‹ Mémoires du prince Pierre Dolgoroukow (volume 2)Chapitre 38 sur 39 · MÉMORANDUM · texte numérisé non relu

MÉMORANDUM

Une grande faiblesse se fit remarquer dans le corps du grand-dU(3 : il était privé tout à fait de someil et d'apetit. J'avais raconté cela toute de suite à Brummer qui pour toute réponse me disait que c'était une maladie imaginaire pour se débarasser du travail. Le lendemain le médecin de la cour Strouve lui prescrit des gouttes, mais c'était pour rien, car le grand-duc s'affaiblit d'une telle manière, qu'il tomba presque sans connaissance sur un fauteuil en disant : ((vraiment je ne peux plus». J'ai prévenu à l'instant le médecin de l'impératrice Bœrgrave qui venait à l'instant avec un autre médecin, Soucher,

pour consulter sur la santé de S. A, En même temps rimpératrice accourut auprès du grand-duc et ordonna aux médecins de soigner le malade, qui était atteint d'une fièvre. J'étais obligé de rester auprès du lit du grand-duc jour et nuit. Vers la fin du mois d'octobre il ne restait plus aucun espoir sur la guerison de S. A. Il s'affaiblit visiblement et perdit le goût pour tout ce que lui était avant agréable, même pour la musique, qu'il aimait beaucoup. Le docteur Bœrgrave disait que c'est un mauvais signe. L'impératrice qui se trouvait aussi indisposée, était tellement touchée de cette nouvelle, qu'elle ne cessait de pleurer à chaudes larmes. Je me rendis chez Bœrgrave en attendant des nouvelles sur la santé de S. A. A chaque instant arrivait un courier, envoyé par le chirurgien de la cour Guyon, qui nous en donnait des nouvelles. On annonçait que le grand-duc reste dans la même position sans se mouvoir. Vers les 6 heurs le même courier venait nous apprendre qu'on a aperçu la sueur sur le front du malade. Apprenant cette nouvelle Bœrgrave sotta de son fauteuil et me dit en allemand : a Lasst uns Gott danken, der Grosfiirst soU genesen». Dès ce moment-là il allait tous les jours mieux. A la mi-novembre le grand-duc quittait pour la première fois le lit, mais il était obligé de garder toujours la chambre jusqu'au mois de décembre. Après notre arrivée à Moscou, tout notre temps passait dans une grande oisivité, nous montâmes souvent à cheval. Au mois du mars arrivait à Moscou le prince de Holstein. S. A. apportait à l'impératrice comme cadeau le portrait de la princesse de Cerbst, fait par le fameux peintre Recher. Le prince fut logé au palais avec ses aides-decamp les colonels Schilde et Haère.

Peu de temps après, arrivait aussi la princesse de

Cerbst. Au premier moment l'impératrice était toute enchantée d'elle et lui fit cadeau d'une bague richement ornée de diamants. Au mois de novembre on célébrait les fiançailles du grand-duc avec la princesse. Le grandduc était tellement tombé dans l'oisiveté, qu'il chercha à se divertir même avec les domestiques. J'ai eu bien de la peine pour l'éloigner de cet amusement.

L'impératrice fit cadeau au grand-duc de la ville d'Oranienbaum. Au mois de février de 1745 le grandduc vient d'être atteint de la variole, et il était obligé de s'arrêter à Hotilovo (village). Il guerrit bientôt. L'impératrice, ainsi que la fiancée, étaient restées auprès du malade pendant deux mois.

Le même mois la cour revint à S.-Pétersbourg, où l'on fêtait par un grand bal et un feu d'artifice le jour du sacre du grand-duc.

L'impératrice m'avançait ( Stellin ) au grade de conseiller de la cour et m'acorda le titre du bibliothèquaire du grand-duc avec l'ordre de me trouver toujours auprès de S. A., même tous les matins, pendant que le grandduc faisait sa toilette, afin d'empêcher les domestiques de causer avec le prince, car leurs conversations étaient toujours de mauvais goût.

L'impératrice se pressa à marier le grand-duc et le 25 août on célébrait les noces de S. A. La mère de la grande duchesse repartit bientôt pour l'étranger. Le chancellier supposait cette princesse dangereuse, car elle s'attachait beaucoup à Lestocq et Brummer, Ce dernier reçut bientôt son congé, ainsi que Bergholz, avec une pension annuelle — le premier de 3000 roubles et le dernier de 2000 roubles. Brummer s'installa à Weimar où il mourut en 177

1745. Avant de se marier le grand-duc était tombé tout- a-fait dans le nid d'amusements (?).

Le grand-duc avait parmi ses attachés son oncle le prince Auguste de Holstein, son aide-de-camp le colonel Schilde, les gentilshommes de la cour Wileboi et TchernycheiF et le chambellan Diikker. Brummer était remplacé par le grand-maître d'artillerie Repnine.

