans les deux anciens régimens, ceux de Préobrajenski et de Sémënovski (où la majeure partie des soldats appartenaient à la noblesse russe, écrasée à cette époque par les Allemands, et les abhorrant du plus profond de son coeur), commençaient à éprouver une vive sympathie pour Élisa* beth, russe dans ses sentimens et par son genre de vie. Lestocq et Mavra Schépélew poussaient beaucoup la grande-duchesse à cultiver cette popularité. Lorsqu'une femme de soldat aux gardes accouchait, Elisabeth acceptait d'être la marraine de l'enfant nouveau-né; lorsqu'un soldat aux gardes venait à se marier, elle acceptait d'être la mère d'honneur. Dans ces occasions, elle était gracieuse et familière avec les soldats, avec les sous-officiers surtout, et gagnait leurs coeurs.
En attendant, Bieren, horriblement vexé d'avoir vu échouer le projet, objet de ses rêves, de faire épouser à son fils aîné la nièce de l'impératrice, de cinq ans plus jeune que Pierre Bieren, commençait à former d'autres rêves; il caressait l'espoir soit de marier son fils avec Elisabeth; soit, si la grande-duchesse, de quatorze ans plus âgée que le jeune adolescent, s'y refusait, de marier alors sa fille bossue, âgée de treize ans, au neveu d'Elisabeth, le duc de Holsteiu, d'un an plus jeune que la petite Bieren. Ces rêves du duc de Gourlande avaient pour résultat, dans la dernière année du règne d'Anne, de faire délivrer à Elisabeth, de la part du trésor impérial, des sommes d'argent qui, ensuite, employées en partie à des cadeaux aux parens de sqs nombreux filleuls, venaient tout naturellement. accroître la propagande, exercée aaprofit de la grande-duchesse au sein de la garde impériale.
L^homme le pins influent de la petite cour d^ÉIisabeth était alors son chirurgien, un aventurier d'origine française et un drôle de la dernièrei espèce. Son père, un Champenois se prétendant gentilhomme, nommé L'Estoeq L'HeIvôque, abandonna la France après la révocation de l'édit de Nantes, et* vint se fixer en Allemagne, à Zelle, où il fut barbier d'abord, chirurgien ensuite à la cour de George-Guillaume, dernier duc de Brunswick-Zelle (né en 1624, mort en 1705*). Ce fut à Zelle que vint au monde, le 29 avril 1692, Jean-Hermann Lestocq, dont il est question ici. Après avoir fait des études en chirurgie et y avoir acquis des connaissances sérieuses, il vint, en 1713, chercher fortune à Pétersbourg, où Pierre I le nomma chirurgien de sa cour.
Lestocq était un homme d'infiniment d'esprit, d'une grande faconde de paroles, fin, rusé, insinuant, intrigant au plus haut degré, d'un aplomb imperturbable, blaguant de façon à en remontrer à une demi^ douzaine de Gascons, mentant comme un arracheur de dents ; avec cela gai, plaisant, bouffon, contrefaisant les gens à merveille, le compagnon de table le plus amusant que l'on puisse voir, aimant la bonne chère^ passionné pour le vin, disant de soi-même qu'il buvait comme un uioine cordelier et répétant souvent la chanson :
Boire à la capucine, C'est boire pauvrement 1 Boire à la célestine, C'est boire largement !
Boire à la jacobine.
C'est chopin à chopino.
Mais boire en cordeHer, C'est vider le cellier !
Le goût de Lestocq pour la bouteille devait le faire apprécier par un grand nombre de ses contemporains, et non point en Russie seulement. A cette époque, l'on buvait beaucoup en Allemagne. Ainsi, chez le roi de Prusse Frédéric-Guillaume î l'on se grisait à un tel point, qu'un jour, à souper, le maréchal comte Flemming prit sur ses genoux la comtesse Doenhoff, maîtresse du roi, en présence de ce prince, et se mit a l'embrasser, la comtesse riant aux éclats et faisant tomber la perruque du maréchal! Ce même roi de Prusse s'étant rendu à Dresde avec son fils le prince royal (depuis Frédéric II, alors âgé de 17 ans), pour y faire une visite à Auguste II, roi de Pologne et électeur de Saxe, celui-ci, après souper, invita la Formera, danseuse italienne du théâtre de Dresde, à entrer dans la chambre dans l'état où Eve se promenait en paradis, et sans la feuille de vigne; le roi de Prusse, pour éviter à son fils d'admirer la Formera sous cet aspect, lui mit son chapeau devant les yeux!!!
, *' Greorge-Guillaume, de son mariage avec une Française, la fille du marquis d'Olbreuse, eut une stiule fille. Sophie-Dorothée^ mariée au duc de Bruns wick-JLunebourg> deuxième électeur de Hanovre, et pTus tard roi d'Angleterre sous le nom de George I.
Leslocq n'avait ni foi ni loi ; il était capable de toutes les bassesse», de toutes les perfidies, de toutes les noirceurs; pour lui, calomnier, desservir les gens, c'étaient péchés véniels. Méchant, dur, vindicatif, il poussait la vengeance jusqu'à la cruauté, et jamais la pitié n'sqpprocha de ôon coeur.
Il avait été le médecin d*Anna Krahmer (voyez page 10), et s'était brouillé avec elle. Dans une scène qifils eurent ensemble, en 1717, il commit l'imprudence de la menacer de plusieurs révélations. La Krahmer, laquelle ne le cédait à personne en fait d'intrigues, informa Pierre I que Lestocq lui avait raconté avoir été le témoin invisible et involontaire d'une conversation dégoûtante entre le czar et son aide-decamp (denstchik) Boutourline (depuis maréchal et comte), et lui répéta les lazzis de Lestocq à ce sujet. Lestocq fut immédiatement exilé à Eazan, où il resta jusqu'à l'avènement au trône de Catherine I, laquelle le fit revenir à la cour, et nomma cet homme si profondément immoral — chirurgien de sa fille Elisabeth^ pour lors âgée de seize ans!
Lestocq, devenu veuf de sa première femme (dont j'ignore le nom), épousa une certaine Alida MûUer, d'une basse extraction, dénuée d'esprit, aux manières communes et vulgaires. Lui-même, d'ailleurs, avait l'habitude de la mauvaise compagnie, des goûts fort ^vulgaires, un langage trivial et cynique, mais très-spirituel. Alida Mûller mourut en novembre 1743, au plus fort du crédit et de la puissance de son mari^ crédit et puissance qu'elle exploitait largement, ainsi que lui, en se faisant payer de tous les côtés; elle mourut peu de mois avant la nomination de son époux comme comte du saint-empire. Après quatre années de veuvage, Lestocq convola en troisièmes noces : il épousa la baronne Aurore de Mengden, laquelle accepta sa main, dans l'espérance d'adoucir le sort de ses trois soeurs et de son cousin-germain*. Au lieu de cela, la destinée la réservait à partager le long exil de Lestocq, exil succédant à une faveur de cour telle, que le vieux maréchal Dolgoroukow, président da collège de la guerre, avait l'habitude de répondre aux officiers d'origine allemande venant solliciter une faveur quelconque : allez donc vous adresser à Lestocq^ c'est le Dieu des Allemands en Russie!
Dans le second volume de ces Mémoires, je parlerai de la puissance de Lestocq à la cour, de son exil, de son retour; ici je dirai seulement qu'il mourut le 12 juin 1767, à l'âge de 75 ans, sans laisser d'enfans, et il fut inhumé dans le caveau de famille des Mengden, à Zernikau, en Livonie. Sa veuve lui survécut de près d'un demi-siècle
* Dorothée de Mengden, comtesse de Munich, belle-fille du maréchal, partageait Texil de son époux. Jacobine partageait celui de la âimille de Brunswick, Julie se trouvait exilée en province, et le baron Charles-Louis de Mengden gémissait en Sibérie.
et mourut à peu près nonagénaire en iSli. Catherine II confia à la comtesse Lestocq la jouissance viagère des terres, viagèrement données à son mari en Livonie, après son retour de Texi], et lui accorda^ également à titre de jouissance viagère, une terre de 1,184 serfs en Russie-Blanche.
Les neveux du comte Lestocq héritèrent, après lui, d'une somme de dix mille roubles. Il était le puîné de deux frères : Jean-Paul et Louis; ce dernier, lieutenant-colonel dins Farmée prussienne, mourut pendant la guerre de sept ans, laissant un fils, Guillaume, officier-général prussien très-connu dans les premières années de ce siècle. Jean-Paul, le frère aîné du comte, laissa trois fils : Jean-Louis, conseiller d'état prussien; Auguste, colonel saxon, dans la maison duquel fut élevé le célèbre général polonais Dombrowski, et Christiaai-Werner-Théodore, colonel au service de Russie.
Maintenant je parlerai d'Alexis Razoumovski^ devenu plus tard le mari d'Elisabeth.
Au village de Lémèschi, non loin de la ville de Kozéletz, dans la province actuelle de Tchernigow, hahitait un cosaque, Grégoire lakovlew Rozoum, dont la femme, Natalie Démianovna, était la fille d'un paysan voisin. Lear fils puîné, Alexis, né le 17 mars 1709, ayant une belle voix, se trouvait attaché, en qualité de chantre, à l'église du village voisin de Tchéméry. Le colonel Vichnevski, chef de la chapelle de la cour, se trouvant de passage à Tchéméry, ayant remarqué la belle voix du jeune homme, le prit avec soi , Tamena à Pétersbourg, .et le pla^a, en qualité de chantre, à la chapelle de la cour. C'était un grand et beau garçon, robuste et bien bâli; la grande-duchesse Elisabeth, dont l'amant Sehoubine avait* été envoyé en Sibérie; un autre amant, Simon Narychkîne, se trouvait obligé de résider à l'étranger, où il se cachait, à Paris et à Londres, sous le nom de Tenkin, et dont ia liaison passagère avec le «omte Platon Moussine-Pouchkine avait éveillé la colère de l'impératrice Anne, se décida à choisir ses amans dans les positions sociales les plus modestes, et trouvant Alexis Rozoum fort à son goût, elle pria le grand-maréchal du palais , comte Reinhold Loewenwolde, de lui accorder sa démission de chantre. Ayant obtenu ceci, elle le prit dans son palais, où, sous le nom de Razoutnovskiy il fut soi-disant l'intendant de l'une des terres de la grande-duchesse, mais, en réalité, son amant préféré et bien-aimé. Elisabeth ne se piquait guère de constance charnelle : elle aimait la variété et ne se la refusa jamais; seulement, son coeur appartint sans partage à Razoumovski, jusqu'au moment où, plus tard, Ivan Schouvalow devint le maître absolu de ses afifections.
Après Tavénement d'Elisabeth au trône, le 25 novembre 1741, Razoumovski fut nommé chambellan et lieutenant de la compagnie des gardes-du-corps, avec le rang de général-major; le 31 décembre il fut
avMicÔ comme lieutenant-général ; le 5 février il reçut Tordre holsteî- Bois de Sainte- Anne; le 35 avril, jour du sacre de rîmpératrice, il fut nommé grand-veneur, général en chef et chevalier de Saint- André; peu de temps après l'impératrice Fépousa; en 1744 il fut créé comte du saint-empire, et en 1756 nommé feld-maréchal. A cette occasion, il dit à rimpératrice : Lise, tu peux me nommer feld-maréchal, mats tu ne pourras jamais faire de moi ne fût-ce qu'un simple colonel que l'on puisse prei^dre au sérieux *.
Immédiatement après Favénement d^ÉIisaheth au trône, un officier auK gardes fut envoyé, avec des voitures, de beaux habits et des pelisses de martre pour amener à Pétersbourg la mère du favori, son jeune frère Cyrille, sa nièce Eudoxie, fille de son frère aîné Daniel, le» jeune fils de son cousin-germain Ivan Rozoum, et les soeurs du favori, mariées aux cosaques Daragane et Zakrevski, avec leurs familles.
