‹ Mémoires du trottoirChapitre 6 sur 56 · RIVAL DE SON MAITRE · texte numérisé non relu

RIVAL DE SON MAITRE

n a fait grand bruit, dans ces derniers temps, des aventures de trois ou quatre femmes de la société qui se sont laissé surprendre en flagrant délit d'amour, l'une avec le chef de cuisine de son mari, les autres avec leurs cochers. Je ne comprends guère l'étonnement du public; cette tendance des femmes du monde à se baisser pour cueillir des myrtes n'est, à mes yeux, qu'une nouvelle forme de la fusion.

N'y a-t-il pas là, d'ailleurs, une juste revanche? Que d'institutrices, que de femmes de chambre, ont laissé des traces dans les coulisses conjugales!

La femme légitime s'est e'criée : « Ah î c'est comme cela? Eh bien! nous allons voir! La soubrette au mari, le cocher à la femme! » Et voilà comment on comprend les nouvelles couches dans le pays de la séparation de corps.

Que ce genre de séparation est mal nommé! Pour deux corps qu'il sépare, combien de corps il rapproche!

C'est la morale de l'ordre moral!

Le prêire s'oppose au divorce qui est une atteinte aux droits de l'Église; le magistrat, qui n'en peut mais, applique une loi qu'il condamne dans son for intérieur; et c'est ainsi que le cléricalisme maintient et augmente une corruption dont il vit.

Les péchés de la femme sont d'un excellent revenu. La femme se repent toujours, et on sait ce que coûtent les repentirs. C'est ainsi que le commerce des indulgences prend chaque jour une importance plus grande.

J'ai connu une mondaine qui se confessait après chacune de ses ruptures. Elle éprouvait le besoin de dire du mal de l'amant qu'elle venait de quitter, et c'est le curé qu'elle avait

Il* RIVAL DE SON MAÎTRE

choisi comme le confident le plus discret qu'elle pût trouver.

Celui-ci lui ordonnait une pénitence et que dons à la fabrique. La femme, quand elle avait obtenu l'absolution de son pèche, se trouvait plus légère. Tout le monde s'en trouvait bien. Quand elle rencontrait, par hasard, celui qui l'avait menée à mal, elle baissait les yeux ou le foudroyait du regard, selon l'état de ses nerfs et la situation barométrique.

Le temps d'en trouver un autre, de reconnaître une fois encore le vide des liaisons galantes, le néant de la passion humaine, et elle reparaissait au confessionnal. La femme ne se lassant pas de pécher, le confesseur de l'absoudre.

— Quand un cocher est jeune et beau. Dieu sait où il peut vous conduire/ s'est écriée Tune des déclassées de ces derniers jours, une comtesse, s'il vous plaît, comtesse de fraîche date, qui a voulu faire comme les vraies comtesses de l'ancienne cour.

Cette promiscuité n'est, après tout, qu'une tradition.

Lisez les Chroniques de VŒil-de-Bxmif, les moires de madame Du Barry, les Souvenirs de la

marquise de Créqui, vous en verrez bien d'autres Une grande dame de la cour de Louis XV avait recours aux bons offices de son valet de pied; elle sonnait avant de partir pour le bal, et l'étreinte de La Branche lui donnait des couleurs; l'e'clat de ses veux devenait plus vif au contact du rustre, et la marquise arrivait à la cour avec un je ne sais quoi de langoureux, de mélancolique et de, fondu qui jetait la cantharide au cœur de tous les descendants des croisés.

Les maris d'alors n'avaient pas de ces ombrages minutieux et de ces jalousies féroces qu'a fomentés le Code civil; plusieurs sont cités par les anecdotiers du temps qui ne couchaient avec leurs femmes que lorsque la nécessité le commandait, et pour donner un nom au petit.

— En voilà un qu'on n'attendait guère! s'est écrié un gentilhomme que cite Chamfort, quand la nourrice lui présenta un héritier de son nom.

On n'a jamais acquis la décence qu'aux dépens des mœurs, et le mot de Molière figure dans tous les dictionnaires contemporains.

Ce mot avait droit de bourgeoisie à la cour de Louis XIV, et madame de Maintenon ne craignait

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