‹ Mémoires du prince Pierre Dolgoroukow (volume 2)Chapitre 4 sur 39 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SOMMAIRE : Les Stréehnew ; noble conduite de cette fiimille après son éléyatioii subite. — ' Les MUoslavski ; un médecin anglais exil^ en Sibérie ; vengeance de Pierre I sur un cadavre enterré depuis douze ans; une princesse aux troip quarts folle. — Les Matv^ew ; origine des Homoutow ; le célèbre boyar Matvëîew ; son fils le comte ; les immunités diplomatiques à Londres en 1708 ; un sénateur fiûsant pendre un fonctionnaire sur la place publique. ^- Les Narychldne ; leur origine ; leur rapide fortune ; la catastrophe du 15 mai 1682 ; haute position des Narychkine à la cour de Pierre I ; tentatives infructueuses d'alliances avec des maisons régnantes d'Allemagne ; refus de porter le titre de comtes ; hauteur d'Alexandre Narycbkine vis-à-vis de Pierre n ; luxe de cette famille. — Les trois IHb du chancelier Golovkine. — Conduite sublime de la comtesse Michel Golovkine. — Les Golovkine restent en Hollande ; leur retour en Russie ; le comte Greorge parlant le russe comme un étranger. — Les Saltyk<7«r ; émigration en Pologne de deux branches de cette fcmiille, dont l'une y reste définitivement. — Les deux Basile Fédorovitch ; le comte Simon ; senrices rendus par lui à l*impëratricc Anne. — Beux demoiselles d'honneur battues, fouettées et envoyées à la buanderie de la cour. — Les Lapouhine; leur grande position à la cour de Pierre IL — La belle M>me Lapouhine et sa liaison avec Beinhold de Loewenwolde. — Le mariage de la czarine Prascovia avec if amonow ; origine des Mamonow. — Les Schéiémétew ; illustration de cette famille ; le maréchal ; son genre de vie ; son testament qui ruina la branche aînée de sa postérité. —Le comte Pierre Schérémétew ; sa bêtise ; son égoïsme; sa conduite indigne envers sa soeur; histoire du saumon. — Les Rjevski. — Les Tatistchew. — Origine des princes Dondoukow. — L'historien Tatistchew ; sa fin étrange 5 ses travaux historiques, — Les léropkine. — Liste dea familles issues des opritchmki d'Ivan-le-Terrible.— Les Golovine; leur origine; le premier comte Golovine ; ses fils ; ses deux cousins-germains. »• Férocité de Pierre I à l'égard du vieux Mathieu Grolovine. — Destinée bizarre de la famille Aminow. — Les Boutourline ; le général Ivan Bontonrline ; le maréchal comte Boutourline ; sa nullité; le prihce-pape Boutourline. — Les orgies de Pierre I. -^ Le conclave, ou concile étranger à toute tristesse. — Les princesses-abbesses. — > Les princes-papes. — Le premier comte Zotow; son mariage. — Le confesseur Nadaijinski.

Tsi raconté, à la page 3, comment le czar IMichel Romanow, après la mort de sa première femme, la princesse Marie Yladimirovna Dolgoroukow, empoisonnée par les familles rivales de la nôtre, s'était décidé, snr Tavis de son père Pbilarète, à épouser Ëudoxie, la fille de Lucien Stépanovitch Stréehnew, un gentilhomme obscur et pauvre, dont la famille avait été anoblie un siècle auparavant, et qui labourait lui-même son champ avec Taide de quelques serfs qu'il possédait. Ca-

mariage eut lieu le 5 février 1626. La famille Stréchnew reçut de vastes propriétés, et le respectable Lucien Stépanovitch, devenu un fort grand seigneur, eut la noblesse d'âme de conserver dans une armoire, sa vie durant, ses modestes habits de cultivateur, afin, disait cet homme excellent, de ne point se laisser dominer par Torgueil.

La nouvelle czarine avait trois soeurs : Taînée se trouvait déjà mariée à un pauvre gentilhomme appelé ÉlizareTchéboukow; des deux autres: Fune, qui était laide et d'une^anté ebétive, Jut mariée à un gentilhomme de bonne maison et riche, Matiouchkine; la plus jeune, fort belle de sa personne, épousa le plus grand seigneur de la Russie, le prince Vorolynski. •— • La czarine avait aussi un frère, que l'on maria avec une princesse Lykow, et de cette façon, la famille Stréchnew prit rang au sein de la haute noblesse russe.

. Le boyar Tihone Nikititch fut Fun des amans de la czarine Natalie Narychkine.et le père de Pierre P'. Lors du procès des strélite, ces derniers le disaient sâfis se gêner, et ajoutaient : t voyez tous les enfans » du czar Alexis de son premier mariage; ils sont tous scrofuleux, et »tous couverts de pustules, mêrtie la czarine Sophie, la mieux por- » tante de toutes; tandis que les deux enfans de la czarine Narychkine, > Pierre et Natalie, sont forts, vigoureux et florissans de santé.»

Un jour, à la cour, après un repas très-copieux, Pierre I" dit, en montrant le comte Ivan Moussiné-Pouchkine : «celui-là sait au moins

• qu'il est le fils de mon père, mais moi, je ne sais pas seulement au » juste de qui je suis le fils !» et se levant . de sa place, il se dirigea vers Stréchnew assis à ^ahle : « Tihone Nikititch, dis-moi la vérité : » es-tu mon père? » Stréchnew, tout ahuri, se taisait. Pierre, fortement pris de vin, le saisit au collet^ et le secouant, cria : « répond|-moi, ou

• je t'étrangle!» -— «Sire, répliqua Stréchnew, je ne sais en vérité

• que vous dire : je n'étais pas le seul! » Alors Pierre se couvrit le visage avec les mains et sortit de la salle.... Ce Tihone Nikititch était un homme de beaucoup d'esprit, d'un caractère énergique ei cruel.

Sous le règne de Pierre II, la famille Stréchnew occupait une position très-élevée. Sa richesse et ses liens de parenté avec la famille impériale se trouvaient encore rehaussés par l'influence du vice-chancelier Ostermann, marié à la soeur aînée des quatre frères qui représentaient alors cette famille, éteinte depuis eu lignée mâle le li novembre 1802. La cousine -germaine du dernier Stréchnew, veuve du général Glébow, obtint, le 19 avril 1803, pour ses deux fils Pierre et Dmitri l'autorisaljon de s'appeler « Glébow-Stréchnew. » Le plus jeune mourut célibataire; Pierre laissa un^fils, Fédor, mort célibataire il y a quelques années, et dont la nièce. M"* de Brevero, ayant épousé le prince Michel Shahovskoy, celui-ci a hérité du nom de Glébow-Stréchnew*.

♦ Il y a en Bussie plusieurs familles du nom de Glébow; celle dont il est question ici, est de la même origine que les Ladyjenski. Voyez l'article des princes Romodanovekl, page 54.

La femiile Mfloslavski était une branche de l'ancienne famille litfana* nienne des Korsak* dont un membre, Veûceslas, accompagna en Russie la princesse Sophie de Lithuanie, fille du grand-duc Vitold, lorsifu'eUe vint ^ouser le grand-duc de Moscou Basile II, en 1390. Venceslas embrassa la religion grecque; se fixa en Russie, se maria et eut un fils, Fédor, dont les trois fils aînés furent la souche des nombreuses branches de la famille Korsakow, et le plus jeune, Térentiy, ayant en pour sa part la terre de Miloslavka, légua à ses descendans le nom de Miloslavski. — Le czar Alexis Romanow épousa, le 16 janyier 1648, Mariej fille d'ÉIîe Danilovitch Miloslayski; elle fut la mère des czars Fédor lïl et Ivan V, ainsi que de la célèbre czarine Sophie.

La nouvelle czanne avait deux soeurs, dont Tune épousa le boyar prince Dmitri Alexéiévitcb Dolgoroukow; eHe fut la grand'mère du maréchal et c'est d'elle aussi que se trouvent issues les deux branches cadettes de notre maison. L'autre épousa le vieux boyar Boris Ivanovitch Morozow, ancien gouverneur et favori du czar Alexis f.

Les Miloslavski reçurent, comme c'était l'usage, de vastes terres, contractèrent de grandes alliances et jouèrent à la cour un rôle fort important jusqu'au moment où Pierre I*', qui les abhorrait, prit le pouvoir en main. L'un des membres de cette famille exerça surtout une grande influence sur l'esprit de Fédor IH et de la czarine Sophie; c'était Ivan Mthaïlovïtch Miloslavski, un homme d'une intelligence supérieure et d'une énergie de 1er. Sous le règne de Fédor, il dirigea à la f(HS plusieurs branches de l'administration. Après la mort du czar et Tavénement au trône du jeune Pierre sous la régence de la czarine Natalie Narychkine, Ivan Mihailovitch et ses deux neveux les Tolstoy, fils de sa soeur (voyez page 20), furent les principaux instigateurs de la terrible insurrection qui éclata le 15 mai 1682, ensanglanta les rues de Moscou pendant trois jours, coûta la vie à plusieurs membres de la (àmiile Narychkine, à plusieurs boyars, entre autres au célèbre Matvéiew, associa l'idiot Ivan Y à la couronne du jeune Pierre, et arracha la régence a la mère de celui-ci pour la placer entre les

* Les Korsak, toute prétention mythologique mise à part, sont fort anciens, mais les prétentions sont comiques. La respectable madame Vassiltchikow, dont la mère, madame Arharow, avait été nne Korsakow, me faisait voir un jour (en riant comme de raison) une ancienne généalogie des Korsakow, tronvée dans les papiers de sa mère, et débutant par ces mots inimitables : ** Sans remonter plus haut, commençons par Hercule."

t A cette époque, les femmes, en Bussie, se trouraient enfermées à ^orientale, et ne voyaient ancon homme, excepté leurs parens et leurs médecins; dans la chambre à coucher, un petit fouet (H-ieTsa) se trouvait suspendu au mur pour rappeler aux' femmes leur position. Madame Morozow, une jeune et beUe brune aux beaux yeux, ennuyée de -son vieux mari, se laissa conter fleurette par son médecin, un jeune anglais nommé Bamsley. Morozow fit saisir ce dernier et l'exila en Sibérie, où Bamsley embrassa la religion grecque, se maria et devint la souche de la famiUe Bonmachow.

mains da Sophie^. Mi]oslavski mourut le 27 juillet 166ï5^ à Fâge de 56 an3, — Douzç ans après sa mort, lors d*une nouvelle révolte des strélitï, Pierre I", ayant appris, par l'enquête, que le défuat avait été le principal moteur de celle de 1682, et quMi avait surtout eherché à bien inculquer aux strélitz Fidée que Pierre n'était point le fils du czar Alexis, fit déterrer le cadavre de Miloslavski, le fit placer sur un traîneau attelé de douze porcs et accompagiaé du bourreau, le fit amener au village de Préobrajenskoïé où se trouvait Tinquisition politique, fit ouvrir le cercueil par la main du bourreau, bâcher le cadavre en morceaux, et fit ensuite enterrer ces morceaux sous le sol de la chambre où d'ordinaire avaient lieu les tortures

La famille Miloslavski tomba dans une ciisgrâce complète et disparut de. la cour. Néanmoins, la branche aînée, laquelle n'avait pris aucune part aux insurrections des strélitz, conserva sa grande fortune, maigre que Faîne des deux frères qui représentaient cette brandie, Alexandre, fut marié à Sophie Sakovnine, fille d'Alexis Prokofiévitch Sakovuiue^ l'un des principaux conspirateurs de 1697, et que .Pierre I" fit torturer jusqu'à ce que la mort s'en suivit. — Sous le règne de Pierre II, Alexandre Miloslavski maria son fils unique, Léon, avec une Dolgoroukow, nièce du marécbal, alors si puissant à la cour. La fille aînée d'Alexandre Miloslavski, Marie, avait épousé le prince Serge Galitsyn^ l'un des fils du gouverneur de Pierre I*'. Cette princesse Galitsyne avait des manies et des extravagances qui frisaient la folie; ainsi, pour passer une chemise, deux femmes de chambre étaient obligées de tenir la chemise entr'ouverte ; la princesse, de la chambre voisine, après avoir fait trois signes de croix sur sa poitrine, s'élançait, et si la tête entrait facilement dans l'ouverture de la chemise, c'était, à ses yeux, un présage de ce qu'il ne lui arriverait aucun malheur dans le courant de la journée, mais si la tête venait à manquer l'ouverture de la chauise, alors la cérémonie était à recommencer et à renouveler jusqu'à une heureuse réussite.

D'après les vieilles superstitions russes, la rencontre d'un prêtre devant porter malheur, la princesse Galitsyne, toute bigote qu'elle était, chaque fois qu'elle rencontrait un prêtre dans la rue, crachait, du côté opposé, par la portière de la voiture, et si ou lui en demandait la cause, elle répondait : « OTiiJiëBkiBaiocB OTi aooa. »

La famille Miloslavski s'est éteinte en 1791.

* La czarine Sophie, qui yisait au trône, peu de temp» avant sa chute avait ftiit graver, en Hollande, son portrait avec la couronne de Monomaqne sur la tête et l'inar cription russe : *' Sophie Alexéieyna, par la grâce de Dieu, csarine et autocratice de toutes les Russies." Lovb de sa chute, l'on s'empressa de détruire ce portrait, dont les exemplaire;* sont devenus d'une insigne rareté. Il ne m'est aiTivé d'en voir que deux dans ma vie : l'un à Péter&bourg chtz le prince Alexandre lacovlévitch JLahanow^ comraodone du yacht-club russe et savant bibliophile; l'autre, chet M. Millier, Uhnm et bibliophile à Amsterdam.