L'officier aux gardes, arrivé à Léméschi, demanda : oA demeurait madame Razoumovski? On lui répondit : nous n'avons jamais eu chez nous une dame de ce nom: peut-être cherchez-vous la veuve Rozoumihaf Voilà sa cabane**, Natalie Démianovna, après avoir entendu le récit de l'officier, lui dit: Monsieur, vous êtes un bram homme; que vous ai-je fait pour que vous vous moquiez de moi***f S'étarit enfin convaincue de la réalité de son changement de position, elle fit venir tous ses voisins pour prendre congé d'eux de la façon la plus amicale. L'uni^'eux, un vieux cosaque, lui dit : Oh/ Rozoumihay que tu es heureuse! Quelle belle existence tu vas mener! Tu n'auras plus besoin de soigner toi-même les boeufs; tu pourras avoir tous les jours, et à volonté, du borstch, du suif et de l'eau-devie (gorélka) ****.
L'on partit pour Pétersbourg; à la dernière station, Alexis Razoumovski vint au-devant de sa mère, laquelle ne le reconnut point au premier moment. La bcmne vieille fut lavée, peignée, poudrée, on lui mit du blanc et du rouge; on la revêtit d'une superbe toilette de cour, et, dans ce costume, on la conduisit directement au ps^ais, en la prévenant qu'au moment où elle verrait entrer Timpératrice, elle devait s'agenouiller. La vieille, qui n'avait peut-être de sa vie jamais vu un miroir, s'apercevant dans Tune des grandes glaces du palais, ne se reconnut point elle-m^me sous le splendide costume dont elle se trouvait habillée : elle se prit pour l'impératrice et tomba à genoux devant la glace
Elisabeth lui fit l'accueil le plus tendre, et lui dit, entre autres : que
• JnaaHBKa, tu Hoasemb mcdii easBarb 4»eibAMapinaJ0H'fc, bo hekotas. bo c^tjaetofc B3% Heofl Aàme nopsAO^Baro nojKOBBHRa ! CM-bxx, Aa h TOJbRO !
** B-b Bacb B-b poAY fle Oyio TaRott nane, a 9, bojih Goacaere, xara PosyHoxB-BAOBU.
«** naBi flCBOBeJiiMoatBbiil, tu uonem AoÔpe, bo rjysyfi ai Meae: iqo fl To6i noAiua?
«••♦ Le peuple pctit-rassien aime à mettre du suif dans son potage &vori, le borstch, &it avec de la betterave et de la viande.
les entrailles soient bénies ^t Elle voulut la nommer dame à portrait^ mais Nataiie Démianovna, qui avait beaucoup d^esprit naturel, comprit à quel point elle se trouverait déplacée parmi ses nouveaux collègues: elle refusa. Malgré les soins et les marques de tendresse dont Taccablaient et son fils et Timpératrice, elle ne voulut point rester à la cour, où elle se sentait si complètement dépaysée : elle voulut retourner d«u« son cher pays natal, en Petite-Russie, manger son borstch et son gruau sarrazin, qu'elle préférait aux meilleurs plats de la cuisine française. Plus tard, en 1750, lors de sa nomination aux fonctions de hetman de la Petite-Russie, le comte Cyrille obtint de sa mère d'accepter un appartem^t dans son palais de betman; mais toute la tendresse de son fils, les soins qu'il lui témoignait, ne parvinrent jamais à vaincre Faversion de la bonne vieille pour le luxe; elle quitta bientôt le palais du betoian pour vivre dans une petite maison bien modeste.
Elle disait de ses fils : « je ne m'étonne point de leur bonheur : ils
• sont nés heureux; imaginez-vous que lorsqu'Alêscha (c'est-à-dire le » comte Alexis) allait, avec les autres garçons du village, cueillir des » noix et ramasser des champignons dans la forêt voisine, il en rap- » portait toujours plus que ses compagnons; et les boeufs que soignait » Kiriouscba (c'est-à-dire le comte Cyrille) n'étaient jamais malades, ni » ne s'égaraient jamais! Quelques jours avant que Vichnevski emmenât
• Alëscha à Pélersbourg, j'avais vu en rêve le soleil, la lune et les
• étoiles venir se placer sur le plafond de ma cabane. >
Ses fils élevèrent à Léméschi, sur la tombe de leur père, une église, et l'humble cabane où ils étaient nés fut soigneusement conservée et garantie contre lés intempéries du climat. Cette cabane fut dévorée par les flammes lors d'un incendie qui consuma, en 1847, le village de Léméschi. Ce village appartenait, à cette époque, à un gentilhomme petitrussien de très-bonne maison, Grégoire Pavlovitch Galagane, dont la mère, née comtesse Goudovitch, était une petite-fille du maréchal comte Cyrille Razoumovski.
La soeur aînée des maréchaux Razoumovski,^ Anna, fut mariée à Efîme Fédorovitch Daragane, un simple cosaque, devenu plus tard colonel du régiment petit-russien de Kiew, et la souche de la famille Daragane. Un de leurs fils, Basile, fut lieutenant-général sous le règne de Catherine If, et leur fille, Sophie, épousa un prince Havanski.
La soeur cadette des maréchaux Razoumovski fut aussi mariée à un cosaque, Joseph Loukianovitch Zakrevskif, devenu plus tard officiergénéral (ghénéralnyi bountchoujnyi) en Petite-Russie et conseiller privé
* EiarocjoeeRHO ipeso tboo.
f M ne âiut point confondre les Zakrevski petits-rnssiens avec une autre famille de ce nom, ÎBsue d'un soldat devenu officier, et établie dans la province de Tver. L'un des petits-fils de ce soldat^ devenu comte à force d'intrigues^ administra, opprima et vola Moscou pendant onze années consécutives.
russe. Leur fille Marina ^ousa le grand-écayef Léon Narychkine; nne autre, Sophie, épousa le comte Nicolas Apraxine, et un de leurs fils, André Ossipovitch Zakrévski, épousa une princesse Odoievski. De ce dernier mariage naquirent deux filles : Anna, une méchante folle, mariée à Alexandre Stépanovitch Lavinski *, et Pauline, mariée au comte Paul Potemkine, mère de ce comte Serge Potemkine si connu par ses prodigalités f .
La nièce des maréchaux Razoumovski, Eudoxie Danilovna^ épousa le omte André Bestoujew-Rioumine, fils unique du chancelier. Peu de temps après son mariage elle voyagea avec son époux, et à Vienne elle fut comblée d'amabilités et de petites attentions par Marie-Thérèse, laquelle avait besoin de Talliance russe dans sa guerre contre la France, et, à cet effet, payait des pensions annuelles au chancelier Bestoujew et au vice-chancelier Voroutsow.
Le neveu-germain des maréchaux Razoumovski, Basile Ivanovith Razoumovski, épousa une comtesse Apraxine (soeur de celui qui était marié à sa cousine Zakrévski). Je ne sache point qu'il ait laissé une postérité.
Après l'avènement d'Elisabeth au trône, le chancelier Bestoujew, craignant que l'impératrice ne contractât un mariage quelconque avec un homme d'intelligence, d'énergie, et capable de mener les affaires; connaissant le peu de valeur intellectuelle d'Alexis Razoumovski et l'extrême bonté de son coeur, lui suggéra l'idée d'épouser l'impératrice. L'on gagna, à cet effet, Ambroise Yuschkewicz, archevêque de Novgorod et de Pétersbourg (voyez page 408) et le confesseur d'Elisabeth, Doubianski; ils firent appel à la bigoterie de l'impératrice; j'ignore de quelle façon ils trouvèrent le moyen de concilier ces idées de bigoterie et de sentimens conjugaux avec la dépravation de cette femme, habituée à un continuel changement d'amans, mais enfin ils obtinrent un succès complet, et le mariage de Razoumovski avec l'impératrice fut célébré à Téglise du village de Pérovo, près de Moscou, dans l'automne de 1742. De ce mariage naquirent un fils et une fille, appelés Tarakanow; ce nom leur fut donné à cause du village de Tarakanovka, appartenant à leur père en Petite-Russie. Le flls, par son inconduite, obligea Catherine II à le faire enfermer dans un couvent (si je ne me trompe, dans la ville de Péréïaslaw-Zaleski; mais je n'en suis nullement certain), et il y vivait encore dans les premières années de ce siècle. La
* Lavinski, fils natarel d'an comte Golovine, fat gonvemeur-général de la Sibérie orientale, où il laissa de fort bons souvenirs.
f Lors du décès du comte Serge Potemkine à Pétersboarg, il y a nne dizaine d'années de cela, son cadavre, pendant plasieurs jours, né manifesta aucun signe de décomposition, ce qui foisait retarder lesiunérailles. L'on disait que le comte Potemkine, n'ayant jamais payé un seul de ses créanciers, ne voulait point payer non plus sa dette à la natare.
fille prit le voile, à Moscoa, au couyent de TAscension, au KreDàHii; elle 7 moarut dans les premières années de ce siècle. Poar ce qui en est de la célèbre aventurière, appelée princesse Tarakanow, soi-disant noyée dans la grande inondation pét0rsbourgeoise de 1777, ce n^était que la fille, d'un israélite polonais, mise en avant, à titre de soi-disante fille de rirapératrice Elisabeth, par le prince Charles Radziwill, à cette époq^Q ennemi de Catherine IL Dans le second volume de mes Mémoires j'aurai a parler de cette aventurière, et à raconter comment le comte Alexis Orlow, après avoir eu un instant l'idée de s'en servir contre Catherine il, la livra à celle-ci par la plus infâme et la plus sacrilège des trahisons, avec l'aide du consul d'Angleterre à Livourne^ Dick, d'un escroc d'origine espagnole, natif de Naples, nommé Ribas, et de l'amiral Greig l'aïeul du général Greig actuel). Cette aventurière mourut en couches à la forteresse de Pétersbourg, deux ans avant la célèbre inondation.
Le comte Alexis Razoumovski avait peu d'esprit, mais un coeur excellent; il était généreux, désintéressé, bon et humain, il faisait beaucoup de bien aux malheureux, il était prodigue de son argent et jouant gros jeu, il aimait à perdre s'il avait affaire à des partners peu riches. Sa position à la cour était tout-à-fait celle d'un mari de Fimpéralrice. S'il se trouvait indisposé, il recevait, en robe de chambre, Fimpératrice venant dîner chez lui, accompagnée de ses intimes. Plus d'une fois, en hiver, le public voyait Elisabeth boutonnant la pelisse de son époux et lui rajustant sur la tête son bonnet de fourrure. Il aimait la chasse, et les courtisans recherchaient fort l'honneur de l'y accompagner; ses invitations étaient fort briguées et enviées, malgré que dans les repas fort copieux succédant à ces chasses, le comte Alexis, s'il lui arrivait d'être pris de vin , se transformait complètement : l'homme excellent et bon devenait querelleur, taquin et violent jusqu'à rosser ses convives, lesquels supportaient ses coups avec résignation, certains d'en être dédommagés plus tard par les grâces et faveurs de la cour. Lorsque le comte Pierre Schouvalow accompagnait Razoumovski à la chasse, la comtesse Schouvalow plaçait des cierges devant les images des saints, espérant obtenir pour son époux, par leur intercession, uns chasse tranquille, sans corrections manuelles de la part de Razoumovski. Ses prières n'étaient pas toujours exaucées, et plus d'une fois Schouvalow, de même que les autres, revenaient passablement étrillés. Mais, à part les orgies à la chasse, le comte Alexis Razoumovski était, je l'ai dit, le meilleur et le plus doux des hommes; ses formes étaient simples, affectueuses, sans morgue ni prétentions, n'ayant rien de ce ton affecté, cachet ordinaire des parvenus. N'ayant reçu aucune éducation et fort peu intelligent de sa nature, il ne pouvait, comme de raison, briller dans la conyersation; mais la finesse particulière à la plupart des Petits-Russiens , et dont il n'était nullement dépourvu, donnait à ses pà-
rôles un aiélange de bonhomie et de bon sens qui le faisaijt aimer àd tous.
En 1749 commença la faveur d'ïvan Schouvalow, mais grâce an lien conjugal qui rattachait Fimpératrice à Razoumovski, ce dernier conserva sa haute position de cour. En 1748, Fimpératrice JBt bâtir, par Raslrelli, sur la Perspective Nevski, un grand hôtel surnommé le palais Anitchkow, parce qu'il fut élevé sur l'emplacement des potagers appartenant à un régiment d'infanterie commandé par le colonel Anitchkow, et appelés potagei^s- Anitchkow*. Elisabeth fit don de ce palais à Razoumovski, lequel, après la mort de l'impératrice, y passa les dix années de son veuvage. Il y mourut le 6 juillet 1771.
