CHAPITRE yil
SOMMAIRE : La RiMsîe après la mort de Pierre T. — Le Joug terrible qtrî pesail àur tQotes le» elasBes de la société. — La classe rurale. — Le brigandage dans les provinces. — lies dissidens religieux; causes de la puissance de leur propagande.-— Le olergé orthodoxe; son ignorance; ses richesses d'alors^ sa position d'esclave. — ^La noblesse au service. — La noblesse en province. — Les nobles, chefs de brigands : loijinski, Schenschine, les Dérévitski; le prince Kozlovski. — La dame Dourow k
- cheval à la tête des brigands. — La daine Bazilevski, dite Baziliha, — Histoire odieuse de deux frères brigands, les deux comtes de Vier. — Histoire tragique d^ Yoropanow. — Le comte Hendrikow fiiisant raser et brûler un village. — Un gentilhomme en plaçimt un autre dans un sac et le jetant à la rivière. — L^a faussaires d'assignats. — La noblesse à Moscou. — La noblesse de conr à
' Pétersbourg.
Depuis la mort de Pierre I, rimmense activité qui avait présidé à )a marche des affaires, activité souvent fébrile, mais toujours intelligente, avait disparu complètement ; en 1728 la Russie semblait en^ dormie; à la cour seule se produisait la lutte acharnée des partis.
Quelques grands et odieux qu'aient été les vices de Pierre I, un vrai tigre dans ses momens d'irritation, et pour lequel rien n'était sacré hors le but qu'il s'était proposé, but colossal d'ailleurs, celui d'introduire et d'implanter la civilisation en Russie — l'histoire impartiale (iolt lui pardonner ses vices eu égard à l'oeuvre accomplie par son génie : sans Pierre I nous aurions été des barbares, de& asiatiques, et rien de plus.....
Pierre était mort dans la force de l'âge (52 ans 8 mois)» au moment même où» après en avoir fini avec la Suède, il réunissait toutes ses fwces pour s'élancer sur la Turquie. S'il avait vécu, encore pendant pue quinzaine d'années, il est probable que la capitale de l'empire de {Russie eut été transportée sur les rives du Bosphore; ceci aurait changé tout l'avenir de notre pays, et aurait facilité le travail intérieur et politique, en nous épargnant le dur métier de traîner à nos pieds ce malheureux boulet de la Pologne, qui alourdit la marche de la Russie, et se dresse, comme un mur, entre nous et le progrès, entre nous et le développement politique. Néanmoins, les réformes du premier empereur russe avaient été si profondes, si radicales, «lies avaient
poussé dans le sol des racines si vivaces, qa'elles ne pouvaient plus être détruites : ia réaction pouvait seulement en entraver le déveloptpement, le paralyser même pour un certain temps, mais voilà tout
La puissance de ces réformes s'était fait sentir à toutes les castes de Ja société : toutes avaient vu s'appesantir sur elles un ]aug plus lourd qu'auparavant, et Ton peut dire que les Russes ont chèrement acheté leur civilisation : les générations passées ont bien souffert pour la prospérité des générations à venir.
La position des paysans était afiTreuse. — Lors de Tintroduetioti du servage de la classe rurale par Godounow, et de son affermissement par le patriarche Philarète Romanow, Ton n'avait point confondu en^ core les serfs, attachés à la glèbe et déclarés inséparables d'elle, avec les esclaves domestiques (holopy), c'est-à-dire les prisonniers de guerre ou les pauvres diables devenus, pour cause de dettes, ou volontairement, faute de pain, esclaves à temps, ou à vie, ou héréditaires, et que l'es»^ clavage (kabala) transformait en objets, appartenant à leur maitre, objets pouvant être vendus et distribués à volonté.
Le code du czar Alexis (oulojénié) maintenait la différence considérable existante ^tre ces deux castes de malheureux, mais Pierre I, voulant transformer Timpôt foncier en capitation et instituer la conscription militaire, fit opérer, en 1722, le premier recensement général en Russie, dans les listes duquel serfs et esclaves se trouvèrent confour dns ensemble, et les serfs devinrent esclaves : leurs maîtres commen*cèrent à les vendre pièce à pièce. — Ce trafic de chair humaine fut légitimé sous le régime de Bieren : le sénat ayant reçu l'ordre de faire prélever, sur les prix des ventes humaines, l'impôt fixé sur les ventes de toutes les autres propriétés.
Ce que souffraient les paysans et les gens du service (dvorovyié) était inimaginable; l'on peut croire si des nobles, exposés eux-mêmes tous les jours à être fouettés, knoutés, avoir la langue ou les oreilles coupées, les narines arrachées, se faisaient faute d'aucun genre dé tyrannie envers les hommes placés sous leur dépendance absolue. Le sens moral n'existait point, et les mauvais exemples venaient de si haut!
Pierre I, après avoir rossé injustem^it son nègre fidèle et dévoué^ lui promettait de lui en tenir compte pour son premier délit. Un autre jour, parcourant la ville de Pétersbourg en cabriolet avec le grandmaître de police, son aide-de-camp-général de Yier, et mécontent de l'état dans lequel se trouvaient les rues de la ville, il descendit de son cabriolet, et en pleine rue, il administra au général une volée de coups de canne; ensuite, remontant en équipage, il fit derechef asseoir de Vier à ses côtés et continua tranquillement sa route.
Après cela, le moyen de s'étonner des violences commises par de simples particuliers !.«««.
Le, major Danilow raconte, dans ses Mémoires, avoir connu» en pro^
ytbte, une Teuve d^une famille noUe, dont le plat favori consistait en tin stchi au mouton : die en mangeait tous les jours, et tous les jonrs elle se mettait en colère contre sa cuisinière : à peine le stchi était-H servi sur la table, que les domestiques, sur Tordre de la dame, amenaient la cuisinière : on étendait la malheureuse par terre, et on la fouettait pendant que madame mangeait son stchi. Ceci, diaprés le témoignage de Danilow, se renouvelait tous les jours
La patience dans la souffrance, ce que l'antiquité appelait le stoïcisme, est dans le caractère russe, et s'y trouve à un degré beaucoup trop développé pour la dignité nationale : le Russe est capable de souffrir énormément, de souffrir sans plaintes ni murmures, mais aussi, par une réaction bien naturelle et toute légitime, ayant une fois pris le mors aux dents, il devient difficile, non-seulement à dompter, mais même à arrêter. Ne pouvant légalement rien posséder, n'étant jamais sûrs de conserver et encore moins de pouvoir transmettre à leurs enfans le fruit de leur travail, les serfs en étaient arrivés à prendre le travail lui-même en aversion. — Les souffrances engendrées par le servage exerçaient, sur les hommes du peuple, une influence diverse, suivant le caractère de chacun : les natures faibles, apathiques, si fréquentes chez les nations slaves, se laissaient aller à la paresse, au décourage^ ment, à la boisson, et noyaient leurs chagrins dans l'eau-de-vie; les hommes à nature énergique s'insurgeaient contre un ordre de choses qui les écrasait; ils prenaient la fuite : les uns allaient simplement vagabonder et voler par-ci, par-là; d'autre cherchaient un refuge chex les sectaires religieux, dans les forêts sombres, dans les steppes éloignées et vastes; ils trouvaient, chez les sectaires, asile, nourriture et abri contre la police, d'ailleurs fort difficile à exercer dans un pays aussi étendu et aussi peu peuplé. Enfin, les plus énergiques d'entre eux déclaraient la guerre à cette société qui leur refusait, au soleil, une place libre et tolérable : armés de fusils, de haches, de pmgnards, ils se réunissaient en bandes de brigands, choisissant de préférence les fleuves : le Volga, l'Oka, le Don, le Dnièpre, les parcourant en bateaux, descendant à terre pour piller, ne reculant, dans ce but, ni devant le meurtre, ni devant l'incendie. Ds circulaient par bandes de plusieurs dizaines d'hommes; ils envahissaient les propriétés seigneuriales, ils torturaient les gens : ils leur brûlaient la plante des pieds avec un fer rougi pour leur arracher l'indication du lieu de dépôt de leurs objets précieux; en cas de résistance à main armée, ils liaient leurs prisonniers, pieds et mains, avec des cordes, à des poteaux; ils les arrosaient d'eau-de-vie de la tête aux pieds et mettaient le feu à leurs vêtemens par le bas; les malheureux périssaient dans des souffrances atroces
Il y avait, sur TOka, un brigand fameux par s<»i audace et ses cruautés, George Rostchine, généralement connu sous le nom de légarka^
nom faisant trembler les plus intrépides.^ — Ces brigands sur le Volga, i'Oka, le Don, le Dnièpre circnlaîent dans des bateaux armés. En rencontrant des bateaux de marchands ou de voyageurs, ils les abordaient et criaient: saryn na kitchkou! A ce cri sinistre, tous ceux qui se trouvaient sur les bateaux abordés devaient se coucher à plat ventre et rester dans cette position pendant tout le temps, employé par les brigands à dévaliser le bateau. Celui qui aurait eu Timprudence de lever la tête étmt indubitablement certain de Tavoir fracassée.