— loa —

C'est au célèbre Màtvéiew, l'un des hommes les plas remarquables du dix-septième" siècle, que les Narychkine sont redevables de leur élévation. Le trisaïeul d'Artamon Serghéiévitch Matvéiew, Cyrille Ivanoviteh, avait figuré comme voïévode dans la campagoe des Russes contre les Tatars 4e Kazan en 1S44, mais sa desoendasice resta pauvre et obscure, et le célèbre Matvéiew commença sa carrière en qualité de petit officier des strélkz. Heureusement pour lui, sa mine avenante et les agrémens de sa personne lui pcoeurèreni la chance d'épouser la fille, déjà nullement jeune et plus âgée que lui, d'un étranger fort civilisé, qui avait lait fortune au service russe. Grégoire Hamilton, de Tune des nombreuses familles écossaise de ce nom, était venu chercher fortune en Russie dans les premières années du dix-septième siècle. Il avait une fille, Eudoxie, qui épousa Matvéiew, et deux fils : Pierre et Alexanî're. Pour russifier ses enfans, il leur fit embrasser la religion grecque, et leur ordonna de s'appeler « Hamoltow.» Les deux fils de Pierre : Mina et Ivan, pour, se russifier «ocore mieux, se firent appeler c Homoutow, > et le fils unique de Mina, Alexis, fut le trisaïeul du général Homoutow, ataman des Cosaques du Don, mort en 1864*.

Cette alliance avec une. famille écossaise, en introduisant Matvéiew dans la société des étrangers qui, de jour en jour, devenaient plus nombreux en Russie, lui inspira le goût de J'élude; lui apprit à uq point tenir sa femme enfermée comme c'était l'usage génial en Russie; l'initia à un genre de vie européen, et donna à sa maison un cachet de civilisation auquel il fut redevaMe, à la fois, et de sa faveur au* près du czar Alexis, et dei^ ennemis, nombreux et acharnés, que son goût pour les usages occidmtaux lui suscita parmi les fanatiques du statu qnOj toujours également absurdes et haineux, à toutes les époques et dans tous les pays.

Le czar Alexis avait pris Matvéiew en affection, l'avait nommé surintendant de ses spectacles et allait parfois souper chez lui en petit comité. Dès le moment où le czar devint veuf de sa première femme Marie Iliinichna MiloslaVski, morte le 4 mars 1669, Matvéiew forma le projet de lui faire épouser une j^ne personne sans fortune, mais très-belle, que sa femme avait prise dans la maison et traitait comme sa propre fille. Le père de cette jeune personne, Cyrille Narychkine, avait été capitaine dans le régiment de cavalerie (peârapcEiâ iio.iKi), commandé par Matvéiew, et le frère de Cyrille, Fédor, était marié à une Homoutow, nièce de la femme de Matvéiew. Ce dernier s'y prit avec beaucoup d'habileté; il sut rendre le czar amoureux de Natalie Narychkine (elle étsût née en 1651, et avait 22 ans de moins qu'Alexis)

* Il existe en Russie encore une famille du nom de Homoutow, issue de Dmitri Homoutow^ propriétaire dans le district de Rouzarprorince de Moscou), en Pan 1504, et dont le petlt-fiis, Michel Nikititch, Ait tué à la prise de Eazan, le 2 octobre 1552. A cette fiumile appartenait l'ancien gonvemeur de Viatka.

et le mariage eut lieu le 22 janvier 1671. — Seize mois après, nacfuit Pierre I*% fils, disait-on généralennent dans le temps, du boyar Tihone Nikitftch Stréehnew; la czarine Natalie étant connue par la légèreté de sa conduite. Matvéiew acquit un crédit immense. Le célèbre Ordyne- Nastchokine, l'un des hommes les plus éminens de son époque, et qui dirigeait avec un remarquable talent le départaient des affaires étrangères (nocojBCKÎâ opHKaai»), fut obligé de: se retirer devant le toutrpuissant favori, et alla cacher son dépit dans un couvent où il se fii moine. Matvéiew réunit et cumula entre ses mains la direction : des affaires étrangères; celle des départemens (apnKasbi) des strâitz, de la cour, de la Petite-Russie, de Kazan, d'Astrahan et de la monnaie. Homme de mérite et de talens variés, il mena bien les affaires; il avait Tart de manier [es hommes, de s'en faire aimer; il déguisait une grande finesse sous un air franc et ouvert, et une forte énergie sous les dehors d'une affabilité douce et cordiale. Sous bien des rapports il était supérieur à son temps. Ainsi, il n'était nullement superstitieux; il ne pouvait souffrir l'ivrognerie, dont l'usage se trouvait alors si répandu; il lisait beaucoup; il possédait une bibliothèque; un cabinet de physique et un petit laboratoire de chimie, ce qui, aux yeux de ses ennemis obscurantistes, le fit passer pour un sorcier ayant des relations avec les démons!

Au lit de mort du czar Alexis, en janvier 1676, Matvéiew travlailla ardemment à le décider à léguer la couronne à son jeune fils Pierre, au détriment des deux fils du premier lit, et à confier la régence à la czarine Natalie, ce qui l'aurait rendu lui, Matvéiew, l'arbitre des destinées du pays : Natalie étant une femme d'un esprit borné et complétment incapable de gouverner. Mais il échoua devant l'influence et l'habileté des Miloslavski, d'Ivan Mihaïlovitch surtout, dont j'ai parlé plus haut, influence vivement appuyée et renforcée par celle du patriarche Jbacbim, ennemi déclaré des innovations et des usages européens, et par conséquent de Matvéiew.

Le fils aîné d'Alexis, Pédor fil, monta sur le trône; Matvéiew fut envoyé en exil dans la petite ville septentrionale et éloignée de Poustozersk, et seulement au bout de quatre années il obtint l'autorisation d'habiter la petite ville de Louh, à 500 verstes de Moscou.

En 1682, Fédor mourut, après avoir, trois mois avant son décès, aboli le méstnitchéstvo (voyez page 3), et avoir, par cette mesure d'ailleurs sage et indispensable, irrité et exaspéré un grand nombre de familles. Ceux d'entre les boyars qui avaient poussé à ce coup d'état, et en première ligne le prince Michel louriévitch Dolgoroukow et Ivan Maximovitch lazykow, devenus l'objet de la haine des partisans des anciens usages, se rangèrent du côté du jeune czarévitch Pierre, et décidèrent Fédor à léguer la couronne à ce frère consanguin, par la cause, très-légitime d'ailleurs, de l'imbécillité reconnue de son frère

— loi —

germain, iTjan. — Fédor mourat le 27 avril 1682 ; le jeune Pienfe fut proelamé ozar; sa mère Natalie fut déclarée régente, et Ton envoya un Courier à Matvéiew pour Tinviter à arriver à Moscou en toute hâte; D arriva le 10 mai, mais le 15 du même mois une insurrection ter^ rible éctata : les strélitz, poussés par la czarine Sophie, les Miloslavski, les Havanski, les Tolstoy, envahirent le Kremlin et le palais des czars, massacrant tous ceux qui leur tombèrent «ous la main : Matvéiew, lazykow, le prince Michel Ddlgoroûkow, son vieux père le prince George; les deUx aînés d'entre les cinq frères de la- czarine Natalie Narychkine, furent tués et leurs cadavres hachés> littéralement mis en morceaux.

- Un nègre, nommé Ivan, qui avait servi Matvéiew et lui était fort dévoué, ne craignit point de se présenter au milieu de ces strélitz sauvages, ivres de vin et de fureur; malgré les avis à lui donnés sur le danger qu'il courait, il ramassa les morceaux tiachés et épars du cadavre de son maître qui avait été bon et affectueux pour lui, et aii milieu de coups de fusil qui retentissaient, en présence du s^mg qui poulak dans les rues, il eut le courage d'aller pieusement inhumer ces restes précieux à côté du tombeau de la femme du défunt, dans la eour de l'église de Saint -Nicolas (Cb. HflROJBfl lit) na Ctojh*)* Le respectable nègre passa le reste de ses jours dans la maison dii fils de Matvéiew, traité comme un ami;^ quand il mourut, on lui fit des funérailles pompeuses, et on Tinhuma à côté du tombeau de son ancien maître, à la mémoire duquel il avait, au milieu de circonstances si terribles, témoigné une fidélité si dévouée et si courageuse.

Matvéiew laissa un fils, André; celui-ci avait à peine dix-sept ans lors du massacre de son père; on eut toutes les peines du monde à le sauver de la fureur des strélitz insurgés : on le déguisa, ainsi que les trois plus jeunes frères de la czarine Natalie Narychkine, en habits de paysans, et de cette façon Ton parvint à les faire ^ader de Moscou;

André Matvéiew n'avait point hérité de Fesprit ni des talens de son père, non plus que de son aménité, de sa grâce, de son habileté diplomatique à manier les hommes; il était, lui, tout d'une pièce, mais loyal, honnête et franc. — Aussi Pierre I" le traitait-il avec beaucoup d'affection. — Il fut ministre de Russie à La Haye, puis à la cour de Louis XIY, et ensuite à Londres, où il lui arriva une aventure inouïe. Le 21 juillet 1708, il se rendait, après dîner, à Sommerset-House, lorsqu>en route trois hommes arrêtèrent son carrosse : deux ouvrirent la portière et se placèrent dans la voiture, le troisième monta sur le siège et arracha les rênes des mains du cocher. Les deux hommes qui e'étaient introduits dans le carrosse se mirent à rosser le ministre el lui déchirèrent ses habits. La foule, accourue à ses cris, obligea le carrosse à s'arrêter; on les fit tous entrer dans une taverne voisine, mais là les hommes, qui avaient exercé cette violence, exhibèrent un

mandat d'arrêt, signé par te shôriff, pour une dette de cinqulante livret sterlings, L'on jeta Matvéiew dans un fiacre et on le mena à ia prison, où il fat incarcéré. — r Le corps diplomatique, à rexcejption du ministre de Suède (qui fut, dit-on, la cheville ouvrière de ce scandale)^ prit, comme de raison, fait et cause pour Matvéiew, qui (ut élargi immédiatemeiit et quitta TAngleterre sans prendre congé de. la reine Anne; après avoir renvoyé le cadeau d^usage à lui adressé par la reine et refusé d'accepter le yacht, que Ton avait mis à sa dispositimi pour le voyage. Ce fut seulement le 19 septembre que la reine adressa au czar une lettre d'excuses, et seulement au bout de deux années, le 5 février 1710, c'est-à-dire après que la bataille de Poltava eut dét cidé la question de la lutte entre la Russie et la Suède, un ambassadeur anglais, lord Whitworth, vint présenter des excuses à Pierre !•*, lequel, préoccupé encore de sa guerre contre la Suède et de ses projets sur la Turquie, ne fit aucune démarche comminatoire, et laissa tomber l'affaire.

Matvéiew fut envoyé, comme ministre, à Vienne, où Charles YI le créa comte du saint-empire. — De retour en Russie, il fut sénateur et présida le collège de la justice; ensuite il fut gouverneur-général de Moscou. Envoyé, Fannée qui précéda sa mort, pour inspecter les administrations de diverses villes, et ayant trouvé, dans celle de Péréiaslaw-Zaleski , immensément d'abus, il fit pendre, sur la place publique, le secrétaire du voïévode de cette ville; mais le gouvernement de Pierre II n'était plus féroce comme l'avait été celui de Pierre P' : Matvéiew fat invité à donner sa démission. Il mourut en 1728, laissant, de sa première fenune Anna Stépanovna Anitchkow, une fille, la comtesse Roumiantsow, mère du célèbre maréchal. De sa seconde femme, dont j'ignore le nom de famille, et qui fut holmeisterine de la duchesse Anae de Courlande, le comte Matvéiew laissa deux filles et un fils, Fédor, avec la mort duquel, en 1734, cette maison s'éteignit. De ces deux filles, l'aînée, Natalie, épousa un prince Mestcherski, et la seconde, Pauline, fut mariée à Ampley Stépanovitch Schépélew, lieutenant-général et lieutenanf-colonel aux gardes sous le règne d'Elisabeth.

Il y avait une famille Narychkine d'origine tatare, qui s'était fait baptiser au seizième siècle. Elle était assez riche, et s'éteignit au dixseptième siècle.

D existe encore de nos jours une famille larychkine, dont le premier aïeul, Ivan larychkine, fut tué dans la dernière campagne contre les Tatars de Kazan, en 1552. Ses descendans étaient pauvres. L'un d'eux, Polycarpe Borissovitch, reçut une terre du czar Basile Scbooiski, et avec son fiU Basile et son frère Polyeucte (tous les deux décédés sans postérité), il échangea son nom contre celui de < Naryclikjne > exemple bientôt suivi par ses quatre cousins-germains, quatre frères.

fils de son oncle Ivan larycbkine : Polyeucte, Filimone, Thomas et Ivan. Ds ont été la souche des Nàrychkine aetnels*. Ils avai^t passé leur enfance au village de Staro-Kirkino, à 20 verstes de la ville de Mihaîlow (dans la province actuelle de Riazane). Polyeuete, tué au siège de Smolensk en 1634, laissa deux fils : Cyrille et Fédor; ce dernier épousa Anna Pétrovna Homontow, nièce de la femme du célèbre Matvéiew; et Cyrille servit dans le régiment de cavalerie (peftTapcKîi fiai Kl»), commandé par Matvéiew, qui le fît arriver au grade de capitaine. Cyrille avait épousé Anna, fille d'un pauvre noble du district de Kachira (dans la province actuelle de Toula), Léonce Dmitriévitch Léontiew; il en eut cinq fils : Ivan, Athanase, Léon, souche de la branche aînée des Nàrychkine; Martémiane et Fédor, et deux filles : Natalie et Ëudoxie, morte jeune, le 9 août 1682, sans avoir été mariée. — Les deux fils aînés furent massacrés par les strélitz, le 15 mai 1682; Tun avait 23 ans, Tautre 20 ans; ils ne furent point mariés. Martémiane, de son mariage avec la tante du dernier czarévitch

* Polyencte, le grand-père de la mère de Pierre I, a été la souche de la bnncshe aînée des Nàrychkine, anjourd'hui reprësentée par le jeune Basile LyoTÎtch Nàrychkine et par son grand-oncle Emmanuel, (le véritable père de cehii-cî était le prince Grégoire Gagarine, auquel il ressemble, non certes pour l'esprit ni Pélégance des manières, mais pour les traits du visage, d'une façon si û-appante que le comte Michel Wièlhorski, ai connu pour ses distractions, lui disait un jour : "bonjour, Gagarine").