Peu de temps avant sa mort, une cargaison de chanvre provenant de ses terres, achetée par un marchand pour la somme de 70,000 roubles (3S0,000 fr. de monnaie actuelle), vint à brûler avant que le marchand en eût pris livraison. L'intendant du comte arriva chez lui tout éploré, s'écriant : « ah! excellence! quel malheur que nous ayons » retardé la livraison de quelques jours! » — t Pas du tout, répondit » ce noble parvenu, pas le moins du monde! Il est fort heureux que » la livraison ait été retardée : une perte pareille aurait pu déranger » les affaires du marchand, peut-être môme le ruiner, et moi, grâce à » Dieu, je n'en serai ni ruiné, ni môme dérangé! »
Après l'avènement de Catherine II au trône, l'ex-chancelier Bestoujew et le chancelier Michel Vorontsow, par platitude vis-à-vis du nouveau favori, Grégoire Orlow, poussaient à son mariage avec Catherine IL Cette princesse, dans les premières années de son règne, avait pour principal appui la garde impériale, où les Orlow étaient très-populaires et fort aimés ; aussi ce mariage, auquel elle-même d'ailleurs n'était nullement hostile alors, aurait eu lieu probablement sans l'énergique opposition des deux frères Razoumovski, des deux frères Panine, du comte Zabar Tchernychew et du prince Dolgoroukow de la Crimée. Zabar Tchernychew alla jusqu'à déclarer, qu'en cas de mariage, il tuerait Orlow de sa propre main. Un jour, le plat et vénal chancelier Vorontsow vint chez Alexis Razoumovski lui dire, qu'en cas de mariage de l'impératrice avec Orlow, on lui conférerait, à lui, Razoumovski, les titres de grand-duc et d'altesse impériale. « Ce serait une » indignité (merzosté)^ et je ne les accepterais point, répondit le véné- » rable vieillard. C'est déjà bien assez pour moi, un simple cosaque,
• Après la mort da comte Alexis, Catherine II acheta ft son frère le palais Anitelikow, et en fit don au prince Fotemkine, en 1776. Potemkine le Tendit an marchand SchémiaMne, lequel le revendit à l'emperenr Paul. £n 1809, lors du premier mariage de la grande-dnchesse Catherine avec le prince George d'Oldenhourg, ce palais leur fiit assigné pour leur résidence. Après le second mariage de la grande-duchesse aTOC le roi de Wurtemberg, en 1816, ce palais fut donné au grand-duc Nicolas, depuis «mpereur.
» d'être deveim fdd-maréehal, eomte, fordon-blea et millionnairel • — « Mais vous avez été marié avec la feue impératrice, répliqua Voront-
• 20W. » — « Jamais. » — « Mais vous devez avoir dans vos papiers
• la preuve de ee que je dis, et, au besoin, le gouvernement pourrait » mettre la main sur ces papiers. » — « Âttendez-moi ici un instant, » répondit Razoumovski. Il passa dans son cabinet; en revint au bout de quelques momens avec une liasse de papiers, ks jeta dans le feu de ia cheminée, se redressa de toute sa hauteur, et montrant du doigt les papiers qui flambaient, il dit au chancelier : < allez informer ceux qui » vous ont envoyé chez moi, que jamais mon auguste bienfaitricej Tim- » pératrice Elisabeth Pétrovna, n'a été mariée, et qu'elle ne se serait » jamais oubliée au point d'épouser l'un de ses sujets. »
Catherine II témoignait au comte Alexis les plus grands égards et le traitait tout-à-fait comme un oncle. Lorsqu'il entrait dans la chambre, die se levait et allait au-devant de lui; elle lui faisait toujours avancer un fauteuil, et lorsqu'il s'en allait, elle le reconduisait jusqu'à la porte du salon.
Cyrille Razoumovski, frère d'Alexis, naquit au village de Léméschi le 18 mars 1728. Il se trouvait dans sa quatorzième année lors de Favénement d'Elisabeth au trône; amené à Pétersbourg, il fut envoyé en Allemagne pour y faire ses études sous la direction d'un jeune académicien, Grégoire Nicolaïévitch Téplow, fils naturel de Tarchevôque Féofane Procopovitch. A l'âge de 15 ans, le jeune cosaque fut nommé gentilhomme de la chambre; à 16 ans, il fut créé comte; à 17 ans, il fut nommé chambellan et cordon de Sainte- Anne; à 18 ans, cordon d'Alexandre-Nevski et président de l'académie des sciences {U\}\ la même année il épousa Catherine Ivanovna Narychkine (voyez page 110), cousine issue de germaine de l'impératrice Elisabeth et la plus riche héritière de Russie; à l'âge de 20 ans il fut nommé lieutenant-général, aide-de-camp-général,* lieutenant-colonel des gardes Izmaïlovski, sénateur, et reçut du roi de Pologne le cordon de l'aigle-blanc. Il avait 22 ans, en 1750, lorsque la di^ité de hetman de la Petite-Russie, vacante depuis 1734, fat rétablie en sa faveur; il obtint le droit de parité de rang avec les feld-maréchaux ; l'impératrice lui fît don de tous les revenus attachés aux fonctions de hetman, et accumulés depuis le décès du hetman ApostoU, c'est-à-dire depuis seize ans, et l'année suivante il reçut le cordon de Saint-André.
Dans le deuxl^e volume de mes Mémoires, je parlerai des événemens de cour auxquels prit part le hetman Razoumovski; ici je raconterai plusieurs anecdotes servant à peindre cet homme vraiment respectable ; j'ai eu et j'aurai encore, dans le courant de ces Mémoires, à enregistrer tant de bassesses, tant d'infamies, tant d'ordures, que je -suis heureux, en vérité, de pouvoir m'arréter sur une personnalité aussi sympathique. Je me délecterai à parler de cet homme,* que le plus
heureux des hasards porta de la position la plus infime à la plus élevée; de cet homme auquel la tête ne tourna jamais au sein des grandeurs et d'une opulence fabuleuse; de cet homme qui fut constamment hon, humain, charitable, généreux envers les infortunés, ne connut jamais Torgueil ni la morgue, fut constamment accessible à tous, prévenant envers tous; avec cela rempli d'intelligence, d'un esprit piquant et fin, qui fut, en un mot, la plus belle incarnation du Petit-Russien avec toutes ses bonnes qualités, et sans les petits défauts (quelle nation n'en a point?).
Un serf du comte Cyrille, qui administrait l'une de ses terres, s'étant brouillé avec un pauvre gentilhomme voisin, intenta à celui-ci un procès injuste, paya les tribunaux, gagna le procès, et en enlevant au pauvre homme sa seule et unique propriété, le réduisit à la misère. L'infortuné alla porter plainte au comte Cyrille. Ce dernier s'empressa de faire don au dépouillé, non-seulement de la terre à lui injustement enlevée, mais encore de la terre voisine, propriété du comte. Dans celle terre se trouvait inscrit, à titre de serf, le méchant intendant, lequel, de ç^lte façon, se trouva devenir le serf de celui qu'il avait voulu réduire à la misère, et affranchi quelques jours après, il subit l'humiliation de voir sa lettre d'affranchissement signée par son ennemi.
En 1776, le prince Grégoire Orlow répara ses torts à l'égard de sa cousine-germaine Catherine Nicolaïévna Zinoview, qu'il avait violée deux ans auparavant, en l'épousant *, Le mariage entre cousins-germains étant défendu, et le prince Orlow se trouvant alors en disgrâce, le
• Il existe en Russie plusieurs familles du nom d'Orlow, dont l'une est d'anciexme origine, mais elle n*a rien de commun avec les comtes Orlow. Ceux-ci sont issus d'un soldat stréliU, nommé Ivan Orlow, condamné à être décapité sous Pierre I pour arolr pris part à la fiuneuse rébellion des strélitz en 1697. Le courage avec lequel il maichaSt à la mort frappa Pierre I et lui obtint sa grâce. Il devint afficier et laissa deux fils. Ni. kita et Grégoire. Nikita eut un fils, Grégoire, grand^maréchal du palais sous Catherine lï, et une fiUe, Anissia, mariée à Etienne Fédorovitch Pratassow, sénateur dans les premières années du règne de Catherine II.
Grégoire Ivanovitch Orlow, le second fils du strélitz, genéral-major et gouyemeor de Novgorod, épousa Loukéria Ivanovna Zinoview, d'une famiUe de très-bonne noblesse, connue dès le quinzième siècle. Il en eut cinq fils ; Ivan, Grégoire, tous les deux décédés sans postérité ; Alexis, dont le fils unique mourut en bas-âge ; Fédor, célibataire, et Vladimir, décédé en 1832. après avoir survécu à son fils unique. Tons les cinq furent créés comtes par Catherine II, le jour de son sacre, et Grégoire devint, en 1772, prince du saint-empire. Le nom des Orlow et leur titre comtal fiu^nt transmis, en 1856, à Vladimir Pétrovitch Davydow, le petit-fils du dernier comte.
Le comtb Pédor, de sa liaison avec une dame Popow, née Goussiatnikow, eut trois fils naturels, anoblis, sous le nom d*Orlow, par Catherine II : Alexis, depuis piinoe (le père du ministre de Russie à Bruxelles), Michel, le respectaele déeambriste, père de M. Nicolas Orlow et de la princesse lachvill, et Grégoire, père de la comtesse Orsini de Bivalta. D'une autre liaison avec une dame laroslavow, le comte Fédor ent deux eiifans, également anoblis par Catherine II sous le nom d'Orlow : un fils, Fédor, et une fill&, Elisabeth, mariée an sénateur Bézobrazow.
conseil impérial, où raffaire avait été portée, signa un arrêt condamnant les époux à être séparés et enfermés dans des couvens. Le comte Cyrille ne voulut point signer; il déclara à ses collègues que, dans l'arrêt, l'on avait oublié un article du règlement sur les pugilats publics. « Comment cela ? » lui demanda t-on. « Mais V article où il est > dit que l'on ne frappe point le lutteur renversé et étendu à terre. Si ce » mariage avait eu lieu il y a dix ans, lors de la faveur d'Orlow, chacun » de nous aurait été heureux de se voir invité à sa noce, et mainte- » nant, parce quHl est tombé en disgrâce, vous voulez l'enfermer au cou- » vent ; jamais je ne signerai une pareille indignité f » L'arrêt fut soumis à Catherine II, laquelle déclara que sa main ne pouvait signer une sentence contre son bienfaiteur, contre l'homme qui l'avait sauvée du couvent et de la prison pour la faire monter sur le trône. Pour couper court à cette affaire, Catherine rendit un oukaze par lequel la jeune princesse Orlow (elle était dans sa dix-neuvième année) fut nommée dame à portrait, et reçut le cordon de Sainte-Catherine. (Cette jeune femme mourut de phthisie, à l'âge de 22 ans, le 27 juin 1781,^ à Lau-' sannô, où elle est enterrée dans la cathédrale.)
Un jour, au sénat, le comte Cyrille refusait de signer un arrêt injuste. Sur l'observation des sénateurs, que l'impératrice désirait voir rendre cet arrêt, il répondit: » puisque l'impératrice le veut, je vais signer aussi, » et retournant la feuille, il écrivit son nom sur le verso^ et l'écrivit de travers. Catherine lui en ayant demandé l'explication, il répondit : « Madame, mes collègues m' ayant dit que Y. M, voulait nous voir signer cet arrêt, je n'ai point voulu vous désobéir. Mes collègues ayant juge r affaire de travers, je l'ai signée de travers*! Catherine se fit apporter le dossier de l'affaire, l'examina, annula l'arrêt, et dit au comte Cyrille : Vous êtes mon véritable ami, puisque vous m'avez empêché de commettre une injustice.