Tous les matins, pendant que le grand-duc faisait sa toilette, on lui racontait ce qu'il y avait de nouveau dans IcH journaux.

1747. La femme du chambellan TchoglokofF, née comtesse Hendrikofffut nommée dame d'honneur de la grandeduchesse et de son mari. L'ancien élève d'im maître de danse — Laude, fut appelé à occuper le poste de Repnine. Tout s'améliorait à la cour. J'ai pris mon congé (Stellin) et la bibliothèque resta sous la surveillance des M" les domestiques de la cour.

1748. Le grand-duc néglige son éducation et passe tout son temps dans la société de Tchoglokoff.

1749. La cour se rendit à Moscou où le grand-duc habita son palais d'été, situé dans les environs de cette ville, et l'hiver il revint à Moscou pour assister tous les soirs au bal masqué. En 1753 Tchoglokoff mourut. Il fut remplacé par le comte Alexandre Ivanovitch Schouvaloff, en 1754, Au commencement de cette année la cour revint à S.-Pétersbourg et à cette époque on vit que la grande-duchesse était enceinte.

En été le grand-duc fit venir de Holstein une compagnie de grenadiers, dans laquelle se trouvaient les officiers : Zweifel, Steffens et le capitaine Ferster. Le grand-duc dévient tout-à-fait militaire et aprend à fumer le tabac. Avec l'aide du capitaine Dedekoff, il fait construire à Oranienbaum une petite fortresse.

Sur la proposition du grand-duc je suis entré de nonveau au service en qualité de bibliothèquaire. La bibliothèque fut transférée à Oranienbaum.

Le 20 septembre^ la grande-duchesse acoucha d'un prince. De grandes fêtes et bals à cette ocasion.

Fendant la guerre de Prusse en 1767^ le grand-duc assistait constamment au Conseil de la cour, et en été dès qu'il habitait Péterhoffou Oranienbaum, le secrétaire du Conceil avait l'ordre de présenter chaque semaine à S. A. les comptes rendus des séances; le grand-duc j faisait ses observations; mais après quelque temps en s'apercevant que les resolutions du Conseil étaient dirigées contre le roi de Prusse, il ne voulut plus signer le protocole, en disant qu'on trompe l'impératrice à l'égard tlu roi de Prusse, et que les Autrichiens ne méritaient point la confiance de S. M.

Le grand-d\ic recevait, je ne sais d'où, des renseignement les plus détaillés de tout ce qui se passait sur le théâtre de la guerre. Dans les journaux de S.-Pétersbourg on lisait souvent des articles qui parlaient de batailles gagnées par les russes et les autrichiens; alors le grand-duc en riant, disait ordinairement : c^tout cela n'est qu'un mensonge, je suis renseigné du contraire».

Un soir il vint à S.-Pétersbourg un courier autrichien portant la nouvelle, que le maréchal Daun venait de gagner à Torgau une grande bataille contre le roi de Prusse. Le comte SchouvaloflP d'après l'ordre de l'impératrice communiqua au grand-duc la nouvelle qui venait directement du champ de bataille. Le grand-duc envoya remercier Schouvaloff, mais en même temps lui faire l'observation que lui-même n'avait pas encore reçu des renseignements plus précis. Nous étions beaucoup étonnés des paroles du grand-duc, car la nouvelle, adressée

par le maréchal à la cour, devait être exacte. Sur cela le grand-duc répliqua: «Je sais très-bien que les Autrichiens aiment à mentir et à se donner des éloges, attendez jusqu'à demain et je vous dirais la vérité sur cettç affaire)). Le lendemain à 9 heurs du matin le grand-duc envoya me chercher et dès que je me présentai, il m'a dit : «Eh bien maintenant vous ne direz pas que je n'ai pas eu raison, en vous parlant hier de la bataille de Torgau. Ce matin je viens de recevoir des nouvelles, qui m'annoncent que pendant la bataille vers le soir l'armée prussienne se trouvait dans une mauvaise position, mais une attaque des hussards du général Zieten à décidé la bataille en faveur des prussiens. Daun se retira et perdit pendant sa fuite tout son bagage militaire. Le même soir cette nouvelle était apportée non seulement par le courier prussien, mais aussi par celui de l'Autriche.

