HISTOIRE GAIE
e cinq à sept heures, par les jours de beau temps, -les dégustateurs du mouvement parisien vont s'asseoir sur les chaises de fer — peint en roseau — qui bordent l'avenue des Champs- Elysées. Il y a un peu de tout dans ce public adonné aux études aléatoires et transsubstantielles. Ici, les vieux beaux qui font l'appel quotidien des milices de la galanterie; là, une famille anglaise, nouvel lement débarquée, qui écarquille en des circonfé rences ironiques des yeux frangés de poils roux. Puis, des aventuriers et des chercheuses d\3r de tout pays; des comtes en ski, des barons en stein, des
princes en berg; des Hongroises, des Italiennes, des Allemandes à la recherche du million — et qui, en attendant, acceptent des acomptes. C'est une bohème dédorée qui attend impatiemment son ruolz. On y trouve un faux duc italien qui cause de la pluie d'or avec une fausse marquise autrichienne; une miss Arabella de rencontre qui rêve de s'unir avec un baron de fantaisie; la demoiselle accuse une fortune de cinq millions, et son maître d'hôtel lui a donné congé le matin; le baron parle nonchalamment des mille hectares de forêts sur lesquels il daigne chasser quelquefois, — et il se demande tout bas si le gargotier qui fournit son garni ne perdra pas patience avant la publication des bans. Comédie générale, mensonge sur toute la ligne. Une Bourse de la galanterie où le mariage n'est jamais coté que pour le plus fin... courant.
Là, Robert Macaire s'est fait gommeux; le baron de Wormspire, banquier; Eloa, rosière. Prenez les noms de ces gens-là sur leurs cartes de visite, et vous trouverez : le chevalier des Grieux, auditeur au conseil d'État; le marquis de Sade, président d'un cercle catholique ; Casanova de Seingalt, sénateur. Quand Manon Lescaut va s'asseoir en bordure devant le carré Marigny, elle est toujours accompagnée de sa mère.
Paris est la ville du monde où l'on s'en rapporte
le plus aux apparences. Rien n'est fatigant comme de vérifier. Deux tares s'unissent aussi bien que deux puretés, et les résultats sont souvent les mêmes. C'est ce qu'un savant de mes amis appelle les influences sublunaires et collatérales.
De cette sophistication universelle, de cette combinaison de hasard, il résulte un précipité bizarre, qui est aussi bien une société que pouvait l'être le faubourg Saint-Germain de Rome, deux ans après l'enlèvement des Sabines : cocottes épousées, femmes de chambre dont on a voulu légitimer les enfants, grandes dames qui portent « de lapin de gueules sur champ de skating-rink : » tout un monde nouveau qui ne le cède en rien, du reste, au monde du bon vieux temps.
Donc, ceux qui voient passer dans son coupé marron, en hiver, dans sa victoria bleu de Prusse, en été, la jolie comtesse de Laroche-Phryné, ne se doutent guère qu'elle a commencé comme les autres. Hélas! oui, tout ce quelle cache aujourd'hui, la jolie comtesse le montrait jadis — aux gourmets seulement, à ceux qui, sans être précisément des lampistes, avaient l'habitude d'éclairer. Elle marchait au tambour — et au Jablochkoff.
Il a fallu pour la retirer du bourbier couvert de rieurs, la rencontre fortuite du comte de Laroche- Phryné, qui s'éprit d'elle et l'épousa vers la fin de l'an de grâce 1875. Les femmes, à Paris, sont comme les chevaux de courses : on recherche volontiers ceux qui ont remporté des prix.
Le comte voulut s'assurer la possession de la seule temme qui pût encore faire vibrer en lui une fibre albuginée, et ce mariage fut le triomphe du svstème des alvéoles coïncidentes.
Madame de Laroche-Phryné se nommait alors Hèléna Clapier, comme en peuvent faire foi les registres de Tétat civil. Elle était venue de Tours à Paris pour y chercher fortune. Le premier qui l'épousa fut un opticien. Il en mourut six mois après. Héléna, devenue madame Tancari, vendit en bloc toute la boutique, le comptoir et les lunettes, les loupes et les jumelles. Il y en eut pour quatorze mille francs. Elle ne fit qu'un bond du magasin conjugal à un entre-solde la rue Desèze, où elle se mit à jouer les Danaé.