« Que fait-on chez vous, au conseil impérial? » lui demanda un jour l'un de ses amis. Je vais vous dire ce que nous faisons, répondit le comte Cyrille. L'un des Panine (le comte Nikita) parle, l'autre crie (le comte Pierre) ; l'un des Tchernychew (le comte Zahar) passe son temps à nous émettre des projets, et l'autre (le comte Ivan) d craindre et d trembler. Moi, je garde le silence, et d'autres prononcent des discours bien plus fâcheux que mon silence à moi!
Un jour, à table, Catherine II lui dit : « maréchal, je vais vous pro- » poser un toast que vous serez heureux de porter : celui des hon- » nêtes gens! » — « Dieu m'en préserve, madame, s'écria le comte Cy- » rille, je ne me soucie nullement de provoquer une épidémie! »
Après la victoire navale de Tchesmé, un Te Deum fut chanté à la forteresse de Pétersbourg, Le célèbre Platon prononça un sermon, au milieu duquel il se dirigea vers la tombe de Pierre I, le créateur de
* TonapBllIll MOH nOKpUBBJH AYmOK), OOTOMy H fl n04flHCa4l BPEBO.
la flotte russe, et fit entendre ces mots : « lève-toi, à grand homme, et » vois le fruit de tes oeuvres. » Le comte Cyrille dit à demi-voix , de façon à être entendu par tous ses voisins : Singulière idée de vouloir faire ressusciter Pierre L S'il ressuscitait, il nous ^administrerait â chacun une fameuse volée de coups de canne, et nous la méritons/
Un jour, son principal intendant arrive chez lui tout effaré pour lui annoncer que plusieurs milliers d'entre ses serfs avaient pris la fuite, s^étaient dirigés vers les steppes riveraines de la mer Noire, et il ajouta : « sont-ils ingrats I Votre excellence est le père de ses serfs, » Le comte Cyrille répondit : le père n'est pas mauvais, mais maman-liberté vaut mille fois mieux; ils ont de V esprit, â leur place f aurais fait commue eux */
L'un de ses flatteurs eut la platitude de lui dire, qu'il était injuste de donner le commandement de l'armée au comte Roumiaatsow (alors général en chef), au lieu de le confier à son excellence, qui avait le rang de feld-maréchal. Le comte Cyrille lui répondit : • l'impératrice > veut voir les Turcs battus par les Russes, et non les Russes battus » par les Turcs : c'est pour cela qu'elle a confié son armée à Rou- » miantsow, et non à moi; elle a parfaitement raison d'en agir ainsi! »
Lorsque le ministre de Russie à Dresde, le comte Keyserlingk, obtint pour Alexis Razoumovski, en 1744, un diplôme de comte du saintempire, voulant faire sa cour au favori nouveau, il fit insérer dans ce diplôme que les Razoumovski étaient issus du prince Bohdane Rojinskij dont le père, le prince Eustache, fut hetman des cosaques de 1514 à 1534. Les princes Rojinski, issus des grands-ducs de Lithuanie, de la race des Jagellons, se sont éteints au dix-septième siècle. Cyrille Razoumovski, après son élévation au hetmanat, étant venu à Eiew^ Michel Kozatchinski, prêtre-moine et professeur à l'académie ecclésiastique de cette ville, lui présenta un volume magnifiquement relié et doré sur tranche, en lui disant : « c'est la généalogie de votre excel- » lence. » — « Ma généalogie ? très-révérend père, mais comment se » fait-il qu'elle soit si volumineuse? » — « La famille de votre excel- » lence descend de l'illustre maison des princes Rojinski. » — « Bah! bah! révérend père, quelles fables me contez -vous là. Ma généalogie n'est nullement aussi longue. Mon père, un brave cosaque et un honnête homme, fut un simple cosaque de régiment (réghistrovyi kozak); ma respectable mère, à laquelle Dieu donne longue vie et bonne santé, est la plie d'un simple paysan, aussi un brave et honnête homme, et moi, grâce aux bontés de S, M. l'impératrice, notre bienfaitrice, me voilà comte et hetman de la Petite-Russie sur les deux rives du Dnièpre, avec rang et honneurs de feld-maréchal russe. Yoilà toute ma généalogie : elle est courte, mais je n'en veux point d'autre, car faime la vérité avant tout. Adieu, révérend père. »
« Bâ-rbRO xoponn, ao MaTymKa-CBOÔOAa vh mcii^ pan jynoe. yiBUe uooiiii : la ■x¥ Mtcrfi fl 6u loffie ymejiii !
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Ses flis étaient tous fiers et orgueilleux d'une façon incroyable; le vieux comte Cyrille, en les entendant parfois déprécier les prétentions aristocratiques de telle ou telle famille, scmnait son valet de chambre, et lui disait en présence de ses fils : apporte-moi mes habits de paysan que f avais sur moi le jour^ où Von arriva de Pétersbourg pour me ékercher^ et qui se trouvent conservés dans l'armoire que tu sais; je veux me rappeler ce temps oH je menais paître les boeufs et courais après eux en criant: tzop! tzopf tzop!
Au milieu de toutes les saletés de la cour de Pétersbourg et de la sodété russe, ces deux frères Razoumovski, ces deux cosaques passent sous nos yeux comme de véritables types de noblesse et de pureté morale!
Je parlerai, dans la suite de mes Mémoires, de Tadministration du comte Cyrille en Petite-Russie, administration douce, humaine, bienfaisante, toute paternelle, et je dirai comment, ayant voulu rendre le hetmanat héréditaire dans sa famille, il en amena la suppression par Catherine i(, en 1764. Il possédait une fortune immense; sa femme avait environ cinquante mille serfs; lui-même reçut de Timpératrice Elisabeth les villes de Batourine, de Potchëp, de lampol, les vastes cantons (volosti) de Scheptakovsk et de Baklansk, avec le bac, très-productif à cette époque, de Pérévolotchna sur le Dnièpre, et un grand nombre d'autres terres. Lors de Tabolition du hetmanat, Catherine II lui fit don de la ville de Gadiatch, des cantons (volosti) de Bykow et de Tchéhovsk, et du palais hetmanial à Batourine. Il hérita également de la fortune très-considérable de son frère. Lui et sa femme, d'un an plus jeune que son mari, et morte en 1771, laissèrent à leurs enfans bien plus de cent mille serfs.
Après Tabolition du hetmanat, et surtout après la mort de sa femme, il vint rarement à Pétersbourg : une fois tous les deux ou trois ans. II passait une partie de ses hivers à Moscou ; une partie de ses étés à Pétrovskoié-Razoumovskoié, près de Moscou, où il avait fait creuser des étangs par des travailleurs petits-russiens , sous le prétexte qu'ils remuaient la terre mieux que les autres, mais, en réalité (il l'avoua Iniméme plus tard), pour la jouissance qu'il éprouvait à aller s'asseoir parmi eux et causer dans son idiome natal. Cet homme excellent avait la fibre petite-russienne au plus haut point ; ainsi, au sein de^ toutes les splendeurs d'un luxe oriental, ses mets de préférence étaient le borstch et le gruau sarrazin, et il avouait lui-même qu'en entendant jouer de la bandoura, il avait besoin de se rappeler qu'il était hetman et feldmaréchal pour ne point sauter de sa place et se mettre à danser.
Dans sa vieillesse, à. Moscou, il lui arrivait souvent de paraître à ses dîners, parfois même à ses bals, en robe de chambre, sur laquelle on voyait la plaque de Saint- André. Lors du dernier passage de Potemkinè par Moscou, le comte Cyrille étant allé lui rendre la visite que le prince venait de lui faire, Potemkinè le reçut en robe de chambre et lui de-
manda de lui donner un bal Le comte Cyrille le prormit et tint sa promesse le lendemain même, mais il parut au bal en robe de chambre/ au grand mécontentement de Potemkine.
La résidence favorite, la résidence bien-aimée du comte Cyrille fat Batourine, situé dans son cher pays natal; ce pays qu'il avait gouverné pendant ^atorze années, gouverné ayec esprit, équité, bonté, où il était aimé et chéri. Durant les sept dernières années de sa vie, il ne quitta plus cette résidence, où il menait une grande existence, ainsi qu'il Pavait fait à Moscou et à Pétrovskoié-Razoumovskoié. 11 eut toute sa vie rhabitude de tenir table ouverte tous les jours, et parfois il lui arrivait de ne point connaître un bon tiers des convives, venant manger à sa table. La consommation quotidienne de sa cuisine se composait d'un boeuf, dix moutons, cent poules, et le reste en proportion. Sa domesticité comptait 297 personnes, savoir :
Un intendant, un maître d'hôtel, un premier valet de chambre, 2 nains, 4 valets de chambre coiffeurs, 2 garçons-coiffeurs, un marqueur de billard, un sommelier, 2 serviteurs chargés de verser le calé, 5 serviteurs chargés du soin de la vaisselle, un huissier de chambre;
10 valets de pied à livrée, 2 chasseurs à livrée, un cosaque;
4 laquais, deux heyduques, 3 scribes de comptoir, 2 soldats et quatre petits garçons attachés au service du comptoir de la maison, 2 arpenteurs, 4 âides-arpenteurs;
iO chauffeurs de poêles, 3 femmes chargées du ménage de la maison;
Un chef de chasse, 2 premiers chasseurs, 13 chasseurs;
Un chef d'orchestre, 14 musiciens, 18 chantres;
Un premier médecin, 2 seconds-médecins, 7 élèves en médecine et en chirurgie, 3 femmes pour soigner les malades;
Un chef de cuisine, 3 cuisiniers, 11 marmitons, 3 confiseurs, 3 élèvesconfiseurs, un pâtissier, 2 boulangers pour le pain de froment» une boulangère pour le pain de seigle;
Un chef d'écurie, 2 sous-chefs d'écurie, 8 cochers, 40 valets d'éoorie;
7 ouvrières en linge, 17 blanchisseuses;
4 femmes chargées de soigner et traire les vaches;
Un seiller, 2 faiseurs de harnais, 3 serruriers, 4 marécbaux-ferrants; un élameur, un carrossier, un relieur, deux élèves-relieurs, 2 tailleurs, 5 menuisiers, un argentier, 3 peintres, un serviteur chargé de veiller aux logemens de la domesticité, un faiseur de corbeilles, un colleur de papiers, un graveur, 18 gardiens de nuit et 15 serviteurs sans fonctions spéciales, à la disposition de l'intendant.
Sa nièce, la comtesse Apraxine, lui dit un jour : • mon oncle, vous » avez beaucoup trop de domestiques : tous pourriez parfaitement vous » passer d'une partie de ces gens ». Le comte Cyrille répondit : < ma 1 chère, je pourrais me passer d'eux; mais allez lenr demander s'ils » pourraient se passer de moi? >
Il mourut à Batourine le 9 janvier 1803, à Tâge de 74 ans, et sa mort fut celle du juste: il fermait les yeux avec la conviction d'avoir fait du bien à une masse de gens et de n'avoir jamais causé de mal i personne.
Il avait eu quatre filles * et six fils : Alexis, Pierre, André, Léon, Ivan et Grégoire. Pour faire l'éducation des trois aînés, il avait fait venir d'Allemagne le savant Schlôzèr, et l'avait logé, avec ses étèVés, daiis une maison à Yassili-Ostrow, à la 10^ ligne. Outre les trois jeunes Razoumovski, il y avait encore, avec eux, trois autres adolescehs : le fils du secrétaire d'état OIsoufiew (le père du premier comte de (se nom); Alexis Téplow, fils du gouverneur du comte Cyrille, et Ivan Koziow**. Ensuite, ces six jeunes geùs furent envoyés à l'université de Strasbourg.
Le comte Pierre Razoumovski (né en 1751, mort en 1823), grandchambellan d'Alexandre I, n'eut point d'enfans de son mariage avec Sophie Stépanovna Ouchakow, veuve Czartoryski (née en 1746, morte en 1803***). Le comte Pierre, un fort brave et honnête homme, iriais assez nul, a laissé un fils naturel, M. Nicolas Orjitskî, lequel prit part à l'illustre et respectable conspiration du 14 décembre 1825.