FilimQne IvanovH^ Nàrychkine a été la, souche de la seconde branche, représenta par deux frères, petits -fils, par leur mère, du célèbre comte Kastaptcfaine, et leur cousin-germain Alexis Ivanovitch, célibataire. Des deux freines, l'un, Anatole Dmitriévitch, est célibataire; l'ainé, Fédor Dmitriévitch, gendre du respectable grandëchanson prince Dolgoroukow, n'a qu'une fille. A cette branche appartenaient : Simon Grigoriévitch^ l'ami du czarévitch Alexis, exilé par Pierre I, et rappelé par Catherine I, qui le nomma hoAneister de la cour de la duchesse Anne de Holstein, et ■on petit-neveu Alexis VassîUévitch, sénateur sons le règne de Catherine II.

Thomas Ivanovitch Nàrychkine fut le graud-père de CyriUe Alexéiévitch, premier commandant de la place de Pétersbourg et ensuite gouverneur de Moscou. De ses deux fils^ l'aîné, Simon, fut grand-veneur sous les règnes d'Elisabeth et de Catherine II, et le plus jeune, Pierre, fut la souche des troisième et quatrième branches.

A la troisième branche appartenait l'excellent et respectable décembriste Michel MîhaUoVitch Nàrychkine. Son neveu, lequel ne lui ressemble guère^ est aujourd'hui gouverneur i Eazan.

La quatrième branche est représentée par deux fières, dont l'idné habite Paris, et le plus jeune habite Moscou, où il est marié à une demoiselle Ouchakow.

Ivan Ivanovitch Nàrychkine fut la souche des cinquième, sixième et septième branches.

La cinquième branche est représentée par Dmitri Ivanovitch Korychkine, et se» enfius. Sa soeur, ci-devant princesse loussoupow, est remariée à M. Chauveau.

La sixième branche n'a qu'un seul représentant : Alexis IvanoWtch, marié à M-Ue Hroustchow. La veuve de son neveu, M>Ue Knorring, est remariée à M. Alexandre Dumas fils.

Noua ignorons eii se trouvent en ce moment les représentans de la septième branche.

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de Kassimow (broyez. page 98), ne laissa qu'une fille, 'mariée au prince Basile Galitsyne, frère de ma trisaïeule. Fédor ù'eut point d'enfans de son mariage avec une Galitsyne (en secondes noces princesse Répnine)-

Les deux filles de Cyrille Narychkine demeuraient chez madame! Matvétéw, et j'ai raconté comment on arrangea le mariage de Faînée avec le czar Alexis; à peine le mariage eut-il été décidé, que Cyrille fut nommé stolnik*, seize jours après la noce, il fut avancé comme doumnoy dvorianins'^ le jour de la naissance de Pierre I*', il fui nommé okolnitchyiy et six mois après, le 27 noveijabre, il fut créé boyar. 11 reçut, chaque année, des terres considérables, et à Tépoque de la mort du czar Alexis, il possédait 88,000 serfs.. Lors de la terrible catastrophe du 15 mai 1682, il fut saisi par les strélitz^ le titre de grand-père du petit czar Pierre le sauva de la mort, mais ne put le préserver des outrages; roué de coups, il eut les bras liés, fut placé sur une charrette remplie de fumier et conduit ainsi au couvent dei Saint-Cyrille, sur le lac de Béloozéro, où i] fut contraint à se faire moine sous le nom de Cyprien. Quelques mois après, il fut élargi, ses voeux forcés furent annulés; il revint à Moscou, et y finit ses jours le 30 avril 1691, à l'âge de 68 ans, après avoir passé, toujours avec une rapidité inouïe, par les extrêmes de la prospérité ainsi que de rinforlune. C'était un homme d'un esprit médiocre, d'un caractère dur, hautain, orgueilleux et généralement peu aimé de tous ceux qui l'approchaient.' Son fils Léon joua un grand rôle à la cour de son neveu Pierre !•'; il posséda toute la confiance de celui-ci et mourut en 170S, à l'âge de 41 ans. De sa première femme, dont je ne connais point le nom de famille, il eut deux fils, Alexandre et Ivan, et trois filles : Agrippine, mariée au prince Tcherkaski; Pauline, morte sans avoir été mariée, et Alexandrine, qui épousa le célèbre Yolynski. De sa seconde femme, une Saltykow (en secondes noces maréchale comtesse Schérémétew), il eut deux filles : Marie, qui épousa un Galitsyne, cousin-germain de ma trisaïeule, et n'eut point d'enfans, et Anna, mariée au prince Alexis Troubetskoy, souche des cinquième et sixième branches de cette famille, c'est-à-dire des Troubetskoy de la corde (voyez page 59).

Le second fils de Léon, Ivan, capitaine de vaisseau, fut un homme très-nul, mais auquel son immense fortune et son litre de grand-oncle de l'empereur Pierre II assuraient une positron considérable à la cour et dans le monde; il épousa une Narychkine, fille du premier commandant de la place de Pétersbourg, et laissa une fille, mariée au hetman comte Cyrille Razoumovski, auquel elle porta en dot la moitié de l'immense fortune de la branche aînée des Narychkine. Son frère aîné, Alexandre Lvovitch, était un homme d'esprit, d'énergie, mais du caractère le plus altiei' et le plus hautain. Il jouissait d'une grande considération auprès de son cousin-germain Pierre P', qui l'appelait

iamilièrement «Lvovitch». Seal d'entre: tous les amis du czarêvitch Alexis, il ne fut point arrêté, ni interrogé lors de ce terrible procès^ Pierre P' le nomma, à Tâge de 25 ans, ministre de Russie en Espagne, inais des difficultés surgies entre les deux cours arrêtèrent son départ^ lequel n'eut point lieu. Dans les lettres de créance déjà rédigées et signées (et dont Toriginal doit se trouver aux affaires étrangères )) Pierre 1^' l'appelait cmon cousin le com^e Narychkine», mais il ne voulut point porter ce titre. A Fa cour, il se trouvait placé, lui, son frère et ses soeurs, sur un pied de princes et princesses du sang plutôt que sur celui de sujets; ainsi, dans la relation officielle et imprimée des obsèques de Pierre I*', l'on peut voir les deux soeurs de Narychkine qui n'étaient point encore mariées : Marie (depuis princesse Galitsyne) et Anna (depuis princesse Troubelskoy), figurer dans le cortège, immédiatement après les princesses de la famille impériale, accompagnées, comme elles, de chevaliers d'honneur (accHCTenTbi), et précédant, non > seulement les femmes des plus hauts dignitaires^ non-seulement les dames à portrait, mais encore le duc dé Holstein et le jeune grand-duc Pierre (depuis l'empereur Pierre II), qui venaient après les deux demoiselles Narychkine. L'orgueil d'Alexandre Lvovitch lui avait à un tel point, comme l'on dit vulgairement, fait monter la moutarde au nez, qu'il s'était mis en tète d'épouser une princesse d'une oiaisou régnante d'Allemagne. Dans ce but, il rechercha une princesse de Hesse-Wanfried; ensuite une autre de la maison d'Anhalt-Coëthen, puis encore une ou deux; toutes l'envoyèrent promener, et il se décida à la fin à honorer de son choix une comtesse Apraxine, petite-niècedu grand^amiraL Ayant adressé à Pierre II ses représentations, fort loyales d'ailleurs, sur son genre de vie, sur sa passion effrénée pour la chasse qui l'enlevait à toute occiupation sérieuse, il reçut l'ordre de quitter Moscou. Il se retira dans sa terre de Tchaschnikovo. Un jour l'empereur se trouvait dans le voisinage à une partie de chasse; un voisin de Narychkine, un certain Koziow, l'engagea à aller trouver l'empereur et à lui faire des excuses : «voilà encore!» s'écria Narychkine, «est-ce que par hasard il se serait imaginé être plus que moi; je «suis bien son égal et de plus son grànd-oncla; c'est à lui à me «demander pardon 1» Koziow eut Finfamie d'envoyer une délation au fiujet de ces paroles, et le fier grand seigneur fut exilé dans ses terres du district de Schatsk, à 500 verstes de Moscou; il y resta jusqu'à Pavénement au trône de l'impératrice Anne. Celle-ci, bien qu'elle n'aimât point la famille Narychkine, tint compte à Alexandre Lvovitch de sa disgrâce sous Pierre II; elle le nomma sénateur, président du collée du commerce et directeur - général des bàtimens impériaux; l'avènement au trône de sa nièce Elisabeth vint encore augmenter la position de Narychkine, lequel mourut en 1745, à l'âge de 61 ans. A une époque d'intrigues de cour, il n'intrigua jamais; à une époque

de bassesses et do platitudes, il se montra orgueilleux et hautain jusqu'à se faire exiler; enfin, excès pour excès, mille fois vaut mieux, vis-à-vis des hommes puissans, Texoès de l'orgueil hautain plutôt que celui d'une platitude basse et vile, ce trait distinctif et déplorable de la plupart d'entre ses contemporaine, — et j'ajouterais — des nôtres également.

Il y avait, à la cour de Pierre II, un Narychkine très-bien posé : c'était Simon Grigoriévitcb, ancien aidè-de-eamp-général de Pierre I*^ Ami du czarévitch Alexis, il se trouva fortement compronûs lors de sa catastrophe; arrêté, interrogé, il fut redevable de son salut au nom qu'il portait, ce nom de Narychkine si cher à Pierre I*"; il fut exilé sans avoir même été dépouillé de sa fortune, faveur complètement exceptionnelle. Catherine V% qui témoigna toujours les plus grands égards à la famille Narychkine, le rappela et le nomma hofmeister de la cour de sa fille la duchesse de Holstein. A l'avènement d'Anne au trône, il quitta le service avec le grade de général en chef et se retira de la cour, habitant Moscou en hiver, et ses terres en été. Il avait de l'esprit et de la finesse.

II y avait encore un Narychkine à la cour, un jeune homme brillant, élégant, le Lovelaee du temps, donnant la mode et le ton du jour : c'était Simon Kirilovitch, fort jeune encore, puisqu'il était né en 1740. La grande-duchesse Elisabeth fut séduite par sa bonne mine, son élégance et son aplomb; il devint son amant, mais à peine avait-il accepté, après le renvoi de Boutourline, cet emploi aussi charmant ^e dangereux, qu'il reçut l'ordre de voyager et partit pour l'étranger, où il resta jusqu'à ravénement au trône de l'objet de sa passion. Il revint alors en Russie, trouva sa place prise par Razoumovski, eut la prudence de ne point s'en montrer courroucé, et devint l'un des personnages les plus ii|iportans de la cour. Après la promotion de Razoumovski au marécbalat, il lui succéda dans les fonctions de grand*veneur et sa maison fut l'une des plus magnifiques de Pétersbourg jusqu'à sa mort, arrivée en 1775. Il étalait un luxe fastueux : le jour du mariage de Pierre III, il arriva à la cour dans un carrosse où tes interstices entre les rayons des roues étaient vitrés de glaces : il portait ce jour-là un habit tout brodé en argent, ayant sur le dos une broderie représentant un arbre à rameaux touffus. Il avait, dans sa maison, une salle de spectacle, et Catherine II venait parfois y assister aux représentations. Quelques mois avant la mort de Narychkine, on y donna un ballet, intitulé c Diane et Ëndymion » : l'on vit paraître sur la scène, non-seulement des chiens, mais encore des cerfs vivans...^.

J'ai dit, (page 16) comment le chancelier Golovkine se trouvait redevable, de son élévation, à ses liens de parenté avec les Narychkine. Ce chancelier avait trois fils : Ivan, Alexandre et Michel. Le comte Ivan Golovkine fut un homme assez nul : il avait épousé la fille du

prince Mathieu Gagarine et s'attendait à recueillir, après son beau-père, on héritage immense, mais la cataistrophe de Gagarine et la confiscation de ses biens réduisirent à néant ces grandes espérances. Il mourut en janvier 1734, quinze jours avant son père; et son fils Gabriel hérita du tiers de la fortune, fort considérable d'ailleurs, du chancelier son aienl. Après la disgrâce de la famille Golovkine, sous le règne d'Elisabeth, le comte Gabriâ, pour se refaire une position à la cour, épousa la fille unique du maréchal comte Alexandre Schouvalow, chef de la police politique, frère et cousin des deux Schouvalow si puissans à la coar dans ce temps-là.