Il y avait alors à Paris une dame des plus charitables nommée la Strausberg, qui avait entrepris la guérison des peines de cœur. Quand elle entendait soupirer un jeune homme mûr ou un vieillard, madame Strausberg avait soin de s'enquérir du motif de sa tristesse.
On se confessait à elle — volontiers.
— Je vais tâcher d'arranger cela, disait-elle.
Et il lui arrivait rarement de ne pas assurer le bonheur momentané de sa clientèle.
Madame Strausberg avait fait plusieurs affaires avec la Tancari, qui la tenait en haute estime.
Un jour, la charitable dame arriva tout essoufflée dans l'appartement parfume de la rue Desèze.
— Ma chère enfant, dit-elle à la jolie petite veuve, j'ai quelque chose à vous proposer. Un de mes amis, un charmant garçon, vous a vue, et il est, naturellement, devenu amoureux de vous.
— Eh bien? fit simplement Héléna.
— Seulement, c'est un original. Il a une manie qui pourrait effrayer une femme vulgaire, mais qui ne saurait avoir aucune influence fâcheuse sur une nature aussi intrépide que la vôtre. Du reste, il s'agit de cinquante louis à recevoir ni plus ni moins.
— Quelle est la manie?
La Strausberg prit un air solennel.
— Daphnis cl Chloé, dit-elle, se contentaient d'un lit de mousse... L'herbe des champs a plus d'une fois assisté aux ébats de deux amoureux... Quelques bottes de paille, dans une grange, ont été témoins des aveux répétés d'un vendangeur et d'une fille de ferme... Une branche suffit à l'oiseau... et le sybarite seul exigeait un lit de feuilles de rose.
— Ah I ah! fit Héléna.
— Non, continua la Strausberg, ce n'est pas cela, au contraire.
— Au contraire?
— Enfin, pour ne pas vous faire attendre plus longtemps, l'ami dont je vous parle, l'homme aux cinquante louis, ne peut aimer sérieusement que dans un cercueil.
— Quelle drôle d'idée!
— Un joli cercueil garni de soie blanche capitonnée... Cela ne vous effraie pas?
— Pas le moins du monde.
— Eh bien! voici sa carte... Mon ami vous attendra ce soir à dix heures... Et surtout, ne vous étonnez de rien...
— Soyez tranquille.
Le soir même, la petite Tancari sonnait chez M.deX...
Une femme de chambre vint lui ouvrir et la fit entrer dans une pièce où, sur un épais tapis d'Aubusson, un cercueil s'étalait d'un air engageant. Une lanterne à verres de couleur était suspendue au plafond. Pas un meuble, pas une chaise.
— Le cabinet de toilette est ici à droite, dit la
femme de chambre; madame peut y déposer ses effets.
— Et après?
— Après, madame se couchera dans le cercueil.
— Très bien.
Le cercueil était doux comme un lit de plumes, parfumé comme une matinée de printemps. Héléna s'y étendit bravement, se disant tout bas : La mort n'est peut-être qu'un rêve!
Une portière en tapisserie se souleva, et un homme d'une trentaine d'années vint s'agenouiller auprès du cercueil.
— Que tu es belle et que je t'aime! murmura-t-il comme en extase.
Il se pencha et prit un baiser sur les lèvres d'Heléna. Puis, enjambant le cercueil, il se coucha à côté d'elle et la serra dans ses bras.
Tout cela était fait avec tant de calme, tant de passion muette qu'Hélena répondit aux transports de son mystérieux amant.
Mais elle n'était pas au bout de sa surprise. Voici que, au moment psychologique, à l'instant où elle disait : Je t'aime!... l'inconnu poussa le petit bouton de porcelaine d'une sonnette électrique, placé à dix
centimètres au-dessus du parquet. A ce signal, deux coups de pistolet retentissent dans la chambre voisine. Le jeune homme éclate en sanglots, et, s'élançant brusquement hors du cercueil, disparaît dans la pièce à côté.
