‹ Mémoires du prince Pierre Dolgoroukow (volume 2)Chapitre 39 sur 39 · L'EPOQUE DE CATHEEINE IL · texte numérisé non relu

L'EPOQUE DE CATHEEINE IL

(D'après les métnoîixis du grand-|^rc du prince Pierre Dolgoroukoff ).

Le caractère de l'impératrice. — L'influence sur les mœurs du peuple. — Le grand-duc Paul. — Hazoumovski. — Les demoiselles d'honneur NelidofE et Verigine. — Le prince Nikita Troubetzkoy. — L'ambassadeur de Naples Serra-Capriola. — Les principaux favoris de Catherine II. — Le célèbre Potcmkine et les Orloff. —La malheureuse princesse Tarakanoif.

Il n'y avait en 17 à S.-Pétersbourg que deux

hôtels : celui de Demouth et celui de Londres; ce dernier situé sur la place de l'Amirauté. Mon grand-père descendit à l'hôtel Demouth. A cette époque le prix d'un appartement de trois chambres^ salon, chambre à coucher et une chambre pour le domestique était de dix roubles par semaine; le dîner composé de 6 plats coûtait 1 rouble par tête— un domestique de place un rouble et demi par jour — une voiture à quatre cheveaux 35 roubles par semaine. Pendant son séjour dans la capitale mon grand-père allait assez souvent au club anglais qui occupait sur la Molka, la maison aujourd'hui appartenant au prince OrlofF. Ce club fondé en 1770 et composé de 300 mcmbi^es recevait eomme membres â cette époque seulement les personnes de rang du brigadier et au-dessous; les officiers, généraux et les fonctionnaires civils des quatre premières classes étaient admis seulement à titre de visiteurs.

Après avoir fait la visite officielle au procureur-général, mon grand-père eut une audience de l'impératrice. Elle avait l'habitude de recevoir les gouverneurs de province dans son cabinet de travail et de causer assez longuement avec eux, faisant preuve d'une connaissance des intérêt» locaux assez remarquables chez une personne qui avait toujours habité S.-Pétersbourg. Elle s'informait des besoins de la province et s'enquérait surtout avec beaucoup de sollicitude de la disposition des esprits parmi la noblesse, la seule classe qui ait fait et défait des souverains en Russie. Catherine à cette époque avait déjà 60 ans; elle était d'une taille moyenne, mais portant la tête haute avec une petite couronne sur les cheveux, ayant des talons élevés, elle paraissait plus grande qu'elle ne l'était en réalité; sa taille jadis si élégante disparaissait déjà sous l'embonpoint de l'âge, mais le regard conservait un feu magique. Tant qu'elle ne parlait point, elle était imposante et encore assez belle, mais dès qu'elle ouvrait la bouche l'on voyait la disparition d'une partie de sa denture.

Catherine à son avènement au trône n'était guère populaire; les russes étaient fatigués d'une série presque non-interrompue de règnes de femmes. Mais en quelques années la grande habileté de Catherine amena un changement d'opinion; la convocation en 1767 de la fameuse assemblée de notables lui rallia les esprits ; la jacquerie de Pougatscjieff en terrifiant la noblesse, porta celle-ci à se rallier autour du trône. A mesure que Paul grandit, l'on en vint à connaître son caractère fantasque et bizarre, et tout le monde se mit à former les voeux les plus sincères pour la prolongation de la vie et du règne de Catherine. Jamais l'on né vit une personne d'un caractère plus égal, plus facile à vivre dans l'intimité et en politique

même, elle ne pouvait souffrir les cruautés inutiles. Par calcul et pour ne point se faire trop d'ennemis elle se montrait assez indulgente.

Son éllegance personnelle, son goût pour la vie civilisée, pour les plaisirs de l'esprit adoucirent les mœurs de îa noblesse; d'ailleurs sous son règne, à l'exception des dernières années passées sous la funeste influence de Zouboff l'on n'entend point retentir, ni la torture, ni la chancellerie secrète si terrible sous les règnes précédens et c'est ce qui rendit la mémoire de Catherine si chère à ses contemporains et, elle reste dans l'histoire de Russie avec une auréole brillante en partie méritée.

Mon grand-père eut aussi une audience du grand-duc Paul et de la grande-duchesse et fut invité à dîner chez eux. Paul vivait dans la pénible position d'un héritier du trône vu avec méfiance et antipathie à peu-près par tout le monde. Les courtisans s'éloignaient de lui, les favoris, Mamonoff seul excepté, l'avaient toujours traité avec hauteur. Potemkine pendant les 17 années de sa toutepuissance, avait constamment témoigné un dédain indescriptible pour « ce petit Paul », comme il l'appelait et ne dissimulait point à ses plus intimes son projet de contraindre le grand-duc à renoncer à ses droits au trône en faveur du grand-duc Alexandre. Zouboff ne faisait nulle attention à lui : lorsque Paul voulait obtenir de l'avancement pour les officiers de sa petite troupe de Gatchina ou bien des canons, de la poudre, des munitions, il était obligé de recourir en solliciteur, dans le premier cas au comte Nicolas Saltykoff qui dirigeait le collège de la guerre; dans le dernier cas à Pierre Mélissino le plus ancien des lieutenant-generaux d'artillerie.

Paul avait beaucoup d'esprit naturel, mais un malheu-

reux penchant poxxv le service militaire. Cette passion empêcha Paul de profiter des leçons de ses nombreux professeurs et impressionna son esprit, d'ailleurs remarquablement brillant. Il avait un cœur excellent et un sincère amour du bien, mais il se trouvait doué d'une vivacité nerveuse.. Dans ses moments de calme il se distinguait par la grâce parfaite de ses manières et par l'exquise amabilité de sa conversation.

Catherine avait marié Paul en 1773 à une princesse de Hesse-Darmstadt. Cette grande-duchesse Natalie Alexievna était une femme d'un esprit remarquable et d'une grande ambition, elle travailla ^ se créer un parti et devint par l'habileté de ses intrigues la terreur de Catherine et de son nouveau favori Potemkine.

Parmi les compagnons d'enfance de Paul se trouvait le comte André Kazoumovski de deux années plus âgé que lui, jeune homme beau, élégant, aimable et d'un caractère le plus entreprenant. Paul le traitait en frère exigeant qu'il vint le voir, lui et la grande-duchesse, le i>lus souvent possible et qu'il dînât chez eux sans façon et sans invitation.

L'impératrice, après la mort de la première épouse de Paul, tint beaucoup à le remarier promptement pour avoir le plus vite possible des héritiers du trône. Paul consentit à se remarier, et épousa la priticesse Dorothée de Wiirteniberg, si aimée et si re&pectée plus- tard sous le nom d'impératrice Marie Fédorovna.

En même temps Catherine envoya Bazoumovski comme ministre à Venise et quelques années plus-tard il se trouvait en qualité de ministre à Naples, et puis à Stockholm. Après la déclaration de guerre de la Suède à la Russie en 1788 il fut envoyé à Vienne en qualité d'aide du vieux

ambassadeur prince Dmitri Michaïlovitch Galitzyne, fondateur du magnifique hôpital ((Galitzyne» à Moscou» Ancien ministre de Russie à Farts^ fils et frère de deux maréchaux G-alitzyne, le prince Dmitri, homme d'esprit, de science et de goût, mourut à Vienne en 1793 à l'âge de 72 ans sans avoir eu d'enfants de sa femme la princesse Catherine Cantémir, l'une des personnes les plus spirituelles et les plua distinguées de son temps, sœur du poète prince Antiochus Cantémir.