Le plus jeune des fils du chancelier Golovkine, Michel, qui ne manquait point d'esprit, mais intrigant et d'un caractère remuant, épousa Tune des plus riches héritières de Russie, la fille du dernier prince Romodanovski, Catherine Ivanovna, cousine-germaine, par sa mère, de Fimpératrice Anne. C'était une femme d'une haute vertu, d'un caractère ferme, d'une piété éclairée, aimée et respectée de tous. Non«-seulement l'impératrice Anne, mais encore Bieren et sa femme, d'ordinaire si hautains et si insolens, lui témoignèrent constamment les plus grands égards. La position du comte et de la comtesse Michel grandit encore en importance après la chute de Bieren et l'avènement, à la régence, de la princesse Amie de Brunswick, dont la comtesse Michel était la tante-germaine et Tamie intjme, et le comte Michel le conseiller le plus écouté. Nommé ministre du cabinet et vice-chancelier de l'empire, il poussa vivement la régente à se faire proclamer impératrice, ce qu'elle était sur le point de faire au moment de sa chute. Ceci et encore plus le conseil, plus d'une fois donné en vain, de faire aifemier an couvent la grande-duchesse Elisabeth, furent les causes de la catastrophe qui vint atteindre le vice-chancelier. Dans la nuit même de l'avènement d'Elisabeth au trône, Golovkine fut arrêté dans son lit où il se trouvait pris d'une attaque de goutte, u*ansporté sur un matelas au palais, et de là à la forteresse; soumis à une enquête et deux mois après envoyé en Sibérie. La nouvelle impératrice fit dire à la comtesse qu'elle se souvenait des services, rendus à son père Pierre ï*' par le père et raïeul de la comtesse, les deux derniers princes Rcôiodanovski, et si la comtesse ne voulait point accompagner son ^ux en Sibérie, elle conserverait toute sa fortune et son rang de dame à portrait. — La vénérable femme répondit : c j'ai aimé mon *mari dans nos temps de prospérité; puis^jo l'abandonner quand il est «malfaenreux? I^ mort seule peut nous séparer!» Elle partit avec lui, après avoir vu confisquer toute sa fortune, composée de vingt mille serfs. Ils furent envoyés dans la toute petite forteresse (ocTporb) de Hermang, où parfois la farine se trouvait en quantité insufiisante, et l'on était obligé, pour cuire le pain, de mêler à la farine du poisson séché et pilé. Ils passèrent treize années dans cet ail^eux exil. —

A cette époqme, les principaux exilés politiques se trouvaient accooipâgnés d'un officier aux gardes et de plusieurs soldats^ chargés de les surveiller ^ de ne point les p^dre de vue. Cette désagréable compagnie aggravait considérablement les souffrances de Texil; la présence des soldats, gens sans éducation, grossiers et durs, constituait- un martyre permanent, et celle de Tofficier ne valait guère mieux : l'on choisissait, d'ordinaire, pour ces sortes de missions, des hommes sans éducation, étrangers aux formes du savoir-vivre, cjui traitaient les exilés avec toute la dureté d'un barbare vis-à-vis des êtres pliacés sous sa dépendance, et se vengeaient sur eux de Fennui éprouvé par eux-mêmes dans un séjour éloigné et sauvage, dans un climat rigoureux. — En novembre 1755, un dimanche, la comtesse Golovkine se rendit à la messe, laissait son mari souffrant et couché au lit. A peine était-elle sortie de la maison, que Toffîcier, leur surveillant., étrangla le comte, et après la messe vint annoncer à la comtesse que son mari était mort d'un coup d'apoplexie. Il n'y avait aucun recours en justice de possible : il fallut se résigner et se taire. La comtesse écrivit à Pétersbourg pour solliciter l'autorisation de transporter à Moscou le cadavre de son mari, et l'obtint; à cette époque Ton était moins cruel qu'on ne l'est devenu depuis, de nos jours ^! Elle accomplit lentement ce triste voyage; arrivée à Moscou, elle fit inhumer les restes de son mari et se trouva dans la misère, elle, la fille et la petite-fille de ces c princes-césars » de ces puissans Romodanovski; toute sa fortune, confisquée, avait été distribuée à d'autres; la superbe terre de Kimry sur le Yolga, par exemple, avait été donnée par l'impératrice Elisabeth à son cousin-germain le comte Martin Skavronski, et la comtesse Golovkine dut vivre de secours pécuniaires envoyés par son ileveu le comte Gabriel.

Catherine II, arrivée à Moscou, en 1762, pour son sacre, fit inviter la comtesse à venir la voir; l'accueillit avec les plus grands égards, et lui donna des terres en échange de celles qui avaient été confisquées. La comtesse vécut jusqu'en 1791, et mourut nonagénaire. Elle recevait trois fois par semaine : les lundis, mercredis et vendredis; on jouait aux cartes, toujours petit jeu, et l'on servait un souper maigre; jamais de viande ces jours-là. Tout Moscou venait chez elle; le respect universel entourait cette femme vraiment vénérable. - — Dans son salon l'on voyait toujours, assise dans un fauteuil, une vieille f^nme habillée à l'antique mode russe, avec un mouchoir de soie noué autour de la tète : c'était l'ancienne femme de chambre de la ecMntesse,

• L'on a eu la cruauté et Pindignité de refuser l'autorisation de transporter, de la Sibérie dans l'intérieur de la Russie, non-seulement les corps des décembristes, mais même les corps de leurs femmes mortes en Sibérie, comme par exemple, de la princesse Troubetskoy et de madame Movraviéw !..V Cette vengeance assouvie dur dès cadavres a quelque chose de hideux I

qui; par dévonetnent pour sa maîtresse, n^avah point voulu se séparer d'elle, Tavait suivie en Sibérie, et avait partagé son horrible exil. La comtesse présentait cette femme, si digne de respect, à toutes les personnes qui venaient chez elle, en disant : « c'est ma meilleure amie; • elle n'a jamais voulu se séparer de moi; elle a partagé tous mes » malheurs. Je la considère comme une soeur.»

L'homme le plus distingué de la famille Gotovkine fut le comtp Alexandre, ftls puiné du chancelier. Il fut l'un des diplomates les plus habiles de son temps; un homme d'une intelligence reniarquable et sérieuse, et l'un des Russes les plus civilisés de son époque. Il résida longtemps, en qualité de ministre, à Berlin et plus long-temps encore à La Haye. A Berlin il épousa la nièce du maréchal prussien comte de Dohna- Wartenberg, Catherine^Henriette, fille du général hollandais comte Jean- Frédéric de Dohna, tué à la bataille de Denain. — Il se trouvait en qualité de ministre à La Haye lors de l'exil de son frère le vicecbancelier. Invité à revenir en Russie, il éluda cette invitation; conserva long-temps son poste diplomatique; enfin, ayant reçu l'injonction formelle d'avoir à se rendre à Pétersbourg, il refusa et se déclara émigré. Sa fortune très-considérable fut confisquée; il resta à La Haye et y mourut en novembre 1760, plus que septuagtoaire. — Ses quatre fils restèrent en Hollande; ils emiurassèrent la religion réformée, qui était celle de leur mère, et entrèrent au service hollandais : Tun d'eux fat aide* de -camp -général du dernier stathouder. Deux d'entre eux, Gabriel et Alexandre, se marièrent en Hollande: Gabriel eut trois fils: Fédor, Pierre et Gabriel, et Alexandre eut un fils, George, le dernier comte Golovkine.

Catherine II, lors de son sacre, et à la prière de la vénérable comtesse Michel Golovkine, fit savoir à cette famille, réfugiée en Hollande, qu'ils pouvaient rentrer en Russie en toute, sécurité; que leurs biens leur seraient restitués et qu'il leur serait permis de professer la religion réformée. Les fils du comte Alexandre Gavrilovitcb, déjà habitués au séjour de la Hollande, remercièrent respectueusement 1 impératrice, mais ils acceptèrent sa proposition pour leurs fils à eux, qui centrèrent tous en Russie. Le comte Gabriel Gavrilovitcb, devenu colonel d'un régiment de chasseurs, fut tué dans la campagne d'Austerlitz ; son frère Pierre fut, à la cour d'Alexandre I, grand-maréchal, et ensuite grandveneur; leur frère aîné, Fédor, chambellan de l'empereur Paul, fut l'un des plus fameux hâbleurs de son temps; il se prétendait être en correspondance politique avec Louis XVIII, se posait pour le principal auteur de la charte de 1814, et ne s'aperçut jamais que tout le monde souriait en l'écoutant.— Leur soeur épousa le comte de Bruges, l'ami et le conseiller du roi Charles X. — Leur cousin-germain, le comte George, aussi passablement hâbleur, fut le type de l'homme du salon du dix-huitième siècle; grand, élancé, il avait, à 90 ans, la tenue d'un

homme de 50 ans; toas les maîins il faisait sa promenade à pied A la Perspective Nevski ; tous les soirs il allait courir les salons, faisant Taimable avec les dames et aux petites attestions pour tous, les hommes influens à la cour. Rentré en Russie à Tâge de 14 ans, il n'avait jamais su apprendre la langue russe. Sous le règue de Tempereur Paul, il était sénateur, et dans le département du sénat où il siégeait, un procès ayant été décidé d'une façon injuste, tous les sénateurs de ce département reçurent une réprimande du souverain, « à Texception, était- »il dit dans Tordre impérial, du conseiller privé comte Golovkiae, par > la raison qu'il ne connaît point la langue russe, mais qu'on ait à loi

• signifier de l'apprendre le plus vite possible!»

Le comte George ne se conforma point à l'ordre de son souverain. Plusieurs années après, nommé ambassadeur en Chine, il rencontra au palais d'hiver le respectable général Fédor Pétrovitch Ouvarow, qui parlait très-mal le français, et dit à Golovkine : «Mon comte^ vous

• allez en Kitay?» — Golovkine lui répliqua: < 4a, acea^paji»» a iAy BiOluBV, » et disait, cinq minutes après, à quelqu'un : «pourquoi

• Ouvarow parle- t-il le français? Il ne faut jamais s'exprimer dans

• une langue que Ton connaît mal!» Il mourut en janvier 1846, à l'âge de 96 ans, et fut le dernier comte Golovkine de la lignée masculine. Quelques mois avant sa mort, il avait créé un grand majorât transmissible aux descendans de sa fille unique la princesse Saltykow, majorât possédé aujourd'hui par le fils de celle-ci, qui s'appelle prince Saltykow-Golovkine.

La maison Saltykow est l'une des plus illustres de la Russie. Elle est issue d'un prussien appelé Michel Prouchanine, qui vint s'établir à Novgorod dans les premières années du treizième siècle, et fut inhumé dans l'église de Saint-Michel, située rue de Prusse. Son fils Téréntiy Mihailovitch fut boyar à la cour du grand-duc Alexandre Nevski, et se signala lors de la victoire remportée par ce prince sur les Suédois, le 15 juillet 1240. Il fut la souche des Saltykow, des Shéine, des Toutchkow, des Tchoglokow et de deux autres familles illustres, mais aujourd'hui éteintes : les Morozow, si célèbres dans l'histoire de Russie, et l'un desquels, le boyar Léon Morozow, fut tué à la bataille de Koulikovo en 1380, et les Schéstow (à cette famille appartenait la mère du czar Michel Romanow). Les Saltykow jouèrent, à toutes les époques, un grand rôle dans l'histoire de Russie. Dans les premières années du dix-septième siècle, alors que les princes et boyars russes, humiliés par l'esclavage hideux auquel ils se trouvaient assujettis, voyant avee envie et jalousie la fière indépendance des magnats polonais, essayèrent d'introduire en Russie un gouvernement aristocratique, l'un des principaux chefs de ce parti était Michel Glébovitch Saltykow, dit le borgne (RpHBbiJI). Après le triomphe du parti national russe et la retraite des Polonais, Michel Glébovitch émigra en Pologne, et reçut, du r<H

Sigismood, des terres dans le palatinat de Smolensk, où il mourut bientôt.

Lors du retour définitif de Smolensk à la Russie, en 1654, les petits* fik de Pémigré, qui avaient continué à professer la religion grecque, redevinrent sujets russes. Par un singulier jeu du sort, la fille de l'un d'eut épousa le czar Ivan V, et fut la mère de Timpératrice Anne; et un autre d'entre les petits-fils de Michel Glébovitch devint le trisaïeul du maréchal prince Saltykow*. — Aujourd'hui, cette famille se divise en six branches. L'aînée, représentée uniquement par M. Serge Saltykow, marié à M"* Bézobrazow, est issue d'un frère de ce célèbre Serge Vassiliévitch Saltykow, qui fut le premier amant de Catherine II et le père de l'enfant mort-né, auquel l'impératrice Elisabeth, suivant les uns, les Schouvalow (à l'insn de l'impératrice), suivant les autres, firent substituer en toute hâte le premier enfant que l'on pût trouver sous la main : le sort favorisa le fils d'un paysan finnois du village de Kody, né la veille à Pétersbourg, et ce marmot finnois devint l'empereur Paulf.

La seconde et la troisième branches sont issues de Michel Alexéiéyitcfa Saltykow, président du collège patrimonial (eoT^iBiiBafl KOJierifl) sous le règne d'Anne; il fut marié à la princesse Anastasie Dolgoroukow, Tune des soeurs de mon trisaïeul. Son fils aîné, Michel, sénateur et président du même collège que son père, marié à la fille cadette du vice-chancelier Schafirow, eut cinq fils, dont l'aîné a été la souche de la seconde^ branche, à laquelle appartient M*' Baratynski, veuve, en premières noces, du poète Delwig. Le cinquième fils, Pierre, souche de la troisième branche, ne fiit point marié, mais ses fils naturels : Michel et André, et sa fille naturelle, Marie (depuis M"' Naoumow), après avoir porté d'abord le nom de Borissow, furent légitimés par un oukaze d'Alexandre I, le 9 mai 1801, et prirent le nom de Saltykow*

Les Soltyk de Pologne forment la quatrième, et les comtes Saltykow la cinquième branches. La sixième est celle des princes Saltykow, descendans de Michel le borgne.

Sous le règne de Pierre II, la famille Saltykow occupait une position éminente, et plusieurs d'entre ses membres exerçaient une influence considérable. Basile Fédorovilch, oncle maternel des duchesses de Mecklembourg et de Courlande, et beau-frère du dernier Romodanovski,

* Michel Glébovitch avait un cousin issu de germain, Nikita Eiimoyitch, dont le fils, Ivan, se rangea sous la bannière poliique de son oncle; il émîgra en Pologne en 1611, avec ses trois fils : Ivan, Vladimir et Basile, qui, tous les trois, embrassèrent le catholicisme. Vladimir, qui se fit appeler Ferdinand, épousa une Lubomirski et devint palatin de Tchemigow; Basile fdt la souche de la famille polonaise des Soltyk.

t J'ai coimn bien des vieillards qui, dans leur jeunesse, avaient servi dans les gaides sons le règne de Catherine n. Ils racontaient que les officiers aux gardes n'^pelaient point le grand-duc Paul autrement que : le Fumais (Hyioeem).

était un homme d'un caractère violent, dur et cniel; très-oi^dlleax de ses alliances ainsi que de la haute position qu'elles lui procuraient; altier et insolent avec tout le monde, et dans sa maison, un .vrai tyran domestique. — Marié en premières noces à une Prozorovski, il l'avait rendue fort malheureuse; mais ce fut bien autre chose encore, lorsque devenu veuf, il se remaria avec une Dolgoroukow. — Il battait celle-ci jusqu'au sang ; il l'enfermait sous clef, au pain et à l'eau, pendant dés journées entières. Enfin, elle se décida à l'abandonner, et il fallut toute la puissance de la famille de cette malheureuse fenune pour la mettre à Tabri du martyre conjugal. Sous le règne de Pierre II, elle respira librement, en sa qualité de tante du jeune favori prince Ivan, mais à TaYénement d'Anne au trône, son époux, oncle de la nouvelle souveraine, obtint Tordre de la faire enfermer dans un couvent. — L'impératrice Anne, quelques semaines après son avènement, nomma son oncle gouverneur-général de Moscou et lui conféra le titre de comte. Il mourut la même année, sans être respecté de personne, pas même de ses nièces, qu'il fatiguait de ses exigences, de son caractère inquiet et turbulent. Il ne laissa point d'enfans.