— Madame n'a pas eu peur? demanda la femme
de chambre.
— J'ai été un peu saisie, balbutia Héléna.
— C'est pourtant bien simple, reprit la fidèle camériste. Monsieur a été amoureux fou d'une femme qui s'est brûlé la cervelle... et ce souvenir est resté si cuisant chez lui qu'il ne peut plus aimer sans évoquer celle qu'il a perdue!
ayez deux noms de l'histoire du théâtre, Shakespeare et Molière. Supposez que Shakespeare, au lieu d'être né àStratford-sur- Avron, comté de Warwich, en 1564, soit venu au monde, à Vaugirard, comté de Paris, en 1854. Son grand-père ayant abandonné l'Angleterre pour s'établir en France, où il s'est fait connaître comme fondateur d'une maison de vins, William a fait son volontariat d^n an; il est français comme Edouard Cadol et Albin Valabrègue. Il a même francisé son nom et s'appelle Guillaume Chèquepire.
Molière, au lieu de naître bêtement en 1622, a
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vu le jour sous le ministère Fould. Le père Poquelin est tapissier rue Turbigo et il se désole à l'idée que son fils veut se mêler d'écrire.
Cette transposition de dates donnerait lieu à des scènes intimes que nous allons tracer par supposition.
M. Clève, directeur du théâtre de la Porte-Saint- Martin, est assis dans son cabinet et contemple les palmes d'officier d'Académie que vient de lui envoyer M. Turquet.
Le garçon de bureau. — Monsieur, c'est encore ce jeune homme...
M. Clève. — Quel jeune homme? Est-ce peur figurer dans la féerie ?
Le garçon de bureau. — Non, monsieur, c'est celui qui a déjà présenté cinq ou six pièces... celui qu'on croit un peu fou, M. Chèquepire.
M. Clève. — Encore ce raseur! Faites-le entrer que je m'en débarrasse une bonne fois.
(Entre Shakespeare.)
M. Clève, renversé dans son fauteuil, les jambes croisées. — Je dois vous dire, monsieur, que vous avez l'obstination malheureuse. Vous êtes né pour faire du théâtre comme moi pour livrer un combat naval. J'ai lu votre pièce, elle est absolument insipide* ça ne se tient pas. Votre Roméo est un amoureux absolument ridicule, et je doute qu'Angèie
Moreau veuille se charger d'un rôle aussi niais que celui de Juliette. La scène des oiseaux est un nid à sifflets. — C'est le rossignol ! — Non, c'est l'alouette!... Pourquoi ne pas mettre à la scène le coq et le canard pendant que vous y êtes ! La poudre du frère Laurence et la mort apparente de Juliette sont des moyens d'une telle naïveté que l'orchestre e'claterait de rire. Et la couleur locale, qu'en faites-vous ? Il n'y a aucune couleur locale dans votre affaire.
Shakespeare, soupirant. — Je tâcherai de faire mieux une autre fois.
M. Clève. — Trouvez seulement une idée, je donnerai votre manuscrit à Dennery, il vous arrangera cela. Je ne demande qu'à vous aider.
Shakespeare, sortant. — J'y songerai.
(Resté seul, M. Clève recontemple les palmes d'officier d'académie que vient de lui envoyer M. Turquet.)
Shakespeare se dirige vers l'Ambigu et aperçoit M. Chabrillat qui sort du café.
Shakespeare. — Eh bien I monsieur, avez-vous une réponse à me donner ?
Chabrillat. — Ah ! c'est vous, Chèquepire ? comment cela va-t-il, mon garçon ?
Shakespeare. — Comme peut aller un homme qui a bien du mal à percer. Depuis qu'on m'a joué
les Joyeuses commères de Windsor, au théâtre Beaumarchais, grâce à la musique de Cœdès, il m'a été impossible de reparaître sur une affiche.