Le comte, depuis prince, André Razoumovski (né le 22 octobre 1752, mort à Vienne le 23 septembre 1836), fut un homme d'esprit, dont j'aurai plus d'une fois à' parler dans mes Mémoires. Il fut pendant treize ans ambassadeur de Russie à Vienne, et vécut ensuite trente années, jusqu'à sa mort, dans cette ville, où le luxe de son existence et ses manières hautaines lui avaient fait donner le sobriquet Sarchiduc André. Il n'eut point d'enfans de ses deux nfiariages : avec unie comtesse de Thun et une comtesse de Thûrheim. Sa veuve, octogénaire, vit encore.
Le comte Léon Razoumovski (né le 21 février 1757, mort le 21 novembre 1818), se retira du service avec le rang^ de général-major et vécut à Moscou dans son bel hôtef à la Tverskoy (aujourd'hui le club
* Natalie, née en 1747, morte en 1837, mariée au grand-échanson Nicolas Alexandioyitch Zagriajski. C'est de cette femme spirituelle et aimable que Ségur parle dans ses Mémoires, et Alexandre Pouchkine dans ses Souveuirs.
Elisabeth se fit enlever pai^ un homme marié, le comte Pierre Apraxine, qu'elle épousa (voyez page 190).
Anna épousa Basile VassiHchikow, le frère du &vorl de Catherine II, et Poncle* germain du premier prince Vassiltchikow.
Pauline épousa le maréchal comte Goudovitch ; elle a été la bisaïeule maternelle de la princesse Nicolas Orlow.
** Fils d'Ivan Ivanoyitch ^ozlow, secrétaire d'état de Catherine tl, conseiller privé actael et sénateur, un homme intelligent et probe (né en 1716, mort en 1788). Ivan Koclow fils (né en 1748, mort en 1808) fut marié deux fois : à Anna Apolonovna Homoutow (tante de l'ataman cosaque de ce nom), et à Elisabeth Vassiliévna Tûlstoj. De $on premier mariage il eut un fils, le célèb^ poète KozIqw.
*•* Cette fomille Czartoryski, qui existe depuis le dix-septième siècle en Pologne et en Petite- Russie, est issue d'un b&tard de la maison princière des Czartoryski.
anglais), Devena amoureux de la princesse Alexandre Galitsyne, née princesse Marie yiazemski^ dont le roari, après avoir mangé une fortune composée de vingt-trois mille serfs, se trouvait réduit à la misère, il Tacheta pour une pension annuelle de douze mille roubles assurée à son époux, lequel tenait ce marché pour si naturel et si peu inconvenant, qu'on le voyait au théâtre dai^s la loge de Razoumovskî, à côté de son ex-femme! L'empereur Alexandre I ne voulut point reconnaitre ce mariage; la comtesse Léon, après la mort de son mari, alla se fixer à Vienne auprès de son beau-frère, le prince André; celui-ci la fît admettre à la cour d'Autriche, ce qui lui créait un précédent pour la cour de Pétersbourg. Après la publication, par rem[)ereur Nicolas, du sauvage ofikaze de 1834, prohibant aux Russes un séjour de plus de cinq ans à Tétranger, la comtesse Léon arriva à Pétersbourg, et des cadeaux, faits par elle au comte et à la comtesse Benckendorfî, lui assurèrent, à la cour, un accueil fort gracieux. Nous avons tous connu cette femme étourdie, futile, mais excellente de coeur, laquelle conserva jusqu'à un âge nonagénaire la passion de la toilette, des soirées, des bals, des spectacles ; tenant grande maison, accueillante, hospitalière, la bienfaitrice do ses parens et de sa famille. J'en parlerai en son temps. Elle mourut en 1865, à l'âge de 95 ans.
Le comte Léon laissa un fils naturel, le sénateur Hyppolite Ivanovitcb Podtchaski, marié, sur ses vieux jours, à la princesse Elisabeth Troubetskoy, veuve du dernier comte Polemkine.
Le comte Ivan Razoumovski quitta le service avec le rang de général-major; il mourut à l'étranger en 1803, sans avoir été marié.
Le comte Grégoire Razoumovski quitta le service avec le rang de brigadier, et s'adonna aux sciences, spécialement à la physique et à la chimie. Il épousa, à l'étranger, une baronne de Maltzahn; j'ignore pour quelle cause ce mariage, reconnu en Autriche, ne fut point reconnu par le synode de Pétersbourg; les fils du comte Grégoire sont restés en Autriche, où ils jouissent du nom et titre de comtes Razoumovski, tandis qu'en Russie ce nom leur a été refusé.
L'aîné des six frères, lé comte Alexis (né le 12 septembre 1748, mort le 5 avril 1622), ministre de l'instruction publique sous Alexandre I, s'occupa de sciences naturelles, et spécialement de botanique; il avait des serres et des collections magnifiques dans sa terre de Gorénki, près de Moscou. Il fut un ministre des plus médiocres, mais un homme fort instruit. De son mariage avec une comtesse Schérémetew, Il eut deux filles: la première comtesse Ouvarow et la princesse Répnine, et deux fils, tous deux décédés célibataires : Cyrille et Pierre. Celui-ci mourut à Odessa en 1837, et avec sa mort s'éteignit, en Russie, la famille des comtes Razoumovski.
Le comte Alexis Kirilovitch Razoumovski rendit enceinte une Fran* çaise, femme de chambre de sa soeur la comtesse Apraxine, et la maria
à un petit proi)riétaire du district de Piriatiiie (province de Poltava), un certain Ivan Nikititch Pérovski, major en second, retiré du service. Deux ou trois mois après son mariage, elle accoucha d'un fils, qui fui Nicolas Ivanovitch Pérovski, père de M. Pérovski, aujourd'hui membre du conseil du ministère de Tintérieur, et de Pierre Pérovski, consulgénéral de Russie à Gènes, mort à Genève en 1865.
Ensuite, le comte Alexis Razoumovski prit une maîtresse, la fille d'un paysan, nommée Marie Mihaïlow, dont il eut neuf enfans : quatre garçons et cinq filles*. Il existe, dans les provinces occidentales de l'empire, des ateliers, occultes comme de raison, de fabricatiQU de faux documens en tous genres, ateliers parfaitement montés et organisés, fonctionnant de telle façon que, grâce à eux, plusieurs milliers d'individus d'origine bourgeoise se sont trouvés et se trouvent être des nobles de familles plus ou moins, anciennes; c'est grâce à l'un de ces ateliers que le général Kreulz, fils d'un certain Krzyz, Israélite polonais baptisé, se trouva être un comte du saint-empire du seizième siècle, et grâce à un riche pot-de-vin donné au comte Benckendorff, il fut reconnu dans son titre de comte du saint-empire par l'empereur Nicolas en 1839 f. Le comte Alexis Razoumovski avait d'abord voulu donner son nom à ses enfans : son père s'y opposa; il avait encore la chance de pouvoir solliciter de l'empereur d' anoblir ses bâiards; mais il préféra s'adresser à l'un des ateliers de faux documens dont je viens de parler, et il y obtint, pour M"** Mihaïlow et ses enfans, un diplôme constatant leur extraction légitime (!!!) d'une famille nommée Pérovski. Le major Ivan Pérovski devint furieux et se mit à crier sur les toits.... L'on trouva, après la mort d'Alexis Razoumovski, dans son livre des comptes, la note suivante : donné soixante mille roubles à ce vieux fou de Pérovski pour le faire taire.
Les quatre fils de M"' Mihaïlow étaient :
Léon Pérovski, ministre de l'intérieur et des apanages, créé comte en 1849, mort en 1856, sans avoir eu d' enfans de son mariage avec une princesse Gortchakow, veuve Ouvarow;
Alexis Pérovski, curateur de l'université de Harkow, mort célibataire; connu dans la littérature russe sous le pseudonyme de Pogorélski;
Basile Pérovski, gouverneur-général d'Orenbourg, créé comte en 1855, mort célibataire en 1857; il laissa un fils naturel, Alexis, anobli par l'empereur Nicolas sous le nom de Pérovski;
* Anna, mariée au comtQ Constantin Totetoy, la mère dd Uttérateur comte Ale:$îs ToUtov; Elisabeth, mariée à Kourbatow ; Matrie, aujourd'hui la veuve du général Kryjanovski, ancien commandant de la foi-teresse de Pe'ten>bom*g ; Olga, marine au sénateur Jemtchoi^nik.ow, mène des deux littérateurs de ce nom, et Sophie, ai:û<'^^~ d'hui la veuve du prince Vladimir Lvow.
t liC fils de ce Ereuts a été grand-maître de police à Moseou, H existe en Finlande une autre ÊEunille Creutz, dont le titra comtal est par£ûtement régulier, puisqu'il a été conféré par la reine de Suède Ulrique-£léonoi;ey le 31 décembre 1719.
Boris Pérovski, créé comte en 1866, dix jours après le décès de son frère aîné; il se trouve aujourd'hui placé à la tête de la cour du grandduc héritier; il est marié à M"" Boulgakow.
^ Je vais parler maintenant des Vorontsow.
II y avait jadis en Russie une ancienne et illustre famille de ce nom, issue d'un Variague (Normand), fils d'un chef variague appelé Afrek, et neveu d'un autre illustre chef variague, Iakoune Vateugle. Il vint en i027 en Russie, où il se fit baptiser sous le nom de Simon, et fit, à ses frais, bâtir l'église de l'Assomption dans le grand couvent (lavra) de Kiew. Ses descendans occupèrent les plus hautes fonctions dans Iç grand-duché de Moscou depuis le treizième siècle jusqu'au seizième, et donnèrent naissance à plusieurs familles existantes de nos jours: les Aksakow, les Bachmakow, les Isiéniew, les Solovtsow, les Véliaminow et les Vorontsow- Véliaminow *. Pour ce qui en est de la famille des boyars Vorontsow, l'une des plus considérables de son temps, elle s'éteignit en 1587. Son extinction, prouvée par le Livre de Velours, se trouve encore constatée par ce fait, que sous le règne du czar Michel, au dix-septième siècle, les deux branches aînées de la famille Véliaminow joignirent à leur nom celui de leurs agnats éteints, les Vorontsow; Tune de ces 'deux branches s'éteignit elle-même à la fin du dix-septième siècle; l'autre existé de nos jours.
Dans la seconde moitié du dix-septième siècle Ton voit apparaître un colonel des strélitz, Dmitri Loukianovitch Vorontsow et ses deux cousins-germains, tous les deux centeniers (sotnik) dans les troupes des strélitz, Élizar Nikititch et le frère de ce dernier, Gabriel; celui-ci tué au siège de Tchigirine en 1678. Quelle était leur origine? D'où avaient-ils surgi? La tradition raconte que leur grande-père, simple paysan d'un village appelé Vorontsovo, avait pris le nom de Vorontsow. Le plus jeune des quatre fils de Gabriel, Hilarion, devenu officier dans les troupes de Pierre I, épousa une demoiselle Maslow, dont il eut trois filles et trois fils : Roman , Michel et Ivan. Roman épousa Marfa Ivanovna Sourmine, femme de chambre de la grande-duchesse Elisabeth,
> et introduisit son frère puîné, Michel, à la cour de cette princesse, avec le rang de gentilhomme de la chambre. Ce Michel, un homme d'un esprit médiocre, mais cauteleux et fourbe, beau de sa personne, fat i'un des nombreux amans passagers d'Elisabeth. Il l'accompagna aux casernes dans la nuit de son avènement au trône; si ce complot eut échoué, cette entreprise nocturne aurait reçu l'épithète de révolte; Vorontsow et ses complices eussent été knoutés et envoyés aux travaux
* Il existe encore des Yéliaminow-Zeniow, d^une antre origine, mais ^;alement fort ancienne. Cette £Eunille, de même que celles des Grodonnow et des Saboniow, est issne dtm monna tatar nommé Tchett, leqnel se fit baptiser en 1880 et fat le fondateur da célèbre conyentde Safnt-Hypate à Kostroma. La^mille Oodounow donna deux exmra à la Russie de 1^8 à 1606 ; el(& s'est éteinte sous le règne de Pierro I.
forcés en Sibérie; mais Tentreprise ayant réussi, elle fpt décorée du nom de révolution^ et Vorontsow devînt bientôt un grand 'seigneur. Le. jour même, 25 novembre, il fut nommé chambellan; le 31 décembre il fut promu au rang de lieutenant-général. Dans les premières semaines de 1742, il épousa la comtesse Anna Skavronski, cousine-germaine dé Timpératrice; le jour du sacre de celle-ci, 28 avril, sa femme fut nommée dame à portrait^ lui-même reçut le cordon d'Alexandre-Nevskî, ainsi que son père septuagénaire, retiré du service, auquel Fimpératrice conféra ce jour-là le rang de conseiller d'état actuel, et peu de temps après celui de conseiller privé (ce vieillard mourut en 1750, à l'âge de 76 ans).