L'empereur Paul supprima le brigandage sur les fleuves dMne façon assez caractéristique : il ordonna que tout bateau, qui se laisserait, Don-seulement visiter, mais vaincre par les brigands, serait confisqué; les nobles, qui s'y trouveraient, seraient dégradés de la noblesse, et les
personnes non-nobles seraient knoutées et envoyées en Sibérie Le
brigandage disparut en très-peu d'années, et le cri sinistre : saryn na kitchkou a passé à Fétat de tradition historique. «^
Mais aussi, les nobles qui étaient bons et humains envers leurs serfs, pouvaient compter sur leur dévouement le plus absolu. J'ai cité l'histoire du nègre de Matvéiew, allant, au péril de ses jours, ramasser et inhumer les restes épars de son maître, et celle de la femme de chambre de la comtesse Golovkine, ac(;ompagnant sa maîtresse en Sibérie et partageant avec elle un dur exil de quatorze années. Mais à eôté de ces faits connus, combien de dévouemens touchans restés igno? rés!... Dans bien des familles russes l'on voyait, chez les serfs domestiques surtout (dvoravyié) un attachement héréditaire à leurs maîtres, si ceux-là étaient bons et humains; les nourrices, les Ixnmes d'enfans surtout, étaient considérées comme faisant partie de la famille : le titre de frère ou de soeur de lait se trouvait estimé à l'instar de la parenté la plus proche. Les vieux serviteurs, quand ils étaient attachés à leurs maîtres, avaient leur franc-parler avec ceux-ci; ils se réjouissaient de leurs joies; ils s'affligeaient de leurs malheurs; ils avaient souvent^ bien plus que leurs maîtres, l'orgueil du nom de la famille au service -de laquelle eux et leurs pères avaient vécu; ils étaient parfois ultraconservateurs et hostiles à tout progrès*.
Je viens de prononcer le nom des sectaires. — Cette classe si nombreuse des habitans du pays a dû l'origine de sa position aux dissidences religieuses, mais elle s'est maintenue, elle s'est accrue grâce au
• Je me souviens que feue ma bonne, Pexcellente Prascovia Alexéievna, me disait un-jour : ''mon cher prince Pierre, tu ne te conduis point comme un gentilhomme doit le faire ; tu cours la poste faisant deux cents verstes par jour; c'est inconvenant, mon cher ami ; c'est bon pour un feid-yeger (courrier de cabinet) ou pour un officier parvenu allant rejoindre son régiment^ mais toi, tu aurais dû voyager comme on le faisait jadis, avec tes propres chevaux, faisant dans la matinée vingt ou trente verstes, s'arrêtant pour dîner, et faire reposer les chevaux; ensuite encore vingt à trente verstes, et s'arrêtant le soir pour coucher. VoUà comment doivent voyager les genlâlshomîmes. "
servage. A part la divergence, avee Téglise établie, «ir une caié^e de points plus ou moins importans, mais accessibles seui^emenl à un petit nombre d^intelligences, la grande force dû r^kol consistait en cet état d'bostilité ouverte^ où il se trouvait placé, vis-à-vis d'un gou yemement brutal et d'autorités concussionnaires. Tout bomme s'insur* géant, pour quelque raison que ce fût, 4^ontre cet ordre de eboses, devenait son ennemi, et tout ennemi de Tordre de choses existant était un allié naturel des sectaires : il trouvait cbez eux asile, nourriture et protection. Un homme voulant échapper à la conscription, un serf fuyant la cruauté de son maître, un individu ayant commis un vol, un meurtre même, trouvaient refuge chez les sectaires à la seule con^ dition de ne point enfreindre, extérieurement du moins, les prescriptionç de leur rit. Comme toutes les castes persécutées, comme to^ les hommes condamnés à une lutte de tous les instans, ils avaient vu se développer dans leur sein le courage civil, l'empire sur soi-même, l'esprit pratique; ils avaient compris que l'argent est une force, une garantie de h liberté, et cette conviction les avait rendus laborieux, économes, rangés et sobres.
Pour pouvoir, au besoin, discuter avec les orthodoxes et les éblouir de citations, le sectaire devait, de toute nécessité, apprendre à lire et écrire, ce qui lui constituait déjà une grande supériorité sur. la masse plongée dans Fignorance. Tandis que le malheureux serf, ne pouvant rien posséder, ne se souciait de rien acquérir et dépensait en boisson les quelques pauvres sous, formant son petit avoir, le. sectaire, lui, travaillait, faisait commerce, accumulait, devenait riche, influent, soudoyait les fonctionnaires toujours avides, et jouissait d'une position quasi-indépendante, pour autant que le mot d'indépendance peut s'appliquer à une existence dans un état despotique, où l'esclavage descend de haut en bas, et le pouvoir souverain se trouve limité uniquement par l'assassinat.
Que l'on se représente, à côté de ceç sectaires, un clergé plongé dans l'ignorance, dont un grand nombre de membres, dans les campagnes surtout, ne savaient ni lire, ni écrire, disaient la messe de mé* moire, embrouillant les prières et faisant des coqs-à-l'àne, un clergé superstitieux, adonné à la boisson, et Ton peut s'imaginer, s'il pouvait combattre les sectaires au moyen d'armes spirituelles, sans recourir au bras séculier. L'ignorance et la superstition du clergé se trouvaient portées au point de rencontrer des prêtres de grandes villes, des prêtres riches, bien posés dans la société moyenne de l'époque, vous racontant sérieusement : que le véritable Pierre I était mort à l'étranger lors de son premier voyage, en 1697; que l'antéchrist ayant pris l'apparence du czar décédé, était revenu en Russie régner sous son nom; que le maréchal Bruce recevait toutes les nuits la visite du diable et soupait avec lui; que ce même maréchal ne pouvait causeï
avee Oftinoioa d'ane vie exemplaire sans que des flammes ïAme^ ne ^'échappent de sa bouche
Aussi Pierre 1 fut-il obligé, à peu d'exceptions près, de prendre ses prélats et les abbés des principaux couvens parmi ies élèves de Facadémie ecclésiastique de Kiew, en majeure partie Petits-Russiens d'origine, et un grand service rendu à la Russie par Tarcbevéque Féofane Procopovitch, fut le soin, apporté par lui, à Téducation d^; jeunes gens destinés à entrer dans le clergé. — Mais était-il possible d'espérer trouver des vertus, de l'indépendance, même de la simple iigaité personnelle dans ce clergé soumis à l'arbitraire absolu des prélats, courbés, eux, sous l'arbitraire absolu du gouvernement? Uabbé faisait fustiger ses moines; l'évéque faisait fustiger ses abbés et ses prêtres; le gouvernement dégradait et exilait l'évéque, après l'avoir fût torturer et knouter. Le clergé russe était devenu un bataillon en robes longues.