Chabrillat. — C'est que vous avez vraiment la main malheureuse. Ainsi, mon cher ami, qu'est-ce que cet Hamlet que vous m'avez donné à lire? Un prince du Jutland qui paraît avoir vécu deux siècles avant Jésus-Christ, une espèce de fou qui n'a même pas l'excuse de l'alcoolisme ! Un instant j'avais pensé à Gil Naza pour jouer le rôle, mais les impossibilités, que vous avez accumulées comme à plaisir, rendent la représentation impossible. Polonius est ridicule, Horatio grotesque, Ophélia est une simple grue. J'ai pensé qu'on pourrait lui arranger un rôle de bouquetière, mais votre conception est si incohérente que Busnach lui-même ne s'y reconnaîtrait pas.
La scène des fossoyeurs est une bouffonnerie sans objet... Il faudrait couper le monologue : Etre ou n'être pas, voilà la question... Cela ne signifie absolument rien, mon pauvre ami... Et puis, on n'écrit pas comme cela. Tenez, je cite au hasard : ci Ce crâne avait une langue autrefois, qui pouvait chanter aussi... C'est peut-être la caboche d'un politique que cet animal traite ainsi du haut en bas... ou d'un courtisan qui savait dire : « Bonjour, mon gracieux seigneur! » et aujourd'hui, le voilà Mon-
seigneur mangé aux vers. » Franchement, mon pauvre Chèquepire, tout cela est stupide. Quelle différence entre vos piteux fossoyeurs et Bazouges, le croque-mort de V Assommoir ! Etudiez Bazouges, mon ami ; lisez Nana, faites-moi un lavoir et je vous jouerai comme un autre I...
Tandis que Shakespeare, repoussé à POdéon, à la Porte-Saint-Martin, à l'Ambigu, au Châteaud'Eau, emplit ses tiroirs de manuscrits qui ne verront jamais le jour, Molière toujours renfermé dans son petit appartement de la rue Fontaine-Sardou, attend avec anxiété la réponse des directeurs de théâtre auxquels il a depuis longtemps adressé ses pièces.
COMEDIE-FRA NÇAISE 1680- 1880
Paris, le...
« Monsieur,
» La Comédie intitulée Tartufe a été l'objet d'un examen consciencieux.
» Le principal personnage de cette pièce est antipathique, ce qui est un défaut capital.
-» Et d'ailleurs, ce type est-il bien réel ? le rencontre-t-on dans la vie courante ? Un gredin vul-
gaire qur, dans la plus profonde misère, vient à bout, par des semblants de pieté', de séduire un honnête homme, au point que celui-ci le loge, lui offre la main de sa fille, et lui fait donation de sa fortune ? Ce misérable aventurier cherche à corrompre la femme de son bienfaiteur, et n'en pouvant venir à bout, il se sert de l'acte de donation pour chasser de chez lui l'homme auquel il doit tout.
» Voilà le fond de l'intrigue, qui ne peut inspirer que du dégoût et même de l'horreur.
» L'amourette accessoire de Marianne et de Valère, avec les brouilles et les raccommodements de rigueur, n'est pas faite pour sauver l'aridité du sujet.
» La versification est plate. Le comité ne saurait admettre des vers comme ceux-ci :
Les sentiments humains, mon frère, que voilà!
Je n'ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans admirer en vous l'auteur de la nature,
Et d'une ardente amour sentir mon cœur atteint
Au plus beau des portraits où lui-même s'est peint.
» Quelques autres vers mériteraient à peine les honneurs du mirliton :
Les gens de bien sont enviés toujours...
Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.
» C'est du La Palisse tout pur.
Des esprits médisants la malice est extrême... » Et encore :
Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit.
» M. Molière fera bien d'étudier les maîtres; peut-être arrivera-t-il à tirer parti des qualités encore bien rares que nous avons pu constater dans son ouvrage. Inexpérience de la scène, absence totale de caractères, c'est tout ce qu'on peut dire de Tartufe.
» Le secrétaire de ï 'administration 3 » Verpillé. »