‹ Mémoires du trottoirChapitre 46 sur 56 · L UNION FAIT LA FORCE · texte numérisé non relu

L UNION FAIT LA FORCE

financier. Une entrevue préparatoire avait lieu Le lendemain; il demanda à être entendu par les membres du conseil.

Ces messieurs, bien connus dans le faubourg Saint-Germain et dans le quartier de l'Europe, sonc les fondateurs d'une grande société de crédit, la Pneumatique financière, dont les actions font sept mille francs de prime.

Leur nom n'est un secret pour personne. Ce sont : MM. le baron de Crétin val, commandeur de l'ordre de Gre'goire le Grand, officier du Saint-Se'pulcre;

Le comte de la Bénitière, grand-croix du nombril de Saint-Mathieu, officier de l'ordre d'Isabelle la Catholique;

Le marquis de la Roche-Tapette, grand-cordon de l'Ombilical, officier de Saint-Antoine,

Et monseigneur Léteignoir, evêque du lac Ontario.

Après quelques hésitations, qui furent levées par le vénérable prélat, Moncrabeau fut introduit dans la salle du conseil.

— J'ai appris, messieurs, dit-il, que vous aviez l'intention de fonder un journal royaliste et clérical. Je suis l'ennemi de la royauté et des privilèges, du cléricalisme et de son cortège de superstitions;

mais je vais vous prouver qu'en publiant un journal conforme à vos opinions vous suivez une mauvaise voie.

— Cependant, monsieur, interrompit le marquis de la Roche-Tapette, il est assez naturel...

— Laissez-le parler, dit monseigneur Léteignoir.

— Les journaux réactionnaires pullulent, continua Moncrabeau. Deux ou trois font de bonnes affaires, les autres végètent. Votre public est restreint, la grande masse ne vous lit pas. Quel sera le tirage de votre journal? Deux mille exemplaires, dont dix-huit cents numéros de bouillon. Les marchandes de journaux, n'ayant pas intérêt à étaler votre gazette, la refuseront pour la plupart. Vous paraîtrez dans une cave. Vous aurez beau éreinter, calomnier, il ne se trouvera personne pour vous faire l'aumône d'un procès en diffamation; pas un ministre ne daignera vous poursuivre. Quelle sera, dans ces conditions, l'influence de votre bulletin financier? Cette influence sera nulle. Votre société, la Pneumatique financière, fera les frais de votre journal, et ce journal ne vaudra pas pour elle une réclame de trois lignes dans Y Evénement ou dans le Citoyen.

— lia raison, murmura le baron de Crétinval en tournant dans sa boutonnière la rosette de Grégoire le G)- and.

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Moncrabeau reprit :

— Que vous faut-il, en somme? Un journal qui déconsidérera vos ennemis, qui combattra la Républia ne de Grêvy et de Gambetta, — et qui, avec cette politique, arrivera certainement à une vente productive.

— Oui, oui! hurlèrent les vieux bénisseurs.

— Eh bien! ce journal, un socialiste communard intransigeant nihiliste, de la grande école des dynamiques, peut seul le fonder et le faire prospérer.

Les réacs se regardèrent en dessous, comme pour se consulter.

— Que peut-il résulter de votre publication, demanda l'évêque d'Ontario, dans notre intérêt direct?

— Tout!

— Veuillez vous expliquer.

— Rien n'est plus simple. Si les dirigeants, les gens qui ont une place quelconque, pouvaient savoir aujourd'hui quel sera l'état politique de l'Europe dans cinquante ans, je n'hésite pas à dire qu'il y aurait un suicide général. Or, le suicide général est, selon moi, le meilleur moyen de déblayer la société. Mes premiers-Paris sèmeront l'épouvante dans les masses. Tout individu qui a un sou craindra pour ce sou. Vous n'ignorez pas que la France ne s'est jamais jetée dans les bras d'un homme que pour en éviter plusieurs. Je fais donc vos affaires en

répandant mes principes. Je fournirai des citations à tous vos journaux. Il ne se passera pas un jour sans que les feuilles les plus réactionnaires s'écrient : « Voilà où on veut nous conduire! » Terreur avan \ tageuse pour vous, puisqu^lle poussera les timorée à vous demander leur salut; avantageuse pour moi, puisqu'elle me permettra de rallier un certain nombre de partisans. Moncrabeau sera le pur des purs, l'implacable, le sublime. En vendant mon journal à soixante mille exemplaires, à cent mille peut-être, je ne daignerai pas m'occuper de la partie financière^ qui vous regardera seuls. Oh! là, vous serez chez vous. Et ne croyez pas que cette indifférence soit une concession. Plus vous volerez, plus je serai satisfait. Quel est mon but? La destruction des fortunes particulières. Ce but est également le vôtre. Plus tard, si mes amis et moi nous sommes en nombre, nous tâcherons de vous faire rendre gorge; mais vous avez de la marge. Et, en attendant le grand jour, vous pourrez jouir de vos richesses mal acquises.

— Hé! hé! murmura M. de la Roche-Tapette en se passant la langue sur les lèvres.

— Messieurs, cet homme a raison, affirma monseigneur Léteignoir. Il fera beaucoup mieux nos affaires que ces écrivains dévoués, mais ternes, qui pullulent dans nos rangs.

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Moncrabeau reprit :

— Un dernier mot, messieurs! Haïssez-vous

Grévy?

— Oui, oui.

Exécrez-vous Gambetta?

— Encore plus.

— Eh bien! continua Moncrabeau, nous avons les mêmes hommes à combattre, le même régime à

renverser.

— Mais, hasarda M. de la Bénitière, vous êtes

républicain?

— Sans doute, fit Moncrabeau avec un sourire de pitié, mais républicain de ma République à moi, d'une République où je serai acclamé, où je gouvernerai, où tous les hommes seront égaux, où je pourrai déporter les gens qui me décrieront, supprimer les journaux qui ne feront pas mon éloge, fusiller ceux qui se permettraient de ne pas partager mes idées. Les idées doivent être portées à la communauté, et puisque je fournis les miennes, c'est pour qu'on les partage.

— Le titre du journal? demanda l'évêque du lac

Ontario

— L'Homme nu!

— Impossible, à cause des dames, et d'ailleurs on verrait tout de suite de quoi il retourne.

— Avez-vous mieux?

— Je propose le Destructeur rationnel, organe de l'athéisme utilitaire.

— Pariait!

Les vieux reacs se concertèrent à voix basse, puis M. de Crétinval s'adressant à Moncrabeau :

— L'essentiel est de ne pas nous compromettre. Si quelqu'un se doutait de la cordiale entente qui règne entre nous, l'effet du Destructeur rationnel serait nul.

— Evidemment.

— Vous recevrez donc tous les huit jours la somme nécessaire à notre publication en un chèque à vue sur le Crédit foncier. Nous placerons auprès de vous un administrateur pris dans nos bureaux, mais inconnu de notre parti...

— C'est entendu. Adieu, messieurs, croyez à mon mépris le plus complet...

— Cher monsieur Moncrabeau, nous vous assurons d'une réciprocité absolue.

Moncrabeau seul :

— C'est la lin de l'opportunisme... Mais après? Après?... Moi, parbleu!

Très prochainement paraîtra le premier numéro du Destructeur rationnel.

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