A l'avènement de Paul au trône, Sazoumovski était ambassadeur à Vienne et il occupa ce poste jusqu'au traité de Tilsit, époque où la Sussie fut obligée par les circonstances de faire semblant d'entrer dans l'alliance napoléoniene, alors il quitta le service et n'y rentra qu'en 1814 pour siéger au congrès de Vienne où il fut l'un des trois representans de la Russie dans la conférence générale* Alexandre I^' le créa prince à cette occasion et après la clôture du congrès il rentra pour toujours dans la vie privée* Il mourut en 1826, à l'âge de 84 ans, après avoir passé à Vienne près d'un demi-siècle*

Parmi les personnes de la petite cour de Gatschina, on remarquait deux demoiselles d'honneur de la grande* duchesse, mesdemoiselles Catherine NélidofF et Natalie Verigine. Catherine Nélidoff était d'une très-ancienne famille; son aïeul, le lithuanien Nélidovski avait accompagné le prince de Lithuanie fils du grand-duc Olgierd lorsqu'il vint avec ses troupes prêter aide et secours au grand-duc Dmitri Donskoy contre l'invasion de Mamay et prit sa part de gloire à la grande bataille de Koulikovo le 8 septembre 1380. Nélidovski resta en Russie où sa descendance forma deux branches : les Nélidoif et les OtrépiefF. Après le triste éclat jeté sur ce dernier à

l'époque du faux Dmitri, les Otrépieff reprirent leur ancien nom de Nélidoff.et le portent depuis; c'est à cette branche des cî-devant Otrépieff, qu'appartiennent les deux demoiselles Nélidoff qui toutes les deux, l'une sous le règne de Paul, l'autre sous celui de Nicolas ont su se faire respecter par le noble désintéressement de leur caractère et se faire aimer et chérir pour la bonté de leur cœur, qui les a portées toujours à protéger et secourir les malheureux et les opprimés.

M"® Nélidoff mourut en 1832; j'ai vu chez sa petite nièce et fille adoptive la princesse Troubetzkoy sa correspondance avec Paul qui avait mérité d'être publiée; impossible de voir des sentiments plus nobles et plus élevés, ni une amitié plus digne et plus sérieuse.

M*^* Natalie Verigirie était une personne d'un tout autre genre.

D'une bonne famille, mais assez peu fortunée, animée d'un grand désir de jouer un rôle à la cour, elle unissait une imagination vive et exaltée à un grand esprit d'intrigue. Elle entra ttês-àvant dans la franc -maçonnerie et dans le martinisme, elle épousa Pun des chefs de la franc-maçonnerie russe le vice-amîtal Serge Ivanovitch Plestcheieff issu d'une famille ancienne et illustre, homme d'esprit et de science, et de finesse, favori de Paul qui en fit l'un de ses secrétaires d'état. Plestcheieff survécut peu de temps â son protecteur, il mourut à Montpellier en 1802. Lui et sa femme avaient beaucoup protégé à la Cour un intriguant appelé à faire une grande carrière, le prince Alexandre Gàlitzyne, depuis ministre de l'instruction publique et des cultes, l'un des courtisans les plus méprisables, même parmi les méprisables courtisans de S.-Pétersbourg.

Le poste du procureur-général était le plus important de l'empire, et à l'avènement de Catherine au trône, ce poste se trouvait occupé par Alexandre Gleboff. C'était un très-mauvais sujet. Catherine a voulu le remplacer par un autre, mais les OrlofFqui dominaient à cette époque ne voulaient point voir appeler à ces fonctions si importantes un homme de mérite dont là rivalité aurait pu devenir dangereuse pour leur incapacité, ils jetèrent les yeux sur le prince Alexand^ Yiazemski d'une trèsgrande et très-ancienne famille, mais d'une branche tombée dans la pauvreté. C'était non seulement un homme médiocre, mais encore il tenait à se poser pour un tel. Il sut persuader à Catherine qu'il était son élève et qu'une heure de travail avec elle lui donnait à lui des idées pour une semaine entière. Il fit le chien couchant devant tous les favoris et se montra le plus plat valet de Potemkine lequel le traitait avec un dédain inexprimable.

Viazemski avait près de 40 ans lors de son arrivée au poste de procureur-général; il épousa une personne, qui avait 18 ans de moins que lui et lui apportait en dot précisément ce qui lui faisait défaut : de la protection à la cour. C'était la princesse Hélène Troubetzkoy, fille du maréchal et procureur-général prince Nikita lourievitch Troubetzkoy, un hpnime dont il faut dire quelques mots; sa biographie offire un reflet fidèle des mœurs russes au XVIII siècle.

Le prince Nikita Troubetzkoy né en 1700 épousa jeune encore la comtesse Natalie Golovkine, il en eut trois fils l'un desquels fut la souche des deux branches ainées de la famille Troubetzkoy. Sa femme eut une liaison avec le prince Ivan DolgoroukofF, favori de l'empereur Pierre II, et Troubetzkoy voyait cette liaison avec indifférence,

afin de profiter du crédit de ce favori. Un jour que le prince Ivan avait trop copieusement diné^ il s'emporta contre Troubetzkoy dans la propre maison de celui-ci; il voulut le jeter par la fenêtre et l'aurait fait sans l'intervention du chambellan Etienne Lopouchine.

Devenu veuf en 1735, Troubetzkoy épousa un an plus* tard, la princesse Anne Droutzkoj, veuve Héraskofi^ et il eut de ce mariage 4 fils et 3 filles dont une épousa Yiazemski. La cinquièftie branche de la famille Troubetzkoy celle de M"**^ de Morny porte en Russie le sobriquet de Troubetzkoy de la corde en souvenir de ce que la grand^nère maternelle du père de M°** de Morny, la dame Weiss, avait dans sa jeunesse dansé sur la corde dans les foires publiques et fait partie d'une troupe de bouffons ambulans.

Viazanski fut intendant*général dans l'armée du maréchal Munich lors de la guerre contre les Turcs, et il vola à un tel point que Munich l'eloigna de l'armée, mais ayant partagé les fruits de ses rapines avec Bieren, le favori tout^puissant de l'impératrice Anne, il fut nommé procureur-général de l'empire. Volynski ennemi de Bieren avait voulu essayer de renverser celui-ci; Troubetzkoy voulant avoir un pied par tout, avait lié intimité avec Volynski, mais dès que ce dernier fut condamné à mort et exécuté, ses biens ayant été confisqués, Troubetzkoy sollicita et obtint de l'impératrice une maison ayant appartenu à Volynski. l/ors de l'avènement d'Elisabeth au trône, il présida la commission chargée de juger les anciens ministres parmi lesquels se trouvait son ancien chef Miînîch et son beau-frère le vioe-chancellier comte Michel Golovkine. Il les fit condamner à l'éxil en Sibérie et à la confiscation de leurs biens. Dans l'un de ses inter-

rogatoires, le maréchal Munich dît que le seul tort qu'il se reconnaissait est de n'avoir pas fait pendre le plus grand voleur qu'il eut jamais rencontré^ l'intendant-général de son armée prince Troubetzkoy. Dix-huit mois après il inventa une soi-disante conspiration, dans la quelle il impliqua avec madame Etienne Lopouchine, son fils aine et son mari, ce même Lopouchine, le quel 15 années auparavant l'avait sauvé' de l'outrage d'être jeté par la fenêtre de sa propre maison. Il impliqua également dans cette conspiration prétendue la propre sœur de sa première femme la comtesse Michel Bestoujeff, née comtesse Golovkine. Il les condamna tous les quatre à recevoir le knout sur la place publique et à être exilés en Sibérie avec confiscafut des biens*

Troubetzkoy pendant les vingt années qu'il occupa le poste de procureur-général ne changeait point son système d'administrer. Enfin, en 1760 on se décida à l'éloigner de ce )>oste, et on lui donna pour successeur le prince Jacque Schachovskoy, type d'honneur et de probité qui fut remplacé par GleboiF.