Le clergé possédait des propriétés immenses, le clergé régulier surtout, ou le clergé noir (appelé ainsi en Russie à cause de la couleur de ses vétemens). Le clergé possédait plus de neuf cent mille serfs, dont la dixième partie (92,450 serfs^ suivant le récès de 1742), appartenaient au célèbre couvent; de Saint-Serge près de Moscou. De ce grand couvent relevaient encore, spirituellement et temporellement, quatorze autres couvens, possédant, à eux quatorze, 12,500 serfs. Si l'on compte avec cela toutes les pêcheries, tous les moulins, les vastes prairies, les forêts immenses appartenant au clergé, l'on arrivera à un AiiïtQ énorme. Les prêtres et les moines vivaient grassement, dans la surabondance des biens de ce monde : les abbés des couvens, les pré^ lats surtout, nageaient dans le luxe, — L'éloquent prédicateur Gédéon Krinovski, archimandrite du couvent de Saint-Serge et plus tard évêque de Pskow, portait à ses souliers des boucles en diamans.
L'administration des biens ecclésiastiques, retirée au clergé par Pierre I, lui avait été restituée après la mort de ce prince, et resta entre ses mains, sauf le règne de Pierre 111, en 1762, jusqu'à ^annexion définitive de ces biens au domaine de l'état sous Catherine II, en 1764.
L'on pouvait dire aux ecclésiastiques de ce temps-là, au moment de leur élévation à la prélature ou au poste d'abbé, ce que disait Philippe-le-Régent à sa fille devenant abbesse : « vous allez prononcer le » voeu de pauvreté, et vous serez riche ; vous allez prononcer le voeu •d'obéissance, et vous commanderez; enfin, vous allez prononcez le voeu » de chasteté, et pour celui-là, vous en ferez ce qu'il vous plaira! »
Mais les moeurs du clergé étaient sauvages. Dans un pays où les princes, les comtes, les cordons bleus et les dames à portrait se trou« valent exposés à être fustigés et knoutés, les ecclésiastiques subissaient aussi la loi commune. Sans parler de la chsmcellerie secrète et de ses toartures, un simple délit exposait prêtres et moines, suivant le caprice
de Févèqae ou de rarcbimandrite, aux traiteiâens les plus hnmiliàns. Souvent un prêtre, après avoir dit la messe et accompli les saints mystères, était conduit à Técurie de la maison épiscopale et fustigé. — Des prélats remarquables par leur intelligence, par leur érudition, se montraient souvent les plus durs, et faisaient fustiger, sans miséricorde, moines et prêtres. Tels furent, par exemple, Ambroise Zertis-Ksunenski, archevêque de Moscou, et Arsène Maçeiewicz, métropolitain de Rostow.
Aussi cette position humiliante et abjecte du clergé aboutissait-elle à une démoralisation profonde. Un jour, sous le règne de Catherine II, une bande de brigands fut cernée par les troupes et saisie en son complet. Sur 86 brigands il y avait trois prêtres, un diacre, trois desservants d'église (pritchetniki)^ quatre déserteurs, dix odnodvortsy (anciens nobles ruinés) et soixante-cinq serfs ayant fui leurs maîtres.
Les livres d'état civil (métritcheskiia knighi) ont été introduits en Russie seulement par Catherine II, et jusques-là, rien de plus facile que la bigamie et même la trigamie. D y avait des prêtres qui mar riaient les premiers venus, tout comme aurait pu le faire le forgeron de Gretna-Green, et cela pour quelques roubles et deux ou trois védros d'eau-de-vie, ou d'hydromel, ou de bière.
Un jour, un couple vint trouver un prêtre connu par son ivrognerie et par l'habitude de placer un védro d'eau-de-vie à côté de l'autel, et lui demanda de procéder à leur mariage. Le prêtre le voulait bien, mais le marguillier d'honneur (tserkovnyi starosta), personnage influent dans le village, avait la sage précaution d'emporter chez soi les clefs de l'église, et de l'ouvrir au prêtre seulement pour le temps du service divin. Ne pouvant se procurer les clefs de l'église, le prêtre, peu attaché au spirituel, mais beaucoup aux spiritueux, s'avisa du stratagème suivant : il conduisit le couple amoureux vers l'église, le plaça devant le portail, et leur demanda s'ils avaient bien l'intention de s'épouser. Sur leur réponse affirmative, il leur opéra l'échange des bagues nuptiales, et leur montrant la serrure cadenassée de l'église, leur dit : «que votre affection mutuelle soit forte, indissoluble .comme » l'est ce cadenas, > leur ordonna de s'agenouiller, de faire le signe de la croix, de baiser le cadenas, et s'écria ensuite : c au nom du Père, » du Fils et du Saint-Esprit, je vous déclare unis en légitime mariage; 1 vivez heureux et unis; multipliez-vous; toi, la femme, tu doisobéisisance complète à ton mari; t(H, le mari, si ta femme venait à te » désobéir, tu dois la châtier. Maintenant je vous fais mon compliment » sur la célébration de votre noce. Allons souper. »
La bourgeoisie, dans le sens que l'on donne à ce mot en Europe, n'existait point en Russie. La classe des marchands, exploitée, rançonnée à droite et à gauche, gémissant sous le poids de l'autorité dure, et qui pis est, capricieuse et sans principe aucun, d'employés concussionnaires sans pudeur, la classe des marchands ne songeait qu'à, s'm?
richir le plas yite possible, et à lancer ensuite ses fils dans le service pour les faire arriver à la noblesse, devenue si facile à acquérir. Les marchands ne jouissaient d^aucune indépendance, d^aucuns égards; la concussion seule constituait leur garantie contre l'arbitraire illioiité des fonctionnaires ; aussi s'empressaient-ils de gagner, le plus vite possible, le plus d'argent par tous les moyens possibles. Désireux de faire arriver leurs fils à la noblesse, ne se souciant nullement de fonder, comme c'était souvent le cas en Europe, de grandes maisons commerciales se transmettant de génération en génération; ils ne tenaient nullement à leur crédit commercial; ne couraient qu'après le gain, et à vrai dire, il leur était impossible d'en agir autrement. Dans un ordre de choses où de haut en bas règne l'esclavage, de bas en haut le mensonge, et la friponnerie à tous les degrés de l'échelle, la trèsgrande majorité d'entre les marchands ne peuvent être que des fripons.
Si les marchands étaient pillés, le clergé opprimé, les sectaires persécutés, la classe rurale foulée aux pieds, la position de la noblesse, à son tour, était humiliante au point de paraître abjecte aux yeux des gens civilisés et des hommes de coeur.
Le joug mongol avait laissé des traces profondes; il avait complètement modifié, bouleversé, non-seulement toute l'organisation politique et sociale de la Russie, mais encore la vie privée de nos aïeux.
Avant l'époque du joug mongol, avant le treizième siècle, les châtimens corporels étaient inconnus; l'on ignorait jusqu'au nom tatar de knout; avant le treizième siècle la claustration des femmes était inconnue; elles circulaient librement et faisaient aux visiteurs les honneurs de la maison conjugale ou paternelle; enfin, jusqu'au treizième siècle, il y avait eu égalité parfaite et absence de castes. A l'exception des princes apanages, presque tous issus de Rurik*, aucun titre, aucune fonction n'était héréditaire; point de caste noble; une aristocratie mobile, où chacun pouvait arriver à prendre place soit temporairement, soit viagèrement, au moyen de ses talens, de ses richesses, de ses liens dé parenté, de ses liaisons personnelles. Il y avait, dans toutes les provinces, des familles où les hautes dignités, celles de boyar, de voïévode, de possadnik se trouvaient devenues à peu près héréditaires, non de droit, mais de fait, mais ces familles ne jouissaient d'aucun privilège exclusif, ne formaient point de caste spéciale; les membres de ces familles se trouvaient redevables de leur haute position personnelle à
* Il y ayait, par-ci, pac-là, quelques princes apanagëîs d'origine indigène» commç enPermie les princes Yélikopennski, éteints an seizième siècle; dans les forêts de Vetlouga il j avait des princes Vetloujski, éteints au quinzième siècle ; dans le midi de la Russie il y avait les princes Bolhovskoy, et dans la Eussie-Blanche quelques fiimilles princières, eutre antres les princes Nésvitski et les princes Loukomski II y ayait aussi les princes Mychetski*
leurs talens, à leurs richesses, souvwit à un concours de circonstances pr(^iaes.
