‹ Mémoires du trottoirChapitre 40 sur 56 · SAINT-VINCENT DE P01SSY · texte numérisé non relu

SAINT-VINCENT DE P01SSY

quille... Laroche-Meilleraye, un beau nom! J'espère que nous trouverons à le marier avec la fille de quelque bourgeois enrichi... Et, quand il aura de la fortune, je réponds de son honnêteté!

a galanterie, qui, dit-on, disparaî* de nos mœurs, semble s'être réfugie'e dans certaines chroniques que Boccace pourrait signer avec d'autant plus de raison qu'elles lui sont souvent empruntées. Tout le répertoire grivois y passera, depuis Bourdeilles, seigneur de Brantôme, jusqu'aux contes drolatiques de Balzac. Vous verrez, un de ces jours, les Mémoires de Casanova paraître en feuilletons. C'est pour le coup que grisettes et collégiens s'empresseront de tirer leurs trois sous !

Cette litte'rature ne présente point de grandes difficultés. Seulement, il en est de ce genre comme

de certaines femmes : pour réussir avec elles, il faut oser.

Du reste, pas besoin d'invention.

Depuis que le monde est monde, il n'est rien que l'homme n'ait fait, et, quand l'homme a eu tout fait, c'est la femme qui a fait le reste. Donc, la mémoire suffit. Et, puisque le ton est aux inconvenances, je vais me risquer, pour cette fois seulement.

M. Alfred était un simple professeur de piano, auteur de quelques romances qui firent pâmer les vieilles Anglaises.

Toujours vêtu à la dernière mode, ganté, parfumé, pommadé, M. Alfred passait ses soirées dans le monde. Quel monde ? peu importe; il y a tant de mondes à Paris.

Quand madame Blandureau donne un thé dans son quatrième étage delà rue Saint-Denis, le fils du concierge, recouvert d'une éclatante livrée, annonce des princes, des ducs et des marquis, tout comme chez le baron Hirsch, serf dans son pays et tenant à Paris le haut du pavé, après l'avoir enfoncé dans les rues de Vienne.

M. Alfred recherchait surtout la haute société étrangère.

Il s'était fait présenter chez les Américaines, chez les Espagnoles, chez les Chiliennes et surtout chez les Argentines.

Il rêvait d'un beau mariage, comptant pour rien les avantages physiques chez celle qui le choisirait pour époux.

Parti pour la chasse aux millions, il ne se préoccupait même pas de l'âge de cette fiancée idéale, probablement veuve, sur laquelle il était sûr de mettre la main.

Le sort le servit à souhait. On lui montra un soir, dans un salon de l'ambassade de Patagonie, une femme décolletée qui n'était vraiment pas trop mal. Quarante ans à peine, un peu commune, mais encore désirable. Après un dîner copieux ou un souper au Champagne, on Teût reconduite sans fermer les yeux.

La dame arrivait de Porto-Rico. Elle avait perdu son mari deux ans auparavant, et il ne lui avait pas fallu moins de ces deux années pour mettre de l'ordre dans ses affaires. Sa fortune était évaluée à cinq ou six millions, petite fortune sans doute pour l'époque où nous vivons, mais qui ne laissa pas de paraître suffisante à M. Alfred. Il fit sa cour, s'at-

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tacha aux pas de l'inflammable créole et, finalement, la serra de si près qu'elle lui dit : Un époux, oui ; un amant, jamais !

M. Alfred protesta de la pureté de ses intentions — et le mariage eut lieu. Madame Alfred était bonne personne ; elle n'avait que trois ans de plus que son mari, et tout alla bien pendant quelque temps.

Cependant M. Alfred, qui avait le caractère un peu musard, se livrait à des dépenses qui parurent exagérées à la veuve de Porto-Rico. Elle en fit la remarque, et tout rentra dans Tordre.

Il fallut une indisposition de sa femme pour troubler le repos de M. Alfred.

Le médecin lui apprit confidentiellement que madame Alfred avait une maladie de cœur.

Rien de grave pour le moment. Elle vivrait dix ans, quinze ans encore, sans qu'il y eût là rien d'extraordinaire. Cependant, elle pouvait aussi être emportée subitement. Une émotion un peu vive, un accident quelconque pouvait déterminer une rupture d'anévrisme. Il fallait une vie tranquille, des précautions, des soins...

Voilà M. Alfred avec la puce à l'oreille.

Après trois années de mariage, il n'avait pas d'enfant. Si sa femme venait à mourir, il se retrouverait sur le pavé comme devant. Il n'osait point lui parler de faire un testament en sa faveur; la chose eût sans doute été fort mal prise. Gomment sortir de là ?