Un autre Basile Fédorovitch Saltykow, chef de la branche ahiée^ un homme de 50 ans, général-major, propriétaire d'une fortune considérable, était un honune souple et ambitieux. — Veuf, en premières noces, d'une Doîgoroukow, tante-germaine du favori, il en avait deux fils, dont l'un fut la souche de la branche aînée, et une fille qui épousa le prince Alexis Galitsyne. Lui-môme avait épousé, en secondes noces, une Galitsyne, dont il eut trois filles et deux fils (l'aîné, Serge, fut le premier amant de Catherine II). — Après l'avènement d'Anne au trône, il fit la cour à Bieren et devint grand-maître de la police à Pétersbourg. Après la chute He Bieren, la régente le nomma général en chef, mais voyant la faiblesse et le laisser-aller du gouvernement de cette princesse, sollicité d'ailleurs de se rallier à Elisabeth par les souvenirs de famille de sa femme, petite-fille du gouverneur de Pierre !•', et trèsliée avec Elisabeth, il se rangea dans le parti de celle-ci, mais après son avènement au trône, mécontent de ne point avoir acquis à la cour l'influence qu'il rêvait, il se retira à Moscou où il passa les dernières années de sa vie et mourut octogénaire. .

Simon Andréiévitch Saltykow, lieutenant-général, sénateur et major aux gardes Sémenovski, était un homme d'esprit, fin, rusé, insinuant et égoïste au plus haut degré; il avait su acquérir de l'influence au sénat, et une grande popularité parmi les gardes, dans lesquelles un grand nombre de sous-officiers et de soldats appartenaient à la noblesse, et même à la plus ancienne. A cette époque, où le nombre des régimens et par conséquent des officiers était assez limité, l'on voyait des gentilshommes possédant deux ou trois cents serfs commencer leur carrière sous l'uniforme de soldats aux gardes, et briguer avec ardeur

les. galons de serg^t La noblesse russe^ sans en excepter les cordons bleus ni les dames à portrait se trouvant soumise aux châtimens corporels, il valait mieux servir à Pétersbourg, qu'en province; Ton était moins exposé aux coups de bâton : la présence de nombreux étrangers adoucissant un peu les moeurs.

Un jour, sous le règne d'Anne, Schépélew (marié à une comtesse Matvéiew), ayant appris que Tun des jeunes soldats de sa compagnie, un homme riche, le prince Serge VassiHévitch Gagarme*, possédait une superbe tabatière, se la fit apporter soi-disant pour l'examiner, et la garda. Quelques jours après, Gagarine vint réclamer la tabatière. — Schépélew refusa de la rendre, et sur l'observation du jeune homme que la tabatière était sa propriété et qu'il y tenait, l'officier s'écria : « Gomment, tu oses manquer de respect à ton chef! » et sonnant le soldat placé en piston dans son antichambre, il lui dit, en montrant Gagarine: «qu'on lui applique cinquante coups de bâton!». Heureusement, le beau^'-frère de Schépélew, le, comte Roumiantsow, se trouvait présent; il calma son beau-frère, en lui rappelant que cette aventure pouvait parvenir aux oreilles des membres du corps diplomatique et produire un très-fâcheux effet — Le dos de Gagarine fut sauvé; il fut privé de sa tabatière, et il s'estima heureux d'en être quitte à ce prix-là.

La chance d'être moins maltraité à Pétersbourg en général, à la cour en particulier, engageait des nobles à entrer dans la domesticité la plus humble à la cour. Ainsi, le grand-père du prince Tchemychew fut chauffeur des poêles (acTonnHKi); Charles de Sievers, depuis grand-maréchal et comte, commença sa carrière en qualité de laquais à la cour; le père du maréchal Kamenski, qui était, lui, d'une trèsancienne famille, fut momidschmL., Mais revenons à Simon Saltykow.

Lors de l'avènement au trône d'Anne, sa parente fort éloignée (au sixième degré), il fut, avec Ostermann, lagoujinski et le chancelier Golovkine, l'un des chefs du parti qui ne voulait d'aucune concession, d'aucune limitation du pouvoir impérial, qui entendait maintenir et maintint l'absolutisme dans sa forme la plus illimitée, dans son horreur et son infamie les plus abjectes. Anne le récompensa largement. Le grade de général en chef, le titre de grand-maître de la cour, et dix mille serfs furent le prix de ses services.

En quittant Moscou, en janvier 1732, pour aller réinstaller sa résidence à Pétersbourg, Anne voulut confier l'administration de l'ancienne capitale, foyer de l'opposition, à des mains sûres et fermes. Après la mort de son oncle Basile Saltykow, elle avait confié le poste de gou-

* D fut depuiis, sous le règne de Catitierine II, écuyer de la cour et conseiller privé actuel. Il a été l'aïeul du président actuel du comité des ministres et le bioaieul du maréchal de la noblesse de Moscou, ain^i que du yice-président de Vaoadémie des beaux-arts. .-4; :^^^*

verneurrgénéral de Moscou au comte (irégoire Tdi^itoychew, hominô médiocre et d'un caractère faible, ce qui convenait à Bieren pendant le séjour de la cour, mais une fois la cour et les gardés loin de Moscou, Tchemychew. était insuiSsant; il fallait ui^ homme plus énergique : Simon Saltykow fut nommé à ce poste et créé comte le jour même. U administra Moscou pendant plus de trois années, mais Bieren ne le trouva point assez coulant, ni assez humble, et le ftt remplacer par le prince Bariatinski, le même qui disait :« saluez bas, et vous monterez » haut. » Le comte Simon mourut septuagénaire quelques mois après Tavénement d'Elisabeth au trône*.

U y avait, à omette époque, encore un Saltykow bira posé dans le monde, Alexis Pétrovitch, cousin issu de germain des duchesses de Courlande et de Mecklembourg. Il était fort riche par sa femme, une Stroganow; il avait trois fils, dont Taîné a été le père du premier priûce Saltykow, et deux filles, Anna et Sophie; cette dernière, mariée plus tard à Tatistchew, fut la mère du premier comte de ce nom. — Les deux soeurs furent demoiselles d'honneur de Timpératrice Anne, -^ Comme telles, elles demeuraient au palais et passaient la journée avec les autres demoiselles d'honneur, dans une pièce contiguë au cabinet de l'impératrice. Parfois, celle-ci, ouvrant la porte, criait, de sa voix dure et masculine: » allons, filles, chantez!» (ny, aIbkh, noâte!), et il fallait chanter jusqu'à ce que rimpératrice trouvât que c'en était assez. — Un jour Anne remarqua le silence des deux demoiselles Saltykow, et leur demanda pourquoi elles avaient cessé de prendre part aux chants de leurs compagnes? — L'une répondit qu'elles étaient fatiguées, et l'autre ajouta qu'elles avaient bien assez chanté. — Anne, très-méchante de sa nature, entra en fureur, les souffleta, donna l'ordre de les fouetter et de les envoyer travailler à la buanderie de la cour (na upanernubiH 4Bopi) Elles y passèrent une semaine, au bout de laquelle elles furent réinstallées au palais dans leur position de demoiselles d'honneur, mais avec l'observation que si elles n'avaient point été des Saltykow, c'est-à-dire d'une famille alliée à celle de l'impératrice, leur séjour à la buanderie aurait pu se prolonger pendant des années entières.

* Il laissa deux fils : Pierre, depuis maréchal, vainqueur par hasard de Frédéric II ; sa lignée mâle s'éteignit en 1813, et Vladimir. Celui-ci, de son mariage avec la fille du dernier prince Troïékourow, eut quatre fils : Pierre, Alexis, dont le petit-fils, le comte Léon, marié à une Galitsyne, acquit de nos jours, ainsi que sa femme, une si triste célébrité; Serge et Nicolas; celui-ci n'eut que deux fiUes, dont l'idnée ftit la femme du premier comte Gouriew. L'empereur Paul, le 27 octobre ISOO, légitima le fils naturel du comte* Pierre Vladimirovitch, Serge, et ses trois filles naturelles» jusques-l appelés "Eargopolski". Cette légitimation, est-il dit dans l'oukaase, a lien avec le consentement préalable du comte Alexis Vladimirovitch. Alexandre I, le U mai 1801, légitima le fils naturel du comte Serge Vladimirovitch, Qii^ire, et ses deux filles naturelles, jusques-là appelés ''Jerdéiévski".

Leur neveu, le, maréehal prince Sahykow, eu racontant cette anecdote, soixante ans plus tard, à ma grand'mère, ajoutait ; « de nos jours, »ron ne fouette plp3 les demoiselles d'honneur; on. ne les envoie plus » travailler à la buanderie, et malgré cela, il y en a qui ne sont point » contentes et se permettent de bouder! Concevez-vous à quel point la • jeunesse actuelle est gâtée? (Ha5ai0BâHa). »

Les liens de parenté des Lapouhine avec Tempereur Pierre II donnaient aux membres de cette famille une position considérable et influente. Les Lapouhine sont issus de Rédégha, prince de la tribu des Kassoghes, et souverain de Tmoutarakane, vaincu, en 1022, par le prince russe Mstislaw, fils du grand-duc Saint- Vladimir, et tué dans le combat. Mstislaw s'empara de Tmoutarakane, fit prisonniers les deux fils de Rédégha, les fit baptiser, et donna au plus jeune sa fille en mariage.

L'un de leurs descendans fut la souche des Glébow, et Tun des Glébow fut la souche des Laptew et des Lapouhine*.

En 1689, Eudoxie Fédorovna Lapouhine épousa Pierre 1*', et cette alliance si inespérée, si brillante fit le malheur de la jeune femme à laquelle tout semblait promettre un avenir de grandeur et de prospérité. Les outrages, les humiliations, un divorce immérité, vingt années de prison dans un cloître; la fustigation à la chancellerie secrète en 1718, suivie de neuf années de cachot, telle fut la destinée vraiment tragique et affreuse de cette femme infortunée... Son frère, après avoir été soumis aux tortures les plus atroces, fut décapité le 9 décembre 1718. De sa première femme, fille et soeur des deux princes-césars Romodanovski, il avait laissé deux fils : Fédor et Basile. Ce dernier, devenu général en chef, périt glorieusement dans la guerre de sept ans, à la bataille de Gross-Iaegemsdorf, sans avoir eu d'enfans de son mariage avec une fille du célèbre comte lagoujinski. — Fédor épousa une fille du maréehal comte Schérémétew; il en eut sept filles, dont la troisième, mariée à Fédor Matvéiévitch Tolstoy, remplit un rôle peu honorable à la cour de Catherine II, ainsi que j'aurai l'occasion de le dire en son lieu et place.

L'un des cousins-germains de la czarine, mais de vingt années plus jeune qu'elle, Etienne Vassiliévitch Lapouhine, avait épousé l'une des plus belles femmes de son temps, Natalie Fédorovna Balk, nièce du célèbre Moêns. Il était chambellan de l'empereur Pierre II, et fort bien vu de ce prince; ce fut lui qui sauva le prince Nikita Troubetskoy de l'avanie d'être jeté par la fenôtre, dans sa propre maison, par le favori de l'empereur, le prince Ivan Dolgoroukow. Pour ce qui en était de sa propre femme, Lapouhine en avait pris son parti et lui

*- De cette même famille Glëbow se trouvent issus les Âstafiew, les Kakochkine» les Koltovskoy, les Lonpandine, les Obédow, les Ouchakow, les Tchévkiae et les Ténaltw,

laissait toute liberté de s'amtiserî ell€i avait pour amant public le comte Reinhold de Loewenwolde, agent secret, en Russie,, de la duchesse He Gourlaade, et ce fut à son amant qu'elle se trou'va redevable de se voir comprise dans le nombre des quatre dames à portrait, appelées à cette dignité le jour du sacre de l'impératrice Anne, mais son affection • pour Loewenwolde devint aussi, indirectement, la cause de Pépouvantable catastrophe qui l'atteignit elle, son mari et son fils aîné, sous le r^ne d'Elisabeth, et dont il sera fait mention plus loin. La liaison entre les deux amans était publique à on tel poin^ que lors de la naissance du second fils de M"''' Lapouhine, Abraham, ceux qui venaient faire leur comphment au mari recevaient cette réponse : < allez féliciter • Loewenwolde, cela ne me regarde point!»

La soeur cadette des duchesses de Mecklembourg et de Courlande, la czarine Prascovia (voyez page 36), était mariée au lieutenant^général et sénateur Dmitriew-Màmonow. Cette famille est issue de Rurik par les princes de Smolensk, l'un desquels, dépouillé de son apanage^ entra au service des grands-ducs de Moscou, et cessa de porter le titre de prince, le tenant pour incompatible avec sa position nouvelle de simple particulier. Il fut la souche des Mamonow, éteints au seizième siècle, et des Dmitriew, mais ce dernier nom se trouvant porté en Russie par plusieurs familles d'origines diverses, les Dmitriew issus de Rurik obtinrent de Pierre P' l'autorisation de s'appeler t Dmitriew -Mamonow», autorisation accordée, par un ôukaze de l'année 1690, aux trois fils de Michel Mihaïlovitch Dmitriew, Basile, Ëlie et Âthanase. Ce dernier fut le bisaïeul du comte Mamonow, l'amant de Catherine IL Élie laissa trois fils, qui portaient le nom d'Ivan tous les trois. Ivan le puiné n'eut point d'enfans; Ivan le cadet fut le trisaïeul de M. Mamonow, artiste-peintre fort distingué; Ivan l'aîné fut marié deux fois; de sa première femme, dont j'ignore le nom de famille, il eut une seule fille, la baronne Pospélow; devenu veuf, il épousa, en mariage secret, la czarine Prascovia, et n'eut point d'enfans de cette alliance. Il mourut à l'âge de 49 ans, peu après l'avènement au trône de sa belle-soeur (voyez l'anecdote page 37), et sa femme lui survécut de peu.