Le joug mongol, en introduisant resclavage, fit comprendre aux chefs de l'état la nécessité d'instituer, au sein de cet esclavage, une hiérarchie d^oppression. Le grand -duc Ivan lïl, continuant avec talent et cruauté l'oeuvre de l'unification de la Russie, oeuvre entreprise et habilement conduite par ses aïeux, les très^fourbes, mais très-intelligens princes de Moscou, Ivan III organisa, dans la seconde moitié da quinzième siècle, la classe des hommes de service (sloujilyié lioudi), auxquels il donna des terres, avec l'obligation d'être toujours prêts à servir et, en cas de guerre, d'amener avec eux un certain nombre de combattans, calculé suivant l'étendue de leurs terres.
Celte caste d'esclaves privilégiés, investis du droit d'opprimer et de rosser les autres classes de la population, à la condition de se laisser elle* môme humblement opprimer, fustiger, knouter et mutiler par les cears, est devenue la souche de la noblesse russe. . Les descendans des princes apanages, dépouillés de leurs apanages et privés de toute position ofiBcielle, avaient cependant conservé encore un certain prestige de race que le czar Ivan lY fit tomber en lambeaux. Ce prince, tyran atroce, mais un honime fort intelligent dans les momens où il ne se laissait point aveugler par sa cruauté et sa lâcheté personnelle^ fit rédiger un livre généalogique où l'on inscrivit^ à côté des maisons issues de Rurik et de Guédimine, les familles de plusieurs d'entre les boyars de Moscou et quelques autres maisons protégées par le czar. En les fusionnant ainsi, en établissant Tordre de préséance parmi eux, non en vertu de la naissance, mais d'après les fonctions occupées par leurs pères et aïeux, il arriva à un double résultat : celui de faire évanouir le prestige, dont se trouvaient encore entourés les descendans des princes apanages, et celui de créer, au sein de la caste des esclaves privilégiés, un noyau de familles d'esclaves plus privilégiés encore, non vis-à-vis du czar — tout le monde, en Russie, se trouvant égal devant ses caprices et son bâton — mais vis-à-vis de leurs autres compatriotes. Nous ne pouvons donner à ce noyau d'esclaves privilégiés le nom d'aristocratie, dont les premiers symptômes consistent dans l'indépendance personnelle. Des hommes condamnés à servir leur vie durant, knoutés à l'écurie, fustigés publiquement, ne sauraient être appelés aristocrates.
J'ai dit, page 3, comment" le czar Fédor III avait sagement aboli, en janvier 1682, la différence existante, depuis Ivan IV, entre les deux catégories de la noblesse dont l'une se trouvait inscrite au livre généalogique oIBSciel, et l'autre n'y figurait point*. Cette sage mesure de Fédor avait considérablement facilité, à son frère Pierre, sa grande
• Ce Hvre généalogique, appelé : Livre de velours (BarkatnOîa kniga), se trouve déposé aujourd'hui au département héraldique du sénat.
beovrè de réformes, mais ceci ne suffisait point encore. — Pierre avait besoin de la coopération des étrangers : comme totts les hommes de génie, 3 avait l'art de distinguer et de choisir les hommes; H avait besoin d'assurer à ses collaborateurs étrangers ou élevés par lui, grâce à leur mérite, d'une existence humble à des positions hautes et importantes, il avait besoin de leur assurer une position solide, convenable à leur nouveau rang, et correspondante aux services par eux rendus ià la Russie. Il se décida, sur les conseils de Leibnitz et du maréchal Bruce, à créer une hiérarchie sociale basée sur le grade, et il profita de la paix conclue avec la Suède, en 1721, pour promulguer, Tannée suivante, son fameux tableau des rangs (tabell o rangah), divisé en 14 classes. Cette institution, si utile à une époque où la majorité de la noblesse se trouvait vivement opposée à toute réforme, professait de la haine pour les étrangers et du mépris pour les hommes redevables de leur élévation à leurs talens seuls, celte institution s'est depuis survécue à elle-même. Aujourd'hui, les 14 classes sont devenues nuisibles, et rien de plus. Pierre, en les créant, avait réservé au souverain le droit d'avancer les hommes capables sans les faire passer par toute la filière des rangs; cette sage précaution a été abolie depuis, et de nos jours, les 14 classes, en arrêtant la marche des hommes de mérite, en favorisant Tavancement de la nullité patiente et celle des" concussionnaires persévérans, en sont arrivés à devetiîr une véritable serre-chaude de niais et de fripons.
Dans la première moitié du dix-huitième siècle, tous les nobles russes se trouvaient au service, à l'exception des vieillards infirmes, des enfans et d'un bien, bien petit nombre d'hommes assez heureux pour avoir obtenu leur démission; encore, cette démission ne se trouvait-elle accordée, le plus souvent, que sous la forme d'un long congé, Successivement renouvelé.
Pierre I, pour obliger les nobles à servir, avait eu recours aux moyens les plus cruels qu'ait pu lui suggérer son caractère si violent. U avait déclaré confîscable la fortune de tout noble convaincu d'avoir refusé de servir; il avait érigé la délation en devoir; pour l'encourager, il avait promis aux délateurs le don de la fortune confisquée de celui qu'ils auraient dénoncé, et si un serf dénonçait son maître, il était affranchi sur-le-champ.
Il est aisé de comprendre à quel point l'immoralité et l'infamie, érigées par le souverain en devoir de sujet fidèle, à quel point ces principes de corruption et d'abjection, émanant du trône lui-même, devaient démoraliser et pervertir la nation jusqu'à la moelle des os...
Au service, les nobles russes de ce temps-là recherchaient et postulaient surtout les places dans la garde impériale, les foactâons. à la cour, même les plus humbles^ et les fonctions civiles dans les deux capitales; ils y étaient moins exposés aux vexations et aux mauvais
traftemeiis. — Dans Tannée et en province, ils se trouyaient sonv^ placés sons les ordres d'an paysan, parfois même d'un ancien serf de leur famille, arrivé au grade d'ofiîcier, par conséquent à la noblesse héréditaire*; ce chef av2Ût le droit de les punir, de les faire fustiger, et il le faisait souvent. Au reste, les nobles qui servaient dans Tannée, et que leurs familles accompagnaient dans leurs quartiers d'hiver, accomplissant souvent ainsi de longs et fatigans voyages, commençaient à comprendre la nécessité de donner une éducation à leurs enfans; cette conviction était surtout répandue parmi les nobles faisant partie des régimens cantonnés dans les provinces baltiques, dans la Finlande russe, à Smolensk, à Kiew, et surtout parmi ceux qui, lors des longues guerres de Pierre I, avaient hiverné en Pologne et dans le nord de rÂlIemagne. Il n'était point facile, au reste, à cette époque, de donner une bonne éducation à ses enfans, et c'est ce qui élève si haut, dans Thistoire, le service rendu par Munich, créateur du corps des cadets. — Dans les provinces, les propriétaires, pour enseigner à lears enfans à lire, écrire et les quatre premières règles de l'arithmétique, se trouvaient obligés d'avoir recours aux diacres, aux sous-diacres, aux marguilliers. Il était si difficile, même dans les villes, d'avoir des maîtres, ceux-là étaient si rares, que nous voyons, dans les Mémoires du major Danilow, les fonctions de maître des mathématiques dans une école à Pétersbourg même, sous le règne d'Anne, confiées à un sous-officibr d'une famille noble, nommé Alabouchew, condaomé, pour un assassinat, aux travaux forcés de la Sibérie, mais retenu à Pétersbourg pour y enseigner les mathématiques
Les nobles, qui habitaient la province, y menaient, à un nombre minime d'exceptions près, l'existence la plus abrutissante. La chasse pendant l'automne et Thiver; des libations d'eau-de-vie pendant les quatre saisons de Tannée, point de livres, point de journaux; il n'y en avait qu'un seul en Russie : la Gazette russe de Pétersbourg, fondée par Pierre I, en 1703, paraissant deux fois par semaine, assez lue dans les capitales et les principales villes, mais encore peu répandue en province* L'ignorance était poussée à un degré extrême.
