‹ Mémoires du trottoirChapitre 44 sur 56 · THEATRE SÉRAPHIN · texte numérisé non relu

THEATRE SÉRAPHIN

Cabinet de la directrice

a Monsieur, » Votre pièce intitulée les Fourberies de Scapin

m'a paru susceptible d'obtenir quelque succès. Il y a, cependant, pour arriver à ce résultat, deux conditions à remplir : il faut que la pièce soit bien jouée et que les costumes ne prêtent pas à rire aux spectateurs. En fondant un théâtre pour les jeunes auteurs, j'ai compté sur eux comme ils peuvent compter sur moi. D'après un calcul consciencieux, une somme de trois mille francs est nécessaire pour monter dignement les Fourberies de Scapin. M. d'Opulent-Xérès a dépensé cinq ou six fois cette somme pour sa première pièce, et c'est ainsi qu'il s'est fait connaître. En limitant à trois mille francs votre part des frais, je vous donne une marque de ma haute sympathie pour votre talent.

» La caisse du théâtre est ouverte de sept heures du matin à minuit et demi. Dès que votre versement aura été fait, nous mettrons votre pièce en répétition.

» Courage, jeune homme !

» La directrice, » Veuve Balandard. »

Pris d'un accès de désespoir, Molière vient de remettre le manuscrit du Malade imaginaire chez le concierge de l'Athénée.

cp

e notait pas le premier venu que notre ancêtre Théophraste Renaudot, fondateur du journal en France. Esprit encyclopédique, inventeur infatigable, on se demande ce qu'il n'eût pas fait avec les moyens que notre époque eût mis à sa disposition.

Né à Loudun en 1584 (et non à Londres, comme l'affirme le grand dictionnaire de Larousse, par une regrettable erreur typographique), né à Loudun, il vint étudier la médecine à Paris et fut reçu docteur à Montpellier.

Après s'être fait une réputation en province, il vint à Paris et obtint le titre de médecin du roi.

Richelieu, qui se connaissait en hommes, lui donna l'office de commissaire général des pauvres du royaume.

La chimie commençait à fournir à la médecine quelques curatifs nouveaux. Renaudot préconisa l'antimoine.

Il s'était installé rue de la Calandre, avait pris pour enseigne : Au Coq d'Or, et là il inventa les consultations gratuites, le mont-de-piété, le bureau de renseignements, le journal et les annonces!

Non content de distribuer gratuitement ses remèdes aux malheureux, il avait établi une maison de prêt où affluaient les gens nécessiteux. On y prêtait le tiers de l'estimation des objets moyennant 3 0/0 d'intérêt.

A cette époque, on manquait absolument de moyens de publicité. Le commerce et la politique s'en passaient l'un et l'autre. Ce qu'on voulait faire savoir au public, on le faisait crier dans les rues.

Renaudot établit, sous le nom de Bureau d'adresses et de rencontre, un office où chacun pouvait se procurer toute sorte de renseignements. C'était à la fois un bureau de placement et un Bottin verbal.

Les curieux s'y donnaient rendez-vous, et ils apportaient des nouvelles en venant en chercher. L'institution fut appréciée; les bureaux d'adresses

se multiplièrent sous la direction du fondateur.

Renaudot, par sa maison du Coq d'Or et ses succursales, était tenu au courant de toutes les nouvelles. L'idée lui vint de les écrire et d'en faire des copies qu'il distribuait à sa clientèle.

Ce fut l'origine des nouvelles à la main.

La vogue en fut très grande, à ce point que, se trouvant dans l'impossibilité de suffire aux demandes, Renaudot eut l'idée de les faire imprimer. Richelieu comprit bien vite les services que pourrait rendre au gouvernement une feuille où les événements seraient relatés sous la dictée du pouvoir.

Et, le 3o mai i63i, parut le premier numéro de la Galette.

Le nom fut emprunté à une feuille de même nature qui se publiait déjà à Venise. La Ga^etta était une petite pièce de monnaie que l'on donnait pour lire cette feuille. Les esprits satiriques contestent cette origine et prétendent que Ga^etta vient de Ga\\ay la pie, ou la babillarde.

Le pauvre Renaudot fut en butte à toute sorte de vexations. En fondant le journal, il avait inventé l'annonce. La quatrième page de la Galette contenait la liste et l'éloge des médicaments qu'on trou-

vait au Coq d'Or, et notamment de l'antimoine. La Faculté de Paris plaida contre lui; on incrimina sa maison de prêts, on le traita d'usurier et de charlatan.