En 1767 Troubetzkoy se trouvait à Moscou sur son lit de mort tourmenté par les rémords. Il fit dire à sa belle sœur la comtesse Michel Golovkine qu'il était bien coupable envers elle, ayant été la principale cause des malheurs de son époux et qu'il ne pouvait fermer les yeux tranquillement, si elle ne venait lui déclarer son pardon. La vertueuse comtesse se transporta auprès du lit de mort de l'ancien bourreau de son mari et à peine fut elle entrée dans la chambre, que Troubetzkoy se précipitant hors du lit, se jeta à ses pieds et ne voulut point se relever avant d'avoir reçu son pardon, se traitant soi-même de mi^^érable et de scélérat : Il mourut quelques jours après.

La princesse Viazemskî mourut en 1832 à l'âge de 87 ans. Elle n'avait jamais eu de fils; ses quatre filles épousèrent : l'ainée Catherine, le comte Dmitri Tolstoy, la seconde Anne, le duc de Serra-Capriola, ministre de Naples à S.-Pétersbourg, la troisième Pauline le comte Dmitri Zouboff et la plus jeune, Barbe, le baron de Rosenkrantz, ministre de Danemarck à S.-Pétersbourg. Bosenkrantz sous le règne de Paul ayant eiî l'imprudence de faire partir par la poste une dépêche, dans la quelle il parlait mal de l'empereur, reçut immédiatement ses passeports avec la défense de jamais remettre les pieds en Russie.

• Antonio Marrescô d'Onnorso, duc de Serra-Capriola, était un vrai type de napolitain non-méchant, bon-enfant; il y avait en lui un mélange indescriptible de grand seigneur et de lazzarone, de gentilhomme et de bouffon.

Pendant les 40 années qu'il résida à S.-Pétersbourg il fut toujours et constamment de tous les diplomates le mieux informé de ce qui se passait à la cour et ailleurs. Tantôt sérieux, tantôt boufi^on, mais toujours rusé, fin, insinuant au possible, personne ne savait mieux soutirer les secrets et cacher les siens d'une manière plus impénétrable ; si on le pressait de questions auxquelles il ne voulut point repondre, il lançait une bouffonnerie, faisait rire son interlocuteur, pirouettait sur les talons, s'en allait et tout était fini. Ses plaisanteries étaient loin d'être toujours d'un goût parfait, elles étaient le plus souvent napolitaines, mais elles faisaient toujours rire. Avant de venir en Russie où il arriva en 1782, il avait été faire un voyage à Londres; présenté à Georges III par une chaude journée d'été, ce prince lui dît que le soleil de ce jour-là devait lui rappeler celui de son pays, Serra-

Capriola répliqua avec son accent napolitain :« Sire, la loune du roi mon maître est encore plous brillante quoe le soleil de V. M. »

En ce temps à S.-Pétersbourg Ton était dans l'usage de tirer le canon chaque fois que l'împératrice rentrait de Tzarskoïé en ville. Une fois elle rentra la nuit, je ne sais plus à quelle occasion. Le lendemain soir le duc, dans le salon de sa belle-mère, rempli de monde, racontait : « nous étions déjà couchés, nous entendons tirer le canon — un-coup; un-deuxième coup; un-troisième coup; je dis à la duchesse : ((ma femme encore un-coup !i).

Serra-Capriola était rétrograde d'oi)inion; un ennemi déclaré de la révolution française et des idées libérales ; mais son caractère était des plus honorables ; lors des neuf années de l'occupation de Naples par les Français, il refusa de prêter serment à Joseph Bonaparte et à Murât; se laissa séquestrer toute sa fortune en Italie et repoussa avec une invincible fermeté toutes les propositions les plus avantageuses à lui, faites par l'ambassadeur de Napoléon à Pétersbourg, Caulaincourt, propositions d'autant plus empressées que Caulaincourt se trouvait en liaison avec la nièce du duc. M"* Vladeck, née comtesse Tolstoy : liaison qui donna le jour à la belle et bonne comtesse Hélène Zavadovski. Vladeck était un petit gentilhomme polonais, devenu aide de camp de l'empereur Alexandre et qui avait épousé la comtesse Tolstoy. Une eœur de Vladeck épousa le secrétaire de l'ambassade française à S.-Pétersbourg M. de Rayneval qui fut depuis ambassadeur à Vienne.

Ce qui mettait surtout Caulaincourt en colère, c'était de voir Serra-Capriola ayant cessé de figurer dans le corps diplomatique, non reçu à la cour les jours de gala.

être invité cependant à dîner une fois par semaine chez l'empereur en petit comité et deux fois par semaine à dîner chez l'impératrice-mère. Serra- Capriôla mourut à S.-Pétersbourg en 1822, à l'âge de^O ans. Sa femme vécut jusqu'en 1839.

A la mort du prince Viazemski, l'impératrice songea un instant^ à ce que l'on dit, à élever au poste de procureurgénéral Basile Popoff, qui avait été le chef de chancellerie et le bras droit de Potemkine, un homme de beaucoup d'esprit, de grands talens administratifs et d'une expérience consommée dans les affaires. C'était au reste un concussionnaire célèbre et qui avait adopté un moyen original d'amélioration de la race des paysans dans les terres dont l'impératrice lui avait fait don en Petite-Russie : il y faisait placer en garnison des régiments de cavalerie, composés de beaux gaillards. Disgracié sous le règne de Paul, il fut appelé par Alexandre V^ au conseil de l'empire dès la création de celui-ci et il y siégea jusqu'à sa mort, arrivée en 1822 à l'âge de 77 ans. Mais la nomination de Popoff* comme procureur-général fut écartée par l'influence de Zouboff", lequel voulait avoir le monopole de l'influence dans les affaires, redoutait les talens et l'expérience de Popoff. Le poste du procureur-général échut à Samoyioff, fils d'une sœur de Potemkine très-aimé et fort protégé par son oncle, .mais devenu depuis la mort de celui-ci le i>lus plat des valets de Zouboff. C'était un brave militaire, mais un homme sans esprit, sanê talens; il prit l'engagement de se soumettre en tout aux caprices et aux fantaisies de Zouboff; d'ailleurs l'incapacité de Samoyioff était si bien reconnue de Catherine elle-même, qu'elle i)laça auprès de lui un homme fort intelligent et capable, Pierre Aléxéiévitch lermoloff, père du célèbre général de ce nom.

Les principaux favoris de Catherine IL

Nous ne croyons point inutile de placer ici une courte notice chronologique et biographique sur les favoris de Catherine II.

Le premier d'entre eux fut Serge Saltykoff. Il était beau, séduisant, rempli d'esprit, très-aimable et entreprenant.

L'impératrice Elisabeth pour l'éloigner l'envoya en qualité de ministre de Russie à Hambourg près des princes allemands du cercle de la Basse-Saxe; au commencement du règne de Catherine, il remplit pendant quelques années les fonctions de ministre de Russie à Paris. Il n'eut point d'enfants de son mariage avec mademoiselle Balk petite-fille de cette Balk née Maens qui avait été dame du palais de Catherine, confidente des amours de cette princesse avec son frèrp Maens et que Pierre I*' avait fait knouter en 1724. Le petit-neveu de Serge SoltykofT vécut longtemps à S.-Pétersbourg, il donnait des soirées dansantes tous les mardis, dans sa maison de la petite Morskoy maison à la quelle la bizarrerie de l'ameublement de plusieurs de ses chambres avait fait donner le surnom de café chinois.

Sous le règne de Paul ce prince apprit un jour que le jeune Serge SoltykofT aflSrmait être le neveu de l'empereur; il fit venir son aide - de - camp le prince Nicolas Volkonski et dit : « Serge Soltykoff raconte que je suis le fils de son grand oncle; prenez quatre hommes et plusieurs poignées de verges; allez chez ce polisson, dites

lui qu'il avait mérité d'être envoyé en Sibérie; maijs je vais agir envers lui en oncle : fouettez-le sansr pitié, et revenez me rendre compte de votre expédition». Ainsi fut fait.