La famille Schérémétew est l'une des plus illustres de la Russie et l'une des plus célèbres dans les annales russes; elle a constamment, et dans tous les siècles, occupé une grande position. Elle est issue d'un Prussien, un personnage important, appartenant, suivant la tradition, à l'une de ces familles qui, dans la Prusse alors païemne, exerçaient à la fois et la souveraineté et le pontificat héréditaire. Le fils de cet émigré, André Ivanovitch Kabyla, fut boyar à Moscou, et lors du mariage du grand-duc Simon-le-Fier avec la fille du grand-duc de Tver, en 1347, Kabyla fut nommé ambassadeur extraordinaire, chargé d'amener à Moscou la fiancée de son souverain.* Il fut le trisaïeul d'André

* Du boyar Kabyla sont issus également les Babarykine, les Ealytchew, les

Conslantiiioviteh, qui le premier porta le nom de Scbérémétew, au quinzième siècle, et dont les descendans jouèrent un rôle considérais dans rhistoire de Russie. J'ai raconté, à la page 57 de ces Mémoires, la part si importante prise par Tun d'eux à Télectibn au trône de la maison Romanow. Boris Pét^bvitcb (né en 1652, mort en 1719) boyar sous la régence de la ezarine Sophie, bomme intelligent et comprenant rindispensable nécessité , pour la Russie, d'adopter la civilisation européenne, se jeta avec ardeur dans le parti de Pierre I*'; il adopta toutes ses innovations; à l'âge de 45 ans et revêtu de la dignité de boyar, il alla étudier en Europe ; il se fit recevoir cbevalier de Malte (par exception, puisqu'il était marié et déjà grand-père). De retour en Russie, il fut nommé général de cavalerie; le premier il remporta une victoire sur les Suédds près d'Erreslfer et fut nommé maréchal; Qudques années après, en 1706, les strélitz exilés à Astraban et les dissidens religieux, plus irrités encore que tous les autres Russes contre les réformes de Pierre !•', se soulevèrent; une insurrection formidable éclata; le czar envoya sur les lieux le maréchal Schérémétew, qui écrasa ce mouvement, et reçut en récompense le titre de comte (il fut le premier comte russe '^ les deux hommes qui' avaient porté ce titre, en Russie, avant lui ; Golovine et Menchikow, avaient été comtes du saint-empire). Il commanda l'armée à la bataille de Poltava, et quoique le succès si rapide et si brillant de cette journée, où tout l'avenir de la Russie était en jeu, fut dû principalement à une charge de cavalerie exécutée par Menchikow de sa propre initiative, néanmoins les habiles mesures prises par Schérémétew contribuèrent au gain de cette bataille, laquelle, en brisant la puissance de la Suède, plaça définitivement la Russie au rang des états européens. Il reçut en récompense la magnifique terre de louhotsk (rôxoTCKaa BO^ocib), peuplée de douze mille serfs. L'année suivante il acheva la conquête de la Livonie et fit capituler Riga; Pierre !•' lui fit don des clefs de cette ville, pour être conservées dans sa famille. Il fut l'un des trois qui refusèrent de prendre part au procès du czarévitch Alexis, et il

Konovnitsyne, les Ladyghinè, les Népluiew; de lui descendaient aussi les Romanowlonriew, élevés au trône de Russie en 1613, éteints avec ia mort de Pierre II, en 1730, et la branche ■ collatérale de ceux-ci, les Iakoview-Zahariine, éteints en 1573 avec la mort de Basile Fétrovitch lakovlew-Zabarilne, cousin issu de germain de la ezarine Anastasie Romanow, première fiemme du czar Ivan-le-Terrib^e. Le boyar Eabyla avait trois frères, dont Pun, Kédor, fut la souche des Motovilow et des Grabéjew ; un autre, Cyrille, fut la souclîe des Troussow.

Le maréchal Schérémétew fut la souche de la branche aîttéô actuelle, celle des comtes Schérémétew; il avait quatre frères, dont l*un,,Fédor, fut la -souche des^ seconde, troisième et quatrième branches actuelles, et un, antre, Basile^ fut la souche *' de la branche cadette, représentée aujouni'hui par Basile PétrpîVitch'; Scl^érémétew, dont la soeur est mariée à \f. Bibikow. A la seconde^ brafi'che appartient Paide»^- ^( camp de l'empereur; la to*oisîème est représentée parles deux fils de feu le ministre d^s^^^ domaines de la couronne; à la quatrième appartient le gendi'e dd c^^te Mduravi^^

moarut Tannée suivante, d'hydropisie, à Tâge de 67 âtns. Celait un homme de haute taille, beau de sa personne, avec des traits réguliers, un regard agréable, un son de yoix doux, des manières engageantes^ affable avec tout le monde, sauf de très-rares momens de mauvaise humeur. — D'une bravoure admirable, il s'exposait beaucoup au feu. Dans la campagne du Prouth, il lui arriva un jour, à lui maréchal, de courir au secours d'un simple soldat assailli par trois Turcs, et de sauver le soldat. Parfois, parcourant les rues de Moscou en carrosse doré à six chevaux, entouré d'heyduques et de coureurs, et aperce* vant quelque brave officier ayant servi sous ses ordres, et cheminant à pied, il faisait arrêter son carrosse, en descendait et allait donner la main à son vieux compagnon d'armes; aussi jouissait-il d'une immense popularité dans l'armée, et à sa mort, les militaires s'écriaiwit: tnous » avons perdu notre père!» Cette affabilité du grand seigneur de race antique, tranchait surtout avec l'orgueil du maréchal Menchikow, expaysan, ex-mignon, hautain et insolent envers tous.

Schérémétew faisait immensément de bien; il donnait beaucoup aux pauvres; il fut toujours accessible aux malheureux; à sa table, même les jours ordinaires, il n'y avait jamais moins de cinquante couverts; chacun, même les inconnus, pouvait venir s'y asseoir. Ce fut lui, par son exemple, qui introduisit en Russie l'usage, si répandu au dixhuitième siècle parmi les gens riches, de tenir table ouverte, usage, au reste, semi-barbare, puisqu'il rendait impossible toute société agréable et toute conversation un peu intime.

 l'heure du dîner, c'est-à-dire entre midi et une heure, entrait dans la maison qui voulait, pourvu qu'il fût revêtu d'un habit à l'européenne. Les hommes de rang et de naissance se rendaient au salon; les autres attendaient dans la salle à manger. Au moment fixé, les portes de celle-ci s'ouvraient; l'on voyait arriver les convives de distinction avec le maître de la maison ; celui-ci, sans s'approcher d'aucun des convives inconnus, les saluait en masse d'une légère inclination de tête, à laquelle eux répondaient par de profondes révérences, et les invitait à s'asseoir à table (MBiocTH npocHMi, rocD04a, niMb fiorb nocja.ii). Après le dîner, l'on se rendait au salon pour y prendre le café : parmi les convives inconnus, les uns, qui avaient le plus d'aplomb, entraient au salon et s'y tenaient debout; les plus courageux s'asseyaient sur le bout d'une chaise auprès de la porte, et la plupart des inconnus n'entraient même point au salon : après avoir sollicité et obtenu au buffet une tasse de café, ils s'en retournaient chez eux.

Cela dura jusqu'au règne de Catherine II; alors les inconnus ne fitrent plus admis qu'à la table des grands seigneurs habitués aux usages du demi-siècle précédent, mais chez les autres, tout homme une fois présenté dans la maison pouvait venu: dîner le jour qu'il lui plairait, et aussi souvent que fantaisie lui en prendrait. Je me sou*

viens encore, dans ma jeunesse, avoir vn, dans plusieurs maisons de la vieille roebe, cet usage établi et non-seulement maintenu, mais encore les maîtres de la maison ne pouvaient s'empêcher de témoigner un peu de mauvaise humeur à Fégard de ceux qui^ pour venir dîner, attendaient une invitation spéciale. Mon arrière-grand-oncle, le respectable prince George Vladimirovitch Dolgoroukow, mort nonagénaire en 1830, avait conservé, jusqu'à la fin de sa vie, Thabitude de faire bisser un pavillon sur le toit de sa maison, rue Grande-Nikitskaiâ, chaque jour qu'il dînait chez soi. L'exhibition de ce pavillon équivalait à une invitation à dîner, adressée à toutes les personnes ayant accès dans sa société.

Le maréchal Schérêmétew savait, à peu de momens exceptés, se poser parfaitement bien vis-à-vis de tout le monde, et même de Pierre t% qui le traitait avec les plus grands égards, et à ses dîners, d'ordinaire si bachiques, ne contraignait jamais le maréchal à boire.

Par une exception rare en Russie à cette époque, il n'y eut jamais' one orgie chez le maréchal; aucun de ses convives ne se serait permis tm excès de boisson à la table de cet homme, qui savait se faire respecter par tous. C'était un homme d'esprit, de finesse et doué d'un très-bon coeur, courtisan avec dignité, et fin sans être intrigant. Il passait pour un général capable.

Mais l'on a beau faire, Ton ne saurait s'empêcher de payer parfois nn tribut au milieu, dans lequel on a passé sa jeunesse. En 1713 ou à peu près, le maréchal commandait l'armée russe en Pologne et en Poméranie; le czar et Catherine s'y trouvaient également. Schépélew, maréchal de la cour de la czarine, et le médecin Lestocq, deux chasseurs passionnés, avaiait enlevé de force la belle meute d'un gentilhomme polonais, et quelques jours après ils firent voler le chien de chasse favori du maréchal. La malheureuse étoile du gentilhomme polonais dépouillé \oulut qu'il vienne porter plainte au maréchal le jour, où celui-ci avait appris l'escamotage de son lévrier de prédilection; dans sa mauvaise humeur, Schérémétéw prit la plainte pour une ironie à sa propre adresse, et fit chasser à coups de bâton le gentilhomme dépouillé... Ce jour-là, le sauvage de sa première jeunesse faisait sa réapparition sous les habits europé^s du maréchal : le passage de l'Asie en Europe ne s'effectue point en quelques années; il faut pour cela deux ou trois générations

Le maréchal Schérémétéw fut marié deux fois. — De sa première femme, une Tchirikow* qu'il avait épousée à l'âge de 18 ans, il eut deux filles et un fils, Michel, un homme ^ éminemment distingué et comme militaire et dans la diplomatie; il épousa Eudoxie Narychkine,

* L*ime des plus anciennes famiUes de Russie, aujourd'hui complètement tombée dans Fonbli. Pierre Tchirikow fut l'un des yoïévodes à la célèbre bataiUe de Kouli» k«TO, en 1380.

une eoùsine issue de germaine à la mère de Pierre I"; il en eut trois filles et un fils, Alexis/ égdement marié à une Narycbkine, et un grand imbèeile (sa descendance s'est éteinte en 1847). — Le comte Michel mourut en septembre 1714, à Tâge de 42 ans.

Devenu veuf, le maréchal Schérémétew, déjà sexagénaire, épousa une Saltykow, veuve de Léon- Narychkine, Toncle de Pierre 1% une femme de 35 ans, belle, d'un esprit fin et fusé; une intrigante accomplie. Il en eut trois filles, dont Famée fut la princesse Natalie Borissovna Dolgoroukow, si célèbre par ses hautes vertus et ses épouvantables malheurs, et deux fils ; Pierre, Tâïeul du comte Schérémétew actuel, et Serge, lequel n'eut point d'enfans de son mariage avec Tune des quar torze filles du prince Jacques Labanow dont j'ai parlé. '■

Pierre 1*' voulait établir des majorais en Russie, mais au lieu de procéder d'une manière régulière, c'est-à-dire en érigeant en majorats les biens . distribués par lui-même et en poussant ses courtisans à en créer dans leurs familles, mais en les y poussant par la voie des conseils et des récompenses, il agit, suivant son habitude ordinaire, par la violence. En mars 1714, il déclara majorais toutes les fortunes privées, et non-seulement il prohiba les partages, mais il alla jusqu'à casser ceux opérés depuis le 1*' janvier.--=-En même temps, caressant l'idée de laisser la couronne de Russie, non à son héritier légitime Alexis, mm au premier fils qui lui naîtrait de CathennOj il voulut abolir le droit de primogéniture dans la famille impériale, et ne pouvant l'introduire dans les familles de ses sujets, où il n'avait jamais existé, au moment même où il l'abolissait dans la sienne propre, au sein de laquelle ce droit constituait un principe fondamental, il publia h loi la plus atroce et la plus hideuse qu'il soit possible d'imaginer. Aux termes de cette loi, il était prescrit aux pères de famille de laissa tous leurs biens-fonds à un seul de leurs fils ou petits-fils, et il leur était permis de choisir celui de tous qu'il leur plairait d'instituer pour leur héritier, sans avoir le moindre égard au droit de primogéniture. A défaut de postérité mâle, le même principe s'appliquait aux filles et petites-filles. Cette loi atroce jeta le germe de la discorde dans la plupart' des famillles russes, engendra des crimes, des empoisonnemens, des assassinats, et contribua puissamment à relâcher les liens de famille, jadis, en Russie, si solides et si vénérés; ce fut la loi la plus immorale qu'il soit possible d'imaginer; .la plus dissolvante pour le repos des familles, que l'esprit humain ait pu inventer. Aussi fut-elle abolie au bout, de seize années, à la sollicitation générale de la noblesse, inais les suites de son passage à travers la société russe restèrent ineffaçables.

Le maréchal Schérémétew, au moment de sa mort, avait un petit-fils du premier lit, âgé de 25 ans, et d'une intelligence au-dessous du médiocre, et deux fils du second lit, âgés, l'un de six ans, Haulrez-de

quatre; il était impossible de prévoir que tous les deux devfendraient des imbéciles. Obligé de léguer toute sa fortune, composée de soixantedix mille serfs, à un seul héritier, et influencé par sa femme, d'un quart de siècle plus jeune que lui, adroite, insinuante et vivement soutenue par son fils du promis lit à elle, Alexandre Narychkine, dont j'ai déjà «parlé, cousin-germain de Pierre ï*' et fort bien vu de ce prince, le maréchal institua pour héritier l'aîné de ses fils du deuxième lit, Pierre, ce qui réduisit à la misère la branche aînée de ia postérité du marécbal, issue du comte Michel. Cette branche, je Tai dit, s'est éteinte de nos jours. .