Le 26 décembre à 4 heurs de l'après midi mourut rimpératrice Elisabeth et le grand-duc héritier monta sur le trône sous le nom de Pierre III. Après avoir reçu les félicitations des différents dignitaires de l'empire, il passa en revue la garde, vers le soir du même jour. Au moment où l'impératrice venait de mourir, près de son lit de mort, se trouvaient le confesseur Doubianski et l'archevêque de Novgorod Demetrius Sétchenoff. Le premier n'était jadis qu'un simple prêtre ; mais appelé à la cour pour remplir les fonctions du confesseur de l'impératrice, il sut trouver le moyen de s'enrichir. Tandis que le dernier, ex-professeur de l'Académie de Kieff était un homme honnête sous tous les raports et doué d'un grand esprit. L'impératrice Catherine II plus-tard tenait beaucoup à lui et quand Sétchenoff fut atteint d'une grave maladie, l'impératrice lui envoya son médecin de la cour Schilling, qui parvînt à le guérir.

Le procureur-général Ivan Ivanovîteh Mélissino, en parlant de Sétchenoff, disait souvent, que c'est le seul membre du Synode, qui soit privé de tout pedantisme et doué d'une pensée libérale et que, s'il y siégeaient seulement 3 personnes comme Sétchenoff, il serait bien facile à détruire tout le mal qui règne dans le Synode. Cet archevêque mourut à Moscou en 1767, après avoir exercé une grande influence sur les affaires du gouvernement.

Le lendemain de la mort de l'impératrice, l'empereur envoya 100,000 roubles à la commission spéciale chargée d'arranger la cérémonie des funérailles.

Pendant ce temps l'empereur vint un Jour à la fortresse et en visitant le palais de la^ monnaie, il dit: «cette fabrique me plaît beaucoup, si elle était à moi, j'aurai su bien profiter d'elle w.

Tous les jours l'empereur se levait à 7 heurs du matin et en faisant sa toilette, il donnait à ses aides-de-camp divers ordres. A 8 heures il était déjà dans son cabinet de travail, où venaient l'un après l'autre le généralprocureur, le i)résident du collège militaire et beaucoup d'autres persouneé qui avaient les principales fonctions de l'état. Ail heures l'empereur passait en revue la garde et puis il dînait à 1 heure.

Presque tous les jours l'impératrice venait le voir, mais jamais elle ne dînait avec lui. Chaque jour étaient invités à la table de S. M. tantôt général, tantôt le président.

Un jour le chambellan Ivan Ivanovitch Schouvaloff versait des larmes, en parlant de la défunte impératrice. L'empereur se mit à consoler Schouvaloff, en lui disant : a il faut oublier le chagrin et en souvenir de l'impératrice, tu me trouveras toujours ton plus fidèle ami».

L'empereur, je ne me souviens plus, à quelle occasion me disait une fois : ((je sais parfaitement bien que dans TAcademie des Sciences règne un grand désordre, maintenant j'ai beaucoup d'autres affaires plus importantes, mais sitôt que je serai un peu plus libre, je m'occuperais de votre Académie, Dès les premiers jours de son règne l'empereur fait revenir de leurs exile : le feldmarecbal Munich, le duc de Courlande, le comte Lestocq et beaucoup d'autres, à l'exception du comte Bestoujeff, car il l'accusait d'avoir des relations secrètes avec l'impératrice.

Avant tous revient le duc de Oourlande avec toute sa famille et s'installe cbee son gendre le baron Tcherkasski.

L'empereur, qui avait gardé la Courlande pour son oncle le prince George, recevant Bieren en audience lui disait: «CJonsolez vous et soyez sûr que vous serez content de moi — vous serez bien placé».

Munich revint en avril et occupa la maison de son neveu le baron Fitinghoff. Beaucoup de monde vint lui faire visite. Un jour Munich voyant un batallion de la garde qui faisait les exercices selon un système nouveau, disait : a: quel ordre magnifique, je n'y pus jamais parvenir». Depuis ce temps Munich était obligé d'acompagner l'empereur à chaque revue.

Du premier jour de réception à la cour l'empereur invita le duc de Courlande et Munich de s'embrasser et de lui promettre d'oublier tout ce qui s'était passé entre ces deux adversaires.

L'empereur s'occupe beaucoup de toutes les classes de la population, surtout il veut élever la classe bourgeoise au même niveau qu'elle est à l'étranger. Il trouve beau- ,coup de plaisir par rapport au projet que je lui ai fait pour envoyer dans toutes les villes du royaume des ouvriers

allemands qui devaient instruire les ouvriers russes quant à leurs métiers. L'industrie commence à prospérer, ainsi que le commerce. Des jeunes gens bien capables sont envoyés en Allemagne^ en Hollande et en Angleterre pour apprendre lu tenue des livres et le commerce et pour créer en Russie des comptoires de banque.