L'envie le poursuivit jusque dans sa vie privée; on se moqua de son nez camus et on alla jusqu'à lui contester son nom. La céle'brité e'qui valait déjà à une sorte de diffamation générale. Mais Renaudot avait la riposte vive, la réplique violente. Il resta au-dessus des envieux et il eut même la satisfaction d'assister à l'humiliation de ses adversaires. L'émétique avait triomphé du préjugé, et la Faculté s'était inclinée.

Aujourd'hui, chaque hôpital a ses consultations gratuites, tous les Etats ont des monts-de-piété, et la presse est devenue ce qu'on la voit, le second pouvoir de l'Etat.

La Galette était un simple recueil, sans discussion. Qu'aurait-on osé discuter?

Mais l'arme était forgée, le temps devait faire le reste.

La formule encore en usage : « Messieurs les souscripteurs dont l'abonnement expire le... sont priés de renouveler... » date du ier janvier 1792, année où la Galette devint quotidienne.

On y trouve aussi un avis ainsi conçu :

« Les personnes qui désireraient faire publier des avis ou annonces peuvent les adresser au bureau de la Galette. Les articles qui n'auront que six lignes coûteront 3o sous, et 7 sous par ligne s'ils sont plus étendus. »

C'est aussi en 1792, que la Galette commença à mettre l'annonce des spectacles.

Jusque-là, ce journal s'était soutenu par l'appui du pouvoir. Louis XV l'avait réuni au département des affaires étrangères, jugeant que par là elle acquerrait plus d'authenticité et fournirait à l'histoire des documents plus certains.

La Galette tenta vainement de rester impartiale quand la Révolution eut ouvert la porte à tous les concurrents. « Nous voulons, disait-elle, conserver un caractère de vérité, de simplicité et de sagesse. »

Mais la Galette avait compté sans l'entraînement de l'époque. Elle ne rit que changer de livrée et, craignant sans doute qu'on ne lui reprochât son passé monarchique, elle s'écria, le 22 janvier 1793 : « Le tyran n'est plus ».

La presse de la Révolution est connue.

Une foule de journaux, des milliers de brochures surgissent comme par enchantement.

Tous les titres imaginables furent pris et épuises. Il y eut même alors un journal intitulé : le Lendemain, que je ne cite qu^ cause de son épigraphe : « Je cours toute la journée, je lis toute la soirée, j'écris toute la nuit. »

Un avocat, M. Deschiens, a consacré un fort volume in-8° à la seule nomenclature des journaux et écrits périodiques de la Révolution.

Le silence succède à l'orage. Un des premiers actes des consuls fut de réduire la presse. Un arrêté du 1 7 janvier 1 800 fixa à treize le nombre des feuilles politiques. Pourquoi treize? Sans doute pour qu'il en mourût une dans l'année.

« Les consuls de la République, considérant qu'une partie des journaux qui s'impriment dans le département de la Seine sont des instruments entre les mains des ennemis de la République; que ie gouvernement est chargé spécialement par le peuple français de veiller à sa sûreté, arrêtent ce qui suit :

» Le ministre de la police ne laissera, pendant toute la durée de la guerre, imprimer, publier et distribuer que les journaux dont les noms suivent...

» Seront supprimés sur-le-champ tous les journaux qui inséreraient des articles contraires au res-

pect dû au pacte social, à la souveraineté du peuple et à la gloire des arme'es, ou qui publieraient des invectives contre les gouvernements et les nations amies ou alliées de la Republique. »

Il n'y eut bientôt plus qu'un homme qui eut le droit d'écrire un premier-Paris, c'était Napoléon.

M. Bertin, fondateur du Journal des Débats (titre payé vingt mille francs à l'imprimeur Beaudoin), jugea du premier coup les difficultés de la situation. Quand il s'agissait du mouvement des faits, il suivait docilement ; mais, dès qu'il s'agissait du mouvement des idées, c'est lui qui marchait en avant. Cette prudente combinaison lui valut une sécurité relative. Mais, comme Bertin avait compris qu'un journal n'était possible qu'à la condition de parler librement de quelque chose, il se mit à parler du seul sujet qui ne portait aucun ombrage au despotisme, la littérature et le théâtre.

La liberté se réfugia au rez-de-chaussée.