Le comte Pierre Borissovitch Schérémétew n'avait hérité ni du mérite, ni de la finesse de son père, ni de $a bonté de coeur: il était sot jusqu'à l'ineptie, orgueilleux, vain, égoïste, et malgré son immense richesse, d'une avidité crasseuse. Il cherchait, pour se marier, une riche héritière, et il épousa la princesse Barbe Tcherkaski, laquelle possédait la même fortune que lui, 70,000 serls, et avait aussi peu d'esprit que lui. Il laissa dans la misère son neveu, le fils de son frère aîné. Lors des fiançailles de sa soeur Natalie avec le prince Ivan Dolgoroukow, à cette époque favori impérial, le comte Pierre, si rampant devant son futur beaufrère, promit à sa soeur une dot considérable en argent, mais la chute du crédit de cour de la faiikille Dolgoroukow ayant eu lieu avant le mariage, il viola sa parole, et ne voulut point assister à la noce. Lors du départ de sa soeur pour Fexil, il se borna à lui envoyer 1,000 roubles, et ne voulut plus entendre parler d'elle. Après l'avènement d'Elisabeth au trône, sa soeur, veuve, avec ses deux fils enfans, arriva à Pétersbourg; il lui offrit, il est vrai, un appartement dans sa maison, mais ne lui assura aucune fortune et la laissa dans la misère, tandis que lui-même nageait dans le luxe. .

Lestocq, à cette époque si influent à la cour d'Elisabeth, se faisait fort d'obtenir, pour la princesse Natalie, la restitution d'une partie de la fortune confisquée, en 1730, à son beau-père, à la condition que le comte Schérémétew lui fît cadeau d'une magnifique pendule placée dans l'un de ses salons, pendule estiinée à 7,000 roubles (environ 50,000 francs de monuaie actuelle). Le drôle refusa de se séparer de sa pendule pour assurer l'avenir de sa soeur et de ses neveux!!!

Un jour, après avoir dîné chez une autre de ses soeurs, madame Lapouhine, il disait, le soir, à l'un de ses intimes : « je ne comprends • point, en vérité, comment s'y prend ma soeur Véra pour tenir une » aussi grande maison? » — « M*"* Lapouhine est fort riche, » repondit l'interlocuteur. — «Pas le moins du monde, s'écria le comte Pierre, » elle est à peiné à son aise !» — « Que. possède-t-elle ? » — Douze » mille serfs, et voilà tout! »

Le comte Pierre fut grand-chambellan d'Elisabeth et de Catherine II; sous le règne de celle-ci, il quitta Pétersbourg et se retira à Moscou,

où il tînt une maison somptueuse. Il donnait de grands dinérs et des fêtes magnifiques, Thiver dans sa maison rue Yzdvijenka; en été sdt à Kouskovo, ancienne maison de campagne de son père le maréchal^ soit à Ostankino, ancienne maison de campagne des Tcfaerkaski. Un jour, à Fun de ses grands dîners, se trouvait le célèbre et spirituel métropolitain Platon, lequel n'aimait point Schérémétew. L'on sériait un grand saumon; le comte Pierre demanda au maître d'hôtel, qui apportait le plat : "Kanaa 9to pw6a ?"— " Jococb, b. c." — ''Ha/toôBO roiiop»T4 jococBBa" — H o6pamaiicb Kb MHrpoaojiiTy, cRa3aJ^ : ^'Bame BbicoKOnpeocBflmeBCTBO^ bu qeiOBtirb ynenuâ, oÔxflCHHTe naMi, RaKai paaBHua Meœ^y jococb h aococHHa?'* — nJ!aTOB^ oiBiiaii : "Toibo TaKafl^ffie, b. c, rhki Mea^^y ^ypaKi» h 4ypaHHBa!"

Le comte Pierre eut deux filles, dont l'aînée, Anna, fiancée au célèbre comté Nikita Ivanovitch Panine, de 26 années plus âgé qu'elle, mourut de la petite-vérole avant le mariage, et l'autre. Barbe, épousa le comté Alexis Razoumovski. Le comte Pierre eut aussi trois fils, dont les deux aînés moururent enfans, et le troisième, Nicolas, hérita de l'immense fortune de ses parens. Il sera question de lui plus loin.

Les familles des Rjevski, des Tatistchew, des léropkine sont issues, de môme que celle des Mamonow, des princes de Smolensk de la maison de Rurik 5 leurs aïeux, une fois dépouillés des apanages où ils régnaient, avaient cessé de porter le titre de princes, le tenant pour incompatible avec leur nouvelle position de simples particuliers. Telle avait été l'opinion du fils et des descendans de Fédor Fédorovitcb, prince souverain de la ville de Rjew (dans la province actuelle de Tver), dépouillé de ses états en 1316 par son paissant voisin, le grand-duc de Tver, Michel laroslavitch. Au seizième et dix-septième siècles cette famille se trouvait dans une position de fortune médiocre, voisine de la pauvreté; elle en fut tirée par Ivan Ivanovitch Rjevski, Fun des chefs militaires les plus distingués de son temps, qui se signala dans les guerres contre les Polonais et les Turcs, devînt oholnitchyi^ et reçut en don, du czar Alexis, de fort belles terres. Il périt dans une bataille contre les Turcs, en 1678, laissant trois fils,* qui se rallièrent au parti de Pierre 1*', malgré que le plus jeune d'entre eux eut épousé une Sakovnine, d'une famille toute dévouée à la czarine Sophie et fort hostile à Pierre I**. Ce Rjevski, qui portait, comme son père, le nom d'Ivan, eut une fille, Eudoxie, à peine au sortir de l'adolescence devenue la maîtresse de Pierre P', lequel la maria à Tchernychew; à ce triste mariage les comtes Tchernychew furent redevables de leur élévation et de leur fortune. La mère Rjevski, Daria Gavrilovna, née Sakovnine, remplissait, aux orgies et aux mascarades de Pierre V\ lé rôle cyniquement bouffon de princesse-Messe (KBflSb-HryHeRbfl).

* L'ftîné des trois a é\é le trisaïeul de madame Svistonnow.

La famille Tatistchew avait joué on rôle assez marquant aux seizième et dix-septième siècles, et sa position s'accrut encore par son alliance avec les Saltykow : la belle-mère de la czarine Praseovia, femme du czar Ivan V, était une Tatistchew de la branche aînée*; sous le règne de Pierre II, Basile Nikititch Tatistchew exerçait une influence assez considérable, grâce à son esprit distingué et à ses vastes connaissances. Élevé à Tétranger, il avait rapporté en Russie les moeurs et les usages de FEurope; son érudition était des plus variées: la minéralogie, la chimie, l'histoire, la législation, le droit public avaient été Tobjet de ses études approfondies. Pierre P', qui savait discerner les hommes, lui confia la mission de diriger les mines et les usines de FOural, et l'envoya ensuite en Suède pour y étudier ehcore cette branche de l'administration. J'aurais à parler plus loin de la part prise par Tatistchew aux événemens de 1730. Sous le règne d'Anne, il fut nommé conseiller pj|^é, grand-maftre des mines (Oôepb-BeprMeficrepx); il fut chargé dermief de l'administration des mines de l'Oural et en môme temps de la rédaction d'un code de lois relatif à cette partie. Sous la régence de la princesse de Brunswick, il fut nommé gouverneur d'Astraban, et maintenu dans ce poste par l'impératrice Elisabeth. Mais en 1744, Il fut accusé de concussions par le khan des Gaimouks, Dondouk- Dachi f , lequel se plaignait d'avoir été rançonné par Tatistchew. C'était

* A cette branche appartenait celui, qui fut ambassadeur à Vienne.

f Les Calinouks du Volga s'étaient placés sous la souveraineté de la Russie à Tépoqne du règne de Pierre I. I^eur khan Aïonka-Taidtchi, dont le bisaïeul avait déjà gouverné cette tribu, se signala par son dévouement à Pierre I. Lors de Finvasion de Charles XII, il marcha avec 36,000 calmouks pour venir prêter secours au czar, mais il arriva deux jours après la bataille de Poltava. ' Il mourut en 1724, à Tâge de 78 ans, laissant pour successeur son fils aîné Dondouk-Tsyrëne. A la mort de celui-ci, en 1 735, le pouvoir passa entre les mains de son neveu Dondouk- Ombo, petit-fils d'Aïouka, lequel mourut en 1741; et vu le bas-âge de ses enfans, Ton proclama khan son cousin-germain Dondouk-Dachi. La veuve d'Ombo, la khanease PJanne, une circassienne originaire de la Cabardie, arriva à Pétersbourg otk elle fut baptisée sous le nom de princesse Véra Dondoukow, et ses quatre fils furent baptisés sous les noms de Pierre, Alexis, Jonas et Philippe. Les princes Pierre et Philippe moururent jeunes. En 1762, après la mort du khan Oubouchi, fils de Dachi, Catherine II nomma khan le prince Alexis. A sa mort à lui, en 1781, le khanat, composé de 1816 familles, ou charrettes (kibitka, suivant le terme officiel), fiit adminifiti^ par des officiers russes, et le prince Jonas Dondoukow reçut la terre de Bomanovskoié, peuplée de trois mille ser&, au district d'Orcha, dans la province de Mohilew. De son mariage avec une Korsakow, le prince Jonas n'eut qu'une fille, Véra, mariée au colonel Nikita Ivanovitch Korsakow, auquel Alexandre I, par un oukaze du 15 juillet 1802, transmit le nom de prince Dondoukow. Celui-ci n'eut également qu'une seule fille, Marie, qui épousa aussi un Eorsakow, Michel Alexandrovitch, créé prince Dondoukow par un oukaze du 10 septembre 1820. Il fut viceprésident de l'académie des sciences et à lui se rapportent les vers si connus de Pouchkine :

'*B% AsaxeMlM BayKi

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pour la deuxième fois que Ton voyait surgir cette accusation à ^n égard; déjà le célèbre Nikita Démidow, en 1722, avait porté une plainte identique, et Pierre P', qui avait besoin des services de tous les deu3i pour le développement des mines en Russie, à juste titre considéré par lui d'une nécessité indispensable, avait étouffé l'affaire, après avoir, à ce que dit la tradition, bâtonné Tatistcbew de sa main, dans son cabinet. L'impératrice Elisabeth renvoya du service le fonctionnaire inculpé, et le fit conduire, sous escorte, à sa terre de Boldino, dans le district de Kline, où il eut l'ordre de vivre sous la surveillance d'unie escouade de soldats.

L'enquête traîna; la branche aînée des Tatistcbew intervint; l'un d'eux, Serge (l'aïeul de l'ambassadeur), était marié à Pauline Vorontsow, , soeur du vice-chancelier, lequel, lui, était marié à une cousine-germame de l'impératrice, une Skavronski. L'on graissa la patte au vice-chancelier, l'un des hommes les plus venais de la Russie, et en juillet 1750, l'on envoya de Pétersbourg à Tatistcbew un brevet de justification complète, un ordre de mise en liberté et le cordon de Saint-Alexandre. Ce message lui parvint la veille de sa mort.

Se voyant vieux et se sentant décliner vers la tombe, l'exilé, auprès duquel se trouvait son petit-fils Rostislaw,- âgé alors de sept ans, fit chercher son fils unique Evgraphe et sa belle-fille. Le 14 juillet, veille de sa mort, il se rendit, à cheval, à l'église paroissiale, située à une distance de trois verstes; il ouït la messe; ensuite, accompagné du prêtre, il visita le cimetière, désigna la place de sa sépulture, ordonna de creuser la fosse immédiatement et invita le prêtre à venir le lendemain pour le confesser, lui donner la communion et lui administrer r extrême-onction. Ensuite il se trouva hors d'état de remonter à cheval, et retourna en cabriolet à la maison, où il trouva un courrier de Pétersbourg arrivé avec un rescrit de l'impératrice et avec le cordon de Saint-Alexandre. Il écrivit à l'impératrice une lettre de remercîment, lui disant qu'il se sentait mourir, et par le même courrier, il lui renvoya la décoration et le cordon. — Le soir, son cuisinier français vint prendre ses ordres pour les repas du lendemain; il lui répondit : «je ne suis plus de ce monde» et montrant sa belle-fille, il ajouta : «voici la maîtresse de la maison; demandez-lui ses ordres. * Le lendemain matin arriva le prêtre; le vieillard se confessa, communia; ensuite il s'entretint avec son fils, sa belle-fille et son petit-fils; leur donna ses dernières instructions; prit congé de ses serviteurs, et pria le prêtre de procéder immédiatement à la cérémonie de l'extrêmeonction, durant laquelle il rendit le dernier soupir. Alors son valet de chambre déclara que le cercueil était prêt depuis long-temps; que l'un des serfs du défunt, menuisier de son métier, l'avait confectionné avec l'aide de son maître lui-même.

