‹ Mémoires du trottoirChapitre 15 sur 56 · DIEU REMIS A SA PLACE I · texte numérisé non relu

DIEU REMIS A SA PLACE I

du sommeil léger, vaporeux, diaphane de l'homme qui ne connaît pas le remords.)

... Des groupes animés se pressaient vers la porte d'entrée; je suivis le courant.

— Votre invitation, citoyen? demanda le préposé.

— La voici.

— C'est bien, entrez.

La salle était vaste, l'assistance nombreuse. Trois hommes à la figure énergique, aux traits creusés par la souffrance, étaient assis au bureau, sur une sorte d'estrade.

Celui du milieu donna un coup de sonnette et dit : La séance est ouverte.

Je demandai à mon voisin :

— De quoi est-il question ?

— C'est ce soir qu'on juge Dieu, me répondit-il.

— Il était temps, fis-je avec satisfaction.

— Faites entrer les témoins, dit le président.

i. — Le Médecin. — Je retire l'enfant du sein de sa mère. Je le soigne de mon mieux, je le vaccine au moment opportun. Devenu homme, il me trouve à ses côtés, usant de tous les moyens que la science a mis à ma disposition pour lui éviter la maladie, lui épargner la douleur, prolonger ses jours autant

. Quand il meurt, c'est qu'il a fini temps yens sont impuissants.

— Le Laboureur. — J. - avec le soleil,

nme l'hiver, bravant la chaleur accablante

ou le froid aigu, je travaille la terre. Souvent, la

grêle, l'inondation, la sécheresse rendent ma peine

inutile.

Tous mes efforts tend .; la nourriture

à l'humanité, le blé, les fruits, les légumes. Ce n'est pas ma faute si les caprices du ciel viennent souvent affamer une contrée et enlever en une heure de gelée ou de tempête les résultats de mon labeur.

3. — Le Fermier. — J'élève des poules, des moutons, des oies, des canards, des bœufs. Je veille à la

roduction des espèces utiles; le lait, le beurre sortent de ma basse-cou creusement, de

fréquentes épidémies viennent décimer mes trou-

iux. Des animaux parasites, le loup, le renard, le furet, la belette me font bien du tort. Mais je ne me décourage point et j'envoie aux habitants des villes tout ce que je puis leur fournir.

4. — Le Tailleur. — L'homme est né tout nu, exposé à toutes les intempéries. Moins bien traité que les animaux les plus communs et les plus vulgaires, que la nature revêt de fourrure ou de plume, il est obligé d'avoir recours à l'assassinat pour se couvrir. Ii vole la laine au mouton, la plume au

. C'est moi qui suis chargé de lui con mer des vêtements avec les étoffes que me fourrent les filateurs et les tisserands. Grâce à n 5, il peut combattre l'intempérie des saisons traverser cinquante ou soixante années d'une s :e qui lui est mesurée au mètre — comme habits.

5. — Le Carrier. — Il faut ravir la pierre vailles de la terre pour créer à l'homme l'abri lui refuse la nature. Sans moi et sans mon ami le maçon, l'humanité serait encore confinée dans les nés.

m Houilleur. — Que ferait-on des ali.

sans le feu qui sert à les pr Jesuisconda:

: ténèbres pendant ma vie entière, mais je fc nis le feu qui s'alium ;ssus de ma tête. Les

arbres sont comptés, le bois devient insuffisant; il demander le combustible aux amoncellements iècles passés. Mes bras alimentent les machines tant pour l'industrie que pour la navigation.

7. — Le Mécanicien. — Les oiseaux franchissent élément des distances énormes; les cerfs, les aux, les loups, les chiens courent plus vite que l'homme. Le carrossier lui fait des voitures que traînent des bêtes de somme; mais il serait encore au-dessous des quadrupèdes sans les machines et les rails, qui le transportent d'un point à un autre

avec une rapidité que nulle espèce ne peut égaler. Forgerons, mécaniciens, ingénieurs ont donné à l'homme des ailes de vapeur et des jambes de fer qui centuplent son existence.

Chaque producteur, chaque travailleur passa à son tour devant le tribunal. Il serait monotone de relater toutes ces dépositions. Le vigneron, le brasseur, le marin, le pilote, le cordonnier, le couvreur, le boulanger vinrent expliquer avec modestie leur rôle dans la ruche terrestre.

Franklin apporta le paratonnerre, un Anglais le parapluie, un Japonais le parasol. Il y eut un échantillon de chaque découverte profitable à l'humanité, et il devint évident que le rôle de l'homme est de combattre les maux qui lui viennent du ciel. Il ne peut être que par la lutte. Sa vie, son repos, son bien-être sont autant de vols.

Après avoir délibéré, l'assemblée adopta l'aphorisme suivant :

« L'homme s'est dit : Faisons Dieu à notre image et à notre ressemblance, et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux bêtes, à toute la terre et à tous les reptiles.

» L'homme fit donc Dieu à son image; il le bénit

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