Dans les dernières années du règne de Timpératrice Anne, une vieille dame de province, d'une ancieni\e famille, possédant trois cents serfs, demandait à mon bisaïeul s'il était vrai qu'à la table de l'empereur d'Allemagne on servait tous les jours des saucissons (kolhassy) et lui affirmait que le sultan de Turquie et le czar de France professaient la môme religion infidèle (bassourmanskaîa véra).
* D'après le tableau des rangs de 1722, la noblesse héréditaire se trouvait attachée au premier rang d'officier dans le service militaire et au grade de la 8-e classe dans le service civil. Ceci dura jusqu'en 184.5; alors l'empereur Nicolas transporta ce droit an rang de major dans l'armée et de la 5-e classe au service civil. Sous le règne actuel, ce droit a été transporté au rang de colonel dans l'année et de la 4-e classe an service civil»
Les maisons à la campagne, à cette époque, saof ceHes situées aux portes des capitales, dont les propriétaires, gens riches, avaient voyagé, se ressemblaient toutes entre elles, et ne différaient guère que par le plas ou moins d^étendue. Quêtaient des maisons de bois, à un rez-dechaussée, coupées au milieu^ à travers toute la maison, par un trèslarge corridor (séni)^ d'un côté duquel se trouvaient les chambres de maîtres, et de Tautre : la cuisine, le garde-manger, une chambre de dépôt pour toutes sortes d'effets (kladovaîa) et les chambres des serviteurs les plus intimes. CAiez les gens aisés, les dimensions de la maison permettaient ' d'avoir, pour Tété, des chambres spéciales, sans poêles; Ton fermait ces chambres en automne pour les rouvrir au printemps. Dans chaque chambre il y avait une image, et parfois une collection d'images dans une armoire vitrée, placée dans un coin ou suspendue au mur, suivant sa dimension. Les murs, en poutres placée» les unes sur les autres, n'étaient couverts de papiers que chez les gens riches. L'ameublement consistait en bancs de bois, que l'on recouvrait d'un tapis pour les visiteurs de distinction; les chaises étaient rares: les fauteuils formaient un objet de luxe. La table était abondante, vu le bon marché de la viande, du poisson, des légumes, mais elle était détestable, non-seulement en province, mais encore dans les capitales, à un bien petit nombre près de maisons de gens riches et civilisés.
Le plus ou moins de richesse se faisait voir et admirer dans les habits, dans les chevaux, dans les équipages et leurs attelages, dans la vaisselle surtout, enfin dans le nombre de domestiques (dvorovyié).
Toute la nombreuse valetaille des propriétaires mangeait copieuse* ment : les provisions étant à bon marché et les dvorovyié ayant leurs potagers, leur propre volaille, leur propre bétail. La plupart portaient des peaux de moutons; les serviteurs de la maison étaient habillés de mauvais gros drap; ils avaient les coudes troués et les habits rapiécés; ils marchaient nu-pieds, servaient ainsi à table ^ et les jours de grandes fêtes seulement, ou bien lors de l'arrivée de quelque visiteur de distinction, les hommes de service mettaient des bottes, et les femmes de chambre des souliers.
Une valetaille nombrefise, en ce temps-là, à la campagne, ne constituait point seulement un objet de luxe : elle était encore fort utile. Sans parler déjà de l'impossibilité, dans un pays mal peuplé et avec une industrie urbaine à l'état d'enfance, de se procurer les mille nécessités de la vie autrement qu'en les faisant confectionner chez soi, à la maison; une domesticité nombreuse était encore indispensable pour la défense du propriétaire et de sa famille contre les brigands, si nombreux à cette époque. Ces brigands étaient d'autant plus redoutables, que les chefs occultes de ces bandes, ceux qui les dirigeaient mysté* rieusement, se faisaient les receleurs des objets pillés, profitaient du trafic de ces objets et protégeaient les brigands, étaient souvent des
hommes de naissance, des 'hommes titrés, bien alliés. Encore sous le règne de Catherine II, dans plusieurs provinces, les bandés de bri-^ gands avaient des ciiefs occultes de la catégorie de ceux dont je viens de parler. Ainsi, dans le district de Tchem (province de Toula) il y avait deux gentilshommes chefs des brigands et connus à ce titre : lorjenski et Grégoire Alexéiévitch Schenschine; ce dernier appartenant à une très-bonne famille*; dans les districts de Karatchow et de Novo- Oskoll (province de Koursk), les brigands avaient à leur tête la famille Dérévitski, propriétaire du village de Pady, village plus tard démoli et rasé par arrêt de tribunal; dans le midi de la Russie, deux comtes de Vier, les deux petits-fils du premier comte de ce nom, se trouvaient être les chefs occultes des brigands; dans la- province de Kostroma» cette fonction peu honorable se trouvait occupée par un prince Kozlovski, lequel, par sa mère, une Saîtykow, avait des alliances superbes f .
Les femmes elles-mêmes se mêlaient de brigandage. Dans le district de PoulivI (province de Koursk), une dame de bonne famille, propriétaire de plus de mille serfs, une veuve, Marthe Dourow, suivie de ses trois fils, montait à cheval, et à la tête d'une bande armée, se livrait au pillage. La brave femme appelait ceci : aller à la chasse. Mais cette chasse tourna mal pour elle; elle finit par être arrêtée et exilée en Sibérie.
En Petite-Russie, une femme, sinon de fionne famille, au moins riche, madame Bazilevski, connue sous le sobriquet de Baziliha, était la prolectrice, la receleuse et la bonne amie d'un brigand célèbre, appelé Garkousza. — Après avoir amassé dans ses caves et ses greniers une masse d'objets de prix volés et pilles par Garkousza, elle le vendit, lui, à la police; aida celle-ci à s'emparer du brigand, lequel fut jugé, knouté, marqué et envoyé aux travaux forcés. La Baziliha garda tout ce qui avait été déposé chez elle, et mourut, laissant une fortune immense, dont elle légua la plus grande partie à son second fils, au détriment des enfans de l'aîné, qui l'avait précédée dans la tombe.
Ce fils aîné, Ivan Andréiévitch JBazilevski, était un homme fort estimable, marié à une Ozérow (la soeur des ministres de Russie à
* Schenschine^ mort il y a un demi-siècle dans un âge avancé, a laissé deux âUes nata relies» qui vivaient encore en 1859, lors de mon émigration; eUes étaient mariéies à deux petits propriétaires du voisinage, MM. Boukolow et Troabnikow; ce dernier est un fort honnête homme.
t II était le neveu de la comtesse Serge lagonjinski; le cousin issu de germain du maréchlftl prince Saîtykow; le cousin-germain de la princesse Jacques Labanow (la mère du comraodore actuel du yacht-club russe) et de la princesse André Dolgorotikow (la mère du grand-chambellan et du gouvernenr^général de Moscou). Ce prince Kqelovski moumt tranquillement dans son lit, «n 1812, traité arec beaucoup d'égards par les autorités locales. Il était marié à une Karabauow, tante de mon vieil et respec-» table ami Paul Fédorovitch Karabanow.