Une phrase d'une note adressée à M. Fiévée par Napoléon lui-même donnera l'idée exacte de la façon dont l'empereur jugeait la presse :

« Toutes les fois, écrit-if, qu'il parviendra une nouvelle défavorable au gouvernement, elle ne doit point être publiée, jusqu'à ce qu'on soit tellement sûr de la vérité qu'on ne doive plus la dire, parce qu'elle est connue de tout le monde ».

La presse put respirer quelques instants à la chute de l'empire; mais bientôt la censure, des lois d'une sévérité excessive, le taux du cautionnement et les procès de tendance ne lui laissèrent guère plus de liberté que sous le régime précédent.

Et cependant le mot de Renaudot se trouvait de plus en plus justifié : « La presse tient cela de la nature des torrents qu'elle grossit par la résistance. »

Le gouvernement avait pour lui six journaux, qui comptaient ensemble quatorze mille trois cent quarante-quatre abonnés.

L'opposition avait également six journaux, qui n'avaient pas moins de quarante-quatre mille abonnés.

Ce fut le temps de la grande vogue du Constitutionnel, qui en avait seize mille deux cent cinquante à lui seul.

Ce fut Louis XVIII, grand amateur de querelles littéraires, de petites rimes et de petits articles, qui, dans son goût pour la mystification, inventa le canard. Les Américains l'ont singulièrement perfectionné depuis cette époque; mais c'est à

Louis XVIII qu'il faut faire honneur du canardmonstre marin et du fameux serpent de mer.

C'est encore un trait de son imagination que l'article où l'on proposait d'ouvrir une souscription en faveur de cet ouvrier de Lyon qui marchait sur l'eau.

Quand, à son avènement, Charles X abolit la censure, M. de Villèle imagina de faire racheter par-dessous main toutes les autorisations accordées pour la publication des feuilles existantes, afin d'arriver à en tenir tous les fils dans la main. Cette tactique n'ayant pas re'ussi, le gouvernement en revint aux mesures de coercition.

Le Journal des Débats, illustré par Chateaubriand, avait alors l'importance d'une institution politique. Aucun prix ne paraissait trop élevé pour se l'attacher. Il ne se vendait pas précisément, mais il se laissait allouer des subsides.

Au commencement du ministère Villèle, il consentait à recevoir 12,000 francs par mois.

Lorsque Chateaubriand fut congédié par Villèle, les Bertin n'hésitèrent pas à le suivre dans sa disgrâce. Le journal répudia fièrement la subvention. A la chute de Villèle, le roi et Martignac sentirent le besoin de se réconcilier avec ce dangereux ennemi,

Le roi lui-même vit M. Bertin; la subvention fut rétablie; mais les propriétaires des Débats exigèrent l'arriéré, c'est-à-dire le montant de la subvention retranchée pendant la dure'e du ministère Villèle. « De sorte, disait Charles X, qu'il me fallut payer la solde même de la guerre qu'ils avaient faite à mon gouvernement! »

Bertin le jeune reçut Soo^ooo francs et Chateaubriand 200,000.

De pareils faits expliquent jusqu'à un certain point les ordonnances de i83o.

Le gouvernement de Juillet devait assister à un nouvel essor du journal en France. Emile de Girardin et Dutacq allaient inventer la presse à bon marche, basant son entreprise sur le produit des annonces.

La transformation du journalisme répondit à une véritable nécessité. L'extension du principe électif, l'organisation armée de trois millions de citoyens chargés, sous des chefs de leur choix, de veiller à la garde de la constitution, de l'ordre et de la liberté, exigeaient un progrès parallèle de l'enseignement politique, dont la presse est l'instrument.

es républicains ont le droit de haïr l'homme qui n'a jamais cessé de bafouer leurs opinions et de tirer sur les lutteurs les plus convaincus et les plus honnêtes de la démocratie. Il me serait cependant impossible de dire du mal — sans restrictions — de ce personnage dont la vie agitée, bruyante, a e'té faite de larmes et de calembours, de chagrins et d'annonces. Aussi neprendrai-je que lecôtéanecdotique de son existence, un peu au hasard, et à mesure que se présenteront des souvenirs évoqués à Timproviste.

Je me rappelle, comme si c'était hier, cette petite boutique, dans une cour de la rue Vivienne, qui

fut le berceau du Figaro, et où se rencontrèrent Auguste Villemot, Jules Viard, Alphonse Duchesne, Alfred Delvau; puis de Pêne, Jean Rousseau, Jules Norïaç, Charles Monselet et moi. Dollingen était l'oncle du Figaro, comme Villemessant en était le père. Associé d'abord à l'entreprise, Dollingen, à l'exemple d'Esaû, vendit sa part pour un plat de lentilles — six mille francs une fois payés.