En 1744, Michel Vorontsow fut créé comte du saint-empire, et, à cette occasion, Ton introduisit, dans sop diplôme eomtal, la fausse généalogie qui les rattache aux anciens Vorontsow, éteints en 1887, mythologie à laquelle cette famille tient beaucoup, à laquelle tenait surtout le maréchal prince Vorontsow *,
Dans le courant de la môme année 1744, Michel Vorontsow, âgé de trente ans seulement, fut nommé conseiller privé actuel et vice-chancelier de Russie, et après la chute de Bestbujew, en 1788, il fut nommé chancelier de Fempire. Deux ans auparavant, sa femme avait été nommée dame d'honneur (ober-hofuieistenna). Ce chancelier de contrebande mourut en 1767, à Tâge de 83 ans, après avoir été, pendant son long ministère, à la solde de TAngleterre, de la Frstfice et de l'Autriche. C'était l'homme le plus vénal, aussi méprisable que le fut son frère aîné. Roman, ce qui est beaucoup dire. Il déclarait un jour au ministre d'Angleterre qu'ayant commencé la construction de son hôtel f avec de l'or anglais, il devait aussi l'achever avec ce même or. Cet hôtel fut meublé avec des meubles envoyés de France par Louis XV. ,
Le chancelier comte Michel Vorontsow n'eut point de. postérité mâle; sa fille unique, l'une des femmes les plus dissolues de son temps, épousa le comte Alexandre Stroganow. Profitant de la nécessité où se trouvait la cour de Vienne de ménager Talliance russe pendant la guerre de sept ans, il obtint, en 1760, un diplôme de comtes du saint-empire pour ses deux frères Roman et Ivan. Dans ce diplôme. Ton inséra également la fable généalogique si chère aux Vorontsow.
Le comte Roman, mort en 1783, à l'âge de 76 ans, fut un homme de mérite, mais le plus plat des courtisans et le plus effronté des concussionnaires. J'aurai à raconter, dans le deuxième volume de mes Mémoires, comment cet homme prostitua, à Pierre III, sa propre fille. Il volait à un tel point dans les administrations à lui confiées, qu'il avait reçu le sobriquet de Roman à la poche large (Romane-bolchoy
* Yojez à oe sujet une brochure publiée à Londres en 1862, intitulée : La vérité êwr le prooia du prince Pierre JMgoroukow, par un Russe, t A Fëtersbourg, rue des Jardins {Sadovaia), aujourd'hui Photel des pages.
karmahe)y et Catherine II lui envoya un jour, en cadeau, une immense bourse vide, avec Tordre, donné au courrier, d'arriver chez M. le comte un jour qu'il aurait un grand dîner, et au moment où tous les convives se trouveraient réunis a table. C*est aux exactions, aux vols, aux infamies de cet homme, ainsi que de son frère le chancelier, que la branche princière des Vorontsov^ se trouve redevable de son inïmense fortune.
Le comte Roman laissa deiix fils. L'aîiié, le comte Alexandre, président du collège du commerce sous le règne de Catherine JI, chancelier de l'empire et ministre des affaires étrangères sous le règne d'Alexandre I, mort célibataire en 1805, à l'âge de 64 ans, fut un homme de mérite, de probité, d'un caractère loyal et ferme à là fois. Son frère, le comte Simon, doué dé grands talens, mais un homme du caractère le plus fourbe, après avoir fait le plat-pied devant les Orlow au temps de leur faveur, une fois Potémkine ayant pris le pouvoir en main, voulut capter les bonnes grâces du nouveau favori, et obtenir, par son entremise, un poste diplomatique. M"*' Catherine Séniavine, demoiselle d'honneur et amie de Catherine II, avait eiitamé une liaison avec Potémkine; l'impératrice voulut la marier pour l'éloigner; le comte Simon se présenta : il l'épousa; obtint le poste de ministre de Russie à Venise, et peu de temps après celui d'ambassadeur à* Londres. Il y représenta la Russie pendant un' quart de siècle, et il y vécut ensuite, pendant un autre quart de siècle, à titre de simple pailiculier, jusqu'à sa mort, arrivée en 1832, à l'âge de 88 ans.
Son fils unique, le maréchal comte Michel, créé prince en 1845, hérita des grands talens et de la fourberie de son père. 11 mourut en 1856, à l'âge 4c 75 ans, laissant un fils, le prince Simon, aujourd'hui maire d'Odessa, et l'unique représentant de cette branche. II paraît que le comte Romaii, son fî^s le comte Simon et son petit-fils le maréchal prince Michel ont épuisé, et complètement, à eui trois, la somme d'esprit et de mérite départie par la Providence à la famille Vorontsow : en disant du prince Simon qu'il est un homme fort médiocre, l'on pourrait encore se trouver accusé de flatterie audacieuse......
Le frère cadet du comte Rpman et du chancelier comte Michel, le comte Ivan Vorontsow fut marié, je l'ai dit, à la fille du célèbre Volynski; il a été le bisaïeul du comte Vorontsow -Dachkow actuel, unique représentant die cette branche, chez laquelle la nullité intellectuelle a toujours formé le trait distinctif. J'ai parlé, à la page 227, de l'origine de leur iminense fortune, héritage de l'aïeule du comte actuel : la digne femme, à part son avarice crasse, s'occupait encore d'usure et faisait la traite des blancs
La famille Schouvalow date du seizième siècle; elle possédait des propriétés, en 1561, dans le district de Kostroma, mais elle resta dans l'obscurité jusqu'au dix-huitième siècle. Sous ''* ' "* ^ "
y eut, parmi les officiers de sa gardé, trois fils de Maxime Schoutalow: Iv^u Taîné, George, mort sans avoir laissé de postérité, et Ivan le jeune; ce dernier eut un fils, Ivan Schouvaïow, Tàmant de Timpéra- Irice Elisabeth, le fondateur de l'université de Moscou et de l'académie des beaux-arts à Pétersbourg, et deux filles, Ânastasie, mariée an eomte Serge lagoujinski, et Pauline, qui épousa le prince Nicolas 6alitsyne; celle-ci a été Taîeule do prince Michel Galitsyne, marié à la soeur des comtes Baranow.
Ivan Maximoviich Schouvaïow Taîné, général-major et commandant de Vyborg, plus tard devenu gouverneur de la province d'Arhangelsk, mort en 1736, fut un ami du célèbre Ostermann. Lorsque ce dernier fut envoyé, avec le maréchal Bruce, au congrès de Nystadt, en 1721, sachant que ce poste de négociateur se trouvait brigué par son ennemi lagoujinski, il pria Schouvaïow, si lagoujinski passait par Vyborg pour se rendre à Nystadt, de l'y retenir pendant quelques heures au moins, en le grisant à un repas copieux, chose facile à faire avec un buveur passionné comme Tétait lagoujinski, et d^en informer Ostermann par un courrier expédié en toute diligence. En effet, Pierre I, impatient de voir la paix signée, fit partir lagoujinski pour dire aux négociateurs de ne point insister sur la cession de la Livonie. lagoujinski, arrivé à Vyborg, fut invité k dîner par Schouvaïow, lequel le fit boire et le grisa complètement, et pendant ce temps un courrier était expédié à Ostermann. Celui-ci se hâta de se rendre à rappartement des plénipotentiaires suédois, et leur annonça qu^un ordre du czar venait de lui arriver pour rompre les négociations si la paix n^était point signée immédiatement. Les Suédois cédèrent, et lagoujinski, à son arrivée, trouva la paix signée. La Livonie échut à là Russie*....
Ivan Maximovitch Schouvaïow laissa deux filles, mariées, Tûne au général-major fvan Ivanovitch Olénine, Tautre au lieutenant-général Alexis Andréiévitch Hitrovo (raïeul du contrôleur-général de ce nom), et deux fils, Alexandre et Pierre, tous deux: ensuite feld-maréchaux, créés comtes en 1746.
Le comte Alexandre Schouvaïow, chef de la chancellerie secrète sous le règne d^Ëlisabeth, était un esprit médiocre, un homme d*un caractère dur et méchant. Grand de taille, sec, raide, le regard revéche, avec ceci ayant un tic qui lui défigurait son visage, déjà fort désagréable sans cela, la parole brève, les manières anguleuses, il avait rair effrayant; c'était bie& le type de Tinquisiteur sous sa forme la .plus repoussante. Il mourut en 1771, à Fâge de 61 ans, laissant une seule fille, mariée au comte Golovkine, petit-fils du chancelier de ce nom et frère de la princesse Pierre Répnine. Cette ccnntesse Golovkine vécut fort longtemps; elle mourut nonagénaire dans les dernières années du règne d'Alexandre L
Le comte Pierre a été le bisaïeul des comtes Schouvaïow actuel».
En parlât, à la page 210, de sa femme, Mayra légoroyna Scbépélew^ d^abord femme de chambre de la duchesse de Holstein, et après la mort de celle-ci^ de la grande-dachesse Elisabeth ; ensuite la, demoiselle d'honneur et la confidente intime de ceUe dernière/ j'ai dit que Schouvalow Tépousa après ravénement d'Elisabeth au trôiie. J'ai commiSi là une erreur : ce mariage eut lieu sous le règne d'Anne; ce jeune homme, beau de sa personne, épousa cette femme de trois années plus âgée que lui, laide, repoussante par certains détails de son individu, mais remplie d'esprit et douée d'une grande énergie de caractère. A ce mariage, la famille Schouvalow se trouve redevable de son élévation et de sa fortune. Après son mariage, Pierre Schouvalow fui nommé gentilhomme de la chambre d'Elisabeth, et après l'avénement au trône de celle-ci, il fit une carrière rapide. Sa femme, nommée dame à portrait, se trouvait, avec l'impératrice, sur le pied de la plus grande intimité. L'influence des Schouvalow devint plus tard prépondérante, après l'avènement du jeune. Ivan Ivanovitch Schouvalow, le cousin-germain des deux comtes, au poste de favori, et cet avènement fut le fruit d'une sale intrigue de Mavra légorovna. L'impératrice avait pri3 pour amant un beau jeune homme appelé Njkita Afanassiévitcb fiékétow : la comtesse Mavra se posa en amie initime du nouveau favori; elle lui donna une pomn^ade à employer pour le visage, dans le but, disait-elle, de maintenir son teint frais et rose; après quelques jours, le visage se trouva tout couvert de pustules; la comtesse Mavra dit à l'impératrice que le jeupe homme tenait la conduite la plus dépravée; Békétow fu( envoyé comme officier dans un régiment de ligne, et la comtesse Mavra présenta à l'impératrice le jeune cousin de son mari, dont Elisabeth ne tarda point à s'éprendre d'une manière folle. Le comte Pierre et son cousin Ivan étaient tous deux des hommes de beaucoup d'esprit, tous dpux fort intrigans, mais complètement dissemblables sous le rapport de la probité pécuniaire. Impossible d'être plus désintéressé, plus étranger aux préocpupations d'argent que le fut Ivan Schouvalow ; avec cela il était amoureux de la vraie gloire, celle qui consiste à faire le bien, à être utile à son pays, à se créer un beau nom dans l'histoire. Cette noble passion pour la gloire le domina et l'illustra au point de faire oublier à ses compatriotes le prix, auquel il avait acheté et maintenu sa haute position de cour : amant d'une femme^ belle il est vrai, mais de dix-huit année^s plus âgée que lui, d'une îenime adonnée à l'ivrognerie et au libertinage le plus crapuleux, puisque, dan^ sa passion pour la variété des plaisirs, elle faisait venir
et des soldats aux gardes et des laquais de la cour! Néanmoins,
le nom d'Ivan Schouvalow restera à jamais, dans les annales de la Russie, comme celui du champion de la civilisation, du protecteur des lettres, des sciences, des arts, de l'ami de Lomonossow, du fondateur de la première université russe
D en sera aatrement de la mémoire de son consin le comte Pierre Schouvalow. Celui-ci employa toutes les ressources d'un esprit remarquable, fin et délié, au service des passions lès plus égoïstes, d'une inextinguible soif d'argent et d'une cupidité, ignoble et odieuse à la fois, poussée jusqu'à la tyrannie la plus dure. Ce que cet bomme commit d'injustices et d'oppressions pour arriver à s'enrichir est vraiment effrayant,, et sa mémoire restera exécrée à juste titre. Dans le deuxième volume de cet ouvrage, j'aurai souvent à parler de lui et de son célèbre cousin.
