‹ Mémoires du trottoirChapitre 5 sur 56 · GUIDE · texte numérisé non relu

GUIDE

Paris, comme partout, il y a les pauvres et les exploiteurs.

Les pauvres se divisent en deux catégories: les pauvres de profession et les pauvres d'aventure.

Les mendiants professionnels vivent sur les moyennes. Les jours de pluie ou de grand froid, un mendiant fait à peine vingt ou trente sous; mais les dimanches et les jours de soleil, il arrive à dix et quinze francs. Les mendiants de profession sont des infirmes, des paresseux ou des Allemands. Depuis quelque temps cependant, la Belgique et le

Luxembourg commencent à se faire une petite position sur la place.

Les pauvres d'aventure ou de hasard sont les seuls intéressants. Un couvreur est tombé d'un qua trième étage, un ouvrier a été broyé par une ma chine; femmes et enfants se trouvent sans ressources. La faim les pousse dans la rue; on les voit errer, demander du pain chez les concierges. On reconnaît au premier abord que ce petit monde n'est pas habitué à tendre la main.

Il y a des pauvres d'aventure qui deviennent mendiants de profession. Ainsi, les servantes séduites qui ont fait leurs couches dans un hôpital et qui se retrouvent sur le pavé, avec un enfant sur les bras, sans espoir de se replacer, s'embusquent dans une encoignure ou sous une porte et tendent la main, timidement d'abord, effrontément ensuite. Un soir, la fille-mère fait une connaissance dans son garni. L'amant prend la direction des affaires, et la mendiante de hasard devient une mendiante de profession qui, dès que son enfant aura passé l'âge intéressant, aura soin de tenir tout prêt un autre nouveau-né. De là ces familles sans papiers, ces multitudes d'enfants qu'on voit jouer dans les quartiers excentriques jusqu'à ce que la roue d'un camion ou d'un fiacre dont le cocher a bu un coup de trop vienne leur écraser la tête ou la poitrine.

Le petit cadavre est placé dans une boîte à violon qu'un croque-mort emporte sous son bras en fumant une bonne pipe de Tolède.

Le Guide du mendiant dans Paris, petite brochure à 10 centimes (avec une eau-fortej, s'adresse surtout aux personnes qui veulent pratiquer le métier sur une grande échelle.

Il y a d'abord les modèles de lettres à faire remettre à domicile:

a Monsieur,

» Ayez pitié d'une famille honteuse qui n'ose pas se faire connaître à vous... »

Ou bien:

« Monsieur,

» Ancien soldat, décoré de la médaille militaire, ayant perdu un bras à l'âge de sept ans, je me recommande à votre bon cœur, toujours si admirable dans ses charités... »

Il y a une trentaine de lettres qui ne varient que par la forme — et pas beaucoup.

Suivent les conseils aux ambulants:

« Adressez-vous de préférence aux personnes en deuil, aux nouveaux décorés et aux cocottes. Pour des motifs différents, vous pouvez compter sur la générosité de ces catégories de promeneurs.

» Si vous avisez des bourgeois à l'air satisfait, dites carrément: J'ai faim!

a Ce n'est qu'après avoir éprouvé deux ou trois refus que vous pourrez ajouter: Il y a deux jours que je n'ai rien pris...

» Ne demandez jamais à un prêtre. Il vous répondra invariablement: j'ai mes pauvres. »

En opposition au Guide du mendiant, un homme de bien publiera sans doute un de ces jours un Guide des personnes charitables.

Autant les vrais pauvres ont droit à une part de notre superfluet même de notre nécessaire, autant les exploiteurs doivent être éloignés avec indignation.

L'exploiteur a une espèce de chic qui le rend facile à reconnaître. Il chauffe sa voix, il vibre. Il dit : « Monsieur, je vous en sssupplie ! » On dirait qu'il va tomber à vos pieds, et si vous passez votre chemin sans avoir l'air de l'entendre, il vous crie : « Hé! va donc, muff! »

GUIDE DU MENDIANT DANS PARIS Ôj

Une spécialité de mendiants absolument moderne, ce sont les mendiants du turf, des mendiants qui ont payé vingt sous d'entrée, qui peutêtre sont venus en voiture!

Sainte Misère, voilà comme on te parodie! Pauvres, voilà comment on vole votre pain!

Avez-vous rencontré dans les rues de Paris, le jour aux environs de la rue de la Paix, le soir sur les boulevards, une femme qui fait semblant de vendre des carnets?

Elle vous regarde en pleurant — sans larmes; — elle sanglote à sec; on dirait qu'elle étouffe. Il y a dix ans qu'elle n'a pas mangé depuis deux jours.

Elle tient les carnets sous son châle, de peur qu'on ne lui en achète; elle ne les expose aux regards que lorsqu'un sergent de ville paraît à l'horizon.

Un jour, je fis semblant de la prendre au mot.

— Combien avez-vous payé chacun de ces carnets?

— Soixante-quinze centimes, répondit-elle d'une .air défiant.

— Et vous les vendez?

— Un franc.

— Eh bien ! quand on n'a pas mangé depuis deux jours, Tintérêt commercial est de peu d'importance; voilà soixante-quinze centimes, donnez-moi un carnet ; vous n'y perdrez pas et vous pourrez manger.