Manich et à Berne); il était fils légitime, et sa mère ne pouvait le souSHr; en reyancbe elle adorait son second fils, Pierre, qui était, dit-on, l^enfant de Garkonsza.
Ce Pierre Bazilevski épousa une Gresser, douce et excellente femme, nièce, par sa mère, du maréchal prince Yolkonski, ministre de la cour impériale sous le règne de Nicolas. — Cette alliance valut la clef de diambellan à Pierre Bazilevski, lequel, en 1849, fut cruellement fus* tige, à la campagne, par ses serfs, outrés de sa dureté et de sa barbarie à leur égard. Ceci lui valut le sobriquet de Bazilevski le roué (puisque avait été roué de coups). A cette époque de terreur blanche en Russie, entre 1848 et 1858, Ton n'accordait que difficilement des passeports pour Tétranger; Ton en refusait surtout aux hommes ikitel* îigens, éclairés, amis de la liberté; Ton s*empressa d^en accorder un an roné^ qui alla produire à Paris sa personne de chambellan imp^ial russe, fustigé par ses serfs.
Les faits et gestes des deux comtes de Yier méritent d^étre racontés. Ils étaient les principaux chefs de brigands dans les provinces actuelles de Yoronèje et de Harkow.-
L'aîné, le comte Antoine, avait hérité de son père la magnifique terre de Pogrometz sur la rivière Oskoll, dan» le district de Valouiiki; il avait acheté une terre à Tune de ses voisines; Favait amenée à signer le contrat de vente, à lui livrer la terre, et affirmait n'avoir point l'argent i^essaire au paiement La dame étant v^ue le voir pour réclamer la somme due, il lui proposa de lui céder sa magnifique vaisselle plate. Elle accepta, dîna chez le comte, fit emballer la vaisselle et se mit en route. C'était le soir, par une sombre et froida nuit d'hiver; elle avait, pour retourner chez elle, à traverser l'OskoU pris par les glaces. Les gens envoyés par de Yier l'y attendaient au passage : Os arrêtèrent sa voiture et voulurent la jeter à l'eau, elle et ses gens, pour reprendre la vaisselle. En ce moment vint à passer ua équipage à quatre chevanx : un propriétaire malade avait epvoyé en ville chercher un médecin, et celui-ci se rendait à sa destination. La dame fut sauvée, èile porta plainte, et un procès criminel s'engagea* Croirait-on qne les nobles du district de Yalouiiki, officiellement interrogés au sujet de ]a^ c(Hiduite et de la réputation du comte Antoine de Yier, commirent l'infamie, tous, sans une seule exception, d'en porter le meilleur témoignage! Les uns agirent ainsi par lâcheté; les autres, en vertu de ce préjugé odieux, si nuisible à la civilisation et au progrès, et dé nos jours encore non-déraciné en Russie,, de soustraire à la puWicité toute infamie commise par un homme de qualité! Le procès suivit cependant sou cours : le comte, convaincu de tentative de meurtre et de vol, fut exilé en Sibérie, et la noblesse si ignoble du district de Yalouiiki fut privée, pour un certain nombre d'années, des droits électifs conférés à la noblesse russe. «
is
Le frère du coopte Anloioe, le comte Michel,; soacbe des eomtes de^ Vier actuels^ trouva moyen d'éclipser jusqu'à son frère lui-même. D i)abitait une terre située sur les rives du Don; de sa maison Ton avait entrée dans de vastes souterrains, où se trouvaient des appartemens de réception, une cuisine, des chambres à coucher et des prisons avec chaînes et .colliers de fer. Dans les rives escarpées du Don se trouvaient creusées de vastes cavernes, où Ton plajçait les chevaux volés, et la nuit, Ton menait ces chevaux s'abreuver dans le Don.
Ennuyé de sa femme , qui lui avait donné deux fils, ce monstre la fit jeter dans Tun de ces cachots, souterrains, où l'infortunée, enchaînée à un coUi^ de fer, gémit peadajit s^t années consécutives, jusqu'à sa mort» En la jetant dans ce cachot,, il la déclara morte; lui fit faire des obsèquQs magnifiques, et fit enterrer des bûches d^ins.un cercueil. — Il se r^aria, et il eut un fils, Michel, qui épousa depuis; sa c>ousiner germaine, Sophie Héraskow, nièce du poète: de ce nom (ta o^ière de Sophie Héraskow était une comtesse de Vier, la soeur des deux misérables dont je viens de parler) *. . »
Par une coïncidence remarquable, la carrière de brigand du vieux Michel de Vier vint se briser, de môme que ôeUe de son frère àâié, çcHvtre le: vol d'une vaisselle plate.« — Dinant, un. jour, chez un riche propriétaire, à une centaine de verstes de chez lui, il fut émeirveillé par la magnifique vaisselle plate de l'amphitryon, et' il résolut de s'en emparer. Il paya le maître d'hétel, serf de ce propriétaire, lui promettant non«seulement cm abri sûr, mais encore une lettre d'affranchissemeiit que le comité de Vier s'engagea à lui d^ivrer, comme s'il avait été son serf' à lui. Le maître d'hôtel vola la vaisseUe et l'apporta au comte, ebez lequel il s'installa. Celui-ci, pour se délivrer d'un témoin compromettant^ lui donna, l'hiver suivant, une commission à accomplir dans la ville voisine, et prescrivit au cocher, qni le conduisait, de le tuer et de le jeter dans le Don, sous la glace. Le corps fut retrouvé, el d^s la poche de l'habit l'on saisit la lettre autographe, de de Vier, engageant le maître d'hôtel à voler la vaisselle; lui promettant asile et affranchissement. Un procès criminel s^engagea : il y allait, pour le
* De ce mariage naquit un fils, le comte Vladimir, marie à M-Ile Tayzyrew. " Un cottsîn-germain du comte Vladimir, le comte Nicolas Atexandrovitch, te petitàls de la dame enfermée dans xm souterrain pendant isept années, fut marié à une $abourôw. -^ J'ai oonAu sa veuve qui demeurai<^ i titré de dame de ccHupagniie, chez la vieiUe princesse Yolkonski, née Melgonnow (la tf^tite du maréchal Y<>lk<^ski). -* Cette comtesse de Vier était l^ommasse, masculine, d'une laideur hideuse, ce qui prêtait, sur son nom, i des jeux de mots de fort mauvais goÛt, impossibles à répéter. Elle éîtait vulgaire, commune, mais remplie d'esprit et fort amusante lorsqu'elle laissait aller sa langue. Elle passait pour être la pourvoyeuse du maréchal Volkonski, un vieillard' crapuleux dans ses moeurs. *— La fille de cette comtesse de Vier épousa le général BarÛiolomey» et fut V^eule maternelle ^: baron Vladimir Frédérioks, aecxé* laire de l'ambassade de Russie à Londres.
çomle, d'un exil en Sibérie. Alors il fit annoncer sa mort; il fit faire, pour soi-môme, de fausses obsèques, comme il en avait agi pour sa première femme, et il vécut tranquille, pendant plusieurs annôeS) sous l'égide de la protection des autorités locales, soudoyées par lui, jusquV sa mort naturelle.
