ET DANS LES MŒURS
onseigxeur, dit quelque part Swift, en s'adressant au public futur que nous appelons la postérité, mon désir était de préparer une longue liste de titres que je voulais offrir à Votre Altesse; mon intention était de lui prouver d'une manière irréfragable la faculté prolifique des intelligences contemporaines. J'aurais recueilli ces grands noms sur les affiches au coin des rues, sur les piliers des théâtres; mais, peu d'instants après que je les eus remarqués, je trouvai toutes les affiches déchirées; des noms nouveaux occupaient la place des noms anciens. Je demandai aux lecteurs et aux libraires
quelques renseignements sur ces derniers; mais je ne pus rien obtenir; leur souvenir s'était effacé. »
On croit que les talents sont rares; c'est une erreur. On imagine que le talent s'applique à tout; c'est une autre erreur. Les facultés intellectuelles ont des bornes précises. A chaque individu la nature a donné une tendance spéciale, une inclination particulière, que le hasard de la vie ou le tort de l'éducation n'emploie pas toujours.
Une multitude d'êtres humains passent pour insignifiants ou pour nuls. Entrez dans un club; on vous montrera un homme d'esprit entouré de quarante nullités. Consultez ce professeur, il vous montrera ses deux élèves favoris; le reste n'existe pas. C'est la tourbe vile, la populace des classes. Ils sont nés, comme dit Horace, pour consommer les fruits de la terre et mourir ignorés.
Cette injuste appréciation a pour corollaire et pour antithèse l'exagération la plus insensée dans l'appréciation des talents reconnus. On enlève tout aux uns pour donner tout aux autres.
Si l'on attribue à la masse des hommes une stupidité qui la calomnie, on fait don à quelques génies isolés d'une gigantesque universalité qui ne peut leur appartenir.
Cette fois, c'est une double erreur
Il y a plus loin, selon moi, d'un homme vulgaire.
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d'une intelligence commune, à un idiot, dont l'intelligence est anéantie, que de Platon ou d'Aristote à un sot. L'homme que nous croyons sans esprit est doué de faculte's moins brilllantes, d'une organisation moins délicate que les autres, mais il raisonne. Il exerce avec moins de facilité et d'énergie les ressorts intellectuels dont les Proudhon et les Hugo se servent pour produire des chefs-d'œuvre, mais ces ressorts existent aussi chez lui.
Il n'y a pas de génie qui soit propre à tout, ni d'homme bien organisé qui ne soit propre à quelque chose. C'est au vice de l'éducation qu'on doit attribuer le mauvais emploi des capacités humaines. L'éducation devrait être un essai des aptitudes spéciales de chacun. Au lieu de parquer trente écoliers dans une prison et de leur répéter des leçons que la plupart d'entre eux ne comprennent pas,, il faudrait laisser le champ libre aux facultés naturelles, servir leur élan et seconder leur progrès. Pénétrez dans une école; un triste spectacle frappe vos yeux; au lieu de consulter l'intelligence, on la domine, on l'écrase. La voici brisée, torturée, violentée, se résignant aux enseignements de la grammaire et aux aménités du rudiment.
« Dans une espèce de bagne, dit Cervantes, sont enfermes de pauvres esclaves, qu'on en fait sortir de temps à autre pour accomplir en commun une tâche qui ne profite à personne. Libre à eux de se jouer des tours, de se battre, de mal faire; libre au maître de les emprisonner, de les torturer, de les mutiler. »
Toute proportion gardée, le sort des enfants dans un collège est celui des misérables que décrit Cervantes. L'élève ne cherche pas à faire de son mieux, mais à esquiver le châtiment.
Quand le jeune homme entre dans le monde, la terrible loi des convenances le saisit.
Voici une seconde étude qui n'est ni la moins importante ni la moins profonde.
Dans la nouveauté de son indépendance, il se livre à quelques extravagances, et l'émancipation qui l'enivre éclate en saillies hasardeuses; puis, le temps passe et l'homme devient calculateur. Quand les deux e'ducations sont acheve'es, l'homme est bien près de mourir. Depuis longtemps on a décidé de son sort; on l'a fait sénateur, et il était né pour être artiste; artiste, s'il était né pour être artisan; prêtre, s'il était né pour être comédien. On a changé sa
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destination primitive. Personne ne s'est occupé de chercher de quoi il était capable.
De génération en génération, ainsi la majorité de l'espèce humaine voit s'engouffr&r sa puissance intellectuelle dans des professions sans rapport avec les facultés de chacun; ainsi se perd une somme immense de talents de toute nature; ainsi éclosent, sous nos mains ignorantes, toutes les médiocrités qui nous environnent.
Il est vrai que les facultés humaines ne s'annoncent pas toujours par des indices clairs et évidents. On prendra aisément pour la révélation d'un talent inné le besoin d'une imitation toute machinale.
Je suis loin de prétendre que la nature ait dit à tel homme : « Tu seras forgeron, » à tel autre : « Tu seras huissier. » Elle ne s'est pas modelée, dans ses créations, sur des classifications artificielles. La nature ne vous créa pas astronome, avocat ou danseur de corde; elle vous doue d'une organisation en rapport avec telles choses ou avec telles idées, mais nous avons tous un point qu'il faut savoir toucher pour nous émouvoir.
Si Shakespeare eût vécu à Calcutta, Raphaël dans une contrée dénuée d'art et de peinture. Démos-
thène chez un peuple de marchands, ces grands hommes tombaient dans le néant.
Je prétends, avec Godwin, que dans les rangs inférieurs de la société se trouvent, sous la loi des vieilles habitudes qui nous dominent, des hommes de talent inconnus.
Tel artisan parlerait très pertinemment sur son industrie spéciale si l'on consentait à l'écouter.
Si tout homme est bon à tout, dira-t-on, chacun peut prétendre à partager une souveraineté complète. Pourquoi êtes- vous avocat et moi manœuvre? Pourquoi l'un général, l'autre soldat?
Parce que nos écoles font subir une insulte permanente à l'humanité.
« La ligne qui sépare un sot d'un homme de génie est imperceptible, » dit Voltaire.
Disons mieux : le sot n'est qu'un homme placé hors de sa destination, et, si le gazon n'est pas le chêne, il n'entre pas moins comme nécessaire dans le plan général.
La durée des monuments intellectuels ou des œuvres de l'industrie n'a aucun rapport avec leur mérite intrinsèque. Tel mur de brique est debout, telle statue de marbre ou de bronze a disparu sous