La chancellerie secrète (de la police) fût abandonnée ; la noblesse reçoit la liberté de ne pas être obligée d'entrer au service et le droit de se rendre h l'étranger. Du moment qu'on s'était aperçu que le jeune empereur était si infatigable dans les traveaux pour le bien de son pays, il a acquis l'amour général. Malheureusement les espoirs placés sur lui se sont dispercés bien vite. Après l'arrivée de son oncle le prince Georges, l'empereur avait tout-afait changé; il ne s'occupait que de ses troupes et oubliait les affaires les plus importantes du gouvernement. Il commença une réorganisation des régiments de la garde, ce qui lui fit beaucoup d'ennemis, surtout quand le bruit courût qiie la garde serait abandonnée et remplacée par des regimens de la ligne. L'^empereur disait souvent que la garde n'est bonne que pour faire la parade, mais que pour livrer des batailles elle ne serait pas capable.

Tous les jours à 11 heures comme je l'avais déjà dit l'empereur passait la revue de la garde devant son palais. Les regimens de la ligne, au lieu de leurs anciens noms de différentes provinces et villes, avaient reçu les noms de leurs colonels. Chaque colonel inventait l'uniforme de son régiment, ce qui donnait un drôle d'aspect aux troupiers. Les maréchaux et les généraux, qui étaient obligés de figurer aux revues, né connaissaient point le nouveau système de service militaire et c'est pour cela que chacun d'eux avait attaché à sa personne un officier^ de la ligne, pour s'instruire des détails de ce service.

Le faît suivant mérite bien d'être mentionne.

Un jour on présenta à l'empereur la liste des colonels qui devaient être promus au grade de général. Sur chaque nom S. M. faisait ses observations bien justes. Quand on arriva au nom du colonel OrlofF, l'empereur s'ecrîa : «éfFassez, éffassez! Je ne veux pas avoir au service un général, que les paysans avaient batonné». Et Orloff reçut son congé.

Le colonel OrlofF sous le règne d'Elisabeth fut envoyé avec son régiment dans les environs de Moscou pour calmer les paysans d'une campagne, qui s'étaient insurgés. Arrivé à la campagne, Orloff appela à l'ordre et ayant reçu un refus, il tira des coups de fusil sur les paysans, après quoi ces derniers se jetèrent sur Orloff et après lui avoir donné des coups des bâton, ils l'enfermèrent dans une cave. Orloff mourut en 1771

Le lOfévrier l'empereur célébra à Tzarskoé-Selo le jour de son aniversaire par un grand bal et un feux d'artifice. Ce jour-là il y avait beaucoup d'avancements en grade. Les deux frères Alexandre et Léon (Jcbi) Naryschkine étaient nommés — le premier grand-chambelan de la cour et le dernier grand-e^cuyer. Tous les deux étaient décorée du cordon . bleu. Le général Wileboa était promu au grade de général-feldzehmeistre, etc. etc.

Lors des fêtes de pâques l'empereur s'installa au nouveau Palais-d'Hiver. L'architecte italien Rastrelli lui présenta à cette occasion un grand plan du palais. Après avoir bien examiné le plan, l'empereur dit à son entourage : (cll faut que je recompense Rastrelli, mais je ne veux pas dépenser l'argent dont nous avons besoin. Je lui ferais un cadeau qui lui sera plus agréable que l'argent. Je connais bien son caractère ambitieux. Je lui

donnerais une décoration de Holstein et de cette manière, sans avoir dépensé de l'argent, je serai honnête à son égard)). Le même soir Rastrelli était décoré et invité à souper à la cour. Et vraiment Tarchitecte était parfaitement satisfait. Depuis que l'empereur habita le Palaisd'Hiver il ne fit que passer toute la journée avec des militaires, en négligeant les affaires importantes de l'Etat.

Le 28 juin. La garde voulut revenir.

Le général Wolkonski persuada l'impératrice de monter à cheval et de se mettre en tête des troupes.

Le 29 juin à 4 heurs du matin le lieutenant Alexis Orloff arriva à Péterhoff avec un détachement de hussards du régiment Miloradovitch pour arrêter les oflSciers et les soldats Holsteiniens

Remarques sur Pierre IIL

Depuis son enfance Pierre III était très-faible et délicat. Sa figure était pâle. Il portait la chevelure à la manière italienne. Il était doué d'un esprit assez vif et aimait beaucoup à disputer.

Il savait parfaitement bien juger les afiaires, mais son attachement aux plaisirs porta beaucoup de mal à son esprit et à son caractère. Il ne put jamais s'arrêter longtemps sur une pensée fixe. Il possédait une mémoire excellente, il aimait beaucoup à lire des traités militaires.

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