La femme me toisa d'un air méprisant et s'écria en haussant les épaules :

— Vous êtes rien malin!

Passant dernièrement dans la rue Richelieu, j'aperçus, sous une porte cochère, une femme d'un âge indécis qui tournait la manivelle d'un orgue de Barbarie. Elle scandait le chœur du Trouvère avec un entrain digne d'un meilleur sort.

Devant l'orgue se tenait un homme, un aveugle, la casquette à la main, la tête inclinée sur la poitrine, dans une attitude suppliante.

Or, la figure de l'aveugle jurait étrangement avec sa posture et avec son humilité. Il avait le front élevé, couvert d'une forêt de cheveux, les pommettes saillantes et colorées, les narines énergiques. De plus, il portait la moustache et la barbiche, comme Napoléon III.

Evidemment, cet homme était d'un tempérament sanguin et violent. Il avait dû étudier sa pose et prendre conseil d'un artiste. Il se résignait à solli-

citer les passants; au fond, il eût préféré les frapper.

J'avais déjà remarqué un autre mendiant, un faux aveugle celui-là. qui se tenait tantôt dans la rue d'Amsterdam, tantôt dans la rue des Martyrs. Il était pied-bot et se tenait devant une porte, allongeant la jambe pour bien étaler son énorme soulier à trois étages; mais cette infirmité lui paraissant insuffisante, il tenait les paupières fermées, simulant la cécité. Je m'y étais laissé prendre plusieur/ fois, jusqu'à ce que j'eusse rencontré mon homme se rendant allègrement à son poste, les yeux grands ouverts, de fort beaux yeux noirs, ma foi ! dont je pus constater l'éclat et la vivacité.

Le lendemain, je passais avec un de mes amis dans la rue Tronchet. Le pied-bot s'était installé à une encoignure; le front incliné, les yeux fermés, il semblait désespéré.

— Tiens! dis-jeàmon ami, un faux aveugle! Le mendiant tressaillit, releva fièrement la tête

et, jetant sur moi un regard courroucé, il me cria;

— Je vous reconnaîtrai, vous!

— A quoi cela vous servira-t-il?

— Vous n'avez pas le droit d'empêcher un homme de gagner sa vie!

— Mais je ne vous en empêche pas...

Puis il rebaissa soudainement les veux en disant :

laisez-vous! voici du monde...

Un de mes confrères les plus aimables jeta un jour un sou dans la sébile d'un caniche qui se tenait comme une préface devant l'aveugle du Pont des Arts.

En rentrant chez lui, le chroniqueur s'aperçut que, croyant donner cinq centimes, il avait jeté un louis dans la sébile. Passant le lendemain au même endroit, il dit à Faveugle:

— Vous avez dû trouver une pièce de vingt francs, hier, dans votre recette?

— C'est possible, monsieur, répondit l'aveugle, je suis parti ce matin avant d'avoir vérifié ma caisse; mais, si vous avez commis une erreur, je suis prêt à la reparer. Si vous voulez prendre la peine de passer chez moi ce soir, on vous montrera mes livres.

Le chroniqueur fut curieux de voir l'intérieur d'un aveugle.

— J'accepte votre proposition, monsieur. Quelle est votre adresse?

— Je n'ai pas de cartes sur moi, répondit le mendiant; mais veuillez prendre en note: « Monsieur Dubignet, 7 bis, rue Guénégaud. »

Le soir même, le journaliste se présente au domicile indiqué.

— Monsieur Dubignet? dit le concierge, au premier étage.

L'homme au louis sonne discrètement; un domestique en livrée vient lui ouvrir la porte et 1 introduit dans un magnifique salon Louis XVI.

— • Monsieur va venir à l'instant, dit-il en se retirant.

L'aveugle parut presque aussitôt, vêtu d'une ample robe de chambre à glands d'or. Le caniche le suivait, propre, bien savonné et portant au cou un riche collier de cuir bleu.

— C'est monsieur qui vient pour la petite erreur? demanda Dubignet.

— Oui, monsieur.

— Votre réclamation était juste... mon caissier a trouvé la pièce d1or... la voici.

— Merci, monsieur Dubignet, au revoir!

— Ah! pardon, lit l'aveugle, vous m'êtes redevable des cinq centimes!

— C'est juste, fit le chroniqueur.

Et il mit un sou dans la main de l'aveugle, qui s'inclina en disant:

— Baptiste, reconduisez monsieur!

y 2 MEMOIRES DU TROTTOIR

Il est juste d'avouer que tous les aveugles ne sont pas dans l'opulence.

Une pauvre femme, qui faisait des ménages, étant restée sans occupation, disparut un jour de son garni.

Des voisins la rencontrèrent un jour sur le boulevard Montparnasse et prirent de ses nouvelles.

— J'ai trouvé une petite position, répondit-elle, je conduis un aveugle. Son chien venait de mourir, il m'a proposé de le remplacer.

— Etes- vous heureuse?

— Nous faisons de trois à quatre francs par jour... puis, je me suis habituée à lui, et il me sert en quelque sorte de mari.

L'aveugle, disait Roqueplan, est un homme qui joue de la clarinette pour embêter son chien. C'est peut-être vrai?

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