L'impératrice Elisabeth était, je l'ai dit déjà, fort superstitieuse : avec cela, ayant à se faire pardonner bien des péchés, péchés mignons et autres, elle se montra constamment fort large et généreuse envers son confesseur, qu'elle combla de dons. Cet ecclésiastique^ lequel fut en même temps le confesseur de la grande-duchesse (depuis Catherine II), un homme fin, rusé et fort intrigant, Fédor lacovlévitch Doubianski *, archi-prétre de la r.athédrale de l'Annonciation à Moscou, mourut en 1761. Il avait été marié à Marie Constantinovna Scbarogorodski (née en 1714,, morte en 1769), dont il avait placé le frère, à titre de valet de cl^ambre, auprès de la grande-duchesse (depuis Catherine II), et la fenune de ce frère, Catherine Ivanovna, en qualité de femme de chambre auprès de cette princesse, dont elle fut la confidente intime (après sa mort, cette place, plus lucrative qu'honorable, échut à la fameuse Marie Savichna Pérékousihine).
Le père Doubianski eut quatre fils: Michel, Fédor, Zahar et Jacques, et une fille, Elisabeth; tous furent anoblis le 10 avril 1761. Elisabeth Doubianski épousa mon grand-oncle, le prince Jacques Pétrovitch Dolgoroukow, frère aîné de mon aïeul, mais ne lui ressemblant guère. Mon aïeul était un homme d'une vaste intelligence, d'^un savoir encyclopédique, son caractère était noble et élevé; mon grand-oncle était un bomme nul, étourdi et inconséquent. Ayant épousé sa femme pour sa riche dot, il mangea le tout. Sous le règne de Catherine II, il fut chambellan et gouverneur de Péterhoff; il mourut en 1797, à l'âge de 56 ans. Il eut une fille, mariée à un petit Allemand nommé Hirschfeldt, et deux fils : le prince Alexandre, un jeune homme fort distingué, tué en 1788 dans un combat naval contre les Suédois, près de l'ile de Hochland, et le prince Pierre, mort octogénaire en 1854. Ce prince Pierre était encore plus béte que son père; durant une existence d'un demi-siècle , j'ai vu bien des imbéciles : j'en ai rarement rencontré un de cette force. Il passa les quarante dernières années de sa vie dans une petite terre, à une vingtaine de verstes de Péterhoff;
* Il ne fiiut point confondre la famUle Doubianski avec la femille Doubenskiy issue de Fédor Doubenski, envoyé par Basile l'Aveugle, grand-duc de Moscou, en ambassade près du khan tatar Oulou-Mahmet, en Tan 1445. Madame de Lagrené est une Doubenski.
il en sortait rarement, et cette longae solitude, jointe à une oisiveté complète, avait fini par Tidiotiser. Dans sa jeunesse, il avait enlevé une bohémienne et l'avait épousée, au grand scandale de la famille; forC heureusement, il n'en eut point d'enfans. Il eut un fils naturel, Alexandre, auquel, avec Tautorisation de mon père, il donna notre nom. M. Alexandre Dolgoroukow entra comme volontaire dans rartillerie, devint officier, par conséquent noble (c'était bien avant la loi de 1845), et il se retira du service avec le rang de lieutenant-colonel. Il est marié à une princesse Mestcherski, et il est père d'une nombreuse famille.
Je reviens aux quatre fils de Tarcbi-prétre Doubianski.
L'aîné, Michel, prit une part active à l'avènement de Catherine H au trône; il devint brigadier, sous-écuyer à la cour, et mourut en 1776, îiprès avoir été marié à une Naialie Fédorovna, dont j'ignore le nom de famille. Jls eurent un fils, Fédor, lequel se trouvait brigadier lorsqu'il se noya en se baignant dans la Neva, au mois d'août 1796, et une fille. Barbe, demoiselle d'honneur de Catherine II, mariée au sénateur Basile Zinoview, et inerte en 1803, à l'âge de 40 ans. De ce mariage naquirent trois filles et un f)ls, le général Nicolas Zinoview, ancien gouverneur de feu le grand-duc héritier; il est marié à une Batuchkow, et il a hérité de la fortune considérable de la famille Doubianski *.
Fédor Doubianski, capitaine à la garde à cheval, mourut en 1774, à l'âge de 35 ans. Son fils unique, Dmitri, mourut célibataire en 1781.
Zahar Doubianski, page de la chambre de rimpératrice Elisabeth, ensuite lieutenant-capitaine aux gardés Préobrajenski, prit une part active à i'avénement de Catherine II au trône. Il ttiourut célibataire en 1765, à l'âgé de 22 ans.
Jacques Doubianski, page de la chambre de Timpératrice Elisabeth, ensuite major, laissa une fille, Yëra, morte en 1840 sans avoir été mariée, et un fils, Pierre, mort célibataire en 1822.
La famille Sievers est originaire du Holstein, et l'un de ses membres, ofiicier de la marine danoise, un marin fort distingué, un homme ho-
* Les ZinoTiew sont issus de Romodane Zinoyiew, votévode (général) en 1450 dans les troupes de Basile l'Aveugle, grand-duc de Moscou. Ivan Nikitdtch Zinoview, gfolnik à la cour de Pierre I, ensuite lieutenant-colonel, épousa une princesse Eozlovski ; il en eut une fille, ^mariée au général Grégoire Orlow (voyez page 492), et un fils,. Nicolas, général-major et commandant de la fcnteresse de Pétersbourg. Celm-ci épousa une Séniavine (voyez page 215): il en eut une fille, la princesse Orlow, et trois fils : Paîné, Alexandre, fut marié à une Dolgoroukow, nièce du prince de la Crimée ; le plus Jeune, Basile, eut dix-sept enfans : sept fils et dix filles. Devenu veuf de la Doubianski, il épousa Oustiniia Fédorovna Breitkopf, dont il eut six filles et quatre fils : Etienne, marié à une Jomini ; Pierre, marié à une leltchaninow; Basile, marié à une Svertchkow (ci-deyant madame Guerreiro), et Paul, marié à une princesse Troubetskoy. De sa troisième femme, Catherine Pétrovna Rozanow, le sénateur Zinoview eut deux fils : Dmitri, marié à une Weymaro, et André, et une fille, mariée à un prince Omoussow.
norable et probe, entré au service russe sous le règne de Pierre I, était devenu amiral et présidait le collège de Tamirauté après la mort du grand-amiral Apraxine. Il s'était brouillé avec le très -vindicatif maréchal Munich, lequel lui joua un fort mauvais et vilain tour. Lors de la proclamation de l'impératrice Anne comme souveraine absolue, il y eut ordre de faire chanter un Te Deum dans toutes les villes. Munich, gouverneur-général de Pétersbourg, ayant reçu de Moscou le courrier qui apportait la grande nouvelle, n'en fit point part à Sievers, de façon que celui-ci et ses subordonnés n'assistèrent point au Te Deum. Munich représenta celte absence comme une désapprobation dti nouvet ordre de choses. Sievers fut renvoyé du service; on lui ôta le cordon d*Alexandre-Nevski, et il reçut l'ordre de quitter Pétersbourg dans l'espace de quatre heures, pour se rendre dans une petite terre qtfil possédait dans la Finlande russe. Il y mourut après dix années d'exil, en 1740. Ses deux fils, oflBciers, l'un- dans l'armée, l'autre dans la flotte, furent renvoyés du service le même jour que leur pèfe.
Chrétien Sievers, officier danois, entra au service de Suède sous le règne du grand Gustave-Adolphe. Son petit-fils, Joachim-Jean, épousa une demoiselle Eckermann, qui lui apporta en dot la t)etite terre de Satzo, en E^thonie, sur le bord de la mer. Lors de l'invasion russe, celte terre fut ravagée, et Sievers obligé, avec sa famille, de se sauver dans un bateau de pécheur pour gagner la côte finlandaise. Il servit dans l'armée suédoise avec le rang de capitaine, et après la conclusion de la paix de Nystadt il revint se fixer en Esthonie avec ses deux fils, Joachim-Jean «t Charles. Complètement ruinés par la guerre, les deux jeunes gens entrèrent au service d'un riche gentilhomme esthonien, le baron, depuis comte, de Tiesenhausen*. Joacliim Sievers devint son intendant, et Charles Sievers devint^ son valet de pied, le servant à table.
* Cette &mille est Issue d'Engelbrecht de Tiesenhansen, venu d'Allemagne en Xivonie en l*an 1199, et marié à la soenr de Bnxhoeyden , fondateur de Riga et |>remier évè(pi& de cette TiBe. Lors de la prise de Riga par Tes Russes, en 1710, George- Beinhold de Tiesenhansen, landratih de Livonie, se trouvait à la tête des nobles qui prêtèrent serment de fidélité à Pierre L Le général-mf^or suédois Hans-Henrl de Tiesenhauseq fut créé baron par la reine Christine, en 1654 ; son arrière-petit-fils, le baron Berendt-Henri, dans la maison duquel le comte Charles Sievers avait servi conune valet de pied, acheta i Vienne, en 17ô9, le titre de comte du saint-empire. Son fils, le comte Ivan Andréiévitch, fut grand-maître de la cour de l'empereur Paul. Il eut deux fils : Paul et Frédéric ; celui-ci, aîde-de^camp de l'empereur Alexandre I, tué à la bataille d'Austerlitz, fut marié à Tune des filles du maréchal Koutouzow, cette célèbre Elisabeth Mihailovna, depuis remariée au général Hitrovo, laquelle fiit si connue pour son exquise amabilité, sa finesse, son grand usage du monde et son colossal esprit d'intrigues. Le comte Frédéric Tiesenhansen a eu deux filles : la comtesse Catherine, aujourd'hui demoiselle d'honneur à portrait à la cour de Russie, et la comtesse de Ficquelmont, morte en 1863. Son firère aîné, le comte Paul, mort nonagénaire en 1864, a laissé, de son mariage avec l'une des filles du célèbre comte Palhen, trois fils et quatre fiUes, entre autres madame Zahaijevski, grande-miUtresse de la cour de la grande-duchesse Marie, et la comtesse Victor Pjnme.
Aa bout de quelques années, Joacfaim Sievers prit à ferme les propriétés du générai Roumiantsow, en Livonie, sur le bord du lac de BurtenecL Cela déplut au baron Tiesenhausen : il se montra moins bienveillant envers Charles Sievers, et celui-ci quitta la domesticité du baron. Il vint à Pélersbourg, où il commença par devenir joueur de violon chez un boargeois allemand qui faisait parfois danser ses connaissances; des femmes de chambre et des femmes de charge de la grande-duchesse Elisabeth venaient s'amuser et danser chez cet Allemand; Sievers était un jeune homme fort beau de sa personne; les femmes de la grande-duchesse en parlèrent à celle-ci : Elisabeth le prit à son service comme postillon. Après avoir, plus d'une fois, joui des faveurs intimes de la grande-duchesse, il fut nommé garçon de buffet (tafeldecker) et ensuite promu au poste de domestique chargé de servir le café (koféschenck). Sous la régence de la princesse de Brunswick, il fut envoyé, par Lestocq, dans les provinces balliques^ soi-disant pour faire une visite à son frère aîné, mais en réalité pour tâcher d'emprunter aux capitalistes des provinces baltiques, au baron Tiesenhausen surtout, Fargent nécessaire pour travailler à la propagande au profit de la cause d'Elisabeth. La mission de Sievers échoua complètement : tous ces capitalistes refusèrent net, et après l'avènement d'Elisabeth an trône, ils regrettèrent amèrement leur refus; ceux d'entre eux qui auraient prêté l'argent demandé auraient pu arriver, ensuite, à une richesse fabuleuse. Tiesenhausen refusa également, et le regretta plus que les autres, ayant été obligé, plus tard, pour acquérir le titre de comte du saint-empire, de faire à Vienne la dépende d'une somme très^ considérable.