Le comte Stanislas Poniatovski, dont elle a fait depuis un roi de Pologne, sa biographie est très-connue.

Alexandre Séménowitch^ Wassiltchikoff ^ officier aux gardes d'une famille ancienne, vu qu'elle est une branche de la maison Tolstoy, dont l'origine remonte au XIV"* siècle, mais jusque la peu connue. Le comte Nikita Paniue, le gouverneur de Paul, voyant l'influence des Orloff pèsera Catherine, profita d'un moment d'absence d'Orloff, envoyé aux congrès de Fokschany pour placer auprès de l'impératrice l'un de ses protégés par le moyen du quel il espérait la gouverner. Mais Wassiltchikoff excellent homme d'ailleurs, était d'une complète nullité et Potenikine n'eut la moindre peine à le renverser, une belle terre, la clef de chambellan et le cordon de S* Alexandre lui furent accordés à titre de consolation. Il profita de sa faveur passagère pour introduire à la cour en qualité de chambellan son frère Basile, qu'il maria avec une fille du hetman Razoumovski.

Le célèbre prince Potemkine.

Le père du célèbre favori de Catherine II, le prince Alexandre Wassilievitch Potemkine, lieutenant-colonel en retraite et propriétaire à Smolensk et à Toula, était un grand original. Agé de plus de 50 ans, marié, ayant été visiter sa petite terre de Manchina, province de Toula, il se rendît dans cette dernière ville et il y rencontra une

— loi —

jeune femme, veuve après peu d'années de mariage, Daria Vassilievna SkouratofF, née Kondyrëff, laquelle habitait d'ordinaire depuis son veuvage chez les parents de son mari dans la terre de Grand-Skouratoff, Potemkinc lui cacha qu'il était marié, qu'il avait une femme légitime à Smoleusk, et il épousa madame. SkouratofF, laquelle apprit cette infamie quand elle se trouvait déjà à l'état de pleine grossesse. Elle courut se jeter aux pieds de la véritable madame Potemkine et à force de supplications et dé larmes obtint que celle-ci se retira dans un couvent. De ce mariage naquirent quatre filles, mariées plus tard à Samoïloff, Vysotskî, Engelhardt et Lihatscheff, enfin, en 1739 vint au monde un fils, appelé Grégoire, devenu dépuis le célèbre prince de la Tauride. Le vieux Potemkine n'aimait point cet enfant et le soupçonnait d'être bâtard. Le nom de Grégoire lui avait été donné en l'honneur du cousin-germain de son père, le conseiller privé, Grégoire Matveievitsch Kislovski, président du collège de la chambre ( l'administration des revenus de l'état ) à Moscou. L'enfant dès Tâge de 4 ans fut élevé chez son oncle Kislovski, avec le fils de celui-ci Serge ; ils firent leurs études ensemble et entrèrent à l'université de Moscou, d'où Potemkine fut exclu en 1760 pour sa paresse et la non - fréquentation des cours. Gritz, comme l'appelait son oncle, fit preuve d'une remarquable intelligence, d'un caractère entreprenant, ambitieux du pouvoir, et Kislovski disait souvent : « Gritz, ou bien jouera un jour un grand rôle, ou bien il ne conservera point sa tête sur ses épaules )>.

Madame Potemkine menait la plus triste existence qu'il soit possible de s'imaginer. Son mari vieux, jaloux, violent, tyran, ne lui permettait point de causer avec des

hommes, et au moindre mécontentement, il renfermait sous clef dans une chambre rétirée de la maison ou elle passait des heures entières à verser des larmes.

Après son expulsion de l'université, le jeune Potemkine partit pour Pétersbourg, et grâce à la pension à lui faite par son oncle, il entra à la garde à cheval, en disant : (( si le service militaire ne me réussit point, je me ferais moine et je deviendrais métropolitaine.

Le jour de l'avènement de Catherine au trône, Potemkine, alors sergent-major ( vachmistre ), ayant remarqué l'absence à l'epée portée par Catherine du cordon d'argent (temliak) exigé par le règlement, il lui offrit le sien. Peu de temps après il fut avancé comme sous-lieutenant, reçut une terre de 400 paysans et fut ensuite nommé gentilhomme de la chambre. Il tâchait d'attirer en toute occasion les regards de l'impératrice, il se posait en homme amoureux, préoccupé; il cherchait à rencontrer Catherine dans les Corridors du palais et plus d'une fois il eut l'audace en la retenant sur son passage, de tomber à genoux et de lui baiser la main.

Ce manège fut remarqué par les OrlofF, lesquels firent suivre et espionner Potemkine. Alexis Orloff lui chercha un jour querelle au jeu de billard, et d'un coup de queue de billard lui creva un œil. Potemkine au désespoir se retira de la cour et mena une vie solitaire dans son appartement des casernes de la garde. L'impératrice fit plus d'une fois demander des nouvelles de sa santé, et exprimer son désir de le revoir à la cour; il obéit, et les Orloff pour entraver ses projets, lui proposèrent de lui arranger un mariage avec la comtesse Elisabeth Razoumovski. Lui ne voulait point se marier et n'osait prononcer un refus formel, il sut traîner les choses en

longueur, jusqu'au moment ou éclata la guerre avec les Turcs. En sa qualité de chambellan, il fut nommé général-major et partît pour les rives de Danube, mais il entretint une correspodance incessante avec deux hommes de la plus grande intimité de Catherine, son bibliothécaire Pétroff et Ivan Yelagine, ce dernier à cette époque sénateur et secrétaire d'état, avait été jadis le principal intermédiaire entre Catherine et Poniatovski, et l'impératrice n'avait point de secrets pour lui dans la vie intime. Potemkine promu au grade de lieutenant-général, écrivait à sa souveraine pour solliciter le titre d'aide-de-camp-général si rare et si recherché à cette époque. Non seulement il l'obtint, mais avec le grade très-recherchê également de lieutenant- colonel du régiment de Préobrajenski,

Potemkine ne pouvait souffrir les Zouboff et prévoyait que sa perte viendrait de ce côté. Lorsqu'en 1790 Catherine envoya à l'armée Valérien Zouboff en écrivant à Potemkine de procurer à ce jeune homme de 19 ans l'occasion de se distinguer, il le fit aller dans tous les lieux, ou il aurait pu trouver la mort, à laquelle le jeune homme échappa par un vrai miracle. De retour à Pétersbourg, Zouboff raconta à Catherine que Potemkine renforçait au delà de toute mesure les régiments commardés par les chefs à lui spécialement dévoués, qu'il avait porté par exemple le régiment de son neveu Engelhardt au chiffre de 10,000 hommes, qu'il employait tous les moyens en son pouvoir pour gagner l'affection des soldats de son armée et celle des habitants des provinces danubiennes. L'impératrice, qui vieillissait et que l'agitation révolutionnaire en France effrayait beaucoup, prit ombrage et Potemkine reçut l'ordre de venir achever l'hiver à Pétersbourg. Accueilli avec les plus brillantes distinc-

tions honorifiques, il sentait cependant son crédit ébranlé, il ne pouvait voir de sang-froid la faveur croissante de Zouboff, et pour se distraire, il se jeta dans les plaisirs. Alors il donna à Pimpératrice au palais de Tauride la fête fabuleusement magnifique, dont l'éclat éblouit ses contemporains eux - mêmes si habitués pourtant aux magnificences splendides de cet homme extraordinaire.