Doué d'une putrescibilité particulière, il proposa un voyage en Suisse, espérant, sans se l'avouer tout haut que, dans le mouvement des hôtels et des casinos, un voyageur audacieux réussirait peut-être là où il avait échoué. Is pater est quem nuptiœ demonstrant. Alfred voulait un enfant ; peu lui importait qu'il fût de lui.

Mais la veuve de Porto- Rico conservait une tenue des plus décentes, et Alfred maudissait tout bas la vertu de sa femme.

Un soir, elle fut prise de palpitations. Il courut chercher des médecins et passa la nuit dans un fauteuil, ne pouvant supporter qu'elle fût soignée par quelque mercenaire. Les gens de l'hôtel disaient : Voilà le modèle des maris I

Madame Alfred se rétablit, mais elle demeurait stérile comme devant. Son mari la conduisit à Pau, bien décidé à sortir de cette situation.

Le lendemain de son arrivée, il rencontra un

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jeune homme qu'il avait connu à Trouvilie, C'était un fort gaillard, d'une trentaine d'années, de son état lieutenant de dragons.

— Tiens ! Raoul ! que faites-vous ici ?

— Je m'ennuie à m'en de'sarticuler la mâchoire,

dit l'officier.

— Cependant Pau est une jolie ville, un séjour agréable ?

— L'hiver, oui; on le dit du moins; mais, au mois de juin, on est réduit au plus bas chiffre des âmes de la population. Rien à faire. Enfin, mon cher, vous me croirez si vous voulez, depuis trois semaines que je suis ici, je n'ai pas pu mettre la main sur une femme potable.

— Vous plaisantez ? fit Alfred, qui tressaillit d'aise.

— C'est comme je vous le dis.

— Mais les Béarnaises ont des yeux superbes!

— Pai horreur des amours vénales.

Alfred jeta un long regard sur l'officier de dragons et se dit : Cet homme est un père indiqué par la providence.

— Ecoutez, lui dit-il. En ma qualité de pianiste, je compatis à vos douleurs.

— Vous êtes bien bon.

— Et je vous offre le salut I

— Bah!

— Il y a, à l'hôtel où je suis descendu, une femme charmante... J'ai obtenu d'elle un rendezvous pour ce soir, et, pour des raisons que je ne puis vous dire, il m'est impossible de m'y rendre.

— Eh bien ?

— Eh bien ! vous ne comprenez pas ?

— Pas du tout.

— Vous irez à ma place.

Le dragon caressa sa moustache.

— Oui... mais, comment faire ?

— Venez avec moi... La dame est alle'e faire une excursion... Je vais vous mettre au courant.

Dix minutes après, Alfred et son compagnon étaient au premier étage de l'hôtel de l'Europe.

— Regardez bien, dit Alfred. Ici l'escalier... Retenez bien les êtres, car le gaz sera éteint. Vous tournez à droite... là, l'appartement qui porte le numéro 3 1... Je vous donnerai la clef... A droite la porte de la chambre... Il n'y aura pas de veilleuse!... Et maintenant, filons.

— Où vous retrouverai-je demain? demanda le dragon.

— Je déjeunerai au restaurant du Jurançon. Vous me raconterez cela !

— A demain, mon cher Alfred.

— A demain, mon cher Faublas.

M. Alfred, attablé sous une tonnelle, dégustait tranquillement de petites truites du Gave, quand il aperçut l'officier qui se dirigeait de son côté. Il ne rougit pas.

— Tout s'est bien passé, dit l'officier avec un gros rire de satisfaction. En entrant dans le salon, j'ai heurté un fauteuil. Une voix, fort douce, ma foi ! a murmuré : c'est toi, mon ami ? J'ai répondu aussi bas que possible : oui, oui, c'est moi.

— Et alors ?

— J'ai poussé l'usurpation jusqu'aux dernières limites. J'ai appris au régiment tous les devoirs du remplaçant ; il doit faire le service en conscience... Un instant, j'ai eu peur. La belle me dit d'allumer une bougie. Je n'avais pas d'allumettes — naturellement. Elle s'est levée pour en chercher... Elle disait : Cependant, je suis bien sûre d'en avoir mis là... De guerre lasse, elle s'est recouchée — et moi aussi.

Ce n'est que ce matin, au petit jour, que je suis sorti tout doucement, la laissant profondément endormie.

— Alors, reprit M. Alfred, il est probable que, dans neuf mois d'ici...

Le dragon se re'cria :

— Ah! cela, non, par exemple!

— Et... pourquoi pas? fit M. Alfred tout interloqué.

— Dame ! vous comprenez... Une femme que je ne connaissais pas... J'avais pris des mesures de prudence 1

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