Dans le district de Poutivl (province de Koursk), il y avait une bande de brigands dirigée par les Yoropanow, d'une famille d'ancienne noblesse. — Le père et ses trois fils aînés conduisaient la bande, et se faisaient parfois accompagner du plus jeune des fils, un garçon de 12 à 43 ans. Ils furent saisis; le père et les trois fils aines furent envoyés en Sibérie, et le plus jeune, vu son âge, exonéré de la Sibérie, mais eondamné à être fouetté à Fépoque de sa majorité. — Une vingtaine d'années s'écoulèrent : l'adolescent devint un homme fait; il avait voyagé, vécu à Pétersbourg, et l'aifaîre se trouvait tombée en: oubli. Il eut non-seulement l'imprudenCe de retourner dans le district de Poutivl, mais encore l'audace de briguer les fonctions de maréchal de la noblesse et de froisser,, par ses propos, l'un de ses concurreus à cette place-. Ce dernier présenta au tribunal une dénonciation et une requête, exigeant l'accomplissement de l'arrêt prononcé jadis et non encore mis à exécution, en d'autres termes, exigeant que le tribunal fît fouetter M. Voropanow.— Le tribunal fut obligé de citer celui-ci à comparaître pour subir l'arrêt... Voropanow se fit sauter ha cervelle..,
Yoici deux anecdotes pour donner une idée de la vie de campagne en Rns^e au dix-huitième siècle.
Le comte Hendrikow, cousin-germain de l'impératrice Elisabeth, se trouvait à la chasse avec une nombreuse suite de piqueurs. En passant par un village, ses chiens mirent en pièces quelques moutons appartenant aux paysans; ceux-ci, justement irrités, tuèrent deux ou trois chiens. Le comte donna l'ordre de mettre le feu aux quatre coins du village, le brûla tout entier, et 1q lendemain il envoya plusieurs centaines de ses serfs pouf raser les ruines fumantes et labourer le sol même, sur lequel le village avait été situé. Une plainte fut portée au voïévode, qui . n'osa point agir contre le comte, et fit passer la plainte au gouverneur de la province : celui-ci l'envoya à Pélersbourg, au procureur-général de l'empire. —- Hendrikow se rendit lui-même à Pétersbourg et se prés^ta devant l'impératrice, laquelle se borna à lui dire de ne plus se livrer à des farces (èy! Henrih, né schalif). L^ brave ' impératrice appelait cela «nne farce». Il ne fut plus question de l'affaire.
A l'époque oà mon aïeul était gouverneur de Kalouga, en 1793, il y avait dans cette ville deux gentilshommes, qui ne se saluaient point et évitaient de se rencontrer. Mon aïeul ayant demandé à l'un d'eux la cause de cette brouille, reçiit pour réponse : tV affaire n'a rien > d' extraordinaire f mais elle est pourtant fort désagréable (délô byva-
• laié^ no vsë'tM otehêne nipriialnùïé)^ Mon père, cantinna cet homme^ » était assez pauTre, et sckq voisin de campagne, le père de men en^ vnemi était ricbie. Un jour, sous le règne de feue Fimpératrice Ëlisa-»
> b6th, mon père, allant à la chasse, accompagné d'un chien, rit vemr son » voisin, suivi d'une .meute et accompagné de plusieurs piqneurs. — i L'autre lui cria : faisomoi place, animal (pastoronisse, skatina). Mon i^père lui rappelle qu'il est noble, tout comme lui;— Ah! tu oses me » répondre, s'écria l'autre, et vite, il fait saisir mon père, et le fait » fustiger à coups de fouets de chasse (arapniki), — Mon père porta » plainte an voiévode du district. ^ En ce temps-là^ ces fonctionnaires » réunissaient entre leurs mains et le pouvoir judiciaire, et le pouvoir k administratif. — Le voiévode de notre district était l'ami du voisin » riche, et recevait de lui de fréqnens cadeaux. — Le voisin, ajant » appris que plainte avait été portée Contre lui, fit saisir mon père, se »le fil amener; lui fit lier bras et jambes; le fit placer dans un sac; fit ^lier le sac avec dés cordes, et le fit jeter à la rivi^e. Moi, i cette ^ époque, j^étais un enfant; le scélérat mourut avant que je n'arrive à
> Padolcscence. Et voilà pourquoi nous sommes brouillés, son fils et »mot. »
Et ce n'était point là un cas isolé
Avec l'introduction d'assignats en Russie, une nouvelle branche de friponnerie s'ouvrit à l'activité des propriétaires campagnards, et fut largement exploitée par ^ux.
L'un des plus célèbres parmi les faussaires fut Michel Alexéîévitch Pouchkine, un homme de grande famille et très-civilisé; il fut exilé à Tobolsk en Sibérie, où il mourut. Il fut accompagné dans cet exil par sa femme, Natalie Avramovna, née princesse Yolkonski, l'une des personnes les plus respectables et les plus respectées de s<m temps.
Il paraît que de nos jours, et surtout dans les dernières années, la fabrication des faux assignats a pris en Russie un développement inouï; il s^est môme trouvé des hommes ingénieux pour élever cette infamie au rang d'une arme politique contre le gouvernement : il faut avouer que, dans tous les cas, c'est îà une arme bien lucrative.
Le genre de vie des nobles à Moscou, en hiver, dans ses environs en été (v podmoskwnyh)^ portait un cachet moins sauvage, moins asiatique que celui de la noblesse de province, mais, au fond, sauf phis de luxe et moins dé rudesse, il y av^t une similitude frappante. La plupart des rues de Moscou n'étaient point payées; dans plusieurs d'entre elles le sol se trouvait couvert de poutres posées transversal Jement, faisait horriblement cahoter les équipages, et par les fentes entre lès poutres, exposant les chevaux et les piétons à se casser les pieds. Les lanternes étaient rareé; les rues restaient sombres, et la prudence, aussi bien que ta vanité;: engageaient les nobles à entretenir uhe nombreuse domesticité. . Tout propriétaire un peu aisé avait une
fliaison entourée d'une vasle cour, d'un verger, d'un potager; avçc d^ DQinbreux bàtiinens en bois pour y loger ses serviteurs (dvornia)^ et un bain russe; il avait des heyduques (verschniki) pour accompagner son équipage dans ses sorties ^ la ville, si son rang était élevé; sii^oii, dans sas. courses à la campagne. Outre les cuisiniers et marmitcms, il avait encore, parmi ses serfs domestiques, son boulanger, son pâtissier, son faiseur d'hydromel (médovar), chargé de lui préparer ThydromeJ ordinaire, rbydromel au tilleul (lipetz)^ Thydromel aux framboises, rhydromel aux cerises. Il avait son brasseur de bière (pivwar) et son faiseur de ktas (kvasnik)^ ce dernier cliargé de lui préparer, outre le kvas ordinaire, le kvas aux pommes et celui au cassis (kvas smo^ rodinnyi). De plus, il avait encçre, parmi ses serfs, un ou plusieurs serruriers, menuisiers, charpentiers, selliers, ferblantiers, charrons, maréchaux-ferrants, tonneliers, etc. Il y avait, dans chaque maison, une buanderie avec plusieurs blanchisseuses; une étable à' vaches avec des vachères;. un volailler et un poulailler avec des femmes préposées 4 cet eSei; une femme chargée de la fabrication des eaux-de-vie.à fruits (ncUivki)\ enGn, un pigeonnier pour Tamusement de la famille.
Le peuple russe, de nos jours encore, ne mange point de pigeons; il y a un demi-siécle, un plat de pigeons aurait passé pour toute une profession d'hjérésie : TEsprit-Saint se trouvant représenté, sur les images^ sous Taspect d'une colombe. Les pigeons sont incQntestablemeilt les êtres les plus heureux de Tempire de Russie; ils circulent libremeAt, se trouvent partojut bien accueillis, nourris et choyés; les anciens Russes avaient pour eux une affection réelle et passaient au pigeonnier des heures entières.
* Dans les maisons des grands seigneurs, il y ayait môme, au milieu des vastes cours de leurs habitations, une église spéciale pour eux et leur domesticité. Plusieurs d'entre ces églises sont aujourd'hui dever nues paroissiales.