Un jour il apprit une intrigue à la cour pour le renverser et le faire remplacer par le prince Pierre Michaïlovitsch Galitzyne, fils du grand- amiral de ce nom et vice - chancellier, grand - chambellan, prince Galitzyne. — Le prince Pierre était aussi intelligent, spirituel, sympathique au plus haut degré ; il venait de se couvrir de gloire dans les combats contre Pougatchefi' et il était adoré de ses subordonnés ofiEiciers et soldats. Il se trouvait à Moscou où il attendait l'arrivée de Catherine qui allait pasi^er quelques temps dans la vieille capitale et y célébrer la paix conclue avec les Turcs.

Potemkine résolut de se défaire de ce rival dangereux et d'effrayer ceux qui penseraient à l'avenir essayer à lui disputer sa position. Il paya l'un des anciens subordonnés de Galitzyne, un certain major Lavroff, ivrogne que le prince Pierre était obligé de renvoyer du service. Ce Lavroff se présenta chez le prince Pierre, le provoqua en duel, et sur son refus, se mit à lui adresser les plus grossières injures jusqu'à ce que Galitzyne eût ordonné à ses gens de le pousser dehors par les épaules. A la suite de cet épisode le général-major Schepeleff ayant rencontré le prince Pierre, dit à celui-ci qu'il fallait être un drôle ou un lâche pour refuser de se battre en duel et pour souffrir des injures. Galitzyne provoqua Schepeleff (ce fut le premier duel en Russie, il eut lieu en 1775 ).

Ils devaient se battre à l'epée^ mais à peine placés sur le terrain, avant que les témoins eussent donné le sigoal du combat» Schepeleff se précipita sur son adversaire et lui passa Tepée à travers le corps, en disant aux témoins qu'il agissait ainsi sur l'ordre de l'otemkine.

Ce lâche assassin épousa la nièce de Potemkine, Nadine Eiigelhardt. L'exemple funestre de Galitzyne terrifia les ennemis de Potemkine. Ayant appris que le prince Repnine, chef de l'armée, en son absence, avait reçu de l'impératrice l'ordre de conclure la paix, il repartit pour l'armée. En route il rencontra le courrier de Repnine, portant à l'impératrice les préliminaires du traité de paix ; il décacheta le paquet, en prit connaissance, devint furieux, remit au courrier une lettre pour Catherine et continua sa route, en envoyant au contre-amiral Ribas, commandant la flotille de la mer Noire, l'ordre de ne point obéir à Repnine et de continuer les hostilités contre les Turcs. Arrivé au quartier-général, il apostropha ainsi Repnine : «Comment as-tu osé négocier la paix, petit Martin que tu es?]> Repnine, sachant que le sol commençait à trembler sous les pieds de Potemkine à la cour, lui répondit : «J'ai agi d'après l'ordre de l'impératrice, et je ne te crains point si même tu étais le diable en personne ! n Et il sortit de la chambre en jetant la porte avec bruit. Potemkine voulant continuer la guerre et recevant de Catherine l'ordre de faire la paix, devint triste et mourut peu de temps après, probablement d'un poison à lui administré par ordre de Platon ZoubofF.

Pierre fVasilievitsch Zawadowski^ petit-ru ssien, âgé de 38 ans, d'une origine très-modeste, mais un homme instruit, intelligent et fier. La famille possédait une petite

propriété foncière depuis trois générations; son père prêtre et marié, comme tous les prêtres de l'église d'Orient, avait épousé une demoiselle SchirkoiF. Le favori avait commencé sa carrière sons les ordres du dernier-betman ^omte Kazoumowskî; après l'abolition du hetmanat, il fut attaché à la personne du général-gouverneur de la petite Russie, maréchal comte Roumianzoff, lequel l'avait recommandé à Catherine pour le poste de secrétaire d'état. Il remplit ces fonctions pendant 13 mois et se retira avec une fortune considérable. Malgré toute sa finesse, il accepta du maréchal Roumianzoff la mission de ruiner Potemkine dans l'esprit de Catherine. Potemkine le fit éloigner en juin 1777, mais le poste de secrétaire d'étîit lui fut conservé. Eclairé par la leçon qu'il avait reçue, il revint à sa prudence habituelle.

A la fin du règne de Catherine il était conseiller privé actuel, sénateur, l'un des dix membres du conseil privé de l'impératrice et comte du Saint-empire. L'empereur Paul le jour de son sacre lui conféra le titre de comte russe et le cordon bleu. Alexandre I*^ l'an de l'institution des ministères, le nomma ministre de l'instruction publique, et l'an de la création du conseil de l'empire en 1810, il fut nommé président du département législatif. Il mourut à l'âge de 74 ans. Il avait épousé à l'âge d'environ 50 ans une jeune personne d'une famille illustre, mais pauvre, la comtesse Vera Apraxine.

Potemkine en faisant éloigner Zawadowski, le remplaça ))ar son neveu Wysotski, fils de sa propre sœur, mais sa faveur fut très-courte.

Simon Gavrilowitch Zoritch , serbe d'origine, sans aucune éduc^ition. Il fit uti noble usage de sa grande

fortune en créant un établissement d'éducation pour les jeunes nobles, établissement qui devint plus tard le noyau du premier corps des cadets de Moscou. Il disait avec beaucoup de sens et de loyauté qu'il avait appris par sa propre expérience ce que valait le malheur de manquer d'éducation, et qu'il voulait procurer aux autres ce dont l'absence avait pesé sur toute sa carrière. Il est à citer que Catherine ne lui permit point d'accepter le diplôme de comte du Saint-empire, à lui envoyé par Joseph II, diplôme arrivé à Pétersbourg après la disgrâce de Zoritch. Il ne fut point marié.

Ivan Nikolaievitch Korsakoff. C'était un petitHiiaitre bête, mais Catherine était déjà accoutumée à la société des gens sans intelligence, et Potemkîne lui ne tenait nullement à voir ce poste occupé par un homme distingué dont l'influence aurait pu entraver la sienne. Catherine ordonna à Korsakoff de former une bibliothèque. Il fit venir le libraire de la cour et lui demanda des livres pour composer une bibliothèque. « Quels ouvrages votre excellence veut-il avoir?» — dit le libraire. — <(Mais vous devez savoir cela mieux que moi, répliqua Korsakoff, je veux avoir une bibliothèque pareille à celle de l'impératrice : des grands volumes en bas, des petits livres en haut et les rayons intermédiaires remplis de volumes de dimension moyenne».

Mais Korsakoff fut bientôt renvoyé de la cour. Il se rendit à Moscou, où sa vanité faisait rire tout le monde. Il dinait un jour chez le gouverneur-général, maréchal comte Tchernyscheff, dont la femme était célèbre pour ses caprices et son insolence. A table au moment où on servait du vin de Mozelle, Kornakoff s'adressant à la

maréchale^ dit : «je suis bien content de voir qu'on seiv du mozelvein^ je ne saurais diner sans prendre un verre de ce vin-là, à tel point j'avais l'habitude ». La maréchale lui répondit : «je suppose, Ivan Nikolaïevitch,' que c'est à la cour que vous avez pris l'habitude de mozelweiD, jusque-là le vin dont vous deviez faire usage le plus fréquemment était sans doute le wasserwein ». Korsakoff ne fut point marié.

Le successeur de Korsakoff fut Alexandre Lanskoy qui par sa faveur inspira à Potemkine une grande terreur et il le fit empoisonner en 1784. Le fait de l'empoisonnement m'a été certifié par le comte Michel Wîelhorski qui le tenait de sa grande mère, la comtesse Matiouschkine, amie de Catherine et une de ses dames à portrait.