Après l'avénement d'Elisabeth au trône, Charles Sievers fut nommé gentilhomme de la chambre du jeune duc de Holstein, nouvel héritier du trône de Russie, et envoyé à Berlin avec une double mission : Tune ostensible, celle de porter à Frédéric II le cordon de Saint-André; Fautre secrète, celle de' voir la jeune princesse d'Anhalt^Zerbst (depuis Catherine II). Son rapport à l'égard de cette jetme^ personne fut trèsfavorable, et Catherine II n'oublia jamais le service, à elle rendu par Sievers. En 1748, celui-ci fut créé baron par le roi de Suède, et la même année il épousa M""" Kruse, dont la tante maternelle, Elisabeth Frantzen; ancienne gouvernante de l'impératrice Elisabeth, jouissait de Taffection de cette dernière*. En 1751, le baron Sievers fut nommé chambellan et chevalier d'Alexandre-Nevski, et quelques années après,
♦ LeB Knifie sont originaires du Holstein ; le frère de la comtesse Charles Sieven ftit ensuite conseUler priv^ et médecin de Catherine II.
n existe dans les provinces baltiqnes encore une famille Kruse, issue de Christian Kruse, ministre de l'empereur d' AUemagne à la cour de Stockholm, ei dont les fils furent anoblis par l'empereur Léopold I en 1664. A cette famille appartenait Tamiral russe Kruse, un marin distingué, mort en 1799.
maréchal de la cour. Après la mort, en 1759, du grand-maréchal Schépélew, fl remplit ses fonctions par intérim, et sous sa direction fut achevée la construction du palais d'hiver. En 4760, le besoin qu^avait la cour dé Vienne de ménager celle de Pétersbourg pour continuer la guerre contre le roi de Prusse, la porta à offrir le titre de comte du saint-empire au favori Ivan Schouvalow; celui-ci, fort peu sensible aux titres et à Fargent, refusa, et demanda que ce titre fût conféré à son ami SieverS, ce qui eut lieu immédiatement. Pierre III, qui n'aimait point le comte Sievers, lui témoigna une grande froideur, et amoindrit sa position de cour en nommant grand-maréchal Alexandre Narychkine, le fils aîné du cousin-germain de Pierre I, un fort brave et digne homme, mais un panier percé. Catherine II, connaissant Tesprit d'ordre et la parfaite probité du comte Charles, le nomma grand-maréchal, en appelant Narychkine aux fonctions de grand-échanson. Sievers resta grand-maréchal jusqu'en 1773, époque où ses infirmités, sa surdité surtout, l'obligèrent à donner sa démission et à se retirer dans ses terres de Livonie, où il mourut à la fin de l'année suivante. C'était un homme d'un esprit médiocre, mais fin et perspicace, doué d'un bon coeur, exact et ponctuel comme un véritable Allemand; probe et honnête dans ses relations de cour, ainsi que dans la vie privée.
Son frère aîné, Joachim, fermier des propriétés livoniennes du premier comte Roumianlsow, acheta à celui-ci la terre de Bauenhoff, où il passa le reste de ses jours. Son fils , Jacques Sievers , fut l'un des hommes d'état les plus remarquables de son temps; il administra plusieurs provinces, fut ambassadeur en Pologne, et en même temps le conseiller le plus écouté de Catherine dans ses grandes réformes administratives, lesquelles, pour leur temps, constituaient un véritable progrès. Il unissait de grands talens à de vastes connaissances, à une parfaite probité et à un ardent amour pour l'humanité. J'aurai plus d'une fois à parler, dans la suite de ces Mémoires, de cet homme illustre et vraiment respectable, lequel mourut en 1808, à l'âge de 77 ans, sans laisser d'enfans de son mariage avec sa cousine-germaine, la comtesse Elisabeth Sievers, fille du comte Charles. L'empereur Paul, en 1798, avait conféré à Jacques Sievers, ainsi qu'à ses deux frères Pierre et Charles, le titre de comtes. Le comte Pierre fut la souche de la branche comtale aînée; son petit-fils, le comte Léon, est aujourd'hui secrétaire dp là légation russe à la Haye. Le comte Charles fut la souche de la branche puînée, et la branche comtale cadette est issue de leur oncle, le grand-maréchal de la cour de Catherine II.
Pimène Yassiliévitch Lialine appartenait à une famille noble, mais complètement pauvre. Il entra au service dans la flotte comme simple matelot, et fut placé, en cette qualité, sur la barque servant aux promenades d'Elisabeth sur la Neva. Sa bonne mine, son air robuste frappèrent cette princesse : elle admit plusieurs fois Lialine à jouir de ses faveurs intimes; une f6ls devenue impératrice, elle le nomma cbambel"-
lan, lui fit conférer le cordon holsteinois de Sainte-AnnQ, et, quelques années après, lui donna le cordon d'Alexandre-Nevski. Il mourut en 1754.
Adrien Vojtchinski, d'abord palefrenier, ensuite postillon, et enfin cocher de Catherine I, fut anobli par cette princesse le 19 avril 1725. ^ Il laissa deux fils, tous les deux devenus cochers de la grande-duchesse Elisabeth. Le plus jeune, Ivan, fut ensuite ofiîcier de bouche à la cour (mund^chenck) ; Taîné, Nikita, fut admis, étant encore cocher, à jouir des faveurs intimes de la grande-duchesse, laquelle, une fois montée sur le trône, le nomma chambellan, et lui fit conférer le cordon holsteinois de Sainte-Anne. Il devint ensuite lieutenant-général et chevalier d'Alexandre-Nevski, et mourut en 1764.
rai parlé de la liaison passagère de la grande-duchesse Elisabeth avec le comte Platon Moussine-Pouchkine, lequel était, en réalité, son cousin-germain. De cette liaison était né un fils, baptisé sous le nom d'Alexis Fédorqw, et élevé à la campagne, chez son père, près de Simbirsk, soi-disant comme le fils dun marchaud. Devenu majeur, il arriva à Perm, et il y demanda en mariage Fédossia Mihaïlovna Tour- Ichaninow, fille d'un petit propriétaire de l'endroit. Le père jeta les hauts cris; mais le voïévode de Perm, qui avait ses instructions, fit venir le père, causa avec lui en téle-à-lôte, le mariage fut décidé, et les parens de la fiancée se montraient tout joyeux. Quelques semaines après, arriva de Pélersbourg un oukaze enjoignant à Alexis Fédorow de prendre le nom de Tourtchaninow, lui conférant la noblesse et lui faisant don d'usines et de vastes terres, peuplées de dix mille serfs! Il laissa plusieurs fils et cinq filles; l'une épousa Alexandre Fédorovitch Kokochkine : elle a été la mère de Tancien minisire de Russie à Naples et à Dresde, ainsi que du général Kokochkine, grand-maître de police à Pélersbourg, surnommé cache-coquin, et de M"' Bouldakow (laquelle, en premières noces, fut mariée au comte Kleinmichel). Une autre des filles de ce Tourtchaninow d'occasion épousa un Koltpvskoy; une troisième, un Titow; une quatrième, un Zoubow; elle a été l'aïeule de M. Zoubow, marié à M"* Kokochkine; enfin, une cinquième épousa un Monténégrin venu en Russie pour y chercher fortune.
Ce Monténégrin, Marc Constantinovitch Grafivelitcb, entra comme officier au service russe en i770, et se mit à écrire son nom Graf (c'est-à-dire comte) Ivelitck C'était un homme d'une grande finesse et un habile négociateur, surtout avec les populations slaves de Turquie; il rendit des services réels pendant les guerres de Catherine II et d'Alexandre i contre la Porte-Ottomane. A la mort de Catherine II il était encore colonel, quoiqu'il fût âgé de 56 ans; mais pendant le règne si court de Paul, il devint lieutenant-général, et sous Alexandre I il fut nommé sénateur. Il mourut en 1825, à l'âge de 85 ans, laissant à ses fils le titre comtal par lui usurpé d'une façon si originale*. :
* I/ezemple de Ptisarpation du titre de comte est Vm fréquent en RnsBie ; quel* :
qne&-unâ de ces titres U8iu)>é8 ont été légalisés ensiiite : çeiix des Bslmaine, des Santi,
Il existe en Russie encore deux autres familles du nom de Tourtchaninow. L'une est issue d'Alexandre Tourlchaninow, premier ralet de chambre de Pierre III, anobli le 22 janvier i762; Tautre, divan Tourtchaninow, un israéliîe venu de Turquie et baptisé en Russie. Son fils Pierre, un homme fort intelligent et très-capable, devint secrétaire du prince Potemkine; il fut ensuite secrétaire du cabinet impérial, directeur des bâtimens et jardins de la cour, et lieutenant-général. Il épousa la comtesse Sophie Elmpt, demoiseile d'honneur de Catherine II , privée de ce titre, fouettée et chassée de la cour pour avoir fait courir de sales caricatures sur Potemkine et les autres favoris de l'impératrice*.
Dans la petite ville (possad) dé Pôutchéje, sur le Volga (province de Kostroma), mourut le 22 janvier i839, et fut enterrée sous le nom de la nonne Arcadie, une femme nonagénaire, laquelle avait vécu à Pôutchéje pendant un demi-siècle . sous le nom de Barbe Mironovna Nazariéw, habitant une maison où elle menait une existence claustrale, mais salis {iorter l'habit ecclésiastique, entourée du respect et de l'affection universelles pour ses vertus, sa douceur et sa bienfaisance. Elle recevait parfois dies cadeaux de l'impératrice, veuve de l'empereur Paul. Le prince George Alexandrovitch Grouzinski, mort nonagénaire en 1852, venait la voir, lui témoignait une grande affection et présida à son enterrement. L'on racontait que, par son intervention, le prince George avait échappé à l'exil en Sibérie, que lui auraient mérités les actes d'audacieuse et odieuse violence, par lui fréquemment commis à l'égard de ses voisins et des autorités locales. L'on dit que cette dame était une fille naturelle de l'impératrice Elisabeth et du czarévitch de Géorgie Alexandre Bakarovitch, le père du prince George Grouzinski. Narrateur fidèle et consciencieux , je me borne à mentionner ce bruit «ans pouvoir ni l'affirmer, ni le démentir.
Dans le deuxième Volume de ces Mémoires, je parlerai des deux régences, celle de Bieren et celle de la princesse de Brunswick, ainsi que des r^es d'Elisabeth, de Pierre Ili et de Catherine IL
des Sollohub, des Podgoritchani-Pétroyitch. H y a également une masse de titres princiers nsorpés par des familles d'origine tatare ; avec de l'argent, en Russie, on peut tout faire et tout se permettre I
^ Le père de cette dame, le baron Jean-Martin d'Elmpt, d'une ancienne famiUe westphalienne, dans sa jeunesse officier français, entra au service russe en 1749, et mourut feld-maréchal en 1802, à l'âge de 76 ans. Catherine, pour le c<!mso1er de la catastrophe de sa fille, lui obtint, en 1790, le titre de comte du saint-empire. Il eut deux fils : Eugène, mort célibataire, et Philippe, lequel n'eut point de postérité m&le. Le gendre du comte Philippe, le brave et loyal général Joseph Anrep, obtint de l'empereur Nicolas, en 1853, l'autorisation de relever le nom et le titre des comtes d'Elmpt. Les Anrep sont issus de Ooswin d'Anrep, gentilhomme westphalien émigré en Livonie, où il reçut, en 1470, du grand-maître des chevaliers porte-glaives, la terre de Eûbbesche. Il existe aussi en Suède des branches de cette famille, issues de Hermanu Anrep, maréchal des années suédoises au seizième siècle, et de Keinhold Anrep, maréchal de la eoar dn grand Gustave- Adolphe.