Quel jour que celui où le petit père Legendre, le caissier le plus menu qu'on ait jamais vu, proclama cette grande nouvelle: Figaro a six cents abonnés! Veuillot, ébloui de ce résultat et justement envieux d'un pareil succès, commença à faire entendre que la religion Savait rien à gagner à la lecture de cette littérature frivole, plutôt faite pour la distraction des cocottes que pour la gloire de Notre Seigneur.

L'Empire avait imposé silence à la politique. L'opposition ne se faisait que d'accord avec les ministres qui marquaient une ligne à chaque rédacteur en chef en disant : Tu n'iras pas plus loin. La suspension, puis la suppression suivaient de près la moindre infraction à cette règle de haute fantaisie.

Le public était avide de nouvelles et de polémiques; il fallait lui trouver une pâture en dehors du

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gouvernement, de l'administration, des gens en place ou en faveur, et de quoi que ce soit qui touchât à quelque chose.

Les artistes, peintres, compositeurs, chanteurs, comédiens, et les filles en vue devinrent la proie à la fois monotone et bariolée de ce journalisme d'exception; et, comme les hommes se tâchaient quelquefois, on s'en prit surtout aux femmes. Cette époque, si c'en est une, vit le triomphe de la chronique parisienne et de la nouvelle à la main.

Villemessant se croyait légitimiste parce qu'il avait fait un petit journal avec René de Rovigo. 11 parlait souvent de son roi et recommandait à ses rédacteurs le plus grand respect pour le clergé. Il ouvrait les boudoirs en laissant une vue sur la sacristie, et il se fit dans l'esprit de la jeunesse boulevardière une confusion héroï-comique entre le bidet et le bénitier. Un jeune rédacteur aimé du patron allait tous les soirs au foyer des Variétés, mais ne franchissait jamais le seuil d'une loge d'actrice à moitié nue sans avoir fait le signe de la croix.

Villemessant avait beaucoup d'esprit naturel; il brillait surtout dans la repartie.

A un moment où Vallès avait empoigne le monde de la Bourse, le rédacteur en chef du Figaro, suivi comme toujours de deux ou trois acolytes, entra au café Riche pour y déjeuner.

Un des boursiers récemment malmenés l'attendait avec l'intention de lui chercher querelle.

L'apercevant, il se leva et vint à lui, un numéro du Figaro à la main.

— C'est votre journal, cela, monsieur? demandat-il à Villemessant.

— Oui, monsieur, c'est mon journal.

— Eh bien! voici le cas que j'en fais!

Et il fait mine de se servir du papier pour un usage grossier.

— Ma foi! monsieur, lui dit Villemessant, pour une fois que ça vous arrive, vous y mettez bien de l'ostentation!

Et il alla s'asseoir à la table qui l'attendait.

Un jour, à la sixième chambre, dans un des nombreux procès intentés par le ministère public au journal qui soutient aujourd'hui la magistrature, le président posa la question accoutumée:

— Villemessant, vous n'avez rien à ajouter à voire défense"'

— Pardon, monsieur le président, je tiens à remercier le tribunal et le parquet de la délicate attention qu'ils ont pour moi. Je ne sors pas d'ici, et on ne me fait jamais présenter la quittance de loyer de la sixième chambre... Je n'aurais rien à dire, car il n'y a que moi qui l'habite !

Villemessant, en qualité de légitimiste, allait chaque année à la messe commémorative qui se dit à la chapelle expiatoire pour le repos de l'âme de Louis XVI.

Au sortir de la messe, il venait déjeuner chez l'ancien Peters, passage des Princes, et là, tout en mangeant un rosbif, il versait quelques larmes sur la fin malheureuse du fils de saint Louis.

— Ah ! mes enfants, s'ecria-t-il un jour, les royalistes sont des gens bien élevés, mais il y a parmi eux de fameux raseurs. J'ai mis une demi-heure à me dépêtrer... Pauvre reine! soupirait l'un. Monarque plus malheureux encore! reprenait l'autre. Ils abusent vraiment du sanglot ! Avec cela que c'est la même chose tous les ans... M. de Blacas m'a empoigné à la sortie et ne voulait plus me lâcher. Après avoir dit tout ce que m'inspirait la circonstance, je ne trouvais plus rien pour calmer sa dou- Uur. Et il reprenait : Pauvre roil

— Ma foi! monsieur, lui ai-je dit, Louis XVI a certainement subi un traitement indigne; mais ce qui me console, c'est qu'il y a déjà longtemps de cela, et que, si on ne l'avait pas guillotiné, il serait mort tout de même à l'heure qu'il est1

Il y a quelques années, un certain froid s'était glissé entre le comte de Chambord et son fidèle Villemessant.