Lanskoj était remplacé par un homme robuste, mais qui n'était ni spirituel, ni aimable, ni même beau. Potemkine l'appelait « le nègre blanc ». Ce nègre blanc se nommait Alexandre Pefrovitck Yermoloff, officier presque sans fortune, mais de bonne maison, son aïeul Ârslane Yerroola Mourza, tartare, s'était fait sujet russe et avait embrassé la religion chrétienne en 1506. Le nouveau favori né en 1754 avait 25 ans de moins. Instigué par les ennemis de Potemkine il engagea contre cet homme tout- puissant une lutte sur la quelle on peut lire quelques détails dans les mémoires de Ségur. Il succomba après un an et demi de favoritisme et reçut l'ordre d'aller voyager, après avoir été comblé de richesses. Il épousa ensuite la princesse Elisabeth Galitzyne, petite fiUle du grand amiral de ce nom, qui lui apporta en dot une grande fortune; il se fixa en Autriche et mourut en 1836 à l'âge de 82 ans dans sa

terre Frolsdorf, illustrée depuis par le séjour du chef de la maison de Bourbon.

Alexandre Matvetewitch Dmitrieff^ Mamonoffy parent éloigné de Potemkine et qui resta toujours son plus fidèle ami. Il avait 28 ans, étant né en 1758, il était beau, rempli d'intelligence et doué des talens d'un homme d'état. Sa famille était illustre et riche, elle était issue des premiers souverains de Smolensk de la maison de Burrik. Outre, les Dmitrieff-Mamonoff issus de Kurrik, il y a encore une famille DmitriefF, qui prétend, mais à tort, à la même origine. Elle a pris naissance au seizième siècle et l'un de ses membres, le poète Dmitrieff, fut ministre de la justice sous Alexandre I*^ C'est pour se distinguer de ce Dmitrieff que la famille issue de Rurrik obtint de Pierre P^ en 1690 l'autorisation d'ajouter à son nom celui de Mamonoff, nom de l'une de ses branches éteinte au seizième siècle. Le père de Mamonoff était sénateur à Moscou et président du collège de biens-fonds (Votchinnaïa koUegia); un cousin-germain de son grand père, Ivan Ilitsch, général en chef et sénateur sous le règne d'Elisabeth, avait été secrètement marié a la sœur cadette de cette princesse.

Le favori Mamonoff acquit bientôt une influence justifiée par ses talens, nommé lieutenant-général et membre du conseil privé de l'impératrice, il se fit remarquer par la sûreté de son jugement, la pénétration de son esprit et la facilité de son travaiL Intimement lié avec Potemkine, ils se soutenaient l'un l'autre et se prêtèrent un mutuel appui contre leurs nombreux ennemis.

Potemkine appelait Mamonoff son « fils politique adoptif ». Tout présageait à Mamonoff un avenir de pouvoir et de puissance.

Les Orloff, Il y a en Russie plusieurs familles de ce nom et l'une d'elles appartient à la très-ancienne noblesse. Pour ce qui est des comtes et des princes Orloff, leur aïeul fut un strélitz nommé Jean Orloff. L'on sait que les strélitz profitèrent de l'absence de Pierre I*', de son voyage à l'étranger pour s'insurger contre lui.

Le soulèvement fut dompté par les troupes régulières quelques jours avant l'arrivée de Pierre, dont le retour fut signalé par les supplices les plus affreux (on peut en lire dans la relation de voyage de Korb, diplomate autrichien). Parmi les condamnés se trouvait Jean Orloff, lequel voyant la tête de son camarade rouler à ses pieds^ l'écarta en disant: «il faut que je fasse place pour ma tête à moi». Ce courage frappa Pierre I*% il lui fit grâce de la vie, à la condition d'être fidèle et Orloff, ayant fait cette promesse, fut placé dans les troupes de ligne. Il servit avec zèle, devint officier, acquit la noblesse et laissa deux fils : 1) Nikita, dont le fils Grégoire fut grand-maréchal du palais sous le règne de Catherine II et 2) Grégoire qui fut général-major et gouverneur de Novgorod. Ce dernier, de son mariage avec Loukeria Ivanovna Zinovièff laissa cinq fils : Jean, Grégoire, Alexis, Théodor et Vladimir, crées comtes, le jour du sacre de Catherine en 1762.

Le comte Jean,, malgré son ignorance de la grammaire et de l'orthographe, il fut un philosophe dans le vrai sens de ce mot ; peu sensible aux avantages de la fortune et à la faveur de cour. Lors de l'élévation de sa famille, on le fit chambellan, il dit à ses frères : «mes chèrs amis, vous êtes des imbéciles : comment peut-on faire nonmaer chambellan un homme qui ne parle aucune langue étrangère? Vous voulez donc me rendre ridicule?» Et il ne voulut point mettre le pied à la cour dans les jours de

cérémonies et de réceptions. Compris le jour du sacre de Catherine dans la promotion de ses frères, au titre de comte, il leur dit, en haussant les épaules : «à quoi me sert à moi ce titre de comte, je lui aurais préféré quelques belles paires de pigeons», (il avait de même que ses frères la passion de nourrir et d'élever les pigeons et il entretenait un magnifique colombier).

Il épousa Elisabeth Fédorovna Rtischtscheffet mourut en 1791 sans avoir eu d'enfants. Sa femme lui survécut de près d'un demi-siècle et mourut en 1834 à l'âge de 84 ans. Elle habitait Moscou, où elle avait acquis l'affection générale de la société par le moyen suivant : elle avait un domestique spécialement chargé de tenir la liste des jours de fête et des anniversaires de naissance de toutes les personnes qui lui étaient connues et d'aller les féliciter ces jours-là au nom de la comtesse.

Orloff fut disgracié en 1773; l'année suivante après le scandale de son procédé avec sa cousine-germaine, Catherine Nicolaïevna Zinovièff, le favori disgracié alla voyager et parcourut l'Europe en étonnant par son luxe sauvage le monde civilisé. De retour en Russie il épousa cette cousine, alors âgée de 18 ans. Le mariage entre cousins-germains n'est point permis par l'église russe ; à cette époque la prohibition s'étendait même jusqu'aux issus de germain. Aussi le synode cassa le mariage et renvoya l'affaire devant le conseil privé de l'impératrice, lequel condamna les époux à être enfermés chacun dans un couvent.

L'arrêt fut soumis à la sanction de Catherine en juin 1777. Elle comprit que les anciens services d'Orloff ne j)Ouvaient être oubliés et déclara que sa main ne signerait jioint l'arrêt de son bienfaiteur. Quelques jours après

le 28 anniversaire de son avènement au trône, elle nomma la princesse Orloff dame à portrait et le 22 septembre anniversaire de son sacre, elle lui envoya le cordon de Sainte-Catherine. Mais la jeune femme portait dans son sein un germe de phthisie ; son mari qui l'adorait eut beau la conduire dans des climats plus doux; elle mourut à Lausanne le 27 juin 1781, à l'âge de 22 ans. Un beau mausolée de marbre placé dans la cathédrale de Lausanne indique la place où reposent les restes de cette interressante femme qui a passé si rapidement à travers les grandeurs et les splendeurs de ce monde et à travers les félicités d'un amour heureux. Orloff revint en Russie en donnant des preuves d'aliénation mentale et s'installa à Moscou. On se décida à enfermer le pauvre malade, lequel finit ses jours dans des accès de rage le 13 avril 1783 dans la 49™* année de son âge.

