SAINT-VINCENT DE POISSY
e baron Tibulle de la Plata n'est pas le seul type de son espèce qu'il m'ait été donné d'observer, mais il en est le pluscomplet, le plus convaincu et le plus aimable. Certains hommes ne peuvent se passer de société; il leur serait impossible de vivre seuls: aussi se rejettent-ils sur tout ce qu'ils trouvent, quand une mauvaise aventure, des dettes de jeu, une ruine plus ou moins complète les ont fait baisser d^n ou de plusieurs crans à Tétiage social.
La famille de la Plata était d'origine portugaise, mais Tibulle, né et élevé à Toulouse, était devenu Français; son père possédait une fortune considé-
rable, dont une grande partie disparut dans des spéculations malheureuses.
Cependant chacun de ses trois fils reçut cinq cent mille francs pour sa part d'héritage.
Qu'étaient cinq cent mille francs pour le baron Tibulle? Ce qu'est un hareng pour une baleine, un grain d'avoine pour un cheval, un brin d'herbe pour un bœuf, une orange pour un éléphant.
Deux ans après la mort de son père, Tibulle, criblé de dettes, se voyait obligé de donner sa démission du club — où il avait été affiché. Les meubles, tableaux et objets d'art qui garnissaient son délicieux appartement de la rue des Pyramides étaient saisis et adjugés, sous le marteau du commissairepriseur, aux amateurs et brocanteurs de l'Hôtel des Ventes. Il n'avait pas, dans Paris, un ami à qui il ne dût cent louis, un fournisseur auquel il ne dût de cinq à six mille francs.
Il disparut pendant quelque temps. Mais les gens de sa trempe ne peuvent vivre qu'à Paris. Chacun de ses frères lui envoyait de loin en loin deux ou trois billets de cent francs, et une tante de Toulouse consentit à payer sa chambre dans une maison meublée, soit cinquante francs par mois.
Tibulle continua de soigner sa toilette; il se