Pierre P', d'après le conseil du célèbre maréchal Bruce, avait chargé

Tatistchew de rédiger une géographie de la Russie; ceîui-ci comprit la- nécessité d'éclaircir aussi l'histoire du pays; il se mit à Foeuvre avec une ardeur infatigable, mais la besogne n'était guère facile; à cette époque, l'histoire se trouvait assimilée aux secrets d'état; les archives n'étaient point accessibles; l'on rencontrait mille embarras pour arriver à se procurer les matériaux historiques; écrire l'histoire était considéré comme un acte d'audace, car il s'agissait de porter des jugemens sur les faits et gestes des souverains, que la multitude ignorante, avait la naïveté de considérer comme les « oints » du Seigneur. Néanmoins, Tatistchew, doué d'une remarquable intelligence et d'une énei^ie peu commune, lutta courageusement contre toutes ces diflRcultés. De son vivant, il fit paraître seulement son grand Atlas, mais après sa mort, l'académicien ]M aller publia les trois premiers volumes de son Histoire de Russie et ses Observations sur l'ancien code russe d'Ivan IV (Saudebnik); plus tatdj l'on vit paraître, en 1784, le quatrième volume de l'Histoire de Russie; en 1793, le Dictionnaire historique, géographique, politique et civil de la Russie, amené jusqu'à la lettre L; enfin, de nos jours déjà, M. Pagodine retrouva, et la Société Historique de Moscou publia le manuscrit du cinquième volume de l'Histoire de Russie. Les écrits de Tatistchew furent souvent attaqu(^s au point de vue de la véracité, surtout par Schloezer, mais les recherches plus récentes, faites par les écrivains du dix-neuvième siècle, ont à peu près complètement rétabli sa réputation au point de vue de la véracité historique. Il ne faut pas oublier, que les ouvrages laissés par lui n'ont pu être publiés que sur des copies n'ayant point reçu la dernière touche de sa plume, par conséquent probablement incomplètes, peutêtre même s'y serait-il glissé des erreurs qui auraient parfaitement pu être corrigées et rectifiées par lui, et qui sait? l'avaient même peutêtre été dans les manuscrits originaux, laissés par lui à son fils, et ayant péri dans un incendie qui consuma la maison de celui-ci. — Ensuite, il ne faut point oublier non plus, que Tatistchew avait reçu communication de vieilles chroniques manuscrites dont l'existence même, de nos jours, est douteuse, ou au moins leur lieu de dépôt actuel reste parfaitement ignoré : ainsi il avait eu l'occasion de consulter les vieilles chroniques manuscrites, existantes alors dans les bibliothèques de Volynski, de léropkine, de Hroustchow. — Après le supplice de ces trois personnages, en 1740, leurs propriétés furent confisquées et distribuées à droite et à gauche; le sort de ces manuscrits est resté complctement inconnu. Quoi qu'il en soit, et malgré les vices de Tatistchew, vices généralement répandus en Russie, non-seulement à cette époque, mais encore de nos jours, où l'opinion publique se montre fort indulgente pour la moisson des pots-de-vin, moisson largement pratiquée par les hommes de la position la plus élevée, il est impossible cependant de ne point rendre justice à l'amour de cet homme pour l'étude,

poar les sciences, surtout pour l'histoire et la géographie de son pay$ natal; c'étaient là, à cette époque, des terrains vierges^ parfois uîéme assez dangereux à cultiver. Tatistchew s'y employa, et sinon toujours avec succès, au moins avec une ardeur sans égale, une patience ferme et un courage incontestable.

La famille léropkine, parmi ses membres très-nombreux, comptait, à cette époque, deux hommes qui avaient une bonne positicm dans le monde. Le général-major Dmitri Fédorovitch, commandant de place à Moscou, était marié à une Skouratow, de cette famille historique si tristement célèbre sous le règne dlvan-le-Terrible*; leur fils Pierre Dmitriévitch fut Fun des hommes les plus respectables de la Russie, et il en sera question plus loin.

Un autre léropkine, Pierre Mihaïiovitch, intendant de la cour et Tun des hommes les plus éclairés de son temps, se trouvait destiné par le sort à périr, dix ans plus tard, dans la terrible catastrophe de Volynski.

Les Golovine occupaient une position élevée dans le monde russe de cette époque. Il existe en Russie deux familles de ce nom. L'une, établie de nos jours dans la province de Koursk, descend d'un Kirey Golovine dont le nom se trouve dans les livres des états de service sous le règne d'Ivan-le-Terrible, au seizième siècle. — L'autre famille, celle dont nous parlons ici, est d'origine grecque. Lors de la destruc^ tion, par les Tatares, des anciennes colonies grecques établies en

♦ Dans les papiers à moi légués par le respectable Paul Fédorovitch Earabanow. se trouve une liste curieuse des familles issues des gardes du corps (opritchniki) d'Ivan-le-Terrible ; je place ici cette liste à titre de document historique, et je saisis eette occasion pour m'expliqner, une fois pour tontes, au sujet des faits contenus dans ces Mémoires. J'ai la ferme et inaltérable conviction que les mauvaises actions, commises par les aïeux et les parens, ne sauraient entamer en rien Thonorabilité de leurs enfans et descendans ; les actions glorieuses, les talens, les vertus rejaillissent sur la postérité; les crimes et les méfaits restent toujours personnels. Parmi les fiunilles issues des opritchniki, plusieurs ont racheta, par des services rendus à leur pays, les for£ûts de leurs aïeux, et trois de ces familles ont même fourni à la cause libérale russe des martyrs dcmt le nom ne cessera jamais d*être vénéré (Ryléiew, Radistchew, Ivachew). Voici cette liste :

Alalykine

Glotow

Lyalow

Poustochkine

Tchapline

Aléiew

Gnévachew

Mertvaho

Radistchew

Timachew

Béghitchew

Golovatchew

Morow

Riabinine

Touloubiew

Behtéiew

Jéltouhine

Olsonfiew

Roukine

Toutolmine

Berdiaïew

Jiharew

Opotchinine

Roussinow

Tsvilénew

BitiagoTski

Ivachew

Panioutine

Ryléiew

Blahovo

Izvékow

Pantéléiew

Schamchew

Verhovskoy

Bobynine

Kamynine

Pliouskow

Skolkow

Vétchéslow

Dédénew

Eaténine

Pohvisnew

Skouratow

Vitovtow

I>édëvchine

Eoloudarow

Postelnikow

Sviiazew

Zilow

Dirine

Krivtsow

Potapow

Svistchow

Zviaghme.^

Fofiuiow

Loujine

Crimée, Toii yit aititèr en Rtrssie, en Pan 1391, un émigré de cette natioô, un homme fort riche, apportant avec soi de grands capitaux. Il s'ent^daît beaucoup en commerce, en industrie, ainsi que dans le maniement de l'argent j aussi ses descendans furent-ils appelés, pendant les (|uinzième et seiîième siècles, à occuper le poste fort important et fort considéré de trésoriers des grands-ducs de Moscou. A là fin du dix-seplième siècle, la branche cadette des Golovine jouait un grand rôle ; l'un de ses membres, Fédor Alexéiévitch (né en 1680, mort en 1706), gouverneur de la Sibérie, conclut avec les Chinois un traité fort désavantageux, mais il sut se poser en victime des circonstances politiques; fort riche d'ailleurs pour avoir beaucoup volé en Sibérie, il acheta plusieurs d'entre les hommes influéns de la cour, et au lieu* de disgrâce, il obtint la direction des affaires étrangères (noccibCRiâ npHKas^). Il fit la cour au favori Le Fort, et après la mort de cdui-ci, il fut appelé à lui succéder dans la charge de grandamiral, quoiqu'il n'eut jamais été marin, pas plus que son prédécesseur.

Après la mort de Le Fort, Menchikow acquit un grand empire sur l'esprit du czar, et Golovine, malgré l'orgueil de race si développé en Russie à cette époque-là s'empressa, lui grand seigneur et par sa naissance et par sa position, de marier son frère Alexis avec une soeur de Metichikow, une simple paysanne. Aussi, lors de la création de l'ordre de Saint-André, en 1699, en fut-il le premier chevalier.

Les moeurs de Golovine égalaient, en dépravation, celles de Pierre I*'; il avait, parmi ses mignons, un adolescent qui devint depuis le célèbre comte lagoujinski; il le présenta au czar, le plaça auprès du souverain, et s'appuya également du crédit de ce jeune homme. Le premier en Russie, il fut nommé feld-maréchal en 1700, et deux ans plus tard, Pierre, en obtenant de l'empereur Léopold I*', pour son favori Menchikow, le titre de comte du saint-empire, pour ne point blesser Golovine, devenu le premier personnage officiel du pays, demanda et obtint pour lui le même titre. Il avait marié son fils aîné, Ivan, à une fille du maréchal Schérémétew, de neuf années plus âgée que son époux, et ce qu'il y a de tristement piquant, c'est que l'un des fils issus de ce mariage, le comte Fédor (la souche des comtes Golovine actuels, s'ils existent encore, ce dont je ne suis point sûr) épousa plus tard, sous le règne d'Anne, une fille de ce même lagoujinski, ancien mignon de son grand-père, devenu l'un des personnages les plus importans de la cour de Russie!

Le maréchal et grand-amiral comte Golovine était un homme d'un esprit fort ordinaire, sans nulle capacité, mais, ainsi que cela se voit souvent dans les cours absolutistes, remplaçant le manque d'esprit par une grande finesse, et n'en poursuivant que plus heureusement sa carrière. L'absence de mérite ne le faisait redouter par personne; nul ne craignait de se voir éclipsé par lui, tandis que sa finesse, son expé-

rience en fait d'intrigues et Tart inné da sinsinuer dans la bienveillance des hommes influens, lui applanissaient les diiScaltés de sa marche politique, et lui faisaient éviter les embarras, si ffcé(n*eiïimenl suscités au mérite dans les pays où Topinion publique est muette, el le pouvoir concentré entre les mains d'un seul hcumne. La cour de Russie n'a jamais cessé d'offrir des exemples frappans des succès de la finesse, appuyée sur l'absence de mérite et parfois même sur uae

complète nullité

Le maréchal Golovine eut encore deux fils : Alexandre et Nicolas. Le comte Alexandre épousa une fille du vice-chancelier ScbaCirow; devenu veuf, il se remaria à une Tatistchew, et mourut bientôt après, en 1731, à l'âge de 37 ans. — Sa lignée mâle s'est éteinte avefc son petit-fils, décédé en 1820, lequel mangea la grande fortune de son aïeul, et ne laissa rien à ses filles, la comtesse Léon Potoçki et la comtesse Frédro. La comtesse Léon jouit, au reste, d'une fortune immense, grâce à l'avarice crasse de feu son mari, qui augmenta ainsi l'héritage considérable à lui . laissé par son père le comte Séverin Potoçki, aussi un Harpagon, arrivé de Pologne en Russie sans un sou vaillant, qui achetait des pro(;ès véreux, et les gagnait grâce à sa position de sénateur et de membre du conseil de l'empire.

La veuve du comte Alexandre Golovine se remaria avec le prince Serge Bariatinski; elle a été la bisaïeule du maréchal Bariatinski.

Le comte Nicolas, fils cadet du maréchal Golovine, fut amiral et vice-président du collège de l'amirauté sous le règne d'Anne. C'était ua homme méprisable, un plat valet de Bieren et un concussionnaire éhonté. Il fut de ceux qui, voyant la faiblesse du gouvernement de la régente, se rallièrent à la czarine Elisabeth, et travaillèrent à disposer les esprits en faveur de son avènement au trône. Le comte Nicolas, fort lié avec le célèbre Ouchakow, le chef de la police secrète, fut nommé, par l'impératrice Elisabeth, ministre de la conférence (K0B4»epeHn%-iiH- HUCTp^), poste élevé, qui avait remplacé celui de ministre du cabinet existant sous le règne d'Anne et sous la régence. En 1743, lors de la guerre avec la Suède, il commit, malgré sa finesse, une faute énorme : se trouvant le seul, en ce moment, investi du grade d'amiral en chef, il eut la maladresse de solliciter le commandement de la flotte; il l'obtint, et se signala par de telles preuves d'incapacité, même d'ignorance en fait d'art naval, qu'il reçut l'ordre de donner sa démission du service. Il mourut en 1745, à l'âge de 80 ans, et sa fortune trèsconsidérable échut à sa fille unique, mariée depuis au prince Pierre- Auguste de Holstein, général au service russe. — La fille unique et héritière de la princesse de Holstein porta cette fortune en dot au prince Ivan Bariatinski, l'aïeul du maréchal actuel.

Le comte Nicolas Golovine eut plusieurs enfans d'une maîtresse d'origine suédoise et les autorisa à porter son nom; ils se fixèrent en

Danèmarek, où l'un d'eux, Pierre-Gustave Golovme, fut officier-général dans Tarmée danoise.

Le maréchal comte Golovine avait eu, parmi ses cousins-germains, Artamon Mihaïlovitch Golovine et le frère do celui-ci, Ivan, qui jouèrent à la cour un rôle considérable. Artamon, nommé général d'infanterie, fut fait pri<^onnier à la bataille de Narva, et passa 18 années en captivité; ce fut seulement en 1718 que lui et le prince Ivan Troubetskoy furent échangés contre le maréchal suédois comte Renschild. il mourut à Pétersbourg en 1720, à l'âge de 53 ans, et sa lignée mâle s'éteignit arec son fiis.

Son frère Ivan Mihaïlovitch, aide-de-camp (^eoBimiin») de Pierre I*', jouit de l'affection inaltérable de ce prince et la mérita par sa probité, la sûreté de son caractère et l'empressement qu'il mettait à obliger tes gens. II n'avait nulle connaissance dans l'art naval et ne sut jamais en acquérir, mais, en sa .qualité de compagnon inséparable du czar, il le suivit à Saardam, et partout; Pierre I""' appelait, en plaisantant, les bâtiments de la marine russe : «les enfans d'Ivan MihaïJovïtch,» et il avait promis, au bouffon de cour Lacosta, de lui payer une somme de 100,000 roubles si jamais il oubliait, à dîner, de porter un toast à la prospérité des enfans d'Ivan Mihaïlovitch. Aussi, les aides-de-camp de service avaient-ils pour devoir, sous peine de châtiment exemplaire et terrible, de rappeler toujours ce toast au czar, à son dîner.

Golovine, siégeant au sénat, y fut le digne émule du prince Jacques Dolgoroukow; de même que celui-ci, il ne cessa jamais de faire entendre la vérité au terrible czar; de même qu'au prince Jacques, il lui arriva de s'opposer à la mise à exécution d'ookazes qu'il trouvait nuisibles, de faire revenir Pierre !•' sur ses déterminations, et d'obtenir de lui le retrait d'oukazes déjà signés et envoyés au sénat. — Toujours gai, de bonne humeur, bon enfant jusqu'à l'âge de la vieillesse, unissant une finesse incontestable à une grande droiture de caractère, bon, obligeant, il employait sa faveur de cour et son intimité avec le czar à rendre une foule de services à droite et à gauche; aussi sut-il se créer un nombre immense d'amis. — Catherine I", peu après son avènement au trône, le nomma commissaire-général des vivres de la flotte, poste auquel sa parfaite probité le rendait admirablement apte; l'impératrice Anne, à laquelle il avait souvent rendu des services de cour, lui accorda les entrées particulières, le nomma général en chef, et le vieillard ayant mis de Tamour-propre à vouloir échanger ce titre contre celui d'amiral, elle lui accorda ce qu'il considérait comme une faveur, en disant : « est-il possible de refuser quoi que ce » soit à notre bon Ivan Mîhaïlovitch ?» — Il mourut septuagénaire, en 1738, laissant deux fils, avec la mort desquels s'éteignit sa lignée mâle; l'aîné des deux, Alexandre, fut amiral de la flotte russe sous les règnes d'Elisabeth et de Catherine II.

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