Alexis, lé troisième des frères Orloff était un homme d'esprit, sans éducation aucune. C'était un colosse de taille et un hercule par la force. Il commence son service comme soldat aux gardes, et l'on sait qu'en Bussie jusqu'à l'oukaze rendu par Pierre III, le 18 février 17 62, les nobles étaient soumis aux châtiments corporels. Un jour Alexis Orloff se prit de querelle avec un de ses camarades et lui donna une bonne volée de coups. En ce moment survint le capitaine de la compagnie, Pierre Michaïlovitsch Eimski-Korsakoff, lequel voyant cette rixe, fit administrer à Orloff des coups de bâton. C'était dans la dernière année du règne d'Elisabeth; un an après (Catherine montait sur le trône, Alexis en un jour devenait major aux gardes avec le rang de brigadier; trois mois après, le jour du sacre, il était avancé comme général-major et créé comte. Sous le règne de Paul, Orloff vieux et dis-

gracié vivait à Dresde, tenait grande maison et recevait avec beaucoup de cordialité les russes qui venaient en Saxe. Un jour on lui annonça le colonel Nicolas Binaski- KorsakoiF. Il lui demanda s'il était le fils de l'ancien officier aux gardes du règne d'Elisabeth, et sur sa réponse affirmative, il lui dit : Kob! que je suis heureux de vous voirl Votre père a été mon chef et un jour que j'avais rixé de coups un camarade, ce qui m'arrivait parfois dans ma jeuneusse, votre père m'a fait donner deux cents coups de bâtons; la leçon était dure, mais elle était méritée et votre père a très-bien fait».

Alexis OrlofF avait bien plus d'esprit que son frère ; aussi avait-il beaucoup plus d'influence sur les gardes. Peut-être l'une des raisons qui engagèrent Catherine à confier une flotte dans l'Archipel à un homme qui n'avait jamais été marin. Le comte Alexis excessivement brave et énergique de sa personne, mais dénué de talens militaires, ne voulait point donner la bataille de Tchesma, redoutant un échec; le chef de la flotte, l'amiral Spiridcfl*, marin loyal et personnellement très- courageux, ne se distinguait point par un caractère entreprenant; les chefs des troupes de descente le comte Théodore Orlofi* et le brave et intelligent prince George Dolgoroukow n'étaient point marins et le prince George n'avait nulle prétention à l'être, mais le prince George lui-même l'a répété toute sa vie : ce furent deux marins étrangers au service de la Russie : l'écossais Elphinstone et surtout l'anglais Samuel Greig qui décidèrent Alexis Orloff' à livrer le combat. Les dispositions émouèrent de Greig qui fut le véritable vainqueur de Tchesma, ainsi que le prince George l'a consigné dans ses mémoires, mais Alexis Orlofi* devenu un héros malgré soi, reçut le grand cordon de S' George

et le titre de Tliesmenski. De là il se rendit à Livome, où l'on connait son infâme procédé envers lasoi-disante princesse Tarakanoff. Cette aventurière, fille dit — on d'un israélite polonais, avait été choisie par le prince Charles Radzivill si célèbre par ses richesses et ses bizarreries pour servir d'arme de guerre contre Catherine; il la faisait passer pour une fille issue du mariage de l'impératrice Elisabeth avec le maréchal comte Alexis Kazumovski. Charles Radzivill après avoir fait sa paix avec Catherine II et obtejiu d'elle la restitution de ses immenses propriétés, abandonna sans pudeur aucune €ette pauvre fille qu'il avait arrachée à une existence modeste mais tranquille, pour la jeter dans les aventures. Après une existence de luxe et les promesses de l'avenir les plus éblouissantes, elle se trouva en Italie sans le sou et entourée de créanciers. C'était l'époque de la disgrâce du prince OrlofF et de l'élévation subite de Potemkine : le comte Alexis était furieux et même un peu inquiet pour son avenir. Catherine avait à cette époque sur les bras la guerre avec les Turcs ; le mécontentement de la Pologne dont le premier partage venait d'être opéré et à Pintérieur la terrible insurrection de PougatschefF.

Si Pougatscheff au lieu d'être un sauvage et un barbare, avait eu une intelligence un peu éclairée, si au lieu de mettre tout à feu et à sang et de massacrer les noble», il eut adopté pour système l'émancipation calme et paî? sible des serfs et accordé publiquement la tolérance aux sectaires, sans attaquer la noblesse, il y a peu à douter qu'il eut renversé Catherine de son trône. Pendant que l'orage grondait, Alexis Orloff resta à l'étranger, attendant venir les événements : rempli de soins pour la soidisante princesse TarakanoflTet lui fournissant les moyens de vivre. Il était aidé dans cette sale intrigue par Greig.

Une fois la révolte de PongatschefF écrasée, lui-même fait prisonnier et la paix avec la Turquie signée, OrlofF voulut essayer de reconquérir la faveur de Catherine en lui livrant cette pauvre intrigante. Avec l'aide de Greig et de Dick consul anglais à Livorne et un drôle de première espèce, Orloff proposa à la malheureuse de l'épouser ; ayant obtenu son consentement, il fit déguiser en prêtre un des officiers de l'escadre de Greig et il lui fit commettre le sacrilège de célébrer une cérémonie nuptiale. Pendant plusieurs jours, il vécut en époux avec sa malheureuse victime, enfin le 12 février 1775 il lui proposa à elle et à madame Dick d'aller faire une partie de plaisir sur le vaisseau amiral de Greig. Une fois arrivés au pont du bâtiment, on proposa à la pauvre femme de descendre dans la cabine et une fois dans la cabine, elle fut chargée de chaînes et enfermée sous les verroux. Greig accepta aussi la mission de conduire la victime à S.-Pétersbourg, ou elle fut amenée au mois de mai et fut jetée dans un cachot de la fortresse. Orloff revint en Kussie et passa par S.-Pétersbourg pour se rendre à Moscou, où Catherine, après avoir célébré la fête de la paix avec les Turcs, séjourna pendant une année, et à son passage par S.-Pétersbourg il eut la barbarie de se rendre à la fortresse pour faire une visite à sa malheureuse victime qui portait dans son sein le fruit de leurs relations. Le bruit public raconta que la pauvre femme avait péri dans son cachot lors de la grande inondation de 1777, mais c'est là une erreur; sa captivité ne fut guère longue, la mort à la suite de couches malheureuses vint la délivrer de ses souffrances le 14 décembre dé la même année de 1775, ce qui résulte de-la correspondance de l'impératrice avec le gouverneur-général de S.-Pétersbourg, le maréchal prince Alexandre Galitziiic.

En présence de la fureur toujours croissante de Potemkine l'amour-propre blessé d'Orioff ne lui permît point de rester à S.-Pétersbourg5 il vint se fixer à Moscou, et là il mena une large existence dans sa maison, située moitié en ville, moitié à la campagne à côté de la barrière de Serpouchoff, sur les rives de la Moskva et entourée d'un grand jardin. Là il tenait table ouverte; il donnait des fêtes splendides auxquelles la meilleure compagnie de Moscou s'empressait d'accourir.

Alexis OrlofF se maria à Moscou : il épousa la fille de Pun de ses amis Nicolas Lapoucfaine^Eudoxie, de 25 années plus jeune que lui. Elle mourut en 1786 à l'âge de 25 ans^ laissant un fils, Jean, mort en bas âge et une fille, Anne, héritière de l'immence fortune de son père. Alexis Orloff laissa également un fils naturel, auquel il donna le nom de Tschesmenski — ce fils a servi dans le rang de généralmajor; — il n'a jamais été marié. OrloflT venait 3)arfois à S.-Pétersbourg où il avait sa maison à Wassili Ostrov, il n'avait plus auccun crédit et n'était jamais cons^té; mais Catherine pour ne point pousser à bout cet homme si entreprenant et si énergique l'accueillait toujours avec les façons les plus gracieuses.