Le comte de Chambord avait dit :

— Excellent homme, ce Villemessant, il est tout dévoué, mais... bien familier!

Villemessant, de son côté, n'avait pas trouvé à Froshdorff la décision, l'énergie qu'il rêvait chez le dernier de ses rois.

— Bon cœur, le comte de Chambord,, dit-il à son

retour, mais comme roi, c'est un vieux dessous de

buffet !

Avec Villemessant vont disparaître tout doucement les chroniques et les nouvelles à la main. De-

puis quelque temps déjà, on entendait cette plainte des éditeurs de journaux : Il n'y a plus de chroniqueurs !

C'est pourtant bien simple ; il n'y a plus de chroniqueurs, parce qu'on n'en a plus besoin. L'attention des lecteurs, le goût du public se sont déplaces. On est fatigué de sornettes; on demande un ragoût plus substantiel. La politique sous toutes ses formes, l'économie sociale sont d'un intérêt supérieur à des biographies d'actrices et à des cancans de foyer.

Quant aux nouvelles à la main, le fond est épuisé. Il n'y a qu'un petit nombre de moules dans lesquels se coulent toutes les anecdotes. A force de torturer les phrases pour en faire sortir des bons mots, à force d'inventer des circonstances pour supposer certaines ripostes, on est arrivé à la lettre Z. L'alphabet est fini. Trouvez-vous rien de plus écœurant que la lecture de ces anas qui reparaissent périodiquement tous les deux ans? Toujours les mêmes mots, toujours les mêmes échos d'un Paris qui n'est plus! On n'entend de tout côté que la réflexion du lecteur : Je la connaissais, celle-là.

Les petits ravaudeurs de vieille copie qui se faisaient tout doucement une réputation avec l'esprit des autres, seront sans doute obligés de changer de métier. Personne ne s'en plaindra

Pour Villemessant, l'intérêt du journal primait toute autre considération.

On connaît le trait suivant que je rappelle pour mémoire.

On lui apporte une lettre.

— Mettez-la sur le bureau, dit Villemessant.

— Mais, monsieur, il y a dessus : Confidentielle,

— Confidentielle ! Portez-la à Timprimerie !

Vallès, Rochefort, Lockroy ont écrit tour à tour au Figaro. Rochefort y a certainement publié ses meilleures chroniques ; et Villemessant s'était associé avec lui pour la publication de la Lanterne. On ne peut s'empêcher de sourire en pensant que c'est avec des articles de Rochefort et de Vallès que Villemessant a réuni la clientèle delecteurs de M. Saint- Genest.

Je n'ai vu Villemessant sérieusement étonné qu'une fois.

Quelqu'un parlait de Vallès et de Timothée

M. DE VILLEMESSANT 25g

Trimm qui avaient accepté la tâche de faire un article par jour.

— Cela doit être dur, dit Villemessant, de s^sseoir devant un cahier de papier sans savoir ce qu'on va y mettre.

— Bast! s'écria un bonnetier de la rue Montmartre, qui déjeunait tous les matins au café de Mulhouse et qui avait fini par se lier avec la rédaction du journal, le matin, quand j'ouvre ma boutique, je ne sais pas non plus ce que je vendrai... Eh bien ! à la fin de la journée, ma moyenne est toujours la même!

Un coulissier, qui avait fait un pouff, était allé chercher à Bruxelles le calme et l'impunité.

Quelques amis arrangèrent ses affaires; on donna des à-comptes, on transigea, on obtint du temps, et, au bout de quelques mois, le boursier reparut.

— Tiens, c'est vous? fit Villemessant, je vous croyais fixé à Bruxelles?

— Mais non, murmura l'autre en rougissant, mon intention n'a jamais été que d'y passer quelque temps.

— Et pourquoi cela? reprit l'impitoyable directeur du Figaro.

2vjO

L'autre, de plus en plus embarrasse', répondit : — Pour apprendre la langue!

Messieurs, dit Villemessant en se retournant vers sa rédaction, les gens d'esprit font quelquefois des mots, mais vous voyez qu'il n'y a pas de quoi se glorifier.

XXV il

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