Ces nobles avaient chacun^ à une distance plus ou moins grande^ mais généralement peu éloignée de Moscou, une terre qui leur fournissait des moutons, du bois de chauffage, du poisson, du gruau sarrazin, du seigle pour le pain et le kvas, de Tavoine et du foin pour les chevaux. Chez les gens un peu riches, il y avait, à Moscou même, dans les vastes cours de leurs maisons, des étangs poissonneux et des viviers magniGques. Il y a encore une vingtaine d'années de cela, le vieux générial Frolow louait, à Moscou, une maison à laquelle aliénait un. vaste jardin avec des étangs; dans le contrat de loyer il était dit que le général avait la jouissance du jardin, mais sans le droit de pêche, ni celui de la fenaison (béz pokospw i bez rybnoî lovli),
A l'intérieur, les maisons étaient meublées avec une grande diversité, depuis les meubles dorés des grands seigneurs jusqu'aux chaises ordinaires et aux bancs de bois recouverts die tapis qui se voyaient
ehez les gen$ moins fortunés. Il y avait dans les maisons un certain nombre de nobles pauvres des deux sexes, logés, nourris, assez mal Vêtus et parfois traités sans trop de façons; ils portaient otBciellefflent le nom de connaissance» (znakomtsy, znakomki)^ mais dans le publié il? avaient le sobriquet de prijivallsy, prijivalki; c^étaient les exemplaires vivants d*une gazette non-imprimée : ils colportaient les commérages, faisaient circuler les nouvelles, et souvent ils en inventaient.
Dans les grands repas et les jours de fêtes, Ton voyait apparaître, chez les nobles riches, des choeurs de musiciens, composés de leurs propres serfs; Ton aimait de préférence la musique à cors (rogovaia mouzyka) et les choeurs de chanteurs (pessdniki). Rarement y avait-il une fêle sans la présence de ces derniers.
On avait la passion d'avoir des nains et des naines, des kalmouks baptisés des deux sexes, ainsi que des bouffons (schouty)^ lesquels, sous le masque de la bêtise, avaient souvent bien plus d'esprit que leurs maîtres et les visiteurs de ceux-ci, et disaient parfois des vérités piquantes. JI arrivait que le sel peu attique des fous de la maison leur attirait des soufflets ou des coups de cannes, mais ces malheureux n^y regardaient point de si près; pour ce qui en est des expressions dures et blessantes, il existait en Russie un proverbe non-encore complètement oublié de nos jours : < Tinjure ne reste point suspendue aa col de rhabit {brane na vorotou né visniet).
En été et en automne, les nobles se transportaient de Moscou à leurs maisons de campagne; Tautomne était la saison des chasses dans les forêts vastes et giboyeuses qui entouraient alors Tancienne capitale, Tentouraient à une étendue immense et dont il reste à peine des traces de nos jours. Les chasses étaient suivies de repas tournant facilement à Forgie, et la gaieté bruyante (razgout) arrivait parfois à
des limites inimaginables
A Pétersbourg, il y avait plus de luxe, plus de dépense qu^à Moscou, mais Texistence y était moins large; les maisons n'étaient point entourées de ces cours si vastes, se rencontrant à chaque pas dans l'ancienne capitale; en revanche, les domestiques étaient moins mal habillés; les attelages étaient plus beaux. Les impératrices Anne et Elisabeth aimaient le luxe, et en donnaient l'exemple; Catherine II, sans l'aimer pour elle-même, le trouvait nécessaire pour l'éclat de la cour, pour en imposer à une nation encore semi-asiatique. H y avait, dans l'existence des nobles de cour, des grands seigneurs de Pétersbourg, deux faees non-seulement différentes, mais encore complètement opposées entre elles : Tune tournée vers l'Europe, destinée au corps diplomatique, aux étrangers de passage; l'autre, pour la vie privée, pour les compauiotes. Mon aïeul vint un jour faire une visite à la maréchale Galitsyne, à sa campagne sur la route de Péterhoff; elle s^écria : «Ah! mon cher t prince, que je suis heureuse de vous voir ; il pleut; impossible dé
• se promener; i&on mari esf absent; je m^enniiyaîs à périr j je né ii savais • plus que devenir; fêtais îdéjà au moment de faire do^er \A
• verge à mes kaldiouks. > — Cette princesse (hilitsyne était Tune detf plus grandes dames de la cour; son mari était feld-marécbàl, gouv6r> B«ar-généra] de Pétersbourg; elle-même était une princesse Gagài^itie, petite-fille de ce prince Mathieu qui pensa devenir souverain de la Sibérie; elle était dame à portrait de Catherine II et soeur dé Tamié Intime de Timpératricé, la comtesse Màtioucbkine; sa maison était le rendez-vous de la meilleure société
L'excellent et respectable grand-échanson prince Nicolas Yassiliévitch Dolgoroukow m'a raconlé, que dans sa première jeunesse, inVité à .diner chez la înarécbale Saltykow, née Dolgoroukow (née en 1737, morte en 1812, la femme du gouverneur d'Alexandre I et du grand-duo Constantin), e^ se mettant à table, H s'apèrçùt que tous lés domesti(]pie« avaient les cheveux coupés tout ras : la vieille et. méchante maréchale s'était mise en cofère contre ses serviteurs, et leur avait fait couper ainsi les cheveux à tous. Ceci avait lieu dans les premières années de notre siècle : ainsi il est aisé de se représenter ce qui se passait 60 ou 80 ans avant cette époque. ^
Dans les dernières années du règne ^e Pierre I, après la construction du palais de Péterhoff, Ton avait rédigé un règlement pour les courtisans invités à venir y faire un séjour : Ton trouve, dans ce règlement, la défense de se coucher sur le lit sans s'être préalablement débotté.
La garde impériale était remplie de nobles. Le régiment de Préo^ brajenski comptait quatre mille hommes et plus de cent- vingt officiers; le régiment de Sémënovski, trois mille hommes et près d'une centaine d'officiers. Âpres l'avènement d'Anne au trône, furent organisés : le régiment d'izmaïlovski composé de trois mille hommes, et celui de la garde à cheval. Un grand nombre de soldats et parmi les sous-officiers tous, à peu d'exceptions près, étaient nobles; ils avaient leurs serfs, et on état de maison proportionné à la fortune de chacun; la plupart des sous-officiers avaient leur équipage : plusieurs d'entre eux, appartenant à de grandes familles, allaient dans le monde, aux bals et aux iétes; les officiers étaient tenus d'avoir un équipage à quatre chevaux; un officier de la garde ne pouvait, sans déroger, faire ses visites à pied; les fiacres de place publique étaient inconnus; les étrangers et les arrivans de province pouvaient seuls rouler en voiture de remise, et encore à quatre chevaux; tout ce qui avait rang de brigadier était tenu d'aller à six chevaux, soùs peine d'inconvenance et de déconsidération.
Un jour, sous le règne d'Elisabeth, le sénateur prince Odoïevski, celui qui trichait et volait aux cartes et fut battu pour ses escroqueries, rentra chez lui tout effaré et bouleversé. «Imaginez-vous, dit-il . «aux visiteurs qui se trouvaient chez sa femme, ce que je viens de
• voir : mon collégae au sénat, Joukow, en vohore de rembe, et à «quatre chevaux, au lieu de six! Quel oubli de sa dignité! Quelle 1. inconvenance! Où aHons-nous? La démoralisation gagne toutes les
• classes de la société! »
Plusieurs . d'entre les officiers et la plupart des sous-officiers aux gardes se faisaient donner des congés » constamment renouvelés, el vivaient à Moscou ou en province, sous prétexte de maladie. Ces con* gés étaient presque toujours achetés : les gens riches, s'ils n'avaient point d'argent comptant, donnaient un cadeau : une, deux, trois, quatre familles de serfs, baltant ainsi monnaie avec la chair humaine, procédés bien naturels sous un état de choses, oûl la noblesse elle-même, sans en excepter les hommes des plus grande» familles, les plus riches, les plus haut placés, se trouvait fustigée et knoutée au gré du caprice^ non-seulement du souverain, mais encore de tous ceux qui tenaient en mams les rênes du pouvoir.