Il se trouvait par hasard à S.-Pétersbourg lors de la mort de Catherine; l'on peut voir dans les mémoires de ' Kostopchine que dans ce moment si critique pour lui, lorsque sa destinée allait se trouver à la merci de son ennemi Paul, il ne perdit point un seul instant, ni son courage, ni sa présence d'esprit. Il sollicita la permission de se rendre à l'étranger, et l'obtint avec peine. Son frère Vladimir continua à habiter Moscou et les deux frères convinrent de ne parler dans les lettres qu*ils s'écrivaient par la poste que de chasse et de chevaux* Dans les premiers mois, Paul se faisait régulièrement

remettre les copies de lenrs lettres perlustrées^ mais ensuite îl cessa de se les faire apporter en disant: d Les Orloff ne sont plus dangereux» ils ne s'occupent aujourd'hui que de leur écurie». (Cette anecdote fut racontée au prince Dolgoroukow par M"*' Novosiltzoff fille du comte Vladimir Orloff). Le comte Alexis vécut à Dresde faisant en été des voyages i différentes eaux d'Allemagne et stupéfiant les Allemands par son luxe sauvage. U voyageait suivi d'une masse de serviteurs, il tenait table ouverte; l'abondance des mets étonnait tout le monde, mais ce qui étonnait encore plus c'était la saleté des nappes que l'on renouvelait seulement une fois par semaine, la saleté des serviettes et les habits usés de sa nombreuse valetaille. En été lorsqu'il faisait chaud et qu'il dînait en petit comité, c'est-à-dire avec 10 à 12 personnes seulement» les garçons qui apportaient de la cuisine les mets pour les remettre aux valets de pied servant à table, arrivaient parfois pieds nus. En un mot Orloff vécut à Dresde de la même façon dont les nobles de province vivaient en Russie il y a encore un demi-siècle. Lorsque Orloff se trouvait dans une ville d'eaux d'Allemagne, il donnait parfois des fêtes populaires où faisaient apparition des pyramides de saucissons et des fontaines de bière. On l'appelait der reicke graf pour le distinguer des reicks* grafen allemands, lesquels, on le sait, n'ont point le goût des dépenses inutiles.

Après l'avènement d'Alexandre I, Orloff revint en Russie, se rendit à la cour, et après avoir reçu l'accueil le plus froid, se retira définitivement à Moscou, où il reprit son existence fastueuse et demi-sauvage et où il mourut le 24 décembre 1807 à l'âge de 72 ans. Son lit de mort fut, dit-on, troublé par les remords et par des visions. Il est certain qu'en mourant il recommanda à sa fille de bien

prier pour le repos de son âme, lui disant que nul plus que lui n'aurait besoin d'implorer la miséricorde divine et qu'il frémissait à l'idée de tout ce qu'il avait commis sa vie durant.

Le quatrième des frères Orloff, le comte Théodore, fut, après l'élévation de sa famille, noùimé chambellan et procureur au Sénat. Lors de l'expédition de l'Archipel il fut nommé général-major et commandant des troupes de descente. Après la victoire de Tschesma, dont il fut complètement innocent, il reçut le grade de lieutenantgénéral et la grande croix de St-Greorges, et après la conclusion de la paix, il eut sa démission avec le rang de général en chef. Il mourut le 17 mai 1796, à l'âge de 65 ans, sans avoir été marié et après avoir obtenu de Catherine, pour ses enfants naturels, des lettres patentes de noblesse avec le nom d'Orloff. Il eut d'une dame Poj)oiF, née Gousfiiatnikoff, trois fils : Alexis, Michel et Grégoire, et d'une dame JaroslavofF un fils appelé Théodore et une fille mariée au sénateur Bezobrasoff. Il fut également en liaison avec la femme de Pierre Demidoff et il en eut un fils, Nicolas, mais celui-ci porta le nom de Demidoff. Il fut marié à Véra Panine, dont il eut un fils, Eugène Demidoff, excellent homme, veuf de mademoiselle Zadimirovski, — et trois filles, dont l'aînée, Alexandrine, a épousé le comte Armfelt, et la seconde, Sophie, a épousé Alexandre Kazakoff. Des quatre fils du comte Théodore Orloff, l'aîné, Alexis, devint comte et plus tard prince; le second, Michel, le décembriste, fut célèbre par sa haute intelligence, pair son patriotisme et ses malheurs ; le troisième, Grégoire, retiré du service avec le grade de général-major, se fixa à Florence oh il épousa une actrice, et leur fille est mariée au comte Orsini.

Le pluis jeune des cinq frères Orloff, le comte Vladimir,

digne et respectable homme, avait seulement dix-neuf ans lors de l'élévation de sa famille ; il étudia, acquit des connaissances et conserva durant toute sa vie un noble amour pour la science et pour les études. Lors de la puissance de sa famille, il fut nommé à vingt et quelques années, directeur de l'Académie des sciences de Pétersbourg, fonction qui lui fut retirée après la disgrâce de ses frères. Il se retira à Moscou, où il mena une grande existence dans sa maison à la Nikitskaja, qui appartient aujourd'hui à son arrière-petite-fille, la princesse Meschtcherski, née comtesse Panine. Il y mourut le 28 février 1831 dans la 88® année de son âge. Le comte Vladimir fut un homme de bien dans toute l'acception de ce mot, et Ton peut en dire autant de quatre enfants qu'il eût de son mariage avec Elisabeth de Stakelberg. Un jour Alexandre I dit au comte Vladimir : « Monsieur le comte, je viens de traverser vos terres, j'ai causé avec vos paysans et j'ai été touché de l'affection qu'ils vous portent. Je regrette qu'il y ait des serfs en Russie, mais puisqu'il y en a, je regrette que vous n'en ayez point encore plus, à tel point les vôtres sont heureux. »

Le comte Vladimir avait près de 50,000 serfs. Sa maison, suivant Tancien usage russe, était remplie d'un grand nombre de familles de serviteurs, qui adoraient le comte comme un père. Voilà ce que dit le prince Pierre Dolgoroukow à ce sujet : « Je n'oublierais jamais que me trouvant à Moscou en 1849, à l'enterrement de sa vénérable fille, madame Novosiltzoff, j'entendais de vieux serviteurs pleurant à chaudes larmes , se dire entre eux : (( elle a été bien la fille de son père, puisse Dieu les récompenser tous les deux dans l'autre monde. »

Le comte Vladimir eut un fils, Grégoire, et trois filles. Le comte Grégoire, mort le 23 juin 1826, à l'âge de 48

ans^ subitement d'un coup d'apoplexie, pendant qu'il se promenait sur le boulevard de l'Amirauté à Pétersbourg, n'eut point d'enfants de son mariage avec la comtesse Anne Soltykoff. Veuf, il allait épouser la comtesse Elisabeth Tchernycheff, depuis madame TchertkofF, lorsque la mort vint le surprendre. Il était comme son père, un excellent homme et un ami des lettres. Sa bonté, son obligeance n'avaient point de pareils, mais le devoir de chroniqueur fidèle nous oblige à narrer une petite anecdote qui lui arriva à Paris. Il voulut à tout prix se poser en écrivain, et comme à cette époque la littérature russe n'avait à peu d'exception près point d'accès dans les salons, il voulut se poser en écrivain français. Dans ce but il paya un individu qui avait écrit une histoire de Naples et ne trouvait point d'éditeur. Le comte Orloff imprima ce livre à ses frais et il y mit son nom comme auteur. Mais il avait négligé de lire le manuscrit ni même les épreuves et l'on y trouve cette phrase : « notre bon roi Henri IV » qui décela le bout de l'oreille et amusa beaucoup les lecteurs d'ailleurs peu nombreux de cet ouvrage. Le prince Pierre Dolgoroukow nous dît, que de trois sœurs du prince Vladimir, il a connu les deux aînées, madame Novosiltzoff et la comtesse Panine; la troisième, Natalie, mourut en 1819 laissant de son mariage avej) Piètre Dawydoff un fils, le comte OrlofF-Dawydoff actuel, et trois filles, toutes les trois d'un esprit distingué : Catherine, contrefaite et bossue, morte sans avoir été mariée ; la princesse Elisabeth Dolgoroukow et la comtesse Alexandrine d'Eglofstein.

Qenève. — Impr. Czeruiecki.

Page 1